DE SEIZE A VINGT ANS. — LA MAISON FAMILIALE
C'est en 1825 que les Mendelssohn, abandonnant leur habitation de la Neue Promenade,
allèrent s'établir dans la maison qu'Abraham venait d'acheter au numéro trois de la Leipzigerstrasse. Vieille, mais vaste maison, aux pièces hautes et spacieuses, avec un air d'abandon, mais de grandeur et de noblesse aussi; Une cour y attenait d^un côté. De l'autre, s'étendait un jardin, ou plutôt un parc véritable, de plusieurs arpents. Des pelouses, des arbres magnifiques en faisaient, non pas un décor factice, mais un vrai paysage, un horizon de nature, admirable de profondeur et de silence, de solitude et de poésie. Un pavillon séparé, sorte de villa d'été, ne se composait que d'un rez-de-chaussée, où s'ouvrait sur le jardin, par de larges baies, une grande salle à colonnes, disposée à merveille pour les fêtes, les concerts et les représentations. Elle trouva tout de suite, et pour longtemps, son emploi. Telle était la pittoresque et sympathique demeure, opulente et simple à la fois, que pendant vingt années, jusqu'à la mort de Fanny et de Félix, l'aimable et brillante famille allait remplir d'harmonie et de mouvement, de génie et de bonheur.
Si les choses, comme leurs larmes, ont leurs sourires, autour de l'adolescence d'un Mendelssohn, pour la favoriser et la réjouir, elles créèrent un royaume enchanté. Sans orgueil et sans caprice, il en était le maître modeste et sage, le
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dieu jeune et charmant. On s'empressait à le servir, à le fêter. Sa sœur Fanny, qui le précédait de quelques années dans la vie, le suivait pas à pas dans son art. Excellente musicienne elle-même, elle méritait ce compliment que Félix lui fît un jour : « Tu sais parfaitement à quoi le bon Dieu a pensé quand il a créé la musique. » Digne de comprendre son frère toujours et quelquefois de le conseiller, Tadmirant de tout son esprit et l'aimant de tout son cœur, elle souhaitait seulement de surprendre en ses propres œuvres, un reflet, un écho fraternel. D'abord elle n'eût pas mieux demandé que de suivre, elle aussi, le même chemin. Son père, avec beaucoup de prudence, l'en détourna. « Tes remarques, lui écrivait-il, au sujet de tes rapports avec ton frère, sont justes et bien exprimées. La musique deviendra peut-être pour lui une profession; pour toi elle restera un art d'agrément; tu ne saurais la considérer comme le but de ta vie et de tes aspirations. Il est permis à Félix d'avoir l'ambition de faire connaître son talent, dont le succès importe à son avenir. Mais toi, mon enfant, renonce à des triomphes qui ne siéent point à ton sexe, et cède la place à ton frère... Tu es bonne, etj si petit que soit le mot, il signifie beaucoup. Mais il est nécessaire de te perfectionner encore, surtout de
mieux comprendre ta vocation de femme et de ménagère, la seule à laquelle tu sois appelée . . . Un choix judicieux parmi tes occupations est nécessaire et il faut que tu te résignes à celles qui doivent être exclusivement ton partage. Soumets-toi à ce sacrifice joyeusement et dès aujourd'hui... La vie doit avant tout avoir une base solide ; il sera toujours temps de Forner. » La jeune fille, puis la jeune femme, accomplit tout entier, avec sagesse, mais avec largeur aussi, le programme paternel. Rien ne manqua jamais, ni les bases, ni les ornements, à la solidité comme à la beauté de sa vie.
Rébecca, seconde sœur de Félix, était une belle jeune fille, instruite et spirituelle, qui lisait et traduisait le grec à livre ouvert. Son plus jeune frère, Paul, jouait du violoncelle en artiste. Des amis, jeunes aussi, habitaient les dépendances de Thospitalière demeure. Ils en partageaient la vie et Taccroissaient encore. Dii dehors même, et de partout, non seulement de l'Allemagne, mais de l'étranger, les visiteurs, et les plus fameux, affluaient. Pendant vingt ans, pas un artiste, musicien, peintre ou sculpteur, pas un poète, pas un savant, pas un philosophe, ne traversa Berlin, sans paraître chez les Mendelssohn et quelquefois sans s'y arrêter. Leurs portraits à tous, esquissés à leur insu par
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Guillaume Hensel, le peintre, longtemps le fiancé, puis le mari de Fanny, remplissaient un album, véritable galerie des contemporains illustres.
L'été surtout, pour les hôtes de la Leipzigerstrasse, était la saison bénie. Alors, durant les longues journées, pendant les nuits de clair de lune, la grande salle à colonnes se rouvrait sur les gazons refleuris. Le « journal » de la maison, constamment ouvert sur une table, où tout le monde, même les passants, pouvait écrire une maxime, une histoire, un poème, une folie, ce journal qu'on avait appelé tout l'hiver le « Journal du thé et de la neige », reprenait son nom favori : « la Gazette du jardin ».
Il fut vraiment, ce jardin, autant et peut-être plus que cette maison, le gardien, le confident et l'inspirateur de Mendelssohn adolescent. Aussi bien, le dedans et le dehors mêlaient en quelque sorte autour du jeune musicien leurs influences propices. Les « dimanches de musique» delà Leipzigerstrasse sont demeurés célèbres. Pour le jeune Félix, comme naguère pour le vieil Haydn, c'était des « jours de magnificence. » Mais tandis que le. bonhomme Haydn, pour les « réga 1er » en quelque sorte de son génie, n'invitait que des paysans, un auditoire d'élite, renouvelé sans cesse, assistait à ces après-midi musicaux.
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Fanny, Félix, y prenaient leur part, mais rien que leur paï^t. Avec eux, les plus grands artistes y faisaient entendre les plus purs chefs-d'œuvre. Admirable interprète, Félix était égal aux premiers, et déjà ses compositions ne paraissaient point indignes des autres. En se le figurant dans ce décor de fête et devant ce public de choix, comblé — sans en être accablé — de toutes les faveurs, de celles que prête le monde et de celles que Dieu donne, marqué pour le génie et ne le devant payer d'aucune souffrance, on songe avec mélancolie, et peut-être il songea lui-même, à des maîtres encore plus grands et moins heureux : à Bach, enseveli dans sa retraite, à Mozart, humilié comme uYi laquais, à Beethoven, infirme, farouche et solitaire.
Quel accueil au contraire faisaient à Mendelssohn et la vie et la gloire ! Quelle bienvenue elles lui souhaitaient toutes les deux! Voici que le soir tombe ; la foule s'est retirée et le dernier écho des applaudissements s'est tu. Mais dans le silence et l'intimité familiale, l'aimable héros de ces belles heures en vivra de plus douces et de non moins fécondes. A la musique succède la lecture et la causerie. Jean-Paul, et surtout Shakespeare, étaient alors les auteurs favoris, les dieux littéraires de la famille. Schlegel et Tieck publiaient justement leur traduction du
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grand Will. Ses drames, ses comédies plus encore, totirnaient toutes les jeunes têtes, enivraient tous les jeunes cœurs. On ne parlait que de Shakespeare, ' on ne récitait que ses vers • dans le cercle des Mendelssohn, et déjà, quand la nuit était venue, sous les grands arbres du parc, Félix, épiant au clair de lune la danse des fées et des génies, songeait le Songe d'une nuit cVété.
C'est en 1826 (il avait dix-sept ans) qu'il en composa la célèbre ouverture. Après quinze années d'attente, le reste de la partition devait suivre ce délicieux prologue, y répondre et régaler. Quelques mois auparavant, il venait d'écrire son octette, un de ses chefs-d'œuvre encore et l'un des chefs-d'œuvre de la musique de chambre, inspiré, (le scherzo notamment), par un sentiment analogue et tout à fait mendelssohnien. « Félix, écrit Fanny, m'a confié ce qu'il a voulu exprimer dans cette dernière œuvre. Le morceau se joue staccato ei pianissimo. Les trémolo, les trilles, tout y est nouveau, étrange et néanmoins si éthéré, qu'il semble qu'un souffle léger vous élève dans le monde des esprits. On serait tenté soi-même d'enfourcher le manche à balai d'une sorcière pour mieux suivre la troupe aérienne en son vol. »
Après Shakespeare, Cervantes. En 1827, un petit opéra, les Noces de Gamache, le seul que
Mendelssohïi ait fait représenter publiquement, fut joué sur le théâtre de Berlin et n'y réussit pas. L'échec affligea les dix-huit ans de Fauteur. Un voyage de quelques semaines en Allemagne, avec deux joyeux compagnons, suffit à les consoler. Il écrivait d'Erbich, un petit village perdu : « Si trois des familles les plus accomplies de Berlin pouvaient voir trois de leurs fils les plus accomplis vagabonder la nuit sur la grande route, en compagnie de voituriers, de paysans et d'apprentis, elles se voileraient la face. Rassurez-vous ! Les fils n'en sont pas moins d'une gaieté folle...
« Nous nous entretenons alternativement de musique, de pathologie et d'Homère ; chacun amène ainsi son sujet préféré, et la discussion se clôt par des refrains d'étudiants. Les pensées sérieuses surgissent en même temps que les saillies folles, et leur mélange constitue une jouissance inexprimable. Il est tard ; notre maigre chandelle me refuse ses services et la lune ne la remplace pas ! Bonne nuit ! »
De Bade, une quinzaine de jours après : « Je vis ici comme feu Tantale. Un monde d'idées me traverse l'esprit. Je voudrais pouvoir les jouer et Thôtel possède un piano passable. Je me glisse au salon. Un Français hélas ! et sa gracieuse femme, musicienne pour mon mal-
heur, ont pris possession du salon et du piano. J'invite la jeune dame à jouer... « Bravo, ma* dame, vous jouez comme un ange ! » Mais on le prie, lui, déjouer à son tour. Alors c'est bien autre chose. Le salon peu à peu se remplit de monde ; on applaudit à tout rompre. Les pensionnaires de rhôtel se disputent, s'arrachent le jeune virtuose. L'un d'eux l'invite à dîner à Strasbourg; un autre, un Parisien, lui propose un livret d'opéra-comique. Survient le directeur de la maison de jeu. « Il déclare que ma musique fait tort à sa roulette, que les joueurs l'ont abandonnée et que c'est contraire à son contrat. Bref il obtient que le piano soit transporté ailleurs. »
De retour à Berlin, Félix ne se souvient plus de Gamache, D'autres ouvrages l'occupent. C'est une, et même deux symphonies enfantines à l'imitation de Haydn ; c'est un quatuor, un Tu es Petrus et l'ouverture de la Meeresstille [Le calme de la mer) ; c'est une cantate pour l'anniversaire d'Albert Durer, une autre à l'occasion d'un congrès scientifique présidé par Humboldt. « A chaque œuvre nouvelle, écrit alors Fanny, Félix devient plus clair et plus profond. Il est maintenant en possession de tous ses moyens. Il suit une direction de plus en plus assurée, il marche vers un but qu'il s'est à lui-même fixé, qu'il voit très nettement et que je ne saurais définir pré-
cisément avec des mots ; une idée d'art ne peut s'exprimer aisément par les mots ; autrement il n'y aurait pas d'autre art que la poésie. »
Son art de prédilection, à lui, Félix, continuait de couronner, mais non pas d'étouffer le reste de ses facultés, de ses goûts, de ses études. La vie en lui se développait abondante et, pour ainsi dire, intégrale. C'est dans l'intervalle de ses cours à l'Université et, d'après son propre aveu, sur le piano d'une belle dame, qu'il composait l'ouverture du Songe. « Nihil humani alienum. » Dans l'ordre de l'esprit et dans l'ordre du cœur, rien ne lui était étranger. Famille, éducation, relations mondaines, artistiques et littéraires, amitiés précieuses, comme celles d'un Hiller ou dhin Moschelès, pas un élément, pas un raffinement de la culture la plus délicate ne manquait au progrès de cette plante choisie.
Mais depuis longtemps déjà, non moins que ses œuvres personnelles, et peut-être davantage, un chef-d'œuvre national, insigne et presque inconnu, hantait, absorbait la pensée de Félix. Après un siècle de mort, la Passion selon saint Matthieu^ de iediii^Sébeistien Bach,, allait revivre par lui. Dès son enfance, il avait souhaité d'être l'ouvrier — ou l'ange — de cette résurrection. Alors c'était le temps où Zelter réunissait chez lui, tous les vendredis, ses meilleurs élèves de
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la Singakademie . Félix et sa sœur étaient du nombre. On chantait là beaucoup de Bach. On y apprenait le respect, Famour aussi du vieux maître, allemand entre tous, venu jadis parmi les siens et que les siens, après cent ans écoulés, refusaient ou dédaignaient encore de connaître. Aux environs de sa vingtième année, Félix lui-même, aidé par Fanny, commença de former un groupe choral d'une vingtaine de voix. La Passion selon saint Matthieu^ qu'il connaissait par cœur, fit. l'objet de toutes les études pendant la saison 180.8-1829. 11 fut bientôt résolu qu'on en donnerait une exécution publique au profit d'une œuvre de charité. Le chanteur Devrient, intime ami de Mendelssohn, prit une grande part à l'entreprise. Il en a laissé dans ses Souvenirs une intéressante relation. Quelques lettres de Fanny s'y rapportent également. La chose n'alla pas toute seule. Les difficultés venaient d'abord de l'œuvre, et puis, surtout peut-être, de certaines gens. Zelter lui-même témoigna d'abord peu de confiance et de zèle. Spontini, craignant pour ses propres ouvrages, fit plus d'opposition encore. Le public enfin se montrait défiant, si ce n'est hostile. Soutenu, relevé par Devrient, Félix ne se laissa rebuter par rien ni par personne. On finit par obtenir la neutralité, puis la faveur de Zelter. Spontini
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lui-même se résigna. Quant à Mendelssohn, il animait, il enflammait chacun de son ardeur.
Dirigeant de mémoire toutes les répétitions, il accompagnait au piano, de la main gauche ; de la droite, il tenait le bâton et marquait la mesure. Jamais peut-être, en sa carrière de chef d'orchestre sans rival, il n'accomplit de tels prodiges. Tout cela, comme dit Edouard Devrient, en deux mots qui définiraient assez bien Mendelssohn lui-même et tout entier, « tout cela était admirable et charmant ».
« L'intérêt, écrit Fanny, s'accrut à chaque répétition. La noblesse de la composition, la nouveauté de 1? forme, le sujet en lui-même soulevaient des transports d'enthousiasme.., La renommée de l'œuvre se répandit de proche en proche, si bien que tous les billets furent retenus le jour même de l'annonce du concert ; des milliers de personnes n'ont pu obtenir de place. »
La première audition eut lieu le lo mars, dans la salle du Conservatoire, avec un succès triomphal. Une seconde fut demandée et donnée le 21 mars, jour anniversaire de la naissance de Bach. Elle excita plus d'enthousiasme encore. A cette nouvelle, Gœthe écrivait de Weimar à Zelter : « 11 me semble que j'entends gronder la mer. » Le public en effet eut bien l'impres-
sîoji, avec la surprise, de se trouver devant quelque chose d'infini, comme l'Océan. Ce jourlà, dans la vie musicale de Mendelssohn et dans celle de l'Allemagne, un grand acte s'était accompli. Le musicien de vingt ans se réclamait de l'aïeul ou du patriarche de son art. Il l'appelait en témoignage, il se consacrait à lui, et, renouant la chaîne de la tradition nationale, il scellait en quelque sorte avec un anneau d'or l'alliance entre son jeune talent et le vieux génie de sa race.