Lettre» il# Mendeluoho, trad. de K. Rolland
Dans une de ses lettres, Schumann dit: « Je jette mes yeux sur Mendelssohn comme sur un mont sublime».— « Pas un jour ne se passe, écrit-il ailleurs, sans que Mendelssohn émette au moins deux pensées dignes d’être gravées sur l’or.»
L’opinion de Schumann, dont les œuvres sont aujourd’hui universellement connues et admirées, vaut bien celle, il nous semble, de son compatriote Richard Wagner,— qui, personne ne l’ignore, fut un des plus violents, des plus acharnés adversaires de Mendelssohn, envers qui il ne cessa de se livrer à des attaques aussi injustes qu’indignes de son grand talent.
« Toute bonne action, écrit Ehlert, était sûre de trouver en Mendelssohn un ferme appui, de même que le mal était l’objet de sa haine implacable. Il aidait à la fois en parole et en action les jeunes artistes, les encourageait par son exemple, en les guidant de son autorité!»
« Le naturel de Félix, dit à son tour Edouard Devrient, le portait tout particulièrement à se lier d’amitié. Le nombre de ses intimes ne fit que s’accroître à mesure qu’il avançait dans la vie. Il avait pour ses amis une tendresse exquise et un dévouement absolu; aussi était-ce un véritable bonheur de jouir de son affection...»
Moschelès,le célèbre pianiste, écrit dans ses mémoires: « Mendelssohn considérait l’art comme un présent du ciel, dont la glorieuse possession obligeait à une vigilance et à une culture continuelles, et tandis que tant de ses contemporains écrivaient pour le monde, pour la mode ou pour le goût d’un certain public, lui du moins, dans son noble et volontaire isolement, s’efforça de revêtir ses pensées majestueuses et poétiques des plus nobles et des plus belles harmonies. Il eut ses détracteurs. Quel homme en est exempt?...»
Nous terminerons ces citation*, que le cadre restreint de cette modeste brochure ne nous permet pas de poursuivre,— par les lignes suivantes extraites du beau et
judicieux livre deFerdinandHillersur son grand et illustre ami: « Les dons du génie étaient unis chez lui àl’éducation la plus raffinée, la tendresse du cœur à la subtilité de l’intelligence, une aisance incroyable dans l’achèvement de toutes ses entreprises à l’énergie indomptable qu’il mettait dans l’accomplissement d’une tâche difficile. Un noble sentiment de gratitude pénétrait son cœur si pur, chaque fois qu’un nouveau bonheur lui échéait en partage. Dans cette tendance pieuse, pieuse dans le meilleur sens du mot, gît le secret de sa disposition constante à obliger autrui et à lui témoigner une active sympathie.. 1 »
Gaston MARCMET
t. Félix Mendelssohn Bartholdy (Lettres et Sonvenir»), traduit et précédé d’un aperçu de divers travaux critiques sur ce Maître, par Félix Grenier, déjà nommé.» où nous avons puisé nos citations et de très-utiles renseignements.
PERSONNALITÉ de MENDELSSOHN;CARACTÈRE de saMUSIQUE
Beaucoup de personnes confondent la vraie beauté, celle de l’âme, avec l’exaltation des sens. Cette beauté, en effet, ne frappe à première vue que les esprits d’élite, car elle exige qu’on en pénètre la transparente substance. Elle n’est goûtée que par des êtres suffisamment doués pour ne pas mêler ensemble le spirituel et le charnel.
La musique idéale n’est comprise ni par l’enfant qui se joue du beau, ni par l’adolescent qui confond, dans sa fougue, le beau avec le laid, ni parle voluptueux qui profane la beauté en la rabaissant aux amours lascives. Malheureusement, la volupté domine notre siècle de névrose; le vrai s’efface un peu plus chaque jour pour faire place aux sentiments faux et tourmentés: Nous avons besoin d’air.
Voilà pourquoi nous voulons populariser les quatuors de Mendelssohn,—afin aussi de combattre, dans les mesures possibles, les tendances de certain art moderne à confondre grossièrement amour avec volupté.
Nous nous bornerons ici à peindre le caractère du génie de Mendelssohn, remettant à plus tard une analyse détaillée des œuvres jouées dans nos séances.
La musique de Mendelssohn se caractérise par la distinction passionnée; elle chante un amour idéalement chaste, magnifiquement humain. La pensée apparaît d’abord vague, délicate, fragile; peu à peu, elle s’insinue.
elle imprègne et domine l’auditeur. C’est, en quelque sorte, une apothéose de sentiments si purs que l’on devient meilleur en écoutant cette musique. On comprend alors l’amour divin, cet amour tout de dévouement et de charité, qui n’agit pas en vue de lui-même, mais qui fait que plus on aime, plus on se sent disposé à croire, à souffrir, à prier; qui fait que plus on prie et l’on s’élève, plus on se sent en goût d’aimer.
Mendelssohn est, sans conteste, le Maître de l’art du quatuor à cordes: nul mieux que lui ne présente l’Idée sous toutes ses formes, et ne la développe plus savamment d’après tous les aspects qu’elle peut offrir. Ses quatuors exigent de la part des exécutants un grand talent de virtuose, car chacune des parties comporte les plus hautes difficultés de l’instrument qu’elle vise. Ils réclament, en outre, une imagination d’artiste, puisque Mendelssohn est un romantique idéal. Ajoutons que ses teintes sont moins brumeuses que celles de Schumann, plus transparentes que celles de Godard. Sa passion est tellement affinée qu’elle donne parfois l’illusion du platonisme. On peut considérer ce compositeur comme le Lamartine de la Musique: Ses pensées présentent une analogie frappante avec celles du poëte de Jocelyn et de Raphaël.
Mendelssohn est un doux philosophe ne dédaignant pas les passions de la vie; mais chez lui l’esprit domine et imprime à ses œuvres un caractère de grandeur et d’élévation...
Tel est l’homme que nous voulons faire apprécier, tel est le grand artiste qui a toujours su mettre sa supériorité intellectuelle au niveau des sentiments de tous. Si nous sommes compris quelque jour, nous serons amplement récompensés des efforts que nous aura coûtés la réalisation do ce projet.
Maurice CLErRJOT