XXXI DECEMBRE
Le trente-et-unième jour de décembre de l'an 1734, au collège d'Agram, mourut le P. Georges Mulich, croate, en si grande réputation de vertu, que lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, il fallut exposer son corps dans notre église, à la sollicitation expresse des magistrats de la cité. Il avait demandé avec instances la mission des Indes. Plus tard, il s'animait par ce souvenir à supporter sans se plaindre les plus rudes privations : a Rappelle-toi, se disait-il à lui-même, les désirs de ta jeunesse, le zèle dont tu étais enflammé au premier jour de ton noviciat ».
Ame forte et vaillante, avide de souffrances, le P. Mulich parcourut en apôtre pendant vingt-sept ans l'ancienne Illyrie, avec des fatigues et des austérités incroyables, achetant au prix de son sang, disent les annales de la Province d'Autriche, les âmes de ces populations presque sauvages qui lui donnaient toutes le nom de saint. Enfin à l'âge de soixante ans, dont il avait passé quarante dans la Compagnie, il alla recevoir la récompense de ses longs travaux pour la gloire de Dieu.
Litterœ ann. Provinc. Austr., anno 1755 (Archiv. Rom.). — Stôger, Scriptor. Provinc. Austr., p. 237. — Sommervogel, Biblioth., t. 5, p. 1391.
* Le trente-et-unième jour de décembre de l'an 1645, mourut à Ratibor le P. Georges Kray, né en Moravie. Il retournait au collège de Troppau, où il remplissait les fonctions de ministre et de procureur, lorsque traversant à cheval la forêt de Ratibor, il fut surpris et attaqué par un voleur de grand chemin. Le brigand, non content de lui prendre sa monture, le frappa en pleine poitrine d'un grand coup d'épée et l'étendit à terre baigné dans son sang. Transporté à la ville, le P. Kray survécut encore neuf jours, ne cessant de donner des exemples d'une patience et d'une charité admirables. Digne compagnon de celui qui est mort et a prié pour ses bourreaux, ses dernières paroles furent une prière pour son meurtrier : Domine, ne statuas ilU hoc peccatiini ; touchante invocation que Dieu entendit et qui valut au misérable, condamné, malgré toutes les sollicitations des Nôtres, au juste châtiment de gon crime, des grâces de repentir et de conversion. Puis le moribond ajouta cette aspiration pleine de joie et d'espérance : Exite, sponsus {>enit ; exite obviant ei ; et il s'endormit doucement dans le baiser du Seigneur, à l'âge de cinquante-et-un ans, après en avoir passé vingt dans la Compagnie.
ScHMiDL, Histor. Provinc. Bohem., t. 5, lib. 4, /*. 1,36, p. 212.
* Le trente-et-unième jour de décembre de l'an 1684, mourut au collège de Kuttenberg, dans la Province de Bohême, le P. Tobie Brapda, âgé de soixante-dix-sept ans dont il en avait passé cin-
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quante-neuf dans la Compagnie. C'était un religieux d'un zèle ardent, d'une tendre charité pour ses frères, d'un amour passionné de la croix. Il remplit plus de vingt ans l'office de prédicateur à Kuttenberg avec une grande puissance et autorité ; il avait, disait-on, la ville entière dans la main. Cependant il ne cherchait point à plaire et ne voilait aucune des vérités de l'Evangile; mais on sentait que l'esprit de Dieu parlait par sa bouche, et que dans ses plus véhémentes objurgations contre le vice, il ne voulait que le bien de ses auditeurs : aussi la foule se pressait toujours au pied de sa chaire, et les pécheurs se convertissaient en grand nombre. Dans les entretiens privés, sa parole n'avait pas une moindre efficacité ; il semblait lire dans les consciences et, avec une sorte d'empire, ramenait la paix dans les âmes les plus troublées.
Le P. Brapda était d'une nature ardente et impétueuse ; avec le secours de la grâce, il l'avait pleinement assouplie et domptée. Mais s'il entendait quelque médisance ou critique, de nature à blesser la charité, amoindrir la réputation du prochain, semer quelque germe de désunion entre les frères, il avait peine à se contenir ; sa vivacité première se réveillait ; et quand il était supérieur, il se faisait un devoir de reprendre et de corriger ceux qui s'oubliaient en ce point. En dehors de ces circonstances, le P. Brapda était toute douceur et bénignité, sévère seulement pour lui-même. La méditation fréquente de la Passion lui avait inspiré un vif désir de boire au calice des ignominies et des souffrances du Sauveur. Il fut libéralement exaucé.
Sa vie tout entière, dit l'auteur de sa notice, peut être proposée comme un modèle achevé de patience. Il supportait les plus péni-
bles épreuves avec une allégresse de cœur qui se reflétait dans les traits de son visage, et lui avait fait donner le nom de Père Joi'ial. Ceux qui le connaissaient plus intimement devinaient même, à l'épanouissement plus accentué de sa physionomie, qu'une croix plus lourde venait de s'appesantir sur ses épaules. Le P. Brapda passa les sept ou huit dernières années de sa vie, immobile dans un fauteuil, sans rien perdre de sa sérénité. A peine, au milieu de ses crises les plus douloureuses, laissait-il échapper cette plainte innocente : « Je souffre » ; puis se corrigeant aussitôt, il ajoutait : « Seigneur, si vous le voulez, encore plus ».
Summar. vitœ defunctor. Provinc. Bohem. (Archiv. Rom.).
* Le trente-et-unième jour de décembre de l'an 1704, mourut au collège de Braunsberg le F. Charles Tisheren, Coadjuteur temporel. Il était né en Saxe d'une famille luthérienne, et jusqu'à l'âge de près de cinquante ans, était demeuré très attaché à sa secte. Il avait longtemps parcouru le monde à la suite de grands seigneurs, et ses yeux ne s'étaient nulle part ouverts à la vérité. Quand l'électeur de Saxe, Auguste II, fut élu roi de Pologne, Charles Tisheren, alors chargé des approvisionnements de l'armée, l'accompagna dans son nouveau royaume ; et c'est là, par la grâce de Dieu, qu'il reconnut la fausseté de ses dogmes et résolut de se convertir. Il fut instruit par nos Pères et abjura solennellement.
Bientôt il voulut faire de lui-même un sacrifice plus complet et sollicita son admission dans la Compagnie. Ses instances n'ayant