ItrEîs^DELSSOHN
rienne, ce colossal édifice, et, dans la scène finale de la Gôtterdàmmerung^ il en emportera les der-^ niers débris en son courant mélodieux . Là-bas enfin, sous des cieux pâles, au pays des longs hivers et des printemps qui se font attendre, quand le printemps pourtant sera venu, c'est au bord de Tétang que le musicien de « la Fille de neige » conduira son héroïne , et les plus ravissantes chansons de la Sniegouvotchka ne s'élèveront peut-être pas de la terre, mais des eaux.
Ce chœur étrange, formé de voix limpides, et qui, depuis plus de deux siècles, chante, n'a pas eu de plus délicieux chorège que l'auteur de Mélusiiie^ de la Grotte de Fingal et du Calme de la mer. Celui-là, comme le saint etle poète d'Assise, aurait pu nommer l'eau : ma sœur. 11 écrivait à Rébecca, voyageant en Suisse : « Salue chaque noyer, chaque sapin, mais surtout les ruisseaux». Nous l'avons vu tout à l'heure accorder à l'un d'eux un gracieux souvenir. Mais au fleuve allemand par excellence, au fleuve national et paternel, au Vater Rhein^ Mendelssohn devait un plus magnifique hommage. Il le lui rendit encompor sant l'ouverture de la Belle Mélusine.
AQclante COQ moto, ma moderato.
Pédale
Mendelssohn avait entendu en i833 l'opéra de ce nom composé par Kreutzer — à défaut de Beethoven — sur un poème de Grillparzer, que l'auteur de Fidelio avait accueilli, puis abandonné. L'ouverture déplut à Mendelssohn et le reste de Touvrage lui fit le môme effet que
Bellaigue. i3
l'ouverture ; mais il admira fort la principale interprète, la Hâhnel, surtout dans une scène où, comme Loreley, elle peignait ses longs cheveux de sirène. Sous le charme de cette vision, il écrivit son ouverture. « De toutes mes ouvertures, disait-il en i836, c'est la plus intérieure ».Etil s'étonnait qu'un rédacteur de gazette musicale y eût pu voir « du corail rouge, des poissons verts, des palais enchantés et toutes les profondeurs de l'Océan ». C'était bien des choses sans doute ; mais nous pouvons nous étonner à notre tour de la définition donnée par Mendelssohn, et qu'il ait qualifié d' « intérieure » une œuvre dontle dehors^ beaucoup plus que le dedans, fait l'intérêt et la beauté. Non pas que le sentiment, ou l'âme, en soit absente. Un thème dramatique y intervient, y exerce même sur le thème pittoresque une influence qui, pour ainsi parler, l'humanise. Alors on voit, on croit du moins voir le fleuve se teindre de mélancolie, frissonner d^inquiétude ou de crainte, et cela réunit une fois de plus, en un savoureux mélange, l'ordre ou le monde que nous sommes et celui que les choses sont. Le paysage pourtant l'emporte, et des deux courants, celui du fleuve est le plus fort. Mendelssohn lui-même, en dépit de luimême, devait bien s'en rendre compte, quand il exprimait — dans une lettre, je crois — l'espoir
LE GÉNIE ET L'ŒUVRE igS
que son ouverture sentirait véritablement le poisson [fischig). Enfin puisque Wagner, plus tard, a pour ainsi dire établi tout le prélude — à son tour fluvial et rhénan — du RheingoLd^ sur le motif principal, à peine altéré, de l'ouverture de Mélusine^ c'est donc qu'il a trouvé dans ce dessin, dans ce mouvement, dans cette couleur sonore, l'image et la ressemblance des eaux, et de ces eaux.
Mendelssohn aimait les ruisseaux etles fleuves. Mais rOcéan lui plaisait encore davantage. « La mer, écrivait-il, a toujours été et sera toujours pour moi la plus belle œuvre de la nature...
J'éprouve une jouissance toujours nouvelle à contempler cette grande plaine liquide et nue. » Au début de l'ouverture de Meeresstille^ il en a précisément représenté la surface unie et sans bornes. A la fin, avec une ivresse à demi weberienne et wagnérienne à demi, il a su rendre, après la « traversée heureuse », l'approche et l'abord de la terre aperçue, puis grandissante, enfin touchée et comme reconquise.
Dans le psaume In exitu^ c'est encore un bel épisode, un beau tableau, sommaire mais puissant, que le passage miraculeux d'Israël. « La mer vit et recula », et l'orchestre, refluant comme elle, comme elle entrechoque ses vagues et découvre ses profondeurs.
Mais, de tous les chefs-d'œuvre de la musique des eaux, pour la vérité comme pour la poésie, aucun n'est comparable à cette « marine »
exquise : l'ouverture « pour une île solitaire », ou des Nouvelles-Hébrides ^ ou de la Grotte de FingaL
Nous avons déjà rapporté que Mendelssohn écrivit sur place, et d'après nature, le principal thème de son poème symphonique. « Le Soir même, raconte Hiller dans ses Souvenirs^ il alla, en compagnie de son ami Klingemann, faire visite à une famille écossaise. Dans le salon se trouvait un piano; mais hélas î c'était un dimanche. Il ne fallait donc pas espérer pouvoir faire de la musique ce jour-là, et Mendelssohn se trouva dans la nécessité d'user de toute sa diplomatie pour obtenir que l'instrument fût ouvert une seule minute, afin de permettre à Klingemann d'entendre le thème en question, véritable embryon de cette ouverture maîtresse et originale, que Félix devait terminer seulement quelques années plus tard à Dûsseldorf. »
A Paris, il y travailla, mais sans parvenir à se contenter lui-même. « Je ne puis, écrit-il à Fanny, donner ici les Hébrides, parce que, comme je te l'ai écrit dans le temps, je ne les trouve pas suffisamment achevées. Le passage du milieu en ré majeur, forte^ est très bête. Toute
la modulation sent plus le contre-point que l'huile de poisson, les mouettes et la morue, et ce devrait être le contraire ». Ce fut le contraire à la longue, bien que peut-être il soit permis de trouver à cette musique de plus délicates senteurs. Et puis, et surtout, c'est moins à notre odorat qu'à nos yeux que, par un détour, elle s'adresse. Les sonorités ici deviennent visions plutôt que parfums.
Descriptive, et descriptive avec autant de pré-r cision que d'ampleur, cette musique, avec autant d'originalité que de richesse, est aussi de la musique pure. Belle, d'une beauté relative — j'entends qui se rapporte aux objets qu'elle représente — elle est belle encore spécifiquement, et, de cette seconde façon, elle l'est tout entière, par chacun des éléments qui la constituent. Par les thèmes d'abord. Il sont deux ou trois, pas davantage. Le premier, et le principal aussi, tombe doucement, en volute légère, de la dominante sur la tonique, et s'y repose.
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Le suivant, au contraire, monte des profondeurs à la surface et s'y épanouit.
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Derrière ces deux figures inverses , d'autres, plus élémentaires , et qui sont à peine des mélodies, frissons de violons, appels de trompettes, esquissent le fond ou le lointain. Les rythmes, qu'ils s'opposent ou se répondent, sont des modèles d'élégance alerte et moelleuse tour à tour. Ici liées, piquées ailleurs, les notes quelquefois se multiplient et se précipitent ; plus rares parfois, plus lentes et tenues longuement, on dirait qu'elles s'écoutent ellesmêmes. D'un bout à l'autre de la symphonie, les deux modes alternés, le majeur et le mineur, font se succéder les rayons et les ombres. Symphonie, avons-nous. dit. En vérité cette ouverture en est une. Elle a, d'une symphonie, avec l'ordonnance et les proportions, avec le développement thématique, la diversité, la richesse instrumentale, et si Fingal est un chef-d'œuvre, autant que par le dessin et la forme, c'en est un par les timbres, autrement dit par la couleur des sons.
Mais cette symphonie est une image encore, ou plutôt un portrait : le portrait qui respire, qui parle et qui chante, des flots. Tout en est rendu : le mouvement, la voix et la lumière.
Que dis-je, les mouvements divers, la lumière changeante et les innombrables voix. 11 ne manque pas en cette marine un seul aspect, un seul détail, un seul incident de la vie de la mer, hormis sa violence et sa fureur. Voici les houles puissantes et les calmes courants ; voici les vagues plus courtes et plus légères, ayant à leur sommet une boucle d'écume. Voici le flux et le reflux éternels; puis, au sein même du mouvement et du bruit, des retraites cachées, des coins de silence et de paix se découvrent. Entre les trois noms que l'ouverture de Mendelssohn a portés, un seul décidément convient et même s'impose : la Grotte de FingaL On reconnaît, au bruit de cette eau, qu'elle n'est pas libre, mais enfermée et captive ; elle se meut entre des murailles et sous une voûte de rocher ; tantôt elle frappe et tantôt elle caresse les parois de sa prison. De là tant de résonances et d'échos, et ces appels, et ces réponses de trompettes, que semblent jeter à travers les galeries fraîches les conques de nacre des dieux marins.
Par moments enfin, tant de beauté pittoresque se tourne et s'achève en presque humaine
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beauté. On dirait que cette mer, comme nous, est vivante, qu'elle a non seulement son visage, mais son âme comme nous. Ame plaintive d'abord et de mélancolie, les premières notes n'étant que murmures et soupirs. Puis tout s'égaie et rit, tout s'enfle et se renforce, tout entre en mouvement et en joie. Il semble qu'à l'approche de l'homme, venu pour le contempler et le comprendre, pour se mêler à lui, l'Océan ait pris conscience de son être, et que celle-ci l'exalte et l'enivre. C'est le centre ou le sommet de la symphonie, l'apogée ou l'apothéose de l'un des éléments, de l'une des puissances de l'univers. Mais de nouveau tout décroît, tout s'apaise et s'attriste. Témoin trop fugitif de la gloire des flots et de leur allégresse, le jeune passant n'a fait que passer. Alors, en sa grotte sauvage et redevenue déserte, la mer reprend sa plainte éternelle, qui peut-être ne sera plus jamais entendue et plus jamais consolée.
Après l'eau, c'est l'air, ou la lumière, qui devait trouver en Mendelssohn un de ses plus subtils évocateurs. Le retour au pays {Die Heimkehr aus derFremde)^ ce petit opéra-comique de famille, composé par le jeune Mendelssohn revenant d'Angleterre, contient un pittoresque lever de soleil. Un autre, beaucoup plus éclatant et grandiose, celui de la Symphonie-Cantate ou
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Lobgesang^ unit à la vérité descriptive ou matérielle la beauté de Fallusion idéale et du symbolisme chrétien.
Quant à la Nuit de Walpurgis, œuvre de triple caractère, fantastique, religieuse et pittoresque, Mendelssohn écrivait de Paris en 1882 : « Mon ouverture (en la mineur) est terminée. Elle représente le mauvais temps. Une introduction, dans laquelle on sent la rosée et le printemps, est achevée également depuis quelques jours. » Le second épisode surtout compte parmi les plus gracieux paysages mendelssohniens. En passant de l'ouverture à l'introduction, la musique se détend et se dénoue, elle s'attiédit et se fond.
On ne respire guère que dans certaine musique russe (en telle page de la Vie pour le Tzar et, plus récemment, de la Sniegourotchka) cet air véritablement printanier, qui caresse, pénètre et attendrit.
On ne respire nulle part, nulle part on ne sent, on ne voit, car elle y est même visible, l'atmosphère du Songe d'une nuit d'été. Ici tous les modes, toutes les manières d'être de l'air se reconnaissent, comme toutes celles de Feau dans la Grotte de Fingal, La musique n'en avait pas encore noté comme dans les premiers accords de l'ouverture, le calme et l'immobilité, comme
MENDELSSOHîS'
dans les thèmes scintillants qui les suivent, le tremblement et la palpitation.
Allegro vivace , ^
pp.leggiero
Rien non plus de pareil au scherzo n'avait été jusqu'alors entendu. Danse des elfes et des sylphes, a-t-on dit et redit à satiété, vol et bourdonnement aussi de mouches, d'abeilles et de libellules. Sans doute, musique des esprits ou des insectes de Tair ; mais surtout, et par là le sens du chef-d'œuvre s'élargit et s'élève, musique de l'air lui-même, de ses mouvements, de sa lumière et de sa chaleur, de ses poussières et de ses atomes, en un mot de sa vie et de son être tout entier.
Avant le duo, rien qu'en une seule note de flûte, grave, longuement tenue, et qui se soulève et s'abaisse tour à tour ; on croit voir s'étendre et se propager les ondes lumineuses avec les ondes sonores.
Qui dira tout ce que Vallegretto agitato signifie : s'il est un épisode sentimental et pathétique, ou seulement imitatif et pittoresque, ou tout cela peut-être, et s'il ne représente pas autant, sinon plus encore qu'une poursuite amoureuse, le souffle et la course du vent dans les bois.
Enfin le nocturne, par les mélodies, les rythmes et les sonorités, figure un autre aspect du paysage aérien. Après la vibration de l'air,
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en voici le repos. Voici la nuit après le jour ; la nuit calme, mais la nuit claire, celle où
L'étoile amoureuse,
De sa lueur mystérieuse.
Blanchit les tapis de gazon ^.
Le sens du nocturne, ou mieux la sensation qu'il procure est surtout dans ces derniers mots. « Musique octogone », disait, de je ne sais quelle musique, un illustre musicien. Et je n*entends pas très bien ce qu'il voulait dire. J'imagine plus aisément que la musique puisse être horizontale, et qulaprès avoir, dans l'ouverture et le scherzo du Songe^ semé des traits et des points brillants, elle se répande et s'étale, dans le nocturne, en nappes et comme en tapis de pâle lumière.
Je me souviens d'avoir vu jadis un paysage, admirable autant qu'indescriptible, de Turner. Chef-d'œuvre, à peu près informe, de coloris, il ne représentait rien que le vide ou le vague. Son heureux possesseur l'avait baptisé : l'Espace. Voilà justement ce que, dans un chef-d'œuvre aussi, non moins coloré, mais singulièrement plus formel, Mendelssohn a représenté par les sons. Musicien de l'eau tout à l'heure, il est ici le musicien de l'air. Ainsi, nous l'avons dit, mais