XIV FEVRIER
Le quatorzième jour de février de l'an 1646, mourut à Palerme le P. Pierre-Antoine Castelli, né à Florence de la famille des Médieis, et dont la jeunesse livrée au monde, la vie religieuse, toute pleine de mépris volontaire et d'abjection aux yeux des hommes, enfin les faveurs extraordinaires qui en furent dès ici-bas la récompense, offrent un des plus surprenants tableaux que l'on puisse rencontrer, au témoignage du P. Emmanuel Aguilera. Elevé dans l'intime familiarité des Barberini et des Borghèse, il avait embrassé, après de brillantes études, l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, séduit par les dehors de cette vie chevaleresque, dont il ne voyait que l'éclat, la richesse et la liberté. Bientôt il y donna carrière à tous les désirs de son âme. Les plaisirs de la table et du jeu, les raffinements de la galanterie et de l'orgueil ; une susceptibilité d'honneur toujours prête à demander raison l'épée à la main, se partagèrent les vingt-sept premières années de ce fier et voluptueux jeune homme. Mais enfin, comme il se disposait un jour à satisfaire ses passions plus criminellement que de coutume, le saint nom de Marie l'arrêta subitement ; il passa de longues heures à prier et à pleurer, et la Viei'ge immaculée, sensible à cet hommage d'une dé-
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votion depuis longtemps presque éteinte, apparut au jeune chevalier et lui promit son secours pour mener désormais une vie nouvelle, et lui ordonna de quitter l'épée pour se consacrer à son service dans la Compagnie de Jésus.
11 obéit aussitôt, se démet de ses riches commanderies, et bien résolu désormais de se donner aussi pleinement à Dieu qu'il s'était donné au monde, s'embarque pour la Sicile, où nul ne connaît ni son nom, ni son mérite, ni sa famille. Il n'aspire qu'à vivre dans le mépris, suivant la belle parole de l'Imitation « Ania nesciri et pro ni/iilo reputarl y> . Notre-Seigneur ne tarda guère à lui donner l'assurance formelle que ses désirs seraient exaucés. En effet, l'on tint d'abord si peu de compte de lui, que pendant cinq années entières, aucun supérieur ne parut soucieux de l'admettre aux premiers vœux. Puis durant près d'un demi-siècle, il ne fut élevé à aucune charge, appelé à aucun ministère tant soit peu relevé aux yeux des hommes ; bien plus il se vit ballotté d'une maison à une autre, blâmé publiquement, exilé, calomnié dans ses plus saintes entreprises; dans sa vieillesse, on semblait souvent ne le trouver bon qu'à servir de compagnon à quelques jeunes prédicateurs, que ses infirmités lui permettaient à peine de suivre. Rien n'était cependant plus facile au P. Castelli que de mettre fin à tant d'épreuves. La Providence le conduisit une fois à Rome, comme par un effet du hasard ; aussitôt reconnu par les Barberini et les Borghèse, il est présenté à Paul V. Non content de l'accueillir avec bonté, le Souverain Pontife l'invite à revenir, et lui envoie fréquemment une des voitures de sa cour pour l'amener au Vatican ; mais au bout de quelques jours, Antoine Castelli s'enfuit de Rome, à pied, sans viatique, et retourne se cacher en Sicile, pour
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y retrouver ses abaissements. Plus tard, il se dérobe également à toutes les recherches d'Urbain VllI, son ami d'enfance, ne voulant aucun témoignage d'estime ici-bas.
Néanmoins cet homme si humilié jouissait déjà du ciel sur la terre. En vain chercha-t-il à en eft'acer les traces, et livra-t-il aux flammes l'histoire de sa vie intérieure durant ses vingt dernières années. Un petit nombre de pages échappées à l'holocauste révélèrent quelques-unes des merveilles de son âme. Ainsi Notre-Seigneur l'avait favorisé de sa divine présence ; il l'avait sensiblement purifié de son précieux sang, fait reposer sur sa poitrine, admis à la plaie de son cœur, assuré de sa prédestination à la gloire, invité avec amour à ménager un peu plus son corps, qu'il flagellait cruellement, et à le décharger enfin d'un rude cilice qu'il portait nuit et jour depuis trente ans. Les faveurs qu'il reçut de la très sainte Vierge, des anges, de saint Joseph, de saint Pierre et de saint Paul, de saint Ignace, de saint François Xavier et de beaucoup d'autres habitants du ciel, ne furent ni moins surprenantes ni moins nombreuses. Un jour de l'Immaculée-Conception, comme il su})pliait le Sauveur de lui accorder, en l'honneur de sa sainte Mère, quelques âmes du purgatoire, le ciel s'ouvrit à ses regards, et Notre-Dame lui dit : « Puisque tu as été très libéral envers mon divin Fils, sans te rechercher en quoi que ce soit, demande-lui hardiment autant d'âmes que tu voudras». Et comme il hésitait à en fixer le nombre, et la conjurait de vouloir bien le faire elle-même : « Tu peux sans crainte, reprit Notre-Dame, en demander autant que tu vas prononcer de paroles à l'autel, durant le saint sacrifice». 11 obéit, et à mesure qu'il prononçait les paroles sacrées, il voyait les âmes délivrées monter au ciel en le bénissant. Le P. Cas-
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telli s'endormit doucement dans le baiser du Seigneur à l'âge de quatre-vingt-sept ans ; il en avait passé soixante dans la Compagnie.
Aguiler\, Histor. Provinc. Sicul. , t. 2, p. 441-468. — Boero, Menol. , 14 febbr.. p. 248.
Le quatorzième jour de février, à Lima, mourut en 1653 le P. NicoLAS-DuRAN Mastrilli, oucle du Vén. P. Marcel Mastrilli, et son émule de zèle et de sainteté dans les deux belles missions du Pérou et du Paraguay. Les détails nous manquent malheureusement sur sa vie parmi les sauvages, dont il parvint à faire des hommes et des enfants de Dieu. Mais l'organisation même de l'apostolat fut en grande partie son ouvrage : le P. Jacques de Boroa disait hautement que l'Europe n'avait jamais fait de plus beau présent au Nouveau- Monde, qu'en lui envoyant le P. Mastrilli. Après avoir gouverné ses frères pendant près d'un demi-siècle, ce saint vieillard voulut encore consacrer ses dernières années aux pauvres esclaves. Il mourut dans cet humble et pénible ministère, à l'âge de quatrevingt-trois ans, avec le beau titre de père des nègres et des apôtres de la Province du Pérou ; il avait passé soixante-huit ans dans la Compagnie.
Litter. ann. Soc. Jes. , 1651, p. 187. — Techo, Histor. Provinciœ Paraquariœ, p. 233. — Charlevoix, Histoire du Paraguat/, édit. 1757, /. 2, liv. 7, p. 188, 191. — Sotuellus, Biblioth. Script. , p. 632. — de Backer, Bibliothèque.,.. 1ère ^-^/^. ^ ^. 5^ p 524.