DE MOLIÈRE
ne saurions vérifier si le modèle ressemblait au portrait. Mais à ne le considérer qu'en lui-même, on dirait que Tartuffe a vécu. Nous marquerions presque Tannée de sa naissance : il a l'air de son temps, aussi bien qu'un air de famille avec les hypocrites de tous les temps. Au xvie siècle, il y avait des fanatiques belliqueux : parmi eux Tartuffe n'aurait point eu de place : il n'est point dans sa nature de chercher à faire triompher un parti, même pour profiter du succès. L'ambition n'a point de part dans son imposture, qui est en lui un vice, pour ainsi dire, tout privé et non fait pour les grands combats où les peuples entiers se mêlent. Tartuffe ne pouvait venir au monde que lorsque le catholicisme fut maître absolu et assuré du terrain, sous le règne de Louis XIV, et lorsque se préparait le règne de madame de Maintenon. L'hypocrisie n'aime pas les temps de lutte et d'incertitude : elle attend qu'il y ait un vainqueur pour prendre à coup sûr la bonne cocarde. Si Tartuffe avait paru cinquante ans plus tôt , tenant sa haire et sa discipline , on aurait pris sa ferveur simulée pour un arrière-goût de la dévotion séditieuse des ligueurs. Molière a pris le bon moment pour mettre son hypocrite en scène, et comme l'a dit Piron : « Si le Tartuffe n'était a pas fait, on ne le ferait jamais. »
Le vrai génie songe à tout. Venu juste à son heure, Tartuffe est aussi parfaitement à sa place. Tartuffe à la cour ne nous effraierait qu'à moitié. La cour a les yeux toujours ouverts, l'expérience et la défiance, l'habitude de