Mensonge
Malgré les mots courants de patriotisme et d'urbanité, banale redevance de lieux communs tant civilisés que nationaux , dont on se montre volontiers si généreux dans les occasions d'apparat ou dans les vaudevilles, ne vous dissimulez pas que l'hostilité veille nuit et jour parmi nous ; prête à s'en référer aux moyens les plus v iolents ; dressant tous les soirs un piège au seuil de chaque demeure; fermant à triples tours vingt serrures ;làchant à dessein , dès qu'il fait sombre , ses dogues vigilans et ses brutales patrouilles. Il suffit alors que vous soyez inconnu pour que l'on vous trouve l'air équivoque d'un espion , la physionomie famélique d'un voleur, l'œil égaré d'un assassin. Poussez un peu le plus ferme apologiste de notre siècle, il vous dira , de la liberté , que c'est la méfiance; de la sécurité, que c'est le qui vive. Tous, tant que nous sommes, nous campons à l'abri de nosbarricades , l'arme a la main , un doigt sur la détente ; et sans relever ici le chiffre des gens suspects que l'on jette sur le carreau de temps à autre, ou que l'on se contente miséricordieusement d'étriller pour qu'ils n'y reviennent plu«, il se rencontre , bon an mal an , pour la seule France , de quinze à vingt mille pauvres diables sur lesbancs de nos cours d'assises , enfans perdus de la misère, prédestinés pour le bagne et coutumiers d'inanition. Le sergent de ville est encore l'expression la plus nette de la sociabilité au dix-neuvieme
Ecgèxe Tandonnet.
Sur la rive droite, à cent pas au-dessous de l'embouchure où la rivière de l'Ain noyé son nom dans les eaux du Rhône, un chârivai i diai. i-
bolique partait de lasajle basse de l'auberge enfouie vers le point central de cet embranchement de vallées- C'était par une de ces magnifiques nuits d'orage qui signalèrent le mois de septembre de l'année i833.De lourds souliers garnis de clous rebondissaient sur les planchers; des couteaux carillonnaient sur les bouteilles; des chants en patois de la Bresse, détonnés par cent voix discordantes, accompagnaient le choc des verres que l'on brisait périodiquement ; ce pouvait être une manière de refrain, comme lorsque l'on tire des coups de pistolets dans les contredanses. Onauraitdit une débauche de conscrits, en verve d'avenir et de projets militaires, après le tirage de la conscription. Il ne s'agissait que d'un lendemain de noces ; mais l'enfer n'eut pas autrement défié le ciel; et ce tintamarre, luttait en les étouffant contre les repercussions du tonnerre qu'un vent d'Ouest disséminait d'échos en échos le long des parois du double bassin par où les réservoirs de l'Ain et du Rhône s'épanchent si rapidement pour se rejoindre. Parfois , dans la réverbération d'un éclair, le paysage entier blanchissait coup-sur-coup ,
ainsi que les châtaigneraies, les maisonnettes perdues au flanc des montées, les sentiers divergens, et les îles couronnées de trembles, pareilles en ce moment à des barques soulevées par le fleuve et dont la mâture allait rompre; puis, tout cela s'évanouissait brusquement, et les ténèbres redoublaient avec le frémissement uniforme de la pluie. L'orage épuisé par sa violence touchait en ce moment à sa fin, et les apparitions météoriques , de plus en plus rares, ne pouvaient orienter la marche du voyageur qu'à la charge par lui de connaître sur le bout du doigt la carte passablement confuse de cette contrée. L'auberge des Trois- Eléphans demeurait donc seule et comme un phare au milieu delà tourmente. Par les embrasures de ses fenêtres, un feu de file de lumières se prolongeait sur le cailloutage d'une étroite chaussée bordée d'un parapet. Les piétons et les cavaliers assez abandonnés de leur ange gardien, pour battre la campagne à cette heure, devaient discerner de fort loin des groupes d'ombres agités par le bruit et tourbillonnant avec une sorte de rage.
Il ne fallait pas moins que le concours de ces
diverses particularités par cette nuit et par ce temps abominables, pour s'expliquer en jetant un coup-d'œil dans la cuisine de l'auberge, la présence du petit homme brun, à belles moustaches, affectueux dans ses regards mais un peu brouillon dans ses gestes, et qui regardait impatiemment fumer son habit et son manteau, suspendus avec soin devant la flamme de l'âtre, qu'un surcroit de fagots alimentait. Sa voix brève, un certain air de décision, trahissaientdeshabitudesmilitairesqu'en ce moment surtout il se serait inutilement efforcé de réprimer. Mal protégé par l'épaisseur des murs de l'office, contre l'odieux tumulte des braillards qui se divertissaient, chaque ritournelle le mettait au supplice ; et quoique, d'après toutes les probabilités, il ne fut arrivé que depuis peu dans cette auberge, la bonne envie d'y faire un long séjour ne se manifestait certainement pas sur sa figure; un malaise universel l'agitait. Ces ritournelles sans mesure et cette danse hors de gonds semblaient lé cribler comme de mille coups d'épingles.
— Et vous pensez, monsieur, demanda-t-il
à l'aubergisle , que ce lendemain de noce se prolongera jusqu'au jour.
— Peut-être même jusqu'au déclin du jour, monsieur.
— Fort bien ! — Et vous dites que , depuis quarante huit heures, cela dure?
— Montre en main, à une minute près.
— Je leur en fais mon compliment. — Qu'on dise à mon domestique de venir me parler.
— Faut-il que je prépare une chambre pour monsieur le capitaine, dit une servante,
— Non.
L'hôte fit un signe et la servante sortit.
— Permettez-moi de vous faire observer, dit l'hôte avec une gravité de beau parleur, que sans aucun doute, vous, votre domestique et vos deux chevaux, vous vous seriez égarés, et peut-être noyés, en côtoyant le Rhône, sans le hasard de cette noce qui nous a tenus sur pied fort à propos.
— J'en conviens, monsieur de l'auberge!
Convenez aussi qu'après la fatigue on a besoin de repos. On dort au bruit du canon, je le sais! mais on dort mal; et je me soucie peu de goûter les charmes du lit de camp dans notre
chère contrée de paix à tout prix. D'ailleurs le temps se débrouille; mes habits sont secs, ou peu s'en faut. J'ai mes idées. Croyez que l'occasion de nous revoir se présentera.
— Je parle dans votre intérêt bien plus que dans le mien, reprit l'hôte. J^'orage s'éloigne, à la vérité; toutefois est-il si prudent de se fier à nos routes pendant la nuit?
— Merci de votre sollicitude , mon hôte! mais je ne suis pas timide, et ces environs ne me sont pas étrangers. — Votre auberge est de fondation récente n'est-ce pas?
— De l'an dernier.
— C'est ce qu'il me semblait.
— N'importe, monsieur, nous n'en sommes pas moins très achalandés; particulièrement pour les truites et les aloses. On vient ici de Crémieux, de Montluel, et même de Lyon, en partie de plaisir. Ces mariniers dont les éclats vous importunent ne me laissent pas manquer de poisson. Si leur voisinage vous déplait, vous médiriez certainement des merveilles de leur pêche. Dans notre état on est obligé de recevoir tout le monde.
— Votre état en vaut un autre et le leur
aussi. Je ne fais fi de personne. Ce n'est pas notre égalité, c'est mon sommeil que je mets en cloute; bien que cependant l'on n'ait encore osé dire nulle part que toutes les voix fussent égales devant une oreille j uste. L'Italie ma gâté, je ne peux plus entendre chanter faux. — Ah!
voilà Jean !
Un grand escogriffe, au maintien déterminé, pénétra dans la cuisine, l'étrille à la main, sur les talons de la servante. Le ton brusque dont il parut s'armer en abordant son maître fit monter la rougeur au front de l'aubergiste. Par le fait, les manières de Jean tenaient à la fois du valet grondeur, de l'ami d'enfance et du soldat. Indépendamment de quelques circonstances toutes spéciales, et dont nous aurons sans doute la clé plus tard, Jean pouvait passer pour un échantillon de cette domesticité du vieux temps dont, à Paris,où cependant l'on se pique d'égalité plus que partout ailleurs, nous ne tolérons volontiers la familiarité vive et bourrue que dans les traditions surannées de l'ancien répertoire comique. En province, on en retrouve des vestiges. On citerait des familles, ou le fil du lien féodal ne semble pas encore absolument
rompu. Pour le dire en passant, la civilisation moderne a pris une nuance d'hypocrisie dans la domesticité libre et polie de nos villes; un ton de franchise et de rudesse était le privilège du servage. Des observateurs plus fins que l'aubergiste auraient peut-être encore deviné dans le style familier de Jean et dans la tolérance de son maître, l'influence d'une vie commune et ce penchant à l'imitation qui dégénère en charge chez les subalternes.
— Quel démon vous possède, monsieur, de vouloir déjà repartir?
— Qu'est-ce que cela peut te faire si tu restes? répondit fort doucement le maître comme s il essayait de caresser le dogue.
— Avec mes chevaux ?
— Avec tes chevaux.
— C'est autre chose ! et voila une bonne parole! Je ne m'attendais pas à tant d'humanitéde votre part pour vos bètes et pour moi. — Vive la joie! Je m'en vais rajuster ma toilette et me mêler à la noce. — Mais, monsieur, s'il nous a très mal réussi de longer le Rhône tous les deux, depuis Lyon jusque vers cet endroit, sans autre guide que voire confiance dans vos sou
venirs, pouvez-vous espérer de vous démêler des divers sentier à prendre pour gagner tout seul la maison de votre beau frère? — Je suis payé et mouillé jusqu'aux os pour douter de votre mémoire.
L'aubergiste s'écria:
— Vous faudrait-il un guide pour les envi- ,^?N Votts? Je puis
Un mouvement prompt l'interrompit net.
— Ne dérangez personne; je vous remercie.
f Bd I ***** I T -| n A
— Jean, tu me donneras ma flûte.
"■ /©/-Votre flûte?
— Pourvu que tu ne l'aies pas oublié, malleureux !
— J'aimerais mieux oublier mes prières, monsieur.Votre flûte!.. .Ah bien, oui!... Et que deviendriez vous sans votre flûte?... Lorsqu'il m'arrivait de vous perdre , votre flûte me servait de moyen de signalement. Tout le monde vous connaissait sous le nom de l'homme à la flûte. — Elle est dans votre porle-manteau, et la voici. — Par la même occasion, voici vos pistolets de poche. Croyez-moi, on peut avoir à se débarasser d'un chien, à mettre à la raison un voleur ou un ivrogne; et, pour mon compte,
j'aimerais mieux alorsjouer d'un bâton à deux bouts que d'une flûte en quatre morceaux. Prenez les pistolets.
— Va pour les pistolets ; mais donne moi mon habit. — Devine-tu, mon garçon, ce que je prétends faire cette fois avec ma flûte?
— Non , monsieur , vous savez que j'ai toujours eu l'esprit lourd et la tête dure...
Par forme d'explication, le voyageur , élevant avec ironie des regards amoureux vers les jambons qui pendaient à la voûte, se mita fredonner les premières notes de l'air : — Oh ! ma tendre musette. . .
— Je sais, je sais î reprit Jean en faisant un tour d'épaule ; c'est de l'histoire ancienne et mon dos en a gardé mémoire. Mais au nom du ciel , prenez garde ! car , enfin , ce bon monsieur Du —
— Jean! net'ai-je pas mille fois averti qu'il ne fallait pas nommer les masques?
— C'est vrai, mais l'habitude m'emporte. Je voulais dire que votre beau-fière, ainsi que jadis défunt votre oncle, pourrait bien à son tour se mettre martel en tête ! ... Il n'y a frère ou neveu qui tienne, voyez-vous ! — Passez la
manche. — Dans l'ombre, les donneurs de sérénades comptent tout d'abord pour des galans. Je veux croire que madame votre sœur est une femme honnête comme elle était autrefois une honnête fille ; mais la moins douteuse prête à des suppositions sans nombre et le mariage aigrit singulièrement les caractères. — L'autre bras, monsieur. — Les maris sont jaloux! et dès que la jalousie les réveille, comme ils se croient plus de droits qu'un oncle, et que l'esprit de propriété mène à l'avarice, ils se servent plus volontiers pour accommoder les intrus, d'un fusil que d'un nerf debœuf. Soyez prudent ! Ce genre d'espièglerie me déplait. Vous avez beaucoup trop la rage des aventures, et surtout des aventures qui ne mènent à rien de bon. Au lieu d'une flûte, il vous faudrait une cervelle de rechange! La belle avance, entre nous, que de se glisser chez ses parens par dessus les murs quand on peut tout bonnement frapper à la porte! — Il est dans un bel état votre chapeau! — Songez-y, c'est tenter la fortune !.. Votre père le disait , et je le répéterai toujours: — Les meilleures plaisanteries n'ont qu'un temps.
— Jean! les maximes de mon père ont je ne sais quoi qui m'ennuie de ta part, et je pleure sa mort doublement lorsque tu les répètes. — As-tu fini?
— Oh ! je ne compte pas vous en faire démordre. Avec la fin de l'ondée, j'ai pressenti que vous ne resteriez pas en place. Mais, vu l'heure, toutle monde sera couché. Savez-vous seulement, monsieur, pour les facilités de votre escalade , si le vieux mur est encore debout, avec les temps d'arrêt que nous avions préparés sous les touffes du lierre? Quelques informations ne seraient pas de luxe avant de vous risquer.
Le maître fît un bond. Un regard dont l'expression ne badinait pas , révéla dans ce moment toute son autorité.
— Des informations , Jean! ... Est-ce que vous êtes fou, mon ami? Je savais depuis longtemps que vous étiez un âne ; mais je pensais que vous aviez de la mémoire.
A cette réplique, Jean retrancha sa familiarité. Il acheva d'habiller son maître et garda le silence. La servante, après avoir couru sur le seuil de l'auberge pour interroger l'état du
LA SÉRÉNADE. i,
ciel , répondit à l'interrogation muette du voyageur:
— Le temps est tout-à-fait remis, mon capitaine.
L'homme que la servante traitait ainsi de capitaine, par considération pour ses moustaches, mit aussitôt ha flûte sous le bras, saisit un tison pour allumer un cigarre, engouffra ses mains dans les poches d'un large pantalon et franchit la porte.
Le bruit de ses pas se perdit bientôt dans la campagne.
Jean gardait encore son attitude humiliée.
L'aubergiste prit un air patelin et plaça deux verres sur une table.
— Il me semble, monsieur Jean, dit-il en débouchant une bouteille , que je vous ai déjà vus , vous et votre maître, quelque part?
— Possible! repartit sèchement le valet, nous avons été partout.
Et pirouettant sur les talons, sans prendre garde à la mine décontenancée de l'hôte, il pénétra dans la salle des mariniers pour se mêler à la. danse.
— L'insolent ! dit l'hôte. Ah ! oui dà! c'est
1i MKNSONGE.
ainsi ! Eh bien, le maître et le valet n'ont qu'à se tenir ! Dès qu'ils auront payé leur dépense, s'ils ne montrent point de passe-poris, ils auront affaire à moi. — J'ai dans l'idée que ces gens-là pourraient bien être des carlistes.
Il replaça le bouchon sur la bouteille, l'affermit du plat de la main dans le goulot, et se retournant pour appliquer un soufflet sur la face hébétée de la servante :
— Est-ce que je te paye pourm'espionner? lui dit-il. Veux tu bien te mêler de ta besogne. Va t'en voir à la cave si je suis
En ce moment, un horrible redoublement de cris se fit entendre dans la salle de danse. Cent voix se mirent à hurler : — A la porte ! à la porte ! L'aubergiste, craignant une bagarre, tira de sa poche une écharpe tricolore et courut mettre le holà.. .
— Comme çà lui va de m'accuser d'espionnage! disait entre ses dents la servante.
Et laissant échapper un sourire sous le tablier qu'elle faisait la mine déporter à ses yeux :
— C'est égal , reprit-elle , il est joliment vexé, monsieur le maire!
Mais laissons l'auberge ; il faut nous attacher à la pisle du voyageur.
Après avoir suivi durant près de trente pas, le long du parapet, la chaussée maigre et boiteuse, inondée de flaques d'eau, qui traçait une ligne parallèle au courant du Rhône, l'homme à la flûte remonta tout à coup vers la droite. Il s'engagea dans une longue allée de mûriers noirs dont le plan dessinait une courbe en s'élevant par degrés avec les ondulations du terrain et venait aboutir au petit village de Saint-Maurice, assis à mi-côte de la montagne, sur une esplanade. Le village était endormi. Notre homme s'arrêta près de la fontaine dont l'eau murmurait en se creusant un lit de cailloux. Il fit l'examen des lieux à la faveur de plusieurs étoiles éparses çà et là dans le ciel. Pendant quelques secondes il parut s'abandonner à la contemplation d'un site assez commun, mais qui suscitait peut-être dans son esprit des réminiscences de jeunesse et de bonheur. Un clocher de construction chétive , dominait les chaumières d'alentour. Le piéton s'enfonça dans les ténèbres du portail,
ii, MENSONGE.
et deux pièces d'argent tombèrent Tune après l'autre dans un tronc qui sonna le creux. De retour au centre de la place, l'inconnu dirigea ses regards vers une ruelle qui se bifurquait en deux étroits sentiers , à partir de l'angle d'une charmille, enclos apparent d'un seul et même jardin. L'un de ces deux sentiers, tracé directement, se plongeait à perte de vue dans l'obscurité; l'autre, mouillé delà lueur phosphorescente du ciel, serpentait mollement à travers des groupes de matonniers vulgaires pour se perdre dans la hauteur. Notre voyageur hésita ; il fit craquer ses doigts comme pour solliciter ses souvenirs , et, du pas résolu d'un homme qui se décide à tout hasard, il s'engagea gaiement dans le sentier le plus sombre ; ce sentier lui semblant là plus commode, et peut-être le plus sûr, tant pour la régularité que pour le pavage. Au bout dedix minuteSjilfit halte; mais ce fut en laissant échapper une interjection de désappointement et de colère à l'aspect d'un petit édifice d'un goût tout à fait moderne, entre cour et jardin; un groupe de tilleuls, vestibule pittoresque, en faisait ressortir la blancheur par ses
entrelacemens de feuillage. Il était évident que cette apparition tombait à l'improviste au milieu des calculs du voyageur, et bouleversait la suite de ses idées. Il pirouettait, allait et revenait , sans savoir à quoi se résoudre. L'anneau d'une chaîne se balançait au dessus de sa tête; il n'y toucha pas. Il promena ses réflexions et ses regards dans l'épaisseur des ténèbres, en s'accoudant à la traverse d'une grille élégante prise entre des pilastres dont les chapitaux supportaient des chiens de fonte. Ce n'était pas pour se résigner, mais pour se consulter; car, du geste d'une personne fourvoyée qui comprend sa faute et qui se se donne à tous les diables, il lança contre la terre le reste du cigarre qu'il avait encore à la bouche ; dans le choc , ce tronçon, par le pétillement de ses étincelles, éclaira fort à propos les files d'arbres d'une espèce de boulelevartqui coupait transversalement le chemin. L'espoir de regagner au plutôt par ce nouveau débouché la ruelle qu'il n'avait pas d'abord voulu prendre, fit que, sans délibérer plus long-temps, notre joueur de flûte s'engagea dans ce boulevai t , et dirigea sa marche vers 1. 2.
is MENSONGE.
la hauteur avec un redoublement de célérité.
Enfin, il salua d'un cri de plaisir l'aspect d'un vieux mur qui s'appuyait sur des contreforts chargés de lierres, et dont la vétusté tranchait avec la jeunesse de la muraille si récemment élevée dans le voisinage. Ces deux murs semblaient deux siècles en contact, et les arbres qui dépassaient leurs saillies tenaient également de cette disparate. Là des maronniers de cent ans crispés comme des gladiateurs, déployaient leurs bras musculeux pour étayer un immense dôme de verdure ; ici, des peupliers raugés sur la même ligne, comme les demoiselles d'un pensionnat dont ils avaient la taille à prendre entre les doigts, se balançaient nonchalament au moindre souffle de l'air. Notre voyageur n'eût qu'un sourire de pitié pour ce je ne sais quoi de coquet et de citadin qui caractérisait tous les accessoires de l'habi tation nouvelle.
Le plus morne silence régnait aux alentours; il fouilla dans les végétations grimpantes qui tapissaient l'angle d'un contrefort ; et , discrètement , sans rien hasarder, cherchant toutes les saillies et s'aidant de toutes les dé-
gradations, de proche en proche il atteignit par escalade le couronnement de la solide muraille pour s'y placer à califourchon. De ce point, il se dirigea vers la forte branche d'un maronnier. Le corps de l'arbre convenait d'autant mieux pour cette introduction furtive qu'une série de nœuds s'y développait en guise d'échelons jusqu'à la distance de trois pieds du sol. En un clin d'oeil, l'inconnu se trouva dans le jardin.
Dans le noir pêle-mêle de ce quinconce, nulle clarté ne pénétrait, pas même celle des étoiles. L'aventurier comprit bientôt la nécessité de ne pas s'en fier à ses routines et celle défaire un nouvel apprentissage du lieu. Pour premier chef-d'œuvre, il donna ciu pied contre un obstacle, et le prenant pour le degré d'un escalier qui devait conduire sur une terrasse, il tenta précipitamment de se rattraper à la rampe et se laissa choir tout de son lon^ dans un bassin d'une profondeur médiocre, à la vérité, mais rempli de vase. Quelques volatiles effarouchées par la chute, battirent des ailes et prirent le vol. Cette partie de l'habitation en était maintenant la basse-cour. Il en
Ml NSONGI
ifaercha la porte, simplement close an vcr-
u, cueillit du gazon et des feuilles pour s'es-
erles mains et le visage, et, trop préoccupé
rojet qu'il avaitdansla tclepourse gronder
temps à propos de cette mésaventure, il
(•brouilla d'un labyrinthe d'allées, avec
précautions inouïes, se souciant peu d'in-
orier à ses dépens chaque destination du
in.
Au détour du quinconce, ses yeux furent
opes d'un éclat de lumière et ses oreilles
n bruit de voix. Voix et lumière partaient
ne fenêtre en ce moment ouverte, au rez-
- chaussée d'un corps- de- logis dont la
de et les cheminées se détachaient avec
i'Lir sur le clair- obscur du firmament.
s de loup, en organisant sa flûte, et en
dit de la surprise qu'il préparait à son
c, notre aventurier vint se glisser derrière
statue qui se trouvait sur la limite des
nnemens lumineux; mais , comme il se
)osait d'entamer la sérénade, ses bras re-
bèrent.
,a vive clarté d'une lampe à la Carcel, dallée sur un petit guéridon , mettait en
LA SERENADE. 2r
relief la physionomie doucement sérieus' d'une jeune fille, au teint de créole, trè actionnée dans ce moment à sa lecture, tandis que vers le premier plan, tout-à-far au niveau de la fenêtre et plongée dans un grand fauteuil , une femme dont la silhouette trahissait une longue expérience de la douleur dans une constitution nerveuse et maladive, se livrait, sans écouter l'enfant , à la satisfaction de la contempler. Entre ces deux figures, où l'on croyait deviner au premier abord une de ces furtives analogies dont la réflexion n'a jamais la certitude au même degré que l'instinct, venait se poser comme contraste, la tête bronzée d'une jolie négresse endormie sur un tricot, agitant ses aiguilles sans parvenir à les rejoindre , et luttant avec un zèle digne d'un meilleur succès contre le sommeil qui la balançait sur son ouvrage.
A la vue de ce tableau , notre voyageur se graLta l'oreille et rengaina sa flûte , puis ayant tortillé ses moustaches pour réfléchir à ce que cette rencontre lui présentait d'imprévu , d'un geste rapide il se toucha le iront, comme
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b'il se tut dit a lili-inème: — Ma tête s'y perd, et je ne sais ce que cela signifie !
Cependant l'examen des lieux lui confirmait qu'il n'avait pas dû se fourvoyer. Son étonnement;, son maintien décelaient la plus étrange incertitude.
Le timbre d'une pendule résonna.
— Trois heures ! dit la malade avec une voix émue.
— En vérité? s'écria la lectrice.
— Pose ton livre sur le guéridon , mon enfant. Depuis longtemps je ne t'écoute plus. Je suis inquiète.
— Eh, mon Dieu ! bonne amie , serait-ce pour nous , ou pour mon oncle?... 11 ne faut pas se faire des idées ! Vous savez bien que je ne suis pas poltronne , et que César est avec son maître. César est un bon chien , un brave défenseur; et , pour ma part, depuis que je m'exerce à défendre nos cerisiers contre le braconnage des moineaux , je vous certifie que de tous points je suis une vaillante fille. Mon oncle n'est pas en retard., et nous sommes auprès de vous, Marthe et moi. Que pouvezvous craindre?
— Je crains raille choses, Thérèse! Je no puis m'expliquer ; mais j'ai le pressentiment que la France nous sera funeste. Hélas , mou enfant ! je ne trouverai jamais le repos de l'esprit , et chaque jour l'espoir de la santé m'abandonne. Cette solitude enfante des visions qui m'allarment; le calme me détruit et me brûle. Dans un cachot, on entend quelquefois les bruits du monde ; ici, rien ! Dès que Raymond s'éloigne un instant, j'ai la fièvre,
— Tenez, bonne tante, il y a de la faute de mon oncle. A votre place, je lui en ferais la remarque. Lorsque mon oncle doit sortir, je ne sais pas comment il s'arrange ; mais , chaque lois, c'est à la nuit tombante. Je ne trouve pas moi-même cela prudent.
Il se fit un silence.
— Marthe , dit la dame avec douceur en cherchant à solliciter l'attention de la négresse, donnez donc un léger tour à la crémaillère de la lampe.
— Marthe dort, ma tante; mais je puis le faire à sa place. Est-ce que cette clarté vous fatigue les yeux ?
— Non , Thérèse ! mais , pour Dieu , ne
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hasarde plus de pareilles remarques en présence de cette fille ! Toute innocente que je la crois, je tremble qu'elle ne prenne un mot en mauvaise part, et ne nous compromette par des suppositions.
— Vous m'effrayez, bonne amie!
— Un de ces jours, je te dirai pourquoi.
— Oh, ma tante! Vous avez, des secrets pour votre nièce! Quand mériterai -je votre confiance?
— Crois-moi , Thérèse ! le bonheur est d'ignorer. Prie Dieu de me fermer à jamais la bouche. On n'entre que trop -tôt dans les douleurs de la vie !
La jolie créole se précipita sur le sein de sa tante, et toutes deux, avec des sanglots,se prodiguèrent les plus tendres embrassemens.
L'invisible témoin de cette petite scène de famille, tourmenté par mille pensées contradictoires, parut enfin se réveiller et comprendre l'impossibilité de rester un moment de plus dans cet endroit, sans se rendre coupable d'une indiscrétion grave. Il rétrograda ; mais ce fut à regret, et comme en s'attestant, à chaque nouvelle confrontation des objets qui
lui tombaient sous la main, que ce jardin devait être le terme réel de sa destination.
Pour rassembler tous les élémens d'une certitude qui l'obsédait en dépit de lui-même, il se dirigea d'un pas rapide vers les degrés d'une terrasse dont la plate-forme atteignait l'élévation du mur d'enceinte. Il trouva la terrasse, il en compta les vingt cinq degrés. Cette terrasse, qui s'élevait à quelque distance de la basse - cour , devait longer le corps de logis principal et se terminer par une sorte de tourelle placée en vedette sur les environs; vestige d'architecture militaire que les antiquaires de la Bresse regardent comme un sûr témoignage de l'occupation de cette contrée par les Sarrasins avant les victoires de Charles Martel. Chaque chose confirma les prévisions de notre aventurier; la balustrade de fer placée en guise de garde-fou du côté de la campagne ; la double rangée de tilleuls qui se rendait vers la tourelle: et cette tourelle même, dont les rudimens formaient la base et le décors d'un joli pavillon. Sauf le boulevard extérieur, chemin vicinal, dont les arbres, frêles et petits, attestaient la création
-!(i MENSONGE
toute récente , les plus légers détails de cette propriété se plaçaient en quelque sorte à la volonté du voyageur, et sous sa main. Sa contrariété croissait avec son impatience : il ne savait à quoi se résoudre.
Cette hésitation durait encore , lorsqu'il aperçut au point culminant d'un sentier, dans les replis de la campagne, deux lueurs qui marchaient de front en se balançant, et qui tournaient parfois l'une autour de l'autre. C'était sans doute quelque chien qui portait avec sa gueule des lanternes au bout d'un bâton. Les évolutions de l'éclaireur disaient assez qu'on le suivait du plus près possible. A diverses reprises les lanternesdisparurentdans les inégalités du terrain; puis, tout à coup, elles se montrèrent à l'escarpement du boulevard. Deux hommes se dressèrent à la suite du chien, qui semblait impatient de reprendre sa course. Jaloux de mettre à profit cette bonne occasion , l'inconnu , retrouvant à la fois sa présence d'esprit et son agilité, rencontra d'inspiration la cage d'un escalier qui se dévidait en spirale dans le massif de la terrasse, lit rouler en deux temps les verrous
dune porte engagée dans les flancs de la muraille au dessous même du pavillon , et se précipita vers les inconnus en leur criant de s'arrêter.
D'un bond, lechien abandonnant ses fallots, se rua sur notre homme et le renversa. La lutte ne pouvait être longue dans ce choc inattendu. Les étrangers , en s'efforçant de chasser avec des cris l'animal qui mettait son adversaire en lambeaux , saisirent au collet le malencontreux voyageur. Celui-ci , malgré l'étourdissement de sa chute , déployait une force inconcevable pour les repousser. Un croc enjambe retendit définitivement sur la route , et les nouveaux venus lui portèrent leurs fallots au visage.
— C'est un voleur! disait le plus jeune.
— C'est un espion ! répondait l'autre en lui plaçant un genou sur la gorge.
Et le chien, ardent à la curée, brodant sur le tout, saissisait avec fureur des parcelles de vétemcns dont il se débarrassait aussitôt pour tenter de nouvelles évolutions autour de sa proie.
— Je brûle votre chien, si vous ne le re~
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tenez! dit enfin l'homme abaiiu d'une voix faussée par la colère.
Et ses pistolets qu'il mit eu évidence éloignèrent les deux assaillans.
— ISous serons à deux de jeu, répartit le plus âgé de ses adversaires. — A moi, Delabergc! dit-il à son compagnon ; et que ce drôle ne pense pas nous échapper.
Tous deux, le pistolet au poing, retournèrent à la charge contre leur homme qui venait de se redresser et de se réfugier vers la muraille pour s'adosser et pour faire Iront à ses assaillans.
Mais lorsqu'il se vit sur le point d'être cerné de toules parts, et de ne savoir à qui tenir tête, il jeta ses pistolets et se croisa les mains sur la poitrine.
Le chien flairait les armes.
— Ah,cà! Messieurs, s'écria notre aventurier d'une voix forte , vous avez la mine d'honnêtes gens. Je ne pense pas que votre intention soit de m'égorger, sans que je puisse me reconnaître. On s'explique , de par tous les diables!
Le jeune homme qui venait de recevoir Je
n nom de Delaberge, intervint, et, dirigeant a la fois le bout de son pistolet et la clarté de sa lanterne sur les pistolets tombés à terre:
— M. Raymond, dit-il, gardons-nous bien de le maltraiter puisqu'il se désarme.
— Qui sait ? cria brusquement le second. Ce rusé coquin n'est peut-être pas le seul de sa bande. — Tu sors de là ? demanda-t-il à l'inconnu en lui désignant la porte ouverte au bas de la tourelle.
— J'en sors?... Mais s'il] vous plaisait de mettre un peu de politesse dans vos paroles —
— Et pourrais-tu nous dire dans quel but tu t'es permis de violer mon domicile?
— Dans quel but?
— Oui.
— Ma foi, c'est dans le but le plus innocent du monde, où il n'y a plus d'innocence. Dans le but, messieurs, de donner une sérénade. Mais cette justification vous a l'air d'une méchante plaisanterie, n'est-ce pas ?... J'en puis donner cependant la preuve.
Il se fouilla vivement des pieds à la tête.
— Ah, le maudit animal de chien ! s'écriat— 'il; vous verrez qu'il aura massacré ma flûte!
50 MENSOHG1
Et, s'emparant avec brusquerie de la lanterne du jeune homme, il courut de droite à gauche, et ramassa les fragmens de sa flûte à travers la boue du grand chemin.
L'ami de M. Raymond prit ce temps pour dire quelques mots à voix basse.
— Non, non ! répondit M. Raymond, ne croyez pas que je le lâche comme cela ! Je prétends bien tenir de sa bouche, avant de lui rendre la liberté (si toutefois je la lui rends) des aveux de meilleur aloi queces quolibets d'un bel esprit échappé du bagne, ou ces impertinences de railleur dont je ne me paye pas. Ceci, mon cher Etienne, est de la plus haute importance pour moi; je ne sors pas ainsi démon caractère sans raison majeure; et , si vous m'aimez , vous laisserez-là vos charitables maximes pour me donner un coup (•2 main.
L'aventurier revint sur ses pas.
— Vous êtes bouillant, monsieur; et, plus jeune que vous, votre ami se montre, je crois, plus raisonnable. Vous recevez une leçon qu'une autre leçon pourra suivre. Vos procédés dans cet interrogatoire de grand chemin
me donneraient presque la fantaisie de ne pas vous répondre, si je n'avais l'espoir de vous retrouver tôt ou tard!... Ah, vous demeurez ici !.... J'en prendrai note.
Raymond répliqua du ton de l'ironie la plus amère ;
— Eh. mon cher ami ! lorsque l'on s'amuse à proposer un duel , il faut porter autre chose que l'uniforme d'un bandit ! Regarde- toi.
— Cordieu! J'avoue que je suis assez mal équipé. Mais, indépendamment de mes gaucheries , votre misérable chien compte pour sa bonne part dans ce désordre. — Dites-moi ! Pour dresser ainsi des animaux à dévorer des hommes, est-ce que vous fabriquez de la fausse monnaie dans votre caverne?... On a singulièrement peur, monsieur, quand on n'a pas plus de pitié. Tant de violence et de fureur indiquent un homme qui se cache. Mais votre excuse est dans votre effroi, et je comprends que vous refusiez un duel.
— Est-ce que nous n'en finirons pas avec cegredin? cria Raymond avec emportement.
— Pardon ! reprit Delaberge. Mais si , comme je me plais à le supposer encore, mon-
sieur porte un de ces noms que l'on puisse avouer tout haut , et qui justifie l'aplomb avec lequel il semble biaver les inconvéniens de cette rencontre , peut-être devrait-il à l'embarras où nous nous trouvons à son égard, et par sa faute , de se nommer nettement et franchement ? Dans toutes les éventualités, il faudra bien en finir par là.
— Bien, jeune homme! et l'on fera quelque chose de vous. Va pour mon nom!.. Mais que votre ami sache bien qu'en me tenant à sa discrétion de la sorte, il s'engage à se remettre
à la mienne, dès que je le voudrai Lorsque
l'on donne son nom de vive force, les choses ne peuvent en rester là. Je ne me consolerais pas d'avoir été mis au pied du mur par un poltron.
— Que de verbiage ! s'écria Raymond en frappant du pied.
— Je me nomme Théodore Léonard, exlieutenant du génie.
— Et vous demeurez ?
— En plein vent, pour le quart d'heure ! puisque cette maison, où j'espérais surprendre ma famille à mon retour d'Italie, est occupée
(du moins je le suppose) par ce monsieur qui me fait un crime de la manière dont son chien vient de me servir de valet de chambre.
— Vous êtes allié à la famille de M. Dutercy? demanda Raymond.
— C'est mon plus grand tort dans cette circonstance; et, du profond de mon cœur, je fais des vœux pour que la peste étouffe mon très cher beau-frère qui ne m'a pas averti de ses déménagemens. C'est égal ! s'il est au diable et s'y trouve bien, qu'il y reste! Moi, quand je devrais faire le pied de grue pendant huit jours de suite sur le boulevard, soyez certain, monsieur, de me trouver ici de planton pour vous présenter mes respects , comme je le dois.
— Mais ceci change la thèse , monsieur ; que ne vous expliquiez-vous tout d'abord?
— Avec votre chien , ou avec vous ?
— Les apparences, convenez-en, ne vous étaient pas favorables.
— Un homme de cœur ne débute jamais par assommer les gens. Ce n'est pas de cette manière et dans ce lieu, qu« je puis accepter vos réparations. Vous apprendrez à regarder
-i UlNSONGi:
aux apparences. Je ne crie pas , moi lie rie frappe pas du pied; je garde quelque retenue, alors que vous perdez la tête. Maintenant que vous n'ignorez peut - être plus qui je suis, sachez moi gré , monsieur , de ne pas vous poussera bout sur le champ ; mais il y a des femmes qui vous attendent, et que je ne veux pas alarmer.
— Etes- vous sincère dans cette retenue?
— Sincère?.. Et pourquoi pas? Je ne me suis pas rendu prisonnier, j'imagine !
— On n'est pas toujours libre de se rendre ; et vous avez peut-être appris dans le génie la manière d'ajourner la bataille dès que vous la sentiez perdue. Qui m'assurera, monsieur de la sérénade , que vous êtes ce que vous prétendez être ?
— Rien ! si l'un de vous deux ne comprend pas le langage de la franchise.
— Eh, monsieur ! ce style est à la portée du premier venu, et vous y revenez beaucoup trop pour ne pas continuer à m'être suspect. La conviction qui commençait a rne parler à l'oreille serait à présent de la crédulité. Mais
LA SERENADE. ô'ô
brisons là ! d'autant que nous sommes à trois pas de la maison de M. Dutercy.
Léonard suivit l'indication de son interlocuteur et s'écria :
— Quoi ! cette maison neuve. . .
— Oui, monsieur!... Et comme il ne faut pas que vous doutiez de ma parole , en attendant que je reçoive de vos nouvelles, vous daignerez permettre que nous vous servions jusquelà d'escorte.
— C'est dans l'intention, n'est-ce-pas, de vérifier si j'y vais réellement?
— Les suppositions sont tout-à-fait libres , monsieur; et, plus juste que vous, je me résigne à l'inconvénient des apparences.
— A merveille! et, par dessus tout, au revoir!.... Ne trouvez-vous pas, messieurs, qu'il n'y a que la France pour nouer des relations avec tant de rapidité.
— Cela dépend!.... Vous ne donniez donc pas de sérénades en Italie ?
— Ah , monsieur ! maintenant je serais au désespoir de ne pas faire plus ample connaissance avec vous. La partie devient curieuse!
1! sci j bon de savoir celui des deux qui renard des points à L'autre.
Léonard cul les honneurs du pas dans cette conduite où son adversaire affectait une déférence railleuse, tandis que le lieutenant s'attachait à couvrir d'une légèreté d'emprunt le désavantage de sa position. Bien qu'il ne songeât nullement à s'échapper, le contact de ces messieurs lui fesait ressentir le tourment de l'avanie que l'on doit éprouver dans la sensation des poucettes. Si la chance de les culbuter se fut convenablement offerte, il en aurait profité de tout son cœur-, mais César, qui rôdait autour de lui, n'était pas le moins à craindre de ses gardiens. Il le comprit, et se mit à siffler entre ses dents par manière de contenance.
Arrivé devant la grille de la maison neuve, son irritation secrète se trahit par la violente secousse de la cloche qui réveilla des concerts d'aboyemens dans les alentours.
Une fenêtre s'ouvrit.
— Qui va là? dit une douce voix, de femme.
— C'est un ami, ma chère Pauline ! crin le prisonnier.
— C'est la voix de mon frère ! c est Léonard ! cria la petite voix comme si le feu prenait à la maison. — Dutercy, lève toi vite !... Prends mes pantouffles , ou je vais aller à ta place.
— Du tout, du tout ! reprit une voix d'homme. Quand je te disais , Pauline , de ne pas
laisser aller nos domestiques à cette noce
La belle maison que celle où les maîtres font la besogne de leurs gens.
— Quel homme pour avoir toujours à redire ! lui répondit-on.
Et la fenêtre se referma.
— L'identité est-elle reconnue ? demanda Léonard.
Le jeune homme prit la parole :
— Demain, lieutenant, j'aurai l'honneur de vous rapporter vos deux pistolets.
— J'aurai l'honneur de les attendre, M. Delaberge. La question n'est pas changée!.. Je reste votre prisonnier sur parole.
.Il wiv,|.
(£n J:u mille.
Les disparates de goûts et de caractères, dans l'état conjugal, éclatent souvent dès le lendemain même du mariage, ne fût-ce que sur la cuisine, qui n'est pas de deux espèces dans les petits ménagea ; puis sur la parure, sur les fréquentations , la tendre éyouae ▼eut introduire et fréquenter certain* nabi tués et parens qu'elle dit très honneie* vrais amis du commerce et de la charte ; l'époux n'a pas foi à leurs reliques. Bref, ou ne va guère à la quinzaine sans découvrir de part et d'autre des gonts et des habitudes incompatibles. On tr*uvu prompleinetit du mécompte en bonheur de ménage, et l'illusion est dissipée du moment qu'elle va en déclinant.
Cu. FOURIER
— Pauline, prends garde! Ne me saute pas au cou!... Tu peux voir, mon enfant, que je ne suis pas à toucher avec des pincettes.
— Oh ! ce pauvre Léonard! Dans quel état il a les mains et le visage 1 — Georges, arrive donc ! — Il aura l'ait une chute ! — Tu n'as pas de contusion, de fracture ? . . Tu souffres de quelque part , ne vas pas nous le taire !
— Je ne souffre, mes bons amis , que d'une faim vraiment dévorante.
— Ah, tant mieux! ....Mais le malheur s'en mêle! Nous n'avons rien qu'une méchante
moitié de poulet!... Que faire? — Georges ! en un clin-d'œil , on peut lui préparer un souper sans façon ; des œufs au miroir , un couple de côtelettes...
— Le poulet suffit ; je l'arroserai d'une bouteille de vin. Mais commençons par jeter à bas ces guenilles.
— Il a raison ! — Voici mon petit meuble de toilette; du savon, des éponges fines, tout l'attirail. — Comme il est bruni !.. Ce sont les voyages qui font cela. — Georges!... aide moi vite à le déshabiller ! Prépare la table , donne ta robe de chambre , cours à la cave , ranime le feu !.. Mais dégourdis-toi donc ! et, surtout, dis lui quelque chose. Est-ce que tu n'es pas content de le revoir , ce bon Léonard?
— Celte bêtise!.. Tu me permettras de me réveiller , peut-être?.... Un rien m'ahurit; je rêvais , j'étais à cent lieues. C'est une bombe qui crève au milieu de mon sommeil. — Saistu, Léonard, que de rentier en France, cela pourrait bien n'être pas fort prudent de ta part ?
— Que veux- tu, Georges ?.. Ma sœur et toi
MENSONOf;.
mu, s nu- faisiez faute, et je mourais d'ennui; !<• me risque.
— Je t'aurais conseillé de patienter encore un ou deux trimestres.
— Comme c'est aimable ce que tu lui dis la!... Te voilà bien en peine; nous le cacherons, nous ferons courir le bruit qu'il se trouve au Raire ou en Sibérie. S'il ne faut que tromper le gouvernement, on aura Dieu lui-même pour complice.
— Et nos domestiques ?
— Nous les mettrons à la porte.
— Et nos voisins ?
— On leur confie le secret.
— Voilà de tes idées! Apeinelesconnais-tu!
— Les honnêtes gens se devinent. Demain, j'irai trouver Thérèse, ma petite créole, ma jolie Thérèse ! et je la prierai de présenter nos remercimens à son oncle. — C'est lui , mon frère , qui t'a conduit jusqu'à notre grille ? Vous avez dû causer?. . . Dis moi ? Je ne crois pas me tromper!.... Ce M. Raymond doit être un homme aimable ?
— Des plus aimables ^ Pauline; je t'en
Ei\ FAMILLE. il
réponds... Nous avons déjà noué des relations ensemble.
— Tu vois , Georges !
— Et je compte, pas plus tard que demain, lui rendre convenablement ses politesses.
— Le croirais-tu , mon frère?... Georges a la manie de ne frayer avec personne. Il a toujours peur d'en être pour ses avances. Thérèse et moi, nous n'avons eu jusqu'à ce jour que des rendez -vous à la dérobée, comme des amoureux.
— Ta sœur , Léonard , est toujours folle à son ordinaire. M. Raymond est un homme froid , il a le col raide et se tient sur le qui vive. Je le crois noble. On dirait qu'il porte tous ses ayeux sur la tète, et qu'il a peur de les renverser. Peut-être a - 1 - il des sourires pour les femmes ! il faut en croire Pauline à cet égard ; mais, pour aller à lui, j'attendrai qu'il fasse la moitié du chemin; et,, si nous jettions nos secrets à sa tête, il pourrait prendre cela pour une politique de la curiosité qui vise à la pareille. Après tout, Léonard , sans bouleverser la maison , non plus que notre train de vie , ce qui n'est bon à rien
t* MENSONGE.
qu à faire jaser , je me plais a croire que ton retour ne réveillera pas d'inconvéniens. Gardons notre monde , n'allons pas nous brûler à la lumière , et restons dans nos allures de tous les jours. Quinze mois sont tout un siècle en France, et la politique a ses prescriptions. Le temps a passé sur les événemens du cloître St-Méry. Le gouvernement qui n'a que trop puni , doit trouver son intérêt au pardon.
— Te moques-tu de moi avec ton pardon ?
— Franchement , Léonard, voyons! est-ce (jue si l'on t'offrait de le laisser tranquille? . .
— On se gardera bien de me l'offrir, et je /ne garderais bien d'accepter cette offre. J'aimerais mieux passer devant une commission militaire.
— Et quoi ! pour être simplement tranquille? . .
— Tu me fais bouillir! On dirait en vérité que tu ne sens pas la portée des mots. Non , non, Georges! entr'eux et moi il se trouve un abîme, et cet abîme ne peut se combler qu'avec des coups de fusils. Toutes les fois que j'y regarde , j'y vois le corps de mon père. Je ne mendierai pas l'avanie delà grâce
et je regarderais comme mon ennemi mortel celui qui voudrait me ployer jusque-là. Les fossés de Grenoble fument encore d'une explosion dont tous les Bourbons me doivent compte ! Je resterai fidèle au cri du sang. Ni transaction ! ni tolérance ! Les partis graciés abdiquent, et l'on est rayé du champ de bataille dès que Ton capitule.
— Les gouvernemens ne sont pas toujours de cet avis.
— C'est leur sottise ! mais laissons cela.
Léonard passa la main à son front.
Pauline et son mari se regardèrent tristement et à la dérobée.
Léonard revint à lui et continua :
— Cent fois en Italie, je me suis reproché d'avoir suivi vos conseils; s'exiler, c'est se dénoncer. Tout récemment, à Naples, un ami du secrétaire de la légation française m'affirmait une circonstance assez invraisemblable , mais qui m'a fait rêver 5 c'est que la police n'avait jamais su le premier mot de ma participation aux événemens du 6 juin, et que, par conséquent , son silence n'était pas un piège. Celte
conviction, il i;i tenait de Montel, un de nos anciens camarade du lycée.
— Qu'il avait vu sans doute à Paris, mon i 1ère ?
— Oui , Pauline. Un désir confus me pressait de vérifier les choses ; le besoin mieux compris de vous voir m'a décide. A tout hazard, j'ai sur moi des passeports visés par le consul de Sardaigne, sous le nom d'un Italien. Si le fait est vrai, je reste; s'il est faux, je verrai.
— Pourquoi Montel n'aurait-il pas dit vrai, mon frère ?
— Ab, ça! mesbons amis, vous me parliez d'un poulet tout à l'heure. Je ne vous tiens pas quittes.
— Va, ma femme. Tu sais où cela se trouve.
— Et maintenant, mauvaise tête, est-ce que l'on n'embrasse pas sa petite sœur?
— Cent fois plutôt qu'une., ma chérie ! et sur tes joues brillantes, et sur tes grands yeux bleus , et sur ton beau front! car, je je le vois bien, tu seras toujours l'attrayante personne dont je me montrais si fier lorsque je te promenais sous les allées de la place <l. Bellecour, et que j'y bravais à dessein les res-
senliniens de deux ou trois Lyonnaises qui te prenaient pour une de mes conquêtes. Mais, mon enfant, sois humaine autant que je te trouve jolie. Sais-tu qu'à Lyon, ayant appris votre casernement à St. -Maurice par l'associé deDutercy, je n'ai pas seulement pris le temps de manger un morceau? Vite, à cheval! malgré l'orage,, et par des chemins d'enfer. En vérité, je ne me comprends pas de me tenir encore debout! Je compte bien me laisser tomber sur le poulet.
— Je cours et je reviens, mon frère ! Ne t'impatiente pas.
— Ah ça! comment vont les affaires, Dulercy ?
— Les miennes ou celles de la France?
— Je parle au négociant.
— C'est autre cho3e! assez bien. Mais, entre nous , Léonard , les ouvriers conservent des prétentions ridicules. Ils demandent je ne sais quoi!... quelque chose de mieux que la révolution de juillet. Ils sont inouis ! etMontel m'engage, par ses lettres, à ne pas compromettre mes capitaux dans l'industrie manufacturière. Mon tel est à la source des bonnes
W MENSON(ii:.
nouvelles et pourrait avoir raison. On parle de réunions, de partis qui veulent en venir aux mains. Les réfugiés ont la tete chaude, et on les travaille. Cela m'occupe.
— Est-ce pour filer entre deux eaux, que tu as renoué avec Montel ?
— C'est lui qui a renoué avec moi. Je l'ai trouvé face à face dans une affaire assez chaude : pour une élection. Il n'est pas de notre bord., mais ce n'est pas un sot.
— Est-ce que tu as un bord ?
— Tiens , si j'ai un bord ! Cette question ! fout le monde a un bord,
— A la bonne heure, et je ne dis plus rien. Et vous vous êtes revus sans rancune ?
— Comme je te le disais, c'est lui qui m'a recherché. Il m'a parlé de toi, des raisons présumées de ton absence. Je n'ai dit ni oui ni non. Il est en bonne posture; il s'intrigue, il s'agite. lise mêle, je crois, d'agiotage. Dans le fond, je l'aime beaucoup plus que je ne voudrais , et je le vois avec trop de satisfaction pour ne pas le craindre. Cet homme prend de l'empire quoi qu'on en ait; et puis, je ne sais pourquoi , on se souvient toujours avec
plaisir du temps où Ton n'avait pas de mœurs ! Montel en est resté là. J'aurais voulu prendre sur moi de lui fermer ma porte. Il ne m'a pas compris , et nul détour n'a pu nous mener là. C'est, du reste, la seule exception dansmes connaissances des anciens jours, et, quoique unique, je me la reproche. En ce moment il esta Paris, et m'écrit des folies sans nombre. Montel est un composé de bien et de mal ; il affecte de ne pas avoir de principes , et de s'en tenir à ce qui re'ussit. Mais , dans la réalité, il est serviable et n'aime rien tant que de se rendre utile. Suivant lui, cela bénéficie toujours. Je lui trouve par momens des prétentions insupporlabes à la scélératesse.
— S'il a des prétentions, il parviendra.
— Je le veux bien ; mais auprès de qui l
— Dis moi, Georges! vous vivez, ce me semble, en ours. Pauline, en particulier, ne bouge pas de cette maison de campagne.
Dans le peu que m'a dit ton associé , je crois avoir saisi quelque chose de semblable.
— Pauline se plait ici !
— Ne serais-tu pas jaloux?
— Jaloux, non' mais je suis timide . C'est