V FEVRIER
Le cinquième jour de février de l'an 1581, mourut à Vérone, eu odeur de sainteté, à l'Age de soixante-et-un ans, et après trentesept ans de vie religieuse et d'apostolat, le P. Jérôme Otelli, né à Bassano. Dieu lui avait refusé en apparence tout ce qui semble indispensable à un orateur. Sa taille grêle et disgracieuse, sa voix rauque et son ton chantant, sa parole sans art et sans éclat, le faisaient accueillir le plus souvent, quand il paraissait dans une chaire nouvelle, par les sourires de ses auditeurs ; mais il était si plein de l'esprit de Dieu ; la passion de sauver et de sanctifier tous les hommes lui inspirait des accents si vibrants, (ju'il mérita en peu de temps, et avant même d'être élevé au sacerdoce, le nom de maître des cœurs. Un fait bien connu montre à quel point il était aimé et chéri du peuple de Rome. Le lendemain du jour où il était parti pour la Sicile, en 155-3, comme notre Bienheureux Père commençait le saint sacrifice et récitait le Confiteor, une pauvre femme cria tout haut dans l'église : « Oui, Père Ignace, vous avez bien raison ; frappez-vous la poitrine, pour votre faute et votre très grande faute de nous avoir enlevé ce saint homme de P. Otelli « ! A Messine, préchant sur celte parole du Sauveur en croix : Pater diniitte illis, il exhorta si vivement ceux qui A. I. — T. I. — 24. 185
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auraient reçu quelque injure à les oublier pour l'amour de Jésus- Christ, que l'auditoire éclata en sanglots, et tous les ennemis s'embrasseront en signe de pardon.
Ces triomphes ne le dérobaient pas cependant à de vives humiliations. Quelques individus de Messine vinrent lui dire un jour, comme s'ils en avaient reçu la charge officielle, qu'il avait assez longtemps déchiré les oreilles du public dans la grande église, qu'il eût à céder la place à un autre, et à se contenter désormais de la chaire plus humble de son collège. « Très volontiers, répondit l'homme de Dieu ; je m'étonne même ([ue vous m'ayez souffert si longtemps ». Mais la ville entière était restée étrangère à ce complot ; dès qu'on eut annoncé le nouveau prédicateur, tous, clergé, noblesse, sénat, coururent au collège, et ramenèrent à la cathédrale leur prédicateui' préféré ; « Car nul autre, disaient-ils, ne sait comme lui nous parler de Dieu » ! Le repos invariable du P. Otelli était, après chaque sermon, d'aller travailler à la cuisine, ou de balayer la maison, de porter do l'eau ou du bois, et de remplir d'autres semblables ministères. On connaît le bel exemple d'humilité qu'il avait donné à Rome, quand saint Ignace lui ordonna d'examiner devant Dieu, quelle pénitence il jugeait avoir méritée, pour une simple faute de zèle trop peu mesuré, dans un de ses sermons au peuple. Après avoir longtemps réfléchi et prié, le P. Otelli revint le soir se jeter aux genoux du saint; il s'offrait à parcourir les principales i-ues de Rome en se flagellant jusqu'au sang, à faire pieds nus le pèlerinage de Jérusalem, à jeûner tous les jours durant plusieurs années au pain et à l'eau ; il était prêt enfin à tous les châtiments qu'Ignace jugerait convenable de lui infliger. Mais nous trouvons aussi dans les différentes notices qui lui furent con-
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sacrées, la trace des faveurs extraordinaires dont il fut comblé par Notre-Seigneur ; particulièrement de la puissance qu'il avait sur les démons, et de la haine qu'il leur inspirait. Ces mauvais esprits se vengeaient sur sa personne de leurs défaites. Comme il passait d'ordinaire la moitié de ses nuits en oraison, il fut, durant plusieurs années, souvent importuné de leurs visites, et bien des fois cruellement maltraité par eux, sans cesser de continuer à bénir Dieu.
Orlandin. Hist. Soc. Jes. , l. o, n. 57, p. 66; l. 7, n. 8, p. 200. — Sac- CHiNus, Histor. Soc. Jes. , /. 2, n. 105, />. 58. — Aguilera, Histor. Provinc. Sicul. , t. 1, p. 101, 238 seqq. — Patrignani, Menolog. , 5 f'ebbr. , p. 56. — Bartolt, Vita di S. Ignazio, l. 3, n. 45, p. 293, édit. de, Venise., 1735. — Alberti, Isloria délia Provinc. di Sicilia, l. 5. c. 2, p. '427-''i38. — Rho, Varia; Virtutum Hislorise, l. 1, c 3, p. 55.
* Le cinquième jour de février de l'an 1642, mourut à Lima, dans le Pérou, le W Aneli,o Ou va, de la Province de Naples. Animé d'une tendre dévotion envers Marie, il reconnaissait devoir à l'intercession toute-puissante de cette bonne Mère et son entrée dans la Compagnie, et sa vocation aux missions des Indes occidentales, où il fut envoyé avant même son sacerdoce. Les travaux ((u'il entreprit, pour amener à la connaissance de Jésu.s-Clirist les peuplades encore barbares de ces contrées, furent sans nombre. Traversant au prix de fatigues extrêmes les Cordilières des Andes, pour aller porter la bonne nouvelle aux Indiens de la Cruz de la Sierra, son zèle s'enflamma d'une ardeur nouvelle, quand il vit les fa-
meuses mines d'argent de Potosi, et les milliers d'hommes ensevelis tout vivants dans les entrailles de la terre, occupés à en extraire le métal, objet de tant de convoitises. A l'exemple du grand apôtre de l'Orient, qui aurait rougi de faire moins pour Jésus-Christ que des marchands pour des intérêts périssables, il résolut dès lors de se dépenser plus que jamais, afin de sauver les âmes rachetées par le sang du Rédempteur : la faim, la soif, la fatigue des voyages, la rencontre des bêtes féroces, et d'hommes quelquefois plus cruels que les bêtes elles-mêmes, il bravait tout avec un indomptable courage. Dieu étendait sur lui une protection visible.
Elntraîné par son zèle, le P. Oliva s'était un jour enfoncé dans une région occupée par une tribu de mœurs sauvages et brutales. A cette nouvelle, les Indiens entrent en fureur : ils se peignent tout le corps de rouge et de noir, s'arment de (lèches et de pieux, et courent à sa rencontre. Mais à peine ont-ils aperçu l'homme de Dieu, leur colère tombe comme par miracle; ils jettent leurs armes, et s'approchant de lui, ils l'accueillent avec mille démonstrations de joie.
Après de longues années consacrées à l'évangélisation de ces peuplades, le P. Oliva fut rappelé par ses supérieurs et chargé du gouvernement de plusieurs collèges de la Province. Puis, quand ses forces ne lui permirent plus de supporter un fardeau devenu désormais trop lourd, il se mit à recueillir, pour l'instruction et l'édification de la postérité, les souvenirs des temps anciens ; il raconta la vie des missionnaires, fils de saint Ignace, qui dans ces lointaines régions, s'étaient signalés par leurs vertus et leur sainteté, depuis le jour où, à la demande de Philippe 11, saint François de Borgia les y avait envoyés près d'un siècle auparavant. Le
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P. Anello Oliva mourul au collège de Lima dans la soixantedixième année de son âge el; la cinquante-et-unième depuis son entrée dans la Compagnie.
SoTUELLus, Bibliolh. Scriptor. Soc. Jes., p. 61. — de Backer, Biblioth. des Écriv. , l""*^ édit., t. 2, p. 446. — Sciunosi, Istoria délia Provinc. di Napol., t. 2, /. 2, p. 218. — Patuignani, J/^no/., hfehbr., p. 69.
* Le cinquième jour de févi'ier de l'an 1775, mourut à Macerata le P. Pierre-François Rosignoli, de Novare, dans la quatre-vingt-cinquième année de son Age et la soixante-septième depuis son entrée dans la Compagnie, l^lnfanl, il ne pensait qu'au métier des armes ; à moins de quinze ans, il avait pris du service dans les armées françaises et après une première campagne, il rêvait d'aller à Paris et de s'engager définitivement, quand une parole d'un professeur de notre collège d'Arona, sur la vanit('^ de la gloire humaine, fit tomber cette juvénile ardeur, ou plutôt la dirigea vers un but plus noble. A dix-huit ans, Pierre-François alla frapper à la porte du noviciat de Saint-André à Rome. On pouvait tout attendre de sa générosité et de sa ferveur ; une chose pourtant, comme il en fit l'aveu au P. Arnolfini, son Maître des novices, lui semblait dure; c'était d'être privé à son goûter du petit régal de fraises et de lait auquel il avait été habitué dans son enfance. «Qu'à cela ne tienne», répondit le Père Maître, avec une prudence digne de saint Ignace ; et la saison venue, il lui fit servir des fraises et du lait, jusqu'à ce que le novice, humilié de sa délicatesse, le suppliât à deux genoux d'être traité comme tout le monde
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Le p. Rosignoli ovangélisait le diocèse de Florence et la campagne de Rome, quand, à la requête du Grand-Maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, il fut envoyé à Malte pour s'occuper des intérêts spirituels des chevaliers et de l'île entière. Les Exercices de saint Ignace furent l'instrument dont il se servit pour transformer en peu d'années tout le pays. Il les donnait d'abord dans le palais du Grand-Maître ; mais bientôt cette enceinte devint trop étroite ; alors, grâce à la Providence (jui vint plus d'une fois h son aid(! d'une manière miraculeuse, et aux libéralités des chevaliers et surtout de Dom Pierre de Bragance, Grand-Prieur de Portugal, il fît construire une vaste maison de retraite, et auprès de la maison, une superbe église, dédiée au martyr saint Chalcédoine.
Il travaillait depuis treize ans dans cette île, avec des fruits immenses, lorsqu'il fut rappelé à Rome. Mais, en traversant la Sicile, il fut retenu comme confesseur par le vice-roi, de l'agrément du P. Ignace Visconti. Le P. Rosignoli exerça cette charge délicate pendant quatorze ans, sous ce prince et ses deux successeurs, sans se départir jamais de la simplicité et de l'humilité religieuse, se refusant, comme il l'avait déclaré dès le premier jour, à toute invitation, et n'acceptant aucun cadeau si minime qu'il fût ni pour lui ni pour le collège.
Cependant la Compagnie, proscrite par le roi Charles III de tous les pays soumis à la couronne d'l*]spagne, ne pouvait tarder longtemps à être expulsée aussi du royaume des Deux-Siciles. Le viceroi essaya vainement de garder auprès de sa personne le P. Rosignoli ; le saint vieillard voulut prendre avec ses frères la route de l'exil. Après un court séjour à Vilerbe, il demanda la permission do se retirer à l'abbaye de Fiastra, dans la Marche d'An-
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côno, petite résidence appartenant au Collège Romain. Chassé bientôt (le cet asile, il se réfugia au collège de Macerata, voisin de l'abbaye. Au milieu de tant d'épreuves, auxquelles s'ajoutaient les infirmités de l'âge et la cécité, le P. Rosignoli ne perdit pas un moment l'inaltérable sérénité de son àme. La suppression même de la CiOmpagnie n'arracha pas une plainte de ses lèvres ni de son coeni". Par pitié, ceux qui avaient été chargés de notifier et de faire exécuter le bref <le Clément XIV, voulurent bien le laisser avec un autre vieillard au collège de Macerata ; il y passait les jours et les nuits dans un isolement presque complet, toujours occupé de Dieu. Il survécut près de deux ans à cette grande ruine. A la nouvelle que sa fin n'était plus éloignée, il laissa déborder sa joie. Au moment où il allait rendre le dernier soupir, le peuple de Macerata accourut près de sa pauvre couche, pour voir, disait-il, comment meurent les saints. Le P. Rosignoli, puisant dans son zèle et son amour des Ames une vigueur extraordinaire, se mit à parler à ces bonnes gens do la vanité des choses humaines et de la nécessité d'assurer son salut, avec une véhémence (|ui les pénétrait jusqu'au fond du cœur, et leur tirait des larmes des yeux. Suivant son désir, il fut enterré dans l'église du collège, afin de reposer, disait-il, auprès de ses frères, dont il espérait partager la gloire dans le ciel.
Mario Colmca, Vita del P. Pietro Rosignoli, Cf. Boeiio, Menai. , 6 febbr. , p. 92-nO.— - DE Backer, Biblioth..., 1" édit. , /. \, p. 647.