‹ Mensonge (volume 2)Chapitre 2 sur 10 · MEN90NG · texte numérisé non relu

MEN90NG

l'expérience. Quand <>n a vécu, l'on a peur. Ma jeunesse a fait «les sottises pour la leçon de mon âge mûr. Beaucoup de folies rendent sage. A présent, j'aime la retraite et je crains le bruit. En vieillissant , on se fait une morale. Dans le ménage , Léonard, mon avis est qu'il faut pousser les \erroux, se bien garder de répondre à tous ceux qui frappent, et faire son triage par le trou de la serrure; autrement, se serait une procession éternelle. Tous les gens, me diras-tu, ne visent pas à mettre leur tête sous notre bonnet de nuit; quelquesuns même y renoncent ; mais la majorité s'installe à notre table, et je ne me suis pas marié pour tenir une auberge. Moins on a de visiteurs, plus on y voit clair.

— Tu crois ?

— Certainement.

— Vas toujours.

— D'ailleurs, Pauline est une enfant et s'amuse à peu de frais.

— A propos d'enfant , quand serais-je parrain ?

— Ma foi, ta sœur me désole.

— Fat !

— C'est ce que nie dit Pauline quand elle veut me taire enrager. Si j'étais indiscret, il me serait facile de te répondre.

— Réponds ! Le mystère est souvent une sottise. Dis, toi, Dutercy, que c'est par les secrets du mari que l'on abrège la résistance des femmes.

— Ah , messieurs , je vous surprends à parler de femmes! C'est donc toujours le premier mot des hommes quand ils se rencontrent après une longue absence ? — Fautil te découper les morceaux, mon frère? Raconte-moi tes amours en Italie.

— Tu me condamnes à manger sans boire , Pauline!

— Cette fois, Georges, c'est ta spécialité. Prends cette lumière, mon bon ami.

— Que de tracas je vous donne!

— Tu veux rire , Léonard ! Qui tourmenterait-on, si l'on ne tourmentait ceux que l'on aime?... Demande à Pauline.

— Réponds au reproche, mon enfant.

— Qu'est-ce que c'est, Léonard ?... Je n'ai pas écouté ce queGeorges disait en s'éloignant.

— Il t'accuse d'être un petit démon.

— Ali! c'est que pour remuer Georges, il faut la croix et la bannière. Mon cher mari n'a pas d'élan.

— Et tu cherches à lui communiquer le tien?

— Je suis de ma famille! il faut employer son activité.

— Ton sourire est triste, pauvre sœur... A quoi passes-tu le temps dans cette campagne?

— A rien, à faire des projets, à regretter la ville. Georges n'entend pas de cette oreille. Quand je l'ai connu , je ne lui soupçonnais pas ces répugnances. Il tourne la difficulté si je la soulève, et nous passons la vie à nous parler sans nous répondre. Il prétend que je le mène, pour cacher qu'il me rive à petit bruit des menottes. Pour moi, les saisons marchent du même pas ; l'été sans connaître le dehors, l'hiver sans bals. Je ne vois plus mes anciennes amies que de loin en loin , dans les grandes occasions. Georges a certainement le projet d'enfermer ma vie dans l'horizon de son idée favorite ; il m'y rétrécit de jour en jour. Par exemple, il s'est passionné pour les fleurs, les cailloux, les animaux rares;

et nous avons une serre, des oiseaux remplis de foin, des papillons crucifiés avec des épingles, un petit cabinet de minéralogie. Il me fait convenir que c'est fort beau , et nous voyageons dans l'univers , les pieds sur les chenets. C'est une existence exemplaire et mortelle. Je sens que je deviens nerveuse. Sans Thérèse, je serais morte. J'ai tout ce que je demande à Georges , mais il n'est pas si sot que de me laisser dire tout ce que je veux. Les petits goûts, il les prévient; toutes les coquetteries, il les satisfait; ma prison est un vrai bijou, mais nous ne voyons ame qui vive, et je sens à travers tout cela que le monde effarouche mon mari ! Dès que j'entame ce chapitre, il se dit malade. Je n'ai qu'à m'émanciper pour le mettre à l'article de la mort ; il ne me permettra de sortir qu'en deuil. A quoi sert, Léonard, de se donner des diamans dans un cloître?. .. Les diamans ont besoin d'être vus . Tiens, mon frère ! je donnerais cette maison que j'ai voulue , ces diamans qui valent des prix fous, et cette perspective de calme éternel que tant d'autres regarderaient comme le comble de la satisfaction, pour deux mois de

• M! NSONGE

nos anciennes vacances, lorsque nous Taisions enrager mon oncle, et que ce brave homme noussouriait;lorsquenous étions les boute-entrain de ces gaies réunions que l'âme ouverte et généreuse de notre bonne mère savait si bien fixer tout autour d'elle. Ici, je crois respirer par tous les pores l'air pur, mais si monotone, que je respirais au couvent pendant la récréation, avant les devoirs. Georges me ramène en classe. Toute la différence que jYvois, c'est que je ne suis plus demoiselle.

— C'est une différence , ma soeur.

— Je ne sais pas. Venx-tu que je te dise ! Mon bonheur m'ennuie, je voudrais une révolution.

— Et si je te l'amenais, cette révolution?

— Toi0

— — Moi ! — Voyons, pourquoi ne profileraistu pas de ma présence pour tirer Georges de ce svstème d'engourdissement dans lequel vos articulations se rouillent et votre sang se lige? Les bons ménages, Pauline, si toutefois il en existe de bons, doivent être ceux où, dès les premiers jours, la femme s'empare habilement du sceptre. Elle en bannit cette odeur de

chiffres, celte révoltante préoccupation d'intérêt dont la plupart de nos maisons bourgeoises sont infectées, et qui ne laisse de place à rien de grand. Conquérantes en amour, comment se fait-il que la municipalité vous désarme?... Dans toute alliance, il faut subir le ton ou le donner. La femme, en commandant, peut élever l'homme ; l'homme , quand il se pose en maître, avilit la femme. Lorsqueje t'ai mariée, je le savais supérieure à Dutercy. J'espérais que cette supériorité lui marquerait sa place dans le monde. Ce que tu m'apprends m'étonne. S'il ne te faut qu'un point d'appui, je suis prêt à te faire la courte-échelle. Entre nous, il vaut mieux que cela vienne d'un frère que d*un ami ; mais , lot ou tard, il faut que cela vienne. Ilest contre nature qu'une femme soit aux genoux, d'un homme, et c'est s'agenouiller que de renoncer à sa part dans l'exercice commun du pouvoir. Partout où je vois un esclave, j'ai le pressentiment de la révolte.

— Pas un. mot de plus, Léonard !... J'entends mon mari; nous reprendrons cet entretien.

— Quand tu voudras ! ... Le pacte est signé ,

S4 MKNSO.NGi:

— Tu t'engages donc, mon frère, à ne plus quitter la France?

— Ah, ma femme, obtiens cela de Léonard ! ce serait une belle victoire que de le brouiller avec la politique.

— Ma|foi, Georges, si la police le permet, c'est entre nous à la vie et à la mort. Mais tout est conditionnel, la politique et moi, suivant toutes les probabilités, nous aurons encore maille à partir ensemble. Elle n'est pas convertie, ni moi non plus ; et les enjeux couvrent le tapis. La politique a tous les rois ; j'attends les as. — Ah ça , voici tout ce qu'il me faut, et vous avez besoin de sommeil !.., Sans façon, indiquez-moi ma résidence.

— Eh bien! laissons Pauline ici. Je vais t'installer dans ta chambre. — Prends ainsi que moi cette table par un bout.

— Adieu, sœur!... Tu rêves?

— Moi! point du tout!... Je songeais... — Frère ! dès que vous ne dormirez plus, un bon coup de sonnette, n'esi-ce pas ?... INos gens sont de noce ; vous me prendrez bien pour camériste ?

— ...Georges, lais-moi le plaisir de pousser

EN FAMILLE. 5o

la porte; il ne faut pas que ma sœur m'entende.

— La porte est fermée.

— Peux-tu rne servir de témoin pour un

duel?

— Tu m'effraies, Léonard !

— Oui ou non?

— Oui, sans aucun doute.

— Très bien. — Rejoins Pauline, et qu'elle ne prenne pas le moindre soupçon. Tu sauras le reste demain.

UENSONUE.

Ces implications.

Le duel est une nécessité? Oui sans

taule, comme la guillotine ou autre belle chose : mais ce sont-là de ces nécessités qui m' -"nt pas nécessaires.

Cn. DAIN.

Sur les dix heures du matin, Léonard , après avoir repoussé de droite à gauche les persiennes de sa chambre, se mit, en fumant un cigarre, à faire l'examen des environs. Sa vue s'arrêta sur l'intérieur du jardin. Tout était nouveau pour lui dans cette propriété, dont l'aspect , quelques heures auparavant , l'avait scandalisé comme un outrage à ses souvenirs d'enfance. Cette impression ne durait plus; il rendit justice au goût d'une foule de dispositions ou la volonté de Pauline, était manifeste. Devant lui , bordée par une allée de tilleuls en demi-cercle, un joli parterre, véritable évenlail de fleurs, dé-

ployait ses lames élincelanles dont un perron à rampe de bronze formait richement la poignée. Grâce à la pente du terrain, on avait creusé dans toute la longueur de cet hémicycle , un bel escalier de gazon , et , de la sorte, les tilleuls, placés sur quatre rangs de profondeur , s'exhaussaient naturellement de plusieurs marches pour se dérouler en frais paravent de feuillage ; innocent obstacle contre le soleil vif et libertin qui le criblait joyeusement de sa lumière. Ces rayons émancipés tachaient de flamme le marbre d'une vingtaine de statues, dont un observateur moderne aurait pu tirer parti pour indiquer une démarcation profonde entre le classique et l'antique. Vers le centre , une table de pierre, chargée de tout l'attirail d'un déjeûner, prouvait la sollicitude de Pauline ; toutefois , en laissant à l'air ses raisins et ses fruits , elle avait étourdiment oublié de porter en compte la gourmandise d'une volée d'oiseaux, flibustiers babillards qui s'en donnaient tout à loisir. Par delà les tilleuls, dont la colonnade et les allées solitaires auraient invité l'homme le moins pastoral au nonchalant exercice du

matin, l'œil, en se frayant une voie clans la perspective, courait dans les comparlimens du jardin potager, fleuri de roses, coupé de cliarmilles , étalant de toutes parts ses cloches de verre, qui , par leur éclat, blessaient et rappelaient la vue. Léonard, sur sa droite, reconnut un massif de marronniers qu1 remontait vers le nord , tout glorieux de ses boules de verdure échelonnées à l'infini dans l'horizon. Un sourire effleura ses lèvres , car sa pensée peupla tout -à -coup ces clairières de tous les petits polissons de St. -Maurice , avec lesquels Jean et lui avaient si souvent fait le coup de poing. De proche en proche, avec le charme d'une réconciliation, ilsuivitla ligne du vieux mur d'enceinte que le bois mettait par intervalles à découvert, en éparpillant ses groupes sur la pelouse ; ici , près d'une arche d'où s'échappait une source d'eau vive ; là bas , près d'un kiosque à vitrages de divers couleurs; guérite de femme perdue à l'avant poste des coquetteries de cette solitude. A la gauche de Léonard , et toujours au-delà des tilleuls , de petits bâtimens , affectés à des spécialités diverses, se succédaient le long de

la ruelle qu'il avait longée pendant la nuit ; et la base de l'angle où les lignes de ce paysage allaient en quelque sorte se confondre dans le disque du soleil qui développait en ce moment autourde lui des brouillardsde feu, s'appuyait à la flèche du clocher de St. - Maurice , cippe de la tombe où dormait sa mère. Cet homme qui riait d'un duel, eut une larme pour ce clocher. Rien n'est simple dans l'univers! La terre et l'homme se tiennent par des affinités secrètes , et les événemens d'un site en sont l'ame.

Léonard, devenu rêveur malgré lui-même, descendit dans le jardin. Au bas du perron , il cueillit une rose, en se rappelant que sa mère les avait aimées. Il traversa le parterre . il monta vers les allées de tilleuls, toujours préoccupé par les analogies de cette fleur dont le parfum exhalait tant de souvenirs. Les souvenirs ! ... Ce gage d'immortalité que Diderot , malgré son matérialisme, élevait au-dessus de la foule comme un culte , au nom de son génie et de l'histoire, lorsqu'il pulvérisait le néant que Falconnet prophétisait à l'univers...

A partir de la marge tracée par les tilleuls,

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Je terrain s épanouissait en déclivité iaeile , et son large tapis de gazon était rayé de sentiers sablonneux qui se dirigeaient vers les principales entrées de l'enclos réservé pour la culture. Léonard arriva près de la charmille , contre un mur qui se coudait pour laisser la vue libre; il poussait de la main un léger treillage, lorsqu'il se vit salué tout-à-coup par un double cri d'effroi. Il reconnut, en télé à tête avec Pauline , la belle enfant au teint de créole qu'il avait craint d'alarmer pendant l'escapade de la nuit ; discrétion dont les probabilités ouvraient alors un champ si large à ses propres conjectures. Thérèse , à cette apparition , n'écouta ni les réclamations précipitées de son amie , ni les excuses de Léonard qui proposait de s'éloigner, en se désolant d'avoir occasionné tant de frayeur. Elle s'élança vers une issue placée dans le coin de la muraille, et dont la porte retomba lourdement. Remise de son premier mouvement, Pauline se montra fort courroucée de l'émotion de Thérèse ; elle meurtrit sa main délicate contre la porte ; elle cria d'un ton de moquerie et de dépit que c'était Léonard , ce

LES EXPLICATIONS. lit

frère clié ri-, dont, à l'instant même, loutes doux s'entretenaient si paisiblement ^ qu'il faudrait bien tôt ou tard le voir en face , et qu'au surplus les jolies filles n'avaient rien à craindre des moustaches d'un ancien lieutenant du Génie. Thérèse était déjà trop loin pour lui répondre, et Pauline en fut pour ses supplications ; elle gronda beaucoup son frère qui n'avait pas su couper la retraite à son amie. Léonard ne put s'empêcher de sourire ; il fit alors une objection à sa soeur ; c'est que le col entièrement libre et les bras nus de la petile, négligé sans conséquence avec une autre femme, mais qui, dans la politesse de l'expression , serait de la coquetterie avec un militaire de trente-six ans , devaient compter pour tout dans cette alerte dont il était doublement au désespoir par cela même.

Pauline, redevenue raisonnable, avoua qu'elle ne s'était pas aperçue de cette circonstance, que son frère voyait vite et bien, que Thérèse n'avait pas eu tort. Elle se blâma de n'avoir pas eu la présence d'esprit de se sacrifier elle-même et de jeter son châle à la créole pour lui retirer tout prétexte de fuite;

puisqu'aussi bien les regards d'un frère ne sont nullement à redouter; et, tous les deux, en* riant de l'aventure, en égrenant quelques raisins sur la treille , en admirant de concert ce développement de luxe et de couleurs que la nature déploie à la suite d'un orage , gagnèrent à petits pas l'allée des tilleuls.

Dutercy les attendait en parcourant son journal arrivé de Lyon.

— Georges , s'écria Pauline en courant à son mari et en faisant voler le journal , je viens de former un projet superbe ; nous marierons mon frère avec Thérèse , et , de la sorte , les anciennes propriétés de la famille retourneront à mes neveux, à moins que je ne devienne veuve ; car , si c'est toi qui me pleures, mon pauvre George, il n'est pas à croire que cela fasse le moindre pli.

Dutercy rattrappa son journal avec humeur et ne répondit rien.

— Projet superbe, en effet ! dit Léonard , je parierais que j'ai le double de son âge.

— Vous gagneriez de deux ans , mon frère, elle en a dix-sept. Mais il ne faut pas vous y tromper; pour la franchise et la raison , ma

jolie créole est un vrai prodige. Le climat des colonies rend précoce. C'est une ame de femme dans un corps de femme , el la liberté même ( entendez-vous , monsieur le républicain?) semble avoir fait son éducation. Vous pouvez li prendre de ma main.

— Eb bien , Pauline , pour qu'il ne soit pas dit que je tienne une femme d'une autre main que de la tienne , si je ne me marie pas avec Tbérèse , je m'engage à ne me marier jamais.

— Tu renoncerais à l'amour , mon frère ?

— Je ne dis pas cela. Mais toutes mes idées sont tournées vers un autre but. Mon établissement est fait. Je suis fiancé , mon enfant....

— Fiancé ?

— Sans doute! — Fiancé avec la république! et je lui serai fidèle. Par exemple , je le l'avoue, je ne sais pas trop quand je pourrai consommer le mariage.

— * Pauvre Léonard , tu perdras tes soupirs et tes démarches auprès de cette autre Jeanned'Arc !

— Ris, maligne bête. — Eh bien ! est-ce que je déjeûnerai tout seul?

Ci MENSONGE.

— Tout seul. Nous ne t'avons pas attendu. Georges a ses habitudes ; ililéjeûite avec moi sur les neuf heures , il boude jusqu'à midi -, jusqu'au dîner, il court, ou bien il me prêche la culture des vertus champêtres; et, le soir , il est quelquefois aimable , pour peu qu'il ait reçu des lettres de Mon tel.

— Montel !... Pardieu , voilà un nom qui te revient. — On dirait, Georges, que Pauline te fait la guerre à propos de Montel?

Pauline reprit rapidement la parole , avec cet air de désintéressement qui sait si bien piquer à froid :

— Moi, mon frère?... Mais point du tout. Qu'est-ce qui te fait penser cela?... Je trouve M. Montel fort aimable. D'abord, quand il était à Lyon, il gardait Georges les trois quarts du temps ; à moins que ce ne fut Georges qui le gardât ! ce que je n'ai pas encore débrouillé. N'importe, ce sont là de ces attentions qui se gravent dans l'âme. Volontiers , M. Montel venait à Saint-Maurice; timidement dans le principe, moins timidement avec l'habitude ; et j'ai dans l'esprit que ses yeux n'étaient pas trop dégoûtés de ma vue. C'était flatteur pour

ma vanité, car il ne manquait pas de termes de comparaison. La solitude m'a faite à sa présence: entre une personne et rien, il n'y a pas à choisir. En vérité , je l'accueillais de mon mieux, par déférence pour mon époux. M. Montel est un homme galant, fort joliment tourné de sa personne , très mesuré dans ses hardiesses, et qui s'empare tout juste de l'es-, pace qu'on lui cède; il a les dents superbes, et il ne les cacherait pour rien au monde, parce qu'il sait que le sourire lui sied. Sa main est aussi gracieuse que la main d'une femme; on se mettrait à genoux devant ses ongles. Tout cela m'a fait réfléchir; j'en ai rêvé!... Je me suis demandé quelquefois s'il venait me cajoler pour ne pas perdre Georges de vue ; ou s'il apportait des fleurs à mon mari dans la pensée de me faire la cour?... Quand on tient la balance, on la fait pencher pour soi ! Mais ce qui m'a convaincue cependant qu'il venait pour Georges, c'est que lorsqu'il ne le trouvait pas, il s'obstinait et l'attendait de pied ferme. Un soir j'étais bien embarrassée, car Georges ne rentrait pas ! Ce n'est pas que M. Montel soit ennuyeux ! non. Le lendemain de ce soir-

oc; MKNSONM

la, mon mari (j'ignore dans quel but) m'a lait entendre que son ami avait de très mauvaises mœurs ; mais, par repentir de cette médisance, il s'est pris à l'excuser ( du moins c'est ma façon de voir ) , en poussant ses relations avec lui jusqu'au point de devenir tout-à-fait son ombre. Cent-vingt lieues n'ont pu les disjoindre. Je n'ai rien à dire, et je ne dis rien ; mais depuis que cet homme est à Paris, je me prends à croire qu'il nous manque. Il apportait une certaine circulation dans notre ménage ; Dutercy avait le teint meilleur. Je ne doute pas que M . Montel ne revienne au plus tôt se mettre en état de siège et sous la main démon mari, qui m'a juré cent fois, avec humeur, de ne plus le revoir, mais qui n'ose rompre. Est-ce parce qu'un ami ménage quelque chose , et qu'un ennemi ne ménage rien?.... En tout cas, si Georges n'est pas jaloux de Montel par rapport à moi, il faut qu'il soit jaloux de moi par rapport à lui. Entre ces messieurs, je suis une cause de fièvre. Rien n'est curieux comme cette petite guerre d'excellens procédés qui met mon mari en sueur et sur les dents, lorsque Montel vient

papillonner autour de Saint-Maurice. Mon Dieu, que votre volonté soit faite !.. . Nous saurons un jour à qui , de Georges ou de moi > cet homme-là doit être dangereux....

A ce feu général de toute l'artillerie légère, Dutercy répliqua d'une voix brève :

— Ta sœur m'attaque , Léonard , parce qu'elle sait bien que je ne puis répondre.

Pauline, enchérissant sur la fausse ingénuité de sa voix, reprit :

— Est-ce une attaque ? et d'où peut venir ton embarras ?

Il y eut un court silence. Léonard, sans perdre une bouchée, se divertissait de la castille; il suspendit un instant le jeu de sa fourchette. Entre Georges et Pauline, il surprit un choc de regards dont le rejaillissement fut pour lui. Pauline baissa les yeux. Le mot de Dutercy avait porté.

Mais sur quoi avait-il porté ?

Léonard sentit qu'on lui faisait un mystère; il eut même un instant la pensée que ce mystère le concernait; mais, après avoir laissé ses conjectures flotter inutilement dans le vide ,

il entra dans le calcul des époux par une diversion.

— Ah ça ! mes amis , votre dessein était-il de me surprendre? Vous ne m'avez jamais écrit , à propos de cette maison , et de votre déménagement.

— Allons donc!... Pauline t'a griffonné quatre pages d'explication à ce sujet 1

— Oà m'avez-vous donc adressé la lettre?

— A Turin , et directement; j'en ai gardé le brouillon.

— C'est autre chose!... Si vous me l'avez adressée directement , je comprends que je ne l'aie pas reçue. Lors de mon arrivée dans le Piémont, les mouchards de la douane., armés de leurs sondes, ont mis en lambeaux la doublure et les coussins de ma chaise de poste ; ils déchiraient, ils saccageaient tout. Ces honnêtes gens voulaient prévenir l'introduction en fraude des écrits révolutionnaires. J'ai frappé mon front : — Stupides animaux, c'est là qu'il faut sonder! — Mais parle, parle, ma petite sœur 1... Qu'est-ce que tu me disais dans ta lettre ?

— Je t y parlais de la succession de notre

oncle; je récapitulais les embarras que me donnaient les maçons et les entrepreneurs, pendant les dernières crises de l'accès de goutte dont il est mort, ainsi, je crois, que du régime infernal qu'il s'obstinait à suivre. Ces misérables ont tellement profité de la manie du cher homme pour les plâtras , que les fermes, la maison de -ville et cette maison de campagne qu'il me destinait, tout le patrimoine enfin, aurait été se perdre dans le gouffre des tribunaux , en paperasses de procédures, si je n'avais insisté près de Georges, pour transiger. Nous avions tes pleins pouvoirs; je fixais à ton consentement un délai. Nous avons pris ton silence pour une adhésion.

— J'aurais plaidé !

— Bon. Rançonné par les hommes de loi, ou dépouillé par les entrepreneurs , n'est-ce pas tout un ?

— J'aurais plaidé ! ... La timidité des gens de bien est une plaie sociale ; les fripons spéculent sur le silence.

Dutercy répartit avec une certaine gravité.

— Il faut cependant que les fripons se gref-

fent assez facilement sur les hommes de loi , car l'effronterie na jamais eu plus de bravoure que depuis que les tribunaux n'ont plus de vacances.

— Allons , allons ! s'écria Léonard , je commence à croire que tu as un bord.

— Tout cela t'explique notre déménagement, ajouta Pauline. Par suite des transactions, le locataire de la maison voisine en est devenu le propriétaire.

— Diable ! je suis fâché de ne l'avoir pas su .

Dutercy balbutiait la première syllabe d'une question , lorsque la cloche de la porte d'entrée fut émue le plus doucement du monde.

Lesle comme un oiseau, Pauline s'élança près d'une statue ; elle s'inclina du côté de la grille , que l'interposition du corps de logis barrait à Dutercy et à Léonard.

— Qui est-ce ? demanda Dutercy.

— C'est ce long jeune homme dont je t'ai déjà tracé deux ou trois fois le portrait , qui vient à la sourdine chez nos voisins ; tu sais ? la pâleur même dans un cadre noir ! un postulant auprès de Thérèse et des pompes funèbres,

LES EXPLICATIONS. -,j

quelqu'âme en peine qui veut quitter ce monde ! . . .

— Ne fais pas de jeux de mots !... Dis-nous simplement qui ?

— Ma foi ! je n'en sais pas plus que toi sur son compte.

— C'est peut-être monsieur Delaberge , s'écria Léonard en se levant.

— Je crois que Thérèse l'appelle Etienne , reprit Pauline.

Dutercy laissa tomber son journal.

Léonard introduisit le visiteur, auquel, si l'on veut faire abstraction du ton de l'épigramme , la silhouette que venait d'esquisser Pauline s'adaptait tout d'abord. Il était strictement corsé dans un habit noir qui dégageait sa tête , et donnait au caractère de sa démarche quelque chose de hardi, comme si sa taille eût été d'une grandeur au-dessus de la médiocre. Son oeil plus gris que bleu ne manquait pas de douceur ; l'indolence du vieillard et la fougue du jeune homme s'y montraient tour à tour. On n'aurait pu dire si c'était la souffrance ou l'ironie qui ployait et mettait en jeu continuel l'arc vivement prononcé de ses

lèvres. De studieuses veillées et les tourmens de l'imagination avaient développe leurs saillies sur ce front chargé de cheveux d'un châtain foncé, rebroussés au- dessus de la tète comme le cimier d'un casque de soldat romain, flottans sur les deux côtés de la figure, et dans lesquels il passa les doigts d'un air plein d'embarras , lorsqu'il salua Pauline qui réitérait malignement une belle révérence. Il est une certaine gaucherie qui ne déplaît nullement aux femmes, car elles en triomphent. Telle fut la gaucherie de M. Delaberge. Il ne regarda nullement Pauline en face , mais il laissa tomber son chapeau pour s'opposer à ce qu'elle lui tendît une chaise, et recula jusque sur les doigts de Léonard qui songeait à réparer la maladresse. L'échange des excuses n'en finissait plus. Dulercy, que ce marivaudage de cérémonies paraissait, tenir sur les charbons ardens , et dont la figure était devenue verte, fit un geste pour indiquer à sa femme qu'elle était de trop dans cette entrevue; formule d'autorité contre laquelle Pauline allait se mettre en révolte, ainsi que le jeu de sa physionomie le manifesta tout-à-coup; lorsque

Léonard, en se touchant la poitrine, laissa comprendre qu'il se trouvait personnellement intéressé dans cet ordre , qui , traduit avec une une expression d'amitié, devenait irrésistible comme une prière. De l'air d'une reine qui commande encore lorsque la nécessité la contraint 3 Pauline dit à ces messieurs, en s'inclinant à la ronde :

— Je craindrais de vous gêner. Je dois vous laisser libres.

Et tous les yeux la suivirent jusqu'au détour de la charmille.

De là, très gracieusement, elle dut leur adresser un dernier salut.

— Pardon, mon frère, dit avec volubilité Dutercy qui parut un peu plus soulagé par la disparution de sa femme ; mais ayez vous même la bonté de rejoindre votre sœur un instant. Je crois deviner la mission qui conduit auprès de moi monsieur Delaberge; je me serais fait un vrai plaisir de me rendre chez lui pour qu'il ne prit pas cette peine , et ce sont de ces petits détails, où, comme moi sans doute, il pensera qu'il est plus qu'inutile d'entrer tant que nous ne serons pas seul à seul.

En disant ce peu de mots du ton précipité d'un homme qui ne se connaît plus, Dutercy prétendit presser le pas de son frère. Léonard résista, en s'écriant avec surprise:

— Est-ce que tu perds la tête , Georges ? et ton intérêt pour moi te fait-il divaguer ?

Dutercy se tourna vivement vers le nouveau venu.

— Je vous tiens pour un galant homme , et vous serez de mon avis , monsieur Delaberge. Au besoin , assignez-moi l'heure et le jour que vous voudrez. Vous demeurez toujours à Lyon , près du pont de la Mulatière ?

M. Delaberge s'empressa de réprimer un léger sourire.

— Je pense , dit-il, qu'un rapport imaginaire entre ma présence et des souvenirs que je ne cherchais pas à susciter , trompent en ce moment M. Dutercy sur les motifs de ma visite. Un seul mot va rétablir les faits. Je viens restituer à M. Théodore Léonard, exlieutenant du génie, les deux pistolets que M. Raymond et moi nous n'avons pas jugé prudent de lui rendre cette nuit.

11 posa les pistolets sur la table.

LES EXPLICATIONS. 7r,

— Je suis l'offensé , dit Léonard en les indiquant.

Dutercy paraissait sortir d'un rêve. Un instant même sa figure s'était épanouie ; elle se contracta de nouveau > car il retomba d'une transe dans une autre. Il se fit promptement un maintien pour écouler; mais un reste de distraction l'agitait.

— La question de l'offense est très obscure, reprit d'un ton posé M. Delaberge. Tout a dépendu, je le déclare personnellement , du choc de la suprise et de l'aigreur qui s'en est si naturellement suivie. Dans le premier moment on va de part et d'autre à l'extrême ; maintenant nous sommes froids. J'accepterai M. Dutercy pour juge , sur le seul récit de M. Léonard ; mais, avant tout, comme j'ai cent raisons par devers moi pour croire que notre loyal adversaire s'en rapportera volontiers au langage delà franchise , je me porte caution ici pour toutes paroles d'estime et de réparation franche que le lieutenant voudra bien recevoir de ma bouche; et, dans ce cas, il serait inutile de revenir sur le passé. M. Raymond ne me démentira pas.

— Vous allez trop vile, répondit Léonard en souriant. Pour estimer les gens, comme pour les battre, il faut, M. Delaberge, y regarder à deux fois. Votre tort, à la vérité, n'est pas si grave que celui de votre ami ! l'estime s'accepte ; j'accepte la vôtre, mais je dois la mériter ; et, quelque officieux que puisse être un tiers (car je reconnais que vous êtes pénétré des meilleurs sentimens ) , les réparations ne me paraissent pas suffisantes, si l'offenseur lui-même ne les profère ; si ses réparations ne portent pas un caractère qui satisfasse mes amis et moi. Je n'admets donc vos pleins pouvoirs que pour ménager l'entrevue qui, de manière ou d'autre, devra décider la question.

— Mon estime s'explique, insista Delaberge; elle n'est pas née sans raison, monsieur, et de la seule diplomatie des circonstances; ne croyez pas cela , je vous prie. Les pieuses révélations d'une sœur, fière de sa joie et pressée de la répandre, ont franchi la cloison qui nous sépare ; et quatre cœurs battent déjà pour vous, lieutenant , dans notre réunion d'amis où vous cherchez un adversaire. Ne tenez-

vous pas trop^ M. Léonard, à la complication des difficultés ?

— Je crois, M. Delaberge, que mon adversaire a de l'ame.

— L'ame est souvent un don fatal, monsieur! Il y a des mots qui sont au fond de la poitrine, et que l'on n'en ferait pas sortir, même en les remuant avec la pointe d'une épée. C'est à tort, sans doute, que l'on se fait martyre du point d'honneur ; mais un caractère d'une trempe forte ne dévie pas. Par exemple , et c'est un hommage que j'aime à rendre à votre caractère, je reculerais infailliblement s'il fallait dire à tout autre qu'à vous ce que je me fais une loi de vous avouer sans détour. Dans la violence que M. Raymond a déployée contre vous, à l'occasion de cette méprise déplorable dont les résultats plongeront peut-être deux familles dans le désespoir , il existe une raison que j'ignore, une raison prise en dehors de toute animosité personnelle entre

vous et lui; une raison fatale! Mais cette

raison, les yeux fermés, je la déclare légitime dans son principe, tant je suis sûr d'avoir lu

dans le cœur de mon ami , si je n'ai pas lu dans ses secrets.

— Franchise pour franchise, M. Delaberge ! j'ai des secrels aussi , moi ! et ces secrets me faisaient une loi de la prudence. Mais comme je ne puis rester dans ma prudence après un outrage , votre ami peut sortir de la sienne comme il est sorti de sa modération II serait bizarre, convenez-en, qu'un secret devînt l'excuse d'une insulte, et que l'on se crût en droit de compromettre le caractère et la vie des autres , à charge seulement de prétexter tôt ou tard un intérêt mystérieux , pour ne donner aucune justification de sa conduite. Si je me contentais d'un pareil verbiage , on me trouverait bien facile!... Les réparations de votre ami ne doivent pas être plus énigmatiques que son outrage.

— Vous avouerez pourtant qu'il n'y a qu'une méprise ?

— Je fais mieux, je veux me contenter d'un mot.

Delaberge prit la main de Léonard; l'œil du jeune homme laissa tomber une étincelle humide.

— M. Léonard, je crains que mon émotion ne vous semble trop vive; mais, en acceptant la caution que je vous offre, vous acquerriez un droit éternel à bien des amitiés!...

Une nuance plus affectueuse se remarqua dans la voix de Léonard. Il répondit à la pression de la main.

— Je ne renonce pas à ces amitiés; mais par d'autres moyens , M. Delaberge ! Votre émotion me pénètre, et je sais me dire tout ce que votre sensibilité me tait. Examinez cependant que la conscience et la vérité n'ont pas toutes seules des droits sur nous. On se doit à son caractère ; on est comptable de l'intégrité de ce caractère à sa famille, à ses amis, aux amis de ses amis. Je sais différentes manières d'affliger les siens., et, parmi toutes, la mort ne me semble pas la pire. Nous tenons àl'opiniongénérale par des liens que nul de nous ne peut rompre. Nommez-moi l'homme absolument libre ! . . . Tenez, dans tout le ramage de la philosophie sur cette matière, nous ne trouverions pas une once de bon sens. Le préjugé courbe les plus bavards ; l'instinct général est une loi. Le jeune Arouet a défié M- de Rosny; Jean-

Jacques , trente ans plus tard , s'est brutalement mis un beau matin à la disposition de M. de Voltaire. La nature a son côté querelleur ; et, dans ce tourbillon qui nous emporte, il n'est rien de si futile qui ne se produise un jour à la surface. Tous mes amis porteront la trace d'un affront que je n'aurai pas lavé. C'est aussi pour cela, c'est surtout pour la satisfaction d'autrui, que M. Raymond me refuse un mot , et que je me refuse à la caution que vous m'offrez, bien que je la croie religieuse dans votre bouche. Je ne blâme pas votre ami, car je l'imite; nos scrupules sont au fond les mêmes ; c'est de l'émulation sur un point fatal, et la dignité de ce principe éclate alors qu'il nous égare. L'homme le plus obscur a ses solidarités. Si nous étions empereurs , nous mettrions des armées en campagne. Nous savons tous les deux et nous confessons la méprise : il s'en afflige et je la déplore; mais une satisfaction est inévitable ; et, dans notre cœur il s'élèverait des murmures, monsieur ! échos de mille voix d'alliés et d'amis à qui nous appartenons et qui nous appartiennent, si, pour nous épargner, à moi

la vue d'une arme , à lui l'expiation d'une violence, nous ne faisions que tourner frivolement tous les deux autour d'une réparation formelle ! — C'est sur cet obstacle qu'il faut nous rencontrer. — Vous et Dutercy, vous pouvez désigner le terrain.

Les deux mains qui s'étaient jointes se desunirent lentement , et Delaberge se tourna vers Dutercy.

— Je ne connais pas assez les environs pour marquer un emplacement. Décidez-vous même.

Dutercy se redressa comme en sursaut.

— Mais, monsieur, sécria-t-il chaleureusement, nous avons un devoir! devoir dont on nous demandera compte. Je crois avoir saisi tout ce que vous venez de direî... N'oublions pas que, du moment que nous sommes témoins, nous sommes juges. Sans revenir sur le problême de l'outrage, puisque l'on déclare de commun accord qu'il ne s'agit en réalité que d'une méprise, il nous appartient (au besoin en nous abstenant) de refuser le duel à deux hommes qui porteraient sur le terrain i. 6.

la conscience «le leor loyauté réciproque. Ce droit est absolu.

— Cette disposition (l'esprit chez les témoins serait funeste, répondit Delaberge.

— Et pourquoi donc, s'il vous plaît?

— Parce que l'on se passerait d'eux.

Léonard, en regardant son beau frère, haussâtes épaules, et lit un signe de consentement à Delaberge.

- — Qu'est ce, M. Dutercy, continua Delaberge, qu'un tribunal dont les justiciables peuvent invalider la sentence et dont le recours extrême est de s'anéantir devant eux? Le véritable rôle des témoins est de persister dans la mission dont on les a crus dignes, de retrancher tout ce qui blesserait leur conscience dans l'exagération des adversaires et dans l'amertume des réparations, de rétrécir le conflit dans les limites les plus précises. On n'éleint pas la flamme en tournant le dos à l'incendie. Si les témoins ne transigent pas avec

la sensibilité, monsieur, ils y manquent

Ils y manquent en laissant le champ libre à l'énergie des ressentimens. Notre refus trancherait-il le problême? non Seulement, nous

réduirions nos amis à chercher autour d'eux ces complaisans spadassins qu'une rencontre intéresse au même titre qu'une partie de plaisir ; qui ne jugent que des coups; qui ne ménagent rien , ou par manque d'entrailles ou parce qu'ils n'ont aucune responsabilité vis-àvis de la famille et des amis. IVotre désertion serait à la fois lâche et cruelle. Souvenez-vous que les déclarations d'incompétence ont laissé périr Louis XVI et le maréchal Ney. Oh! sans doute, j'ai le duel en horreur ; mais en m'y résignant , l'humanité domine encore ma conduite; mon intervention me réserve un droit salutaire. Je ne dois m'en rapporter qu'à moi quand on s'adresse à moi.

Dutercy pétillait d'impatience.

— Tout ce que je vois dans cela, c'est que vous voulez maintenant que l'on se balte.

— Ah ! tu deviens fastidieux 3 lui dit Léonard. Mais , cervelle de fer , M. Delaberge a réservé tous les droits, ceux de M. Raymond et les miens, il t'a montré de même quels étaient les siens et les tiens. Tout demeure intact. En vérité ! il ne le resterait plus qu'à faire la mauvaise tête pour empêcher la ren-

contre. Se rencontrer n'est pas se tuer. Si tu n'as pas deviné que l'on procéderait avant tout, par une rencontre, qu'est-ce que tu as deviné? — Voyez un peu la mine qu'il fait avec ses préoccupations pathétiques ! — Finissons-en, Désigne-nous un endroit quelconque.

Dutercy rêva pendant quelques secondes.

Léonard , impatienté de ce silence, reprit la parole :

— Rendez-vous, avec M. Raymond, sur la place de Saint-Maurice. Mon frère aura peutêtre fait ses réflexions.

Delaberge salua et partit.

as

Ces ïim* 2lmifô.

Lorsque deux femraesse voient avec lin certain charme, c'est mauvais signe! elles vont se brouiller ; lorsqu'elles se disputent , c'est mauvais signe encore; elles ne se réconcilieront jamais. Ces amitiés sans avenir, et ces querelles sans réconciliation , viennent de ce qu'il n'y a pas de duel possible entre elles. Plaignez-les! 11 ne leur est permis que de se haïr, et il leur est défendu île se battre!!!...

Jules SANDEAU.

Les instincts, irrités par la contrainte , redoublent communément d'énergie. Gênez le libre essor d'une passion, elle se satisfera par des artifices. Pauline , en se promenant près de la charmille de l'enclos , s'interrogeait à perte de vue sur les motifs d'une conférence dont la singularité l'intriguait. Pourquoi l'avait-on bannie de cette conférence?.... Qu'avait-on de si grave à se dire que la maîtresse de la maison ne pût y rester pour en faire les honneurs à M. Delaberge?... Le jaloux Dulercy craignait-il un commencement de séduction dans le négligé d'une toilette matinale? et cela , parce que le négligé sied toujours

MENSONGJ

quanti on y met ilu sien... Dans tous les cas, celte exclusion, quelque fut sa forme, impérieuse de la part d'un mari, timide et polie de la part d'un frère, rabattait devant les yeux de Pauline ces fumées de galanterie dont notre sexe environne à dessein les femmes , pour leur cacher qu'on les tient en esclavage. Le dépit aiguillonnait sa curiosité naturelle ; il lui montrait une victoire dans la satisfaction de cet instinct. Si Pauline, tôt ou tard, devait connaître les motifs de cette impertinente façon d'agir, la question d'opportunité n'était rien; le plutôt devait être le mieux. Tout bien réfléchi, Pauline résolut d'interroger sa bonne amie Thérèse.

La porte du mur mitoyen, où elle frappa discrètement, lui fut ouverte par la négresse Marthe. La négresse profita de la-propos pour obtenir l'autorisation de conduire une très jolie chèvre sur la pelouse du petit bois de marronniers. Eii revanche , elle indiqua la basse-cour où se trouvait Thérèse.

Prompte et légère, Pauline y courut.

La créole ; en ce moment, distribuait des poignées de grain à de petits poulets turbu-

jens et poltrons , à peine couverts de leurs plumes, et serrés en l'ouïe autour de leurs mères. Pour ces menus soins qu'elle se réservait exclusivement, la jeune fille s'était enveloppée d'un grand chàle; dissimulant ainsi, mais après l'événement , le déshabillé du matin , dont les regards vifs de Léonard avaient saisi les meilleurs détails. En se glissant à pas de loup près de Thérèse, Pauline débuta par une espièglerie. Le châle, écarté d'une main leste, mita l'air de fraîches épaules qu'un double baiser scandalisa. Thérèse lit un cri, jeta ses bras nus autour du cou, et ses yeux, foudroyans de colère, cherchant de droite à gauche l'insolent qui se permettait de la retenir par la taille , ne se désarmèrent de leur expression d'amazone que lorsqu'elle eut saisi de petits doigts de femme, et reconnu le rire franc de sa voisine.

— Très bien , Thérèse ! s'écria gaîment madame Dutercy. Dans l'intérêt de notre sexe, un peintre aurait dû se trouver là pour saisir au vol cette expression de dépit et de colère. La colère vous sied divinement. Je crois cependant que si je suis moins jolie, je serais tout

** Ml NSONGE.

aussi iurieuse que vous, dans le eas où quelque mauvais sujet se permettait auprès de moi cette algarade, et, j'en fais l'aveu, l'occasion serait bonne! Nous devrions toujours être sur le qui vive, mon enfant. — Est-ce que , dans ce moment, vous rêviez aux moustaches de mon frère?

— Je ne rêvais pas à ses moustaches, mais je pensais à lui.

— C'est de bon augure, mon enfant. Seriez-vous par hasard complice de mes petits projets ?

— Pour que je vous réponde, il faut me les dire.

— Je ne suis déjà plus si contente de vous, ma petite. Les femmes n'auraient-elles de sincère que le premier mouvement ? L'émotion passée, les voilà dans l'hypocrisie. Thérèse ! Thérèse ! pesez bien toutes vos paroles, si vous avez la prétention de ne pas être sincère avec moi ; car enfin , militaire qui n'est pas mal tourné , créole qui rêve , et sœur qui touche de l'un à l'autre un mot en l'air de ses petits projets, tout cela s'explique et se comprend de soi-même.

Thérèse, en se rajustant, cherchait à s'emparer du bras de Pauline.

— Changeons d'entretien , lui dit-elle en souriant ; dans celui-ci, ma sincérité m'exposerait à des reproches d'un nouveau genre ; et votre frère, à son insu, j'imagine, deviendrait l'occasion d'une brouille définitive entre nous deux.

Pauline affecta l'air boudeur et voulut repousser la main de Thérèse.

— C'est que vous avez une autre inclination, mademoiselle 1 En ce cas, vous conviendrez qu'il est fort mal de songera mon frère et de me le dire. Dans un intérêt de coquetterie, vous commettez deux péchés à la fois. Mais ces jeunes filles, les voilà bien !... La plus sage est insatiable de déclarations. J'ai passé par là; j'en sais quelque chose. — Et me nommerez vous l'heureux mortel que votre pensée trahissait pour mon frère ?

Thérèse ferma la clôture de la basse-cour.

— Ma tante dort; on l'a saignée ce matin. Je suis libre. Nous nous promènerons un instant sur la terrasse.

Ml VsiiM.I

~- Je le veux bien ; mais je reviendrai sui ma question.

— Vous n'aurez pas de réponse; je n'en ai pas à faire. — J'ai quelque ehose de plus sérieux à vous dire , continua Thérèse. Nous avons parlé de vous tout-à-1'heure. J'ai présenté vos vcmercîmens à mon oncle. Sans cela, M. Raymond en serait encore à nous dire le premier mot de ce léger service dont vous êtes si bonne sœur de nous montrer tant de reconnaissance. M. Raymond n'est pas démonstratif de sa nature. Son procédé lui paraissait, je pense, un simple devoir de politesse et de voisinage. Un instant j'ai pensé que je l'embarassais et qu'il ne prendrait pas vos remercîmens au sérieux. Toutefois, l'entretien s'est prolongé sur ses propres instances. Les traits de loyauté , de franchise et d'ame que vous m'avez racontés au sujet de votre frère, me sont naturellement échappés. 11 faut, belle voisine, que j'aie fidèlement traduit vos paroles ; je suis encore étonnée de l'émotion que j'ai produite. Ou je me trompe singulièrement , ou celle réserve de ma famille, réserve que vous traitiez de froid, quoi-

que bien à tort, va se fondre à la chaleur douce et pénétrante que vous répandez autour de vous. Si mon oncle peut s'adresser un reproche, c'est de n'avoir pas eu depuis longtemps le penchant et la pénétration de sa nièce.

— Flatteuse ! qui cherchez à me donner le change.

— Non! Car, à la suite d'un pourparler secret, mon oncle a prié notre ami, monsieur Etienne Delaber«e , de se rendre chez M. Dutercv-

— Votre ami s'v trouve en effet, ma Thérèse ! et les pourparlers secrets continuent. Savez-vous pourquoi ?

— Je vous ai mise sur la trace des suppositions ; c'est tout ce que je puis.

— Ainsi soit-il ! répondit Pauline en scrutant d'un regard fin la physionomie de Thérèse; mais, mon enfant, ne trouvez-vous pas que pour une mission d'amitié votre oncle a fait choix d'un plénipotentiaire bien lugubre?

— Monsieur Delaberge porte le deuil de sa mère.

— Depuis peu ;... Mais a-t-il porté jamais autre chose que le deuil , votre ami ?

— Dans sa profession, c'est à-peu-pres Je costume. Il est médecin.

- Vous esquivez toujours la question, Thérèse!... Mais, puisqu'il est médecin, dites-lui donc qu'il se guérisse de cette physionomie désespérée que Ton croirait volontiers un parti pris. Sans viser à paraître si grave, il aura toujours assez la tournure d'un médecin ; et la science a bonne grâce lorsqu'elle s'humanise avec le pauvre monde. — Est-ce qu'il aurait des remords d'avoir embrassé cette profession-là ?

— Vous êtes en veine de malignité, ce malin !

— Ou peut-être a-l-il au fond du cœur d'au 1res sujets de mélancolie !... Je vous en avertis sérieusement, Thérèse; la mélancolie rejaillit sur toute la nature; et, d'un médecin, cela peut avoir des conséquences. Il ne faut pas souffrir, ma petite , que nos amis se laissent entraîner de la sorte au courant du chagrin. Cette résignation de victime ne sert tout au plus qu'a faire courir le bruit que nous les rendons bien à plaindre. Il intéresse ma sensibilité, ce pauvre jeune homme! Deux ou trois fois je l'ai

LES DEUX AMIES. or,

rencontré; une lois entrautres, à la fête foraine de Montluel. Quelques clames de cette petite ville , montées sur des ânes fringants , disputaient avec bravoure le prix de la course , au manège du rond-point de Valbonne , sur la pelouse; j'étais juge du tournoi, je me préparais même à décerner le prix : un mirliton magnifique ! lorsqu'en débouchant du petit bois , un livre à la main , M. Delaberge est tombé , pour son malheur , dans le cercle d'évolution de notre cavalerie. Je l'avoue , nos dentelles en l'air, ces cris de folles, nos teints animés, vingt coursiers qui s'évertuaient sous les coups, devaient intimider le pins brave. Votre bel ami s'est arrêté tout court , mon enfant, effaré et pâle, avec l'air de nous demander grâce , et comme s'il avait peur qu'on l'assassinât. Toutes ces méchantes femmes s'en divertissaient. Sans moi, Thérèse, il était culbuté par le tourbillon. Son livre tomba dans l'herbe; je compris qu'il me rendait les armes. De ce ton de dignité que je sais prendre lorsque la circonstance est vraiment grave, j'ai mis un terme aux évolutions de la cavalerie enragée qui tournait autour de

;ii MENSOKGE.

lui comm »* autour d'un poteau; et, le mirliton à la main, j'ai reconduit majestueusement le pâle captif jusqu'à la frontière de mes états. Ce procédé valait, ce me semble, un témoignage de reconnaissance.

— Assurément, ma belle voisine.

— IV est-ce pas , Xhérèae? — Eli bien ! c'est tout au plus s'il s'est incliné ; même après sa délivrance, il paraissait encore demander grâce. Je suis donc bien épouvantable, mon enfant?

— Maintenant je conçois votre rancune.

— Vous n'êtes pas à la fin , ma petite. Figurez-vous qu'un mois après cette aventure , par une belle matinée de juin, comme je vous attendais, ici même, sur cette terrasse, en feuilletant un volume que vous m'aviez laissé pour tuer le temps, le pas d'un cheval m'appela vers la balustrade. Cette fois, M. Delaberge était le cavalier. Soit machinalement , soit à dessein, car les femmes ne sont jamais bien sûres de ce qui leur échappe, je laissai glisser le maladroit volume; il roula vers le milieu du boulevard. La solitude et l'occasion semblaient y mettre du leur, tout exprès pour ijcie votre M. Delaberge y mît du sien. Je

LES DEUX AMIES. 9*i

m'avisai que le grave ami venait de tirer la bride, et j'eus peur qu'il ne prît avantage de ma sottise pour m'adresser une galanterie j d'autant, ma petite, que les hommes sont par momens d'une présomption abominable.

Leste comme un oiseau, je franchis l'escalier du pavillon. Mon étoile voulut que le cavalier noir fut encore en selle, dans une pose magnifiquement raide, ferme comme une pétrification. Je ramassai le volume au plus vite; et, comme on ne saurait trop encourager la vertu, d'autant qu'elle devient rare, en guise de remercîraent, je lui tournai le plus joli de tous les jolis saluts que ma mémoire put aviser dans le répertoire des leçons de mon maître de danse. Alors, il parut sortir de son rêve, et je disparus. — Vous conviendrez, Thérèse, qu'un homme aussi discret manque absolument de savoir vivre , et que «on devoir était de se rompre le cou pour me montrer qu'il avait de l'usage. J'en étais pour mon étourderie ; c'est impardonnable.

— Peut-être, voisine, ce pauvre M. Delaberge , qui ne me semble pas , en effet, très expert sur le chapitre de la galanterie, méri-

terait-il par d'autres qualités de rentrer en grâce à vos yeux.

— Pauvre Thérèse!... Je vois bien qu'il a trouvé grâce devant les vôtres.

— Eh bien ! je veux vous dire à quelle occasion ; voulez-vous l'entendre ?

— A titre de justification , n'est-ce pas? Mais vous me trouverez indiscrète si j'y consens, ma petite !

— Moins que vous ne le croyez. Si je n'ai que des secrets de cette nature, je ne craindrai jamais qu'on me les dérobe. — Asseyons-nous. 11 faut vous dire, madame Dutercy, que c'était en 1 83 1 , lors du premier anniversaire de la révolution de Juillet. Notre chaise de poste avait quitté depuis une heure le relai de Saint- (ienis; la nuit tombait , la ville de Lyon semblait venir à nous, toute illuminée. De ma vie, moi, triste créole, qui ne connaissais que les solitaires magnificences des mornes de l'Ile- Bourbon, je n'avais encore vu tant de foule. Aussi j'admirais cet ensemble de tumulte et de fête avec la turbulente avidité d'une enfant, lorsque, à peu de distance du pont de la Mulatière , un tourbillonnement de flux et de

reflux se manifesta dans cette presse que notre postillon n'osait fendre. On courut en désordre vers les parapets du Rhône ; nous y courûmes comme tout le monde. Une femme venait de se jeter à l'eau!... En un clin d'œil les deux rives furent éclairées ; les gardiens de l'octroi se répandaient sur les quais avec des torches;des mariniers déchaînaient les bateaux; et dix mille témoins de cette scène à demi-voilée par les ténèbres, suivaient avec anxiété , sur le frémissement du Rhône, la trace d'un artisan qui venait d'arracher sa veste et de se précipiter à la nage. Suivant que le digne homme plongeait dans le fleuve ou reparaissait à la surface, la multitude poussait des cris d'espoir ou d'effroi. Le même tressaillement vibrait à la fois partout. Trois fois, en signe dedétresse^, l'artisan agita les mains au-dessus de l'eau; trois fois il disparut. A la dernière disparition, une horrible clameur s'éleva ; je sentis l'eau qui m'étouffait. Mon oncle mutilait nos mains; nous le retenions par le milieu du corps avec des supplications et des angoisses. Un des batelets , devançant alors tous les mariniers , atteignit le milieu du courant. Je vis celui

18 WKN90NGE

(jui Je montait, un grand jeune homme, quiltre les raines et plonger!!! N'était-ce qu'une victime de plus?... Je me sentais pale ; nous n'avions pas une goutte de sang. Ce que dura cette crise, je l'ignore! Le temps n'est que dans l'ame. Enfin, deux mains parurent ; ces deux mains se cramponnèrent au bateau qui vacillait sans guide à la mei*ci de la vague; et l'artisan, et le jeune homme, haletans, livides comme des novés, essayèrent de soulever un fardeau. Entre l'un et l'autre, j'aperçus une femme, la tête et les bras pendants, brisée , toute ruisselante de l'eau qui collait ses vèlcmens à ses membres. Mille voix crièrent : — Elle est enceinte ! ! ! Dans ses oscillations, le batelet, trop frêle pour la secousse, se courbait jusqu'au niveau du courant. On le vit au moment de perdre l'équilibre et de s'engloutir; les vagues se heurtaient à ras du bord et bouillonnaient en le repoussant. La terreur gagna si rapidement tous les mariniers qui venaient au secours , que, pour lancer aux nageurs un avis salutaire, chacun d'eux, quittant les rames, cessa dese maintenir dans la direction qu'il fallait vaincre. Le Rhône les charia comme de la

paille , à plus de cent pas. Mon oncle venait de nouséchapper ; ma tante et moi nous courrions éperdues sur sa trace, et, peut-être, nous élancions-nous avec lui dans les eaux du Rhône, lorsque sur un geste qu'il fit, des gardiens de l'octroi nousarrètèrent. En trois élans, mon oncle avaitatteintlapetiteembarcation. Ce fut un secours du ciel, car le balelet devait couler à fond, en submergeant de son poids les malheureux qui n'avaient de recours , à moins d'abandonner leur fardeau, que dans la fragilité de ce point d'appui. L'audace de M. Raymond les sauva. Les premiers éclats de la satisfaction populaire furent pour lui; des mariniers, des femmes de la campagne ^ des soldats , nous saluèrent de remercîmens et de bravos , baisèrent mes mains et celles de ma tante, comme pour nous féliciter d'appartenir à l'homme qui venait de terminer cette lutte de deux braves contre le désespoir d'une femme et la frénésie du Rhône. Oh! madame Dutercy, c'est dans ces momens-là que l'on a de l'orgueil; dans les grands rassemblemens les âmes s'élèvent. Sous le murmure des bénédictions de la foule qui venait à nous ,

m. MENS0NG1

qui se courbait aux parapets , mon oncle , après avoir saisi les avirons, ramena lentement contre le quai la triste femme avec ses deux sauveurs. Le nom de M. Delaberge circula de bouche en bouche lorsque les torches se frayèrent un passage. J'appris que le jeune homme qui venait de voler au secours de l'artisan était un élève, interne de l'Hôtel— Dieu, qu'il avait déjà donné des preuves sans nombre de talent et de courage, et que l'estime de ses nombreux amis le dédommageait des contrariétés jalouses dont quelques hommes, placés au-dessus de lui, l'environnaient. Celte popularité, madame Dutercy, ne devait pas me sembler un éloge frivole ! — ■ Qu'en pensez- vous?

Thérèse, par cette question à la fin d'un récit dont toutes les émotions d'ailleurs avaient été partagées, venait de faire un appel trop direct à l'esprit de charité de Pauline pour que celleci ne cherchât pas à s'en défendre. Avec une nuance mutine d'attendrissement et de bonhomie, l'indomptable rieuse répondit en attirant Thérèse , et en la baisant au front :

— Je pense qu'il s'est admirablement pré-

EES DEUX AMIES. 101

sente devant vous , ma petite , et que son ange gardien était auprès de lui ce jour-là. Votre enthousiasme m'a presque gagné. L'heureux mortel ! . . . Une auréole de persécution, des instrume*ns de chirurgie couverts de rouille et de gloire, et. celte immersion héroïque dans les eaux du Rhône !... A votre place tout cela m'aurait tourné la tête. Mais ne la perdezvous pas un peu, ma belle enfant, puisque vous oubliez de me conter le reste ?

— Le reste de quoi ?

— De l'aventure, ma petite. Etait-ce pour lui que cette femme se jetait à l'eau ?

— Quelle folie !

— Vous n'admettez; donc pas, Thérèse, que l'on puisse se noyer pour M. Delaberge. Je le pensais aussi ; mais je voulais vous en faire convenir. Allez toujours !

— En vérité , cruelle que vous êtes , il n'y arien de plus dans l'aventure ; si ce n'est que, sur les instances de mon oncle, M. Delaberge se servit de notre chaise de poste pour transporter à l'Hotel-Dieu cette femme qu'il espérait conserver à la vie. J'ai su qu'en effet son dévouement n'avait pas été perdu. On insista

HP IIENSQKGE.

peu devant moi sur la cause du désespoir de cette femme; peut-être parce qu'il s'y trouvait une faute et de l'amour. J'avais alors quinze ans : cette réserve paraissait de droit. Pendant notre séjour à Lyon, mon oncle s'est lié de Paraité la plus étroite avec M. Etienne. Ma tante était malade, M. Delaberge est venu nous voir. C'est même à lui que nous devons l'heureuse indication qui fixa notre demeure dans votre voisinage.

— A la bonne heure , Thérèse ! et ce dernier point met décidément M. Delaberge dans mes amitiés. Faisons quelque chose, ma petite, pour cet honnête jeune homme. Voilà qui est fini , j'en pense beaucoup de bien ; mais il est un peu rouillé, convenez-en, par la clinique. Où serait le mal de le guérir à nous deux de cette hypocondrie qu'il a certainement gagnée dans les hôpitaux. Ne froncez pas vos noirs sourcils et recordons-nous. Un héros n'est forcé de se faire homme du monde que lorsqu'il est reçu dans le monde. Je crois, mon enfant , que votre héros mérite des statues ; je suis sûre que, de son vivant, il se tiendrait tout debout sur un piédestal avec une

LES DEL X AMIES. lor,

immobilité qui dispenserait de l'achat de marbre ; mais fut-il cent ibis brave et philosophe , il a besoin des leçons des femmes. Ame supérieure, tant que vous voudrez ! . . . Mais désignez lui donc un tabouret pour se mettre à nos genoux ! vous le verrez tremblant et gauche au possible ; il ne saura comment s'y prendre. N'importe ! je lui permets d'être le rival de mon frère, à condition que Léonard comptera toujours pour quelque chose dans vos distractions. Léonard ne peut qu'y gagner à la longue.

— M. Delaberge exerce aujourd'hui votre gaîlé!... Si je vous apprenais que vous avez exercé plusieurs fois son jugement.

— Vous redoubleriez ma gaîté , Thérèse ! Son jugement, et ma gaîté ! . . Voilà qui est heureusement dit, et l'opposition est charmante. Eh mon Dieu, qui peut donc avoir exercé le jugement de ce flegmatique personnage sur une évaporée de ma façon ? Je ne le croyais pas capable d'exercice. Ne ni'ayant jamais regardée que de travers , vous verrez qu'il aura pris des notes pour une dissertation orthopédique ! En vérité, ma petite ! . . . Est-ce que je serais à ce point comprise dans sa gloire et

marquée sur ses tablettes ?... Vous allez me eonter cela. Je vais faire des vœux pour que personne ne se jette à l'avenir dans le Rhône. Nous pourrions y perdre, vous un héros, moi mon historien. Comment me juge-t-il, M. De^laberge?

— Assez favorablement.

— Très-obligée. Mais sur quoi?

— Sur des laits.

— Point de réserve, Thérèse!... Voyons ces faits.

— Le premier remonte à la fête foraine de Montluel. C'est un rien, mais il est caractéristique. Vous souvenez-vous d'avoir pris d'autorité des mains d'une petite fille, et comme pour votre amusement personnel , un jouet qu'elle même venait d'arracher assez brutalement à son frère ; et, la voyant à son tour boudeuse et toute en larmes , de vous être mise à genoux devant elle avec une humilité feinte pour lui donner, par l'aveu de votre tort et l'exemple de la réparation, une leçon indirecte de repentir et de fraternité ?

— J'ai confusément mémoire de cela. Qu'en a dit notre philosophe ?

LES DEUX AMIES. li)5

— Il a trouvé la leçon juste, spirituellement dite , jouée surtout avec une grâce inimaginable.

— Vous voulez me réconcilier avec lui , Thérèse ?

— Mais, en même temps

— Ah, il y a un mais ?

— Il n'a pas approuvé que vous ayez voulu cueillir sur le champ le fruit dont vous ne veniez que de semer la graine ; car, en conduisant la petite à son frère pour qu'elle vous imitât sans différer, au lieu d'un exemple de bonne foi dont la discrétion fesait le mérite , vous ne donniez plus qu'une leçon de morale toujours plus humiliante que persuasive. La mesure était faussée , l'enfant ne cédant qu'avec regret et à la loi de contrainte , au lieu de se laisser aller sous une impression généreuse à la direction naturelle de l'instinct. Suivant M. Delaberge , vous n'aviez pas assez réfléchi qu'il fallait abandonner l'enfant à ses réflexions.

— Ce dernier mot est-il bien de lui , Thérèse?

— Il est de lui.

— Il est assez impertinent.

— Je passe au second trait. Dans les pic miers jours d'août, M. Delabergc retournait à Lyon par la route qui conduit de Saint- Maurice à Miribel. La route était déserte. Au delà d'une haie, dans l'étroit sentier bordé de saules et de trembles qui trace des replis sur les cailloux du Rhône , il entendit une voix rude se plaindre , puis une voix douce et rieuse qui cherchait à répondre en balbutiant le patois du Dauphiné. Notre ami crut reconnaître votre voix; il regarda par dessus la haie. En effet, votre ombrelle à la main, vous causiez avec une de ces mendiantes dont chaque année , avant et après l'époque de la moisson, les essaims se répandent sur le pays. Hobuste, mais courbée, cette femme paraissait d'ailleurs très misérable. Pour dénouer une petite bourse de soie , vous arrachiez avec impatience un de vos gants. A la vue des bagues que vous portiez à tous les doigts, un éclair de convoitise et de férocité brilla dans les yeux de la mendiante. Tout son maintien changea; sa taille se redressa sensiblement ; sa main s'entortilla dans une courroie de cuir pour brandir Lin lourd bâton garni de fer

qui reposait près d'un ballot de bardes, et sans le maintien de M. Delaberge, dont la misérable rencontra le regard en faisant à la dérobée le rapide examen des environs, votre imprudence allait vous coûter cber. C'est à cet incident que, malgré vos cris, vous avez dûl'éloignement de la vieille avant d'avoir pu lui faire accepter votre aumône.

— Vous m'effrayez, Thérèse', et tous les mendians vont , dès ce jour, me sembler des assassins. Pourquoi ne m'avez-vous pas avertie de ce danger?

— J'ai fait mieux, ma bonne amie; César et moi., depuis ce moment, nous sommes devenus les fidèles compagnons de vos promenades.

— M. Delaberge doit m'accuser d'une vanité bien sotte, je le parie.

— Non. — Mais il prétend que la charité ne saurait trop épargner de contrastes à la misère, et que ce doit être une provocation bien fatale, quand on se promène dans une solitude , près de vingt pieds d'eau , que de laisser tomber dix sous dans la main nue du pauvre avec une main gantée de diamans.

La charité , de ia sorte, n'échappe à l'assassinat que lorsque, malgré le vertige du besoin, le malheureux voit se dresser à quelques pas l'ombre de l'échafaud. La menace elle-même ne suffit pas toujours. M. Delaberge nous citait à ce propos l'histoire d'un changeur de Valence en Espagne. Cet homme, par un effroyable cynisme d'esprit, subordonnant avec brutalité les tentations de la misère à la terreur de la mort , plaçait tous les jours en forme d'enseigne, devant son étalage , une corbeille remplie de pièces d'or, et, par dessus, des pistolets en croix. Ce rapprochement qu'il croyait significatif, lui devint funeste. Un soir, on accourut au bruit d'une explosion. Le changeur était étendu sanglant dans sa boutique dévalisée. Un assassin avait indiqué le contre-sens de l'enseigne. Toutes les perquisitions furent inutiles. Trois ans plus tard , avant de se faire administrer l'extrême-onction , le supérieur d'un monastère, que l'on vantait depuis plus de vingt ans à Valence pour son dévouement et sa charité, confessa publiquement qu'il avait assassine le changeur. Le besoin n'était

LES DEUX AMIES. 1o:>

pour rien dans ce crime ; il ne l'avait commis que par indignation,

— Pour une ame charitable , ce supérieur en agissait bien durement, Thérèse !... Je me plais à croire que je ne cours pas un danger si grave auprès de M. Delaberge; et, d'ailleurs, je vous rends responsable de tous les inconvéniens du voisinage. Voyez un peu comme entre les griffes d'un philosophe ennemi des diamans et du luxe, on risque de devenir un

petit monstre à bon marché C'est égal!

remerciez votre ami de son secours , de ses anecdotes, et, parla même occasion de ses maximes à mon égard. Vos lèvres futées ne déprécient rien à ces dernières, j'imagine ! et cependant, ma petite , cela ne suffisait pas pour résumer un jugement sur ma personne. Tout ce beau réquisitoire brode au plus sur mon étourderie.

— Vous êtes musicienne, madame Dulercy.

Ne vous est-il pas arrivé de jouer le même accompagnement pour une foule d'airs ?

— A. merveille , Thérèse ! et je vois que sa conversation vous profite, à moins que ce ne soit lui qui profite de la vôtre. Comment ai-

no MENSONGE.

je si bien posé pour ses pinceaux sans en avoir le moindre doute ?

— Naturellement , il est discret.

— Pas trop, mon enfant! car il ne m'a guère épargnée dans votre esprit.

— Je vous objecterai sa franchise et le plaisir que j'éprouve à lui parler de vous.

— Il vous en ôtera le goût^ Thérèse.

— Je ne le pense pas. Croyez bien , madame Dutercy, que tous les caractères ont une saillie qui les domine, et que chacun de nous a les qualités de ses défauts. La semaine passée, à votre occasion encore , M. Delaberge me faisait faire cette remarque. Tous deux , nous allions passer devant la porte qui sépare ce jardin du vôtre ; une discusion assez vive me fit peur, et la peur me rendit curieuse. Avec une impétuosité dont l'attendrissement nous pénétra, vous refusiez votre pardon à M. Dutercy; quoique lui-même, si j'ai bien compris, vînt de se soumettre à vos prières en passant par-dessus je ne sais quelle vivacité d'Annette, votre domestique. Il était maltraité pour avoii été bourru. Peut être aviez-vous tort de ne pas accorder aux supplications du mari la grâce

LES DEUX AMIES. 1ll

qu'il venait d'accorder si franche ment pour vous satisfaire ; cette pétulance compromettait les intérêts dont vous preniez la défense^ à mesure que vous dépassiez la limite , M. Dutercy revenait sur des concessions déjà faites ; mais la générosité de votre cœur brillait dans cette fougue de ressentiment , et vous auriez perdu peut-être à vous apaiser beaucoup plus vite, puisque c'était la cause de l'isolement et de l'infériorité que vous fesiez valoir en faveur d'une honnête fille que l'on devait plutôt congédier que frapper, et que l'on ne pouvait congédier sans la précipiter dans l'inconduite. L'étourderie de votre colère était l'indice d'un sentiment exquis. Nous vous aurions embrassée tous les deux.

— Doucement, Thérèse; je n'accepte pas les baisers comme cela!... Les vôtres, à la bonne heure. Je vous ai blessé dans vos amours, il est de toute équité que j'en porte la peine. Mais votre M. Delaberge ne se démêlera pas si facilement de mes rancunes. J'ai donc, si je m'en rapporte à son jugement, et peut-être au vôtre, ma petite, du discernement sans patience, de la charité sans lumière, et do la

n-2 MEïtSONGE.

justice sans modération. Me voilà plaisamment équipée. Un instant j'ai tremblé qu'il ne m'arrachât le visage. Notez ce que je vous dis , Thérèse ! Tous les ânes de la contrée pourront désormais lui donner la chasse, et le fouler aux pieds sur la pelouse, avant que je bouge seulement l'extrémité du petit doigt, non plus que lui-même, alors qu'une dame a la bonté de laisser tomber quelque chose. C'est un homme affreux. Vraiment, oui! qu'il prenne le courage de m'embrasser!... Je le lui conseille. Ce jour-là , je le mets à même de compléter mon portrait ; j'aurai de la coquetterie sans pitié.

— Comme vous avez un esprit sans frein , répliqua Thérèse.

— Mais, injuste fille que vous êtes! ne suisje pas dans les bornes de la défense légitime ? et, quand il frappe sur moi de la sorte, devezvous être surprise qu'il m'échappe des piétinemens de colère ?. . . Allez ! je ne sais pas ce qui vous aveugle, si ce n'est l'amour; mais je ne m'en tiendrai certainement pas à ses ridicules. Dès ce moment, je ne le perds pas de vue, et puisque ( dans voire intérêt je le suppose ),

il m'a disséquée toute vivante, c'est le moins, par réciprocité, que je vous tienne en garde à mon tour contre ses défauts. J'ai le pressentiment qu'il en a d'effroyables. S'ils m'échappent, c'est qu'ils seront invisibles !...

Thérèse, en ce moment, saisit le bras de madame Dutercy.

— Qu'est-ce que vous avez donc, mon enfant ?

— Paix ! dit Thérèse à voix basse.

Son visage exprimait une émotion d'incertitude et d'attente. Elle écoutait.

— On vient de vous appeler , dit-elle à Pauline.

— Vous êtes sûre, Thérèse ?

— C'était un cri singulier, madame ! le cri d'une personne qui semblait annoncer un malheur... Tenez!...

Sous l'impression de cet avertissement , Pauline tressaillit du cri qui fut poussé. Toutes deux coururent de commun accord vers l'extrémité de la terrasse, franchirent le jardin et se précipitèrent dans la propriété de Dutercy.

Près de la charmille, Marthe , la négresse, i. 8.

114 MENSONfiL.

soutenait une femme en sueur et qui tremblait de tous ses membres.

— C'est Annette, cria la négresse ! elle arrive dans la carriole. Jean vient de lui dire que votre frère et mon maître allaient se battre.

— Se battre ! crièrent à la fois les deux amies en se prenant les mains avec effroi.

— Pour quel motif? demanda Pauline.

— Dans quel endroit? demanda Thérèse.

Annette s'efforça de retrouver un souffle,

en appuyant ses mains sur sa poitrine :

— A l'île de Loiserolles, répondit-elle.

— Marthe , s'écria Thérèse, pour rien au monde, que l'on ne trouble le sommeil de ma tante!...

Et les deux amies s'entraînèrent.

il:

Ces Comnu'tUairre.

De même que , sous la discipline de l'usage, les soldats tuent volontiers de fort braves gens pour des intérêts dont nul d'eux ne se soucie, la plupart du temps, sans que le ressentiment nous y pousse , on joue sa vie et celle d'un autre en combat singulier. Le qu'eu dira-t-on est le motif obstiné de plus d'un cartel. De la même main, à deux minuttes d'intervalle , on échange l'estime et le meurtre. FUGÈRES.

Vers le commencement du tête-à-tête de Pauline et de sa petite amie, la conférence de M. Delaberge avec Léonard et son beaufrère s'étant fermée comme on l'a déjà vu dans un de nos précédens chapitres, les adversaires, fatalement poussés à se rencontrer face à face sur le même terrain, partirent à la fois des points opposés du groupe de bàtimens où se trouvaient leurs habitations respectives. Chaque adversaire, suivi de son témoin , prit une des ruelles dont la jonction s'opérait vis-àvis l'église de St. -Maurice. En suivant ces chemins, on devait se rejoindre pour se rendre de commun accord à l'île de Loiserolles; mais

lie MENSONGE.

ce ne devait être que sur la place de la fontaine. De part et d'autre la prudence avait dicté ce conseil, afin que cette sortie simultanée ne fit prendre aucune alarme.

Peut-être bien que les coups de crayon de nos différentes esquisses n'ont pas encore nettement résumé jusqu'ici dans l'imagination du lecteur le plan exact des localités où se passe le début de ce livre ; mais on pourra suivre tour-à-tour, comme on le voudra, les pas de Léonard ou ceux de M. Raymond, en se traçant un triangle rectangle, dont la distance d'un corps de logis à l'autre formera la base, chaque ruelle une des deux lignes latérales, etlaplace de Saint-Maurice lesommet.

A tout hasard, dans la nécessité de choisir, nous accompagnerons d'abord MM. Raymond et Delaberge sur le gazon de la ruelle ombragée par de robustes châtaigniers sauvages, le long d'un mur rongé par le lierre et la mousse; masse de pierres qui ressuscitait dans le souvenir des érudits les nobles manoirs de nos ancêtres, avant les jours où la révolution, pénétrant la torche à la main dans la mine ouverte par Richelieu, vint , par l'explosion du

morcellement , faire éclater en débris ces magnifiques enclaves dont le prudent cardinal ne coupait en deux que les titulaires.

Il n'est pas besoin de rappeler sans doute à quelles préoccupations se rapportait leur entretien.

— Cela devait être ainsi, disait Raymond. N'en parlons plus, la chose est sans remède. Non qu'il m'en coûtât le moins du monde, en face d'un tort que ma conscience réparerait avec tant de joie , de fléchir loyalement et d'entrer dans une explication juste et satisfaisante!... Quarante-cinq années d'une existence de secousses et d'épreuves me protègent assez vis-à-vis de moi-même contre les misérables susceptibilités de l'amour propre!... Mais c'est cela même qui ne se peut. La méprise dont se plaint M. Léonard est irréparable. Posée , comme je le prévoyais , entre son honneur et le mien, la condition de révéler les motifs d'un emportement que je n'ai pu retenir, ne me permet pas de faux- fuyants entre la franchise et le silence. Le mensonge et la vérité me sont également impossibles. Nous nous battrons j mon secret n'est pas à moi.

ijk MENSONGE.

Delaberge prit avec émotion la main de son ami.

— Ce secret, Raymond, tout dans ma conduite a dû vous démontrer que j'en avais le pressentiment, sinon l'intelligence. Seul, vous êtes juge de vos devoirs; et personne, ici, n'a rien à vous dicter. Mais, placé par l'événement dans une situation qui m'impose des devoirs à mon tour, souffrez que j'enfreigne la limite où je me renfermais. Le lieutenant, ni vous ni moi nous n'en doutons, est un homme ardent, mais plein d'honneur. Qui vous empêcherait de le prendre à part, et de lui parler à cœur ouvert?

— Nous nous sommes vous et moi rencontrés sur cette alternative, Delaberge; mais, à l'instant même, je l'ai rejetée. Outre que pour s'épargner un duel, qui de manière ou d'autre tombera dans le domaine de la curiosité publique, il faudrait donner une excuse qui pût également devenir publique, dites-vous que la force majeure desévénemens pourrait seule m'affranchir du silence ! Et encore (notez le bien !) à l'oreille d'un ami longuementéprouvé, comme vous !...

— Un duel, Raymond, ne peut-il devenir une force majeure ?

— J'ai tout prévu.

Raymond suspendit en ce moment sa marche ; il consulta lentement la clairière avant de tirer de son portefeuille des papiers renfermés dans une enveloppe dont la suscription était à l'adresse de Delaberge. Le calme de la châtaignerie n'était animé que par les harmonies de la pelouse et du feuillage. Rien autour d'eux que de l'encens et des rayons, comme si les fleurs et le soleil se caressaient dans le silence. La physionomie de Raymond participait de la sérénité du lieu.

D'une voix émue, il dit au jeune homme :

— Je remets entre vos mains quelque chose de plus sacré que mon propre honneur et ma vie. Là, se trouve l'excuse mystérieuse que , pas plus que moi sans doute, vous ne voudriez confier au lieutenant Léonard. Là, j'ai déposé l'explication de tous les soucis qui m'ont relégué dans la solitude. Ecoutez-moi, Delaberge ! Vous êtes à peu-près sans fortune, et je vous sais incapable, non par défaut d'é-

un MENSONGE.

nergic, niais par choix, de travailler à votre avenir par les moyens qui d'eux-mêmes viennent s'offrir à la foule des ambitions vulgaires. Victime résignée de cette religion de pudeur qui survit dans quelques âmes au discrédit de tous les cultes et de tous les systèmes, c'est loin des intrigues, c'est à l'étude seule, c'est à votre foi dans un avenir qui relèvera l'homme en justifiant Dieu, que vous demandez patiemment une révélation nouvelle. Eh bien ! tout pauvre, tout isolé, tout incertain que vous êtes du rôle qu'il vous faudra prendre dans le monde et du chemin que vous y tracerez, c'est avec sécurité, mon ami, que je m'appuie sur vous!... Je ne craindrai pas d'augmenter votre fardeau de tous les devoirs qui viendraient à m'échapper; nos esprits se sont entendus. Si vous devez briser cette enveloppe, ce duel , qui nous occupe trop peut-être, ne sera qu'une larme de plus dans l'existence de deux êtres que j'ai chéris. Mais Raymond vivra toujours pour Thérèse et pour Agathe; vous serez leur protecteur et leur ami.

Une muette poignée de main scella le pacte entre Raymond et Delaberge.

Dès ce moment, ils précipitèrent leur pas sans dire un mot de plus.

Dans l'autre ruelle , pavée correctement , qui dessinait une ligne droite entre des murs de petits jardins , et , parfois , plongeait à vol d'oiseau sur les encaissemens d'oseraies où s'argente le courant du Rhône , Dutercj s'essoufflait à marcher du même pas que Léonard. Dutercy paraissait maussade et rêveur. Son bras gauche était maladroitement collé contre sa poitrine; deux longs plis raidissaient l'un des pans de sa redingote. Il portait des épées. Il toussait et changeait de place à chaque instant pour éviter la fumée du cigare de son beau-frère.

— Pour Dieu, ne marche pas si vite!... Tiens, Léonard, tu vas t'emporter comme toujours!.,. Mais on ne m'ôterait pas de la cervelle que vous allez vous Lattre.

— En vérité !

— Écoute donc ! ! ! on t'apporte des excuses , et tu ne veux pas te contenter de ces excuses. C'est aussi par trop pousser les gens à bout.

— En es-tu bien sur ?

I8f IIENSON&l

— Je ne suis sûr de rien , ou je suis sûr de cela. Pourquoi s'obstiner, sans raison, à faire Ja mauvaise tête?

— Sans raison ?

— Ou plutôt avec mille raisons d'agir précisément d'une autre manière. Je ne te parle pas de mes inquiétudes , ni des suites présumables d'une telle équipée, ni de ta sœur qui nous croit à la promenade. Pour un coupd'épée, tu sacrifierais tout l'univers. C'est brave ; donc, c'est bien! Voilà ta première et ta seule maxime!... Mais, Léonard, lorsque nous devons cacher ta présence à tout le monde, n'est-ce pas, de gaîté de cœur, attirer les agens de l'autorité sur la piste que d'aller, comme en partie de plaisir, estropier un de nos voisins, ou te faire estropier par lui, bien que l'on te crie à tue-tête qu'il ne s'agit absolument que d'une méprise?

— Dis-moi , Dutercy ! tu te laisserais donc assommer, bafouer, traiter enfin delà façon la plus cavalière-, et cela, tranquillement , le sourire aux lèvres , sans même lever le bout du doigt, pourvu qu'en dernière analyse on vînt le dire : — < Rajustez-vous et faisons la paix '

» Je vous prenais tout simplement pour un « voleur. »

• — C'est une supposition , Léonard!... Que veux-tu que l'on dise à des suppositions ?

— Eh bien, tais-toi ! puisque tu ne veux pas me répondre.

— Que diable, on ne peut pas me prendre pour un voleur. C'est absurde !... Est-ce que l'on t'a pris pour un voleur !

- — Oui, oui, oui! Cent fois oui. Qu'est-ce que tu veux de plus ?

— C'est différent.

— Ah I... Tu daignes l'avouer. C'est bien heureux.

— Mettons que ce soit heureux ! Mais

alors, Léonard, pour t'être mis dans le cas de passer à ses yeux pour un voleur, toi seul tu devrais des excuses à M. Raymond.

> — Bon ! ne voilà-t-il pas une autre histoire ! ! ! Ah, je dois des excuses pour avoir été mordu par un chien, piétiné dans la boue, traité de gredin , raillé comme on ne raille personne, conduit jusque chez toi, pour ainsi dire entre deux gendarmes?

— Avant tout; dis-moi pourquoi cela?

— J'enrage !... pour rien ! pour avoir escaladé le mur de leur maison, dans l'intention de jouer sur ma flûte, au bas de vos fenêtres, un vieux air que Pauline aurait bien reconnu.

— Je comprends! des folies comme autrefois. Pauline m'en a parlé. Alors, je nete conseille pas de te plaindre, Léonard. Vois-tu, quelque mauvaise réception que l'on t'ait faite, du moins te voilà debout et devant moi. C'est encore ce qui pouvait t'arriver de mieux.

— Merci.

— Très certainement. Chaque soir, dans notre cour, je tends un piège à loup!.... Si tu t'étais bien adressé , tu te serais cassé la jambe.

— Rien que cela? Ce que tu m'apprends m'émerveille , Georges. — Ah çà ! tu te crois donc le droit de vie et de mort sur les voleurs?

— Chez moi, sans contredit!

Léonard toisa son frère de la tête aux pieds, et le repoussant:

— Les voilà, dit-il en s'échauffant déplus en plus; les voiià, nos esprits bourgeois, avec ce lâche respect qu'ils ont pour tout ce qui les touche, avec ce culte pour leurs écus qui les

rend cruels et sans frein!... Celui-ci s'inquiète d'un duel où chaque adversaire aura pour soi la loyauté des témoins., la lumière du jour, et son courage. Mais , pour mieux dormir , il enchérit sur la législation; il va du correctionnel au pénal; on lui donnait le bagne, il prend le meurtre ! Il organise froidement un assassinat tous les soirs, après souper, de peur qu'un malheureux, pressé par la faim, ne soit tenté de lui dérober de quoi vivre ! — Georges, tu me fais mal !

Dutercy , ricannant de la tirade, répliqua d'un petit ton leste :

— Ah, bah! est-ce qu'il y a des malheureux?

Le beau-frère fit un soubresaut; puis, saisissant , comme avec des tenailles, le bras du mauvais plaisant, il ajouta d'une voix lente et sourde, avec une expression de reproche :

— Dutercy, vous n'avez pas de mémoire!... Sous le tressaillement de celte réplique, où

perçait une vive personnalité, les deux beauxfrères, l'un , frappé d'une confusion évidente et qui le rappelait à lui-même, l'autre, pourpre de l'indignation qui tourmente le juge alors

qu'il se modère et craint de frapper un coupable, marchèrent pendant quelques secondes à côté l'un de l'autre sans rien se dire. Ils n'osaient ni se regarder, ni se quitter ; mais à la fin , Dulercy se faisant une loi d'étouffer un sentiment de rancune inopportun en ce moment, barra le passage avec résolution, et ^'adressant à Léonard :

— Je veux que tu m'écoutes , lui cria-t-il. Si ce n'est plus le vieil ami, c'est le mari de Pauline que tu dois entendre. Quel est donc ce besoin de faire tes preuves? et que peut perdre le lieutenant Léonard dans l'estime de sa famille et de ses amis, en acceptant une excuse que l'on ne rétracterait pas impunément?... Dans tout ceci, je vois moins qu'une méprise ; je vois un événement ridicule. Ton obstination part d'une autre source. Pour ma responsabilité, tu me diras tout.

La chaleur de Dutercy désarma Léonard.

— Quant aux excuses, Georges , on ne me les offrira pas de nouveau. Sois-en certain. D'ailleurs, pour m'en contenter maintenant^ il me les faudrait ckures, explicites; telles, enfin , que l'esprit le plus subtil, aidé de la suscep-

LES COMMENTAIRES. l->~

tibilité la plus sévère, n'y trouvât pas l'ombre d'une équivoque. La question posée de la sorte deviendrait par elle-même une offense; et cependant , mon frère , en cherchant au hasard tu viens de toucher juste; car, maintenant, je poserais la question dans ces termeslà plutôt que de rompre. Tu ne comprends pas cela, parce qu'il faut tout te dire. Mais , Georges, je suis avant tout l'auxiliaire d'un parti qui dispose de mes convictions et de mon épée. Si le parti républicain est intact , c'est surtout par le côté du courage. Mon influence vient autant de mes principes que de mon dévoûment. Je ne puis laisser entamer mon caractère. Plus l'événement, si tu le veux , est ridicule et contraste avec mes antécédens, plus je dois craindre l'hostilité sournoise des railleurs qui ne me donneront ni paix ni trêve , dès que, par une de ces indiscrétions qui volent avec l'air que l'on respire, on pourra divulguer l'affront sans ajouter que j'en ai tiré vengeance. Tu ne devines pas combien de sujets d'églogues on tirerait de mes pipeaux, tles amplifications que l'on tournerait sur les sérénad1-3 que je

lie MhNSONGE.

donne à la lueur des coups de bâton, les certificats d'innocence que l'on me délivrerait à propos de flûte. Georges , il y a des journalistes qui n'ont que ce métier-là!... Je deviendrais fou. Veux-tu que je devienne fou? Ma vie ne suffirait pas à cette guerre; il faut que j'en finisse d'une fois. J'aime la raillerie, mais quand c'est moi qui la fais. Turenne serait tenté lui-même. — Non , non ! personne ne pourra dire que le lieutenant Léonard, à la suite de son pèlerinage insurrectionnel en Europe , est venu , comme un autre Thémistocle , s'asseoir pacifiquement au foyer domestique, la flûte à la main, prêt à répondre a tous les gens qui voudraient élever un manche à balai sur ses épaules : — « Frappe, « mais écoute! »

— Ainsi, la peur de quelques stupidesjeux de mots ...

— Me fera faire une sottise, n'est-ce pas?... Pourquoi non ? puisque la peur de m'en voir faire t'en fait dire. — Pauvre tête! dans un événement , ne voudras-tu voir qu'une seule face r

— Mais l'autorité, Léonard!... Il me semble que c'est une objection grave ?

— Tu vois bien que non. En tout cas, ce ne serait qu'un inconvénient de plus ; l'autorité n'est jamais autre chose.

Presqu'en même temps les deux adversaires sortirent des deux chemins, et pénétrèrent dans la place du village, où les rayons du soleil tombaient alors en plein. Raymond et Léonard, s'abordèrent avec cette exquise civilité, connue seulement des gens de monde qui sont prêts à se couper la gorge, mais qui se drapent de leur dernier sang-froid. Près de la fontaine de Saint-Maurice, dont le bassin servait en ce moment d'abreuvoir , quelques enfans de la Savoie, déguenillés comme les acacias du petit cimetière dont ils recherchaient l'ombre, mais encouragés par les liards et les bravos des filles de la campagne qui se groupaient tout à l'entour avec des tabliers remplis d'herbes sur la tête, pirouettaient et se mettaient en sueur, en faisant tourner, ainsi que des furieux, la criarde manivelle de leurs montagnes. Ils exécutaient

Mo MENSONGE.

cette danse immémoriale qui serait à coup sûr dénuée d'attrait sans leurs visages colorés et bouffis, sans leurs bonds à perte d'haleine, sans leurs cris vibrants et bizarres , et ce luxe de gaîté qui suit les insoucians exilés partout. Pour fortune , un morceau de pain , l'aumône donnée par la joie qu'ils répandent; et pour avenir, la confiance en Dieu. Pauvres enfans qui voltigent sur la terre comme des oiseaux, et que l'on ramassera peut-être autour de nos villes, raidis et glacés dans la neige!... Les petits danseurs assaillirent M. Raymond, qui se laissa mettre au pillage en leur abandonnant sa bourse. Léonard cherchait une épitaphe au milieu de ces pierres environnées de cyprès et de croix; les unes, abandonnées et rongées d'herbes, les autres, pieusement fleuries. Il cueillit une rose !... Delabergc cependant s'était emparé du bras de Dutercy , peut-être pour que l'on ne vit pas les épées; tous deux , sans plus attendre, avaient pris le chemin de l'avenue. Raymond et Léonard , que le même instinct d'avenir réunissait dans une pensée commune, reportèrent à la fois leurs yeux, du vieux porche ecclésiastique

LES COMMENTAIRES. loi

où s'adossait la fontaine , à la girouette qui se jouait en éclairs dans le jeu du vent, au-delà du petit bois de châtaigners.

— Ici, votre mère! là^ votre oncle! dit Raymond avec une expression d'amertume.

— Et moi? murmura Léonard qui parut s'interroger un instant. ..

Puis, étendant le doigt vers le penchant de l'avenue pour désigner le point du Rhône où des ilôts se croisaient dans une végétation confuse, il ajouta légèrement cette parole :

— Peut-être là bas ?

iU\ IJaucunu.

Une caltnre trop sèche pour le» < hcnilles, ilc> masures de paille, et de boue, qui rient ;i imites les bise» d'hiver, des malingreiix uns et grêles, la misère et l'isolement qui grouillent sur du sable comme des forini- < ;i-leo.. — C'est une étude d'après nature, mon cher...— Oui, ouil la nature civilisée ; une plaie vue au microscope!...

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