‹ Mendelssohn (volume 2)Chapitre 7 sur 62 · DE SEIZE A VINGT ANS. — LA MAISON FAMILIALE · texte numérisé non relu

DE SEIZE A VINGT ANS. — LA MAISON FAMILIALE

C'est en iSaS que les ISIendelssohn, abandonnant leur habitation de la Neue Promenade,

allèrent s'établir dans la maison qu'Abraham venait cracheter au numéro trois de la Leipzigerstrasse. Vieille, mais vaste maison, aux pièces hautes et spacieuses, avec un air d'abandon, mais de grandeur et de noblesse aussi. Une cour y altenait d'un côté. De l'autre, s'étendait un jardin, ou plutôt un parc véritable, de plusieurs arpents. Des pelouses, des arbres magnifiques en faisaient, non pas un décor factice, mais un vrai paysage, un horizon de nature, admirable de profondeur et de silence, de solitude et de poésie. Un pavillon séparé, sorte de villa d'été, ne se composait que d'un rez-de-chaussée, où s'ouvrait sur le jardin, par de larges baies, une grande salle à colonnes, disposée à merveille pour les fêtes, les concerts et les représentations. Elle trouva tout de suite, et pour longtemps, son emploi. Telle élait la pittoresque et sympathique demeure, opulente et simple à la fois, que pendant vingt années, jusqu'à la mort de Fanny et de Félix, l'aimable et brillante famille allait remplir d'harmonie et de mouvement, de génie et de bonheur.

Si les choses, comme leurs larmes, ont leurs sourires, autour de l'adolescence d'un Mendelssohn, pour la favoriser et la réjouir, elles créèrent un royaume enchanté. Sans orgueil et sans caprice, il en était le maître modeste et sage, le

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dieu jeune et charmant. On s'empressait à le servir, à le fêter. Sa sœur Fanny, qui le précédait de quelques années dans la vie, le suivait pas à pas dans son art. Excellente musicienne elle-même, elle méritait ce compliment que Félix lui fit un jour : '< Tu sais parfaitement à quoi le ]jon Dieu a pensé quand il a créé la musique. » Digne de comprendre son frère toujours et quelquefois de le conseiller, l'admirant de tout son esprit et Faimant de tout son cœur, elle souhaitait seulement de surprendre en ses propres œuvres, un reflet, un écho fraternel. D'abord elle n'eût pas mieux demandé que de suivre, elle aussi, le même chemin. Son père, avec beaucoup de prudence, l'en détourna. « Tes remarques, lui écrivait-il, au sujet de tes rapports avec ton frère, sont justes et bien exprimées. La musique deviendra peut-être pour lui une profession; pour toi elle restera un art d'agrément; tu ne saurais la considérer comme le but de ta vie et de tes aspirations. Il est permis à Félix d'avoir l'ambition de faire connaître son talent, dont le succès importe à son avenir. Mais toi, mon enfant, renonce à des triomphes qui ne siéent point à ton sexe, et cède la place à ton frère... Tu es bonne, et, si petit que soit le mot, il signifie beaucoup. Mais il est nécessaire de te perfectionner encore, surtout de

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mieux comprendre ta vocation de femme et de ménagère, la seule à laquelle tu sois appelée... Un choix judicieux parmi tes occupations est nécessaire et il faut que tu te résignes à celles qui tloivent être exclusivement ton partage. Soumets-toi à ce sacrifice joyeusement et dès aujourd'hui... La vie doit avant tout avoir une base solide ; il sera toujours temps de l'orner. » La jeune fille, puis la jeune femme, accomplit tout entier, avec sagesse, mais avec largeur aussi, le programme paternel. Rien ne manqua jamais, ni les bases, ni les ornements, à la solidité comme à la beauté de sa vie.

Rébecca, seconde sœur de Félix, était une Jjelle jeune fille, instruite et spirituelle, qui lisait et traduisait le grec à livre ouvert. Son plus jeune frère, Paul, jouait du violoncelle en artiste. Des amis, jeunes aussi, habitaient les dépendances de l'hospitalière demeure. Ils en partageaient la vie et l'accroissaient encore. Du dehors même, et de partout, non seulement de l'Allemagne, mais de l'étranger, les visiteurs, et les plus lameux, laffluaient. Pendant vingt ans, j)as un artiste, musicien, peintre ou sculpteur, pas un poète, pas un savant, pas un philosophe, ne traversa Berlin, sans paraître chez les Mendelssohn et quelquefois sans s'y arrêter. Leurs portraits à tous, esquissés à leur insu par

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Guillaume Hensel, le peintre, longtemps le fiancé, puis le mari de Fanny, remplissaient un album, véritable galerie des contemporains illustres.

L'été surtout, pour les hôtes de la Leipzigerstrasse, était la saison bénie. Alors, durant les longues journées, pendant les nuits de clair de lune, la grande salle à colonnes se rouvrait sur les gazons refleuris. Le « journal » de la maison, constamment ouvert sur une table, où tout le monde, même les passants, pouvait écrire une maxime, une histoire, un poème, une folie, ce journal qu'on avait appelé tout l'hiver le « Journal du thé et de la neige », reprenait son nom favori : « la Gazette du jardin ».

Il fut vraiment, ce jardin, autant et peut-être plus que cette maison, le gardien, le confident et l'inspirateur de ]Mendelssohn adolescent. Aussi bien, le dedans et le dehors mêlaient en quelque sorte autour du jeune musicien leurs influences propices. Les « dimanches de musique» de la Leipzigerstrasse sont demeurés célèbres. Pour lejeune Félix, comme naguère pour le vieil Haydn, c'était des «jours de magnificence. » Mais tandis que le bonhomme Haydn, pour les « réga 1er » en quelque sorte de son génie, n'invilait que des paysans, un auditoire d'élite, renouvelé sans cesse, assistait à ces après-midi musicaux.

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Fanny, Félix, y prenaient leur part, mais rien que leur part. Avec eux, les plus grands artistes y faisaient entendre les plus purs chefs-d'œuvre. Admirable interprète, Félix était égal aux premiers, et déjà ses compositions ne paraissaient point indignes des autres. En se le figurant dans ce décor de fête et devant ce public de choix, comblé — sans en être accablé — de toutes les faveurs, de celles que prête le monde et de celles que Dieu donne, marqué pour le génie et ne le devant payer d'aucune souffrance, on songe avec mélancolie, et peut-être il songea lui-même, à des maîtres encore plus grands et moins heureux : à Bach, enseveli dans sa retraite, à Mozart, humilié comme un laquais, à Beethoven, infirme, farouche et solitaire. Quel accueil au contraire faisaient à Mendelssohn et la vie et la gloire ! Quelle bienvenue elles lui souhaitaient toutes les deux! ^^oici que le soir tombe ; la foule s'est retirée et le dernier écho des applaudissements s'est tu. Mais dans le silence et l'intimité familiale, l'aimable héros de ces belles heures en vivra de plus douces et de non moins fécondes. A la musique succède la lecture et la causerie. Jean-Paul, et surtout Shakespeare, étaient alors les auteurs favoris, les dieux littéraires de la famille. Schlegel et Tieck publiaient justement leur traduction du

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grand Will. Ses drames, ses comédies plus encore, tournaient toutes les jeunes têtes, enivraient tous les jeunes cœurs. On ne parlait que de Shakespeare, on ne récitait que ses vers dans le cercle des Mendelssohn, et déjà, quand la nuit était venue, sous les grands arbres du parc, Félix, épiant au clair de lune la danse des fées et des génies, songeait le Songe cCniie nuil d'été.

C'est en 1826 (il avait dix-sept ans) qu'il en <-omposa la célèbre ouverture. Après quinze années d'attente, le reste de la partition devait suivre ce délicieux prologue, y répondre et l'égaler. Quelques mois auparavant, il venait d'écrire son ocLette, un de ses chefs-d'œuvre encore et l'un des chefs-d'œuvre de la musique de chambre, inspiré, (le scherzo notamment), par un sentiment analogue et tout à fait mendelssohnien. « Félix, écrit Fanny, m'a confié ce qu'il a voulu exprimer dans cette dernière œuvre. Le morceau se joue staccato el pianissimo. Les trémolo, les trilles, tout y est nouveau, étrange et néanmoins si éthéré, qu'il semble qu'un souille léger vous élève dans le monde des esprits. On serait tenté soi-même d'enfourcher le manche à balai d'une sorcière pour mieux suivre la troupe aérienne en son vol. »

Après Shakespeare, Cervantes. En 1827, un petit opéra, les Noces de Gamaclie, le seul que

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Mendelssohn ait l'ail représenter publiquement, lui joué sur le théâtre de Berlin et n'y réussit {)as. L'échec affligea les dix-huit ans de Fauteur. Un voyage de quelques semaines en Allemagne, avec deux joyeux compagnons, suffît à les consoler. 11 écrivait d"Er]ji<di, un petit village perdu : <( Si trois des familles les plus accomplies de lierlin pouvaient voir trois de leurs fils les plus accomplis vagabonder la nuit sur la grande route, en compagnie de voituriers, de paysans et d'apprentis, elles se voileraient la face. Rassurez-vous 1 Les fils n'en sont pas moins d'une gaieté folle...

(c Nous nous entretenons alternativement de musique, de pathologie et d'Homère ; chacun amène ainsi son sujet préféré, et la discussion se clôt par des refrains d'étudiants. Les pensées sérieuses surgissent en même temps que les saillies folles, et leur mélange constitue une jouissance inexprimable. Il est tard ; notre maigre chandelle me refuse ses services et la lune ne la remplace pas ! Bonne nuit ! «

De Bade, une quinzaine de jours après : « Je vis ici comme feu Tantale. Un monde d'idées me traverse l'esprit. Je voudrais pouvoir les jouer et l'hôtel possède un piano passable. Je me glisse au salon. Un Français hélas ! et sa gracieuse femme, musicienne pour mon mal-

heur, ont pris possession du salon et du piano. J'invite la jeune dame à jouer... « Bravo, madame, vous jouez comme un ange ! » Mais on le prie, lui, déjouer à son tour. Alors c'est bien autre chose. Le salon peu à peu se remplit de monde ; on applaudit à tout rompre. Les pensionnaires de riiôtel se disputent, s'arrachent le jeune virtuose. L'un d'eux l'invite à dîner à Strasbourg; un autre, un Parisien, lui propose un livret d'opéra-comique. Survient le directeur de la maison de jeu. « Il déclare que ma musique fait tort à sa roulette, que les joueurs l'ont abandonnée et que c'est contraire à son contrat. Bref il obtient que le piano soit transporté ailleurs. »

De retour à Berlin, Félix ne se souvient plus de Gamache. D'autres ouvrages l'occupent. C'est une, et même deux symphonies enfantines à l'imitation de Haydn ; c'est un quatuor, un Ta es Petrus et l'ouverture de la Mecresstille [Le calme de la mer) ; c'est une cantate pour l'anniversaire d'Albert Diirer, une autre à l'occasion d'un congrès scientifique présidé par Humboldt. « A chaque œuvre nouvelle, écrit alors Fanny, Félix devient plus clair et plus profond. Il est maintenant en possession de tousses moyens. Il suit une direction de plus en plus assurée, il marche vers un but qu'il s'est à lui-même fixé, qu'il voit très nettement et que je ne saurais définir pré-

cisément avec des mots ; une idée d'art ne peut s'exprimer aisément par les mots; autrement il n'y aurait pas d'autre art que la poésie. »

Son art de prédilection, à lui, Félix, continuait de couronner, mais non pas d'étouffer le reste de ses facultés, de ses goûts, de ses études. La vie en lui se développait abondante et, pour ainsi dire, intégrale. C'est dans l'intervalle de ses cours à l'Université et, d'après son propre aveu, sur le piano d'une belle dame, qu'il composait l'ouverture du Son^e. « Niliil liiinuini alieiiiiin. » Dans l'ordre de l'esprit et dans l'ordre du cœur, rien ne lui était étranger. Famille, éducation, relations mondaines, artistiques et littéraires, amitiés précieuses, comme celles d'un Hiller ou d'un Moschelès, pas un élément, pas un raffinement de la culture la plus délicate ne manquait au progrès de cette plante choisie.

Mais depuis longtemps déjà, non moins que ses œuvres personnelles, et peut-être davantage, un chef-d'œuvre national, insigne et presque inconnu, hantait, absorbait la pensée de Félix. Après un siècle de mort, la Passion selon saint iV/«^/Aie«, de Jean-Sébastien Bach, allait revivre par lui. Dès son enfance, il avait souhaité d'être l'ouvrier — ou l'ange — de cette résurrection. Alors c'était le temps où Zelter réunissait chez lui, tous les vendredis, ses meilleurs élèves de

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la Singakadeniie. Félix et sa sœur étaient du nombre. On chantait là beaucoup de Bach. On y apprenait le respect, l'amour aussi du vieux maître, allemand entre tous, venu jadis parmi les siens et que les siens, après cent ans écoulés, refusaient ou dédaignaient encore de connaître. Aux environs de sa vingtième année, Félix lui-môme, aidé par Fanny, commença de former un groupe choral d'une vingtaine de voix. La Passion selon saint Matthieu, qu'il connaissait par cœur, fit l'objet de toutes les études pendant la saison 189.8-1829. 11 fut bientôt résolu qu'on en donnerait une exécution puljlique au profit d'une œuvre de charité. Le chanteur Devrient, intime ami de Mendelssohn, prit une grande part à l'entreprise. Il en a laissé dans ses Souvenifs une intéressante relation. Quel- ([ues lettres de Fanny s'y rapportent également. La chose n'alla pas toute seule. Les difficultés venaient d'abord de l'œuvre, et puis, surtout peut-être, de certaines gens. Zelter lui-même témoigna d'abord peu de confiance et de zèle. Spontini, craignant pour ses propres ouvrages, fit plus d'opposition encore. Le public enfin se montrait défiant, si ce n'est hostile. Soutenu, relevé par Devrient, Félix ne se laissa rebuter par rien ni par personne. On finit par obtenir la neutralité, puis la faveur de Zelter. Spontini

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lui-même se résigna. Quant à ]\IenJelssohn, il animait, il enflammait chacun de son ardeur. Dirigeant de mémoire toutes les répétitions, il accompagnait au piano, de la main gauche ; de la droite, il tenait le bâton et marquait la mesure. Jamais peut-être, en sa carrière de chef d'orchestre sans rival, il n'accomplit de tels prodiges. Tout cela, comme dit Edouard Devrient, on deux mots qui définiraient assez bien ^lendelssohn lui-même et tout entier, « tout cela était admirable et charmant ».

« L'intérêt, écrit Fanny, s'accrut à chaque répétition. La noblesse de la composition, la nouveauté de 1? forme, le sujet en lui-même soulevaient des transports d'enthousiasme... La renommée de l'œuvre se répandit de proche en proche, si bien que tous les billets furent retenus le jour même de l'annonce du concert; des milliers de personnes n'ont pu obtenir de place. ))

La première audition eut lieu le lo mars, dans la salle du Conservatoire, avec un succès triomphal. Une seconde fut demandée et donnée le 2 1 mars, jour anniversaire de la naissance de Bach. Elle excita plus d'enthousiasme encore. A cette nouvelle, Gœthe écrivait de Weimar à Zelter : « Il me semble que j'entends gronder la mer. » Le public en effet eut bien Timprcs-

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sion, avec la surprise, de se trouver devant quelque chose d'infini, comme l'Océan. Ce jourlà, dans la vie musicale de Mendelssohn et dans celle de l'Allemagne, un grand acte s'était accompli. Le musicien de vingt ans se réclamait de l'aïeul ou du patriarche de son art. Il l'appelait en témoignage, il se consacrait à lui, et, renouant la chaîne de la tradition nationale, il scellait en quelque sorte avec un anneau d'or l'alliance entre son jeune talent et le vieux génie de sa race.

LES A:s\\ÉES de voyage (1829-1832)

On ne saurait les appeler aussi, comme celles du jeune ^^'ilhelm Meister, des années d'apprentissage. C'était un maître déjà, lorsqu'il partait, à vingt ans, que le musicien de Voctette et de l'ouverture du Songe cV une nuit cVété. Il ne partait pas, l'heureux pèlerin, comme autrefois et tant de fois Mozart, par nécessité, pour assurer ou pour « gagner » sa vie, mais pour l'embellir seulement et l'orner d'une suprême parure. Ses études étant faites, un père libéral — dans les deux sens du mot — jugeait utile, afin de les parfaire, d'envoyer l'écolier d'hier à

cette école de chaque jour, et pratique entre toutes, que tiennent pour chacun de nous les événements et les hommes. Ce père continuait ainsi de mériter le double hommage que son fils devait rendre plus tard à sa mémoire : « Il a été mon maître dans Fart et dans la vie. »

L'Angleterre, avant tout autre pays, attira Félix et, plus que tout autre, par la suite, elle devait le rappeler et le retenir. L'Angleterre, qui fit peu de grands musiciens anglais, a fait beaucoup pour de grands musiciens allemands. Cette mère inféconde se montra toujours une hôtesse généreuse autant qu'une fidèle amie. Elle adopta Haendel et celui-ci lui dut peut-être quelque chose non seulement de sa gloire, mais de son génie. Elle accueillit dignement le petit Mozart, et Haydn sexagénaire écrivit à Londres et pour Londres ses plus belles symphonies. Quelque trente-cinq ans après, en 1826, l'auteur du /^/-e/^chiitz vint à Londres donner Obéron, son dernier chef-d'œuvre, et mourir. Enfin, l'année suivante, l'Anofleterre encore honora, consola les derniers jours de Beethoven. La Société PldlJtannouique de Londres, dirigée alors par Sir George Smart et par Moschelès, avait depuis quelque temps résolu de donner un orand concert au bénéfice du maître. Mais d'abord, apprenant sa maladie et sa misère, elle fit remettre au sublime agonisant

Bellxigle. 3

un chèque de cent livres sterling. Un billet de Beethoven, le dernier qu'il ait écrit, une semaine avant sa fin, remerciait Moschelès en ces termes :

Vienne, le 18 mars 1827.

« Avec quels sentiments j'ai lu votre lettre du i^"" mars, c'est ce que je ne puis dépeindre par des mots. Cette générosité de la Société Pliilharinoniqiie quia presque prévenu ma prière, m'a touché jusqu'au plus profond de mon âme. Je vous prie donc, cher Moschelès, d'être l'organe par lequel je fais parvenir à la Société Philharmonique mon plus profond remerciement pour son intérêt particulier et son secours. Dites à ces dignes hommes que, quand Dieu m'aura rendu la santé, je m'efforcerai de réaliser par des œuvres mes sentiments de reconnaissance et que je m'en remets au choix de la Société pour écrire ce qu'elle voudra. Toute une symphonie esquissée est dans mon pupitre, ainsi qu'une nouvelle ouverture et aussi autre chose. Au sujet du concert que la Société Philharmonique a décidé de donner à mon bénéfice, je prie la Société de ne pas abandonner ce projet. Bref, je m'efforcerai de remplir tous les vœux de la Société et je ne me serai jamais mis à une œuvre avec un tel amour que dans ce cas. Puisse seulement le Ciel me rendre bientôt la santé, et je montrerai aux généreux Anglais combien je sais apprécier l'intérêt qu ils prennent à ma triste destinée ^ »

On le voit — et Ion comprend qu'il en ait tiré

I. Correspondance de Beethoven. Traduction, introduction et notes de M. Jean Chanta voine. Paris, Calmann-Lévy (Lettre CXLVllI et dernière).

quelque gloire — c'est vers le peuple anglais qu'alla la dernière pensée de Beethoven.

Plusieurs aussi des pensées de Mendelssohn — et non des moindres — devaient être pour TAngleterre. Elle inspira le Songe d'une nuit d'été, Touverlure de Fiiigal et la symphonie Ecossaise ; elle entendit la première l'œuvre suprême du maître, qui Tavait écrite pour elle, l'oratorio d'Elie. Aussi bien, entre l'artiste et le pays qui devait être jusqu'à la fin son pays de prédilection, il existait à quelques égards une affinité naturelle. Du caractère anglais, avec le sérieux et l'amour de la tenue, Mendelssohn avait la gravité, presque l'austérité du sentiment religieux. Elégant, et nous dirions distingué, si le mot n'était devenu justement le contraire de la chose ; mêlant, en ses manières exquises, la noblesse, la dignité même, avec la gaieté, voire la gaminerie, la fantaisie et l'humour, Mendelssohn, aussitôt entré dans la haute société de Londres, chez le marquis de Lansdowne ou le duc de Devonshire, y parut un gentleman accompli.

Modestes mais sincères, ses lettres nous racontent ses succès, et ses succès de tout genre, artistiques et mondains, l'admiration, l'enthousiasme, excité dès ses premiers concerts par ses œuvres et par son jeu. Il parut le 3o mai

pour la première fois à la Philharmonique. On commença par sourire un peu de le voir si jeune, mais on ne tarda guère à s'en émerveiller. Il dirigea l'une de ses symphonies et joua le Concertslack de Weber. Un mois après, il exécuta le concerto en mi bémol de Beethoven, réputé jusqu'alors inaccessible, et dirigea l'ouverture du Songe d'une nuit cVété. Un concert monstre, au bénéfice des inondés de Silésie, avec le concours de Moschelès et de la Sontag, avait attiré tant de monde, qu'une lady ne trouva place qu'entre les bassons et les cors et demanda si là du moins elle entendrait bien. Dès la première répétition, Félix avait gagné tous les cœurs : « C'est un des moments les plus heureux dont je garderai le souvenir, car en une demiheure tous ces étrangers m'étaient devenus amis. »

Sa correspondance nous dit encore les menus agréments de sa vie, le charme de sa petite chambre, son piano « idéal », son poêle, son thé anglais et jusqu'à la figure de sa petite servante en papillotes. Pour son plus grand plaisir, et son plus grand profit, d'anciens amis retrouvés lui faisaient les honneurs de Londres et faisaient à Londres aussi les honneurs de son talent et de sa personne. C'était Klingemann, un camarade d'enfance, devenu secrétaire d'am-

bassade. mais resté le poète qiril avait été jadis. Surtout c'était Moschelès, ou plutôt le ménage Moschelès, dont la bonté pour lui « dépasse toute description » ; Moschelès, son aîné de quinze ans, son ancien maître, et peut-être son maître préféré, pour qui toujours, avec modestie, il mêlera dans son cœur la plus déférente gratitude à la plus vive amitié.

Dans la dernière semaine de juillet, Félix et Klingemann partirent pour l'Ecosse. Pendant un mois que dura leur voyage, le temps ne cessa guère d'être afïreux. Pourtant, sous un rayon de soleil, dans la chapelle en ruines d'Holyrood, au pied de l'autel où Marie Stuart avait ceint la couronne, Mendelssohn entendit chanter, gémir en lui le thème mélancolique du premier morceau de la symphonie en la mineur, VEcossaise. Une autre fois, des joueurs de cornemuse lui donnèrent peut-être l'idée du scherzo. Enfin, le 7 août 1829, en sortant de la grotte de Fingal, il adressait à ses sœurs le motif initial — orchestré — de son fameux poème symphonique : « Klingemann vous a tout raconté, le terrible mal de mer, Staffa, les environs, le voyage, les voyageurs... Ce que je peux vous envoyer de mieux, ce sont les lignes qui précèdent ».

Après avoir passé quelques semaines à la

campagne, chez des compagnons de voyage qui l'avaient invité, Félix revint à Londres. Il y fut retenu deux longs mois par les suites d'un accident de voiture : une grave blessure au genou. Son dépit de garder la chambre et Timmobilité, son regret — plus vif encore — de ne pouvoir aller assister au mariage de sa sœur bien-aimée avec Guillaume Hensel, tout cela céda pourtant à sa philosophie et à sa bonne humeur habituelle. Klingemann le soignait comme un frère et ses amis anglais s'ingéniaient à le distraire, à le gâter de cent façons. Pour prendre patience, il avait accroché au pied de son lit son bonnet et son manteau do voyage. Enfin le moment arriva de les décrocher. Dans les derniers jours de novembre, il put se mettre en route. Il revint, boiteux encore, à Berlin, rapportant plus d'une grande œuvre commencée : la symphonie Ecossaise^ Fingal et la symphonie de la Béformatiou, plus un petit opéra-comique achevé, le Retour au pays [Die Heimkehr aus dev Fremde). Il en avait écrit la musique sur un livret de Klingemann, pour fêter, ainsi que son propre retour, le vingt-cinquième anniversaire du mariage, de ses parents. On le représenta le soir de Noël 1829, en famille, mais jamais autrement depuis, à cause du caractère intime de ce filial hommage. Ce fut le dernier essai dramatique de Mendels-

solin. Non pas que, clans la suite, il n'ait souhaité quelquefois d'aborder le théâtre. Plus d'un sujet lui fut offert : entre autres, la Tempête, par Immermann, et Hans Heiling, par Devrient, qui, sur son refus, le remit à Marschner. Mais aucun poème ne devait jamais satisfaire soit à ses exigences littéraires, soit, peut-être, à ses scrupules moraux et religieux. Son père disait à ce propos : « J'ai peur que Félix finisse par ne trouver ni une femme, ni un poème d'opéra )). La première heureusement lui fut donnée ; quant à l'autre, il ne le rencontra qu'à la fin de sa vie : c'était Loreley, de Geibel, dont il ne composa qu'un fragment assez court, un finale avec chœurs.

Mendelssohn revenu demeura quelques mois seulement parmi les siens, juste assez de temps pour achever la symphonie de la Réformaiion, prendre la rougeole de sa jeune sœur et refuser avec désintéressement — au profit d'un ami — la chaire de professeur de musique à l'Université qu'on offrait à ses vingt ans. Le désir de l'Italie avait envahi son âme. Le « Dahiii! Dahiii! » de son vieil ami Gœthe chantait en son jeune cœur. Il se mit donc en route. jNIais d'abord il alla demander son viatique à Gœthe, le plus illustre de tous les pèlerins allemands au pays de beauté. Weimar plus que jamais lui fit

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fête. Il s'y arrêta quatorze jours. Avide jusqu'à la fin de savoir et de sentir, Gœthe ne pouvait se rassasier ni de son jeu ni de ses discours. « C'est singulier que je sois resté si longtemps sans entendre de musique. Pendant ce temps, vous n'avez pas cessé, vous autres, de faire progresser l'art et je ne suis plus au courant. Allons, expliquez-moi cela tout au long, car il s'agit maintenant de causer raisonnablement. )> Ottilie avait JDeau s'inquiéter du nombre et de la longueur des séances de musique : « Non, non. répondait Gœthe, il parle si clairement de son art, que j'apprends de lui beaucoup de choses... Qui donc », ajoutait-il encore, « peut comprendre pleinement un phénomène, s'il ne se rend pas compte de ses origines ou de ses antécédents »? Le phénomène music^al, ses origines et son évolution tout entière, tel était l'objet de ces entretiens ou de <;es leçons. « Chaque jour », écrit Félix, « avant midi, je dois lui jouer sur le piano des morceaux des divers grands compositeurs, par ordre chronologique, et lui expliquer comment ils ont fait progresser l'art. Pendant ce temps-là, il se tient assis dans un coin sombre comme un Jupiter tonnant, et ses yeux lancent des éclairs. 11 ne voulait pas du tout mordre à Beethoven. Mais je lui dis que je ne savais comment le lui faire comprendre et je me mis à lui

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jouer le premier morceau de la symphonie en /// mineur, (|ui lui fit une impression tout à l'ait étrange ». Ileommenca par me dire : «Mais cela « ne produit que de l'étonnement et n'émeut pas « du tout; c'est grandiose, » 11 murmura encore ([uelques mots entre ses dents ; puis, après une longue pause, il reprit : « C'est très grand et « tout à fait étourdissant; on dirait presque que « la maison va crouler. !Mais que serait-ce donc. « si tous les hommes ensemble se mettaient à « jouer celai » A table, au milieu d'une autre conversation, il y revint encore.

Par discrétion, Félix parlait chaque jour de partir, mais les instances de Goethe le forçaient chaque jour à remettre son départ. Enfin, le 3 juin, il pritcongé du grand homme. Il ne devait plus le revoir. Il emportait un feuillet manuscrit de Faust avec cette dédicace : « A mon cher et jeune ami Félix Mendelssohn-Bartholdy, le puissant et doux maître du piano. Souvenir des beaux jours de mai i83o », et dans la voiture qui l'emmenait, il trouva des monceaux de fleurs.

C'est par Munich et ^'ienne qu'il descendit en Italie. A Munich, il s'arrêta plusieurs semaines, retenu par le charme de deux jeunes filles, Joséphine Lang et Delphine de Schauroth, l'une et l'autre musiciennes accomplies.

Mais Vienne déplut à Félix et lui sembla fri-

vole. En cette ville, où Beethoven venait à peine de mourir, « les meilleurs pianistes de Fun et de l'autre sexe n'ont pas encore joué une seule note de Beethoven. Quand je faisais observer qu'il y a pourtant quelque chose chez lui et chez Mozart, on me disait : « Alors, vous êtes un amateur de musique classique ? — Oui, répondais-je ». Et dans cette brève réponse, avec ses goûts, sa nature et son génie, Mendelssohn se révélait, s'affirmait tout entier.

Venise, le lo octobre i83o.

« Me voici donc en Italie ! Ce qui a été pour moi, depuis l'âge de raison, le plus beau rêve de la vie, se réalise enfin et j'en jouis à cette heure. La journée d'aujourd'hui a été trop pleine pour que, le soir venu, je n'aie pas besoin de me recueillir un peu »...

« Je me suis efforcé, disait l'abbé Vogler ', de tenir ce «passage un peu maigre, afin quele thème qui vientensuite « n'en ressorte que mieux. » — Je crois que dans le passage en question » — (il s'agit du passage de la frontière austro-italiennej, — )) le bon Dieu a suivi le système de l'abbé, car, au delà d'Ospedaletto, le thème ressort et produit un fort bel effet. Je m'étais toujours figuré que la toute première impression produite par l'Italie devait être quelque chose de saisissant, qui vous frappe et qui vous transporte. Jusqu'à présent je n'ai rien éprouvé de pareil. J'ai seulement senti dans l'air je ne

I. Célèbre professeur de composition. Weber et Meyerbccr, entre autres, furent ses élèves.

sais quoi Je chaud, de doux, de caressant ; j'ai éprouve'un bien-être, un contentement inexprimable qui se répand ici sur toutes choses. Passé Ospedaletto, on entre dans la plaine, on laisse derrière soi les montagnes bleues ; les rayons dun soleil resplendissant et chaud se jouent à travers le feuillage de la vigne et la route passe entre des vergers dont les arbres sont reliés par des pampres. Il semble qu on est là chez soi, qu'on connaît tout cela depuis longtemps et qu'on ne fait que revenir en prendre possession. ..

« C'était justement un dimanche; de tout côté les gens arrivaient tout fleuris dans leurs costumes méridionaux à couleurs tranchées et voyantes ; les femmes avaient des roses dans les cheveux, de légers cabriolets nous croisaient à chaque instant et les hommes se rendaient à l'église montés sur des ânes. A chaque relai je trouvais devant la poste aux chevaux des attroupements d'oisifs formant les plus beaux groupes dans leurs poses indolentes. Une fois, entre autres, je vis un homme prendre très tranquillement dans ses bras sa femme, qui se tenait debout à côté de lui et. faisant demi-tour, s'en aller ainsi avec elle. C'était un rien, mais ce rien était charmant. De loin en loin nous apercevions sur la route des villas vénitiennes, qui peu à peu se massaient davantage ; enfin nous passâmes entre des maisons, des jardins et des arbres, comme dans un parc. Le pays a un tel air de fête, les feuilles de la vigne et ses grappes noires forment entre les arbres de si jolies guirlandes, qu'on s'imagine presque être un prince qui fait son entrée solennelle dans ses Etats. Tout le monde est attifé, paré de ses plus beaux habits et quelques cyprès par ci par là ne gâtent pas le paysage. »

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Autant, si ce n'est encore plus que le paysage, et dès son entrée à Venise, la peinture italienne, l'Assomption ou la Mise au tombeau, séduit lartiste sensible à tous les arts qu'était le jeune vovaofeur. Mais parmi ces tableaux, ou devant

eux, quelle musique 1 Dans l'église des Franciscains, où se trouvait alors — le chei-d'œuvre depuis a péri — le Martyre de saint Pierre, (f quelqu'un se mit à tapoter de l'orgue et les saintes figures du Titien furent condamnées à entendre un pitoyable finale d'opéra. Après tout, ({u'importe ? Là oii se trouvent de pareils tableaux, je n'ai pas besoin d'organiste, je me joue à moi-même de l'orgue en pensée. »

Il en sera toujours, ou trop souvent, ainsi pour Mendelssohn en Italie. Partout, sauf à la chapelle Sixtine, pendant les offices, entre ce qu'il regarde et (^e qu'il é('oute, il trouvera le même contraste, ou les mêmes dissonances ; mais toujours aussi dans une harmonie supérieure, celle des arts plastiques ou celle de la nature, il saura les résoudre en quelque sorte et les sauver.

A travers la Toscane fleurie, il descendait vers Rome, lentement, avec délices. La douceur de vivre, cette douceur italienne', et qui n'est qu'italienne, s'insinuait en lui. Mais elle ne l'enivrait pas tout entier. Un peu de son âme aile-

mande se défendait encore et devait se refuser toujours. La négligence et le désordre, le laisser aller et le laisser faire de ce peuple, son manque de tenue et de correction, son insouciance et sa paresse lui déplaisait. Quitte à se faire traiter « d'ours du Nord », il regrettait parfois les tilleuls et les sapins, sous les cyprès, les myrtes et les lauriers.

Pourtant il avait des heures, et plus que des heures, des jours, des semaines, des mois d'abandon sans réserve et de plaisir sans mélange. Mendelssohn a compris et goûté Rome avec une justesse, une finesse, que n'y apportent guère des sens et moins encore des esprits de vingt ans. Il y trouva tout de suite cette impression de bien-être et d'être chez soi, pour toujours, f[u'on y éprouve plus que partout en Italie et comme nulle part ailleurs.

« Il me semble que je ne suis plus le môme homme depuis que je suis ici. Auparavant j'avais à lutter contre mon impatience, ma hâte d'aller en avant et de poursuivre toujours plus rapidement mon voyage. J'avais fini par croire que c'était chez moi une habitude ; mais je vois bien maintenant que cela tenait uniquement à mon vil' désir d'atteindre ce point capital. Je l'ai atteint enfin etje me sens dans une disposition d'esprit si calme, si gaie et si grave en même temps, que

je ne puis vous en donner une idée. Qu'est-ce qui produit sur moi cette impression ? Je ne saurais non plus bien le dire ; le formidable Colisée et le joyeux Vatican, cet air tiède de printemps et les gens sympathiques, ma chambre confortable, tout enfin y contribue. »

« Figurez-vous, au n° 5 de la place d'Espagne, une petite maison à deux fenêtres qui a le soleil toute la journée et transportez-vous par l'imagination dans l'appartement du premier étage. Vous voyez dans une des chambres un bon piano de Vienne, sur la table quelques portraits de Palestrina, AUegri, avec leurs partitions et un psautier en latin ; c'est là que je réside actuellement... Le matin, je me mets à ma fenêtre, d'où je vois au delà de la place tous les objets éclairés par le soleil se détacher nettement sur un beau ciel bleu... De bonne heure, en entrant dans ma chambre, lorsque j'aperçois mon déjeuner qu'un soleil éclatant dore de ses rayons (je me gâte, vous le voyez, et je tourne au poète) j'éprouve un sentiment de bien-être inouï ; car nous voilà bientôt à la fin de l'automne et chez nous qui peut prétendre à avoir encore, dans cette saison, de la chaleur, un ciel serein, des raisins et des fleurs ? Après mon déjeuner je me mets au travail, je joue, je chante et je compose jusque vers midi ».

Mais quelquefois il ne pouvait résister à l'attrait, à Tappel des matinées romaines. « J'aurais grande envie de ne pas me déranger et de continuer à écrire. Pourtant je me dis : tu dois voir aussi le Vatican. Une fois au Vatican, c'est la même chose ; je ne voudrais plus en sortir, de sorte que chacune de mes occupations est pour moi la source des joies les plus pures et que je ne me dérobe à un plasir que pour en goûter un autre. »

C'est la vie tout entière, que dis-je, c'est l'idée même ou l'idéal de la vie, que Rome, pour ceux qui la comprennent et qui l'aiment, renouvelle et transfigure. Mendelssohn écrit très justement : « Si quelqu'un venait en ce monde avec un plein sentiment des choses, tout ce qui l'entoure devrait lui sourire d'un air aussi vivant, aussi joyeux que sourient au visiteur ces peintures du Vatican : V École cV Athènes et la Dispute du Saint Sacrement.

Dans la musique italienne, au moins dans celle qui se faisait alors en Italie, Mendelssohn trouva peu de beauté. Pas de compositeurs et des interprètes misérables. « Quant à faire exécuter quelque chose ici, il n'y faut pas songer... La musique italienne, de même qu'un Sigisbée, sera éternellement pour moi quelque chose de vulgaire et de bas... L'Italie ne peut plus pré-

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tendre à cette gloire d'être le pays de la musique. » Mais il n'oubliait pas qu'elle le futnaguère et c'est des maîtres d'autrefois, ceux dont il avait les portraits sur sa table de travail, que Mendelssohn faisait, à Rome, son étude et parfois ses délices.

Dans sa dernière lettre de Rome, au moment départir pour Naples, après avoir suivi les offices de la semaine sainte, il écrit: « Ce que j'ai vu et entendu pendant ces huit jours a surpassé mon attente... On a beaucoup vanté et beaucoup critiqué les cérémonies de la semaine sainte ; mais, ainsi qu'il arrive le plus souvent, on a oublié de dire la chose principale, à savoir qu'elles forment un tout complet ». Voilà justement ce que Mendelssohn se garde d'oublier. Ce qu'il admire et ce qu'il décrit, c'est l'ensemble. Dans l'effet général, il ne distingue, ou du moins il n'isole rien. En véritable artiste, il est sensible avant tout à la convenance parfaite, aux rapports, esthétiques et religieux, que soutiennent les un« avec les autres les divers éléments de la liturgie pontificale : le lieu, les formes, la musique et le spectacle, la couleur même, les lumières ou les ombres, les paroles et les sons.

Quant à la musique en soi, tantôt il l'admire, elle le touche et l'attendrit jusqu'aux larmes ;

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tantôt au contraire elle le choque, il lui résiste et proteste contre elle ; tantôt enfin, ce qui n'est pas elle, ce qui Tentoure, est si beau, qu'il l'oublie elle-même. Quelquefois, dit-il, « ils peuvent chanter ce qu'ils veulent et comme ils veulent, cela vous fait une grande impression ». Mais d'autres fois le sublime est surtout, est seulement ce qu'ils chantent et comme ils le chantent.

« Quand j'entendis pour la première fois ce Credo in uniim Deiiin^ que je connais si bien, quand tous les moines à figure grave qui m'entouraient l'entonnèrent avec un entrain et une vigueur remarquable, je sentis un frisson me parcourir le corps et c'est ce moment-là que je préfère à tous les autres. »

D'autres cependant lui paraissent encore admirables et dignes, aurait dit son ami Gœthe, d'être arrêtés ou retenus. « Aussitôt après le Pater, le Miserere (celui d'Allegri) commence pianissimo. Vous pouvez aisément vous figurer ce qui vient après, mais vous ne parviendrez jamais à vous faire une idée de ce commencement. »

Rebelle à la psalmodie, qu'il déclare monotone et fatigante, même à la fantaisie de certains mélismes grégoriens, qui le jettent, dit-il, « en une sainte colère », Mendelssohn au contraire est séduit par la douceur de cette polyphonie

Bellaigue. 4

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palestrinienne, dans laquelle « on est enveloppé comme dans un élément ». hes Ijiipropcria surtout le frappent d'admiration. « C'est une belle et sévère composition de Palestrina, et lorsque, après les cris tumultueux des Psaumes, on entend ce morceau, composé sans basses, uniquement pour des hautes-contre- solos et des ténors; lorsque l'oreille est caressée par ces crescendo et ces decrescendo d'une si exquise délicatesse, que le son se dégrade insensiblement jusqu'à devenir imperceptible, et passe lentement dun ton et d'un accord à un autre, cela produit un effet ravissant. »

Pourtant ce n'était pas dans la musique même que Mendelssohn, à Rome, autour de Rome, trouvait le plus de musique. Il en entendait peu. faute d'en pouvoir entendre de bonne. Et sans doute il était sensible à cette privation de la réalité sonore. « J'ai assez de musique au corps, écrit-il, pour désirer vivement de retrouver un orchestre et un chœur complets. Là du moins on entend ce qu'on appelle du son, et ici il n'y a rien de pareil. Le son est devenu pour ainsi dire notre affaire et lorsqu'on est resté si longtemps hors de son élément, on se trouve bien privé. » Mais il se ménageait du moins d'ingénieuses revanches. Musicien véritable, musicien en tout, partout et toujours, il savait écouter, entendre

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autre chose encore que le son. Dans l'air tiède et dans le ciel bleu, dans le murmure des fontaines, dans les ruines et les fleurs, dans les couleurs et les parfums, dans le paysage enfin et dans la nature, il découvrait des harmonies, il surprenait des chants. « Dernièrement, j'ai été avec V** sur le Ponte-Nomentano. C'est un pont abandonné et tombant en ruines ; il est situé dans la verte Cainpagiia aux lointains horizons... C'est là qu'il faut aller chercher la musique ; c'est là qu'on l'entend retentir de toutes parts, et non dans les salles de spectacle aussi vides qu'insipides. Nous courûmes, ainsi arpentant la Campagna en tous sens, sautant les haies, errant à l'aventure ; puis, le soleil couché, nous regagnâmes le logis. Après une excursion pareille, on se sent aussi fatigué, aussi content de soi que si Ton avait beaucoup travaillé ; et, à vrai dire, on n'a pas perdu son temps lorsqu'on a bien senti CQ plaisir des champs. »

Ainsi, par une sorte d'extension ou de transposition de la sensibilité, tout lui devenait musique. Voilà ce que devraient comprendre et pratiquer mieux, à son exemple, nos jeunes musiciens de France, pensionnaires de la Villa Médicis, hôtes souvent ingrats de cette Rome qu'ils appellent muette, parce qu'ils ne savent pas l'écouter. Sous prétexte qu'elle ne chante plus

guère, ils l'accusent de n'avoir plus rien à leur dire et à leur apprendre de leur art ou sur leur art particulier. Ils oublient seulement, à moins qu'ils ne l'ignorent, que par son aspect et par son silence même, elle peut leur donner une leçon plus grande et plus haute : celle de l'art universel et de l'intégrale beauté.

Un Mendelssolin était digne de Tentendre et d'en profiter. Rome, et Naples ensuite, mais Rome surtout lui fut une heureuse conseillère, et dans son jeune génie on sent que l'Italie eut une part. La première de ses deux grandes symphonies , V Italienne , en témoigne autrement encore que par son titre. « Elle marche à grands pas, écrivait-il de Rome, le 22 février i83i. Ce sera le morceau le plus gai que j'aie fait, notamment le finale. Je n'ai encore rien arrêté quant à Vadagio. Je crois que j'attendrai d'être à Naples pour l'écrire, w Fit-il ainsi qu'il le croyait? 11 faudrait avouer alors que cet adagio, grave et presque religieux, n'a rien de napolitain.

Mais une église de Rome , romaine entre toutes, au moins par son aspect et sa couleur, par le pittoresque de ses alentours et la beauté de l'horizon qu'elle domine, la Trinité des Monts, avec son couvent et les religieuses qui l'habitent, devait inspirer à Mendelssolin un de ses plus aimables chants. 11 en a lui-même rapporté l'occa-

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sioii et l'origine en cette page, inséparable pour les amis de Rome et de la musique, du paysage célèbre et délicieux :

« Je suis allé me promener jusqu'à la nuit sur le Monte-Pincio. C'est une chose incroyable que Teffet que font sur vous cet air tiède et ce ciel serein... Tout le monde va, vient, se promène et profite de ce printemps de décembre. On rencontre à chaque instant des personnes de connaissance, on flâne un moment avec elles, puis on les quitte, on reste seul et l'on rêve tout à son aise. Les rues fourmillent de délicieux visages... Dès que le soleil tourne, paysage et couleur, tout change. Lorsque sonne VAue Maria, on se rend à l'église de la Trinità dei Monti, où chantent les religieuses françaises, et c'est quelque chose de ravissant. Je deviens. Dieu me pardonne, tout à fait tolérant, et j'entends avec édification de mauvaise musique. Mais qu'y faire? La composition est ridicule, le jeu des orgues plus ridicule encore. Mais c'est le moment du crépuscule ; cette toute petite église, bariolée de vives couleurs, se remplit, dès que ses portes s'ouvrent, d'une masse de fidèles agenouillés qu'éclairent les rayons du soleil couchant; les deux religieuses qui chantent ont les voix les plus douces, les plus pénétrantes du monde, et lorsque l'une d'elles fait.

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avec une iiilonation caressante, les répons qu'on est haljitué à entendre faire par les prêtres d'une voix rude, sévère et monotone, on est, je vous assure, singulièrement ému. Ajoutez à cela qu'on ne peut pas voir les chanteuses, et vous avouerez que ce mystère doit rendre le charme complet. Il m'est venu, à ce propos, une singulière idée. J'ai bien observé les voix de ces religieuses et je compose pour elles quelque chose (une prière à la \ ierge, texte latin) dont je veux leur faire hommage. J'ai à ma disposition plusieurs moyens pour le leur faire parvenir. Je sais qu'elles le chanteront, et ce sera assez piquant d'entendre exécuter ma musique par des personnes que je n'ai jamais vues, lesquelles, de leur côté, la chanteront devant le harbavo Tedesco^ qu'elles ne connaissent pas non plus. Je m'en réjouis d'avance. Qu'en dites-vous ? L'idée ne vous semble-t-elle pas originale .' »

Et nous-mème, qu'en dirons-nous .' Seulement ceci, que c'est encore un de ces exemples, dont nous parlions tout à l'heure, de l'impression ou de l'inspiration musicale, cherchée et trouvée hors de la musi(jue, voire dans un « milieu » qui, pour un Mendelssohn. (il en convient luimême), pour un Tedcsco^ devait moins que tout autre y sembler favorable.

Tedesco ! Jusque sous le ciel italien, Mendels-

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solin le deniourait clans ràiiie. L idc-al du Nord continuait do préoccuper sa pensée et d'inspirer son génie. Il travaillait toujours, ne cessant de les reprendre et de les retoucher, selon sa méthode, à ses chères Hébrides [La Grotte de Fingai). « Enfin elles sont finies, écrit-il le 20 décembre i83o, et devenues quelque chose d'assez original. » En même temps que la symphonie Italienne, Y Ecossaise, qu'il ne devait achever que bien plus tard, lui « trottait incessamment par la tête ». Mais surtout il consacrait le meilleur de son temps et de ses soins à l'une de ses œuvres favorites, qu'il destinait aux « concerts du dimanche » de la Leipzigerstrasse : la Nidt de Sainte-]\'aldpLirge (ou de W alpurgis), cantate pour orchestre, soli et chœurs, d'après un poème de Gœthe.

Ainsi l'Allemagne gardait sur lui ses droits et ses privilèges. Après dix mois d'Italie, il en reprit le chemin ; un chemin détourné, qui, par la Suisse, la France, et de nouveau son Angleterre bien-aimée, devait le ramener lentement dans sa patrie.

A Milan, il fit deux rencontres heureuses. Ayant entendu nommer, dans la société autrichienne, le général baron von Ertmann, « Je me souvins aussitôt, écrit-il, de la sonate en la majeur de Beethoven et de sa dédicace ; je me

souvins également de tout ce que j'avais ouï dire sur la grâce, Tamabilité, le beau talent de ^l"'" de Ertmann, ainsi que sur la façon dont elle traitait Beethoven, en enfant gâté. » On avait dit vrai. L'élève et l'amie de Beethoven reçut ^lendelssohn à merveille et tous les soirs elle joua du Beethoven pour lui et avec lui. En dépit d'un peu d'exagération, « elle joue certains passages d'une manière splendide et je crois avoir gagné à l'entendre. » Quelquefois, lorsqu'entrainée par l'ardeur de son jeu et trouvant que les notes de son instrument ne rendaient pas suffisamment la pensée du maître, elle s'accompagnait de la voix, cette voix, dans laquelle son âme passait tout entière, me rappelait ma chère Fanny., bien que Fanny chante beaucoup mieux qu'elle. Quand j'arrivai à la fin de Vadagio du trio en si bémol, elle s'écria : « Il y a « là, dans ce morceau, tant d'expression, qu'on ne « peut plus le jouer. )> Et effectivement c'est vrai pour ce passage... Pendant les repos, le général raconte sur Beethoven les plus jolies anecdotes, entre autres celle-ci : un soir que M""' de Ertmann faisait de la musique, Beethoven, qui l'écoutait fort attentivement, se servit des mouchettes en guise de cure-dents. M™^ de Ertmann me dit aussi que lorsqu'elle perdit son dernier enfant, Beethoven, pendant assez longtemps, ne voulut plus mettre le pied dans sa maison. Enfin il la

pria de venir chc/ lui et, lorsqu'elle arriva, elle le trouva au piano. Beethoven se contenta de lui dire : « Les notes vont parler pour moi. » Il joua sans discontinuer pendant une heure. « Sa musique, ajoutait M""' de Ertmann, parvint en effet à tout me dire et finit par me consoler. »

Après Tamie de Beethoven, le fils de Mozart. C'était un modeste fonctionnaire, mais très fier et même un peu jaloux de la gloire paternelle. Un soir que, chez les Ertmann, on avait joué beaucoup de Beethoven, la baronne dut prier tout bas Mendelssohn de jouer Fouverture de Don Juan. Charles JNIozart en témoigna sa joie filiale et demanda par surcroît l'ouverture de la Flille Enchantée . Il était musicien et c'est à lui, le premier, que Mendelssohn fit entendre sa Nuil de Walpurqis.

Chaque étape du voyage, toute beauté nouvelle, contemplée et comprise, développait, élevait encore l'esprit et la raison du jeune voyageur. Sans oro-ueil, mais non sans fierté, ses lettres, qui parlent de tout, parlent même de lui. Jamais le génie en sa fleur ne jeta sur un plus bel avenir un regard plus noble et plus pur.

« Tu me fais des reproches, écrit-il à son ami Devrient, parce qu'ayant déjà vingt-deux ans, je ne suis pas encore célèbre. Je n'ai qu'une chose à

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