DU PROLOGUE
« gêne où il le voyait; car les bonnes leçons qu'il avait « reçues avaient mûri dans son âme le noble fruit de la « reconnaissance1. »
Le meilleur exemple qu'on puisse donner de l'emploi des prologues dans la comédie nouvelle, ne se trouve ni dans les fragments de Ménandre ou de ses contemporains, ni dans les œuvres de Plaute ou de Térence : c'est au prosateur Lucien qu'il faut le demander. Esprit vraiment comique, imitateur également original et heureux des trois grandes familles de poètes qui s'étaient succédé sur le théâtre d'Athènes, Lucien écrivait ce qui suit , dans le Mauvais Raisonneur*- , le plus personnel et le plus vif peut-être de ses pamphlets, dirigé contre le sophiste Timarque : « Le meilleur parti est d'appeler à mon secours « un des personnages. prologues de Ménandre, l'Argu- « ment3, grand ami de la Vérité et du Franc-Parler , le « moins méconnaissable de tous les dieux qui aient jamais « paru sur le théâtre. Il serait charmant que ce dieu vou- « lût bien consentir à rentrer en scène pour raconter tout
1 Ménandre, EevoXoyo;, fr. I; Mein., Fr. Corn. Gr., 1V, p. 176.
2 Lucien, \Fevoo>.oy, c 4.
3 Les personnifications étaient fréquentes dans les prologues de la comédie nouvelle. Nous avons un fragment, appartenant à cette période de l'histoire littéraire, mais dont fauteur est inconnu, où la Peur a le même emploi que Y Argument dans Ménandre et Y Air dans Philémon : « Je suis la Peur, » dit-elle, « la moins belle des « divinités. » C'est ainsi que Plaute a mis le prologue de la Cisteïlaria dans la bouche du dieu Auxilium, et celui du Trinummus en un dialogue entre le Luxe et YIndigence, sa fille.
U le sujet de notre pièce. Viens donc, ô Argument! le « meilleur des Prologues et des Génies ! Prouve claire- « ment que ce n'est pas de gaîté de cœur, mais d'abord « pour nous venger d'une insulte, et aussi pour nous a mettre à l'unisson de la haine commune, que nous avons a entrepris ce sujet. Ensuite, laisse-nous le reste à faire. » Sans plus d'apprêts, le prologue prend la parole, et expose longuement, dans un récit satirique, tous les incidents qui ont fait Timarque ennemi de Lucien, et le sujet même du pamphlet : le reste, que l'auteur s'était réservé de dire en son propre nom, ce sont des preuves et des railleries, groupées autour des faits déjà connus du lecteur par le discours du dieu Argument.
Ménandre faisait comme Lucien, et le rôle de narrateurs qu'il donnait aux prologues montre quel prix il attachait à ce que l'intrigue de ses comédies parût claire et facile, n'arrêtât jamais l'intelligence des auditeurs, et leur laissât suivre sans retard le cours gracieux des détails, et le développement des caractères. Car il savait bien que, dans l'art dramatique, si l'action est le plus puissant moyen, l'homme est le sujet même et le but ; chaque incident doit être comme une nécessité impérieuse qui force les personnages à l'aveu de leurs passions ou de leurs travers ; mais si les incidents ne se mêlent et ne se pressent que pour donner aux spectateurs le seul plaisir, adroitement prolongé, de l'attente et de l'incertitude; si, au milieu de cette foule et de ce combat des faits, les mouvements de
Tâme humaine n'ont plus leur place et leur libre jeu, la comédie n'a qu'un intérêt d'un jour pour les curieux seuls : elle ne vivra pas dans le souvenir et dans les études des observateurs.
Aussi, quand nous pensons aux œuvres perdues de Ménandre et au profit que sauraient en tirer les maîtres de la critique contemporaine si elles sortaient tout à coup des cendres de quelque Herculanum, ce que nous regrettons le plus, ce ne sont ni les heures de joie et de rire que pourrait nous rendre encore la vivacité ingénieuse du dialogue, ni les sages maximes, ni la conduite savante et ménagée de l'intrigue, ni les grâces vives du style Attique, à la fois juste et ample comme ces draperies qui dessinent, tout en semblant flotter, le corps des statues antiques : plus encore que toutes ces exquises beautés évanouies, nous regrettons les personnages humains que Ménandre avait créés. Le reste n'étai,t cherché et soigné que pour qu'ils fussent eux-mêmes mieux compris. Cet Atticisme était le charme qui devait attirer et retenir sur eux notre pensée. Ce dialogue n'était animé que parce qu'il retraçait l'échange de leurs pensées et le débat de leurs sentiments. Ces maximes résumaient les expériences de leur vie imaginaire. Ces intrigues étaient des aventures inventées pour forcer leurs caractères à se produire au dehors et à se traduire en actions ; et puisque tout était fait pour eux et par eux, nous n'avons pas tort de dire : ce sont eux que nous regrettons le plus Enfants d'une imagination poéti-
que, c'étaient des hommes, et rien de ce qui est humain ne nous est étranger. Comptaient-ils parmi eux des pères tels que ceux que nous aimons, des fils tels que nous voudrions être, des avares dignes d'Harpagon, ou une Célimène digne de Molière? Avaient-ils aussi les défauts dont nous cherchons à nous corriger, et les mêmes passions dont nous parlent les battements de nus propres cœurs ? Que nous apprendraient-ils sur la tournure d'esprit et les mœurs de leur temps, dont, sans eux, l'histoire nous semble incomplète ? Triste lacune faite dans les archives d'un grand peuple par les ravages successifs de la barbarie, d'une piété craintive , et des longs siècles écoulés !