Autrement appelée ile du Danger
le luailrc de camp qui encourageait tous ces bruits. Quant aux pilotes, ils ne savaient en vérité où ils allaient puisqu'ils avaient, depuis longtemps, dépassé le lieu oix les îles étaient marquées sur leurs cartes. Quiros en parla à Tadelantado qui ne savait quoi répondre.
Le 6 septembre, on aperçut enfin une terre qu'on se promit de reconnaître le lendemain, mais dans la nuit le bâtiment amiral disparut avec les cent quatre-vingt-deux personnes qu'il portait sans qu'on en entendît plus jamais parler.
Au lever du jour, ce fut d'abord une île en forme de pain de sucre, toute noire, sans végétation, qu'on reconnut. C'était un volcan en activité et « je puis vous dire en vérité, raconte l'auteur de la narration que nous suivons, que les dix volcans que j'ai vus ne faisaient pas autant de feu, à eux tous, que celui-ci tout seul ». Puis ce fut une autre île d'où sortit un canot à voile bienlôt suivi d'une flotte de cinquante pirogues. Ceux qui les montaient étaient noirs, ils avaient les cheveux frisés, blancs, rouges ou d'autre couleur, leurs dents étaient peintes, ils étaient nus, sauf un petit tablier, et sur leur corps étaient peintes des raies devant et derrière. Us avaient des colliers d'os et de dents de poissons, de perles et de coquilles, leurs canots étaient petits, à balancier, leurs flèches en bois étaient très aiguës ; ils avaient des massues d'un bois très dur et des lances de bois dont l'extrémité était découpée, aiguisée et barbelée de trois encoches en forme de harpon. Ils avaient de ces biscuits qu'ils font avec l'arbre à pain, tous en mangeaient et en offrirent aux Espagnols.
Ils regardaient les navires et tournaient autour sans y vouloir entrer et, malgré les invitations qu'on leur en faisait, ils avaient de la défiance. Ils parlaient entre eux et tout à coup, suivant l'ordre d'un grand diable qui paraissait leur chef, ils saisirent leurs arcs et envoyèrent une volée de flèches qui ne blessa personne. Il n'en fallait pas tant pour décider les Espagnols à riposter. Ils en tuèrent et en blessèrent quelques-uns et poursuivirent à coups d'arquebuse
— soles fugitifs jusqu'à terre oix ceux-ci se réfugièrent dans la montagne.
Si c'était mal commencer, on devait plus mal finir. On réussit à trouver un port, mais pas une journée ne se passait sans escarmouche.
On avait besoin de vivres frais, on en demandait aux indiens, si ceux-ci n'en apportaient pas assez au gré des Espagnols, on allait les leur prendre et s'ils n'avaient pas l'air satisfait, — ils étaient vraiment bien difficiles, — on les arquebusait.
Un jour, une troupe d'indiens, avec des fleurs dans les cheveux et des plumes dans les narines, vint visiter les vais^ seaux. Leur chef, qui pouvait avoir soixante-dix ans, dont la tête était ornée de plumes bleues, jaunes et rouges, et qui portait un arc et des flèches dont la pointe en os était délicatement sculptée, fut reçu avec grand honneurpar Mendanaqui, lui prenant la main, lui fit comprendre qui il était et lui demanda son nom. 11 s'appelait Malopé, répondit l'indigène, et désirait changer de nom avec le général, ajoutant qu'on l'appelait aussi jauriqui, ce qui sembla vouloir dire chef ou cacique.
Ce chef ne savait quel plaisir faire aux Espagnols, il apaisait les querelles et continuellement leur faisait fournir des vivres. Il avait fort à faire, car le maître de camp excitait continuellement ses soldats et à chaque expédition qu'il faisait pour se procurer des provisions, il brûlait des pirogues et des cases, tuait ou blessait quelques indigènes. Cependant Mendana avait donné l'ordre de commencer les travaux d'établissement, il avait fait dresser un camp et Ton abattait des bois pour construire les cases. Mais certains des soldats qui avaient dans l'esprit les délices de Lima s'arrangèrent pour troubler et désespérer ceux qui avaient commencé ces travaux avec tant de cœur.
La baie dans laquelle on était établi avait reçu le nom de Baie GracieusCy ses bords étaient très peuplés, très fertiles et Ton donna le nom de Huerta à une île qui semblait
un véritable jardin. Il y avait lie grandes ressources en cet endroit, car on pouvait s'y procurer facilement des porcs, des poules, des perdrix, des pigeons, des tourterelles, des canards et une foule d'oiseaux inconnus.
Très nombreux étaient les poissons que les indiens péchaient avec des filets faits en corde d'aloès. Il y avait des bananes de sept à huit espèces, des cocos, des amandes aussi grosses que quatre amandes de C à pain, des calebasses de terre semblait que ce fût un pays de C pu vivre fort heureux si les di l'envie de rentrer en Amérique ■ les profits qu'on n avait pas ici, r
colonie avant même qu'elle fût fondée. Quant aux habitants, ils étaient noirs et mâchaient le bétel ; ils avuient des cases rondes, couverles en planches et entourées d'un mur de pierre. Dans chaque village il y avait un oratoire, un sanctuaireavecllgureshumainesen bois assez mal travaillées. Cette île, que les indigènes appelaient Nitendi, reçut le nom de Santa Cruz; elle est située dans le voisinage des Nouvelles-Hébrides et appartient à l'archipel de la Reine- Charlolte. Toutes les îles de ce groupe sont de formation volcanique ou corallienne et sont formées de montagnes dont quelques-unes s'élèvent jusqu'à mille mètres.
Carleret visita cet archipel deux siècles après Mendana. Enl788, LaPérouseyfltnaufragesurlesrécirsdel'aniJfcoro.cinq ans plus tard d'Entrecasteaux explorait Santa Cruz, qu'on appelle également Indeni, sans se douter le moins du monde qu'il était aussi près du lieu où s'était perdu son illustre devancier. Enfin, en 1827, Dillon et, l'année suivante, Dumont d'Urville faisaient un long séjour à Vanikoro pour y recueillir, avec tous les renseignements possibles sur les circonstances qui avaient amené le naufrage des deux navires de La Pérouse, toutes les reliques qu'on trouva entre les mains des indigènes et celles qu'on put arracher du fond de la mer.
Pénétré des immenses services que rendait Malopé à ses compatriotes^ Mendana avait ordonné qu'on ne fît rien pour molester ses gens et qu'on respectât sa vie, cela n'empêcha pas qu'il ne fût assassiné par quelques soldats excités par le maître du camp.
Cet officier avait eu avec dona Isabelle, la femme du gouverneur, une querelle à propos de son frère le capitaine Lorenzo et, comme il avait répondu avec sa hauteur et son insolence habituelles, il avait été violemment pris à parti par le général et avait juré de s'en venger. C'est donc lui qui excitait les soldats à la révolte. Ils se plaignaient que le pays était pauvre, que l'emplacement du camp était mal choisi et poussaient, par leurs exactions continuelles, les indiens à refuser toutes provisions de manière qu'on fût forcé à s'en aller. Un matin même Diego Barreto vint à bord annoncer à son beau-frère qu'on ne parlait de rien moins que de l'assassiner avec ses principaux officiers.
Cette fois, Mendana comprit qu'il fallait sévir.
Il descendit à terre aussitôt avec quelques compagnons fidèles, fit saisir et égorger devant ses yeux le maître de camp ainsi que les plus compromis et jeta dans les fers l'assassin de Malopé. Sur les instances de Quiros, Mendana lui pardonna son crime, mais ses camarades le lui reprochèrent tant de fois qu'il prit la vie en dégoût et mourut repentant quelques jours plus tard.
Ces exécutions ramenèrent la paix dans le camp. Mais la santé générale était mauvaise, le nombre des malades était si considérable qu'à certain jour, on aurait difficilement trouvé quinze hommes en état de repousser une attaque des indiens.
A son tour le général fatigué, aigri, voyant toutes choses prendre une mauvaise tournure, se mit au lit; on n'avait pas de médecin, il ne sut se soigner et mourut le 18 octobre après avoir institué sa femme dona Isabel Barreto pour son héritière universelle et pour gouvernante, car il avait une cédule du roi qui lui permettait de choisir son successeur.
Les escarmouches continuaient, les Espagnols étaient toujours aussi exigeants. « Vous vous proclamez nos amis, disaient les indiens à Quiros, alors pourquoi avez-vous tué Malopé? Pourquoi, si vous êtes nos amis, toujours faire pw contre nous? » C'est ainsi qu'ils appelaient Tarquebuse. — Enfin, après la mort du capitaine Loreazo, et d'un grand nombre d'Espagnols, la retraite fut décidée.
On embarqua cent vingt porcs, tout ce qu'on put trouver de biscuit fait avec le fruit de l'arbre à pain et tous les fruits comestibles qu'il fut possible de réunir. Le 18 novembre l'ancre était levée et l'on partait pour Manille.
On chercha tout d'abord Vi\eSan Cristovaly l'une de celles découvertes par Mendana pendant son premier "voyage. Mais comme on ne la rencontra pas, comme quarante-cinq personnes moururent en un mois, il fallut se rendre à l'évidence et faire la route la plus courte pour les Philippines.
On eut soin d'éviter la Nouvelle-Guinée et les archipels voisins où l'on avait chance de se perdre et l'on se dirigea sur les îles des Larrons qui devaient bientôt échanger leur nom pour celui de Mariannes, Vers le 10 décembre, la galiote, qui avait, depuis quelque temps, signalé le mauvais état de ses manœuvres et qui faisait eau, disparut dans la nuit et neuf jours plus tard ce fut le tour de la frégate qui sombra sans qu'on s'en aperçût.
Le Saint-Jérôme restait donc seul, mais dans quel lamentable état ! Quantité de marins et de soldats étaient malades, à peine pouvait-on suffire aux manœuvres. Les vivres étaient devenus rares à ce point qu'on ne distribuait que quart de ration et l'eau qu'on versait d'une main parcimonieuse suffisait à grand'peine aux besoins de tous.
Un jour dona Isabel Barreto demanda un peu d'eau pour laver sa robe.
(( Non, madame, répondit Quiros, vous n'en aurez pas. Je ne veux pas qu'on puisse dire que vous avez lavé votre robe avec la vie de vos soldats ! j> Mot admirable dans sa concision et bien espagnol !
Le 3 janvier, on était en vue de Guahamy Tufté des îles des Larrons; malgré la pénurie de vivres, Quiros ne voulut pas s'y arrêter. On atteignit enfin Manille. Toutes les autorités vinrent au-devant de la gouvernante qui fut logée dans le palais royal tandis que les malades étaient transportés avec soin dans les hôpitaux où ils ne tardèrent pas à guérir pour la plupart. Uuant aux veuves, elles trouvèrent facilement à se remarier, et dona Isabelle elle-même épousa un cousin du gouverneur des Philippines nommé Fernando de Castro.
Le Saint-Jérôme fut réparé, avitaillé de nouveau et le soir de la Saint-Laurent il fit voile pour la Nouvelle-Espagne. Le 11 décembre 1597, c'est-à-dire il y a juste trois cents ans, il entrait à Acapulco.
Ainsi finit cette mémorable expédition de Mendana.
On doit à cet intrépide marin la découverte de trois archipels : \esMarquiseSy\esiles Salomon et Santa Crt*;? qui jalonnent la roule de TAustralie. S'il n'avait pas trouvé le continent qu'il cherchait^ ses voyages du moins n'avaient pas été inutiles; ils contribuèrent à rejeter dans le sud-ouest ce continent fabuleux qui ne devait disparaître définitivement de nos cartes qu'avec les voyages de Cook.
Qu'il me soit permis en finissant de remercier la Commission centrale de la Société de m'avoir choisi pour commémorer l'anniversaire d'un marin espagnol. L'un de ceux qui assistèrent aux fêtes inoubliables de Huelva et de Madrid données pour le centenaire de Christophe Colomb, je n'ai point — pas plus d'ailleurs que tous ceux qui firent avec moi ce merveilleux voyage, — oublié la si cordiale réception qui nous fut faite. Que le soin consciencieux que j'ai pris de vous retracer les découvertes de l'adelantado Alvaro de Mendafta nous soit compté au delà des Pyrénées pour un témoignage de notre gratitude !
5446. — L.-Imprimeriet réunies, B, rue Mignon, 2. — Mottbroz, diroci.