XX MARS
Le vingtième jour de mars de l'an 1662, mourut k Gênes sa patrie, en odeur de sainteté, le P. Antoine-Jules Brignole, chef d'une des premières familles de la République, qui l'avait député comme ambassadeur à la cour d'Espagne, puis élevé à la dignité de sénateur, en récompense de ses services. Mais à l'âge de quarante-quatre ans il s'arracha au monde, après la mort de sa femme, pour mener la vie de pauvre prêtre, et bientôt de simple novice de la Compagnie de Jésus. Au milieu des honneurs et de l'opulence, il avait mérité le beau nom de père des pauvres et de trésorier de Dieu. Sa magnificence et ses aumônes étaient véritablement royales. On l'avait vu, en un seul jour donner quarante mille piastres d'argent. Dans l'année qui précéda son entrée au noviciat, ses largesses aux membres souffrants de Jésus-Christ, dépassèrent la somme de deux-cent-quarante mille livres. « Pourquoi ne donnerais-je pas à Dieu, disait-il , tant qu'il me donnera luimême ; et comment oserais-je craindre qu'il ne prenne pas sous sa garde l'avenir de ma maison et de mes enfants » ? La prospérité de sa famille fut en effet l'éclatante justification d'une si chrétienne confiance. « Je ne puis espérer, disait-il encore, parvenir au ciel par la voie de l'oraison ; il faut donc me faire des
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amis qui me reçoivent dans les tabernacles éternels, et m'introduisent auprès de Dieu ». Il n'avait guère oublié, parmi tant de libéralités, et ce fut pour lui dans la suite la matière d'un extrême regret, que la seule Compagnie de Jésus. « Car jamais, dit-il, ni mon confesseur ni aucun autre Père ne m'avaient rien laissé soup- <;onner de ses besoins ».
Le profond mépris qu'il conçut de lui-même, en faisant les Exercices de saint Ignace, avant son élévation au sacerdoce, le détourna quelque temps d'oser travailler à la sanctification des âmes. * Ne savez-vous donc pas qui je suis, et quels tristes exemples j'ai donnés d ? répondit-il une fois à un bon prêtre qui l'invitait à monter en chaire, durant les derniers jours du carnaval. Mais celui-ci, sans se déconcerter ni vouloir combattre de front l'humilité de l'homme de Dieu : « Voilà justement, répliqua-t-il, un motif de plus pour tacher de gagner quelques âmes-». Et dès ce premier sermon, deux insignes pécheurs vinrent se jeter à ses pieds et changèrent de vie. Il se mit alors à travailler au salut des pauvres galériens, et peu après, il accepta la direction d'une congrégation de prêtres dont il eut bientôt fait autant d'apôtres. A l'autel, ou au pied de son crucifix, il avait d'ordinaire le cœur et l'esprit tout absorbés en Dieu. Son ardeur à se crucifier faisait de sa vie une sorte de mart3^re; il lui fallut par obéissance en adoucir notablement les pieux excès ; mais il s'en dédommagea par un renoncement absolu à sa volonté propre, et par les humiliations que ses supérieurs lui accordaient. Le Frère cuisinier reçut l'ordre un jour de paraître mécontent de tout ce que ferait Antoine Brignole. Cette épreuve se prolongea même assez longtemps, avec les circontances les plus capables de le décourager. Mais en rendant compte