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LES ANNÉES DE VOYAGE

On ne saurait les appeler aussi, comme celles du jeune Wilhelm Meister, des années d'apprentissage. C'était un maître déjà, lorsqu'il partait, à vingt ans, que le musicien de Voctette et de l'ouverture du Songe (Vune nuit (Vété. Il ne partait pas, l'heureux pèlerin, comme autrefois et tant de fois Mozart, par nécessité, pour assurer ou pour « gagner » sa vie, mais pour^ l'embellir seulement et l'orner d'une suprême parure. Ses études étant faites, un père libéral — dans les deux sens du mot — jugeait utile, afin de les parfaire, d'envoyer l'écolier d'hier à

cette école de chaque jour, et pratique entre toutes, que tiennent pour chacun de nous les événements et les hommes. Ce père continuait ainsi de mériter le double hommage que son fils devait rendre plus tard à sa mémoire : « Il a été mon maître dans Tart et dans la vie. »

L'Angleterre, avant tout autre pays, attira Félix et, plus que tout autre, par la suite, elle devait le rappeler et le retenir. L'Angleterre, qui fit peu de grands musiciens anglais, a fait beaucoup pour de grands musiciens allemands. Cette mère inféconde se montra toujours une hôtesse généreuse autant qu'une fidèle amie. Elle adopta Haendel et celui-ci lui dut peut-être quelque chose non seulement de sa gloire, mais de son génie. Elle accueillit dignement le petit Mozart, et Haydn sexagénaire écrivit à Londres et pour Londres ses plus belles symphonies. Quelque trente-cinq ans après, en 1826, l'auteur du Freischutz vint à Londres donner Obéron^ son dernier chef-d'œuvre, et mourir. Enfin, l'année suivante, l'Angleterre encore honora, consola les derniers jours de Beethoven. La Société Philharmonique de Londres, dirigée alors par Sir George Smart et par Moschelès, avait depuis quelque temps résolu de donner un grand concert au bénéfice du maître. Mais d'abord, apprenant sa maladie et sa misère, elle fit remettre au sublime agonisant

£ellaigu£. 3

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un chèque de cent livres sterling. Un billet de Beethoven, le dernier qu'il ait écrit, une semaine avant sa fin, remerciait Moschelès en ces termes :

Vienne, le i8 mars 1827.

<( Avec quels sentiments j'ai lu votre lettre du i" mars, c'est ce que je ne puis dépeindre par des mots. Cette générosité de la Société Philharmonique quia presque prévenu ma prière, m'a touché jusqu'au plus profond de mon âme. Je vous prie donc, cher Moschelès, d'être l'organe par lequel je fais parvenir à la Société Philharmonique mon plus profond remerciement pour son intérêt particulier et son secours. Dites à ces dignes hommes que, quand Dieu m'aura rendu la santé, je m'efforcerai de réaliser par des œuvres mes sentiments de reconnaissance et que je m'en remets au choix de la Société pour écrire ce qu'elle voudra. Toute une symphonie esquissée est dans mon pupitre, ainsi qu'une nouvelle ouverture et aussi autre chose. Au sujet du concert que la Société Philharmonique a décidé de donner à mon bénéflce, je prie la Société de ne pas abandonner ce projet. Bref, je m'efforcerai de remplir tous les vœux de la Société et je ne me serai jamais mis à une œuvre avec un tel amour que dans ce cas. Puisse seulement le Ciel me rendre bientôt la santé, et je montrerai aux généreux Anglais combien je sais apprécier l'intérêt qu'ils prennent à ma triste destinée *. »

On le voit — et Ton comprend qu'il en ait tiré

I. Correspondance de Beethoven. Traduction, introduction et notes de M. Jean Chanta voine. Paris, Calmann-Lévy (Lettre CXLVllI et dernière).

quelque gloire — c'est vers le peuple anglais qu'alla la dernière pensée de Beethoven.

Plusieurs aussi des pensées de Mendelssohn — et non des moindres — devaient être pour l'Angleterre. Elle inspira le Songe d'une nuit d'été^ l'ouverture de Fingal et la symphonie Ecossaise; elle entendit la première l'œuvre suprême du maître, qui l'avait écrite pour elle, l'oratorio d*Elie. Aussi bien, entre l'artiste et le pays qui devait être jusqu'à la fin son pays de prédilection, il existait à quelques égards une affinité naturelle. Du caractère anglais, avec le sérieux et l'amour de la tenue, Mendelssohn avait la gravité, presque l'austérité du sentiment religieux. Elégant, et nous dirions distingué, si le mot n'était devenu justement le contraire de la chose ; mêlant, en ses manières exquises, la noblesse, la dignité même, avec la gaieté, voire la gaminerie, la fantaisie et l'humour, Mendelssohn, aussitôt entré dans la haute société de Londres, chez le marquis de Lansdowne ou le duc de Devonshire, y parut un gentleman accompli.

Modestes mais sincères, ses lettres nous racontent ses succès, et ses succès de tout genre, artistiques et mondains, l'admiration, l'enthousiasme, excité dès ses premiers concerts par ses œuvres et par son jeu. 11 parut le 3o mai

pour la première fois à la Philharmonique, On commença par sourire un peu de le voir si jeune, mais on ne tarda guère à s'en émerveiller. Il dirigea Tune de ses symphonies et joua le Concertstuck de Weber. Un mois après, il exécuta le concerto en mi bémol de Beethoven, réputé jusqu'alors inaccessible, et dirigea l'ouverture du Songe d'une nuit d'été. Un concert monstre, au bénéfice des inondés de Silésie, avec le concours de Moschelès et de la Sontag, avait attiré tant de monde, qu'une lady ne trouva place qu'entre les bassons et les cors et demanda si là du moins elle entendrait bien. Dès la première répétition, Félix avait gagné tous les cœurs : « C'est un des moments les plus heureux dont je garderai le souvenir, car en une demiheure tous ces étrangers m'étaient devenus amis. »

Sa correspondance nous dit encore les menus agréments de sa vie, le charme de sa petite chambre, son piano « idéal », son poêle, son thé anglais et jusqu'à la figure de sa petite servante en papillotes. Pour son plus grand plaisir, et son plus grand profit, d'anciens amis retrouvés lui faisaient les honneurs de Londres et faisaient à Londres aussi les honneurs de son talent et de sa personne. C'était Klingemann, un camarade d'enfance^ devenu secrétaire d'am-

bassade, mais resté le poète qu'il avait été jadis. Surtout c'était Moschelès, ou plutôt le ménage Moschelès, dont la bonté pour lui « dépasse toute description » ; Moschelès, son aîné de quinze ans, son ancien maître, et peut-être son maître préféré, pour qui toujours, avec modestie, il mêlera dans son cœur la plus déférente gratitude à la plus vive amitié.

Dans la dernière semaine de juillet, Félix et Klingemann partirent pour l'Ecosse. Pendant un mois que dura leur voyage, le temps ne cessa guère d'être aftreux. Pourtant, sous un rayon de soleil, dans la chapelle en ruines d'Holyrood, au pied de l'autel où Marie Stuart avait ceint la couronne, Mendelssohn entendit chanter, gémir en lui le thème mélancolique du premier morceau de la symphonie en la mineur, VEcossaise, Une autre fois, des joueurs de cornemuse lui donnèrent peut-être l'idée du scherzo. Enfin, le 7 août 1829, en sortant de la grotte de Fingal, il adressait à ses sœurs le motif initial — orchestré — de son fameux poème symphonique : « Klingemann vous a tout raconté, le terrible mal de mer, Staffa, les environs, le voyage, les voyageurs... Ce que je peux vous envoyer de mieux, ce sont les lignes qui précèdent ».

Après avoir passé quelques semaines à la

campagne, chez des compagnons de voyage qui Pavaient invité, Félix revint à Londres. Il y fut retenu deux longs mois par les suites d'un accident de voiture : une grave blessure au genou. Son dépit de garder la chambre et l'immobilité, son regret — plus vif encore — de ne pouvoir aller assister au mariage de sa sœur bien-aimée avec Guillaume Hensel, tout cela céda pourtant à sa philosophie et à sa bonne humeur habituelle. Klingemann le soignait comme un frère et ses amis anglais s'ingéniaient à le distraire, à le gâter de cent façons. Pour prendre patience, il avait accroché au pied de son lit son bonnet et son manteau de voyage. Enfin le moment arriva de les décrocher. Dans les derniers jours de novembre, il put se mettre en route. Il revint, boiteux encore, à Berlin, rapportant plus d'une grande œuvre commencée : la symphonie Ecossaise^ Fingal et la symphonie de la Reformations plus un petit opéra-comique achevé, le Retour au pays [Die Heimkehr aus der Fremde), Il en avait écrit la musique sur un livret de Klingemann, pour fêter, ainsi que son propre retour, le vingt-cinquième anniversaire du mariage de ses parents. On le représenta le soir de Noël 1829, en famille, mais jamais autrement depuis, à cause du caractère intime de ce filial hopimage. Ce fut le dernier essai dramatique de Mendels-

sohn. Non pas que, dans la suite, il n'ait souhaité quelquefois d'aborder le théâtre. Plus d'un sujet lui fut offert : entre autres, la Tempête^ par Immermann, et Hans Heiling^ par Devrient, qui, sur son refus, le remit à Marschner. Mais aucun poème ne devait jamais satisfaire soit à ses exigences littéraires, soit, peut-être, à ses scrupules moraux et religieux. Son père disait à ce propos : « J'ai peur que Félix finisse par ne trouver ni une femme, ni un poème d'opéra ». La première heureusement lui fut donnée ; quant à l'autre, il ne le rencontra qu'à la fin de sa vie : c'était Loreley, de Geibel, dont il ne composa qu'un fragment assez court, un finale avec chœurs.

Mendelssohn revenu demeura quelques mois seulement parmi les siens, juste assez de temps pour achever la symphonie de la Ré formation, prendre la rougeole de sa jeune sœur et refuser avec désintéressement — au profit d'un ami — la chaire de professeur de musique à l'Université qu'on offrait à ses vingt ans. Le désir de l'Italie avait envahi son âme. Le <( Dahin! Dahin! » de son vieil ami Gœthe chantait en son jeune cœur. Il se mit donc en route. Mais d'abord il alla demander son viatique à Gœthe, le plus illustre de tous les pèlerins allemands au pays de beauté. Weimar plus que jamais lui fît

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fête. Il s'y arrêta quatorze jours. Avide jusqu'à la fin de savoir et de sentij, Gœthe ne pouvait se rassasier ni de son jeu ni de ses discours.

« C'est singulier que je sois resté si longtemps sans entendre de musique. Pendant ce temps, vous n'avez pas cessé, vous autres, de faire progresser l'art et je ne suis plus au courant. Allons, expliquez-moi cela tout au long, car il s'agit maintenant de causer raisonnablement. » Ottilie avait beau s'inquiéter du nombre et de la longueur des séances de musique : « Non, non, répondait Gœthe, il parle si clairement de son art, que j'apprends de lui beaucoup de choses... Qui donc », ajoutait-il encore, « peut comprendre pleinement un phénomène, s'il ne se rend pas compte de ses origines ou de ses antécédents »? Le phénomène musical, ses origines et son évolution tout entière, tel était l'objet de ces entretiens ou de ces leçons. « Chaque jour », écrit Félix, (( avant midi, je dois lui jouer sur le piano des morceaux des divers grands compositeurs, par ordre chronologique, et lui expliquer comment ils ont fait progresser l'art. Pendant ce temps-là, il se tient assis dans un coin sombre comme un Jupiter tonnant, et ses yeux lancent des éclairs. Il ne voulait pas du tout mordre à Beethoven. Mais je lui dis que je ne savais comment le lui faire comprendre et je me mis à lui

jouer le premier morceau de la symphonie en ut mineur, qui lui fît une impression tout à fait étrange ». Il commença par me dire : « Mais cela « ne produit que de Tétonnement et n'émeut pas « du tout; c'est grandiose. » Il murmura encore quelques mots entre ses dents ; puis, après une longue pause, il reprit : « C'est très grand et « tout à fait étourdissant ; on dirait presque que « la maison va crouler. Mais que serait-ce donc, « si tous les hommes ensemble se mettaient à « jouer cela! » A table, au milieu d'une autre conversation, il v revint encore.

Par discrétion, Félix parlait chaque jour de partir, mais les instances de Gœthe le forçaient chaque jour à remettre son départ. Enfin, le 3 juin, il prit congé du grand homme. Il ne devait plus le revoir. Il emportait un feuillet manuscrit de Faust avec cette dédicace : « A mon cher et jeune ami Félix Mendelssohn-Bartholdy, le puissant et doux maître du piano. Souvenir des beaux jours de niai i83o », et dans la voiture qui l'emmenait, il trouva des monceaux de fleurs.

C'est par Munich et Vienne qu'il descendit en Italie. A Munich, il s'arrêta plusieurs semaines, retenu par le charme de deux jeunes filles, Joséphine Lang et Delphine de Schauroth, l'une et l'autre musiciennes accomplies.

Mais Vienne déplut à Félix et lui sembla fri-

vole. En cette ville, où Beethoven venait à peine de mourir^ <c les meilleurs pianistes de l'un et de l'autre sexe n'ont pas encore joué une seule note de Beethoven. Quand je faisais observer qu'il y a pourtant quelque chose chez lui et chez Mozart, on me disait : « Alors, vous êtes un amateur de musique classique ? — Oui, répondais-je ». Et dans cette brève réponse, avec ses goûts, sa nature et son génie, Mendelssohn se révélait, s'affirmait tout entier.

Venise, le lo octobre i83o.

« Me voici donc en Italie ! Ce qui a été pour moi, depuis l'âge de raison, le plus beau rêve de la vie, se réalise enfin et j'en jouis à cette heure. La journée d'aujourd'hui a été trop pleine pour que, le soir venu, je n'aie pas besoin de me recueillir un peu »...

« Je me suis efforcé, disait Tabbé Vogler *, de tenir ce «passage un peu maigre, afin que le thème qui vient ensuite (( n'en ressorte que mieux. » — Je crois que dans le passage en question » — (il s'agit du passage de la frontière austro-italienne), — » le bon Dieu a suivi le système de l'abbé, car, au delà d'Ospedaletto, le thème ressort et produit un fort bel effet. Je m'étais toujours figuré que la toute première impression produite par l'Italie devait être quelque chose de saisissant, qui vous frappe et qui vous transporte. Jusqu'à présent je n'ai rien éprouvé de pareil. J'ai seulement senti dans l'air je ne

I. Célèbre professeur de composition. Weber et Meyerbeer, entre autres, furent ses élèves.

sais quoi de chaud, de doux, de caressant ; j'ai éprouvé un bien-être, un contentement inexprimable, qui se répand ici sur toutes choses. Passé Ospedaletto, on entre dans la plaine, on laisse derrière soi les montagnes bleues; les rayons d'un soleil resplendissant et chaud se jouent à travers le feuillage de la vigne et la route passe entre des vergers dont les arbres sont reliés par des pampres. Il semble qu'on est là chez soi, qu'on connaît tout cela depuis longtemps et qu'on ne fait que revenir en prendre possession...

« C'était justement un dimanche; de tout côté les gens arrivaient tout fleuris dans leurs costumes méridionaux à couleurs tranchées et voyantes ; les femmes avaient des roses dans les cheveux, de légers cabriolets nous croisaient à chaque instant et les hommes se rendaient à Téglise montés sur des ânes. A chaque relai je trouvais devant la poste aux chevaux des attroupements d'oisifs formant les plus beaux groupes dans leurs poses indolentes. Une fois, entre autres, je vis un homme prendre très tranquillement dans ses bras sa femme, qui se tenait debout à côté de lui et, faisant demi-tour, s'en aller ainsi avec elle. C'était un rien, mais ce rien était charmant. De loin en loin nous apercevions sur la route des villas vénitiennes, qui peu à peu se massaient davantage ; enfin nous passâmes entre des maisons, des jardins et des arbres, comme dans un parc. Le pays a un tel air de fête, les feuilles de la vigne et ses grappes noires forment entre les arbres de si jolies guirlandes, qu'on s'imagine presque être un prince qui fait son entrée solennelle dans ses Etats. Tout le monde est attifé, paré de ses plus beaux habits et quelques cyprès par ci par là ne gâtent pas le paysage. »

Autant, si ce n'est encore plus que le paysage, et dès son entrée à Venise, la peinture italienne, TAssomption ou la Mise au tombeau, séduit l'artiste sensible à tous les arts qu'était le jeune voyageur. Mais parmi ces tableaux, ou devant eux, quelle musique ! Dans Téglise des Franciscains, où se trouvait alors — le chef-d'œuvre depuis a péri — le Martyre de saint Pierre, <r quelqu'un se mit à tapoter de l'orgue et les saintes figures du Titien furent condamnées à entendre un pitoyable finale d'opéra. Après tout, qu'importe ? Là où se trouvent de pareils tableaux, je n'ai pas besoin d'organiste, je me joue à moi-même de l'orgue en pensée. »

Il en sera toujours, ou trop souvent, ainsi pour Mendelssohn en Italie. Partout, sauf à la chapelle Sixtine, pendant les offices, entre ce qu'il regarde et ce qu'il écoute, il trouvera le même contraste, ou les mômes dissonances ; mais toujours aussi dans une harmonie supérieure, celle des arts plastiques ou celle de la nature, il saura les résoudre en quelque sorte et les sauver.

A travers la Toscane fleurie, il descendait vers Rome, lentement, avec délices. La douceur de vivre, cette douceur italienne", et qui n'est qu'italienne, s'insinuait en lui. Mais elle ne l'enivrait pas tout entier. Un peu de son ilme aile-

mande se défendait encore et devait se refuser toujours. La négligence et le désordre, le laisser aller et le laisser faire de ce peuple, son manque de tenue et de correction, son insouciance et sa paresse lui déplaisait. Quitte à se faire traiter « d'ours du Nord », il regrettait parfois les tilleuls et les sapins, sous les cyprès, les myrtes et les lauriers.

Pourtant il avait des heures, et plus que des heures, des jours, des semaines, des mois d'abandon sans réserve et de plaisir sans mélange.

Mendelssohn a compris et goûté Rome avec une justesse, une finesse, que n'y apportent guère des sens et moins encore des esprits de vingt ans. Il y trouva tout de suite cette impression de bien-être et d'être chez soi, pour toujours, qu'on y éprouve plus que partout en Italie et comme nulle part ailleurs.

<( Il me semble que je ne suis plus le même homme depuis que je suis ici. Auparavant j'avais à lutter contre mon impatience, ma hâte d'aller en avant et de poursuivre toujours plus rapidement mon voyage. J'avais fini par croire que c'était chez moi une habitude ; mais je vois bien maintenant que cela tenait uniquement à mon vif désir d'atteindre ce point capital. Je l'ai atteint enfin et je me sens dans une disposition d'esprit si calme, si gaie et si grave en même temps, que

je ne puis vous en donner une idée. Qu'est-ce qui produit sur moi cette impression ? Je ne saurais non plus bien le dire ; le formidable Golisée et le joyeux Vatican, cet air tiède de printemps et les gens sympathiques, ma chambre confortable, tout enfin y contribue. »

« Figurez-vous, au n°5 de la place d'Espagne, une petite maison à deux fenêtres qui a le soleil toute la journée et transportez-vous par l'imagination dans l'appartement du premier étage.

Vous voyez dans une des chambres un bon piano de Vienne, sur la table quelques portraits de Palestrina, Allegri, avec leurs partitions et un psautier en latin ; c'est là que je réside actuellement... Le matin, je me mets à ma fenêtre, d'où je vois au delà de la place tous les objets éclairés par le soleil se détacher nettement sur un beau ciel bleu... De bonne heure, en entrant dans ma chambre, lorsque j'aperçois mon déjeuner qu'un soleil éclatant dore de ses rayons (je me gâte, vous le voyez, et je tourne au poète) j'éprouve un sentiment de bien-être inouï ; car nous voilà bientôt à la fin de l'automne et chez nous qui peut prétendre à avoir encore, dans cette saison, de la chaleur, un ciel serein, des raisins et des fleurs ? Après mon déjeuner je me mets au travail, je joue, je chante et je compose jusque vers midi ».

Mais quelquefois il ne pouvait résister à Pattrait, à Fappel des matinées romaines. « J'aurais grande envie de ne pas me déranger et de continuer à écrire. Pourtant je me dis : tu dois voir aussi le Vatican. Une fois au Vatican, c'est la même chose ; je ne voudrais plus en sortir, de sorte que chacune de mes occupations est pour moi la source des joies les plus pures et que je ne me dérobe à un plasir que pour en goûter un autre. »

C'est la vie tout entière, que dis-je, c'est l'idée même ou l'idéal de la vie, que Rome, pour ceux qui la comprennent et qui l'aiment, renouvelle et transfigure. Mendelssohn écrit très justement : « Si quelqu'un venait en ce monde avec un plein sentiment des choses, tout ce qui l'entoure devrait lui sourire d'un air aussi vivant, aussi joyeux que sourient au visiteur ces peintures du Vatican: V École d'Athènes et la Dispute du Saint Sacrement.

Dans la musique italienne, au moins dans celle qui se faisait alors en Italie, Mendelssohn trouva peu de beauté. Pas de compositeurs et des interprètes misérables. « Quant à faire exécuter quelque chose ici, il n'y faut pas songer... La ùiusique italienne, de même qu'un Sigisbée, sera éternellement pour moi quelque chose de vulgaire et de bas... L'Italie ne peut plus pré-

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tendre à cette gloire d'être le pays de la musique. » Mais il n'oubliait pas qu'elle le fut naguère et c'est des maîtres d'autrefois, ceux dont il avait les portraits sur sa table de travail, que Mendelssohn faisait, à Rome, son étude et parfois ses délices.

Dans sa dernière lettre de Rome, au moment de partir pour Naples, après avoir suivi les offices de la semaine sainte, il écrit : « Ce que j'ai vu et entendu pendant ces huit jours a surpassé mon attente... On a beaucoup vanté et beaucoup critiqué les cérémonies de la >semaine sainte ; mais, ainsi qu'il arrive le plus souvent, on a oublié de dire la chose principale, à savoir qu'elles forment un tout complet ». Voilà justement ce que Mendelssohn se garde d'oublier.

Ce qu'il admire et ce qu'il décrit, c'est l'ensemble. Dans l'effet général, il ne distingue, ou du moins il n'isole rien. En véritable artiste, il est sensible avant tout à la convenance parfaite, aux rapports, esthétiques et religieux, que soutiennent les uns avec les autres les divers éléments de la liturgie pontificale : le lieu, les formes, la musique et le spectacle, la couleur môme, les lumières ou les ombres, les paroles et les sons.

Quant à la musique en soi, tantôt il l'admire, elle le touche et l'attendrit jusqu'aux larmes ;

tantôt au contraire elle le choque, il lui résiste et proteste contre elle ; tantôt enfin, ce qui n'est pa$ elle, ce qui Tentoure, est si beau, qu'il l'oublie elle-même. Quelquefois, dit-il, « ils peuvent chanter ce qu'ils veulent et comme ils veulent, cela vous fait une grande impression ». Mais d'autres fois le sublime est surtout, est seur lement ce qu'ils chantent et comme ils le chantent.

« Quand j'entendis pour la première fois ce Credo in unum Deum^ que je connais si bien, quand tous les moines à figure grave qui m'entouraient l'entonnèrent avec un entrain et une vigueur remarquable, je sentis un frisson me parcourir le corps et c'est ce moment-là que je préfère à tous les autres. »

D'autres cependant lui paraissent encore admirables et dignes, aurait dit son ami Gœthe, d'être arrêtés ou retenus. « Aussitôt après le Patei\ le Miserere (celui d'Allegri) commence pianissimo. Vous pouvez aisément vous figurer ce qui vient après, mais vous ne parviendrez jamais à vous faire une idée de ce commencement. »

Rebelle à la psalmodie, qu'il déclare monotane et fatigante, même à la fantaisie de certains mélismes grégoriens, qui le jettent, dit-il, « en une sainte colère », Mendelssohn au contraire est séduit par la douceur de cette polyphonie

Bellàigue. 4

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palestrinienne, dans laquelle « on est enveloppé comme dans un élément ». hes Improperia surtout le frappent d'admiration. « C'est une belle et sévère composition de Palestrina, et lorsque, après les cris tumultueux des Psaumes, on entend ce morceau, composé sans basses, uniquement pour des hautes-contre -solos et des ténors; lorsque l'oreille est caressée par ces crescendo et ces decrescendo d'une si exquise délicatesse, que le son se dégrade insensiblement jusqu'à devenir imperceptible, et passe lentement d'un ton et d'un accord à un autre, cela produit un efTet ravissant. »

Pourtant ce n'était pas dans la musique même que Mendelssohn, à Rome, autour de Rome, trouvait le plus de musique. Il en entendait peu, faute d'en pouvoir entendre de bonne. Et sans doute il était sensible à cette privation de la réalité sonore. « J'ai assez de musique au corps, écrit-il, pour désirer vivement de retrouver un orchestre et un chœur complets. Là du moins on entend ce qu'on appelle du son, et ici il n'y a rien de pareil. Le son est devenu pour ainsi dire notre affaire et lorsqu'on est resté si longtemps hors de son élément, on se trouve bien privé. » Mais il se ménageait du moins d'ingénieuses revanches. Musicien véritable, musicien en tout, partout et toujours, il savait écouter, entendre

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autre chose encore que le son. Dans Tair tiède et dans le ciel bleu, dans le murmure des fontaines, dans les ruines et les fleurs, dans les couleurs et les parlums, dans le paysage enfin et dans la nature, il découvrait des harmonies, il surprenait des chants. « Dernièrement, j'ai été avec V** surle Ponte-Nomentano. C'est un pont abandonné et tombant en ruines ; il est situé dans la verte Campagna aux lointains horizons... C'est là qu'il faut aller chercher la musique ; c'est là qu'on Tentend retentir de toutes parts, et non dans les salles de spectacle aussi vides qu'insipides. Nous courûmes, ainsi arpentant la Campagna en tous sens, sautant les haies, errant à l'aventure ; puis, le soleil couché, nous regagnâmes le logis. Après une excursion pareille, on se sent aussi fatigué, aussi content de soi que si l'on avait beaucoup travaillé ; et, à vrai dire, on n'a pas perdu son temps lorsqu'on a bien senti ce plaisir des champs. »

Ainsi, par une sorte d'extension ou de transposition de la sensibilité, tout lui devenait musique. Voilà ce que devraient comprendre et pratiquer mieux, à son exemple, nos jeunes musiciens de France, pensionnaires de la Villa Médicis^ hôtes souvent ingrats de cette Rome qu'ils appellent muette, parce qu'ils ne savent pas l'écouter. Sous prétexte qu'elle ne chante plus

Sa MExXDELSSOHN •

guère, ils Taccusent de n'avoir plus rien à leur dire et à leur apprendre de leur art ou sur leur art particulier. Ils oublient seulement, à moins qu'ils ne l'ignorent, que par son aspect et par son silence même, elle peut leur donner une leçon plus grande et plus haute : celle de l'art universel el de l'intégrale beauté.

Un Mendelssohn était digne de l'entendre et d'en profiter. Rome, et Naples ensuite, mais Rome surtout lui fut une heureuse conseillère, et dans son jeune génie on sent que l'Italie eut une part. La première de ses deux grandes symphonies , V Italienne , en témoigne autrement encore que par son titre. « Elle marche à grands pas, écrivait-il de Rome, le sa février i83i. Ce sera le morceau le plus gai que j'aie fait, notamment le finale. Je n'ai encore rien arrêté quant à V adagio. Je crois que j'attendrai d'être à Naples pour l'écrire. » Fit-il ainsi qu'il le croyaiti* Il faudrait avouer alors que cet adagio^ grave et presque religieux, n'a rien de napolitain.

Mais une église de Rome, romaine entre toutes, au moins par son aspect et sa couleur, par le pittoresque de ses alentours et la beauté de l'horizon qu'elle domine, la Trinité des Monts, avec son couvent et les religieuses qui l'habitent, devait inspirer à Mendelssohn un de ses plus aimables chants. Il en a lui-même rappoi'térocca-

sion et l'origine en cette page, inséparable pour les amis de Rome et de la musique, du paysage célèbre et délicieux :

« Je suis allé me promener jusqu'à la nuit sur le Monte-Pincio, C'est une chose incroyable que l'effet que font sur vous cet air tiède et ce ciel serein... Tout le monde va, vient, se promène et profite de ce printemps de décembre. On rencontre à chaque instant des personnes de connaissance, on flâne un moment avec elles, puis on les quitte, on reste seul et l'on rêve tout à son aise . Les rues fourmillent de délicieux visages... Dès que le soleil tourne, paysage et couleur , tout change . Lorsque sonne VAve Maria, on se rend à l'église de la Trinità dei Monti^ où chantent les religieuses françaises, et c'est quelque chose de ravissant. Je deviens, Dieu me pardonne, tout à fait tolérant, et j'entends avec édification de mauvaise musique.

Mais qu'y faire ? La composition est ridicule, le jeu des orgueâ plus ridicule encore. Mais c'est le moment du crépuscule ; cette toute petite église, bariolée de vives couleurs, se remplit, dès que ses portes s'ouvrent, d'une masse de fidèles agenouillés qu'éclairent les rayons du soleil couchant; les deux religieuses qui chantent ont les voix les plus douces, les plus pénétrantes du monde, et lorsque l'une d'elles fait.

avec une intonation caressante, les répons qu'on est habitué à entendre faire par les prêtres d'une voix rude, sévère et monotone, on est, je vous assure, singulièrement ému. Ajoutez à cela qu'on ne peut pas voir les chanteuses, et vous avouerez que ce mystère doit rendre le charme complet. Il m'est venu, à ce propos, une singulière idée. J'ai bien observé les voix de ces religieuses et je compose pour elles quelque chose (une prière à la Vierge, texte latin) dont je veux leur faire hommage. J'ai à ma disposition plusieurs moyens pour le leur faire parvenir. Je sais qu'elles le chanteront, et ce sera assez piquant d'entendre exécuter ma musique par des personnes que je n'ai jamais vues, lesquelles, de leur côté, la chanteront devant le harbaro Tedesco^ qu'elles ne connaissent pas non plus. Je m'en réjouis d'avance. Qu'en dites-vous ? L'idée ne vous semble-t-elle pas originale ? »

Et nous- même, qu'en dirons- nous ? Seulement ceci, que c'est encore un de ces exemples, dont nous parlions tout à l'heure, de l'impression ou de l'inspiration musicale, cherchée et trouvée hors de la musique, voire dans un « milieu »

qui, pour un Mendelssohn, (il en convient luimême), pour un Tedesco^ devait moins que tout autre y sembler favorable.

Tedesco! Jusque sous le ciel italien, Mendels-

sohn le demeurait dans Pâme. L'idéal du Nord continuait de préoccuper sa pensée et d'inspirer son génie. Il travaillait toujours, ne cessant de les reprendre et de les retoucher, selon sa méthode, à ses chères Hébrides [La Grotte de Fingai). « Enfin elles sont finies, écrit-il le 20 décembre i83o, et devenues quelque chose d'assez original. » En même temps que la symphonie Italienne, V Écossaise, qu'il ne devait achever que bien plus tard, lui « trottait incessamment par la tête ». Mais surtout il consacrait le meilleur de son temps et de ses soins à Fune de ses œuvres favorites, qu'il destinait aux « concerts du dimanche » de la Leipzîgerstrasse : la Nuit de Sainte-Waldpurge (ou de Walpurgis), cantate pour orchestre, soli et chœurs, d'après un poème de Gœthe.

Ainsi l'Allemagne gardait sur lui ses droits et ses privilèges. Après dix mois d'Italie, il en reprit le chemin ; un chemin détourné, qui, par la Suisse, la France, et de nouveau son Angleterre bien-aimée, devait le ramener lentement dans sa patrie.

A Milan, il fit deux rencontres heureuses.

Ayant entendu nommer, dans la société autrichienne, le général baron von Ertmann, « Je me souvins aussitôt, écrit-il, de la sonate en la majeur de Beethoven et de sa dédicace ; je me

souvins également de tout ce que j'avais ouï dire sur la grâce, l'amabilité, le beau talent de M™® de Ertmann, ainsi que sur la façon dont elle traitait Beethoven, en enfant gâté. » On avait dit vrai. L'élève et l'amie de Beethoven reçut MendeLssohn à merveille et tous les soirs elle joua du Beethoven pour lui et avec lui. En dépit d'un peu d'exagération, « elle joue certains passages d'une manière splendide et je crois avoir gagné à l'entendre. » Quelquefois, lorsqu'entrainée par l'ardeur de son jeu et trouvant que les notes de son instrument ne rendaient pas suffisamment la pensée du maître, elle s'accompagnait de la voix, cette voix, dans laquelle son âme passait tout entière, me rappelait ma chère Fanny, bien que Fanny chante beaucoup mieux qu'elle. Quand j'arrivai à la fin de V adagio du trio en si bémol^ elle s'écria : « Il y a « là, dans ce morceau, tant d'expression, qu'on ne a peut plus le jouer. » Et effectivement c'est vrai pour ce passage... Pendant les repos, le général raconte sur Beethoven les plus jolies anecdotes, entre autres celle-ci : un soir que M™® de Ertmann faisait de la musique, Beethoven, qui l'écoutait fort attentivement, se servit des mouchettes en guise de cure-dents. M™* de Ertmann me dit aussi que lorsqu'elle perdit son dernier enfant, Beethoven, pendant assez longtemps, ne voulut plus mettre le pied dans sa maison. Enfin il la

pria de venir chez lui et, lorsqu'elle arriva, elle le trouva au piano. Beethoven se contenta de lui dire : « Les notes vont parler pour moi. » Il joua sans discontinuer pendant une heure. « Sa musique, ajoutait M™* de Ertmann, parvint en effet à tout me dire et finit par me consoler. »

Après Tamie de Beethoven, le fils de Mozart.

C'était un modeste fonctionnaire, mais très fier et même un peu jaloux de la gloire paternelle. Un soir que, chez les Ertmann, on avait joué beaucoup de Beethoven, la baronne dut prier tout bas Mendelssohn de jouer l'ouverture de Don Juan, Charles Mozart en témoigna sa joie filiale et demanda par surcroît l'ouverture de la Flûte Enchantée. Il était musicien et c'est à lui, le premier, que Mendelssohn fit entendre sa Nuit de Walpurgis.

Chaque étape du voyage, toute beauté nouvelle, contemplée et comprise, développait, élevait encore l'esprit et la raison du jeune voyageur. Sans orgueil, mais non sans fierté, ses lettres, qui parlent de tout, parlent même de lui. Jamais le génie en sa fleur ne jeta sur un plus bel avenir un regard plus noble et plus pur.

, « Tu me fais des reproches, écrit-il à son ami Devrient, parce qu'ayant déjà vingt-deux ans, je ne suis pas encore célèbre. Je n'ai qu'une chose à

te répondre : c'est que si Dieu avait voulu que je fusse célèbre à vingt-deux ans, il est probable que je le serais déjà. Mais moi, je n'y suis pour rien, car je n'écris pas plus pour devenir célèbre, que pour obtenir une place de maître de chapelle. Si l'un et l'autre voulaient m'arriver, ce serait très bien ; mais tant que je ne serai pas précisément réduit à avoir faim, mon devoir est d'écrire ce que je sens et comme je le sens, m'en remettant, pour l'effet que cela pourra produire, à Celui qui veille à bien d'autres et plus grandes choses. Mon unique et incessante préoccupation, c'est d'exprimer sincèrement dans mes compositions les sentiments de mon cœur, et lorsque j'ai écrit un morceau en m'abandonnant à l'inspiration, je crois avoir fait mon devoir. »

Il s'obstinait à chercher un librettiste et continuait de le croire introuvable. Il écrit, à Devrient encore, en qui pour le moment il avait mis son espérance et qui lui parlait d'un sujet suisse : « Fais-moi, je t'en prie, une Suisse fraîche au delà de toute expression. »

Il la traversait alors, cette Suisse qu'il avait déjà vue enfant, et le grand artiste qu'il était, l'artiste surtout le plus mesuré, le plus sobre, le plus ennemi de l'exagération et de l'emphase, ressentait pour cette nature excessive et quelque peu mélodramatique une inconcevable tendresse.

Pour la grande, la grosse Suisse, Mendelssohn oubliait, que dis-je ! il reniait la fine Italie. « Dans les Alpes, écrit-il, tout est beaucoup plus inculte, plus âpre, plus grossier même, si vous voulez, qu'en Italie; mais je m'y trouve mieux, je m'y sens plus dispos de corps et d'esprit. » Ailleurs : « Que peut la sèche Italie contre cette fraîcheur, cette vie salubre ! » Un soir — il est vrai que c'était après tout un jour de marche avec une jolie fille, — « Je dois terminer la journée d'aujourd'hui par un éloge du canton de Vaîid. De tous les pays que je connais, c'est le plus beau et celui où j'aimerais le mieux vivre, si je devenais bien vieux». Enfin, sur les sommets de rOberland, il s'écrie : « Imaginez-vous tous les glaciers, les champs de neige, les pics resplendissants aux rayons du soleil... Cela doit, j'imagine, ressembler aux pensées de Dieu... » Dans une autre lettre, il se demande : « Comment se fait-il que la Suisse n'ait inspiré à Goethe que quelques faibles poésies et des lettres plus faibles encore? C'est pour moi une chose aussi incompréhensible que beaucoup d'autres en ce monde. » Mais à Mendelssohn également, hormis ses lettres, qui ne sont jamais faibles, et quelques menus morceaux, comme la romance sans paroles en mi (livre I, n"* i), la Suisse n'a pas inspiré grand'chose. En tout cas, d'aucune sym-

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phonie Suissesse^ ou même Vaudoise, la symphonie Italienne alors ne fut suivie.

Paris maintenant attirait de nouveau Mendelssohn. Mais d'abord il repassa par Munich, peutêtre afin de revoir et de réentendre les deux jeunes muses dont le talent et la grâce l'avaient une première fois charmé. 11 les retrouva Tune et l'autre et elles devinrent ses élèves et ses amies. C'est avec elles, pour elles, qu'il faisait le plus volontiers de la musique. « Mon élève, écrit-il de Joséphine Lang, est une des plus adorables créatures que j'aie jamais vues. Figurez-vous une jeune fille petite, frêle et pâle, avec des traits pleins de noblesse sans être beaux, une physionomie si intéressante et si étrange, que le regard a peine à se détacher d'elle, et un je ne sais quoi d'éminemment original dans tous ses mouvements et dans toutes ses paroles. Elle a' le don de composer des chants et de les chanter d'une façon qui ne ressemble à rien de ce que j'ai entendu jusqu'ici. Lorsqu'elle se met au piano et commence un de ses liedei\ les notes prennent un tout autre son... Si vous pouviez entendre cette voix ! Elle révèle, dans sa beauté naïve, tant d'innocence, un sentiment si profond et en même temps uii calme si parfait, que cela vous subjugue. »

L'autre jeune personne s'appelait Delphine de

L'HOMME ET LA VIE 6i

Schauroth. Elle était de noble famille et pianiste consommée. Elle eut Thonneur alors de se voir dédier par Mendelssohn un de ses chefs-d'œuvre types, le délicieux concerto pour piano en sol mineur. Félix le joua pour la première fois, à Munich, le i7 octobre i83i. En décembre suivant, à Paris, chez Erard, Liszt fit à Mendelssohn le plaisir et la surprise de le déchiffrer sur le manuscrit. Enfin, quarante ans plus tard, vingt trois ans après la mort du maître, le 4 février 1 870, dans la salle du Gewandhaus de Leipzig, Delphine de Schauroth l'exécutait pour la dernière fois elle-même. Je laisse à penser avec quelle émotion et quels souvenirs.

Sous cette double influence et ce charme partagé, Mendelssohn vécut à Munich deux mois délicieux. Il y respirait un air de fête et de triomphe, donnant de nombreux concerts, publics ou privés, dans le monde ou chez lui. Dans le monde, c'était tantôt à la Cour, tantôt en de nobles salons, où « les ministres et les comtes se pressaient, dit-il, comme les volailles dans un poulailler. » Chez lui, dans une ancienne boutique, au rez-de-chaussée, qui lui servait de chambre, voici comme les choses se passaient. Il invitait toutes les notabilités de la ville, trente ou quarante personnes environ. « Il y avait fort peu de place, de sorte que nous voulûmes d'abord

mettre du monde sur le lit. M^s très nombreux auditeurs se pressaient dans ma petite chambre comme de vrais moutons. Bref la séance fut incroyablement animée et réussit à merveille... Il y avait foule dans le vestibule et presque dans la rue. Figurez-vous tout ce monde entassé pêlemêle dans cette chambre étroite, une chaleur suffocante, un vacarme infernal, et jugez quel beau spectacle cela devait faire. Mais lorsqu'on commença à boire et à manger des tartines, ce fut quelque chose d'étourdissant; on but à toutes les fraternités possible ; on porta toutes les santés imaginables. Les personnages notables, avec leurs mines graves, se prélassaient tout à leur aise dans les fauteuils au milieu de cette cohue et faisaient tableau. Enfin nous ne nous séparâmes qu'à une heure et demie du matin. » A Paris maintenant. Pendant les cinq mois que Mendelssohn y va passer, ni les succès, ni les déboires, ni les souffrances même, ne feront de cette âme charmante une âme orgueilleuse ou chagrine. 11 y gardera sa simplicité, sa bonne humeur et jusqu'à sa gaminerie. Son ami Ferdinand Hiller a raconté dans ses Souvenirs une anecdote qui montre de quelles joyeuses folies Mendelssohn était capable à cette époque. « Une nuit, comme nous traversions le boulevard désert, en regagnant notre demeure, à une

heure fort avancée, Félix, interrompant brusquement la conversation assez sérieuse que nous tenions en marchant, s'écria : « Il nous K faut faire à Paris quelques-uns de nos sauts « d'autrefois. Allons ! Sautons ! Attention! Une! <( Deux! Trois !» .Je ne présume point que mes sauts aient été fort brillants, car j'étais abasourdi par l'imprévu de la proposition, mais je n'oublierai jamais ce moment ».

On peut vraiment, quand il s'agit de cette période, parler du « milieu » parisien. Paris alors était un centre esthétique, ce Alors c'étaient des temps bienheureux pour les arts. » Retraçant le tableau du Paris musical de ce temps, du Paris d'Auber, de Rossini, de Cherubini et de Meyerbeer, d'Habeneck et de Baillot, de Paganini, de Chopin, de Liszt et du jeune Mendelssohn lui-même, Hiller encore a écrit : « En ce qui concerne notre musique bien-aimée, nous ne pouvions guère désirer un meilleur état de choses. » Mendelssohn pourtant, plus exigeant que son ami, ne s'en déclare qu'à demi satisfait. Il montre surtout pour, ou plutôt contre la musique de nos opéras, et contre les livrets encore davantage, une aversion insurmontable. Il goûte fort peu le sujet de la Muette ; Guillaume Tell est fait selon lui « d'une manière artistement ennuyeuse ». Su,r une

donnée aussi « glaciale » que celle de Robert le Diable^ il déclare impossible d'imaginer une musique quelconque. « Aussi cet opéra ne me satisfail-il pas du tout. Je le trouve froid et sans âme d'un bout à l'autre et je ne me sens nullement remué. On loue la musique ; mais, pour moi, là où la vie et la vérité font défaut, tout moyen d'appréciation manque. »

Sans compter" que la gravité puritaine de Mendelssohn était prompte à s'effaroucher.

Robert le Diable le scandalise, et même Fra Diavolo, « Quand des religieuses viennent, l'une après l'autre, essayer de séduire le héros jusqu'à ce qu'enfin l'abbesse y réussisse ; quand le héros, grâce à un pouvoir magique, pénètre dans la chambre où celle qu'il aime est couchée, et la jette par terre, en formant avec elle un groupe que le public applaudit ici et qu'il applaudira peut-être ensuite dans toute l'Allemagne ; quand elle chante un air où elle lui demande grâce ; quand, dans un autre opéra, une jeune fille se déshabille en chantant une chanson dans laquelle elle dit que le lendemain, à la même heure, elle sera mariée, tout cela fait de l'effet. Mais je n'ai pas de musique pour de pareilles choses, car cela est vulgaire, et si notre époque veut absolument des effets de ce genre, eh! bien, j'écrirai delà musique religieuse. »

Il en avait écrit déjà ; mais il en voulait écrire encore, et, s'il le pouvait, de plus belle. Dans une lettre d'alors, il demande à Devrient de traiter pour lui, sous forme de poème d'oratorio, quelques épisodes de la vie de saint Paul. Devrient le renvoya d'ailleurs à deux théologiens de ses amis, Bauer et Schubring, dont le second devait en effet collaborer plus tard à Paulus,

Pour oublier les théâtres de Paris, Mendelssohn suivait les concerts. Il en était constamment l'auditeur et maintes fois le héros. Un soir qu'il écoutait, dans un salon, le finale de son quatuor en la mineur, son voisin, le tirant par la manche, lui dit : « Il a déjà cela dans une de ses symphonies — Qui ?. — Beethoven, l'auteur de ce quatuor. » Et Mendelssohn, qui rapporte le trait, d'ajouter : « Gela fut pour moi d'une douceur pleine d'amertume, » Il obtenait encore d'autres succès, non pas certes plus flatteurs, mais plus éclatants. En dépit de ses réserves, de sa résistance, ce Paris, auquel il faisait plus d'un reproche, finissait par le conquérir et presque par l'enivrer. Il en goûtait, il en savourait la vie intense et bouillonnante. « Je suis, écrit-il, en plein tourbillon musical. » Sans cesse, partout, il jouait et il était joué, fut-ce à l'église, où l'on exécutait son Odette pendant une messe de Requiem en l'honneur de Beethoven.

Bellaigve. 5

<( Cela a dépassé en absurdité tout ce que le monde a pu voir et entendre jusqu'à ce jour.

Mon scherzo^ joi^ié pendant que le prêtre était à l'autel, faisait l'effet le plus bouffon qu'on puisse imaginer. Et cependant les assistants ont trouvé cette musique très belle et d'un caractère tout à fait religieux. » — Les assistants la trouveraient encore telle aujourd'hui.

Les séances de musique — de musique de chambre — où Mendelssohn prenait le plus de plaisir étaient celles que Baillot donnait en son honneur. Il se loue cette fois sans restriction de l'accueil et du talent du grand violoniste.

Habeneck également lui faisait fête, ainsi que le déjà célèbre orchestre du Conservatoire, « le triomphe de Paris », comme l'appelle Mendelssohn. « Je ne pense pas qu'il soit possible d'entendre d'exécution plus parfaite des œuvres classiques... Les musiciens exécutent les symphonies de Beethoven avec le vrai feu sacré. Ils sont fiers d'avoir, à force d'études, pénétré la pensée du maître, et de l'interpréter dans toute sa beauté. Quant au public, je le soupçonne quelque peu d'admirer par genre ; car il y aurait désaccord entre l'enthousiasme témoigné pour Beethoven et le dédain affecté pour Haydn et Mozart. »

Au Conservatoire, Mendelssohn exécuta le concerto en sol de Beethoven avec un très ffrand

succès. Son ouverture du Songe y fut aussi fort applaudie. Il avait été convenu qu'on donnerait en outre la symphonie de la Ré formation. Quelque sot prétexte la fît écarter et Mendelssohn en ressentit un peu de dépit.

D'autres et pires chagrins achevèrent de lui gâter le printemps de Paris. Il apprit coup sur coup deux morts qui lui furent cruelles t d'abord celle du jeune violoniste Edouard Rietz, un ami de son enfance, emportant avec lui sa jeunesse, un ami dont il disait, un peu à la manière de Montaigne : « Je l'aurais aimé alors même que je n'en aurais eu aucun motif ou que je les aurais tous perdus ». Et puis, et surtout la mort de Gœthe vint changer, aux yeux de Mendelssohn, l'Allemagne, qu'elle semblait dépeupler tout entière, et la France même, où il avait reçu la fatale nouvelle.

Il partit, à peine remis d'une légère attaque de choléra. L'Angleterre, son Angleterre chérie, un moment trompa sa tristesse, mais ne la put consoler. Elle fêta cependant son retour, elle honora ses œuvres et sa personne même avec les transports d'une admiration et d'une amitié redoublée. « Ghaquejour m'apporte de nouvelles preuves qu'on m'aime et qu'on se plaît avec moi. Cela me rend la vie douce et facile et me redonne aussi un peu de gaieté ». Son plus cher asile

était toujours auprès des fidèles Moschelès. Un nouveau coup Vy frappa : la mort de son vieux maître Zelter. L'été commençait. Au bout de deux ans d'absence, le fils de l'Allemagne soupirait après l'odeur des tilleuls. Nulle part, non seulement en Italie ou en France, mais en Angleterre même, où cependant il retournera tant de fois, il n'avait goûté du fruit qui fait oublier la patrie. Au mois de juin i832, il revint à la maison de la Leipzigerstrasse, plus allemand qu'il n'en était parti, ayant accru la conscience et la fierté qu'il avait de sa race, et décidé que jamais il ne se fixerait qu'en Allemagne, qu'il ne serait jamais qu'un musicien allemand.

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