PREMIÈRES ÉDITIONS
c'était en mémo temps une sérieuse ardeur des meilleurs esprits pour les recherches savantes et pour la reconstruction des modèles brisés. Dans ce travail du xvie siècle, les fragments de Ménandre ne pouvaient être négligés.
Ils ont en leurs moraux d'un air assez heureux
De Ménandre mêlé mille mots amoureux.
(V. de la Fresnaye, Art poét., chant III, v. 87-102.) C'était aussi, entre la comédie grecque avant Ménandre, et la comédie française avant Ronsard, une ressemblance frappante que la profusion des types généraux et des personnifications. Le mysticisme chrétien en avait enfanté plus encore, sur la scène comique, que la mythologie païenne, mais sans leur donner cette vie presque réelle, quoique factice, dont l'art supérieur des Grecs savait les douer. Aussi Grévin et Jodelle se moquaient-ils à outrance de ces « ignorants basteleurs qui introduisent »
La Nature, Le Genre-humain, l'Agriculture, Un Tout, un Rien, et un Chascun, Le Faux-parler, le Bruit-commun.
(Grévin, Prologue de ta Trésorière, v. 18-22.)
et qui moralisent un Conseil,
Un Temps, un Tout, une Chair, un Esprit.
(Jodelle, Prologue de V Eugène, v. 40. y
Pour les élèves de Ronsard, la seule vraie comédie est « la nou- « velle, laquelle est faite à l'imitation des mœurs et commune ma- « nière de vivre des hommes, dont Ménandre a été l'autheur, et à « l'imitation de laquelle, » dit Grévin, « nous avons faict les « nostres. » (Discours sur le théâtre, p. 6.) Et, en effet, c'est bien en ce sens qu'ils ont innové. Mais ils critiquaient mieux qu'ils ne pratiquaient, et si, dès les premières découvertes de l'érudition, ils ont pu entrevoir le dessein général de la comédie nouvelle, s'ils ne manquaient ni de facilité, ni de mordant, ni d'une certaine connaissance facile des premiers mouvements du cœur humain, d'autre part Ménandre, leur lointain modèle, était encore trop enveloppé de sa demi-obscurité pour qu'ils pussent se pénétrer utilement de son génie, et la grâce, la profondeur, l'habileté dramatique, la décence leur faisaient défaut autant qu'elles abondaient en lui.
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Dès 1561; Jacob Herteliu8*en avait recueilli et publié un petit nombre, mais négligemment, et comme pour, acquitter sa conscience envers un poëte autrefois fameux. Huit ans plus tard 2, Henri Etienne en donna une édition, bien incomplète encore, mais déjà précieuse par les soins apportés à la révision du texte^et par la sagacité des conjectures. Dès lors l'attention se fixa
Sur ces débris heureux d'un malheureux naufrage ;
Hugo Grotius, à qui des travaux plus austères n'avaient pas fait oublier les lettres, chère étude de sa jeunesse, augmenta par ses recherches la collection des fragments de Ménandre, et la publia de nouveau 3 avec une traduction envers latins, d'une exactitude qui devrait désespérer tous les prosateurs, d'une clarté qui rend les commentaires presque inutiles, et d'une élégance que ne font jamais pâlir les textes mêmes placés en regard.
Personne n'avait encore publié séparément les fragments deMénandre. Il était raisonnable de ne pas éloigner de lui son ancien rival Philémon : mais n'était-il pas juste de leur consacrer, à eux seuls, un volume où nul autre ne leur eût disputé la place et l'intérêt ? Jean Leclerc y songea le premier : mais ce fut là son seul mérite. Son
1 J. Hertelius , Toiv TtaXaioTàxtov noivfctSv Fvwjjuxà JlapayysXjjiaTa auÇâfteva. Bâte, 1561.
* Com'icorum grœcorum Sententiœ. Parisiis, 1569. 8 Excerpta ex fragœdiis et comœdiïs grœch. Paris, 1616.
travail ' est rempli d'erreurs de toute sorte, que la négligence ne saurait expliquer à elle seule, et qui comptent parmi les exemples les plus singuliers de l'ignorance confiante et contente de soi. Des solécismes substitués à des héllénismes, des vers estropiés à plaisir quand le texte en était pur et incontesté, c||S traductions faites à contre-sens, d'après la traduction intelligente de Grotius, des notes où les difficultés n'étaient résolues que par des erreurs quand elles n'étaient pas aggravées par des conjectures impossibles, rien n'y manquait. Une guerre violente s'engagea. Bentley ouvrit l'attaque par une dissertation ou plutôt par un pamphlet 2, où la moquerie la plus mordante anime et relève une érudition supérieure. Aussitôt Leclerc, Corneille de Paw 3, et Jacques Gronovius 4, répondirent par des injures aux arguments solides et aux railleries fines du prétendu Philéleuthère de Leipzig, pseudonyme qui ne les avait pas trompés. Mais si leur propre vanité fut satisfaite de cette vengeance grossière, Bentley n'en gagna pas moins sa cause auprès des juges compétents; et l'édition de Ménandre et de Philémon que Leclerc avait publiée dut au critique anglais une célébrité de mépris qu'elle
1 Menandri et Philemonis Reliquiœ, quotquot repenti potuerunt, grœcè et latine, cum notis H. Grotii et J. Clerici. Amstel, 1709.
* Pliileleutheri Lipsiensis emendationes in Menandri et Philemonis reliquias, etc. Trajecti ad Rhenum, 1710.
3 Philargyrii Cantabrigiensis emendationes, etc. Amstelod. , 1711 .
* Infamia emendationum in Menandri Reliquias, etc. LugduniBatavorum, 1710.