SELON BOILEAU
n'eût pas même pu conquérir à elle seule et à laquelle elle n'échappera plus.
Toutefois, cette querelle, où s'échangèrent tant d'épigrammes et d'injures, ne fit de bruit que dans un monde à part, le monde des savants et de ceux qui prétendaient l'être. Le public d'alors ne lisait le grec qu'en français, ou adoptait sans contrôle les jugements de Boileau. Ménandre était connu par ces dix vers de Y Art Poétique :
Le théâtre perdit son antique fureur :
La comédie apprit à rire sans aigreur, Sans fiel et sans venin sut instruire et reprendre, Et plut innocemment dans les vers de Ménandre. Chacun, peint avec art dans ce nouveau miroir, S'y vit avec plaisir ou crut ne s'y point voir. L'avare des premiers rit du tableau fidèle D'un avare souvent tracé sur son modèle, Et mille fois un fat finement exprimé Méconnut un portrait sur lui-même formé1.
A cette esquisse, déjà vague elle-même, et plus imaginée que ressemblante 2, Collin d'Harleville ajouta peu de chose, si ce n'est des traits plus libres et plus vifs, dans les Aven-
1 Art poétique, III, 358-368.
* A serrer de près ces quelques vers de Boileau, on les trouverait bien inexacts. Dire absolument que la comédie nouvelle était un miroir dans lequel chacun
Se vit avec plaisir, ou crut ne se point voir,
c'est là une grande exagération. Plus discrets qu'Aristophane, Ménandre et les autres écrivains de la même école n'étaient cependant pas aussi discrets que Molière, et il leur arrivait souvent de railler,
(ures de Thalie qu'il publia eu 1781. C'étaient des vers légers et faciles sur l'histoire d'une muse, dont lui-même
sans détours et sans ménager les noms propre?, des citoyens vivants et connus, si bien qu'il était impossible au modèle de ne se pas reconnaître dans le portrait, ou de s'y plaire. Certes, ils n'auraient pas même pris la peine de changer Cotin en Trissotin, si, pour leur bonheur, ils avaient eu à s'exercer sur cette inestimable victime ; et ils n'auraient sans doute pas laissé à Ménage le droit de nier sa parenté avecVadius, le savant qui parle d'un ton doux (Menagiana, v. m, p. 23). Le poêle Archédicus, au dire de Polybe (XII, 13), avait publié en plein théâtre les plus cruelles accusations contre les mœurs du patriote intègre Dérnocharès; Diphile avait dit que l'historien Timée était
Gras, et souillé du suif de la Sicile.
selon la traduction littérale et crue du vieil Amyot (Plutarque, Vie de Nicias, I); un autre historien, Mnésiptolème, avait servi de sujet, et même donné son nom pour titre, à une pièce très- vivement satirique d'Épinicus (Athénée, X, sect. 40, p. 432). Toutes les écoles philosophiques ont, dans la collection des fragments de la comédie nouvelle, leur place en évidence, leurs niches, pourrait-on dire, dans cette galerie de caricatures élégantes, et chacune avec son inscription directement railleuse. 11 semble même, d'après un passage conservé par Athénée (VI, sect. 40, p. 242), qu'une partie au moins du livre que Lyncée de Samos avait écrit sur Ménandre roulait sur la vie et le caractère de ceux de ses contemporains que Ménandre avait nommés dans ses comédies. Voilà quatre ou cinq exemples : nous en pourrions citer aussi aisément une vingtaine. Jamais la loi des convenances et du ménagement ne fut aussi rigou- j reuse sur le théâtre d'Athènes que sur le théâtre du Palais-Royal au xvue siècle. Les habitudes mal effacées de la liberté démocratique y permettaient encore, au temps de Ménandre, plus que des types psychologiques des défauts communs à l'humanité tout entière, plus même que des allusions. Aussi, en ce qui touche la modération envers les contemporains, les pièces de Molière donneraient une idée