I. M™® Schumann
84 MEXUELSSOHX
tendu jouer le même concerto, dans la même salle, par Mozart en personne, et que depuis lors il n'avait rien entendu de pareil.
Devenu le maître, nous le disions tout à l'heure, de Tàme musicale allemande, Mendelssohn se garda bien d'en être un maître égoïste et jaloux. Son premier soin fut d'appeler auprès de lui, comme lieutenant, son ami, le grand violoniste Ferdinand David. Loin de redouter pour ses propres compositions le voisinage des œuvres contemporaines, encore moins la supériorité des anciens chefs-d'œuvre, il se dévouait aux uns avec sympathie, aux autres avec amour. On peut dire que durant son long principat, rien, ni personne de grand, ou seulement de notable, pas un ouvrage et pas un interprète, ne lui fut étranger.
En feuilletant au hasard les programmes du Gewandhaus, on reconnaîtrait qu'il n'y manque pas un nom glorieux alors, ou seulement connu. Schumann y figura, Berlioz également, et Richard Wagner une fois, en 1846, avec l'ouverture de Tannliàuser. De Schumann, Mendelssohn aimait tout, l'homme et l'artiste, mais sans l'aimer peutêtre autant que lui-même il en était aimé. Bien qu'il eut peu de goût pour les œuvres de Berlioz, il l'accueillit à Leipzig, (il l'avait connu jadis à Rome) , et n'épargna rien pour assurer son succès.
Quant à Wagner, qui débutait alors, Mendelssohn estimait déjà qu'un homme capable d'écrire les paroles et la musique de ses opéras, — d'opéras tels que le Vaisseau Fantôme et Tannhâuser, — ne pouvait être un artiste ordinaire. Wagner, de son côté, saluait et glorifiait encore en Mendclssohn le pur génie de TyMlemagne, en attendant — environ quatre années — qu'il dénonçât et prétendît vérifier par l'exemple de ce même Mendelssohn, qui venait de mourir, l'incompatibilité du véritable génie avec la ra(;e ou le sang d'Israël^
Compositeur, chef d'orchestre et vir-tuosc, tour à tour interprète et créateur, obligé de se partager pour ainsi dire entre les autres et luimôme, entre leur génie et le sien, on s'étonne que Mendelssohn ait pu suffire à tant de travaux, de devoirs et de succès. Il faisait pourtant mieux qu'y suffire, et son activité, supérieure encore à sa tâche, prenait des moindres détails un soin minutieux. Musique d'orchestre et de chambre, concerts historiques, grandes exécutions de grandes œuvres chorales, séances données par d'illustres virtuoses, contrats, engagements, correspondance, le jeune chef présidait à tout. Par lui, d'année en année, presque de jour en jour,
I. Voirie célèbre pamphlet de \Vagncr : Le Judaïsme dans la musique»
la vie musicale s'accroissait autour de lui. Ses propres ouvrages contribuaient largement à la répandre. L'oratorio de Paiilus^ exécuté pour la première fois en i836 à Dûsseldorf, gagnait de proche en proche. Les années 1837 et i838 s'appelèrent même en Allemagne « les années de Paulus ».
En outre — et nous Tavons déjà remarqué — ce n'était pas seulement un musicien que Mendelssohn. A sa vie esthétique il voulait que sa vie littéraire d'une part et, de l'autre, sa vie sociale, mondaine même, et familiale surtout, correspondît. Ses dons particuliers se développèrent toujours comme au sein d'une harmonie générale que formaient toutes les autres facultés, toutes les autres puissances de son esprit et de son cœur. Entre deux répétitions d'orchestre, il savait trouver quelques heures pour traduire Dante, ainsi qu'il avait traduit Térence autrefois. Le monde l'aimait, le recherchait, et lui-même était loin de haïr le monde. « Les gens de Leipzig, écrit-il à Moschelès en 1840, sont tellement sociables, qu'on n'arrive pas à rester seul à la maison, ne fût-ce qu'un soir... Les personnes de notre connaissance nous invitent ; nous les invitons à notre tour. On parle allemand, anglais, français. A travers tout cela, violons, trompettes et timbales ». Des fêtes, des concerts, se donnaient en
rhonneur de Mendelssohn, en ville, à la campagne, et jusque dans les bois. Un jour de printemps, après un festival de Diisseldorf, ce fut aux environs de Francfort. Les chœurs étaient formée de jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de fleurs. « Avec quelle douceur s'élevait leur chant! Gomme les voix des soprani sonnaient clairement dans Tair!.., Tout était si calme, si mystérieux et si pur! Je n'avais jamais encore imaginé rien de pareil. Quand le soir vint sous les arbres et que mon premier lied : « Ihv Vôglein », se fît entendre, ce fut un tel enchantement dans le silence de la forêt, que des larmes faillirent monter à mes yeux. »
Si brillante, si glorieuse que fût la vie publique de Mendelssohn, sa vie intime n'en fut jamais amoindrie et pour ainsi dire offusquée. Il vivait celle-ci comme l'autre, pleinement. Il en goûtait avec ardeur, avec passion, les joies et les douleurs. La mort de son père, en i835, le frappa jusqu'au fond du cœur. C'est à ses deux amis les plus religieux, aux pasteurs Bauer et Schubring, qu'il sentit alors le besoin de se confier et de se plaindre. « Je ne sais, écrit-il à Schubring, si tu as eu connaissance de la bonté sans bornes de mon père à mon égard. Dans ces dernières années, il était devenu un ami et je
88 MENDELSSOHX
tenais à lui de toutes les forces de mon âme. » A Bauer, il répond en ces termes : « Ta lettre m'est parvenue le jour même du baptême de ton enfant, à mon retour de Berlin... Ainsi la nouvelle de votre joyeux événement de famille, m'a surpris au moment où je retrouvais ma chambre solitaire, où je réalisais mon malheur dans son amertume infinie. La prière qui revenait depuis des années chaque soir sur mes lèvres, était que la perte de mon père me fût épargnée, car mon père était tout pour moi et je ne sais comment vivre sans lui. Ce n'est pas seulement un père que je pleure, mais un conseiller, un guide pour tout ce qui intéressait mon art et mon avenir," mon seul véritable ami des dernières années. La lecture de ta lettre m'a produit une impression étrange. Elle m'associait à la joie de la venue d'un nouveau-né au moment où les jours heureux de mon piassé se ferment à jamais. Que la pensée de mon malheur ne trouble pas votre joie, et si, plus tard, tu parles à ton enfant des amis invités à son baptême, dis-lui qu'il en était un qui, comme lui, commençait ce jour-là une nouvelle existence et se préparait à de nouvelles luttes avec l'aide de Dieu. »
Celle-ci ne lui manqua jamais, sans doute parce qu'il l'implora toujours, et la Providence, qui venait de le frapper, le releva bientôt. En
dépit de la maxime amère, il n'y a pas que de bons mariages : il en est aussi de délicieux. Le mariage de Mendelssohn fut du nombre, du petit nombre, et cette « nouvelle existence », à laquelle il se préparait en pleurant, Tamour conjugal en allait faire, jusqu'au dernier jour, non seulement la consolation, mais la bénédiction et le bonheur.
C'est à Francfort, pendant Tété de i836, que Mendelssohn rencontra Cécile Jeanrenaud, la seconde fille qu'avait laissée en mourant à sa veuve, un pasteur de TEglise française réformée. Il Taima tout de suite. Elle, de son côté, qui s'était figuré Félix comme un vieillard morose, inaccessible, coiffé d'un petit bonnet de satin et jouant de longues et fastidieuses fugues, se plut à revenir de son erreur. Cécile avait, paraît-il, un charme — au sens primitif et presque magique du mot — un charme fait de beauté, (d'une beauté blonde, fine et comme transparente), de pureté, de grâce et de douceur. Elle parlait peu. Shakespeare, écrit Edouard Devrient, l'aurait appelée « mon aimable silence )>. Au dire de son neveu Hensel, c'était moins telle ou telle qualité dominante, l'éclat de l'esprit ou des talents, que l'ensemble et l'harmonie, qui faisait la perfection de son être. Surtout elle respirait, elle inspirait le calme et la paix, comme une eau
fraîche, un ciel serein. Pour le nerveux et trop sensible Félix, elle fut Tépouse prédestinée. Elle eut sur lui, constamment, la plus salutaire influence et lui donna jusqu'à sa mort un bonheur inaltéré.
Telle était la popularité de Mendelssohn, que tout le monde s'unit à sa joie. Le public même, son public de Leipzig, voulut, à sa manière, fêter ses fiançailles. Un jour que figurait au programme du concert le finale de Fidelio : « Wer ein holdes Weib errunqen », la foule saisit l'allusion au passage et par ses applaudissements, ses acclamations, força l'artiste d'improviser longuement sur le thème nuptial. Le mariage eut lieu le 28 mars 1837. ^^^ ^^® ^'^^ ^® manquât à ce rare destin, dix ans d'un pur et tutélaire amour allaient comme le couronner d'une suprême faveur.
Cet amour ordonna sans doute et régla dans une certaine mesure l'activité de Mendelssohn. Jamais il ne prétendit la restreindre ou la ralentir. Le travail, sous toutes les formes et de tous les instants, remplit, déborde même la dernière période de la vie du maître. Nous en avons résumé, plus haut, la matière ou l'objet multiple. L'analyse et le détail en serait infini. A chaque saison de Leipzig succédait, quand le printemps était venu, tantôt un voyage en Angle-
terre, tantôt la préparation, puis la direction, à Cologne, à Diisseldorf ou à Aix-la-Chapelle, d'un festival rhénan. Souvent Tété se passait à Berlin, dans la vieille et chère maison de famille où le père, hélas! manquait, mais où du moins, quelques années encore, il fut seul à manquer. Sous les arbres du parc, Mendelssohn entendait, comme a dit un poète de son pays, chanter l'oiseau de ses jeunes années. Il lui répondait, fidèle, par les plus purs, les plus nobles chants. C'était le concerto pour violon, c'était des motets et des psaumes, musique de passion ou de rêverie et musique de prière. C'était l'ardente ouverture de Ruy Blas^ écrite en trois jours, malgré l'aversion déclarée de Mendelssohn pour le drame de Victor Hugo, et jouée au bénéfice de je ne sais quelle caisse de pensions ou de retraites. A l'occasion d'un centenaire de la découverte de l'imprimerie, c'était le Lobgesang (ou Symphonie-Cantate)^ qui s'élève — si haut — au-dessus du sujet et de la circonstance, parle lyrisme et l'enthousiasme religieux. Enfin et surtout l'oratorio à'Elie s'annonçait de loin et commençait à s'esquisser. On eût dit que Bach luimême aidait ou présidait à la grave et presque sainte besogne. Avec le vieux maître, le jeune disciple entretenait, sans infidélité ni défaillance, un commerce toujours plus étroit et plus
92 MEXDELSSOHX
pieux. Au profit du monument que Leipzig avait résolu d'élever à Bach, Mendelssohn faisait entendre sur Torgue de Baeh les chefs-d'œuvre de Bach. Le lo août i84o, il écrit à sa mère : (( J'ai donné un concert d'orgue dimanche dernier dans l'église Saint-Thomas... Je l'ai donné salissimo. J'ai joué neuf morceaux et fini par une improvisation. Cet automne, ou le printemps prochain, je recommencerai la plaisanterie et je pense bien qu'alors nous pourrons poser quelques pierres. J'avais travaillé huit grands jours d'avance. Je ne pouvais plus me tenir debout et je ne marchais dans la rue qu'en « passages j) d'orgue. )) Le 4 août de l'année suivante, Mendelssohn donna dans cette même Thomaskirche une audition solennelle do la Passion selon saint Mattliieu. C'en était — là du moins — la seconde exécution. La première y avait eu lieu plus d'un siècle auparavant, en 1729, sous la direction de Jean-Sébastien lui-même et sans doute avec un moindre succès. La gloire de Mendelssohn, ainsi que son génie, était alors à l'apogée.
Dresde et surtout Berlin souhaitèrent ensemble d'enlever le grand artiste à Leipzig. L'ombre môme du vieux Cantor, qu'il semblait avoir appelée à* son secours, fut impuissante à le défendre et à le retenir.
Le roi de Saxe demandait peu de chose.
Ayant conféré le titre de maître de chapelle à Mendelssohn, il se contentait de la promesse que le compositeur viendrait quelquefois donner un concert à Dresde. Le roi de Prusse, lui, se montrait plus exigeant. Aussitôt monté sur le trône, Frédéric-Guillaume IV avait résolu de diviser l'Académie des Beaux-Arts en quatre classes : Peinture, Sculpture, Architecture et Musique. Il voulait confier à Mendelssohn la surintendance de la dernière section, ainsi que la création d'un Conservatoire et la direction des concerts. En somme, il ne s'agissait pour Félix que de recommencer à Berlin la double entreprise de Leipzig, où justement il venait aussi de poser les bases du Conservatoire futur. Il hésitait pourtant. Sans être hostile aux idées du prince, il avait — et l'avenir devait lui donner raison — peu de foi dans leur suite et dans leur durée. Il lui coûtait en outre de quitter Leipzig, d'abandonner pour une œuvre nouvelle une œuvre déjà presque achevée et, pour des fonctions officielles, pour la dépendance de la cour et de l'étiquette, la liberté de sa vie, peut-être de sa volonté. Malgré tout, provisoirement au moins et comme à titre d'essai, il fallut bien obéir. Au mois de juillet 1841, Mendelssohn et sa famille s'installaient pour un an à Berlin.
« Il est toujours question qu'il vienne, puis
qu'il ne vienne pas », disait Fanny de son frère pendant que traînaient les négociations. Longtemps il continua d'en être ainsi. Près de quatre années durant, de Berlin à Leipzig, et de Leipzig à Berlin, Mendelssohn, incertain et partagé, ne fit guère autre chose qu'aller et venir, puis aller de nouveau pour revenir encore. Ce serait un obscur et fastidieux récit que celui de cette période indécise. On y verrait, chez le roi, sinon les caprices, du moins les variations d'une volonté sans consistance et sans suite ; des projets conçus, puis abandonnés, puis repris, ou restreints ; des idées heureuses peut-être, mais incomplètes, beaucoup d'imagination et peu de persévérance. Mendelssohn se prêtait, se pliait même à ce désordre, sans réussir à s'y résigner. Il prenait mal son parti d'une situation équivoque et dont Tambiguïté lui causait à tout moment, avec tout le monde, toutes sortes de difficultés. Il avait d'ailleurs fait ses conditions, ou ses réserves, n'acceptant qu'un service provisoire, qui sauvegardait — à demi — son indépendance. Il usait de celle-ci pour retourner souvent à Leipzig. Il y reprenait contact avec son orchestre et son public du Gewandhaus, avec une activité et une vie musicale qu'il avait créée et qu'il devait, qu'il se devait d'entretenir et d'accroître encore. Tantôt c'était une série de con-
L'HOMME ET LA VIE gS
certs à diriger, ou même un seul, comme celui qu'il donna lors de l'inauguration du monument de Bach et qui lui valut le titre de citoyen de Leipzig. Tantôt il lui fallait achever d'organiser le conservatoire, en arrêter le programme, que le plus noble esprit inspirait, en désigner les maîtres, qui s'appelaient — entre autres — Ferdinand David, Moschelès, et Schumann. Enfin, le 3 avril i843, le Conservatoire de Leipzig ouvrit ses portes. Autant l'entreprise avait donné de peine à Mendelssohn, autant le succès devait lui rapporter d'honneur.
Berlin heureusement faisait ou laissait encore au maître d'autres loisirs. Il pouvait aller conduire à Diisseldorf un festival du Rhin, passer ensuite une saison à Londres. On y exécutait sa symphonie Ecossaise^ qu'il avait terminée en 1842. La jeune reine Victoria en agréait la dédicace et même, pour consacrer en quelque sorte par sa faveur personnelle la popularité de Mendelssohn en son pays, elle le recevait en particulier à Buckingham-Palace : audience privée, où n'assistait que le prince Albert, admirateur déclaré de la musique du maître ; audience réciproque aussi, car la souveraine, après avoir entendu Mendelssohn, le pria de l'écouter ellemême à son tour et chanta — de son mieux — accompagnée par lui. Une lettre de Mendels-
96 iMEXDELSSOHX
sohn a raconté fort agréablement cet intime et royal concert.
Aussi bien, avec ses inconvénients et ses ennuis, Berlin ne fut pas tout à fait, pour Mendelssohn, sans agrément, ni même sans avantage. Félix reconnut et ressentit bientôt, peutêtre plus profondément que jamais, le charme de la maison familiale. Celle-ci venait de faire encore une perte cruelle. Au mois de décembre 1842, sept ans après son mari, M™° Mendelsshon la mère était morte. Ce nouveau deuil resserra plus que jamais l'union des enfants et leur mutuelle tendresse. Fanny prenait désormais la première place au foyer. Je ne sais quoi de maternel venait achever ou couronner son amour pour son frère. Le 11 décembre 1843, elle écrivait à sa sœur Rébecca, qui voyageait alors en Italie : « Félix est d'une amabilité qui ne peut se décrire, de très bonne humeur et aussi pràchtig qu'il le peut être en ses meilleurs jours. Je l'admire à tout instant davantage. Cette agréable vie que nous menons ensemble m'est toujours nouvelle. Son esprit est si varié, si personnel en tout et si intéressant, qu'on ne saurait s'y habituer et qu'on s'en étonne sans cesse. Je crois qu'avec les années il deviendra de plus en plus charmant. »
Rien, fût-ce la douleur, ne pouvait tenir
longtemps fermée à la musique la maison de la Leipzigerstrasse. Elle s'y rouvrit bientôt et' le temps que vécut alors Félix à Berlin fut peutêtre celui des plus brillantes réunions et des dimanches les plus harmonieux. On lit dans une lettre — de Fanny toujours à Rébecca (18 mars 1844) — « Dimanche dernier, nous avons eu, je crois, la plus belle « musique de dimanche » que nous ayons eue, tant comme exécution que comme public. Vingt-deux équipages dans la cour, Liszt et huit princesses dans la salle... Quant au programme, quintette de Hummel, duo de Fidelio^ variations de David, jouées par le merveilleux petit Joachim, qui n'est pas un enfant prodige, mais un admirable enfant... Ensuite, la Nuit de Walpurgis. »
Pour le génie même de Mendelssohn et pour sa gloire, son séjour à Berlin et ses attaches officielles ne furent pas sans profit. On doit à des (c commandes » royales, et le théâtre royal de Potsdam représenta pour la première fois Antigone^ Athalie^ Œdipe à Colorie et surtout cet adorable Songe d'une nuit d'été^ dont la partition vint, en i843, après plus de quinze années, s'ajouter à l'ouverture et s'y ajuster avec une étonnante exactitude. C'est bien ici, dans Tordre de la fantaisie et de la grâce ailée, Tœuvre centrale ou maîtresse, non
Bellaigue. 7
98 MENDELSSOHiN
seulement du génie de Mendelssohn, mais de sa vie elle-même. « Il est charmant, écrivait-il le lendemain de la première représentation, que les Berlinois soient à ce point ravis, épris de cette chère et vieille pièce de notre William. » Oui vraiment c'était bien leur William à eux, à eux tous. Tous, et depuis leur enfance, ils avaient songé ensemble, sous les arbres qui les avaient vu grandir, l'aimable songe shakespearien. Leurs pensées et leurs rêves, leurs espoirs et leurs amours, leurs joies et leurs peines, la poésie du poète en avait été le reflet et Técho, la confidente et la consolatrice. Et de Tun d'eux maintenant, inspiré par elle, elle recevait une seconde vie, un surcroît de beauté. En elle, par lui, un peu de leur âme à tous venait d'entrer pour y demeurer toujours. Et voilà pourquoi la musique du Songe est autre chose encore que le chefd'œuvre d'un grand artiste : c'est le mémorial ou le symbole, autant que de lui-même, de sa famille et de sa maison, des êtres et des lieux qu'il a le plus aimés.
Berlin cependant, ou plutôt ses fonctions à Berlin, pesaient toujours davantage à Félix. Il n'estimait plus possible, en conscience, de conserver la direction d'une entreprise musicale qu'il trouvait défectueuse et dont l'amélioration ne dépendait pas de lui, mais du roi, lequel
avait bien autre chose à penser et à faire. Il finit par se démettre de sa charge, sinon de son titre, et sa démission, négociée avec prudence et courtoisie, acceptée avec regret, mais sans colère, n'eut rien d'une disgrâce, ou d'une rupture seulement. Félix écrivait à Devrient :
« Ma situation ici (à Berlin) s'est enfin débrouillée au gré de mes désirs et de la manière qui pouvait m'être la plus favorable. Je garde la position de compositeur du Roi et j'en retirerai même encore quelques avantages. Mais me voilà délivré de toute position musicale publique, du séjour à Berlin, enfin de tout ce qui me tourmentait et m'accablait depuis trop longtemps. »
En 1845, il quitte Berlin, pour aller reprendre à Leipzig la direction du Gewandhaus et celle du Conservatoire. Son retour ou sa rentrée, eut beaucoup d'éclat et la saison qui suivit (i 845-1 846) compta parmi les plus brillantes. Elle fut cependant loin d'absorber toute la pensée et toute l'activité du maître. L'année 1846 est celle de quelques chefs-d'œuvre de Mendelssohn> je veux dire celle de leur achèvement et de leur apparition : d'abord un original, un admirable Lauda Sioriy exécuté à Liège pour le sixième centenaire de l'institution de la fête du Corpus Dei; ensuite et surtout l'oratorio d*Elie.
loo MENDELSSOHN
Mendelssohn y réfléchissait, y travaillait depuis quelque dix ans. Il en dirigea la première exécution à Birmingham, dans les derniers jours d'août 1846.
D'Angleterre, il revint à Leipzig, y rapportant son œuvre triomphante et ne la rapportant, avec sa modestie habituelle, que pour la reprendre, la corriger et, s'il le pouvait, l'embellir et la parfaire encore.
L'année 1 846-1 847, la dernière de la vie de Mendelssohn, fut belle aussi pour son génie.
Mais elle fut mortelle à son bonheur, avant de l'être à lui-même. Il partagea, pendant cette saison, avec Niels Gade, la direction des concerts du Gewandhaus. Il projetait plusieurs ouvrages : Loreley^ un opéra dont il écrivit un finale seulement; un autre, la Tempête, sur un livret de Scribe, d'après Shakespeare, et Christus^ un nouvel oratorio. Le 3 février 1847, ^^ ^^^^ ë^^^" ment le trente-huitième anniversaire de sa naissance par la représentation de tableaux vivants et d'une charade. Le mot en était : Gewandhausorchester. Moschelès y parut en cuisinière et le petit Joachim en Paganini. Au printemps, Félix fit son dernier voyage à Londres. Il y dirigea quatre fois Elie^ avec un succès triomphal. Après une de ces exécutions, il reçut du prince Albert la brochure dont le royal auditeur venait
L'HOMME ET LA VIE loi
de se servir, avec une dédicace commençant à peu près ainsi : « Au noble artiste, à celui qui, parmi les serviteurs de Baal, a su, nouvel Elias, relever par son génie le culte du vrai Dieu. »
C'est en revenant, à Francfort, qu'il apprit la mort soudaine de sa sœur bien-aimée. Un jour de mai, Fanny dirigeait la répétition de son prochain concert du dimanche. Tout à coup, prise d'une hémorragie foudroyante, elle tomba sans voix, sans mouvement et sans connaissance. Le soir même, elle expirait, mourant pour ainsi dire, en musique, au sein de sa chère musique, ainsi qu'elle avait vécu et toujours souhaité de mourir. Et le dimanche suivant, dans le salon de fête, les fleurs qu'on devait mettre sur le piano de la jeune femme, furent posées sur son cercueil.
Le coup fut terrible pour Félix et semble bien avoir brisé la ressort même de sa vie. Ge ressort, déjà depuis quelques années, il le tenait tendu sans relâche et trop fortement. Longtemps égal, voire supérieur à ses nombreux travaux, Mendelssohn à la fin devait plier sous leur nombre, et tout Tordre, toute la méthode avec laquelle il les distribuait, n'empêcha pas qu'un jour il en fut accablé. En i844? après une saison triomphale à Londres, il sentit, pour la première fois peut-être, une grande lassitude et la néces-
102 MENDELSSOHJN
site du repos. Il alla passer quelque temps près de Francfort, à Soden, ne faisant que « manger, boire et dormir, sans habit de cérémonie, sans piano, sans cartes de visite, sans voiture ni chevaux, mais avec des ânes, des fleurs des champs, du papier à musique et un album à dessiner, avec Cécile et les enfants ». Deux ans plus tard, en 1846, (Fannée d'Elie)^ il revint d'Angleterre encore, épuisé de fatigue et par étapes. Il souffrait de la tète et des nerfs, passant par des alternatives d'excitation et d'abattement. La mort de sa sœur acheva de le terrasser : « C'est un grand chapitre qui s'achève, disait-il, et je n'écrirai ni le commencement ni même le titre d'un autre. »
Il disait la Aérité. Vainement il tâcha de se ressaisir. Il ne pouvait même plus entendre de musique sans pleurer. Il en écrivait encore : il composait deux quatuors à cordes, il ébauchait l'oratorio de Christus et l'opéra de Loreley. C'est en Suisse, à Interlaken, qu'il alla passer l'été de 1847. L^ petit orgue de Ringenberg, près de Brienz, est le dernier où se posèrent ses mains. Au mois de septembre, Félix rentrait à Leipzig, triste, pâle et vieilli, mais calme, souvent taciturne, immobile même, ayant après cela de brusques élans d'activité, que suivaient des rechutes profondes. Quand se rouvrit le Gewandhaus, il
L'HOMME ET LA VIE io3
ne se sentit pas la force d'en reprendre encore la direction et pria Ries de le suppléer. Durant tout le mois d'octobre, il souffrit de vertiges et de syncopes. Ses douleurs de tête redoublaient. Le 28, une crise plus forte se produisit. Elle dura quelques jours et, le 4 novembre 1847, ^ neuf heures et quelques minutes du soir, Mendelssohn mourait, peut-être d'apoplexie et peut-être aussi de douleur fraternelle.
Glûcklich und beglûckend^ a-t-on dit de lui, « heureux et rendant heureux ». Gela fut vrai longtemps, presque jusqu'à son dernier soupir. Heureuse famille en effet, où ceux qui s'aimaient ne se causèrent jamais d'autre peine mutuelle que celle de leur mort. Le bonheur que donnait, que répandait autour de lui Félix, venait, autant que de son génie, de son cœur, de son caractère ou de sa nature. Tout s'accordait en lui ; tout, en son esprit, en son âme, comme en son art, était harmonie et convenance suprême. Oui, le mot de « convenance » — au sens le plus haut et le plus profond — pourrait définir et résumer à la fois l'œuvre de Mendèlssohn et sa vie. Rien, dans l'une et dans l'autre, n'est désordre ou disparate ; rien n'y altère les proportions et n'y passe la mesure. En tout et toujours, ce jeune inspiré est un jeune sage.
io4 MENDELSSOHN
« Tout ce qui doit être fait doit être bien fait. » Ayant pris, dit-on, cette devise, il la mit en pratique, et s'y conforma sans réserve comme sans exception. Rien, fût-ce des riens, ne lui paraissait au-dessous de son attention et de ses soins. Il aimait la tenue, et le négligé, — à plus forte raison le débraillé — lui faisait horreur. Dans une de ses lettres de voyage, il se plaint et s'accuse presque d'avoir couru trois jours sans cravate. Quand on dit qu'il écrivait bien, il le faut entendre non seulement de son style, musical ou littéraire, mais de son écriture aussi. Le signe de sa pensée égalait en finesse, en pureté, sa pensée elle-même. Dans l'énorme correspondance de Mendelssohn, on ne trouverait peut-être pas un mot illisible. 11 n'est pas jusqu'aux ratures, aux retouches de ses manuscrits, jusqu'au cachet, fût-ce au pli de ses lettres, qui ne trahisse le goût minutieux de l'ordre et de la correction.
Aussi bien cette correction n'ôtait rien au charme naturel etlibre, àTabandon de ses manières. Le gentleman accompli qu'était Mendelssohn, savait être le meilleur enfant, le plus gai compagnon qu'on pût voir et qu'on pût entendre. Avec ses amis et pour eu?c, il se donnait, se livrait tout entier. Aimant ce qu'on nomme le monde, il en était aimé. Maître de
L'HOMME ET LA VIE io5
maison incomparable, il faisait à des hôtes illustres, avec une exquise courtoisie, avec une grâce à la fois digne et modeste, les honneurs de son logis et de lui-même.
Mais ses dehors séduisants ne formaient pour ainsi dire que Tenveloppe et la parure des plus sérieuses, des plus solides vertus. Fidèle dans les petites choses» Mendelssohn le fut aussi dans les grandes. Travailleur infatigable et juge incorruptible de son propre travail, il n'a jamais rien sacrifié, rien trahi de sa conviction et de sa conscience. Ne se concédant rien à lui-même, de lui-même également il entendait ne rien céder. Avec les critiques et les interprètes, aucun artiste ne montra plus d'indépendance et de fierté. Sa fortune pécuniaire n'aida jamais à la fortune de ses œuvres. Après la représentation d'Antigone à Paris (Odéon, i844)> un ami, qui s'y était fort employé, crut devoir conseiller à Mendelssohn d'offrir quelque présent aux principaux artistes. Voici la réponse qu'il reçut : « Rien ne serait plus contraire aux principes que j'ai adoptés comme règle de conduite, depuis le commencement de ma carrière artistique. Ces principes consistent à me garder toujours d'établir la moindre confusion entre ma situation personnelle et ma position musicale, en essayant d'améliorer celle-ci par Tin-
io6 MENDELSSOHN
fluence de l'autre ; pour les choses qui me concernent, à ne corrompre en aucune manière soit les suffrages du public, soit ceux d'un simple particulier, et même à ne jamais tenter de les affermir. ».
A cet honneur esthétique, on sait quel honneur domestique a répondu : quelle noblesse, quelle pureté de vie et, dans toutes les formes, filiale, conjugale, fraternelle et paternelle, de l'amour ou de la tendresse, quel don, quel abandon de soi-même, quelle ardeur et quelle fidélité. Tout cela se fondait sur la foi religieuse et se couronnait par elle. Mendelssohn fut profondément et hautement chrétien. Il le fut par la croyance et par les œuvres, par la pratique de la justice et de la charité. Mort à trente-huit ans, il est de ces jeunes morts qui méritent le mélancolique salut de Voltaire à Vauvenargues : <( Adieu, belle âme et beau génie. »