‹ MénandreChapitre 99 sur 212 · LE TARTUFFE · texte numérisé non relu

LE TARTUFFE

reconnaître les masques et de les percer, et la force toujours présente pour punir soudainement. Tartuffe n'aurait aucune chance de succès s'il choisissait pour théâtre de ses entreprises le séjour même du prince ennemi de la fraude. L'issue est bien plus douteuse, et nous prenons aussi personnellement une bien plus grande part à l'action, en voyant Tartuffe chez Orgon, qui est de condition commune et comme de notre voisinage. L'imposteur se glissant dans l'intérieur d'une maison et bouleversant toute une famille heureuse, excitant l'aïeule et le père contre les enfants , faisant chasser le fils , voulant épouser la fille, convoitant la femme, usurpant l'héritage, et compromettant l'ami exilé, voilà ce qui nous intéresse et nous émeut. Toutes les laideurs de l'hypocrisie se dessinent et ressortent, jusqu'à nous faire peur, sur ce fond admirablement peint de la vie bourgeoise, ordinairement douce et monotone. .

Mais si nous trouvons déjà tant à admirer dans le carac- ' tère de Tartuffe, soit comme vérité générale, soit comme : vérité relative au temps où Molière l'a conçu, et à la région où il l'a placé, que dirons-nous, quand nous observerons tout ce que ce caractère renferme de particulier et de personnel ? Jamais, sur aucun théâtre, aucun personnage n'a paru qui fût lui-même et lui seul plus que Tartuffe. Il est à la fois rusé et maladroit , sagace et aveugle : à l'église, il a vu du premier coup qu'Orgon est une proie faite pour lui : après une longue habitude

Page 1