‹ Mensonge (volume 2)Chapitre 10 sur 10 · MEN80NG · texte numérisé non relu

MEN80NG

et, dans cette réconciliation de famille, elle no crut pas consommer l'abandon d'un orphelin. L'amour, Maria , peut survivre fatalement au mépris; mais pensez-vous donc que ce soit le mépris qui l'inspire?... Ainsi que vous, la sensibilité de Pauline l'entraîna, la trompa sans doute! Elle vous succéda sans le savoir, et, comme vous l'aviez précédée, par cet unique attrait qui porte les femmes vers le malheur. Le malheur de cet homme fit le dévouement de Pauline; au moindre soupçon, ce zèle ardent aurait éclaté pour vous ; car la puissance qu'elle venait de déployer en faveur de Georges était de droit acquise à votre enfant, et les libres inspirations de notre âme sont toujours pures. Ni l'une ni l'autre vous ne me semblez faites pour vous haïr, mais pour vous plaindre. Non, Maria! je ne craindrai jamais de vous entretenir d'elle, et d'elle seule. Le nom de Pauline ne m'est pas échappé sans le vouloir. J'espérais trouver le chemin de votre cœur. S'il m'avait fallu chercher, pour désarmer des ressentimens dont je m'alarme, un seul raisonnement qui mentît à la loyauté de votre conscience et de la mienne, ou ma dé-

marche eût été d'un insensé, ou j'aurais d'avance regardé la cause d'un ingrat comme perdue. Mais j'oserai parler d'une femme à une autre femme, et me porter garant de Pauline auprès de vous. N'écoutez pas les conseils de la jalousie ; dans votre malheur, ne vous reprochez rien. Je cherche deux rivales et je ne vois que deux victimes. Le mystère de Georges n'a pas été fatal qu'à vous seule. — 0 Pauline, Pauline! si dès ce temps (et plût à Dieu) vous aviez connu Maria , votre âme naïve et généreuse n'aurait pas pris sans doute la défense d'un seul fils entre deux pères!... Charles vous eût encore mieux inspiré que Georges, et vous n'auriez défendu les intérêts de celui-ci que pour l'élever à votre estime en vous élevant vous-même à l'admiration de Maria ! . . . — Que ne connaissez- vous Pauline, Maria!... Je n'aurais pas un mot à dire dans l'intérêt de sa sécurité. N'est-ce donc plus des cœurs blessés qu'il faut attendre les plus nobles sacrifices ; et votre cœur, ma pauvre amie, se calomnierait-il en se jugeant au-dessous du sacrifice que j'en exige? Ou je vous connais mal, ou, pour la triste satisfaction d'exhaler

de vains ressentimcns, vous ne vous étudierez

pas à faire entrer vos chagrins dans l'àme d'une femme... d'une femme que vous et moi nous devons plaindre, Maria, puisqu'elle se trouve sous la domination de Georges!...

Maria, pendant ce discours, avait relevé la tête. L'éclair de son regard fit baisser les yeux d'Etienne.

— Oh! vous me connaissez bien! dit-elle en retenant à son tour la main du jeune homme; mais vous-même, murmura-t-elle plus doucement, vous connaissez-vous, M. Delaberge ?...

Etienne redevint pâle et garda le silence.

Il y eut une nuance de désintéressement et d'amertume dans la voix de Maria. Quelques inflexions plus compatissantes, et le jeu de ses regards , indiquèrent mélancoliquement ■une allusion délicate et qu'elle semblait éviter de mettre en lumière. La pression de ses doigts expliquait peut-être mieux sa pensée.

— Dans le fond , dit-elle , je suis peut-être moins à plaindre que je ne le croyais !... Et je commence à croire que si Georges ne m'avait quittée, j'aurais pu le quitter moi-même.

Celte idée me vient dans ce moment , M. Delaberge! Ne pensez^vous pas, dites, que

cet homme a toutes les comparaisons à craindre? Mais s'il en ressentait quelques douleurs, M. Delaberge, à coup sûr elles ne ressembleraient pas à celles que j'éprouve!

La loi serait tout pour Georges!... Il se montrerait sans pitié sous cette protection, comme il tremble parce que je l'en menace ; et ce ne serait pas là (s'écria-t-elle en appuyant la main d'Etienne sur son cœur) qu'il irait se renfermer pour prendre un conseil dans son infortune.

Et sous l'empire de ce mouvement de chaleur, Maria dit à Delaberge :

— Je ferai tout ce que vous voudrez !

Delaberge se leva. Malgré lui-même, son maintien et sa parole étaient d'un homme reconnaissant. Il avait été bouleversé jusqu'au fond de l'âme.

— Je ne dois pas, Maria, lui dit-il, vous laisser entraîner par un sentiment louable, mais imprudent. Les droits d'une mère ne vont pas jusqu'à sacrifier ceux de son fils.

iHi MENSONGE.

Voulez-vous me laisser toute latitude sur ce point?

Maria lui ferma la bouche.

— Au nom du ciel! M. Delaberge, pas un mot de plus sur tout ceci. Seul vous deviez réussir dans cette entrevue où le reste de la terre eût échoué. Mais, aussi, vous pouviez seul me dire ce que je viens d'entendre. C'est ce que vous penserez, de moi qui m'importe!... Réglez le reste, comme vous le jugerez à propos, sur l'estime que vous faites de la pauvre Maria.

Ù0 HHôôduiuuucs.

Inter se multipliciter leges hominum ruunt et hostiliter; indè sub sole chaos. Flagello si defessus et sudore, nocte prœcipitiisque peregrinat ergô viator , dùm procumbit quid stupescistis ? Secundùm vitaa vias, virtuti velvitio vires, cœlestia flamina, proficiunt ; et non ad se nos attrahit per dolores abyssumque Dominus,sed glorià et amore. Unus Deus, una lex !

St.-FRANÇOIS DE SALES.

■ — Allons donc, docteur sans diplôme, qui mettez si mal à propos de pauvres convalescens à la diète! Ces dames se désolaient; elles pensaient que vous leur faisiez faux bond. — A table, n'est-ce pas, et privons nous des cérémonies!— Je livre le beau-frère à vos ordonnances. Dutercy proposait de souper sans vous.

— Diagnostic superbe ! il va nous découper les pigeons. — Soyez indulgentes, mesdames! En passant près de la poste, à St. Maurice, un démon m'a tenté ; je n'ai pu résister au charme d'augmenter les griefs de notre vieux

médecin. J'ai pour cet homme un faible inconcevable ; il n'a plus le temps de faire des sottises!... Sa réputation de joueur de billard manquera bientôt de contrepoids. — Tenez, M. Dutercy! la directrice m'a remis cette lettre pour vous. — Comment vont les douleurs, Léonard?

— Ne me parlez pas de mes douleurs en ce moment; l'estomac souffre et je vous chercherais querelle. Prenez place entre Pauline et Thérèse; mais notez que je me réserve expressément Thérèse!.. Je disputerais Thérèse au genre humain. Vous ferez la cour à ma sœur, si bon vous semble. Dutercy le permet.

— Nullement ; je ne permets rien. Les principes avant toutl il ne laut pas laisser refroidir le souper. Je vois Annette qui s'impatiente , elle aurait une apoplexie. Dans l'ordre culinaire , on doit les premiers égards aux cordons bleus. — Ah, ça! madame Raymond , j'ai des petits projets à vous confier, un plan de Léonard, un joli voyage. Sous cette rubrique, -les yeux doux iront leur train, je l'espère; je vous ferai ma cour. A la vérité, je me trouve un peu trop sous le feu

LES MSSÔNNANCES. 2*9

du pistolet de votre mari ; mais Pauline aura la complaisance de distraire son voisin pour qu'il ne nous surveille pas. Il faut des égards pour les jaloux !... J'entends que ma femme se partage. Vous, je vous accapare! et ne prenez pas garde au lieutenant. Qu'il fasse le brave et papillonne autour de votre nièce ; la chose me paraît sans conséquence.

— Un instant!... — Qu'en pense Delaberge ? — L'épigramme s'adresse au docteur autant qu'à moi.

— Eh, eh! sous un point de vue, M. Dulercy pourrait avoir raison. Si le tête-à-lète offre quelques dangers , c'est peut-être pour le malade.

— Je me risque. — En qualité de tuteur et d'oncle, Raymond,, avez- vous une objection à me faire ?

— Pas la moindre, mon bon ami!... Je vous abandonne à la discrétion de Thérèse.

— Vous voyez, mon enfant ! . . Tout le monde ici conspire pour que je sois votre amoureux. Pour votre part , y consentez-vous?

— Je n'y consens pas, je l'exige.

— Bravo, petite sœur !... Ne vousai-je pas

m MENSONGE

prédit que vous seriez bientôt de la Camille? Je vous prédis maintenant que vous m'en ferez des reproches. — ëd vérité, M. Raymond, notre créole est radieuse, et ma coquetterie s'en alarme. Nous risquons de ne pas obtenir un seul regard de mon frère.

— Diable, diable, Pauline! cette lettre est de Montel. Me sera-t-il permis d'y jeter un coup-d'oeil.

— Non, Georges!... Tu viens de poser les principes , tu dois les subir. Montel aura tort pour aujourd'hui, c'est le moins.

— Madame Raymond, comment trouvezvous ma femme qui se permet de me dicter des lois ?... Je n'en veux recevoir que de vous. Ne tolérez pas que Ton usurpe.

— Laissez-la dire. Tandis que mon mari l'occupera, nous lirons la lettre.

— Eh bien, madame Raymond, croirezvous désormais a mes pronostics de médecin? Voilà nos belles couleurs qui sont revenues.

— Feu follet, docteur; et dont il ne faut rien conclure , même à l'avantage de vos ordonnances. Mais un peu de joie fait tant de

LES DISSONN ANGES. 251

bien!... Par malheur, je suis vieille ; connaissez-vous un remède à cela?

— Corbleu, madame.... — Excusez l'emportement! c'est dans mon caractère. — Mais voilà des prétentions à la vieillesse qui sont tout-à- fait insupportables. Avez -vous mon âge?

— Oh, M. Léonard!... J'ai quarante ans. Et les ennuis , je ne le sais que trop , précipitent le poids des années.

— Ma sœur Thérèse ! passez donc vite ce petit miroir à votre tante. Le mot qu'elle vient dire là renferme un éloge à notre adresse; et cet éloge est charmant. — Docteur, vous avez entendu?... IN'oubliez pas de nous recommander à vos malades.

— Ne riez pas^ madame Dutercy! ... Le plaisir est la première de toutes les prescriptions \ dans l'air du bonheur, on a toujours quinze ans. Dès que l'âme est en équilibre , on s'en aperçoit au visage. Permettez une comparaison, le plus près de vous possible!... Votre mère, je le gagerais, n'a jamais eu de rides. Ce pastel est son portrait , je suppose ?

— Oui , M. Delaberge ! et cet autre pastel,

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auquel pend la dragonne d'or d'une épée, c'est DOlre pauvre père. INe trouvez-vous pas que Léouard a de ses traits? son œil noir et vif, l'audace de son front, son caractère d'intrépidité?

— Vous et votre frère, madame, vous tenez de ces deux portraits. Non par les traits en eux-mêmes, les traits ne sont rien! mais par leur mouvement et leur âme. Quiconque, une seule fois, aura vu ces tableaux , se les rappellera s'il vous rencontre l'un ou l'autre. Chose étrange! j'ai dans l'idée que j'ai vu quelque part votre mère !... Lorsque pour la première lois je vous vis, je me sentis frappé comme d'un souvenir. Il me sembla que votre figure avait traversé les émotions de mon enfance.

— Oh, oh ! Delaberge, vous commettiez un grave anachronisme!

— Assurément, Raymond. Et j'imagine que madame le prend ainsi.

— Pardieu ! notre cher Esculape, j'offre, moi, de parier que vous avez eu cette allucination sur la pelouse du bois de Valbonne !

— Est-ce que vous étiez-là, M. Dutercy ?... Je ne vous ai pas aperçu.

— Je dormais sur l'herbe. Mais Pauline est un vrai lutin. Elle s'est permis des commentaires sur votre air de surprise et de pâleur ; cette circonstance, je vous en avertis, a donné champ contre vous à des plaisanteries par milliers. Prenez votre revanche; ma femme a rougi !

— Ah , madame ! je méritais peut-être votre pitié.

— Il ne serait pas impossible, monsieur, que vous eussiez autrefois rencontré ma mère: et, cette supposition ne s'offrant qu'après coup pour moi, mon mari devait peut-être vous faire grâce, et à moi-même, d'une indiscrétion qui manque doublement d'urbanité.

— Folle ! ne vas -tu pas croire que le docteur se laissera mourir pour une ou deux épigrammes?... Calme ta conscience; les médecins ont pullulé depuis Molière! Eh, pardieu! noyons ta susceptibilité dans un compliment , ma boudeuse. M. Delaberge avouera plutôt qu'il t'a trouvée jolie, et qu'il s'est senti na-

ÎU MENSONGE.

lurellcment un peu gauche. Il n'y a pas d'homme d'esprit à qui ce léger malheur n'arrive, surtout quand il lui passe des réminiscences dans le cerveau. — Tenez, beau docteur pale, vous allez dire aussi que je me fais des idées ; mais au besoin, j'invoquerai le témoignage de ma femme. — En lui parlant de ses affections, je suis sûr de la dérider. — Entre madame Raymond et sa nièce, il existe une ressemblance qui m'a frappé dès le premier jour.

— Ah !... comment pouvez-vous dire cela, M. Dutercy?...

— Je le dis parce que je le pense, ma voisine ; je ne suis pas complimenteur, mais sincère.

— Cependant je ne ressemblais pas le moins du monde à ma sœur.

— Je ne veux pas insister, madame Raymond ; mais force gens ont dû vous adresser la même remarque. — Sur un portrait, M. Delaberge , pensez-vous que l'on puisse deviner un caractère ?

— Fort souvent, M. Dutercy. Et surtout lorsque le caractère n'est pas faussé par les

habitudes. Je sais que la physionomie, comme l'intelligence, subit la loi du faux, et que le faux a sa puissance comme le vrai; puissance funeste! Par exemple, si l'on ne peut guère étudier le mouvement des muscles sur les jambes d'un homme qui ne marche qu'avec des béquilles, en revanche, on peut en étudier la paralysie. Au milieu de notre société , je redoute fort que la science ne se trouve à l'hôpital; mais, certainement, il y a une science. Lavater et Gall l'ont vaillamment pressenti , chacun a sa façon. Sur ce point, comme toujours , le sentiment a précédé les révélations mathématiques; le sentiment est la boussole éternelle du vrai. Le visage porte donc l'empreinte de l'âme toutes les fois que l'individu n'a pas le plus grand intérêt à faire disparaître celte empreinte. Encore, le plus fréquemment , prend-il un masque insignifiant ou faux; et c'est une autre manière de se trahir. L'âme ne change pas.

— Ainsi donc vous seriez certain de déchiffrer la biographie de la mère de Pauline sur le seul examen de ce pastel ?

— Je me garderais bien de le tenter, M. Du-

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tercy ; car, si l'on peut discerner le ressort , il serait trop hardi de présumer les causes qui l'ont dû mettre en jeu. Les circonstances décident ; et, suivant l'occasion, les résultats sont excellens ou funestes. Mais le titre (je veux nommer ainsi l'alliage des élans spéciaux, qui forment la base de notre caractère , et dont toute circonstance analogue est la pierre de touche), le titre en lui-même est invariable ; et, dans un ordre de choses où les intérêts ne seraient pas en lutte, la libre manifestation de chaque ressort aurait d'excellens résultats. Le vice et la vertu viennent de la même force. Regardez à l'étymologie. Pour vous répondre directement, permettez-moi de négliger ici la moralité des résultats. Je ne risquerai pas de biographie ; mais, en assurant que la mère de madame devait réunir au plus haut point l'esprit de détermination à la franchise, je croirais pouvoir soutenir victorieusement mon assertion contre vous-même.

— Eh quoi ! M. Delaberge , vous pourriez lire à ce point....

— Ma sœur, tais- toi. — Georges, laisse-moi presser le ressort de la doctrine ! — En temps

de crise révolutionnaire, en 93, par exemple, quel est , mon bon ami , le rôle que ma mère aurait le plus ardemment embrassé, suivant vous ?

— Celui d'une Charlotte-Corday, Léonard.

— Chou-blanc! chou -blanc! notre cher Esculape.

— Merci! cent fois merci, Delaberge ! cela peut s'appeler deviner juste.

— Bon! voilà bien mon Léonard!... En quoi le docteur a-t- il si bien deviné ?

— On te l'expliquerait jusqu'à l'année prochaine que tu ne comprendrais pas.

— Flatté de la bonne opinion ! . . . Mais, que diable ! entre un assassinat qui sera toujours un assassinat, lors même que les Girondins écriraient l'histoire, et le trait auquel tous les trois nous faisions allusion, ce me semble, il faut être Léonard, je veux dire fou , pour ne pas apercevoir l'infini.

— Dans le résultat, certainement; mais dans le principe, nonl... Et Delaberge a commencé par le dire qu'il ferait abstraction de la moralité des résultats.

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— Abstraction de la moralité!... Je n'y comprends rien.

— Pardieu !

— Pardieu! pardieu !.. Je suis battu, peutêtre parce que tu me parles avec des énigmes. Penses-tu donc de me faire accepter le despotisme de ta manière de voir? Je ne suis pas un enfant. J'ai mon opinion, tu as ton opinion!... Je demande qu'on nous jogè; moi?

— Que l'on te condamne , Dutercy.

— Eh, mon Dieu! ne crie pas si p rompt cment : — « Victoire! » comme pour m étourdir. Tiens! nos convives le permettent, Pauline va nous conter le fait ; tu ne m'accuseras pas de vouloir influencer les avis. M. Raymond décidera. — Tu te rapporteras bien à M. Raymond?... — Va, ma femme!

— Mais, Georges, nous accaparons l'entretien! peut-être aurait-il été convenable de choisir un autre moment.

— Et pourquoi donc, ma jolie voisine? on m'a nommé juge; on vous a nommée rapporteur. Si vous vous désistez , je me démets.

Mais vous nous affligeriez! chacun de nous vous écoute. Voyez Thérèse !

— Ne vas-tu pas le faire prier?... Si tu balances , ma femme, je vais conter moimême !

— Par pitié, ma sœur ! . .

— J'ai grand peur , mes bons amis, de nuire à la cause dont on me charge , et je vous demande toute votre indulgence. Ce récit! que ne l'avez-vous entendu de la bouche de mon père? témoin et acteur de cette scène détachée de la tragédie qui se jouait en q3, au bruit du tocsin et du canon , sur toutes les parties du solde la France. Mes premières impressions datent de cette anecdote de famille que mon père ne se lassait pas de répéter quand les amis se rassemblaient après le repas sous les grands marronniers du jardin.Il nous disait, avec un noble orgueil, qu'il devait à cette circonstance et aux événemens du g thermidor le modèle des femmes et des amies. Ma mère, en ce moment, s'éclipsait d'un pas furtif ; mais, à son retour, lorsque le tumulte de nos jeux d'en fans l'avertissait qu'elle n'aurait plus à rougir de nos éioges,

i<iO MENSONGE.

elle pouvait surprendre encore l'émotion religieuse de nos regards qui la suivaient et qui se plaisaient à lire sur ses traits le caractère deviné par M. Delaberge. — Je ne crois pas devoir insister sur les désastres de Lyon, à la suite du siège épouvantable qui livra ses plus beaux monumens au marteau des Montagnards. Lyon paya cher, vous le savez , les résistances de sa population héroïque. Cette ville fut sur le point d'être rayée du territoire. Une commission révolutionnaire s'installa parmi les ruines, pour démolir jusqu'aux ruines, et la terreur , proclamée par les boulets, s'y répandit en nouveaux décombres, au nom de la loi. Mon père siégeait dans ce tribunal. Mon père, M. Raymond, était un ardent montagnard. S'il faut juger des événemens par les êtres que l'on a chéris , c'était à coup sûr une puissante et merveilleuse chose que cette révolution, malgré la frayeur que le retentissement de son nom seul nous inspire. Un jour, devant cette magistrature populaire , toute une famille fut traînée sous le poids d'une accusation qui devait faire tomber trente tètes. Les malheureux étaient

déjà condamnés par la voix publique, et les républicains, pâles de colère, assiégeaient les issues de l'enceinte. — Voici le fait ! — Pendant la crise du bombardement, malgré les troupes de la Convention, un M. de Mortagne, homme intrépide et porté sur les listes de l'émigration, émissaire de M. d'Autichamp et desprinces, avait osé rejoindre Perrin de Précy, commandant en chef des forces lyonnaises. M. de Mortagne avait encouragé la défense, et promis des secours de la Savoie. Ces secours n'osèrent se montrer : Lyon succomba. Dans le pêle-mêle de la nuit du 8 au 9 octobre, pendant la retraite confuse de la triste armée de Précy, M. de Mortagne, blessé par un éclat d'obus, ne put fuir avec ses compagnons. Des témoins déclarèrent qu'à la lueur des bombes qui répandaient l'incendie dans le faubourg de Vaize, le malheureux avait été vu se traînant de porte en porte , pour implorer à grands cris un asile, en jurant de se faire sauter la cervelle d'un coup de pistolet plutôt que de se rendre aux satellites impitoyables de Crancé. On ne savait rien de plus à son égard. Long-temps on le chercha. Les

SIEtySOrSGIE.

poui vo>eurs de la commission, s'acharnèrent sur ses traces jusqu'.i ce < ji r<n fi u on sut qu'à travers des périls sans nombre, et par le moyen d'un faux passeport , le fugitif avait passé la frontière ci. rejoint le camp du prince de Coudé. Dès ce moment la rumeur publique se tourna vers l'un de nos païens , cousin de ma mère , employé depuis la prise de Lyon près de la redoutable commission de surveillance. Ma mère , alors demoiselle, et logée «liez ce parent pendant toute la durée du siège, venait de retourner à Saint-Maurice, chez son frère. Elle ne sut l'arrestation que plus tard. Avant la révolution, notre cousin avait reçu les bienfaits de M. de Mortagne. Il lui devait une fortune qu'il essayait alors d'augmenter, en déployant cette jactance d'hypocrisie révolutionnaire dont la peur est le premier principe et que l'on doit hardiment accuser de plus de crimes que le fanatisme lui-même. Tout Lyon connaissait l'origine de sa fortune. Ce qui n'était d'abord qu'un soupçon vague , uniquement basé sur la légitimité consentie d'une dette de cœur , devint une certitude pour la ville, quand;; à la suite

LES DISSONNÀNCES. 263

d'une exploration domiciliaire, on trouva clans le grenier de la maison le portefeuille de M. de Morlagne. D'autres indices se groupèrent en foule autour de celui-là. Les dénégations avaient été trop absolues. Nos païens disaient n'avoir pas même aperçu M. de Mortagne. C'était trop dire!... Des domestiques lurent inconsidérés; des voisins rapportèrent mille détails qui formaient un faisceau de preuves accablantes. Un léger mensonge l'emportait contre les démonstrations de civisme effréné dont cette famille comptait bien tirer parti. Malgré la justice un peu sommaire de ces jours de crise, l'enquête fut scrupuleuse; elle détermina la conviction des patriotes. 11 fut prouvé, jusqu'à l'évidence, que le passeport devait être sorti des mains de notre parent. On en conclut qu'il avait abusé de ses fonctions et de la confiance des représentai» du peuple ; et, comme les dénégations constantes des siens les enveloppaient avec lui dans sa complicité, les membres de la commission révolutionnaire levaient déjà leurs doigts vers le front, geste sans appel qui condamnait tous les accusés à la fusillade;

lorsqu'une femme , en se faisant jour avec des cris, se précipita dans l'enceinte. Celait nia mère! .. — « Citoyens commissaires! s'écria- >; t-elle, je viens éclairer votre justice prête à « lancer la foudre du peuple sur des malheu- » reux qui sont innocens. Je vous livrerai le » vrai coupable! il faut m'entendre — Oui, u citoyens ! les accusés sont restés dignes de » la patrie. J'aurais voulu garder le silence ! » mais je dois les soustraire à la mort, car je » le puis. C'est avec raison qu'ils se défendent >♦ d'avoir sauvé les jours de leur ami, de leur >> bienfaiteur!.... Ils l'ont repoussé dans la rue » et sont demeurés sans entrailles ! . . C'est avec » raison qu'ils se défendent de l'avoir accueilli » dans leur domicile , tandis qu'il versait des » Ilots de sang par vingt blessures contre le » seuil de cette maison, où l'on peut voir » encore les vestiges de ses armoiries dans la » pierre!... Ils ne lui ont rien jeté pour » étancherses plaies!... C'est avec raison qu'ils » se défendent d'avoir fabriqué le passeport » avec lequel il s'est dérobé depuis dix jours » à la vengeance nationale!.... Il a fallu leur n dérober ce passeport et pas un d'eux n'a

LES D1SS0NNANCES. 265

» conçu cette idée! . . . Vous pouvez m'en croire,

» citoyens ! Pitié, sollicitude, vieilles et saintes

» obligations de cœur, rien ne leur a parlé

» pour M. de Mortagne. La loi, la loi toute

» seule a dominé leur ame et leur conduite.

» Les accusés sont restés dignes de la patrie ! . . .

» Si par un démenti sur deux ou trois ques-

» lions indifférentes,ils se sont imprudemment

» compromis dans l'estime du peuple, c'était

» pour protester, sans doute, contre l'ombre

« même d'une pensée de reconnaissance. Tou-

» tes les preuves réunies contre eux sont vrai-

» semblables et mensongères; mais elles sont

» vraies si vous les réunissez autour de moi.»

— Un mouvement extraordinaire éclata dans

l'auditoire. — « Autour de moi seule ! reprit

» avec autorité ma mère. Je ne connaissais

» pas M. de Mortagne, et je ne lui devais rien.

» Je veux le croire coupable d'avoir attisé le

» feu de la guerre civile dans ce triste pays,

» où, si l'on faisait justice sévère, il n'y aurait

» que des accusés et pas un juge! ... Mais, eût-

» il été cent t'ois coupable, il souffrait; ilim-

» plorait un secours ou la mort; j'ai cru

» devoir acquitter la dette de mes parens ,

j«,6 MENSONGE.

» sans consulter mes païens!... CYsl moi qui » l'ai sauvé, citoyens; moi, qui l'ai caché; » moi, qui ai contrôlait la signature des re- » présentans du peuple!... Je dirai plus!... Si » j'étais acquittée, la même occasion s'ofïrant » de nouveau, je recommencerais encore ! » — A cette déclaration ferme, la multitude électrisée répondit par un tonnerre d'applaudissemens. Ma mère était frémissante et debout devant ses parens incertains encore. Un des membres de la commission révolutionnaire se leva. — C'était l'homme dont vous voyez le portrait dans ce cadre. — Chacun écouta dans le plus grand silence. D'une voix ferme, mais avecdédain,cet homme prononça l'acquiltement des prévenus; et la foule, en s'éloignant d'eux, leur ouvrit le passage sans rien dire. Les malheureux essuyèrent en quelque sorte le feu du mépris universel. Pu:s le même homme, de sa même voix, mais en s'inclinant avec respect, prononça la condamnation de ma mère : — À mort! — Et la foule, docile envers la magistrature populaire , tout en se laissant aller à cette idolâtrie de l'admiration dont les élans vont au sublime , porta

LES DISSONNANŒS. 261

ma mère en triomphe vers la prison qu'un des représentans du peuple lui désigna. Les acquitlés virent avec l'attitude de l'ignominie, la glorieuse criminelle que saluait l'enthousiasme républicain. Le soir même, à la lueur des (lambeaux , sur les décombres de la place Beilecour, soixante mille signatures couvrirent une formidable pétition de recours en grâce, auprès du Comité du Salut public... — Ah, Thérèse ! quelle femme c'était que ma mère!...

— Et vous ne m'aviez pas encore appris ce trait-là, Pauline!... Oh, je vous en veux, car je vous en aurais aimé dix fois plus! — Mais... elle se trouve mal, je crois? — Donnez, donnez donc votre flacon, M. Delaberge.

— Pardon ! cent fois pardon !... C'est que j'écoutais encore.

— Je vous suis obligée, mes amis. Ce ne sera rien, l'émotion se passe. — Je ne cite jamais cet épisode sans le mêler dans mon esprit à des souvenirs douloureux. — Oh , Ijéo» nard , Léonard!... Quelle perte irréparable pour nous !

— Mais aussi, madame, quel héritage pour vous et votre frère ! ., . Heureuse la famille qui

peut enregistrer de pareils souvenirs dans ses archives • il n'y a pas de révolution pour déchirer les parchemins de cette noblesse-là !

— Oui , mon ami ! mais parce que cette noblesse vient de l'ame.

— Eh , Léonard ! est-ce que ce n'est pas là son éternelle origine?...

— Que diable ! ... sur ce trait-là , du moins , on ne me soutiendra pas que la mère de Pauline fut une Charlotte Corday. — Voyons, beau-frère ! je ne veux pas que la question s'esquive. — Où est Marat?... Que l'on me montre le poignard ! ... Il n'y a pas une goutte de sang , pas un assassinat dans cette histoire; et certainement elle ne perd rien à cela. — Mais je me tais, que le juge prononce !

— C'est vrai, Georges!... Il y manque le tableau de David.

— Un conseil au juge, Delaberge ! . .. Faut-H que je me range au sentiment de M. Dutercy ?

— Mais... comme vous voudrez, Raymond !

— Là!... N'étais-je pas sûr que le docteur me reviendrait !... Je vous dis qu'il n'y a que Léonard pour aller déterrer de semblables rapports. Mais, parce que l'on ose discuter

contre son opinion , le très cher beau-frère vous assassine de mille petits coups de langue....

— Tu dis, tu dis ?... Répète nous cela.

— Je dis qu'il n'y a pas la moindre analogie , ou que je suis un sot.

— Ecoute , Georges ! tu viens de réunir toutes les opinions ; je le vois bien ! mais ne fut-ce que pour toi-même, garde quelque léger ménagement dans ton triomphe. — Ah , ça ! vous ne me défendez pas , mon amoureuse ?. . . Eh , mon Dieu ! dans quelle région sublime de l'infini les ailes de là réflexion vous ontelles emportée, mon enfant?- — Vois-tu, ma sœur , voyez vous , mes amis , comme l'arc de ses beaux sourcils noirs se tend 1 . . . — Je ne sais sur qui le trait va tomber ; mais tiens toi ferme, Dutercy!

— Garde ton effroi pour toi-même.

— Il ne faudrait pas vous y fier, M. Dutercy.

— Vous croyez, mon cher Esculape !

— Je le crois. On n'est pas frivole uniquement parce que l'on est femme ! et notre jeune amie a l'esprit sérieux.

-.•7i. MI.NSONCK.

— Je ne voudrais pas non plus êlre trop sérieuse, mes bons amis; mais, enfin, je me vois forcée, pour ma part, d'admettre entièrement ce que notre excellent docteur vient de poser comme similitude entre ces deux traits d'énergie , dont notre amphylrion reconnaît si bien la différence. Il me semble même que cela jette une vive lumière sur la nature de l'homme. — Vous vouliez parler, M. Dutercy !

— Je ne disais rien , mademoiselle ! ... Je ne voulais rien dire.

— Ne prenez pas garde , mon enfant. Mon gaillard de beau-frère a de l'esprit comme un ealembourg. Vous parliez de la nature de l'homme; il aura peut-être voulu vous objecter que jusqu'à présent on n'avait parlé que de deux femmes.

< — En vérité, Léonard ! c'est fatigant. Tu me ferais passer pour un imbécile. — J'écoute, mademoiselle! j'écoute.

— Mais il en résulte , mes bons amis, une grave question. Si grave, que je m'effraye, moi , qui ne suis qu'une enfant , de la proposer à des convictions mûries et profondes.

— Voyons ! petite sœur Thérèse ! et dites

LES DISSONN ANGES. 271

nous la question grave. — C'est qu'en effet , Georges, notre brillante amie prend un air qui n'a rien de très rassurant pour toi !.. La frayeur me gagne. — Auriez-vous donc, jolie raisonneuse , l'intention de faire trembler le monde ?

— Ce ne serait rien , Madame Dutercy.

— Peste !... Quand je te le disais, Pauline ! Tenons- nous bien. — La maison est-elle assurée , beau-frère ':'

— Pour quatre-vingt mille francs.

— J'aurais gagé qu'il me répondrait. — Mais décochez donc votre flèche, ma Thérèse.

— Vous le voulez , mes amis ?

— Tous!...

— Eh bien , oui ! C'est à s'y méprendre le mouvement de Charlotte Corday. Même révolte généreuse contre tout sentiment lâche ; même dévouement pour une cause sublime, celle de l'humanité. Je vois votre mère qui se précipite et qui s'abandonne à la mort ; l'analogie est partout. Pour avoir préservé la vie de quelques misérables , le coup de poignard qu'elle a frappé ne partait pas moins d'une volonté ferme. À défaut de sang, l'honneur

coule. La baignoire de Marat ost sur le bane des accusés.

— Qu'est-ce que tu dis de cela , Georges ?

— Rien. L'assassinat n'est ici qu'un jeu de mots , et tuer l'honneur me semble une bonne plaisanterie I... J'attends la question grave.

— La voici ! — Elle se rapporte au principe que posait notre ami Delaberge. — L'énergie de notre nature étant donnée comme invariable , celte énergie et cette nature seraient donc l'œuvre impérissable de Dieu, sa révélation et sa loi? Tout législateur qui ne se subordonnerait pas à cette donnée, n'aboutirait qu'au mensonge ; et le mal sur terre ne serait alors, dans le sens le plus étendu, que le produit d'une forme sociale en révolte contre notre nature.

— C'est cela même, Thérèse; mais vous avez singulièrement agrandi ma pensée.

— Ce n'est pas tout, messieurs 1.. Que devrait faire l'homme pour réformer la législation du mensonge?

— Des révolutions, mon amour!

— Des études sérieuses, mon enfant!

— Parbleu ! secourable docteur , souffrez

ici que je vous arrête. Si vous imaginez convertir le monde à grands coups déplume

— Je voudrais bien savoir, mon aimable blessé, ce que vous avez obtenu par des coups de canon ?

— Attrape! — Je ne serais pas fâché, notre cher Esculape, de vous voir étriller militairement le beau frère. Le voilà monté sur son grand cheval de bataille ; préparez vos oreilles à des détonations dans tous les styles. Je vais sonner pour vous procurerdu coton. — Il s'imagine toujours, Léonard, qu'il n'y a qu'à battre les œufs pour faire l'omelette; et moi, je suis d'avis qu'on doit la laisser se dorer sur le fourneau—Les révolutions!... Je ne dis pas que de temps en temps cela n'ait pas son charme ; et, peut-être même, son utilité; comme celle de juillet, par exemple!... Elle nous a rendu l'institution de la garde nationale. Quand, tous les cinquante ans, on aurait une révolution qui durerait trois jours, passe encore!... Mais, à l'entendre, cet. affamé mangeur déballes de plomb, nous en ferions notre pain quotidien, depuis le jour de l'anjusqu'à la St.-Silvestre. Une ration de plus dans les années bissextiles! . . ,

tU MENSOÏSGK.

11 me semble, à moi, que l'on peut prendre patience. Le commerce va ; nous sommes dans une ère de progrès; et , sous le régime de la charte, on doit tout attendre des lumières de nos repiéscntans et de la philosophie. Enfin, je ne me plains pas des affaires ; et, très volontiers, je m'abonnerais a passer ma vie dans une existence comme celle que Léonard et moi nous menons depuis ce malin. — De quoi ris-tu, Léonard?

— De ton sang froid!... Pourquoi ne lis-tu pas la lettre de Montel ? je te réponds de l'indulgence générale.

— J'ai le temps.

— As-tu le temps de me laisser répondre ?

— Répondre, peut-être! mais réfuter, je t'en défie!

— Tu sais bien, Georges, que je ne te réfute jamais. — Mais pour revenir à la question de ma jolie Thérèse, et pour vous répondre en même temps, Delaberge, vous avouerez peut-être (il est bon de se rétrécir dans le cycU? des événemens contemporains ) que le demi-siècle de crises au milieu duquel nous venons de passer...

— De tourner, Léonard !

— De tourner! de passer!... Laissez-moi dire. — Que ce demi-siècle, dis-je, a plus avancé la France que les quatorze siècles de monarchie ?

— En quoi ?

— En tout. Les peuples, ceci est un fait, ne procèdent que par secousses, et ne quittent leurs vieilles souquenilles qu'en lambeaux. Pour les vêtir, nous ne devons pas compter sur la charité, mais sur la dépouille des gouvernemens. Règle générale : — Quand les gouvernemens ne dorment pas, ils mangent; et quand ils ne mangent plus, ils dorment. Le premier imbécile en sait tout autant qu'eux ; seulement, il n'a pas l'esprit de se le dire. Ah pardieu, oui ! je vous conseille, entre la veille et la sieste, de leur aller dire un petit mot de votre science à l'oreille!... En les supposant dans un jour aimable, ils vous enverront à la maison des fous. Pour nous écouter, Delaberge, il est nécessaire que les gouvernemens tremblent. Ils n'entendent rien à ce qu'on leur dit que du moment que l'on s'exprime à coups de pistolet. Dites-vous que les lamen-

ÎTC mensonge.

tations du Christ sur la croix n'arrachèrent pas Tibère aux orgies de Caprée. Tibère, je le veux bien, admettait Phèdre dans les petits appartemens; même il admirait la fable du Loup et de V Agneau} trouvant d'une belle ame les vers où cet affranchi drapait les appétit;» du loup; mais tout en applaudissant à ce verbiage, Tibère signait machinalement l'ordre qui devait le rendre héritier de la tête et des biens de Séjan, sauf à jeter en pâture le décime du meurtre au fabuliste! Par bonheur, l'inondation des barbares noya Rome, et sauva l'Univers!.. Si je laisse repbser l'analogie, ce n'est pas par prudence, entendez-vous ! c'est par respect pour votre bon sens. — Est-ce que l'on met un mors au génie du mal sans lui faire saigner la mâchoire?... Il ne faut pas non plus, docteur, que nos maximes d'humanité tournent en queue de madrigal. Osez fixer les yeux sur l'énigme que le monstre de l'Industrialisme nous propose, et qu'il faut devenir sous peine d'être dévoré !... Que voyonsnous dans l'avenir qu'il nous prépare?. . .La féodalité de l'argent crénelée dans ses coffres forts de fonte, la mèche à la main, l'oeil sur

LES D15S0NNANCES. 277

des ateliers enfilés par des canons ! .. . Devonsnous accepter cela, Delaberge? Ces coières sans nom que le malaise agite au fond de leur fange et de leurs pressentimens, ont un écho dans ma poitrine. Je sens que je suis un homme d'action, et que je dois rallier mes amis. Déjà refoulé par nos révolutions précédentes, le mal tend à déployer de nouveau son ressort, et nous écrasera si quelque main hardie ne le brise. La science, c'est le cœur; à moi Sertorius!!! Plus tard sans doute, pour protester contre le mensonge, et revenir à Dieu, comme le veut Thérèse, il faudrait d'inouis soulèvemens, des crimes proportionnés à nos souffrances, des ravages à faire reculer les historiens d'épouvante! et cela, faute d'avoir su prévoir et combattre à propos. La belle chose que l'histoire apprenant au monde que l'on m'a roué; mais que j'y ai mis toute la complaisance possible. Tenez, mon ami, saint Pierre n'était pas toujours un saint tranquille; et, si je le blâme, ce n'est pas d'avoir coupé le bout de l'oreille à Malchus, mais de ne pas avoir taillé plus largement dans l'étoffe. Périr par Tépée, quoi qu'en ait dit le maître, n'est déjà pas une si

2 7 s M KM SON (il-:.

sotte mort ; sut tout dès que l'on emporte la consolation d'avoir légué l'exemple de la persévérance. Je parle du duel bien entendu, laissant l'assassinat à mes adversaires, comme cela leur est arrivé dans l'affaire de Torrijos à Malaga. Mais je trouve que la résignation est une vertu de bûche. D'ailleurs on ment, personne ne se résigne ! et Paul Courrier nous Ta dit: — Aucune vérité ne s'établit sans martyre., excepté celles d'Euclide.

— Oh! l'enragé! — Mais, mon bon ami, ne serait-ce pas de ces vérités-là que le docteur vous parle?

— Eh, Raymond , que ne les montre-t-il?

— Convenez , mon amoureux , qu'il les cherche d'une toute autre manière que vous ?

— Mais quand et comment les trouvera-til, séductrice?... Ecoutez, mon enfant, je me suis laissé dire que le système de Newton était résulté de la chute d'une pomme. Savez-vous ce que je fais?... Je secoue le pommier.

— Etes-votis sûr que ce soit le pommier de ÎNewton , M. Léonard?

— Ah, ah! mon amoureuse, voila un joli mot. — Mais le docteur est-il devenu muet?

LES D1SS0NNANCES. ï:<>

— Je vous laissais dire, Léonard. Le mot de notre chère Thérèse, qu'il me semble que vous réfutez bien si lestement en le traitant de joli, mérite, à mon avis, que l'on y songe; et j'y songerai ! . . . Si je résume votre doctrine, Léonard, vous êtes pour le progrès à perte de vue par le moyen de la crise; c'est-à-dire, pour une succession indéfinie de massacres. Pour vous, telle est la loi Bêla création, son dernier mot. L'humanité descend à l'enfer. De sorte que, dans votre pensée, votre remède ne remédie à rien , parce que vous n'imaginez pas que l'on puisse conclure avec le mal. Ou encore, et cela revient au même, si, dans l'éternelle fécondité de nos souffrances , vous croyez à la bonne fortune des coups d'épées donnés à tort et à travers, sans trop regarder sur qui et pourquoi cela tombe , c'est dans l'espoir que les Malchus ne vous manqueront jamais, ni les oreilles. Enfin, vous nous logez à perpétuité dans le qui-vive de la violence.

— Mettons, Delaberge, que ces épigrammes me résument!... Ne voyez- vous pas quelque chose de pareil à cela dans le passé?

— Je songe à l'avenir.

ïfifi MENSONGE.

— Eli ! docteur, il me semble obscur ect avenir ; ainsi qu'à nos pures. Je ne le vois qu'à la lueur des incendies. Mais je crois, sur le témoignage des siècles, et dune croyance ferme , que dans les énergiques embrassemens du corps social et de la liberté , il éclot de temps en temps de nouveaux germes pour la terre.

— Léonard ! Léonard ! n'abusons pas, je vous prie, de la vigueur du corps social; et ne tombez pas dans le cynisme de Diogène.

— Lequel , Raymond ?

— Hominem 'planta.

— Comment, comment dites-vous, M. Raymond?. Ab! vous n'êtes pas aimable, de

bannir les dames de la conversation. Je veux savoir ce que cela signifie !

— Je te l'expliquerai plus tard, ma femme. Ne vois-tu pas que M. Delaberge a quelque chose à nous dire.

— Pourquoi ne pas expliquer à madame que c'est le travail de Pénélope ?

— Pénélope et Diogène!... Ah! pour le coup, docteur, il me semble...

— Il me semble, beau-frère, que lu nous priais toi-mêrne de ne pas interrompre...

— Dans tous les cas, Léonard, et sans tourner au madrigal, je fais bon marché des doctrines qui font bon marché de la paix; et, si je voulais vous réfuter sérieusement, je le ferais sans la moindre peine.

— Essayez , bon docteur, essayez !

— Non. Dans le fond, mon brave républicain, la république n'est que la petite monnaie de la monarchie. — Ne vous récriez pas ! Quelque dignité qu'il vous plaise d'accorder à cette bataille entre les deux rivales, le problème de Thérèse est mille fois plus large que le terrain où je les vois se colleter ensemble. — Mais ces cris; mais ces combats; mais ces souffrances ; j e dirai plus, ces crimes effrayans qui se présentent dans notre civilisation (dont le nom m'obsède, je l'avoue, parce que l'on s'imagine répondre à tout dès qu'on le dit) ; ces malheurs, car ce sont des malheurs , Léonard ! me paraissent , ainsi qu'à vous, des avertissemens qui ne doivent pas être perdus. Contre vous, et contre ce qui vous blesse, j'appellerai toujours l'intelligence, parce que

m .mensonge

je repousserai loujonrs la violence. Noire commisération ne doit rien emprunter à la barbarie. Suis-je éloigné de vous pour cela ? non. Quelque chose nous rallie; nous sommes frères par la douleur et le but; nous cherchons le moyen. Je n'imiterai pas ces candides admirateurs du mal, plus gonflés qu'Archimède quand il se fut dit : — « Je l'ai trouvé! » qui se reposent de tout sur la guillotine; qui brûlent de la périphrase en l'honneur de l'exécuteur des hautes -œuvres, devant le malheureux que rongent le désespoir et la faim; qui nous proposent lestement l'alternative entre leur société ou la mort, ce qui ne fait aimer ni l'une ni l'autre; qui traitent de charlalans ceux qui demandent quelque chose de plus substantiel que la drogue fanée de leur morale ; qui ne spéculent jamais sur la grande et belle morale du bien-être , sans doute parce que cette idée est plus riche que leur imagination ; qui font du dandysme de sévérité pour affecter de ne pas avoir peur que l'on soit sévère ; qui n'hésitent jamais, je ne dis pas seulement à lancer la première pierre, mais a conseiller le dernier coup de couteau; qui

LES D1SS0NNANCES. 285

n'apportent enfin que du vent et de la tempête dans ce gouffre du besoin où le crime est en serre chaude!... Non, Léonard! je ne les imiterai point. C'est de la jactance et du néant; c'est, — dans une question sociale et religieuse où les destinées du corps et de l'ame sont indivisibles,— prendre des airs de Don Juan pour devenir conseiller-d'État. — Je conçois vos colères , mon ami, et je les conçois comme l'expression agrandie , sublime peut-être dans son égarement, des passions invincibles^ des douleurs violentes, des rages sourdes et inexorables de l'humanité qui demande à respirer un air pur. Je vous l'accorde; l'humanité me semble viciée , avilie. Quand l'âme se déprave dans un corps indigent, le tocsin sonne au fond de la conscience. Agité par les tempêtes, le monde n'a plus d'autre rosée que celle de ses larmes. La guerre sous mille formes au dehors et à l'intérieur, l'isolement et le mensonge partout , le crime et le suicide, sonJt les symptômes d'un mal d'entrailles dont on ne bâillonnera pas les cris sur nos lèvres avec de l'acier. Proclamons le donc au nom del'histoire; car l'histoire met en lumière tous les besoins,

281 HKX80NGE.

ions les élans, tous les ressorts de l'humanité;

ces ressorts, ces élans , ces besoins , les législateurs ne peuvent les détruire que par le fer et le feu, comme un fléau qui lutte contre un autre fléau ; procédé d'extermination qui n'est que trop compris et qui n'est que trop imité! — Mais pourquoi la science, en «'interrogeant sur le secret d'utiliser ces énergies, n'essaierait-elle pas devant les philosophes, les bourreaux et les moralistes, la réhabilitation de l'homme et la justification de Dieu ?. . . Je suis las de voir que la question ne se pose qu'entre la violence et la violence, entre les législations d'hier et les bouleversemens d'aujourd'hui , entre le meurtrier que la loi menace et le meurtrier que la loi paie!... Je veux une issue... Et je la suppose!... S'il n'eût hardiment embrassé sa chimère, Christophe - Colomb n'aurait jamais enfanté l'Amérique. Un autre monde est possible. Dans celui-ci, la misère aiguise toujours ses couteaux; les révoltés unissent leurs mains dans l'ombre ; les avertissemens, les cris et les malheurs continuent. Chaque jour, au milieu de notre société brillante et voluptueuse , qui tourne dans un

LES DISSONNANCES 8Sfi

cercle de plaisirs; qui , deux fois par an , jette un repas à la mendicité par les fenêtres du bal; qui frappe, se venge, et fait nettoyer la rue par des gagistes en se rendant à l'Opéra ; qui se sent heureuse de vivre dans son atmosphère de luxe et de passions ardentes , mais polies; chaque jour, au milieu d'elle, un insouciant tombe frappé. Le législateur se lève, et rend coup pour coup; puis, tout est dit. Non, tout n'est pas dit, puisque l'on recommence ! ... En ce moment , savez-vous pour qui le couteau s'aiguise, et la double lacune qui va se consommer dans le monde?... Léonard, il doit y avoir une issue!... Car la force est un élément mobile et qui va de l'un à l'autre; car la misère a plus de légions et de bourreaux que la politique et la morale!... Je ne veux pas être de cette guerre d'aveugles et de sourds!... J'écoute; je regarde!... Et ces hommes effrayans, que je vois chaque jour apporter leur tête à couper sur le billot de la Grève, sans qu'on se lasse, mais sans qu'ils se lassent, je crois toujours les entendre, à l'imitation de Mutius Scœvola, lorsqu'il plongeait son poing dans les flammes du brasier, dire en

ihL MENSONM.

souriant : — « C'est juste! je n'ai pas su m'y « prendre; niais d'autres conjurés me suivent,

«et tous m'imiteront jusqu'au dernier!

a Rome ne capitulera pas!!! »

— Vival! Delaberge... Allez, mon < Ikm ami, vous êtes aussi révolutionnaire que moimême !...

— Oui, Léonard! mais je suis un révolutionnaire sans épée.

— Ah , bon docteur ! Achevez votre ouvrage. Dépêchez-vous de convertir mon écervelé de irère. Vous nous rendrez un second service, et ce ne sera pas le moins précieux.

— Quant à vous, Léonard , à quoi tenaitil, dites-moi, que vous fussiez plutôt royaliste que républicain ?

— A quoi, Delaberge?... L'ignorez- vous donc, mon ami ? — Sachez-le ; car cette profession de loi bondit depuis une heure à mes lèvres!... — A quoi?... — Regardez le portrait de mon père! Voyez cette dragonne détachée de la garde de son épée !... Je l'ai portée, rouillée telle qu'elle est , rouillée de son sang ! partout où j'ai pu combattre les alliés , les amis et les complices de ses assassins. — Sa-

vez-vous bien que, lorsqu'on i8i5 Napoléon perdit le magnifique enjeu des Cent-Jours dans les éclairs des décharges du Mont-Saint-Jean, mon père, jeune d'àme encore, quoique vétéran de h république, avait offert à la France (à la France seule, entendez-vous?) la bravoure d'un montagnard qui s'était éloigné des faveurs de l'empire, mais qui se rattachait à l'infortune?. . . Je ne vous répéterai pas, Delaberge, ce que l'on a dit contre Augereau. Assez d'autres cherchent une trahison où l'homme n'a mis qu'une faute; une faute , où sa faiblesse a laissé tomber un grand malheur. Quoi qu'il en soit, les partisans qui, de tous les côtés, accouraient offrir le rempart de leurs poitrines à l'ennemi, ne reçurent pas d'organisation. La bonne volonté des corps-francs resta paralysée. Des milliers de braves virent éclater la catastrophe sans pouvoir témoigner de leur zèle autrement que par leur désespoir. Après une mâle résistance, éternel honneur des patriotes de l'Isère, la ville de Grenoble, démantelée et ruinée, exténuée de munitions et de défenseurs , fut réduite à se rendre. Lorsque la triste garnison d'enfans invalides et de volontaires de soixante

iM MENSONGE.

ans, descendit avec les honneurs de la guerre parla brèche ouvcrle à coups de canon, un détachement de réfugiés sardes se vit enveloppé et désarmé. La foi des traités, les réclamations unanimes, on méprisa tout. Pour seule excuse, on répondit qu'ils n'étaient pas Français. Mon père, Delaherge, commandait à ces braves; mais il était Français, et, pour lui, par conséquent, la capitulation n'offrait aucun doute. On voulut arracher au moins cette victime au machiavélisme sanguinaire de ces prétendus libérateurs des peuples, qui ne savaient pas même honorer le patriotisme, et donner tort au courage en en triomphant avec dignité. Augereau , dans cette occasion , déploya la verve de jeunesse et de vigueur qu'il aurait dû retrouver pendant la guerre pour qu'on ne lui rappelât pas comme un affront les lauriers républicains de Castiglione. Un sursis obtenu soutenait mon espoir. Je m'agitais, je courais partout; je croyais tenir la vie de mon père entre mes mains. Je la tenais! je la tenais, Delaberge. Je me vois encore dans la cour de l'hôtel-de- ville, tandis que l'on transcrivait précipitamment l'ordre transmis

au préfet par ie télégraphe ! . . . Recevoir l'ordre, enfoncer mes éperons dans le ventre du cheval, et disparaître, ce ne fut qu'une pensée. Lorsque je me trouvai dans le camp du général Frimont, le sursis durait encore! . . . mais on venait de fusiller mon père!!!... — C'est un crime, n'est-ce pas? — Ma mère et moi, nous demandâmes justice au pied du trône! justice au nom du droit des gens violé! justice au nom de la France! au nom de tout ce qu'il y a de grand, de légitime et de vrai sur la terre! — On nous promit justice. On nous devait une réparation solennelle. Six ans entiers, j'espérai l'obtenir des autorités françaises, me fiant à la parole donnée , continuant mes études à Metz, et sur le chemin des honneurs si j'avais voulu vendre le sang de mon père à des insinuations d'avancement. Je demeurai fidèle à sa mémoire, et vous n'en serez pas surpris. Enfin, un jour, le ministre me déclara que ce malheur était sans remède; que la guerre entraînait de ces méprises (ils appelaient cette infamie une méprise, mon Dieu! ) ; et que l'on ne pouvait rien pour moi — Qu'avais-je à répondre ?.. . Je lançai mes épaulettes de lieute i, 19.

MEM80KGE.

nant aux pieds du ministre, et me voilà! — Me demanderez-vous pourquoi je suis républieain , Delaberge?

— Et si ces gens-là vous avaient rendu justice, mon bon ami?

— Justice ou non , morbleu ! par éducation et par raison , je serais encore ce que je resterai par sentiment. — Tenez, docteur, vous comprendrez peut-être que cela m'échauffe. Ne discutons pas là-dessus, je vous prie.

— Mais il me semble, mon frère, que sans aller jusqu'au sacrifice de tes opinions , tu pourrais accorder quelque chose à la vérité. Tu n'es pas le seul ici qui sente vivement ; et cette vivacité qui vient du cœur, nous savons tous, tu sais mieux que nous qu'elle n'est pas étrangère à M. Delaberge. Pourquoi donc ne l'avouerais-tu pas ? Le malheur que nous pleurerons toujours n'a fait qu'exaspérer les principes qui furent les tiens dès le berceau. Ni l'éducation ni la raison ne justifieraient ta violence. Si la politique ne s'était fatalement obstinée dans ses lâches dénis de réparation; si l'on eût destitué, comme on te l'avait promis,

l'officier piémontais qui prit la responsabilité de ce crime , dans la seule pensée (le malheureux ! ) d'obtenir un plus rapide avancement, crois-tu, Léonard, que ma mère eût vainement baigné tes mains de ses pleurs pour t'erapêcher de te compromettre dans toutes les

conspirations? Sans cesse tu lui fermais la

bouche par un souvenir et par un cri funestes. Elle n'osait sacrifier la mémoire de mon père, et se désolait de voir son enfant chéri courir au-devant d'un nouveau sacrifice. La supposition de M. Delaberge, en t'arrachant cette excuse, trop légitime, hélas! t'apprenait au moins que le meurtre des fossés de Grenoble nous réduisait seul au silence. Tu n'as que trop tourné ce malheur contre nous. Tu serais inexcusable devant ta sœur de ne pas l'avouer. — Oh! monsieur Delaberge, j'ignore jusqu'à quel point Léonard a pu se venger, et si la vengeance, après tout, met un baume sur les plaies du cœur! Mais que de fois j'ai senti couler sur mes cheveux des larmes ignorées de Léonard, et qu'il est peut-être temps de lui dire, pour qu'il ne fasse pas éprouver à ses amis, par des emportemens et des projets in-

59i MENS0NG1

sensés, les angoisses dont souffrit notre paoTre mère

— Delaberge, dois-je en croire ma sœur? Donnez-moi votre main, mon ami. Aurais-je été trop vif dans mes paroles?

— Allons donc, Léonard! n'allez pas vous imaginer cela, mon ami. La raison et la sensibilité, dans celte occasion, se trouvaient en lutte, il est vrai; mais votre charmante sœur les concilie dans sa belle âme. Entre nos deux élans, si le mien était juste, il n'était que juste; le vôtre était honnête et passionné. Plus d'une fois, sans doute, il nous arrivera de nous croire en hostilité sérieuse; erreur si naturelle dès que Ton discute! Mais l'attraction de l'estime peut-elle cesser d'agir sur nos entraînemens les plus divers ? Nous nous rencontrerons toujours dans cette loi. Vous voyez, mon bon ami, que je secoue déjà le pommier de Newton.

— Et de bon cœur, n'est-ce pas ?... Mais , si je ne me trompe, c'est à la manière de Thérèse, mon cher Delaberge.

— Ah, mon amoureux, prenez garde ! c'est une concession que vous nous faites.

-Pardieu! madame Raymond, explin

LES D1SS0NNANCES. 29ô

moi ceci, je vous prie! Sauf Georges, qui s'est plongé comme un sournois dans la lecture de son Montel, et qui, fort heureusement, ne compte en aucune façon parmi nous, chacun ici semble s'être donné le mot contre moi pour le docteur. Raymond!... je le conçois , puisque nous sommes de vieux adversaires ; mais ma sœur me gronde et Thérèse m'est infidèle ! Vous-même, vous, madame, sur qui je comptais, vous l'approuvez du sourire et du geste. . . Ma bravoure ne peut tenir devant cette coalition!... Porterait-il un charme?... Je commence à craindre sérieusement qu'il ne me faille poser des sentinelles autour de moimême , pour m'empêcher de déserter à l'ennemi.

— Désertez! lieutenant; car vos maximes intimident votre sœur.

— Chérie Pauline ! tu me pardonneras encore, n'est-ce pas?

— Non, monsieur.

— Gage que si !

— ■ Je parie, moi, que vous ne devinez pas ee que m'apprend Montel!

— Va te promener avec ton Montel, et

294 MEN80SGE.

laisse-nous tranquille. — Montel ! et rien que Montel!... C'est une maladie qu'il a, ma parole d'honneur.

— Il paraît que le gouvernement vient de déconcerter une nouvelle conspiration.

— Une nouvelle conspiration!.. N'est-ce pas un conte de la police?... Montel doit te nommer quelques individus. Vois donc, Georges!... Donne vite, ou lis-nous sa lettre.

— Ah, ah! je t'y guettais, Léonard. Si Montel est ma maladie, les conspirations sont la tienne. Au désespoir de te désobliger, mon garçon; le gouvernement est bien tranquille. Montel me mande seulement qu'il a terminé les affaires de la succession de son parrain. En conséquence, il se propose de se rendre à St. -Maurice, et d'acheter une maison de campagne dans nos environs. Voilà tout.

— Battu par Georges!... C'est le coup de pied de l'àne. — Quel jour Montel sera-t-il des nôtres ?

— Mardi prochain.

— J'en suis fort aise. — Mais, pour ne pas perdre de vue ce que disait Delaberge, de se rencontrer dans la même loi par l'attraction

LES MSSONNANCES. 29

de l'estime, je ramènerai sur le tapis deux petits mots de Georges, oubliés déjà, bien qu'il se fût proposé d'y donner suite. — Il s'agissait, mes bons amis, dans l'intérêt de la convalescence de madame Raymond et de la mienne, de risquer une petite caravanne de quinze jours, plus ou moins. Nous visiterions les alentours de la Grande-Chartreuse. J'ai tracé l'itinéraire du voyage ; Georges a mis ordre à quelques affaires, et je me brouille avec celui d'entre vous qui me refuse. D'ailleurs, il existe au milieu de ces montagnes un petit mystère dont je me réserve le mot, pour l'édification de Dutercy, que je compte mettre en tutelle et sous la férule de mon amoureuse. Mais jusqu'à ce moment, langue cousue î II faut nous décider à tout ceci, de fougue et d'improvisation. Le temps que l'on donne au calcul, met le plaisir en état de faillite. Partons demain ! . . .

— Est-ce que tu me consultes, Raymond ! ai-je d'autres desseins que les tiens, mon ami?

— Eh, ma chère Agathe, notre Thérèse en

MENSOXil .

pétille d'envie!... Mais toi, je te crois bien faible encore...

— Mon cber oncle, Etienne peut fixer le jour et l'heure.

— Eh bien ! dimanche seulement, mes bons amis. — Pardon, Léonard ! mais le coup d'oeil de votre sœur exprime un reste de sollicitude pour votre convalescence. Je me résigne à vos ressentimens • C'est encore la raison que je consulte.

— De mieux en mieux. Parbleu! je fournirai cette note à M. Rivalier pour compléter la série de vos méfaits, Delaberge. — Nonseulement il n'a pas de diplôme , mais il n'a pas même de pitié, ce docteur ! — Dimanche donc; mais pas plus tard, surtout! — Pourquoi cette mine soucieuse, mon cher Dutercy? Est-ce que cet ajournement te contrarie ? Serais-tu d'avis de partir, comme tu le voulais d'abord , demain matin ?

— Non pas précisément ! — Dites moi !... Si nous différions jusqu'à mardi, nous aurions Montel?...

— Ah, ah! je t'y guettais à mon tour

Manche à manche ! — Mais que le docteur se garde bien de sous-araender son premier retard. Il dérangerait mon calcul et je me révolterais. C'est bien le moins que je me venge sur Montel. — Allons prendre le café.

t'a Caratmnr

Examlnci qu'en l'absence des lois, il y a une loi suprême qui se fait naturellement écouler et comprendre. Pourquoi ce ton a(Tectiifii\, ci"- égards délicat!, cet empresgemenl général dans les plaisirs de la bonne compagnie. Le ton seul dirige ce brillant pêle-mêle, sans criminaliste ni moraliste. Sauf les recalcitrans , bafoués à grand orchestre et ramenés au savoir-vivre, tout ce que l'on fait d'emblée se fait bien. I.'actiyfié du plaisir, bien étudiée, donnerait le secret d'une organisation pour le travail. Y. Coste.

Puisqu'il est à-peu-près admis que la magnificence des paysages consiste surtout dans leur étendue , le voyageur, en parcourant les frontières de la France et de la Savoie, ne peut guère se dispenser de faire halte à la cîme du Sapey, point culminant de la rampe de quatorze lieues, qui forme le gradin inférieur des gorges mélancoliques de la Chartreuse. L'originalité du spectacle agit fortement sur l'imagination. Les contrastes s'y multiplient de toutes parts. Sous les pieds, dans l'exhalaison lumineuse du soleil, s'étend à perte de vue la

fertile vallée du Graisivaudan , parterre immense où les méandres de l'Isère étincellent parmi les moulins et les pâturages, comme les mailles d'un réseau d'acier sur un long tapis de velours vert. Au bord de ce fleuve , agent industriel de plusieurs milliers de fortunes, la vie et l'activité se pressent. Çà et là son cours disparaît dans un pêle-mêle de fabriques, ensevelies elles-mêmes sous des fourrés de saules , dérobés à leur tour par les échafaudages de rigoles et de charpentes qui servent à la décharge des torrens. L'eau fume et bouillonne, épanchée de ces réservoirs; mues par des roues de fer, des lames de scies tranchent de volumineux madriers. Le long des parapets, des bœufs, accouplés sous le même joug , traînent de gigantesques sapins , abattus dans les alentours. Dans les bouquets de verdure de ce vaste chantier, de rares travailleurs vont et viennent. Des poutres , des planches s'empilent. On en charge à la hâte de longs bateaux , et le fleuve serpente en chemins rapides autour de ces ateliers épars. Au-delà des rives , sur le double boulevard d'un parapet de maçonnerie, dont, aux épo-

ques de leur crue, les eaux de l'Isère baignent

périodiquement les talus, des allées parallèles de mûriers noirs, entremêlés de frênes, joignent le chalet du paysan à de bourgeoises maisons de campagne ; série d'enclos et de jardins qui se prolonge à partir des fortifications de Grenoble comme une seule rue de dix lieues. Là, passent au galop des chaises de poste, en soulevant des tourbillons de poussière : des régimens reviennent de l'exercice et frappent les échos du bruit de leurs tambours. Les oiseaux se croisent par volées, de légers brouillards planent dans l'étendue. Le silence de la plate-forme d'où l'on domine le paysage» la vive senteur de résine qui tombe des bois de mélèzes, tout ajoute à la magie de ce panorama sillonné de riches accidens de lumière. A quelque point des hauteurs que se dirige intrépidement la vue , les épisodes ne présentent pas moins de variété. La vigne grimpe au-delà des habitations ; elle éparpille ses pampres à la croupe des montagnes , en avant des massifs de châtaigners qui protègent les espaliers frileux conlre la morsure des vents du nord. De plateaux en plateaux,

se succèdent et s'étagent , là des prairies , là des forêts; et, dans une perspective à désespérer les regards, fermée par le cône du Montblanc, les gorges alpestres de la Maurienne et de la Tarentaise, d'où s'échappent des torrens et des nuages, déroulent coup sur coup leurs déchirures noircies de sapins, ou blanchies par la neige; ensemble agreste dont l'esprit est religieusement ému , car ces contrastes d'industrie et de solitude, de cultures et de bruyères, semblent autant de rappels à notre pensée vers de plus puissantes harmonies. En présence de cette révolte de montagnes, marbrées de toutes les couleurs, comme les vagues d'une mer où les éclats de l'ouragan et les rayons du soleil se brisent , l'instinct de l'infini s'éveille ; l'àme ose interroger les époques génèsiaques de notre planète , alors que ses élémens, fonte élancée de la fournaise, bouillonnaient encore dans le sein de l'espace, et que leur lave ardente reçut le baptême de la forme et delà vie par les étreintes et les éjaculations convulsives de notre univers.

A l'aide de notre lorgnette, parmi les bouquets de sapins et de genévriers éparpillés sur

la hauteur , peut-être allons-nous retrouver quelques personnes de connaissance.

Et d'abord, au centre d'un enfoncement de rochers couronnas de sapins, et d'où ruisselle à petit bruit une source claire et nerveuse, une vignette attire nos regards. Dutercy dort , mollement étendu dans la mousse, un foulard autour de la tête ; et par la déchirure du ravin, le soleil lui lance obliquement ses rayons; tandis qu'aux deux points opposés de cette façon de belvédère alpestre , Jean et la négresse Marthe, s'exhaussant à l'envi sur la pointe du pied, suspendent au-dessus du voluptueux dormeur une officieuse toile de coutil. De commun accord les serviteurs de la famille essayent de rattacher leur pavillon à des troncs d'arbres ; zèle en pure perte et dont le mari de Pauline n'aura pas le loisir de leur savoir gré , car , au moyen des barbes d'un épi d'ivraie , l'impitoyable Léonard, en riant d'un rire de bourreau, s'amuse à chatouiller les narines et les lèvres de son beaufrère. Raymond et sa femme, côte à côte sur le siège que leur offre un sapin renversé, tout en adressant à Léonard des gestes de

compassion timide pour le supplier d'être plus généreux, ne peuvent s'empêcher de sourire à cette espièglerie. Léonard persiste. On sait que la contradiction l'aiguillonne; il veut achever sa victime. D'ailleurs^ Georges persévère obstinément dans son sommeil , bien que la démangeaison fraternelle ne lui laisse ni paix ni trêve ; il se tord, il soupire ; il se démène comme un coupable bourrelé par les reproches de sa conscience. Gare le réveil ! Non loin de là, cinq à six mulets, la bride sur le cou, vaguent librement le long des petits sentiers dont ils rongent les bruyères. Dans le bassin de la source qui les charrie par ses remous, des bouteilles , enfoncées jusqu'aux goulots, se font à n'en plus finir des révérences; et le quartier de roc où Léonard s'accoude en guise de table, porte un pâté de venaison construit comme une forteresse, prêt à soutenir un siège, environné de l'attirail gastronomique, fourchettes de buis, gobelets de cuir et couteaux de fer.

D'après l'heure, et ces préparatifs, il est évident que la caravane est au moment de se réunir pour un goûter sans façon.

Mais où donc se trouve madame Dutercy , tandis (jue son cher époux dort ?

Voyons ailleurs.

Au-delà, dans les éclaircies de la bruyère qui grimpe de rochers en rochers, et court en légers Testons à la marge des étroits sentiers de la montagne, deux femmes sont agenouillées sur une esplanade , à quelcpies pas de l'une de ces chapelles rustiques , niches de pierre, où la dévotion des chasseurs de chamois et des pâtres consacre accidentellement des fleurs au pied d'une figurine de la Sainte-Vierge. Si leur profil harmonieux ne se détachait avec vigueur sur la lumière, on ne devinerait pas les deux amies à leur costume. De même que les femmes de la Bresse, Pauline et la créole portent le court jupon rayé de bleu sur blanc, le corset à ramages de dentelles qui se lace sur la poitrine, et le chapeau de feutre à larges bords , rejeté sur l'épaule pour avoir la tête libre , mais que l'on attache ordinairement de côté par un nœud de rubans. Si, dans les accessoires de leur parure, vin détail a droit de surprendre comme étrange et naïf tout à la fois, c'est

surtout l'entrelacement de rameaux de buis et de larges pampres dont elles se sont fait un diadème , avec une fleur de jasmin pour étoile; inspiration de coquetterie qui, dans ce moment , et sans qu'elles y songent , mêle je ne sais quel contraste de volupté payenne, à l'humilité de leur élan religieux. Il semble une transaction entre l'évangile et la mythologie. C'est un groupe d'Erigones chrétiennes.

Non loin des jeunes femmes en prière , Delaberge vient de s'aventurer dans un sentier furtif, à la base d'une roche qui les lui dérobe et qui tranche par un jet prolongé de fraîcheur et d'ombre sur les rayonnemens de flamme développés à l'horizon du couchant. Aux traits émus de son visage, on devine une préoccupation maladive. Ses regards plongent dans les détours du ravin, comme pour en sonder la profondeur : il semble tracer un itinéraire aux pèlerinages de la source qui frissonne a ses pieds dans un lit de sable, et qui, de chute en chute, inquiète et cherchant un niveau , s'évanouit deux cents pieds plus bas, parmi les genévriers de l'éboulement au centre i. ao.

r,i„, MENSON(iK

duquel se gonfle le pavillon de coutil de la caravane, drapeau de rassemblement et de rappel. Pourquoi donc < c caprice et cet isolement ? Pourquoi ce iront plissé ? Dans les murmures du ruisseau qui se fraye de mystérieuses rigoles sous la mousse, là se précipite en écume, ici réfléchit les genévriers et le ciel comme un miroir, et qui, pour tout rôle en ce monde, aura vivifié le parfum de deux ou trois jolies fleurs avant de côtoyer l'escarpement d'un abîme et de s'y perdre, Etienne écoute peut-être les révélations de sa propre destinée! Peut-être aussi ne s'abandonne-t-il aux émotions du site environnant, qu'avec le tourment et l'amertume de quelque réminiscence!... Quoi qu'il en puisse être, le jeune médecin s'éloigne discrètement de ses belles amies. Son pas frôle le bord du ravin , et les sables qui s'en éboulent frémissent à travers les échappées du versant. Quelquefois, comme en sursaut, le pâle rêveur fait halte et se ressaisit un instant aux parois de la roche. Serait-ce pour vaincre un de ces éblouissemens, dont, en dépit de sa bravoure , le voyageur subit infailliblement le vertige à cette extrême

élévation dans les montagnes , dès qu'il ose embrasser d'un regard l'espace ouvert à perte de vue devant lui ?

Que ce soit le résultat d'un souvenir ou d'un pressentiment , il y a de la douleur sur le front et dans la pensée de Delaberge...

En résumant à la fois nos personnages épars, nous verrons que Dutercy vient de se réveiller et. qu'il s'emporte contre le beau-frère, tandis que Léonard, d'un petit air innocent et bonhomme qui fait qu'Agathe se cache au plus lot derrière l'épaule de Raymond, veut savoir à toute force de Jean et de la négresse quelle mouche a piqué cet excellent Georges de la sorte; Marthe et Jean sont fort empêchés de savoir que lui dire. Nous verrons aussi Pauline et Thérèse se redresser dans le mouvement d'un signe de croix et s'entrelacer en interrogeant la solitude. Enfin, nous verrons Delaberge, dans l'intention de leur crier qu'il n'est qu'à trois pas de l'esplanade, imprimer un tressaillement d'épouvante aux deux compagnes, en courbant de tout son poids des genévriers penchés sur le ravin.

Mais Dutercy parle; écoutons.

mis MENSONGE.

— Fais donc la bète ! . . . Comme si je ne te devinais pas. Sauf Léonard , quel est celui d'entre nous...

— Qui s'amuserait à tes dépe&s, Georges?

— Qui s'amuserait aux dépens de tout le monde!..... Moi, qui dormais de si bon cœur!... Le diable t'emporte, va!... Tu n'as pas de femme , toi ! tu es bien beureux. Tu ne sais pas que lorsque Pauline s'y met, elle m'exténue.

— Qu'est-ce que cela prouve?.. Que tu es faible.

— Savoir!... D'ailleurs, tu en parles bien à ton aise. Tandis que ma femme me faisait trimballer à travers les mille casse-cous de ces bois et de la montagne, en cherchant des fleurs, des oiseaux et des cailloux, pour notre collection, disait-elle, nonchalamment tu griffonnais une carte de ces alentours. Un petit plan de révolution, j'en fais la gageure!... J'étais sur les dents ! Je me suis dit : — Bon! voilà mon Léonard qui rêve des bouleversemens de royaumes ; j'ai, de ce côté-là, quelque garantie de tranquillité!... Tête baissée j'ai donné dans le panneau. Dieu m'a mis sur la

terre entre deux démons , comme au purgatoire. Ta sœur et toi, je pense, vous avez du sang de chamois dans les veines. Vous n'entendez pas la raison !

— Quand c'est toi qui me le dis, Georges, vois-tu que je me fâche ?

— Fâche-toi si tu veux! tu en es libre. Moi, je suis navré , moulu ; les côtes me rentrent. J'ai de la belle nature par dessus la tête, et je maudis le pastoral. Je troquerais tout le Dauphiné contre un mauvais lit d'auberge.

— Mais, Georges, vois donc le soleil!... Il y a trois mortelles heures que tu dors. C'est indécent.

— Je me moque bien de ton soleil ! C'est lui qui est indécent ! Il me fait peler le visage comme un oignon brûlé.

— Te moquerais-tu du goûter? nous allons goûter.

— Je goûterai certainement, puisque je ne dors plus; et même , j'ai soif comme un chien de chasse. Mais , Léonard , grave ce que je vais te dire sur tes tablettes : — Lors même que je devrais y gagner des tonnes d'or, si jamais je

5io miînsoism:.

me rembarque avec loi pour quelque expédition que ce puisse être, et surtout pour m'amuser, je veux à l'avenir passer pour un imbécille.

— Allons, allons, Georges 1 ce qui est passif est passé. Tu te rembarqueras, si je t'en prie.

— Compte là-dessus. Pour être contrecarré du matin au soir , n'est-ce pas ?

— Plains-toi , je te le conseille. Est-ce qu'il ne faut pas toujours une victime dans les parties de plaisir ?

— Je suis ton obligé!... Prends Delaberge.

— Impossible! il ne sefàelie de rien.

— Pour le coup, tu ne t'en dédiras pas ! Tu viens de convenir que ta principale manie était de me faire damner.

— Je conviens de tout. Maintenant, Georges, il te conviendrait peut-être de te dégourdir; voilà mon fusil de chasse et de la poudre; un coup de feu, mon brave ! et que tout le monde se rallie.

— Ya pour le ralliement l

Dutercy se redresse en quatre temps , marqués par un nombre égal de gémissemens et de crampes. Par la règle des fausses positions,

LA CARAVANF. 311

il cherche le problème de l'équilibre. De Jean à Raymond, Léonard le trimballe. Du ton d'un homme qui serait cruellement désobligé d'en venir à la revanche, Léonard conjure son cher Georges de ne pas retomber sur le chapitre des taquineries. Enfin Dutercy n'oscille plus autour du centre de gravité que d'une manière à peu près convenable; l'engourdissement du sommeil l'obsède encore; mais, tôt ou tard , il se tiendra ferme. Il se met en devoir de donner le signal , en passant par une série de balourdises dont il s'émerveille , et qui font pâmer les témoins , gaspillant la moitié de sa poudre, chargeant l'un des canons et bourrant l'autre ; puis , avec un flegme et des efforts inimaginables pour se rendre compte de ce que ces contrariétés signifient, il ajuste inutilement capsule sur capsule à l'innocent piston, qui ne se trouve pas en rapport avec le canon chargé. La capsule flambe et l'arme rate. Ce fusil semble à Georges le plus gauche qui soit jamais sorti des fabriques de Saint-Etienne. Tout en se mêlant aux éclats d'Agathe et de Raymond qui ne peuvent plus se contraindre,, Marthe organise le couvert, et Jean débouche

T,li MENSONGE.

les bouteilles. Léonard offre de parier pour trente maladresses consécutives.

On est en gaîté par ici ; voyons là-haut.

— Vous êtes l'imprudence même, M. Delaberge. J'ai cru que l'arbre allait se déraciner, et tout mon sang n'a l'ait qu'un tour. Tristes femmes que nous sommes, que serions -nous devenues si le pied vous eût glissé? Notre devoir est de vous surveiller maintenant, et vous ne vous éloignerez plus; Thérèse et moi, nous serons vos gouvernantes. Moi , surtout ! car je suis la plus sage ! et c'est une honte pour vous. Voyez le beau résultat de celte alerte ! Votre joli bouquet s'est échappé de mes doigts, et j'avais la bonté d'y tenir. Que de motifs de reproches! Sournois qui fuyez ainsi les dames,

à quoi donc, s'il vous plaît, pensiez-vous tout à l'heure dans vos rêveries?

— Je pensais que sans doute je n'étais pour rien dans vos prières.

— Ah! M. Delaberge, la conjecture est d'un ingrat. — Ne répondrez -vous pas à cette accusation , ma Thérèse ?

Malgré l'ironie de Pauline, Thérèse a tendrement levé les yeux sur Etienne. Etienne

prend la main de la créole avec un sourire.

— Je m'acquittais d'un voeu fait au chevet de ma tante, murmure -t- elle avec douceur; et certes, une partie de ce vœu vous revenait, Delaberge, car cette chère amie était bien malade alors.

— Thérèse, Thérèse! Voilà trop de bonté d'àme, ma petite, et si, comme j'en ai l'expérience, l'éternelle politique des hommes est de visera ces sortes d'aveux-là, ne devonsnous pas surtout nous tenir en garde contre notre franchise ! Il est bon de mesurer l'orgueil à ces messieurs, car ils en veulent à trop forte dose; mais ce n'est plus moi que l'on pourrait y prendre.

Pauline , en riant, esquiva la main d'Etienne.

— Oh ! la jolie fleur, s'écria-t-elle avec vivacité.

Elle avait en effet porté les yeux vers une de ces gentianes à cloche d'azur, fleur solitaire qui croît çà et là dans les Alpes, à la crête des escarpemens les plus arides.

— La voulez - vous ? s'écria Delaberge ;

que ce soit une indemnité pour la perte de votre bouquet !

Pauline s'élance et veut retenir Delaberge ; prompt comme la parole, en quelques élans, il a déjà franchi le but. Cette nouvelle hardiesse intimide les deux amies ; en bronchant, Deluberge ne pourrait compter sur la ressource de l'appui le plus fragile. Le rocher ne se dresse, il est vrai, qu'à dix pieds audessus de l'esplanade; mais cette esplanade elle-même commande un abîme; un faux pas précipiterait l'imprudent à travers les éboulemens de la pente; il s'y tuerait. Thérèse et Pauline retiennent jusqu'à leur souffle. L'escalade n'est rien , mais comment redescendre ? Plus émue que la créole, madame Dutercy se reproche doublement une étourderie dont sa conscience entrevoit la portée. En dépit des maximes de désintéressement que les moralistes propagent à la ronde, il est certain que l'instinct de la personnalité conserve sa vigilance au fond de notre âme , alors même que le péril d'autrui nous effraye ; on s'inquiète de toutes les éventualités dans une crise où l'on a mis de sa faute. L'empressement d'Etienne est-il d'ail-

LA CARAVANE. ôlo

leurs si désintéressé? Non , certes ! . . . et des indifférens seuls pourraient le croire. A quelque prix que ce soit, cet homme s'empare des préoccupations de Pauline. Dès que la moindre occasion vient à se présenter, il s'en saisit avidement. Elle demande une fleur, il lui donne sa vie. Si de telles déclarations ne tiennent nullement des manèges de la galanterie vulgaire , le mépris du péril rend leur sincérité plus éloquente. Il y aurait autant de coquetterie à s'en faire un jeu, que de sécheresse de cœur à ne pas s'en apercevoir; et, tôt ou tard, l'empire qu'une femme exerce doit lui coûter à son tour un sacrifice. Pauline s'en révolte; punie d'une irréflexion jusque dans ses délicatesses les plus intimes, elle se voit compromise pour avoir compromis Delaberge. Le remords ajoute à son anxiété; ses mains frémissent des plus légers mouvemens d'Etienne; elle est tremblante, elle est colère. Enfin Delaberge vient de cueillir la gentiane; il la tient par la tige entre ses lèvres, et se cramponnant à la touffe dépouillée de sa fleur, avec un regard d'intelligence qu'il dirige vers les deux amies, du bout des pieds,

r.it. MENSONGE

il consulte les saillies de la roche et s'aventure...

L'explosion d'une arme à feu lui fait perdre brusquement l'équilibre.

Pauline se frappe au visage, et se détourne en étouffant un cri.

— Rien ! Ce n'est rien! s'écrie Thérèse. Et de fait, en se précipitant sur Delaberge,

la créole a soutenu le choc; tous deux ont ployé, mais la résolution a secondé la présence d'esprit. Sans celte intrépidité, le signal inoffensif de Dutercy déterminait la plus effroyable chute; il s'en est fallu d'une seconde. Et maintenant Thérèse fléchit, car cet élan de témérité ne pouvait avoir que la durée d'un éclair; elle s'abandonne au bras de Delaberge; il la soutient avec affection, il la presse contre sa poitrine en présentant la gentiane à madame Dutercy.

Madame Dutercy voudrait se soustraire à cette offrande.

— Oh! M. Delaberge, lui dit - elle, me la devez-vous ?

Pauline a désigné Thérèse. Ce mouvement de supplication est empreint d'amertume; il

renferme l'aveu d'une supériorité qui l'humilie ; mais le désir de revendiquer le trait de courage de la créole , brille tout entier dans l'émotion de ce geste ; imprévoyance nouvelle qui demande grâce pour une première imprévoyance*, et, par l'émotion chagrine de ce refus, Pauline dispute encore le prix qu'une autre a mérité!...

Le regard d'Etienne insiste. Pauline a dû prendre, la fleur.

Tous trois se sont mis en marche. Pauline et Deîaberge servent de soutiens à Thérèse. Dans l'intérêt delà sollicitude commune, et si quelques frisonnemens ne la décelaient, la charmante enfant trancherait de la brave. Pour aider à ses pas, on est aux petits soins. Pauline lui fraie la route en écartant les bruyères. Par les détours des étroits sentiers, on se dirige vers le rendez -vous. Sous le feu des regards d'Etienne, qui la rendent pourpre, Pauline donne le change à son embarras en manifestant de l'humeur contre son frère qu'elle accuse de l'imprudent signal. Pourquoi cette explosion d'arme à feu, lorsque la voix pouvait suffire? Tout au plus devait-il s'en aviser en

H8 MENSOMt.l

désespoir de cause, après s'être assuré que l'on ne se trouvait pas dans le voisinage. Si c'est une distraction, c'est bien gauche; si c'est une espièglerie, cela n'a pas de nom. Toute femme qui s'en veut, se montre inexorable. Volontiers, en ce moment, Pauline détesterait Delaberge; Léonard n'a qu'à se tenir.

En approebant du rendez-vous, un chari- Arari d'emportemens et d'éclats de rire change les dispositions de madame Dutercy.

— Laisse - moi donc tranquille, Léonard; lu deviens stupide, ma parole d'honneur! Je ne vois pas ce qui peut tant vous divertir.

— Pardieu ! tu ne te regardes pas. Mais , Georges', pour le moment , l'essentiel est de te sécber, car tu es à tordre. Fort heureusement, le bassin n'était pas profond. Je croyais que tu prendrais une allouette, tu prends un bain ; c'est original. A-t-on jamais appuyé la crosse d'un fusil contre sa poitrine pour faire feu? Qui diable t'a donc enseigné l'exercice? Si l'on t'a pris cher, on t'a volé.

— Est- ce que je savais, moi, si ton fusil se trouvait chargé jusqu'à la gueule?

— Pauvre Georges! il faudra te changer;

il faudra changer aussi le proverbe : on dira désormais tirer des coups de fusil dans l'eau.

— Est-ce qu'on ne te l'a pas encore dit, Léonard, pour tes expéditions politiques?

— Bien répondu ! l'eau t'a réveillé.

Dutercy s'est en effet laissé cbeoir dans le

bassin de la source. Il tord les basques de son habit pour en exprimer l'eau , tandis que Marthe et Jean l'épongent des pieds à la tête. Les nouveaux venus se joignent aux rieurs pour le tympaniser de leurs bons offices. Dutercy cherche noise à Pauline qui ne demande pas mieux; Dutercy paiera la folle-enchère. Agathe et Raymond s'opposent aux bourrades conjugales en préoccupant les grondeurs.

— A table! crie Léonard.

Et l'on se groupe autour du pâté. Mais Georges gronde encore; il montre à Raymond le visage enflammé de sa femme.

— S'il y a du bon sens, dit-il, de se mettre en sueur comme cela !

— Ne lui réponds pas, dit Léonard à sa sœur, Georges enrage, et c'est bien naturel. Il y a vingt - trois ans, tout de même , ou peu s'en faut, que ton cher mari n'en aurait pas

S40 Ul.NSONGE.

été quitte à si bon marché s'il eût fait la culbute dans ce ravin. Cette prtile source était alors une belle cascade alimentée par des bois maintenant disparus; elle bondissait avec une certaine majesté sur cet emplacement qui nous sert de gîte. — Te souviens-tu de cela , Jean ?

— Je m'en souviens, M. Léonard: à telles enseignes

— On ne te demande pas tes enseignes , mon garçon. — Toi, lu n'étais pas encore de ce monde, ma chère Pauline; mais il s'en fallait de fort peu , car on te baptisa quelques jours après dans ces montagnes. Depuis deux ou trois semaines, notre père, absent de la maison, visitait les Alpes dans un intérêt scientifique. D'intéressantes découvertes lui faisaient différer son retour. Bouillante et volontaire comme toi, mais à la vérité, moins svelte , ma mère, empressée de le revoir, et mise en verve de jalousie , j'imagine , par quelque soupçon frivole, méprisa les timides prescriptions du médecin de la famille, et résolut un beau matin de se mettre en route. Mes treize ans ne me donnaient pas voix déli-

bérative au chapitre. Jean, plus âgé que moi de deux ans, savait ses Alpes dauphinoises comme un vieil ingénieur militaire. Il nous servit de guide. Je vois encore notre petite caravane au sortir de Ste.-Marie-d'Aloès. J'ouvrais fièrement la marche, à califourchon sur un mulet chargé de notre bagage; à ma suite venait Jean, traînant par la bride le docile animal que montait ma mère. On gravit la montagne; il fallut longer des rampes à fleur de précipice. En dépit de quelques habitudes citadines, je puis vous assurer, mes amis , que notre mère portait sa grossesse aussi gaiement qu'une fermière des environs de Sassenage. Elle s'amusait beaucoup de mon affectation d'intrépidité, et de ce que je devenais pâle à l'aspect des fondrières où je craignais de glisser à tout moment. L'un après l'autre , les divers plateaux de la montagne s'abaissèrent devant nous. Déjà, même, pour se chauffer aux derniers rayons du soleil, des oiseaux par bandes s'élevaient du vallon en mêlant des cris aux frémissemens de la cascade. Notre petite caravane atteignait ces défilés ; tout-à-coup, du sommet de l'esplanade où vous avez dû rencontrer une cha-

pelle, la voix d'une femme, harmonieuse et timbrée, lança dans les airs le S/abat Mater de Pergolèse. Je veux rapporter au prestige des harmonies de ee beau site, le sentiment d'enthousiasme qui s'empara de nos esprits; mais la virginité de mes émotions musicales y fut pour beaucoup, je le présume. Dans tout le reslc de ma vie, je n'ai ressenti la même impression qu'à Naplcs, au théâtre de Saint- Charles, au mois de juin dernier, dans un concert terminé par un événement bien tragique. — Est-ce que vous souffrez, Delaberge:'...

— Au nom du Ciel ! veuillez continuer ce récit, Léonard.

— Nous avions fait halte, nous restions en extase. L'air habituellement vif et sonore à cette élévation , les éperviers criards se pourchassant lour-à-tour et par volées dans la lumière, le sifflement lourd et métallique de la cascade déchaînée dans les précipices tandis que le sol tressaillait autour de nous, bouffées de clameurs qui tourbillonnent au vent de l'espace , transition entre le bruyant industrialisme de nos plaines et le calme de

LA CARAVANE. Ô2r,

mort des retraites de la -grande Chartreuse , prêtaient au récit mélancolique des douleurs de la mère du Christ, un charme dont l'orgue du vendredi-saint, lorsqu'il se répand en orages au milieu des lumières et de l'encens de nos cathédrales, ne rendra jamais la magie. Quand le dernier accent des lamentations de Pergolèse plongea dans les profondeurs du firmament pour s'y perdre, des bravos répétés rompirent le prestige. Ces bravos ne venaient pas de nous ; daignez m'en croire ! Ma mère, en me souriant, laissait échapper une larme ; et nous en fûmes scandalisés comme elle. Alors, du sein des applaudissemens, la même voix de femme retombant au niveau de l'enthousiasme de son auditoire, fit succéder aux sublimes harmonies de la grande mélopée napolitaine, un de ces chants bouffons et dévergondés, né dans les voluptés sans amour de la régence, mille fois sacrilège par la dérision du contraste. Malgré le rideau de genévriers déployé devant l'esplanade , nous comprîmes au tumulte de bonds et de cris multipliés par les échos de la solitude, qu'un cercle de joyeux convives s'abandonnait à l'impulsion de la

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chanteuse, en exécutant une ronde. En cet instant, deux hommes se drossèrent contre nous à la marge du sentier; ils escaladaient les crevasses du ravin. Ils lancèrent des regards eflarés en arrière ; leurs mains se tordaient , on aurait cru voir des criminels. — Je ne me chargerais pas d'en apprendre le premier mot à la mère ! s'écria l'un. — Mais le malheureux va donc périr! s'écriait l'autre... Ma mère, glissant au bas de sa monture, s'ouvrit brusquement un passage entre ces inconnus, pour connaître la raison de l'effroi qui les agitait. Elle pencha son corps à demi sur le précipice. Je criai d'épouvante ; Jean la saisit; elle étouffa mes cris sur ma bouche. — Taistoi , Théodore ! tais-toi ! me dit-elle. Vers le centre de la cascade lancée contre un quartier de roc où son large cylindre se brisait pour rebondir en gerbes mêlées d'écume, un triste enfant de cinq ou six années tout au plus, les doigts entortillés à des genêts épineux, s'eiforçait de prendre pied sur le basalte humide et glissant. Un gouffre où l'eau tourbillonnait semblait l'attendre; la cascade furieuse l'aveuglait à coups redoublés, et prenait à tâche

tic l'engloutir: L'enfant tenait bon. La circonstance de sa chute nous fut expliquée par les branches mortes et brisées d'un arbre jeté sur l'abîme, et qui s'étendait d'un roc à l'autre, voie périlleuse à laquelle se rattachaient les fragmens interrompus du sentier.

— Et vous dites qu'il y a vingt-trois ans de cela, Léonard ?

— Oui, Delaberge, date pour date. J'en retrouve les moindres incidens sur le canevas de ma mémoire. Aux lèvres de ce pauvre petit , je vois encore une de ces fleurs à clochettes bleues, comme celle que Pauline, en m'écoutant, s'amuse à tourner entre ses doigts. Il dirigeait vers nous un regard souriant et malade, plein de résignation et de courage. Aux transes d'un pareil spectacle, les refrains et les rires qui retentissaient au-dessus de nos têtes, ajoutaient je ne sais quoi de blessant et de nerveux. Les deux inconnus nous avaient salués comme des sauveurs. Ma mère prit un parti soudain : l'autorité de son geste interdit la résistance. Des cordes à crampons, si nécessaires à tout voyageur qui s'aventure au milieu des éboulemens alpestres, furent en

ÏM MENSONGE.

un clin d'ueil tirées de nos bagages ; et, ne voulant confier à qui que ce lut la resnonsabilité d'une entreprisé qui , par dessus tout exigeait un coup d'œil ferme et de la bravoure; après s'èlre l'ait lier par le milieu du corps et m'avoir à diverses reprises baisé les yeux et le front, ma mère, tandis que les inconnus, Jean et moi, nous tenions les cordes, se laissa courageusement glisser dans le précipice.

— Votre mère, Léonard?

— Ma mère, Etienne !... D'où vient donc votre surprise, mon ami ? Douteriez-vous de ce que j'avance; vous, qui^ sur l'examen d'un simple pastel, avez lu si clairement la franchise et l'esprit de détermination dans les traits de son visage ?

— Oh ! . . . j'ai dû le lire en ces lieux mêmes, et je me trouve cent fois heureux de vous en croire, mes bons amis, puisque c'est moi que votre mère a sauvé.

— Vous , Etienne ?

— Moi, Pauline.

Delaberge s'est levé : chacun l'imite. Le eune médecin tremble et ses veux s'humec-

tent. On l'entoure avec attendrissement. Léonard se jette à son cou.

— Tu n'étais que mon ami, lui dit-il, tu seras mon frère.

Et l'électricité d'une émotion commune a fait tressaillir tout le monde en présence de ces deux hommes qui s'embrassent , liés désormais par le culte des souvenirs dans une seule et même vénération pour cette femme à laquelle tous les deux ont dû la vie. Les dettes du cœur viennent de se balancer. En se dévouant pour le fils, Etienne n'a fait que restituer ce qu'il devait à la mère. Thérèse a baissé les yeux ; car, elle aussi, vient de sauver les jours d'Etienne; et, cependant, l'ingrat n'y songe plus ; il se pénètre avec délices des traits de Pauline, tout en se laissant presser dans les bras de Léonard.

— Mes réminiscences ne m'étonnent plus, dit-il en prenant la main de Mme Dutercy. Votre frère a prononcé le mot d'une énigme dont vos traits avaient ressuscité le souvenir dans ma mémoire. Oui, madame, oui; vous êtes la vivante image de votre mère.

Pauline , à son tour, baisse les yeux et rou-

git; plus juste que Delaberge, et comprenant avec vivacité sous quel point de vue le parallèle est en défaut, elle se rapproche de Thérèse et l'embrasse.

— Pardieu ! s'écrie Dutercy, ce petit tour de force me semble des plus imprudens pour une femme enceinte! et moi, qui n'y vais pas par quatre chemins, je vous dirai sans façon que sur l'échantillon de ces sortes de témérités, j'aurais consigné ma femme au logis.

— Comprends-tu ce que tu viens de dire, Georges ?

— Mais, certainement!... Dans tout cela, toi, Léonard, tu ne vois que la réussite ; moi, je vois la folie. Que le succès ait couronné cette folie, c'est du plus profond de mon cœur que j'en félicite notre Esculape. Cependant, je m'en rapporte à M. Raymond : toute mère se doit d'abord à ses enfans. Madame Léonard l'oubliait.

Raymond élève le doigt pour conjurer Dutercy de se taire.

— Vaille que vaille! reprend Georges en se tournant du côté de Léonard ; conte-nous le reste.

Léonard, qu'un scrupule tourmente, imite le geste de Raymond pour modérer le bavardage de son beau-frère. L'attention générale se reporte vers le jeune médecin.

Delaberge est rêveur; ses yeux sont fixes. Il ne voit personne et sa poitrine se gonfle : averti de sa préoccupation par le silence des amis, il se soustrait brusquement à leur examen et se retire.

— Y devinez-vous quelque chose? demande Georges.

— Je ne devine que trop, dit Léonard. — Jean, ajoute-t-il à voix basse, tiens-toi sur la piste d'Etienne, et ne le perds pas de vue, mon garçon. Dès qu'il fera mine de revenir, siffle pour me donner un signal.

Jean disparaît.

— Je ne pouvais, mes bons amis, prévoir ce que nout dirait Georges , continue Léonard ; sans quoi, j'aurais pris mes précautions pour lui couper aussitôt la parole. Son mot a dû réveiller des chagrins de famille. Le fait est, qu'après avoir retiré le pauvre enfant du précipice,, ma mère, par un prompt évanouissement, paya sa dette, moins il faut le croire,

à la faiblesse de son sexe qu'à son état de grossesse très avancée. J'ai toujours pensé que cette émotion en précipita le terme. Emu de nos frayeurs, Etienne courut avertir sa mère, et lui dit tout; le premier mouvement de cette femme fut de le battre. Ma mère, presqu'aussitôt remise, s'en indigna. D'amères paroles furent échangées. L'enfant, d'ailleurs, avait une excuse bien légitime dans la tentation de cueillir une jolie fleur pour la présenter à sa mère.

A ce mot de Léonard, Thérèse et Pauline échangèrent un coup-d'œil.

— ° Nous avons dû plaire à sa reconnaissance, ajouta Léonard ; mais nous avons fait saigner un souvenir.

— C'est aussi ma pensée, reprit Raymond , et la remarque achève de lever mes doutes. Créons une famille à Delaberge; mieux aurait valu qu'il n'en eût pas. Non qu'il se soit ouvert à moi de ses chagrins ! Etienne est discret; mais, dans un moment de résipiscence, un de ses oncles a jasé. La première fois que je me vis en face de ce vieillard brutal et commun , il m anifesta l'irritation la plus vive con-

tre quelques doctrines d'Etienne, dont je devinai sur-le-champ qu'un tel homme était incapable d'apprécier la valeur. Ce fut à l'improvisle, et sans comprendre, il faut le croire, à quel point sa sortie empruntait un caractère inconvenant de ma seule présence au milieu de ces démêlés, qu'il menaça Delaberge de le déshériter au profit des hôpitaux. — a Faites, » mon cher oncle ! répondit Etienne d'un ton » de franchise et de cordialité. J'approuve un » tel emploi. Puis-je oublier jamais que je vous » suis redevable du peu que je sais? Cela me » suffit; et votre fortune, d'ailleurs, est à a vous. La plupart des hommes languissent » ici-bas sans éducation et sans patrimoine. » Ce qu'il y a d'urgent à fonder ce sont en » effet des hôpitaux et des écoles. Ces deux » sortes d'institutions valent, à mon gré, toutes » les autres. Il est essentiel de délivrer les » âmes de la prison du besoin. Par mon édu- » cation, je suis au rang des privilégiés de ce » monde ; et , dans nos temps de subversion » et de misère, la vraie morale est de parta- » ger son pain entre les malheureux. J'ai la » conscience de ce que vous avez fait pour

UENSOMG]

» moi : je vous remercie. » — Le calme de celte réponse avait intimidé le malotru. Plus lard, cet homme ne fut que trop à même d'apprécier lame de son neveu. A cette occamdii dont il me reste à vous parler, une vive lueur me lit pénétrer dans les ténèbres de cet le famille. Si je vous parle de tout cela, mes amis, c'est que, indépendamment de ce qu'Etienne ne m'a jamais recommandé le mystère, vous ave/, maintenant au même titre que moi le droit de connaître ses secrets. Je sais où je les place. Il ne saurait être indifférent pour aucun de nous de se tenir en garde à l'avenir contre les élourderies de l'allusion. Pour être fort innocemment lancés, certains coups n'en sont pas moins mortels. Or donc, la surveille de notre départ pour St. Maurice, je me promenais avec Etienne sur les quais du Rhône, dérobant de minute en minute un délai de plus à la nécessité de lui dire adieu, lorsque le portier de son hôtel garni vint lui dire en grande hâte qu'il eut à se rendre sur-le-champ chez le commissaire de police du quartier. D'après le rapport que nous fît cet homme, il s'agissait d'un malheureux ramassé par la patrouille

dans un état d'exaspération et de délabrement à faire pitié, s'imaginant avoir des assassins à ses trousses, la barbe en désordre, et tout aussi complèlement nu qu'un fou qui se serait échappé de son cabanon. En refusant de se nommer, l'homme arrêté se recommandait d'Etienne. Nous y courûmes; c'était son oncle. Etienne lui procura des vêtemens et l'emmena. L'oncle avait le cœur gonflé. Les soins affectueux de Delaberge déterminèrent une explosion, et ce fut en s'accusant de la manière la plus frénétique , en me saisissant les mains pour exprimer avec feu son enthousiasme en faveur d'Etienne , que le triste vieillard me mit à même de toucher du doigt une de ces lèpres dont on retrouve l'équivalent au fond de toutes les familles , lorsque l'on étudie une par une et sur le vif les fibres empoisonnées de la civilisation moderne. Sensuel avec grossièreté malgré ses soixante-dix ans, cet homme, retiré du commerce des bestiaux dans lequel il s'était enrichi , n'avait pas craint d'acheter à prix d'or, d'une villageoise qui manquait de pain, la honte de sa propre fille ; et, comme la dépravation manque ordinairement

de contrepoids, parce que le l'eu sacré des passions ne se trouve jamais là comme un ressort plein d'énergie qui tend à lutter contre les insultes de l'opinion publique pour se réserver l'estime des ames loyales etgénéreuses, decorrupteur d'un enfant pauvre le vieux libertin était devenu la victime et la dupe d'une infâme. Adrienne procéda, par l'expulsion de la famille entière, au blocus du testament; elle tint le patient en chartre privée. Il était naturellement chargé de la tutelle de ses deux neveux, qui venaient de perdre leur père , mort à Valence, loin de sa femme dont il était abandonné depuis long-temps, et ne laissant que des dettes dans son héritage. Assez facile envers les devoirs d'une si mince tutelle, l'oncle, d'après les suggestions de sa maîtresse, dut placer ses neveux au dehors; et comme Etienne et Maxime n'attendaient de patrimoine que de la générosité du vieillard , elle spécula qu'en coupant les vivres aux deux frères ils s'aliéneraient nécessairement la générosité de leur tuteur par des escapades. Ce calcul fut justifié quant au jeune Maxime Delaberge. Maxime se lança dans tous les déportemens de son âge

du moment qu'il se sentit la bride sur le cou. Etienne, au contraire, allia toujours l'esprit d'ordre à ses besoins d'indépendance. Seulement il cessa de se présenter dans une maison dont on lui défendait la porte; et cela revint au même. Bientôt le vieil amoureux fut circonvenu, et ne vit plus personne. Littéralement, il fut claquemuré. On l'obséda de demiraots sur le mariage, point capital ! mais il faisait la sourde oreille. Essayait-il de se révolter contre le joug, Adrienne le ramenait aussitôt par des scènes de désespoir. Il tremblait devant elle, et rampait à ses pieds, commettant à son tour des violences. Il en résulta de hideuses scènes. Un jour elle prétendit s'être empoisonnée , et il le crut ; aussi la mit-il en péril de la vie en la contraignant à prendre une dose énergique de conlre-poison. Une autre fois, comme il rentrait, après une assez longue absence, les complices de la misérable la lui montrèrent étendue sur un matelas, pâle et frissonnante, en lui jurant qu'on venait de la retirer d'un puits. On crut qu'elle ne relèverait pas de la quantité de drogues qu'il lui fit avaler de vive force pour déterrai-

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ner une transpiration violente. Trois mois durant, elle fut à deux doigts de la mort. Toutes ces lâchetés ne laissaient pas d'amener la créature à son but vis-à-vis de ce bonhomme , étonné, mais ravi tout à la fois de se voir l'objet d'une si forte passion à son âge. Il commençait même à se sentir des remords pour ses mille façons à sauter le pas, se taxant à part lui de quelque scélératesse. Tant de simagrées triomphèrent de ses résistances. Par un dernier scrupule, et dans l'espoir de dépayser les gens dont il redoutait le blâme, il rompit toutes ses relations en se retirant dans une petite campagne hors des murs de la ville ; s'isolant ainsi des conseillers qui pressentaient son extravagance, et cherchaient à Fen détourner. Un bon mariage devait couronner le retour à la santé de la belle ; et la dupe se précipitait dans le piège, lorsqu'une découverte que les mœurs d'une créature de ce genre me dispensent de vous détailler mit tout-à-coup notre vieux fou sur la réserve. Adrienne le trompait; le complice de la coquine n'était pas moins que le jeune Maxime Delaberge. Inquiet de suffire à

ses mille folies et à ses besoins d'argent , le petit drôle avait accommodé sa politique à la circonstance. Joli garçon, et d'un caractère à ne douter de rien, le succès devait naître surtout du contraste. L'oncle, rendu craintif par le pressentiment des scélératesses dont de pareils alliés étaient capables, crut devoir garder le silence avec eux, ruser et gagner du temps. Par malheur, il ne se tint pas si politiquement sur ses gardes que les gens auxquels il se plaignit, apostés à son insu pour le circonvenir, ne le vendissent : et l'aveu de ses pusillanimités portant conseil contre lui-même fit comprendre ce que l'on pouvait oser. — o Patience! avait-il dit; nous serons » à deux de jeu. Etienne aura toute ma for- » tune, et la mérite; mais par un bon testa- » ment , et en secret ! car s'ils me devinaient » avant le moment , ces infâmes pourraient » bien m'égorger et me dépouiller. — On résolut de lui en donner la frayeur. Maxime et sa complice , un matin , se ruèrent chez le bonhomme comme de vrais forcenés, armés de pistolets, proférant mille imprécations et des menaces. Adrienne prétendaitle traîner en jusi. 22.

SS8 MfiPISOmiE.

ticc et produire au grand jour des lettres remplies d'obscénités et de supplications lâches, dont elle ne s'était jamais dessaisie. Maxime jurait pour sa part qu'il mettrait le libertin septuagénaire dans la nécessité de s'expliquer Sur lès gaspillages de sa tutelle, promettant de révéler, à l'appui d'une audacieuse accusation de fraude et de dol, bon nombre de ces peccadilles industrielles, dont, comme la chose n'est que trop fréquente dans le commerce, /plus d'une conscience de marchand se trouve souvent embarrassée. On battit le misérable, on le foula sous les pieds; on lui lit entrevoir qu'on le tuerait et qu'on se tuerait. Sa cervelle affaiblie reçut un échec. Il pleura et pria; il voulut tout ce que l'on voulut. Il consentit à l'installation du couple dans sa maison. On s'assura de sa docilité par tous les moj'ens. L'oncle ne sortit de ces divers éclats qu'à peu près en enfance. Sa résignation passa ce qu'on en peut dire. On l'enferma sous clé dans une mansarde au dernier étage , sans feu ni linge, avec la perspective d'être brûlé vif, si peu qu'il manifestât l'intention de hasarder une évasion ou de correspondre avec le dehors. Vis-

LA CAUAVANE. 359

à-vis des étrangers et des voisins, une sorte de sanction était nécessaire pour légitimer tout ce que l'on jugeait à propos de se permettre ! on le força de consacrer par sa présence les orgies dont sa demeure devint le théâtre. Maxime recruta de toutes parts des gredins de sa trempe; iis dégustèrent militairement les vins de la cave , on rongea le patrimoine jusqu'à la moelle. L'oncle passa huit mois de la sorte dans cet enfer, bafoué par de feints respects, et maltraité cruellement. Un jour , au fond de son grenier, réveillé par le fracas des abominables clameurs qui faisaient trembler la maison , il fut tout surpris de sentir, en errant à tâtons dans son cachot , que le double tour du pêne de la serrure se trouvait sorti de la gâche -, étourderie de ses geôliers. Peut-être cependant n'aurait-il pas osé fuir. Giacé de sueur et d'épouvante, il erra, demi-nu, dans les escaliers, prêtant l'oreille. Les assassins étaient en frérie. On dansait, on brûlait du rhum. Au milieu d'un groupe d'écervelés, Adrienne, le verre à la main , contait l'histoire de l'empoisonnement, de l'asphixie et de l'algarade

pour rire ; Maxime, jaloux d'émerveiller les buveurs, enchérissait avec des broderies sur la manière de mettre les faiseurs de testamens au pied du mur, et de réduire les oncles récalcitrans par la rubrique d'un pistolet sans poudre. L'auditoire riait à gorge déployée, et trinquait à l'héritage futur. Vous comprenez la rage du vieillard, et je vous ai déjà dit le résultat de cet incident. Il eut un éclair d'énergie. Certain que l'effet de sa disparition avait été de jeter la terreur parmi les confédérés, qui d'ailleurs, comme bien vous pensez , ne s'éclipsèrent pas sans avoir fait mainbasse sur tout ce qui pouvait être de bonne prise, l'oncle persévéra dans sa résolution de léguer à notre ami Delaberge les débris d'un patrimoine au gaspillage duquel Adrienne avait expéditivement procédé par des captations et des violences. Et même, pour revenir sur le passé, le moribond commença des poursuites ; mais l'événement les suspendit. Incapable de résister à tant de secousses, il tomba dans le délire, et mourut. Moins sensible aux séductions de la fortune qu'à la honte de voir le nom de sa famille traîné dans la boue des

procédures , Etienne s'empressa de signer tous les désistemens. II eut le bonheur de soustraire les coupables à l'intervention de la justice; charité dont il subit en ce moment les conséquences , parce que les spéculations de ces êtres-là se portent avec effronterie sur les scrupules qu'ils nous connaissent. La pudeur est un souci que les fripons laissent très volontiers à leurs dupes. Je n'ai pas eu le courage, depuis lors, de questionner Delaberge sur son frère ; mais je soupçonne qu'il a de ce côté bien des chagrins.

-;- Un mot , Raymond! Delaberge vous at-il quelquefois parlé de sa mère ?

— Jamais, Léonard. Et, surtout depuis qu'il en porte le deuil, le prolongement d'un pareil silence m'a laissé des préventions que le dernier mot de votre récit n'a que trop douloureusement confirmées. Ne pouvant croire Etienne mauvais fils, je suis contraint de supposer que cette femme fut une marâtre. Je le répète, mes amis : — Créons une famille à Delaberge; sous ce rapport, il n'a pas été favorisé du ciel.

La dernière parole de Raymond fait écla-

ter la commisération des convives. Dutercy lui-même, quoique sans perdre un coup de dents, parle avec chaleur des mérites de Delaberge. La sensibilité commune s'exalte. A tour de rôle chacun se ravise sur une foule de paroles dont on n'avait d'abord pas senti la portée. Les tristesses brusques et mal comprises du jeune médecin complètent sa biographie, et le sentiment qui l'attire vers la famille de Léonard est expliqué,tant par la finesse de son tact physiologique que dans le sens d'une reconnaissance de \ ieille date. On a bâti de plus lourdes méprises sur de moins fortes vraisemblances. Mais, à diverses reprises, la rougeur monte aux joues de madame Dutercy, muette et réservée dans ce concert d'éloges auquel Georges lui reproche de ne pas mêler sa voix. Pauline sait bien ce qu'elle aurait a répondre ; c'est précisément ce qui l'embarrasse.

Un coup de sifflet interrompt les confidences. Apparemment que Delaberge se rapproche. On tremble que l'expression dès physionomies ne le rende à l'amertume de ses souvenirs. Vite, on se lève. Léonard arrache

LA CAKAYANE. ôio

à Dutercy If foulard que ce dernier porte sur la tête. Thérèse en masque les yeux de Pauline el lui dit un mot à l'oreille. Pauline sourit ; un Colin-Maillard s'organise. Embarrassé de son verre, Dutercy, qui vient de mordre avec appétit dans un morceau de pâté, cherche à rompre le cercle des joueurs pour échapper aux mains de sa femme. Il jure, en doublant les morceaux, qu'elle y voit clair, et que l'on triche; que c'est une suite de la conspiration générale pour le faire endiabler de préférence. Pauline, en effet, va droit à son mari; prestement il s'efface ; elle passe et se dirige en droite ligne vers le seuil du petit sentier festonné de bruyères par où l'on pénètre dans le caravansérail des rochers. De toutes parts, on crie : — Casse-cou î... Et Jean, mis en alerte par les appels réitérés de Léonard, vient, pour la sécurité commune, se poster en sentinelle à la marge du ravin. C'est lui qui doit parer à tous les faux pas de la belle aveugle.

— Pris! Vous êtes pris! s'écrie gaîment Pauline. A vous le Colin-Maillard , Etienne !

— Etienne, soit! riposte en riant la voix d'un étranger. Je ne prétends faire tort à per-

sonne clans les bénéfices du jeu. Vous aurez le mouchoir, monsieur ! C'était l'intention de madame.

Georges pousse une exclamation.

— C'est Montel! s'écrie-t-il.

— Que tu n'attendais guère, dit le nouveau venu.

Montel, en s'inclinant à la ronde, dépose un baiser sur la main de Pauline, et lui prend le foulard.

— Ce serait une véritable chicane , monsieur, dit-il ensuite à Delaberge , si , pour obtenir grâce, vous vous rabattiez sur le malheur de votre politesse à l'égard d'un intrus. Permettez que je vous bande les yeux. Vous avez eu tout le temps de voir ces dames, et je n'entends perdre la vue que le plus tard possible.

Delaberge, avec bonhomie, se prête à ce que Montel exige. Montel lui bande scrupuleusement les yeux, en cherchant à tempérer les impatiences de son bon ami Georges qui pétille de satisfaction et voudrait accaparer son camarade à l'instant même. Les joueurs sont en désarroi ; L'incident les a mis en dé-

route, et Ton se soustrait assez maladroitement aux timides poursuites de Delaberge. Montel préoccupe involontairement les esprits. Montel est un petit brun ; son œil est vif et son air éveillé. Il y a de la grâce dans sa tournure. La conscience de ce qu'il vaut brille dans la coquetterie de ses manières, et la direction de ses regards trahit la fatuité modérée des gens de bon ton, qui n'ont qu'à se produire pour qu'on les trouve aimables. Ces dames ont dû pressentir un cavalier servant qui ne sera jamais en reste lorsqu'il s'agira de leur prodiguer ces mille soins affectueux qu'elles aiment au-dessus de tout , et dont un homme du monde a le secret. Sans lui, Thérèse et Pauline se seraient déjà vingt fois laissé prendre. Il s'unit aux malices de Léonard pour faire tomber le sort sur Georges; mais, en dépit de l'intelligence des complices, le sort a désigné Pauline. Delaberge la saisit, prononce le nom de Thérèse, et l'embrasse en se démasquant.

— Ah! madame! lui dit-il humblement; pardonnez-moi cette liberté.

— Bien joué ! dit Montel en s'adressant à

Ml NfiONftE.

Dutercy. Mais, Georges, ce n'est pas à non. que l'on en l'ait aceroire! Après tout, mon vieux, les revanches sont de droit. J'aurai mal noué le mouchoir. Peut-être le devais-je en remercîment de la bonne grâce de monsieur à me conduire ici. N'en parlons plus , ma dette est payée.

— Au diable le jeu, dit Georges. Ne sais-lu pas que j'ai cent choses à te dire? D'ailleurs, je suis sur les dents.

-^Dites-moi, Léonard, conspirons-nous toujours ?

— Mais — dépend-il de moi seul , Montel , que j'en perde l'habitude?

— Allons! voilà que vous entamez le chapitre de la politique. Léonard n'en sortira plus.

— De grâce , n'en veuillez pas au pauvre voyageur, mesdames. Ce Georges est le despotisme incarné. Je brusque l'entrevue, mais c'est à la condition qu'il me présentera régulièrement lout-à-1'heure.

— C'est tout présenté, dit Léonard. Allez, et complottez à votre aise, si bon vous semble. Moi, comme d'habitude, je m'empare de

Thérèse. — Jean, tu vas nous préparer ici la balançoire.

Georges entraîne Montel. En abandonnant sa main à Léonard , Thérèse jette les yeux du côté d'Etienne. Redevenu distrait, le docteur est resté près de Pauline, qui rêve en respirant sa gentiane. Tous deux vont sans doute rester en tête-à-lête; car Agathe presse à la dérobée le bras de Raymond pour lui dire un mot à l'écart. Le groupe se fractionne et s'éparpille.

— Ah ça, Georges, si je t'ai cédé, c'était moins pour toi-même que pour congédier lo guide qui m'a dirigé dans les détours de ces montagnes.

— Garde-t'en bien ! Je suis d'avis que le guide nous reste. Tiens, Montel, je ne me fie pas volontiers à ïa tutelle de Léonard. Il pourrait nous faire passer une seconde nuit dans ces montagnes. En dépit de ses prétentions topographiques, deux sûretés valent mieux qu'une.

— Léonard, à ton avis, n'a- t-il pas un but secret dans ce voyage?

— Je ne le pense pas. Il me ménage une

surprise, à ce qu'il dit. Mais, Montel, parlons un peu de son affaire. As-tu vu le ministre ?

— Oui, Georges, aussitôt après la réception de ta lettre. Sois tranquille 1 on accorde pleine et complète tolérance. Léonard peut rester.

— Pardieu, je te remercie.

— De quoi? Toute grâce en politique

est un piège, et, pour obtenir ce qu'ils veulent, les avocats plaident tous les moyens. J'ai prouvé clair comme le jour au ministre que la liberté de Léonard serait plus utile que son incarcération. On gagne à ménager les principaux boute-feux. Lorsque l'esprit de révolte a des recrues disponibles sur tous les points du territoire, au lieu de perdre son temps à surveiller la soldatesque des conspirateurs, l'essentiel est de planer sur les capitaines. En deux mots, Georges, et pour ta gouverne, si, pour la police des vols , rien n'est précieux comme un agent sorti des bagnes, rien, crois-moi, n'est de si bon conseil, pour avoir l'œil sur les complots, qu'un minisire sorti des sociétés secrètes. Tu me comprends?

— A merveille. Mais, Montel, si je sors

d'un embarras, c'est pour tomber tout aussitôt clans un autre?

— Et lequel?

— Puisque Léonard ne sait pas notre démarche^ on peut s'attendre à le voir conspirer de plus belle; et, d'autre part, si le malheur veut qu'il en ait vent le moins du monde, je ne prévois guère où s'arrêteront ses craportemens. L'hypothèse la plus pacifique , c'est qu'il se brouillerait à mort avec nous. Conseille-moi !

— C'est bien simple! ne lui dis rien. Que Léonard profite à son aise de la tolérance. Il faudra jouer de malheur s'il se compromet malgré nous dans quelque échauffourrée.

Formons un pacte I constituons-nous ses anges gardiens. Plaçons-nous en travers de ses projets par amitié pour lui.

— La chose est facile à dire !

— Et à faire. Je reste avec vous ! — Dismoi, Georges! je pense avoir reconnu les parens de cette belle fille ; ce sont tes voisins , n'est-ce pas ? Mais quel est donc cet olibrius au teint de séminariste, qui porte une crinière de lion sur un visage en lame de couteau ?

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— Ali!... Delaberge!... C'est le plus charmant garçon du monde.

— En vérité! Ta réponse m'interloque ; elle ne serait pas tombée de la bouehe d'une femme.

— Toujours de la vanité, Montel ! tu pourrais bien te tromper.

— Je me tais. Les goûts sont libres.

Montel, en souriant, donne ordre à son

guide de rester avec la caravane; et, cela fait, il insiste auprès de Georges pour que celuici le ramène au lieu de halte. Mais Georges ne se dessaisit pas de sa victime à si bon marché. A dessein , il lui fait perdre la carte dans les ricochets des sentiers de la montagne, en lui narrant avec ses redites familières comment, grâce à l'intervention d'Etienne, s'est dénouée l'aventure plus que chatouilleuse de la petite Maria. Par suite, Georges entretient son distrait ami de ses tribulations de ménage , entre les pronostics désespérans de M. Rivallier et les fantaisies de Pauline qui voudrait avoir un enfant. Il entame une dissertation sur les propriétés merveilleuses de la distraction et de l'exercice pour parer à

ces sortes de contrariétés domestiques. Montel donne au diable l'enragé bavard, et baille à s'en décrocher la mâchoire.

Etienne, cependant, est reslé près de Pauline, dans une attitude contrainte et souffrante. Enfin, elle sort de son rêve, et , sd voyant seule avec le docteur, cherche à s'éloigner aussitôt; mais il tressaille et se jette sur le chemin.

— Pardon, madame , lui dit-il avec émotion ; ne dois-je pas craindre de vous avoir offensée tout-à-1'heure ?

— Pourquoi donc cela, monsieur?... N'en croyez rien, je vous prie. D'ailleurs, le regret qui vous échappe réparerait à lui seul une plus grande faute; et, si vive qu'elle soit, votre familiarité s'explique aisément par l'affection de Thérèse.

— Pure affection de soeur, madame!

— Pensez-vous, monsieur, que je suppose autre chose ?

— Ai-je dit cela, madame ?

— Et puis , monsieur, les suppositions qui m'échapperaient entre Thérèse et vous, fussent-elles, à mon insu, peu mesurées dans la

ï"2 MENSONGE.

forme, ne sauraient avoir clans le fond rien de blessant, et qui vous contraignît à prendre contre moi la défense de mon amie. Mon étourderie serait sans conséquence. Si je suis étourdie, Thérèse est libre. Permettez-moi de rejoindre mon frère.

Delaberge s'efface respectueusement devant la main de Pauline.

— Ah , madame ! lui dit-il d'une voix étouffée, ajouterez-vous donc à ce que ces lieux ont pour moi de funeste! C'est ici que j'ai perdu l'espoir d'être aimé de ma mère.

Pauline hésite et s'arrête. Un sentiment de miséricorde lui parle en faveur de cet homme qui détourne les yeux et paraît trembler comme un enfant.

Elle lui dit avec un accent compatissant et timide :

— Ne vouliez-vous pas m'offrir le bras , monsieur Delaberge ?

Et tandis que dans le bouleversement de ses idées plus mobiles que le souffle de l'air, Pauline appuyée sur le bras qu'elle vient de prendre et dont le contact lui fait battre le cœur, cherche déjà si ce mouvement naturel

et bon ne doit pas lui compter comme une faute de plus, tant le génie inquiet de la considération qui pèse sur toutes les femmes civilisées, les rend pusillanimes et garrote leurs moindres élans, Delaberge, heureux de vivre parce qu'il oublie de se livrer à l'analyse de la sérénité qui le pénètre, veille avec amour sur tous les pas de sa jolie compagne redevenue grave, et l'aide à franchir les innocens obstacles d'un petit sentier qui ne conduit nullement vers la balançoire de Léonard. Elle s'abandonne et souffre; il la soulève et la presse' avec joie. Tous deux s'entendent sans le savoir, et sans être dans le secret de leur échappée. Certains faits ne se révèlent nettement dans l'instinct que lorsqu'ils sont accomplis sans retour. Le plus ordinairement, quand la raison veut se mêler des affaires du cœur, elle a le déplaisir d'arriver trop tard. L'âme n'est pas libre de se soustraire à ses impressions. Et c'est ainsi que, de front avec nos aspirations ardentes vers le bonheur, mille déchiremens secrets nous révélant de toutes les manières les vices de la forme sociale au milieu de laquelle nous sommes à la torture, entre le libre essor

de nos [tassions et les répressions impérieuses de la froide prudence, chacun de nous se voit forcé de poser en principe que le malheur et le combat sont, jusqu'à nouvel ordre, la loi de notre destinée. Lutter et souffrir! pourraiton sans blasphémer, prétendre que ce soit le dernier mot de la création ?....

Agathe et Raymond sont assis à l'ombre d'une roche. Ils dominent les groupes épars. Raymond, abandonnant sa main sur les genoux d'Agathe qui se presse contre lui, sourit à sa nièce emportée par les oscillations de la balançoire que Jean et Léonard lancent à tour de bras. Les yeux d'Agathe sont mouillés par des larmes.

— Oui , Raymond , lui dit-elle, je ne me révolte pas contre les circonstances qui nous ont fait sortir de la réserve à l'égard de nos voisins ; l'isolement me tuait, et j'éprouvais le besoin de vivre au milieu du monde. Mais mon ami, si mes souffrances ont fait halte, c'était pour varier. J'ai respiré pendant quelques jours, et je passe maintenant d'une crainte dans une autre. Qui peut dire, à travers les événemens déjà si mêlés de notre existence, que nous

n'aurons pas à nous repentir d'une liaison loyale et sincère ! . . . Les incidens de ce voyage ont mis à nu le coeur de notre Thérèse ; je ne puis mêle dissimuler! elle aime Delaberge.

— Eh bienl tant mieux, Agathe! Ne l'ai mons-nous pas également comme elle?. .. Quel fâcheux rapport veux-tu donc établir entre cet amour, dont j'ai formé le vœu cent fois, et notre liaison avec la famille de Léonard?

— Hélas, Raymond! Delaberge aime ailleurs. Vois plutôt !

Elle désigna du doigt Etienne et Pauline qui cheminaient doucement dans les bruyères.

— L'œil de l'homme est inhabile à saisir des milliers de symptômes ; mais ils ne sauraient échapper, Raymond, à celles qui, comme moi, se sont initiées douloureusement et de bonne heure à ces mystères. Ton amitié rêve, et l'amour de Thérèse la guide à son insu; moi, je calcule et je souffre. J'entrevois une lutte qui commence; de grands chagrins nous sont préparés pour l'avenir.

— Tu peux te tromper , Agathe ! reprit Ravmond d'un son de voix timide,

— Non, mon ami. Pauline elle-même est entraînée sans oser se le dire. Auprès d'Etienne, ses couleurs s'animent ou s'effacent, sa respiration est plus vive. Bien souvent, lorsqu'elle se prête à nos entretiens, son sourire les approuve ; mais elle ne communie que pour la forme avec nous, et des spasmes involontaires me livrent ses réflexions cachées; je les devine au pli de ses lèvres, à ses yeux qui nous fixent et ne voient rien. Lorsque ses distractions l'alarment, je ressens le contre-coup de la secousse qu'elle se donne pour en sortir; et, d'un moment à l'autre , par un double contraste dont les alternatives ne m'ont pas échappé , Delaberge est sombre quand eile se livre à des gaîtés sans frein,, tandis qu'il n'a jamais plus d'affabilité que lorsqu'elle se plonge avec une sorte de quiétude dans un silence plein de mollesse et de rêverie. Souvent , Raymond , leurs mésintelligences vous ont tous égayés, comme l'escrime brillante de deux adversaires qui se savent de force et qui s'estiment trop pour condescendre à se faire grâce. Moi, durant leurs crises de bouderie et de fierté , j'ai vu les réconciliations s'ourdir furtivement à la

faveur de mille atteintes indirectes, qui , pour glisser inaperçues dans la causerie générale, ne se rendaient que mieux à leur adresse. Les susceptibilités étranges de madame Dutercy trahissent qu'elle se tient sur la défensive. Sa politique l'entraîne dans une foule de gaucheries. Elle ne fait pas pour lui ce que l'on ferait pour un étranger. Que veux-tu de plus décisif? Etienne la rencontre toujours, elle l'esquive trop souvent. Leurs yeux se cherchent et se redoutent ; et lorsque, dans nos promenades , Dutercy fait les honneurs du bras de sa femme à l'empressement d'Etienne qui s'en empare comme d'un privilège , mais qui saisit le premier prétexte pour ne plus rester près de nous dès qu'on se permet de le lui ravir, Pauline, qui double le pas pour nous rejoindre si nous les précédons, ou qui le ralentit à dessein pour nous attendre si nous ne venons qu'à leur suite, indique assez par l'intempérance de sa volubilité sur un sujet de conversation en l'air, qu'elle se méfie des révélations que l'isolement encourage, du sentiment qui la préoccupe, et des soupçons que nous poumons prendre. Cela seul m'aurait

MEASONGE.

tout dit. Quelquefois ii semble qu'un remords de conscience l'agite , et que, par l'étalage de son attachement pour son mari, elle veuille décourager Delaberge et rentrer elle-même de vive force dans les limites de son devoir. Oui, Raymond! Delaberge n'a par malheur que de l'amitié pour notre Thérèse ; il est engagé dans une passion sur laquelle sans doute il jettera vainement l'enjeu de sa vie.

Après un instant de silence, Raymond reprit avec force :

— Eh bien , je lui parlerai!

— Toi, Raymond !... Crois-tu, mon ami , le dissuader de son malheur? Ton expérience et la mienne sont là. Cet exemple n'est-il pas une protestation contre la vaine autorité des lois humaines, des règles reçues, de la prudence? N'est-il pas vrai, dis-moi, que la mort seule pouvait nous empêcher d'être l'un à l'autre?

Raymond attira le front d'Agathe contre sa bouche et l'embrassa.

— Oui, reprit-il, du jour que nous nous sommes enfin compris, une lutte a commencé contre la société tout entière , contre ses mœurs, contre ses persécutions. Cette lutte

dure encore; mais, pas un instant, nous n'avons perdu pied. Les âmes fortes périssent et ne cèdent pas. Quelque chose, Agathe, me dit que nous touchons au terme de cette existence de soupçons et de qui-vive , qui est la nôtre depuis que nous avons salué de nouveau la France. Le ciel nous devait une récompense. Imbert se trouve à Lyon.

— Imbert ! ton meilleur et plus habile ami ! ton conseiller, notre providence!... Et tune m'en disais rien.

— J'attendais l'occasion. Devais-je augmenter les inquiétudes par le spectacle des miennes?.... Je te voyais malade; je gardais le silence. Imbert a fait répandre avec profusion son adresse par le moyen des journaux, espérant, j'imagine, que la nouvelle de son arrivée dans nos environs me parviendrait de manière ou d'autre, et que je sortirais aussitôt de ma retraite pour le voir. La forme de cet avis m'indiquait assez sa pensée. Mais, pour le moment, j'avais à craindre de me jeter dans les filets tendus à coup sûr autour de nous par les espions qui se sont présentés chez le maire de Saint-Maurice, et dont je venais

tort heureusement de rompre les voies; le bonheur ayant permis qu'ils se fussent adresses à moi-même pour obtenir des renseignemens sur le mystère de notre retraite. Une lettre a fait ce que je ne pouvais faire. Imbert nous rejoindra dans ces montagnes. En temps ordinaire, il pouvait compter sur ma prudence , et voilà pourquoi j'augure favorablement de sa présence k Lyon. Agathe, ce doit être toute une révolution dans notre destinée. Comment cela? je l'ignore. Dans tous les cas, chère amie, nous sommes au seuil de la frontière; et, dès la première parole de mon dévoué camarade, si je dois risquer quelque démarche violente et décisive,Thérèse et toi, vous passerez d'abord en Savoie, sous la protection de Delaberge. Mettons au pis les résultats de cette entrevue! Eh bien, les intérêts de l'amitié raviront peut-être Pauline et Delaberge aux misères d'une inclination que j'aime à croire encore une simple illusion de ton esprit.

— Cette inclination n'est que trop certaine, mon ami. Le cœur pourrait-il me tromper dans ce qui regarde notre Thérèse ?

— Pauvre enfant! destinée sans doute à porter tout à la fois le fardeau de nos douleurs

e* des siennes ! Quel avenir lui avons-nous

préparé !

Tandis que ce mystérieux entretien se prolonge, la nuit s'abaisse. Dans le creux du ravin, Léonard, en continuant de lancer Thérèse, raille le guide de Montel , qui prétexte de l'heure, et qui serait assez d'avis que la caravane se mît en route.

— Très bien , mon brave ! On fera de vos conseils ce que l'on voudra. Mais il y a vingttrois ans, voyez-vous, que je connais jusqu'aux moindres défilés de ces montagnes. Il n'y a même pas un an que j'y suis venu ; et, ne vous en déplaise, je me rendrais à Val-d'Armonne avec un bandeau sur les yeux.

— Vous voulez rire, monsieur, et je voudrais voir ça. Ecoutez; la nuit sera voire bandeau. Gardez vos yeux, qui ne vous serviront pas à grand' chose; et je m'engage à ne rien dire jusqu'à ce que vous me fassiez l'aveu que vous vous êtes perdu.

■ — Va comme il est dit , s'écrie gaîment Léonard. Un napoléon pour ton silence!....

Mais j'ai consulté le calendrier , mon garçon ; nous sommes dans la pleine lune.

— Qui ne se montrera que sur les deux heures du matin, songez-y !

- — C'est tout songé ! — En route, en route! . . .

Aux cris de Léonard , on se rallie -, de tous les côtés les groupes se réunissent. La négresse Marthe appelle cela lever le camp. Les provisions s'emballent, on en charge un mulet. Le crépuscule du soir jette ses lueurs mourantes à ce bruyant départ , tandis que des points de lumière percent les noirceurs de la grande vallée que cerne une longue dentelure de montagnes dont les cimes sont couronnées de pourpre. On prépare des torches de bois de sapin, pour éclairer les casse-cous de la montagne. Thérèse démontre à Dutercy que cela va faire une procession très pittoresque; mais celui-ci , travaillé par tous les soucis à la fois, dit à Montel, qui cherche à se faufiler près de Pauline : — Toi, fais-moi le plaisir de ne pas être amoureux de ma femme aujourd'hui!

— Dépêchons-nous! dit Léonard qui vient de s'entretenir tout bas avec Etienne.

On se met en route. L'ordre ne règne pas encore, ces premiers momens sont les plus agréables. Thérèse, électrisée par l'ivresse de la balançoire, lâche la bride à son mulet en prenant l'avance, malgré les conseils du guide et de Jean, qui soulèvent des torches au-dessus de leur tête pour lui frayer les chemins ; mais elle finit par se rendre aux supplications d'Etienne , qui la conjure de ne pas s'aventurer; Pauline, autant par esprit de contrariété que pour échapper à Montel qui se montre peu soucieux des consignes maritales, brave à son tour les supplications de Delaberge^ et lui jure, en le repoussant, que les mulets ont le pied ferme dans ces parages. Mais Léonard , qui ne confond pas les bravades avec la bravoure, insiste auprès de l'écervelée sur les nécessités delà discipline. Aussi, Montel demande acte de cette parole, et prend avec ironie la défense des principes républicains, outragés, dit-il, par un des plus fermes champions de la république, ce qui doit donner la mesure des autres. A ce sujet, chacun dit son mol, les rires se mettent de la partie. Georges ne s'épargne pas dans cette grêle de quolibets lancés contre

Je beau-frère , hostilité qui lui vaut plus d'un r.oup de langue. On pénètre enfin dans un étroit défilé. Deux personnes à peine y marcheraient de front. Les rangs se forment ; la nuit est tout-à-fait tombée ; les torches flambent. Le guide se porte en tête et chantonne à voix basse en ricanant; peut-être que Léonard se fourvoie ! Toutefois , comme la caravane n'a pas été mise dans la confidence , on fait par passe-temps des commentaires à perte de vue, tous plus ou moins fous, sur la magnificence de ce site empreint d'un caractère de grandeur sauvage. Dutercy, peu rassuré, met du sombre dans les esprits par des historiettes de voleurs et d'assassinat. A la place de ce gâchis de rochers , il voudrait , pour son compte, voir de bonnes routes royales pavées et munies de parapets, des corps-de-garde, et même des hôtelleries. Sa femme, qu'il tient sous la férule, démontre au nom du bon goût, que son mari n'a pas le sens commun, et que cet éternel guet-à-pens est infiniment plus poétique. Aussi Georges se démène-t-il contre la sottise des modernes, qui pourraient employer mieux leur bavardage qu'à perpétuer dans les esprits

de leur siècle la manie des décrépitudes sublimes et l'idolâtrie des sites abominables. Tout en s' escrimant de la parole, et en faisantjde l'esthétique sans s'en douter, comme le bourgeoisgentilhomme faisait de la prose, Georges s'encapuchonne de son foulard , de peur de s'enrhumer ; car la rosée se fait vivement sentir. L'obscurité se renforce de plus en plus. On commence à voir des abîmes dans tous les endroits où l'on ne voit rien. La route se prolonge; et, de coude en coude, il semble que ce soit à n'en plus finir, ce qui devient horriblement fastidieux. Mon tel interroge impatiemment le guide, et celui-ci s'adresse à Léonard, en disant : — Quand vous voudrez ? — En avant ! répond Léonard. Ici de larges sentiers, où l'on marche à l'aise et les pieds dans le sable ; là, des ravines à franchir, des creux où l'on descend en bronchant avec effroi, des montées qu'on escalade au moyen de mille efforts. L'ordre en souffre; les rangs sont intervertis; la fatigue se propage, et le silence maussade de l'ennui vient broder par dessus le tout. La caravane n'est pas au bout de ses peines. Pour plus de charme, on s'aperçoit tout-à-coup

qu'Etienne et Jean sont restés en arrière. On s'arrête, on s'interroge, on crie! personne; si ce n'est l'impertinence des échos, répétant comme par dérision les clameurs de Dutercy. Les femmes cherchent à se rassurer mutuellement. Il n'est pas présumable qu'il soit arrive quelque malheur; peut-être leurs compagnons se seront-ils engagés dans quelque autre route. Léonard devient le point de mire général. Dans la confiance qu'il affecte, on discerne je ne sais quelle nuance d'embarras. On dirait la mortification sentie d'une bévue que l'inflexibilité de son amour-propre tempère. Il ne se fâche pas , donc il est en faute. Le guide se pince les lèvres, il affecte de consulter des yeux le lieutenant comme le véritable chef de file; les rancunes éclatent à la fois. Le'onard fait tête à l'orage et persévère dans le commandement. Raymond se propose pour aller à la découverte ; le guide prétend que si l'on se sépare, il ne répond de rien, et la négresse effrayée ne veut pas que son maître s'éloigne. D'un air de flegme, mais la rage dans l'âme, Montel étend son manteau par terre et s'y couche ; Dutercy, qui frémit à la seule idée

de passer la nuit sur la dure, crie comme un aigle, en jetant l'anathême à ce maniaque de Léonard, qui n'a, parole d'honneur, que des extravagances dans le cerveau.

— Sommes-nous donc perdus ? questionne Thérèse.

— Non! répond le guide. Mais en continuant de la sorte, nous ferions près de trois lieues, et plus, autour d'une enceinte de rochers à désespérer un chamois.

— Et quel peut être le danger de M. Delaberge ?

— Il n'en court pas plus que nous, à moins qu'il ne le cherche imprudemment.

— Eh bien ! s'écrie Dutercy, prends ton fusil de chasse, Léonard! et fais coup sur coup des signaux , jusqu'à ce que Ton nous rejoigne.

— Par ma foi ! je crois que Georges se forme, dit Léonard.

Et sur-le-champ il décharge son fusil.

Au bruit de la décharge et de ses répercussions prolongées par les nombreux échos des ravins, la nuit est soudainement déchirée par cent flèches de feu ; elles sifflent, elles s'élè-

vent en jets hardis et hyperboliques dans le ciel; puis se ralentissent et s'arrêtent, pour éclater en girandoles avec de larges détonnations de lumière. Tous les accidens de la solitude blanchissent fantastiquement dans les ténèbres. A travers les pétillemens multipliés des milliers d'étoiles qui flambent coup sur coup, et parsèment nonchalamment leur pluie d'or aux environs, des crêtes nues , des montagnes bariolées de torrens et de sapins, se dressent aux alentours comme une insurrection de géants. La surprise arrache aux amis de Léonard un cri d'admiration et des bravos frénétiques. On l'environne, on lui saisit les mains. Du point élevé d'où les fusées viennent de jaillir, des feux de Bengale s'allument et courent de proche en proche. Ils accusent les marches presque symétriques d'une sorte d'escalier cyclopéen qui bondit à travers les rochers, pour joindre par une rampe de feux la cîme des hauteurs à l'échelonnement des masses de basalte qui se prolonge et se perd dans le vallon. Le regard s'effraie des intervalles. Il n'y aurait pas d'échelles assez hardies pour en essayer l'escalade. Silhouettes découpées par la flam-

me, des groupes dispersés sur ces marches étincelantes, soulèvent et font flotter de grands drapeaux; et, du sommet de la plate-forme culminante, pour compléter la métamorphose de ce désert qui se taisait tout à l'heure encore, des instrumens de cuivre, en foule, soutenus par le rhythme mordant de la castagnette de fer, paraissent bondir et se précipiter dans le vallon , de même que les feux de Bengale, avec léchant républicain de la Marseillaise, à mesure que sur l'échelonnement des gradins de mâles et fortes voix se mêlent à ce concert dans une progression mesurée. Contre la marge de l'esplanade, qui semble porter le firmament en guise de pavillon, de fraîches figures de femmes, radieuses delà lumière qui les baigne et de leurs sourires hospitaliers, prêtes (on en a peur) à prendre leur vol, se penchent de commun accord et se retiennent à-la-fois au-dessus de la profondeur. L'effet et la discipline de cet ensemble tiennent de la féerie. Montel s'écrie : — Qui donc a transporté l'Opéra dans les Alpes? Le guide,

confondu , s'incline avec humilité devant Léonard, et la physionomie de ce dernier i« a4-

rayonne. On pressent qu'il se réserve d'autres merveilles. Un coup de sifflet tranche sur le concert. Des sièges d'une l'orme svelte glissent vers les voyageurs au moyen de cordes armées de crampons. Un cri général s'élève :

— Les femmes d'abord! consigne de la

marche pour une ascension à perte de vue; et la confiance qui bannit toute pusillanimité , règne sur les visages. Sans avoir eu le temps de se reconnaître et de se soustraire à la perfidie , Montel est poussé malignement par Thérèse, soulevé dans les airs à l'aide de cette escarpolette volante ; de rochers en rochers, grâce à la mise en action de vingt bras vigoureux qui font la chaîne, il vole en un clin-d'oeil; et, de mains en mains, comme la tuile que les couvreurs se lancent, il franchit tous les degrés jusqu'à la cîme de la grande plaie-forme, à travers le feu croisé des quolibets et des éclats de rire. L'épigramme de Thérèse a fait fortune. Thérèse après Montel , Agathe et Pauline après Thérèse, puis la négresse Marthe émue d'une satisfaction naïve, et chacun des hommes enfin, jusqu'au guide resté le dernier dans le vallon pour soutenir

la retraite, suivent tour-à-tour cet élan, répété de plus belle à l'occasion des groupes stationnés sur les nombreux échelons de rochers. Derrière eux les flammes de Bengale s'éteignent, concentrant de plus en plus la lumière et la vie vers l'esplanade supérieure, au centre d'un large pavillon de coutil que soutiennent dans les airs des piliers ornés de guirlandes en verres de couleur et pavoises de banderolles.

La surprise n'est pas encore à son terme. Au seuil du pavillon , des jeunes filles vêtues comme Thérèse et Pauline, circonstance qui frappe simultanément les deux amies, sont rangées en demi-cercle, et tiennent de riches bouquets à la main. Sur un mot d'Etienne qui se trouve là, toutes se pressent autour de Pauline émerveillée. Les instrumens de musique se taisent. Un vieillard au front chauve, d'une figure digne et caractéristique, dont les yeux bleus, pleins de verve, s'animent d'une vive expression d'intérêt, s'avance lentement, soutenu dans sa démarche par deux robustes montagnards.

— Embrassez notre chère Pauline, M. Du-

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coudray, lui dit avec effusion Léonard. Ici même, il y a vingt-trois ans, je vous la présentai par l'ordre de mon père. Pauvre enfant qui saluait la vie par un cri de douleur à la cîme de ces rochers nus comme elle , pour premier baptême, elle y reçut votre bénédiction avec les paroles sacramentelles de Franklin : — Au nom du ciel et de la liberté !

Le vieillard embrassa Pauline.

— Je crus pouvoir, lui dit-il en souriant, prophétiser à votre mère que vous tiendriez d'elle. Je m'en réfère à ceux qui l'ont connue; je vous ai porté bonheur.

— Ah, mon frère!... ah, monsieur! pardonnez à mon trouble ! mais mon émotion vous remercie mieux que toutes les paroles. Je comprends que je dois aimer les amis de mon frère. Leur lémoignerais-je assez de reconnaissance pour une marque d'affection environnée de tant de faste ?

Un jeune ecclésiastique répondit en s'inclinant :

— Pour tout ce qui vous surprend , madame, il n'a fallu que des fleurs, des jeunes filles et de la bonne volonté. INe nous accu-

sez pas de faste , et restez à Val d'Armonne toute la vie; ce sera votre pain quotidien.

En ce moment la musique prélude; c'est le signal de la danse; les physionomies étincellent, on se range, et l'enceinte du pavillon se développe dans tout son luxe de chiffres et de fleurs. Pauline met précipitamment ses cheveux en ordre avec le secours d'un petit miroir qu'une jeune fdle vient de lui tendre. Etienne offre sa main qu'elle accepte. Montel offre également la sienne à Thérèse ; mais la créole feint de se méprendre sur le geste, et lui passe vivement le petit miroir en acceptant la main de Léonard. De nouveaux éclats paient cette récidive d'espièglerie. Montel veut rire, et se mord la lèvre. Voyez un peu ce que c'est que le démon du privilège ! les femmes n'ont pas la moindre pitié pour la coquetterie des hommes.

Dutercy cependant dit à son beau-frère en le tirant par la basque :

— Ma parole d'honneur! on croirait que ceci s'adresse à ma femme ; je vois son chiffre partout. Mais, cependant, sa fête est passée depuis trois mois!.. . Dis-moi donc ce que tout

cela signifie? Ne serait-ce point par hasard l'anniversaire de sa naissance?

— Vive Georges pour le œup-d'œil et l'aplomb ! s'écrie le lieutenant. Rien n'échappe à son génie dès qu'on lui jette à la tête le Sri mot des choses. Apprends à me connaître, beau-frère ! un homme politique doit savoir garder son secret.

— Bien dit! murmura Montel à l'oreille de Georges. Et, pareillement, tout gouvernement doit garder à vue ses conspirateurs. Alerte! et soyons sur la réserve. Ou je me trompe fort, ou nous sommes ici dans une pépinière à complots.

Deux heures plus tard, le disque de la lune montait au-dessus des sapins ; il éclairait la dispersion des danseurs. On descendait en chantant à travers des sentiers creusés arlistement dans le roc. Du haut d'un tertre, l'ecclésiastique dirigea les yeux de Pauline vers un bâtiment qui reposait au fond de la vallée. Débris d'une de ces Chartreuses qu'on rencontre çà et là, ruinées et éparses dans les gorges alpestres, ce bâtiment, au milieu de ses annexes

d'un goût moderne, conservait l'empreinte de son caractère primitif; corbeille d'architecture , baignée de la lumière calme delà nuit, d'où la végétation s'élançait comme un bouquet de fleurs.

— Voilà Val d'Armonne , dit le prêtre.

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Si tous les inslincls passionnels de Mm inanité se trouvaient amalgames dans un système calculé de façon à satisfaire ions les intérêts, le créateur de ce système n'auraitil pas mis le doigt sur la pensée de Dieu, ce suprême Économe des mondes, pensée si mal épelée jusqu'à ce jour ?

Caroline Thikeaii.t.

— Monsieur l'abbé , puisque Ton s'en est remis à moi du soin de placer les convives , je prétends organiser autour de vous la tentation de saint Antoine. A vous les jolies femmes ! Par contrepoids , moi ; pauvre vieille , je vous tiendrai tête entre M. Montel et le lieutenant; M. Montel en face de madame Dutercy; le lieutenant en face de ma nièce. Il faut équilibrer les compensations et les boutefeux.

— Cordieu, madame Raymond , foi de soldat } vous avez décidément une coquetterie

VAL 1VARM0NNE. 577

dont je me charge de vous guérir, et cela m'irrite que vous vous déchiriez toujours de la sorte. Mes rancunes s'amassent, je vous en préviens. Puisque vous êtes complice du clergé qui va me voler mes amours , et que Thérèse me donnera probablement l'exemple de l'inconstance, préparez-vous à me prodiguer les consolations. Je vous réfuterai et me vengerai. — Il me semble, Raymond, que c'est dans l'ordre ?

— L'ordre, mon bon ami, est de tomber au plus tôt sur le dîner, car je me meurs de faim. Le train de vie, à Val d'Armonne , ouvre sérieusement l'appétit. — Allons, Dutercy ! ne baguenaudons pas. Ma femme vous a chargé de surveiller Thérèse. Je me charge, moi, de tempérer les castilles entre le beaufrère et vous. En ma qualité de grand échanson, je ne permettrai, de vous à lui, d'autre choc que celui des verres ; et , mon intervention consentie,, chacun boira son vin pur.

— Convenu! — ■ Mais M. Imbert et notre Esculape en auront-ils bientôt fini de leurs causeries à voix basse ? — Dans tous les mystères, je crains un piège. Il s'agit encore,, je le

gage, de quelque complot à la façon de mou Léonard.

— Nullement, M. Dntercy! n'accusez pas le lieutenant; je nie range à l'ordre. En échange d'une nouvelle, monsieur m'en communiquait une autre.

— Vous nous direz cela ! — Mais campezvous d'abord sur la chaise que ma femme vous désigne. Tous vos délais sont à mourir, et Pauline s'en impatiente. Elle a raison. La meilleure portion de la vie se passe encore à table; et les armoiries de l'humanité, quand elle sera digne d'en avoir, devraient se figurer par des tire-bouchons et des fourchettes semés en croix sur un fond sablé d'azur. — Vous êtes artiste, M. Imbert! coloriez un dessin de cette bannière pour nos hôtes de Val d'Armonne. Ces dames la broderont. Montel passe pour un amateur; il vous critiquera. Vous êtes placé le mieux du monde entre Montel et notre Esculape. — Gloire à madame Raymond ; elle a le tact des sympathies.

— Nous ferez-vous part de cet échange de nouvelles, M. Etienne?

— L'une de oes nouvelles ne concerne que

VAL DARMONNE. 3'rfJ

moi, madame, et, jusqu'à ce moment, me semble un logogryphe. A Grenoble, dans l'auberge où l'on prend les guides, M. Imbert a fait hier soir la rencontre d'un intrus d'assez mauvais ton, qui venait de St.-Maurice, disait-il , tout exprès pour me parler. D'après l'esquisse de ses traits et le signalement de ses manières, je conçois que l'on n'ait pas été tenté de faire la route avec lui. J'attends cet homme sans m'en inquiéter davantage. L'autre nouvelle concerne M. Ducoudray. Je craignais que cet excellent vieillard ne fût malade comme on nous l'avait dit ; j'ai dû lui rendre une visite dans l'intérêt de nos inquiétudes. Entre nous, il avait donné ce prétexte à M. l'abbé pour expédier secrètement une certaine correspondance qu'il ne pouvait sans doute ajourner sans reproche. Léonard sait ce que c'est. Rassurez-vous.

— Ainsi-soit-il?

— Peste ! votre amen et le regard que vous m'adressez directement ont quelque chose de bien lugubre, mon cher abbé !

— J'ai mes raisons pour cela, M. Léonard. N'importe ! je consens à les passer sous silence.

WENS0NG1 .

I m même certitude ne frappe pas a la (ois tous les esprits, et M. Ducoudrav commence à me traiter de rêveur. La plupart des choses de ce monde sont posées de travers. La volonté <l« l'homme flotte entre son bon et son mauvais ange ; le bon ange n'est pas au bout de ses peines. Un philosophe, Hobbes , je crois, a prétendu que les hommes n'étaient que de grands enfans; il calomniait les enfans, je vous le jure.

— L'abbé ! l'abbé ! vous m'adressez une épigramme.

— Dieu m'en garde, lieutenant! c'est un conseil et rien de plus ! — Où les conseils pacifiques sont méprisés , peut-on attendre quelque résultat de l'épigramme? — Ditesmoi , mademoiselle, que pensez-vous de notre colonie ?

— Moi, M. l'abbé?... la question est brusque ; et vous changez de propos.

— Peut-être !

— Non, ma jolie Thérèse ; l'abbé n'en fait pas semblant, mais il va droit son chemin. Il y a de la morale pour moi sur le tapis. Vous le verrez à merveille tout-à-l'hcure.

VAL I) AIOIONNE 381

— Eh bien , je pense que , si suivant votre parole d'hier à la porte du bal, la vie que l'on y mène est le pain quotidien des habitans de ce vallon, chacun de nous ferait à merveille d'y réclamer, comme une faveur, son droit de bourgeoisie. Le parcours varié des travaux ; le plaisir qui semble en être la loi ; le libre élan des caractères que met en saillie un ton de franchise et de complaisance également éloigné de la rusticité campagnarde et de la fade civilité des villes; l'air de bien-être et de résolution qui circule dans ce tourbillon vivant dontnous avons fait partie nous-mêmes, et pour le dire nettement, à notre insu, chacun au gré du caprice et de l'attrait; je ne sais quelle règle enfin dont je cherche depuis ce matin à me rendre compte, mais qui ne fatigue l'esprit nulle part , quoique en se manifestant par des résultats bien directs ; tout ce que je vois ici, M. l'abbé, tranche au-delà des paroles qui sont à mon service sur les réunions que j'ai connues partout ailleurs jusqu'à ce jour. Il me semble que je sors d'un rêve.

— Vous avez l'esprit positif et réfléchi, mademoiselle. — Et vous, madame ?

Sas Ml NSONGl

— Moi?... franchement, je continuais mon rêve. Thérèse me réveille. Adieu mon importance. J'ai pris tout cela , j'en conviens à ma honte, pour les suites de la première surprise que nous avait ménagée Léonard. Naïvement, j'ai quelque peine à vous croire ! — Eh quoi ! mes bons amis, cet accueil général, ces prévenances multipliées, ces ateliers si divers que j'ai visités tour-à-tour et coup sur coup , comme une reine en pèlerinage qui, par distraction, se joue quelques minutes de la navette d'un tisserand, qui lance un balancier pour frapper elle-même une médaille à son effigie, qui panse fastueusement deux ou trois malades à l'hôpital, bat du beurre dans les laiteries dorées du grand Trianon, touche enfin superficiellement à mille objets avec l'enfantine curiosité de la grandeur et de l'ignorance, et se sent fîère d'avoir tressé des sparteries comme un vannier, ou tiré deux ou trois épreuves d'une gravure avec l'aplomb d'un imprimeur en taille-douce ; quoi, tout cela serait en-dehors des politesses d'une simple hospitalité ?.. Ce serait vraiment, M. l'abbé, le train ordinaire de votre colonie?...

VAL D'ARMONNE. 585

— Oui, madame. — Vous souriez, M. Dutèrcy ?

— Je souris de ce que ma femme vous croit tout de suite. Examinez sa bonhomie, je la trouve impayable.

— Et vous vous sentez moins crédule , n'est-ce pas ?

— Eh, eh!... je ne connais, voyez-vous, qu'un dimanche par semaine ! et, si bon mystificateur que vous vous flattiez de l'être, vous ne me ferez pas admettre que tous vos jours soient des jours de fête. Ce serait trop beau.

— Merci de votre doute, monsieur ; je ne demanderais pas d'autre éloge pour le bonheur que l'on respire à Val d'Armonne.

— En ce cas, M. l'abbé, je vous dirai comme Virgile : — Deus vobis hœc otiafecitl

— Non, monsieur Dutercy ! non. Ce n'est pas un Dieu qui nous a fait ces loisirs. Les colons de Val d'Armonne sont en grande majorité des proscrits. Presque tous, acteurs malheureux dans les luttes ensanglantées de l'Europe, ils ont laissé sur la terre de Sardaigne et dans le Piémont, des amis incarcérés , des tombes ouvertes par l'échafaud ,

•les patrimoines que la confiscation éparpilla

pour les désarmer. — - Le monstre de la politique les a chassés d'un souffle comme de la poussière. Ils avaient voulu des réformes violentes; ils se sont heurtés et brisés contre la violence. Où vont, hélas! le dévouement et les plus nobles intentions sans la lumière? à des précipices. Mais, effectivement, dans le repos que nous savourons après tant d'orages , il ne tiendrait qu'à nous, avec un peu moins de superstitions philosophiques au fond de l'âme, de reconnaître une intention véritablement providentielle; car, après tout, si l'intelligence, dans la signification la plus sociale de ce mot, n'est, en réalité, que tadéduction claire et mathématique des élans de cet instinct dont chacun a son petit lot dans ce monde, la nécessité, ce démon qui nous balaya pêle-mêle et nous rapprocha dans un vallon d'exil, nous a , j'en ai la confiance, mis sur la voie du mieux et de l'avenir dans l'organisation de notre colonie. Latin pour latin, M. Dutercy ! je vous dirais volontiers comme l'Eglise sur la question du péché originel : — Félix culpa! — Oui, monsieur, bienheureuse

VAL D'ARMONNE. 5S9

faute ! à la charge de ne pas y retomber toutefois. Bienheureuse faute! puisqu'à la suite de notre chute, la misère fut l'aiguillon qui sollicita notre intelligence. Je baise la main qui châtie et qui relève. Développés par le luxe et les habitudes du monde, un schisme s'est déclaré fort heureusement entre notre misère et nos besoins. L'étincelle de la volonté qui sommeillait a jailli du choc. Il nous fallut , à l'imitation de Dieu, créer autour de notre désert. Malheur à nous si nous en abdiquons le mérite et la gloire, puisqu'à ce titre seulement , on a le droit de se dire à l'ima"e de Dieu; ce qui ne se peut dire de l'homme tombé, mais de l'homme qui se redresse. Si ces interprétations du texte sacré vous émerveillent dans la bouche d'un prêtre, j'irai plus loin encore ! Je vous dirai que Jésus-Christ en s'incarnant a réhabilité la matière. Eh bien ! la force des choses et le malheur , monsieur , nous ont réduits aux simples et lumineuses ressources du bon sens; et, vous le voyez, une véritable famille de plus d'un millier d'âmes s'est constituée, réellement constituée, dans ces gorges de montagnes. Je crois ferme-

SWJ MENSONGE

tuent Dieu plus grand législateur que Nuraa. Les déductions de la science ne sont, en dernière analyse, écrites qu'à la lueur timide et réfléchie de l'instinct; de proche en proche, cette lueur en se communiquant finira par illuminer le monde; et, dans notre halte de bonheur où l'on s'obstine encore parmi nos colons à ne voir que du hasard et de l'exceptionnel, parce que l'on a misérablement séparé la religion et la science, double face d'un seul et même fait, ma conscience, vivement pénétrée, me dit que nous avons enfin rencontré la règle suprême et la loi.

— La règle suprême, c'est beaucoup dire, l'abbé! La règle du travail et de l'industrie, c'est possible. Je n'admets rien d'absolu. Du reste, une personnalité que je sens à merveille me poursuit dans tout votre discours à l'insu des amis qui nous écoutent; maistout-à-1'heure elle deviendra claire; le républicain et le prêtre joueront cartes sur tab'e. Vous voilà sur votre califourchon. Vous venez de chanter un Magnifiant ! Permettez-moi quelques légers scrupules, et parlons sans enfler nos paroles. Je trouve hyperbolique de mesurer sur la

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chétive organisation de Val d'Armonne (organisation dont mon très cher beau-frère ne se doute pas le moins du monde! bien qu'il ait d'énormes prétentions à voir clair), le mécanisme des gouvernement et le mot définitif de l'esprit humain. La comparaison d'un camée avec le colosse de Rhodes, me semble une métaphore trop ambitieuse pour l'objection que je poserais, si vous le permettiez.

— Voulez-vous donc, lieutenant, comme le comité de salut public et Napoléon , que l'on entreprenne de nouveaux essais sur des centaines de millions d'hommes , sauf à se tromper? Ces vastes bévues, d'où se sont échappées des écluses de sang, auraient dû cependant vous navrer l'âme. Au nom du ciel, ne persévérez pas. Croyez- vous que le génie de Kepler s'instala dans les lois de l'ordre universel , en se proposant les violences d'Omar? A coup sûr, il n'y pénétra que par l'étude, celte prière de l'esprit. Avant de procéder à l'état, commencez par la com-^ mune.

— N'en parlons plus , l'abbé! Laissons ce

chapitret Vous prenez flamme, et nous ne nous entendrions jamais. L'historique de votre fondation intéresserait à coup sûr ces dames.

— Bon ! voilà bien mon Léonard ! toujours prêt à prendre chacun pour sa bête à bon Dieu, et qui, dès que je m'expose, moi, chétif, m'accable sans miséricorde; s'il arrive qu'on le serre un peu ferme, il s'emporte et regimbe, ou fait le plongeon. Vous me direz que pour tenir tête, il faut en avoir une.

— Ah çà , Georges , qu'est-ce que tu comprends dans ce que l'on vient de dire ?

— Ce que je comprends?

— Oui.

— Je comprends ton embarras.

— Aye! la riposte a fait balle, mon cher lieutenant.

— Bah ! Raymond , vous aurez dirigé le pistolet de Georges.

— D'honneur, il a visé tout seul. — Mais, pardon, M. l'abbé! puisque dans cette question vous avez fait intervenir l'Eglise, quoique indirectement à la vérité, vous avez dû comprendre que nous serions assez braves et de no-

VAL DARMONNE. 389

tre siècle pour mettre en cause le christianisme et son règne de dix-huit cents ans. Dix-huit cents ans sont bien quelque chose dans les destins de l'humanité. J'oserai mettre ces dix-huit cents ans sur la sellette. Un fait historique, n'importe son nom, doit répondre authentiquement de lui-même. Si les accusations de la bonne foi sont un scandale, à qui la faute? Homme de conscience, prenez garde de vous laisser aveugler par l'esprit de corps : l'impiété n'est pas dans mon esprit , mais je ne me paie nullement, de vaines défaites. Ah ! les colères du genre humain éveillent la vôtre! Entre Léonard et vous, permettez-moi de tenir la balance. Dépositaire prétendu de la clé des archives célestes , le clergé, cette magnifique hiérarchie, constituée (j'en fais l'aveu) sur la plus admirable formule que l'esprit humain ait jamais promulguée, n'est-ii donc pas devenu, par le seul fait de sa prépondérance, responsable des nombreuses lacunes d'organisation que l'on peut signaler sur le reste de la terre? S'il croule aujourd'hui, c'est pour s'être isolé : l'isolement le tue. Conquête et féodalité, communes et corporations, ressort

39Q MtiNSOXit

et force d'unité de la vieille monarchie, tout a passé devant le clergé comme une ombre. 11 n'a rien iiii'usé de son âme dans les autres <•!( mens de l'humanité. Le travail et la liberté, le développement de la multitude et le mouvement d'ascendance qui nous porte invinciblement tous vers les honneurs, l'architecture sociale et. les relations universelles, il en a gardé le privilège, de manière à faire croire qu'il ne possédait pas le mot de ce magique secret,, et que sa propre constitution était une énigme pour lui-même. La puissance ecclésiastique a vécu tandis que tout se mourait autour d'elle; et, maintenant que tout est mort, elle se meurt. — Sous le marteau de la solidarité l'Eglise tombe en poussière dans la poussière. D'où vient cela? je le dirai nettement. Le clergé s'est organisé tout seul et contre tout le monde; chargé d'une mission sociale, il s'est misérablement rétréci dans l'usurpation politique. A-t-il joint dans un seul et pacifique faisceau tous les glaives, comme c'était son devoir? non ; pour commander au milieu des divisions et se chamarrer de la tiare à travers des scènes de carnage, il a laissé ces

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glaives entra des mains ennemies et disséminées. Plus d'une fois, nierez-vous l'histoire? on l'a rencontré parmi les dévastateurs et les bourreaux. Aussi la propagation de sa parole n'a pas continué sa marche conquérante, et nous compterons les lieux d'où le christianisme s'est enfui, chassé par des peuples, chassé par des schismes et des déserts , désarmé du pouvoir de faire le mal , pour n'avoir pas eu la volonté qu'il nous devait, d'organiser et de constituer le bien. J'en gémis, car je mesure sa force à sa grandeur, et j'en attendais tous les miracles. Mal attaqué, mais plus mal défendu , le christianisme a , dans ma conviction, sa raison d'être, et, désolé d'avoir à le châtier pour vous répondre , je suis contraint d'aller chercher son apologie dans ses omissions. Oui, monsieur! la lampe du Christ a manqué d'huile dans le sanctuaire; et c'est à bon droit que des insurrections vengeresses, saintes colères des peuples, ont ramassé le fouet du maître, pour nettoyer ces temples que Ion avait transformés ( prêtez l'oreille au cri de l'Evangile ! ) en impures cavernes de voleurs. Sur quelque point que

ce Soit de la catholicité, dont je me charge d'ailleurs de vous dérouler la vieille ou la nouvelle mappemonde, désignez du doigt un village. L'Italie, la France cl l'Espagne, laissent encore assez de marge à votre choix. Je suppose ce choix. Eh bien, les yeux fermés et l'âme douloureusement émue, je vous dirai ce qui s'y passe tous les jours; vous me démentirez après cela , si vous en avez la bravoure. Voilà bien l'Eglise, et voilà bien le village. Le village ! il est enseveli tristement sous le chaume ; il rampe, il s'humilie dans la fange, avec ses masures fouettées par toutes les intempéries, avec son pêle-mêle d'êtres sans figures et sans nom, qui se meurent dans leur haleine, et réciproquement s'asphixient. L'église, c'est le contraire ! l'église est reine et superbe; l'église se montre ciselée de statues, fière de ses coquetteries de vitraux , couronnée de son diadème , resplendissante de tout le contraste des environs. Ecoutez! et regardez! Ses cloches tremblent, et le village s'éveille. Suivez de tous vos yeux, ainsi que moi, le peuple qui se rend au parvis. Voilà l'Homme!... Peutêtre vous étiez-vous laissé dire; il y a tantôt

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dix-huit cents ans, que le Christ avait remporté la victoire, qu'il avait enchaîné le génie du mal , qu'il s'était élevé dans le ciel , brillant et transfiguré?. . .Routine et mensonge, monsieur! Dérision d'un symbole qui ne s'est pas traduit sur la terre. Non, mes amis, cela n'est pas, car voilà l'Homme!... Voilà l'homme avec sa royauté dérisoire, avec son front mouillé de sueur et de sang, ses joues brûlées par les pleurs et lacérées par l'avanie, ses mains garrotées qui portent l'outrageant roseau, le cœur ouvert de coups de lance, traînant sa croix. Hommes, femmes, enfans, générations chassées de l'Eden , et qui n'en savent plus le chemin , que de mutilations au dedans, et que de plaies au dehors! Cela fait mal. Voilà donc ce fils de Dieu qui se flattait de rebâtir le temple en trois jours ! — Mais peut-être que je blasphème, puisqu'à la fin il se dirige vers le temple, et que les deux battans du portail s'écartent pour lui laisser apercevoir un tabernacle ctincelant d'or et de lumières. Ah! c'est maintenant qu'il faut se réjouir et frapper ses mains avec ivresse ! car il foule de son pied nu des pa-

894 BfENSONfiR.

vés de mosaïque, l'orgue l'accueille et le baigne dans les chants de Palestrina, l'encens monte en nuages et le purifie. Honneur à l'Homme! honneur et gloire, mes amis ! C'est pour lui , je ne veux pas en douter, que l'artiste a sculpté ces statues et ces colonnes, ciselé dans le métal le plus pur ces ostensoirs, ces calices et ces flambeaux. C'est pour lui que le génie du peintre a représenté les traditions du martyrologe sur des toiles monumentales de dix coudées , pour nous rappeler les fureurs du paganisme dans son agonie et les tortures préliminaires de l'apothéose. Ici , n'est-ce pas , nous devons reconnaître et nous reconnaissons en effet la demeure triomphale de l'Homme; et ces milliers de folies à se tordre de rire que le ciseau trouva dans les plus petits recoins de la pierre en la fouillant , témoignent des écarts d'une imagination que la satisfaction fait extravaguer. — Par quelle dérision pourtant est-ce avec l'idiome de Rome la payenne que ce prêtre, si fier des pesantes broderies de sa dalmatique , ose parler de la Jérusalem nouvelle à cette assemblée de chrétiens en haillons ? J'ai bien peur , mes amis,

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que la politique des Césars ne se soit perfidement glissée dans le sein du christianisme, pour nous en ravir les conséquences?... Mais, en vérité, c'est une moquerie! Mais ne voilàt-il pas qu'il recommande la privation et le jeûne , à cette humanité qui ne vit qu'au jour le jour; qu'il lui parle de résignation, en colportant l'aumonière de velours et de soie; qu'il la supplie de ne pas oublier les frais du culte ; et qu'il prophétise une vallée de larmes dans ce sanctuaire même, au frontispice duquel on a gravé le mot de Rédemption en majuscules d'or. Assurément, ce prêtre veut rire; la preuve , c'est qu'il porte à ses lèvres le pain et le vin qu'il adore , tandis que ces échappés du tombeau se courbent en se frappant le creux de l'estomac. Il se joue là, nous devons le croire, une bouffonnerie soubre, un mystère de souvenir et de dérision , quelque rappel allégorique à des temps de lâche audace et de moqueuse astuce, dont une mémorable révolte a légitimement fait justice; car c'est impossible autremenl. L'impudence d'une part et l'hébétement de l'autre ne sauraient aller à ce degré là. Concevez-vous ,

en effet , que, une fois ces contrastes saisis, l'homme, devinant tout à coup le fourbe et le railleur sous la robe du prêtre , se souciât de sa propre existence et du reste , dans ce monde où les rois ne sont que des constructeurs de geôles, et rien de plus, les industriels des calculateurs sans âme, et les poètes euxmêmes, ces missionnaires de l'avenir, de misérables libertins desséchés par les liqueurs fortes, prêts à se faire jaillir la cervelle d'un coup de pistolet?... Le lendemain d'une telle révélation, soyez-en sûr, le dernier acte de la mystification qui nous abuse, serait accompli; notre globe toucherait au dénouement de ses destinées. Mais, je vous le promets, tout ce monde raille! et l'on s'entend à demi mot. Rassurez-vous. D'ailleurs, le prêtre se retourne ; il va parler au peuple, et de toutes paris, hommes, femmes, enfans, on fait silence. Oh ! mes amis, écoutez-moi, car mes pressentimens ont devancé ce qu'il va nous dire : — Peuple, tressaille d'allégresse et réjouis-toi; voici ie jour si long-temps prophétisé de la délivrance. La maison de l'Eternel est dès ce moment la maison de l'homme. Accours, et

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que tes familles s'installent joyeusement dans cette enceinte. Que ces vastes chapelles se transforment soudainement en ateliers. Dans l'harmonieuse combinaison de tes forces, tandis que les détonnations de l'orgue et le rhythmede nos chants tiendront ton enthousiasme en haleine, tu peux, avec nous et d'après nous qui, Dieu merci, lisons clairement le magnifique programme de l'avenir dans les mystères du texte sacré; qui sondons les reins et voyons les âmes ; tu peux, te dis-je , organiser la grande hiérarchie des familles. La paroisse contient en germe le royaume du ciel, et le globe fleurira désormais comme le jardin de nos premiers parens. A l'œuvre ! et que le travail se métamorphose en plaisir. Mariniers, suspendez vos filets sous l'image de cet apôtre qui fut comme vous un pêcheur. Artisans, placez vos rabots et vos compas sous l'invocation de ce saint qui, d'ailleurs, est votre patron. Pour le plus simple d'entre vous, l'Eglise aura dorénavant des satisfactions et des honneurs; nul n'est déshérité! Laissez aussi, laissez venir à nous les petits enfans. Ces porches abriteront les pressoirs, et nos caveaux

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recueilleront les vendanges. On dispose les clochers pour Les grains donnés parla moisson. Pour toi, peuple, pour toi, commence la fèlo paradisiaque, la fête qui ne finira plus, car les prédictions du Christ sont accomplies. Plus d'activités perdues, plus d'isolement, plus de sacrifices. J'annonce le sacre de l'Humanité, qui centuplera ses richesses dans la joie; et les cloaques et les écrouelles disparaîtront de la face de la terre. Transfiguronsnous dans le sein de l'Eternel , et que l'on chante hosanna ! ! ! . . . — Oh, c'est là ce qu'il va dire, mes amis 1 ou l'équivalent. L'homme de Dieu, n'est-ce pas? ne saurait douler de Dieu sans blasphème!... Mais non, son geste dédaigneux chasse durement et congédie la foule. — Ite, s'écrie-t-il, Ite, missa est!, . . Débarrassez le plancher de l'église, c'est tout ce que l'on peut pour vous!... Puis les portes retombent sur le parvis désert, et il n'y a rien de fait. Depuis dix-huit cents ans, monsieur l'abbé , cette fantasmagorie se renouvelle. Dites-moi que cela n'est pas?

— Bravo, M. Raymond! Voilà justement ce que j'aurais répondu.

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— En vérité, Georges i\.. Dans ce cas, mon pauvre beau-frère, te chargerais-tu de conclure ?

— Qui m'en empêcherait? — Pauvre toimême! — Il en résulte, à mon sens, que dans les pays catholiques on agira merveilleusement de confisquer et de vendre les biens du clergé.

— Casse-cou ! — Parole d'honneur, Georges, tu te ferais une réputation d'esprit si tu gardais prudemment le silence.

— Ah! mon ancien amoureux, M. Dutercy n'a fait là qu'une traduction libre de l'histoire.

— Mais non pas de la parole de votre oncle, belle inconstante. Vous le savez bien. — Que va répondre l'abbé.

— Ai-je donc à répondre? mais nullement. D'un mot, M. Raymond a frappé deux coups, l'un sur lui-même, et l'autre sur vous, lieutenant! car il a prévu ma réponse à votre question sur l'historique de la fondation de Val d'Armonne. Ouvrez plutôt les yeux et regardez !

— Pour Dieu , l'abbé, je vous en supplie!

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bannissons l'équivoque, et rions franchement si pour le moment il ne s'agit que de rire ; mais sur le terrain qui nous rassemble, restons quelques minutes dans le sérieux . — Oui, sans doute! je vois un bâtiment ecclésiastique, mais pour la forme seulement , dernier débris de ces Chartreuses qui se groupaient jadis autour de la grande Chartreuse; et ce bâtiment, racheté, Dieu merci , de la macération et du cilice , m'apparaît maintenant comme une noble maison de campagne où des réfugiés vivent de concert au sein de l'aisance et du plaisir. Dans ses appartenances, j'ai parcouru des terres variées et réunies , cultivées avec luxe, et de brillantes prairies où paissent de magnifiques troupeaux. Le Poussin y respirerait le parfum des vallons de Tempe. A l'intérieur, on m'a fait voir des ateliers sains , bien ordonnés et brillans, qui prospèrent d'après un tout autre mode que les ateliers fondés sur l'exploitation du prolétariat par un industrialisme rapace et délétère. L'aristocratie de Naples les prendrait pour des salons. Une famille nombreuse et polie régit gaîment ce domaine alpestre par un mécanisme d'administration dont il me

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paraît que les rouages fonctionnent à la manière d'une machine perpétuelle avec une singulière économie de forces. L'entrain des relations générales, l'émulation dans les travaux, et la variété des occupations en sont infailliblement les ressorts. Et mon beau-frère luimême (entendez - vous bien!) devinerait la chose tout seul !... après deux ou trois explications. — Tranchons le mot : — Chaque travail ici, vos sparteries, votre fabrique de montres, forges, cultures, cuisine et soins du ménage; les grandes basses-cours et les beaux jardins; votre superbe fromagerie surtout, dont la colonie de Val d'Armonne tire de gros revenus par son commerce ; et ces essais de reboisemens tentés sur une échelle qui donnerait envie à des hommes de la trempe de Napoléon ; les études enfin et les arts , indispensables à des âmes comme les vôtres , destinées à grandir par cela seul qu'elles sont grandes ; tout cela, tout, M. l'abbé, se fait au moyen de tous; ou, si vous le voulez (j'emprunte une comparaison à la théorie militaire), chaque travail s'accomplit au moyen d'autant de cadres d'une élasticité miraculeuse, où chai. 26.

cun de vos colons s'est enrôle comme dans un régiment y par un libre choix, et suivant la diversité de ses prédilections. Si l'on a trente prédilections, on s'enrôle dans trente régimens. Sur cette base, Val d'Armonne, avec ses douze cents âmes, peut dérouler, s'il en était besoin, un verilableefYec.tif de trente-six mille hommes, au rebours de ces tristes armées d'Europe, dont les cadres, enflés par la jactance diplomatique, n'offrent souvent que des chiffres menteurs et comminatoires. — Voilà le phénomène et la trouvaillel voilà l'éclair de «énie tombé du ciel ! — Dans ce tourbillon de spécialités , le talent et l'intérêt général désignent les grades ; et ces grades forment un nombre infini d'états-majors dont les délibérations ne franchissent jamais le cercle de leur spécialité. — Arrêtons nous sur un détail dans le jeu de cet ensemble, afin de le rendre plus sensible. — Ce qui nous j frappera, c'est qu'en thèse générale , nul homme n'étant supérieur en tout à tout le monde, et le bon sens électoral armé du critérium des confrontations journalières , reconnaissant une sorte d'équilibre dans la répartition des instincts et des

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facultés, tel se sera trouvé le matin chargé des fonctions de colonel dans une besogne , qui , sur le midi, se confondra dans les rangs des simples soldats pour une besogne différente, et , dans une troisième, aura le soir les épaulettes de sous-lieutenant. Chaque travail a donc son régiment, sa hiérarchie, et, je pourrais le dire, son drapeau. Par-là, toutes les soifs d'honneurs sont désaltérées, et les orgueils, si démesurés qu'ils soient, trouvent un élan , leurs contrepoids, et des jours de gloire. Dès qu'il s'agit d'un travail d'urgence, tout le régiment donne à la fois; il fait main-basse sur la corvée, disciplinairement et avec fougue, de même que des braves emporteraient une redoute à la baïonnette sous les yeux de leur général. Ce travail fait, reste-t-il un autre travail à faire? le régiment se brise, la hiérarchie se reforme sur un autre échelonnement; flamme nouvelle, et nouvelle victoire! Ingénieux agencement, mobilité précieuse qui fait qu'avec un ordre du jour et douze cents personnes, plus ou moins, développées d'ailleurs par le contact et liées par des intérêts solidaires, vous êtes à même, dans

cette fédération d'esprits dont les sympathies el les antipathies ont leurs coudées franches , de conduire coup sur coup à la manœuvre, d'après un plan de campagne mûrement délibéré, deux ou trois cents régimens au grand complet; réalisant ainsi dans legigantesquedecedéveloppement la force de levier d'une puissance napoléonienne. Cela est incroyable, et cependant cela est. De là vos merveilles; la poésie unie à la régularité, le calcul servant de base à vos élans, des résolutions qui ne reculent jamais devant un obstacle ; le problème, devenu puéril pour vous, de marier le charme à la discipline, et vos féeries de cultures sorties comme par enchantement du sein de ces rochers sauvages ; féeries que l'on imitera dans le monde entier, je vous le prédis, quand l'hospitalité de Val d'Àrmonne ne sera plus un privilège. C'est bien! le moindre conscrit verra clair dans -.ce mécanisme ; il est simple en même temps que grandiose, et je ne suis pas pour en contester la valeur. Parmi vous, l'activité ne s'arrête plus, et la famille ne meurt pas. Braves Thébains, vous avez retrouvé la phalange immortelle. Comme des demi-dieux , vous pou-

VAL D'ARMONNE. 405

vez bàlir vos cités aux sons des chants et de la lyre! A vous, enfans de cette colonie, ma vie et mes bras quand vous me les demanderez, car je vous aime! Ma famille chérie , je la quitterais pour votr famille; et mon attendrissement sourit à vos travaux. Oui! l'atmosphère du monde est froide et glacée quand on a respiré dans le cercle de Val d'Armonne ! . . Mais l'intervention du clergé, s'il vous plaît, où donc me la ferez-vous sentir dans tout ceci? J'ai beau me frotter les yeux; le reproche de mon ami Raymond contre les dix-huit cents ans subsiste et ne sera pas réfuté. Tout ici témoigne contre le catholicisme. Depuis dix années tout-à-J'heure, cette colonie inconnue campe sur un sol dont la colère de 95 a chassé les moines; et, il y a dix ans, vous étiez bien jeune, M. l'abbé!

— Oui ! j'étais alors bien jeune , lieutenant. Aussi n'ai-je assisté qu'au développement de l'œuvre de mon devancier. Lui mort, je me suis pénétré de cette œuvre. — Mais ne confondez-vous pas ? — Rome, la Rome d'aujourd'hui, reine insouciante qui s'endort en laissant échapper son diadème , est-ce nécessai-

renient le prêtre chrétien ? est-ce la hiérarchie catholique? Si Rome s'est assoupie dans la paresse, n'ai-jc pu, moi, chaleureux et libre, imprégné de la parole du Christ , rompre avec une politique de langueur qui ne convenait pas à mon âme, et , sans pour cela me saisir du drapeau de l'hérésie, me reporter résolument sur le sol toujours fertile et pur de l'Evangile?

— Pardon ! — La hiérarchie du clergé n'est pas dans l'Évangile, que je sache.

— Vous avez dit vrai, M. Delaberge! et cette objection, qui va droit à son but, produira le fait le plus curieux à la lumière ; car ce n'est pas la vérité que je redoute, mais la méprise. Echappée des ténèbres où s'enfouissent les sociétés secrètes , notre hiérarchie, ce phénomène de combinaison que le christianisme s'efforcerait en vain de confisquer au profit de son avènement, plonge avec son origine dans les temps les plus reculés du monde. Il semble que l'humanité l'ait reçue directement de Dieu. — Je le crois. — Fusion harmonieuse des trois élémens de persévérance, d'équilibre et de mobilité, qui , tour

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à tour , s'arrachent le sceptre de ce globe , et le divisent à la faveur des dénominations fractionnaires de monarchie , de féodalité et de république, étudiez-la! Vous verrez qu'elle marque le but , échelonne les rangs et répartit les fonctions, en faisant sortir graduellement les capacités de leurs divers tourbillons électoraux. Bien mieux! chacun de ces tourbillons, mes chers amis, est un abrégé de l'univers ; et chacun de leurs mouvemens se calque, avec une précision rigoureuse, sur les phases du mouvement astronomique. Par cela seul, j'y reconnais intrépidement la formule que l'homme étudiera tôt ou tard, lorsqu'il voudra devenir maître du chaos , et se placer dans une conformité glorieuse avec les lignes du plan de la création. Les cieux ne racontent pas que la gloire, ils révèlent la pensée du créateur. Où le psalmiste admire sa magnificence, j'étudie sa loi. La hiérarchie monta toute armée des catacombes sur le trône des Césars. Dans l'histoire des peuples , vous en retrouverez çà et là des fragmens ; le catholicisme en est parmi nous la forme plastisque. Nourri dans le cloître, façonnés aux manœuvres du

AOS MENSONGE.

carbonarisme, un prêtre et des conjurés proscrits devaient naturellement se rencontrer dans les souvenirs de leur double routine. Il ne fallait tout au plus que reporter et fondre dans le travail , base fondamentale de toutes les relations, le type des relations contradictoires de leur propre vie. Ce que l'instinct a tenté d'assaut, l'analyse en pénétrera sans doute la règle et le mystère à la longue; mais je ne me fais pas d'illusion ! si la volonté réflécbie de l'homme ne constate pas scientifiquement ce fait, pour s'en emparer et le fixer dans les esprits, long-temps , croyezmoi, le monde abandonné croupira dans son lit de fange où la dissolution le ronge. Léonard, pesez bien ceci; l'humanité a pouvoir de vie et de mort sur elle-même!... Et qui peut dire, mon Dieu, combien de fois, sous les pieds, des insensés ont déjà mutilé le germe de l'avenir. Ta loi , Seigneur , s'est effacée devant les décrets arbitraires des imposteurs, des conquérans ou des fanatiques; et nul ne voudrait pâlir laborieusement sur le livre de nos destinées , en suivant parmi les ronces du buisson où s'arrêta Moïse les

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traces du génie de Kepler ; car il est plus facile de s'élancer au hasard, en aventurier. Aussi , sur ce tapis ensanglanté de la politique où la bravoure jette à l'étourdie la vie des peuples, spéculations aveugles , martingales révolutionnaires, les systèmes font banqueroute l'un après l'autre, laissant face à face des écerve lés. avec le désespoir-, et, sur des ruines, le premier venu se fabrique une tribune pour improviser des lois, prenant son audace pour du génie, lorsqu'il est si connu (misère et vertige !) que Ton exige quatre années, d'apprentissage de quiconque veut seulemërrtTdevenir ciseleur en ivoire ou tonn'eliePi .

— Que dites-vous de ceci , Léonard ?

— J'écoute, Delaberge. — Mais, mon reli~ gieux adversaire, quelle est donc la fatalité qui retint si long-temps cette panacée miraculeuse à l'ombre?

— Le morcellement de nos forces ; et ne voyez-vous pas que l'association peut nous la rendre ?

— .J'admets la réplique! ■ — Mais d'où procède le morcellement?

— Du dénuement où dut tomber l'homme à son enfance, dès que, ayant tari la fécondité des mamelles de la terre , il se trouva pauvre et nu vis-à-vis de la création, sans instrumens de travail, réduit à se reployer au fond de son instinct pour chercher les moyens de discipliner dans les élémens rebelles. Crise terrible ! Alors, il cueillit des fruits amers à l'arbre de la science du bien et du mal. — Et ne vous hâtez pas, lieutenant , de proférer le blasphème de la révolte contre cette crise providentielle qui dirigea nos élans vers la sphère de l'intelligence. Dieu se justifie par ses fins. Dieu réservait à l'humanité quelque chose de plus que le bonheur; il lui réservait le bonheur et la gloire. Rassemblez les créations de l'homme, éparses tout autour de nous, secrets dérobés à Dieu! cachés, nous disait-on. Et oui , sans doute! mais comme la pétulante Galathée de Virgile qui brûlait d'envie que son amant, pour se venger d'une agacerie, la poursuivît sous le feuillage des saules. On vous a parlé du gouvernement temporel de la Providence! je vous annonce, moi, le gouvernement providentiel de l'homme. — N'entrevoyez- vous

VAL DARMONNE. 4 H

donc pas, mes amis, une issue magnifique vers un autre monde ?

— Franchement non ! — Ah ! tu me laisseras peut-être bien glisser une parole ou deux, Léonard? — Vous nous parlez toujours, M.

l'abbé, comme si tout le monde croyait en Dieu!

— Ciel! que nous dites-vous là, M. Dutercy?

— Au nom du ciel , Georges ! . . .

— Le ciel par-ci, le ciel par-là!... et mais, précisément, mesdames, c'est le ciel même que je me propose de mettre en question. Que l'abbé réponde!

- — Que vous dirai-je?... Si vous ne croyez pas en Dieu , vous en êtes réduit à croire en vous-même.

— Ah , moi ! c'est bien différent.

— Oui , c'est différent ! tu es un crétin.

— Savoir ! . . . — La nécessité , voyez- vous , M. l'abbé, n'est pas la même. Je me palpe, moi ; je me sens , je pense. . .

— Pour le coup, Georges, tu blasphèmes !

— Laisse-moi donc tranquille. — Et, sans que cela paraisse, je suis en demeure de vous

adresser une objection comme Léonard n'en ferait pas de sa vie.

— Ah! tu me fais du bien, Georges! ce dernier mot te rend mon estime. Il faut, ma parole d'honneur, que je t'embrasse!

— Après l'objection . Essuie-toi la bouche! . . . Sur une foule de mots, je demanderais volontiers un commentaire. L'humanité est un de ces mots-là ; non pas dans l'acception sentimentale, mais dans le sens chronologique! Sur la question de sentiment, je divaguerais tout comme un autre. On oublie toujours (et je me suis souvent amusé de ce léger oubli) que les générations d'autrefois sont passées, tout ce qu'il y a de plus passé, tandis que les générations de l'avenir sommeillent encore dans les régions nébuleuses du cerveau. Là, chacun se fait un petit monde pour ses menus plaisirs , lanterne magique des gens d'esprit. L'humanité progresse, elle fait bombance! rien n'est plus réjouissant. Le premier venu bâtit sa Jérusalem céleste. La théologie et la métaphysique, Gulliver jumelles,, chevauchent pendant ce temps, et vont à leur insu, de front et au grand galop, sur le califourchon pytha-

VAL D ARMONNE. 413

goricien de la métempsycose; n'osant se l'avouer sans vergogne, ce qui n'est ni franc ni brave. Je ne me prends pas à la glu des mots. Si nous parlons de l'humanité , sachons d'abord ce que c'est que l'humanité. A mes yeux, l'humanité n'est autre chose qu'une assez monotone collection d'individus que remplacent d'autres individus ; jaseron d'une longueur mortelle, dont le moindre anneau tient à cinq ou six anneaux plus ou moins, lesquels tiennent à d'autres, ainsi de suite; mosaïque éphémère de fragmens qui ne vivent jamais à la fois, mais l'un après l'autre, et dont je vous défie tous tant que vous êtes de composer (passé, présent et avenir, pétris dans le même éclat de voix) un solide ensemble de muscles, d'os et de chair. Cependant, à l'imitation des enfans qui plaquent des petits morceaux de papier sur d'autres petits morceaux de papier, on soude, au moyen d'un peu de salive, les membres de ce fantôme à des articulations imaginaires ; on le dresse tout debout dans le charnier de la théorie; et, partant de la supposition bénévole que l'humanité marche de pied en cap sur le globe, depuis le matin de la

ili MK.NSOlSt.l

création jusqu'au soir du jugement dernier, comme un seul homme dont les artères au lieu de battre une fois par seconde ne battraient par exemple qu'une fois par siècle, on nous dit d'un petit ton fringant, et leste, en retroussant les basques de la logique pour ne pas s'accrocher aux buissons de la difficulté : — Prenez de la peine , mes enfans ! vous n'en sauriez en effet trop prendre; la récompense arrivera, c'est infaillible. Le père Adam, assez petit mangeur, s'est cruellement indigéré en mordant à des fruits trop verts ; mais, pour la consolation du bonhomme, sa centième ou deux- centième génération mangera des soles normandes chez Véry, et se gargarisera d'excellent vin de Madère, long-temps après que l'on aura bâti le Palais-Royal. Belle consolation ,ma foi, pour Adam ! L'homme d'autrefois a souffert, l'homme de l'avenir jouira, tant l'Etre-Suprème a de prévoyance! merci. Je m'obstine à chercher le rapport. N'en seraitil pas de l'humanité comme de l'étincelle qui trace un parcours frivole sur les débris d'un papier déjà réduit en cendres par la flamme? mais ce ne serait alors que la vie. Les atomes

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de cendres se repassent le feu ; le feu les calcine, et tout est dit. Ceci posé, je comprends le fatalisme oriental. Esclaves, apportez-moi des pipes, des femmes et de l'opium ! car, après nous, la fin du monde. L'activité sur terre, mes chers bavards, n'est pardonnable qu'à la condition de travailler à son profit. Gloire tant que l'on voudra ! La gloire me fatigue. A défaut de bonheur, je veux un instant de repos. Bien dupes nous serions de faire la courte échelle aux insoucians de l'avenir, qui , là-haut perchés , à nos dépens , jouiront et ne songeront pas le moins du monde à nos courbatures. — Etudions ! disent les graves! — Consumons notre vie à changer la face de la terre ! braillent les fous. — Eh! messieurs , vous en parlez vraiment fort à votre aise ! — Coulons à fond les choses ! une idée n'est jamais seule, et les mots sont censés renfermer des idées. Je vous somme aujourd'hui d'une explication catégorique. Oui ou non , si vous me parlez de l'humanité, racontez-moi la métempsycose ! vous ne sortirez pas de ce défilé.

— Diable, diable , Raymond ! vous ferez tôt

116 MKNSONGE.

ou tard quelque chose de Georges en lui versant à boire. Il se trouve une espèce de bon sens dans le gâchis que cet imbécile— là vient de nous débiter !

— Le bon sens te surprend toujours.

— Tais-toi, monstre! ou je te mange de caresses.

— C'est toute une initiation que vous me demandez là, M. Dutercy ! et, d'emblée, le mot sacré de l'énigme cosmogonique pour lequel Pythagore éperdu n'aurait pas eu trop du génie et de la révélation de Swedenborg. Peut-être en effet ces deux magnifiques initiateurs, auraient-ils besoin de se compléter l'un par l'autre., à charge de faire justice tout d'abord des blasphématoires allégories de l'enfer, et du grossier fétichisme des Egyptiens qui portèrent les dévergondages de la crédulité dans ce dogme. Je vous avoue cependant que je sens le besoin de rester sur la terre ; le vertige me prend lorsque je transporte mes idées dans ce vaste horizon où l'univers leur manque; et les yeux de mon intelligence, à peine développés dans les ténèbres inférieures qui nous environnent encore, sont blessés

VAL DARMONNE. 417

quand je les dirige vers l'éblouissant foyer de lumière où vous me priez de vous emporter avec moi. Le soleil , en effet, ne doit en être que le voile?.. Faibles oiseaux dont les ailes, vierges d'expérience , secondent mal la témérité des élans vers ces effrayantes régions de la pensée, contentons-nous, croyez-moi , de planer tous les deux au sein de l'humble atmosphère de l'analogie. Quand votre sarcasme m'aurait déconcerté, vous y perdriez plus que moi. Mais, si, comme je le crois religieusement, l'unité gouverne les nombreux phénomènes de notre tourbillon, c'est à nous, graduellement, du connu à l'inconnu, du borné à l'infini, de nous élever par le moyen des faits qui se trouvent à notre portée, vers ces théories transcendenlales. La puissance d'embrasser tout ce qui est , et de le proclamer dans un seul mot , n'appartient qu'à des géants d'imagination: et nous avons beaucoup à gravir, vous et moi , pour que nos têtes dépassent durant cette vie, la limite inférieure de l'espace où l'horizon et la perspective de l'âme s'élargissent à chaque pas dans une progression incalculable. En y pensant, ma voix i. 27

s'émeut, mon sang bondit avec plus de force; i! me semble que je vais être frappé d'apoplexie, et je ferme les paupières pour me reployer sur moi-même. Eh bien, oui ! monsieur, je crois à la métempsycose; car, sans évoquer auprès de vous l'autorité de toutes les religions, j'ai le pressentiment , j'ai la foi , j'ai la certitude de mon immortalité. Les magnificences du primitif Eden rampent au-dessous de la destinée dont je nourris l'espoir au fond démon âme; et, si vous vous décidez à supposer un instant l'existence de Dieu (car il serait trop humiliant pour moi de vous ramener aux élémens de la dialectique), pesez bien ceci, je vous prie : — Nos pressent imens les plus riches ne sauraient être que le gage de ce qui doit un jour se réaliser dans le monde; autrement, notre cerveau serait le diamant de la création, et le génie universel pâlirait devant le génie de l'homme. — Monsieur, les réalités du monde que votre pied foule ne sont pas moins sensibles pour vous que ne le sont pour moi les vérités du monde spirituel, et je les touche par la pensée. Les premières me mènent aux secondes, et comme je les vois liées parles

VAL D'ARMOKKE. au

mêmes rapports dans une seule loi , je ne crains pas de me prononcer sur ces phénomènes qui m'apparaissent dépouillés de leurs ombres. Si nous ne pouvons les retracer que sur le sable de la terre, nous avons le compas d'Archimède pour les atteindre jusque dans le ciel. Lorsque ce beau fruit se convertit en vil fumier, vous me dites, n'est-ce pas, que sa sève et ses élémens retournent de nouveau dans le torrent de la circulation planétaire ?. . . et vous adhérez à cette pi évision sans scrupule. L'homme serait-il en dehors de cette loi générale? mais pourquoi donc?.... Entre le corps et l'âme, j'aperçois le même lien , et je reporte vaillamment votre conclusion d'un ordre de phénomènes dans un autre. Ce surplus de richesse en faveur de l'humanité qui me frappe dans la comparaison, je ne le néglige pas ; puisqu'aussi bien l'homme agit à-lafois sur lui-même et sur la nature. L'homme améliore ce fruit , il s'améliore également s'il le veut; et Texercice de notre volonté dans cette œuvre nous assure par cela seul un grade au milieu des êtres. Cette conclusion de ma théorie vous paraîtrait-elle fantastique? met-

\tO MENSONGE.

tczquejc me trompe, il ne peut en résulter que du bien. Et, toutefois, dans un de ces momeus où l'esprit lutte avec lui-même et se^ dompte pour se soumettre à l'analyse, ne vous êtes-vous pas interrogé, rempli d'effroi , sur cette infinie variété de sciences qui, de génération en génération, patrimoine traditionnel, se résume dans le cerveau du genre humain, comme l'eau filtrée par une voûte souterraine produit à la longue des concrétions aussi dures que le diamant? Ces sciences ont absorbé des générations et des siècles. Le plus futile objet y joue son rôle, et l'exacte analyse des efforrs que nous coûta ce simple bouchon de cristal ciselé, contiendrait une encyclopédie. Par cet exemple, jugez du reste. Un homme s'élève toutefois! et cet homme s'appelle Cuvier , Geoffroy -Saint - Hilaire , ou Dupuytren ; cet homme résume tous les élémens d'une science, il se les assimile; et sa tête en devient la mappemonde. De quelle trempe est donc le cerveau de cet homme, et pourquoi ce cerveau n'a-t-il pas éclaté? Eh bien, je me dirai, car autrement je serais encore à le concevoir, que c'est un brave signalé

VAL D ARMONNE. 421

déjà dans plus d'une grande, bataille, et qui vient de remporter une bataille nouvelle ; général victorieux qui, de siècle en siècle, partage une conquête entre tous ses contemporains. Le plus étroit de tous les hommes vit de la sorte dans une atmosphère de pensées dont il n'atteint pas, il est vrai, la marge supérieure; mais ce qu'il sait est immense, en comparaison de l'ignorance où. rampait l'humanité dans les époques de barbarie. La croyance à la perpétuité de l'homme , dans son acception composée, n'est pas plus étrange après tout pour le génie que pour la matière. Si pas un atome ne s'égare dans la pesanteur, pourquoi l'àme de l'humanité resterait-elle en , perte du côté des élans? L'humanité me semble bien jeune; je lui pressens une longue carrière, et c'est même ce qui décide pour moi la question de l'activité dans le christianisme. Ainsi, l'accusation de M. Raymond me paraît juste, et je la signe sans y changer un mol; je suis son homme. Quant aux fonctions de nos âmes dans l'intervalle de leurs apparitions terrestres, fils de l'incrédulité, M. Dutercy, vous allez rire, je m'imagine, si je m'arrête à

MEN80NGJ

L'attendrissante rêverie des anges gardiens à l\ (lot de chercher scientifiquement avec vous la véritable râleur de celle croyance! Evoquerai-je les âmes de nos ancêtres autour du berceau de nos petits enfans malades? Oui, monsieur ! . . . Mais de cette poésie, timide et visionnaire à voire sens, qui circule dans les complaintes el les veillées maternelles de nos villages, poésie dont je ne chercherais certainement pas à détruire le prestige* j'oserai vous élever à ces étranges embrassernens de l;i pensée lorsqu'elle prend tout un globe pour l'objet de sa mélancolie. Quelque globe llélri d'ulcères, brûlé par les accès d'une fièvre dont l'homme pourrait être le médecin , dont il n'est que l'empoisonneur et le démon ; un globe à la veille de son agonie peut-être ! comme le nôtre. Vos savans à courte vue, matérialistes pourtant, peuvent ignorer qu'un globe meurt. Que ne savons-nous ce qu'ignorent nos savans !... Et pourtant si la terre persiste en dépit de notre incurie, et ne décline pas avec plus de rapidilé vers la dissolution , qui vous dit que les âmes émigrées de Ja vie matérielle ne multiplient pas leurs soins af-

VAL 1) ARMONNE. .23

fectueux pour sauver le domaine de l'homme, dans l'espoir que la science et la religion réveilleront un jour les énergies des vivans pour le miracle de la convalescence planétaire. Sans ces rêveries, je ne pourrais me dire où nous en serions. Et c'est un phénomène qui frappe détonnement les yeux de tous , les miens comme les vôtres, monsieur, qu'au sein de nos cloaques les générations persévèrent. Nous y vivons depuis notre enfance; nous nous en étonnons encore. Et les stupéfactions dont nous sommes pris en réfléchissant aux énergies inconnues de la nature, après les attaques des crises révolutionnaires, ou lorsque nous promenons les regards sur le prolétariat fangeux de notre planète, crient assez haut que tant de persévérance tient de la merveille.

— C'est vrai que nous avons l'àme chevillée dans le ventre. Allons, allons! je ne suis pas fâché de ce petit pèlerinage dans les tourbillons de l'autre monde. Si le vieux curé de Saint-Maurice m'avait stylé de cette façon , j'aurais eu des vi-,ions tout comme un autre. Mais secouons un peu la poussière des étoiles.

Un scrupule m'obsède! Pour lé moment, votre bonbonnière de Val d'Armonne semble y répondre ; mais (et que Dieu l'en préserve) l'avenir, ce soufflet levé sur la joue des faiseurs de théories, contient peut-être mes objections d'une manière plus positive. L'homme est un démon, disiez-vous; je l'accorde! et cependant il vit avec l'homme, soit dans les couvens , soit dans Jes cavernes de voleurs. Mais comment associer deux ou trois cents ménages, M. l'abbé, lorsqu'il est avéré que deux femmes ne peuvent pas vivre ensemble

— Sur quoi dis-tu cela , mon mari?

— Sur tout. Ne vas- tu pas , ma chère Pauline, faire la bonne apôtre, et me contraindre à des révélations?... Prends garde! Je te citerais tes castilles et tes ruptures avec tes bonnes amies de Montluel.

— Les torts n'étaient pas de mon côté , lu le sais bien !

— C'est qu'ils étaient du leur. Qu'est-ce que cela change à la question ?

— Monsieur !...

— Monsieur l'abbé, laissez-moi répondre à Dutcrcy.

VAL D ARMONNE. 425

— Bon! si Montel prend la parole, les dames seront vengées. — Malheur à moi !

— Non. Je ne produirai qu'un fait, Georges; et tu concluras,, puisque maintenant tu sais conclure.

— Et je m'en vante, encore I

— Nous verrons bien. — C'était jour de fête àSt.-Maur, commune dans la banlieue de Paris ; et, par fortune, j'habitais alors ce village , entraîné par des étudians qui , dans les entr'actes de leurs gaîtés, faute de mieux, fabriquaient des gouvernemens de poche, à l'effet de remplacer le nôtre ; bons garçons , à ce ridicule près. Dans le désordre de la vie que nous menions, mariniers sur la Marne ou fumeurs, et ne faisant guère que ramer, boire, ou conter des fredaines politiques et autres, il ne manquait à mes bons amis ce jour là que les choses les plus indispensables. L'étudiant n'est jamais riche ; l'étudiant républicain n'a jamais le sou. Il fallait se présenter décemment au bal où devaient abonder les grisettes de nos alentours , moisson de fleurettes pour des godelureaux. L'argent peut tout! j'avais de l'argent Vite de courir

m MENSONGE.

et de se mettre en quatre pour l'organisation des toilettes. Le ciel paraissait purj et, malgré cela, frayeur du mauvais temps ou toute autre cause, les (Mettes de St.-Maur, frisées comme des amours et laçant leurs corsets, se penchaient par échappées dans le cadre de leurs fenêtres, entre des touffes de géraniums, avec des épingles dans la bouche. Un parfum de printemps courait dans l'air. Je me sentais un élan à sauter par dessus le donjon de Vincennes; demandez-moi pourquoi? — Dans vingt ou trente boutiques, j'entre donc, et je fais mes emplettes ; observant les choses comme j'en ai la manie. De grandes filles demi-nues se réfugiant entre les rideaux de l'alcôve, mais saisissant tous les prétextes pour se laisser voir- maris bougons, femmes acariâtres; colonie de bambins débarbouillés à tour de bras par les graud'mamans , et des cris, des dépeche-toi donc! un pêle-mêle de mousselines ou de soieries, froissées, jetées à travers la chambre pour me présenter une chaise; puis, des soufflets qui fouettent comme la grêle ; la clé du comptoir qui ne se trouve pas; vingt scrupules pour un demi liard ; la

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palience d'ange et le sourire faux des boutiquiers; véritable chaos s'il en fût! — Ainsi partout. — Le divorce faisait des siennes dans les moindres familles. On se confessait tout haut : — Mon Dieu! que je suis bête de m'être mariée! — Tu gardes toute ta bonne humeur pour le dehors! — Si j'avais su que tu fusses l'avarice même! — Madame une telle sera mieux mise que moi! — Les honnêtes femmes n'ont pas la chance!.. — Puis, des accros à n'en plus finir sur le prochain ; et quels accrocs! — S'il est juste de dire qu'on habille merveilleusement les gens avec la langue y en civilisation on n'a pas à se plaindre des couturières. On aurait dit une gajeure. J'en riais, car, de s'en désoler, n'est-ce pas? c'eût été fort inutile; ainsi va le monde, et les fêtes commencent tontes comme cela. Depuis l'épicier qui me vendit des chaussons de bal , jusqu'à la modiste où je m'approvisionnai de blouses , les animosités mordaient le tiers et le quart. C'était pain béni. — Chargé comme un mulet, je reviens, et les amis s'apprêtent. On se rase, on résume la chronique dont nous avions récolté les maté-

riaux. Un criminalisle aurait lait pendre le village. Bras dessus bras dessous, équipés à la Colin , tout en nous désignant à l'oreille les demoiselles et les dames déchirées par les commérages de la boutique, nous arrivons sous le coutil pastoral où l'orchestre écorchait d'une manière abominable les airs les plus à la mode en ce moment. Trois mille âmes, — on appelle cela des âmes, — se croisaient en circulant sur la pelouse, près du bois. Les mirlitons enrhumés, les sonnettes des marchands de coco, les fanfares des arquebusiers pour honorer l'habile homme qui frappait le but à dix pas ; des groupes vraiment découpés dans l'œuvre de Callot; là, plantés autour des loteries de macarons dans lesquelles à tout coup l'on gagne; plus loin, prêts à vider les arçons à vingt pieds en l'air, grâce aux brusques rebondissemens d'un tape-cul, jeu fort espiègle, dont le chantre des géorgiques françaises n'a jamais déshonoré la limpidité de son vocabulaire; vagissemens, crincrins et tambours; et Jeannot qu'on soufflette pour l'épanouissement de la rate des conscrits qui pleurent en se tordant les côtes;

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les mille charivaris forains d'une halte sur l'herbe, pendant laquelle on se bourre de pain d'épices au dessous des tréteaux de bateleurs, et dans la vapeur des marchands de lard frit; aboiemens des chiens et de la canaille, se heurtaient et s'éparpillaient autour de nous, comme des chardonnerets au réveil du jour. — Cavaliers, à vos dames! — Fusion générale. On se bouscule, on roule au plus épais; le brouhaha grandit, et les imagination flambent. La liberté s'organise dans un désordre éblouissant. La foire se grise. Discrets encore , mais tout émus de leurs arrièrepensées, les maris papillonnent à la circonférence du fruit nouveau, pétillans de s'échapper , prodiguant les menteuses promesses de prochain retour, dont leurs ardentes moitiés frissonnent du plus profond de leur àme, priant Dieu tout bas pour qu'il n'en soit rien. La clarinette crie, le bataillon des grisettes charge. L'ordre se faufile en sursaut dans le pêle-mêle des sympathies ; les contraires s'accommodent , et les semblables se tournent les talons. La nuit tombe , couronnant le champ de la foire d'une illumination

I» MOSOM.I

d'ils municipaux (jui laissent échapper des cascades île suif. Jusqu'à deux heures du matin, on danse. Mes bourrus de la veille, disciplinés par des bégueules, se trouvaient changés du tout au tout. Ma parole d'honneur, ils se montraient généreux. Les gros papas, en offrant des violettes, ouvraient la fine bonbonnière aux pastilles de menthe; ils roucoulaient des madrigaux en approchant leurs chaises ; on reculait la sienne en leur disant : — Finissez donc!.... Çàetlà, réunies par essaims, tourbillons de cantharides aux corsages d'émeraude, des femmes en sueur de la walse se rajustaient l'une par l'autre en déployant l'éventail de leurs petites grâces; elles s'embrassaient à faire venir l'eau à la bouche, bourdonnant de leurs voix flutées : — Ma chère petite!... ma douce mignonne!... ma vraiment toute belle!... Puis, des caresses à faire bondir au firmament tous les séminaristes de la terre; jugez des artilleurs de Vincennes!... Les regards volaient dans tous les sens, comme des boulets dans un jour de bataille. J'aperçus des éclipses, et plus d'une écharpe s'égara. Moraliste par dessus tout , je

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remarquai que la jeunesse prenait plaisir aux leçons de l'expérience. La jeunesse de St.- Maur a peut-être lu Télémaque. Cependant les galops faisaient fureur, et les ménétriers couraient avec des arrosoirs dans la poussière. Le mariage et la paternité s'emblaient s'être évanouis dans l'effervescence; et, Dieu me pardonne, les choses n'en allaient pas plus mal. La galanterie sonnait le tocsin contre la bastille du ménage au profit du célibat. Plus de maris , plus de mères , plus d'enfans ! rien que des danseurs. Sur moi, je ne sais quel charme agissait ; le gaz, du bonheur me rendait léger comme un ballon ; je ne trouvais plus rien d'atroce à la musique; joyeux de me mêler à tout le bal, et de faire valoir la supériorité de ma danse sur celle de nos raanans à boucles d'oreilles comme les anneaux d'un jeu de bague, placés en guérite dans leur col de chemise, les bras plongés au fond des goussets, peuple souverain qui semblait gober des mouches, la coiffure ivre, hostiles parinstincl contre l'aristocratie des manières, favorisés de l'air le plus hébété du monde. Je passerais pour un fat, si je vous disais corn-

bien j'aimai de femmes et combien de t'emracs mêle rendirent; je crois pourtant qu'il en fut de même pour tout le monde. Sauf l'exception, ce lest inévitable de la règle, l'entrain du libre essor général étouffa la médisance , absorba le mauvais ton. L'idéal descendit sur la cohue champêtre; nous respirions la vie des temps primitifs. A la vérité, on parla confusément d'un mari maladroit qui s'était fait sortir un œil de la tête par un jeune et bouillant fils de Mars ; mais rien qu'un oeil ! et encore pour le maintien des convenances. L'ivrognerie se tint dans les bornes , une demoiselle se retrouva dans un fossé. Théocrite et Virgile à coup sûr nous souriaient dans la fumée des lampions en se donnant la main. Bref, si la terre avait eu la complaisance d'engloutir le village de St.- Maur, et, par la même occasion, tout le reste du monde , danseuses et danseurs se voyant par- là contraints de loger à la belle étoile, nul doute que de ce train les mœurs fantastiques de l'Eldorado ne se fussent dès le soir même organisées. La crasse des âmes tombait à vue d'œil. Par malheur, trente à quarante

VAL D ARMONNE. 433

chandelles romaines, dont l'une m'arriva droit dans la figure, préludèrent à la dispersion ; et, dès le moment du départ, sur les branches étoilées du rond-point d'où rayonna confusément la déroute , le génie du morcellement reprenant ses droits, comme nous l'expliquait à merveille M. l'abbé tout - àl'heure , reproches et criailleries , jalousies diplomatiques promptes à donner le change en attaquant les jaloux sur le chapitre de leurs fredaines, grognemens des maris, noire avarice des ménagères, lâche malignité des bonnes amies, où les conciliateurs se cognèrent comme des sourds, jusqu'à ce que l'institution philantropique de la maréchaussée vint militairement rétablir le bon ordre dans un sauve qui peut universel; pour tout dire en un mot, les Euménides de la vie domestique ressaisissant leurs victimes à la sortie de la réunion, le dénouement de la partie de plaisir ressembla tout à fait à son début.

— Et puis? à quoi rime ton historiette?

— A ta question. Plonge les antipathies dans un large courant, et le courant les absorbera.

434 MENSOISGE.

— lion ! m. lis à charge seulement qu'elles y resteront toujours plongées!

— A-t-on voulu te dire autre chose?

— Hum!... Ta foire à Saint-Maur ne me satisfait pas. Il s'en faut d'ailleurs que l'exemple soit moral , et tu n'en as pas fait mystère. Les passions —

— Ah ça , Dutercy, comment fais-tu pour croire à la morale, toi qui ne crois pas en Dieu?. . . Prends une lanterne, mon garçon, pour te démêler dans cette caverne philosophique.

— La morale, la morale ! c'est l'intérêt bien entendu. Dieu n'a que faire dans la morale. Franklin a dit, je ne sais plus où . — Le méchant est un mauvais calculateur. Moi, Montel, qui sais calculer, je te dirai clairement, en m'aidant pour cela des détails de ton historiette, que pour mettre l'harmonie dans le plaisir et le travail avec une pareille cohue de ménages, il faudrait en premier lieu réprimer les passions; parce qu'enfin les passions

— Vous avez une montre, M. Dutercy?

— Une simple montre de voyage, M. l'abbé; assez bonne! à répétition.

— Passez la moi.

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— La voici. — ....parce qu'enfin les passions laissées à elles-mêmes franchiraient la règle. Il faut une règle,, que diable! Il en faut bien pour le jeu de piquet. Or, la morale est le seul moyen de constituer l'ordre, et les passions sont les ennemies de la morale. Donc , pour établir l'harmonie, il faut réprimer les passions. — Nouveau défilé dont M. l'abbé ne sortira pas.

— Comme du premier; soyez sans alarme!... Tenez! il me plairait d'examiner l'intérieur de cette montre . et de me rendre compte avec vous de tous les mystères que sa constitution recèle. De vous à moi , M. Dutercy , je soupçonne fort qu'un philosophe quelque peu rigide y trouverait furieusement à reprendre!... Eh parbleu., tout d'abord, nous y voici. A quoi donc, je vous prie, songe ce petit ressort frivole et libertin, qui, de droite à gauche, en écervelé, s'abandonne à ses moindres fantaisies, lorsqu'il ferait mieux, sans contredit, de se pénétrer du calme stoïque recommandé par les sept sages de la Grèce?... En vérité, si ce balancier n'écoute que lui-même et se livre aux saillies de son

vagabondage, la société dont il est membre, agira prudemment de le séquestrer de la république. Pourquoi tant d'insouciance à l'égard de ce mauvais citoyen ;' y concevez-vous quelque chose?... — Ah , ah ! je pressentais bien que dans cette petite nation, il devait se passer des choses répréhensibles et graves ! ... Sachez moi gré de vous en avertir, monsieur; vous portiez l'anarchie dans votre poche. Comment, au lieu de fonctionner toutes à la fois dans le même sens, ce qui serait le comble de la perfection d'après Franklin et Lycurgue, et de s'acheminer pacifiquement de front sous le niveau de la sainte égalité, ces roues ennemies et malveillantes se saisissent et se mordent à belles dents!... elles empiètent l'une sur l'autre, et se chargent comme à coup de sabre. Holà , s'il vous plaît! une société déchaînée de la sorte ne saurait durer vingt-quatre heures. C'est l'enfer, c'est le règne de Satan organisé. Assisterons nous de sang froid à ce désordre?... En vertu de la saine morale, que n'essayons-nous de soustraire ces furieux aux calamités de la guerre civile?... Mais, juste ciel! qu'aperçois-je

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encore?... Nous n'en finirons donc jamais avec les monstruosités!... Voici de petites roues, infortunées victimes, qui prennent toute la peine, ô mon Dieu ! et qui s'agitent sans relâche, tandis que de grandes roues , aristocratiquement échelonnées, s'endorment dans l'oisiveté la plus infâme , ou fonctionnent si dolemment , que, en vérité , c'est l'exploitation dans toute son insolence. La philantropie m'étouffe et me monte au visage. Sangsues qui dévorez la sueur et le sang du prolétaire , vous regorgerez ! — Mes amis , les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux! levons-nous. Ah! c'est maintenant que je comprends le chant de la Marseillaise, et la nécessité de marcher dans le sang des hourreaux du peuple , jusqu'il la cheville. A moi , Léonard ! amorcez vite le pistolet de Camille Desmoulins, d'autant, que ce tambour des plus sournois , si je ne me trompe , pourrait bien receler des mystères de scélératesse comme autrefois les flancs de la Bastille!... Et, véritablement, c'est une Bastille ! car il en sort (examinez plutôt !) une chaîne dont les replis despotiques tiennent

machiavéliqueinent toute la nation sous le joug. Aux armes ! portons-nous à Notre- Dame, et que l'on sonne le tocsin. Peuple! nous allons briser ton humiliant esclavage ! Ecoute Thème de la délivrance : — Une ! deux ! trois! quatre! cinq ! six! — Six. heures, messieurs, quelle abomination ? iVêtes-vous pas scandalisés ainsi que moi?... S'il est cinq heures et demie cependant, c'est tout au plus. Considérez dans quels égaremens une montre criminelle se précipite, lorsqu'elle ne se règle pas sur autrui, quand elle sape toutes les bases sociales, et devance audacieusement nos horloges ! Pouvions-nous attendre en effet qu'un mécanisme à ce point désordonné sonnât l'heure législative de la paroisse, l'heure morale, l'heure qui sonnerait infailliblement à toutes les pendules de l'univers, si les membres de l'assemblée constituante et Mirabeau , ces grands horlogers politiques (bien libres d'arranger les choses à leur guise, n'est-ce pas?) avaient dressé les conventions du calcul , et promulgué ia charte de l'horlogerie?... N'importe! à défaut de cet oubli la morale nous reste. Cette montre doit ser-

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vir d'exemple à toutes les autres montres. Il est temps qu'une lâche tolérance cesse, et que la conformité philosophique règne sur les cadrans et dans l'intérieur des cadrans. Une société si contraire à tous les principes reçus dans le monde civilisé, ne doit être pour chacun de nous qu'un objet de scandale et d'épouvante. — Au nom de la morale, que les passions qui la gouvernent soient réprimées ! . . . et allez donc ! . . .

— Sacredié ! mais vous êtes fou , l'abbé ! que diable! vous avez tout-à-fait disloqué ma pauvre montre.

— Pourquoi la plaindre?. .. Je répondais à votre désir, M. Dutercy ; ne fallait-il pas réprimer ses passions?

— Hum ! La leçon me coûtera dix louis ; mais j'en garderai mémoire! — Et pourtant, M. l'abbé

— Dites ! ne me ménagez pas à votre tour.

— L'égoïsme —

— Par grâce, M. Dutercy, ne remplissez pas si souvent mon verre; vous me griseriez.— Un argument direct à ce sujet !.. vous aimez à boire sec, et je le vois de reste. Vous mettez

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ce penchant à l'aise ; sous prétexte de réciprocité, par la raison que nous sommes à la même table. Eh bien ! ne dites pas trop de mal de l'égoïsme, puisque dans l'association , le tact des convenances le développe et l'épure. Ne l'éleve/.-vous pas de la sorte à la fraternité?

— Ma foi, j'y renonce! vous avez réponse à tout.

— L'ordre (vous êtes à même de le conclure maintenant) ne consiste donc nullement dans Part de casser les montres, mais bien dans celui de grouper les rouages passionnels. Voulez-vous établir l'harmonie , consultez notre grand mathématicien.

— Quel est ce mathématicien?

— Dieu !

— Dieu! je comprends. Et les prêtres le feront parler, n'est-ce pas?

— Vous ne comprenez pas du tout. Comment vousexpliquerai-je, monsieur, que, pour les imaginations d'une large mesure, l'étude c'est la prière, parce que la religion renferme la science?...

VAL DARMONNE. 4'»1

— S'il faut en effet te l'expliquer, Georges, il est clair que tu ne le sauras jamais.

— Vois -tu çà ? — Léonard est fort heureux que l'auteur d'Emile ait trouvé cette impertinence.

— Sois de bon compte, Georges! tu me l'aurais inspirée. — Mais, l'abbé, revenant au point de départ de l'entretien (puisque, dès ce moment-là, nous étions sur le pied de guerre), si, par un miracle de bon sens et d'activité dont malheureusement vos colons offrent le seul échantillon sur le g'.obe, les associés de Val d'Armonne ont dégagé des douleurs de la proscription politique l'énigme si mal interrogée jusqu'à ce jour de la véritable réforme sociale, OEdipe moderne et Prométhée catholique, vous qui possédez le secret de l'avenir et la flamme du ciel , comment ferez-vous pour communiquer ce secret et cette flamme aux cerveaux du reste des hommes? . .Merci de vos conseils pacifiques ! je conçois le sentiment qui les inspire, il vous honore; mais, dans la sincérité de mes convictions, ces conseils vous rendent à mes yeux Je complice involontaire des alternatives de marasme et de désespoir où

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l'humanité tourne et se meurt. Bien au-dessous de votre cercle de lumière, est ce que le vieux monde ne roule pas dans un cercle de ténèhres? Là vos idées seraient proscrites aussi bien que vos personnes. Les yeux se ferment , les âmes se font sourdes. Toute prédication échouerait. Que pouvez-vous apprendre à ces gens qui pensent tout savoir ? Evidente pour nous peut-être, la proclamation providentielle sera-t-elle écoutée parmi les malédictions des souffrans et les proclamations des bourreaux. Non î les démons du pouvoir se plaisent dans notre enfer civilisé. Eussiez-vous sur le front les deux rayons du prophète, le besoin d'une éloquence plus brutale que celle de la parole se fait ici comprendre. Ce qu'il y a d'ignorance dans l'athéisme n'est comparable qu'à ce qu'il y a de haine dans l'ignorance. Les gouvernemens ne veulent pas! et l'ange des épouvantemens, échappé des prédictions de l'Apocalypse, aura plus d'une fois encore à faire le tour de notre planète, le glaive et la trompette à la main, avant que l'autorité passe à vous et à vos théories Croyez- moi ! ne méprisez pas le dévouement. La main du chris-

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tianismc s'est prise elle-même à la corde du tocsin, et, sur les pas d'un homme qui soulevait la croix, dans les airs, l'Europe un jour se précipita vers le tombeau du Christ. Levez une bannière à votre tour. Notre sang est à vous! voilà mes veines. Horde sacrée, les républicains ont a balayer devant eux les royales putréfactions qui vous barrent le chemin du trône. Qui ne sait où les capitulations nous ont conduit! à des mécomptes. Je ne m'abonne pas à la politique du calme, je compte sur le dévouement des martyrs'... Vois-tu l'abbé! jamais, quelque verve de bonhomie que l'on y mette, on ne me persuadera que Ton puisse combler l'intervalle qui sépare les peuples et les rois, en allant dire avec effusion et de l'un à l'autre : — Embrassons-nous, et que cela finisse !

— Ce n'est pas non plus ma pensée, lieutenant. Mais pour une idée nouvelle, il faut, ce me semble, une marche nouvelle ; et ma politique serait d'abord de me séparer de la vieille politique. L'impatience va comme le vent, dites-moi ce qu'elle fonde ?... La manie de la France est de se proposer au premier évaporé

4tt MENSONGE

pour laboratoire d'un vaste essai ; je voudrais obtenir moins pour être sûr de mieux. Un levier vous manque, et votre sol est en ruine. Si j'admire votre dévouement, Léonard, je redoute vos préjugés de soldat. Je crains, surtout, je crains les vieux et obstinés souvenirs du patriarche qui, par sa fortune et son caractère, est en ces lieux le drapeau de ralliement de nos colons. L'enthousiasme et la vénération l'entourent ; son influence est aussi jeune que son âme, et cette colonie lui doit tout. J'oserai garder ma franchisa avec les gens quej'honore ! Comme les Bourbons dont on l'a dit avec trop de justice, M. Ducoudray n'a rien oublié, mais il n'a rien appris. Je lui sais le cœur d'un Lafayelte; il en a les élans sans portée!... M. Ducoudray, qui d'ailleurs n'en fait pas mystère, ne serait que trop enclin à jouer son bonheur et le nôtre sur la chance d'une retourne tricolore. — Ils ont la rage de ne vouloir propager le bien que par le mal. — Malheur . à qui le précipiterait dans cette voie! l'écrin de Val d'Armonne y passerait tout entier A votre tour ! croyez-moi. Les rois ne sont pas un obstacle; si leur autorité tombe au niveau

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d'une exploitation de bas étage, c'est que nul autour d'eux n'a le génie des améliorations que chacun désire. D'ailleurs, connaissez-vous un trône dont on soit sûr de jouir en viager?... Ne calomnions personne, pas même les rois; ils sont plus près du doute que de l'insouciance, et le doute est un grand pas vers la vérité. A nous de rompre l'équilibre. Permettez-moi de me jeter au-devant de vos colères. Pourquoi de nouveaux décombres sur un chemin déjà trop embarrassé. Fermons le livre de l'Apocalypse, lieutenant. Acceptons tous les élémens qui sont debout, au lieu de les ébranler par la hache et le marteau. Rome vous semble un cadavre ! mais ne prenez-vous pas l'engourdissement de la léthargie pour la mort? le vieux colosse est encore sur pied. Tenez! des essais que l'on ne proclamerait pas à la française, je veux dire au bruit du canon; vingt réussites, plus ou moins, sur le plan de la colonie de Val d'Armonne; et, par suite, un simple rescrit du Vatican pour imprimer un mouvement généreux au clergé; voilà tout ce que je demanderais, s'il m'était proposé de transfigurer le christianisme et le monde! —

MENRONfiE.

— Ainsi suit-il , M. l'abbé I

— Et pourquoi pas, M. Duterçy?

— Pa relieu! j'irai trouver l'abbé de Lamennais ! . . . Voyons ! qu'est-ce que vous diriez des républicains s'ils allaient vous donner un pape?

— Ce serait leur coup de génie, lieutenant.

— Vous voulez dire leur coup de grâce. — Beau-frère, puisque tu te fais évangéliste, commence par baptiser ton vin. — Passez la caraffe à Léonard.

— M. Delaberge, quelqu'un vous demande.

— Qui cela, Jean ?

— Fais entrer la personne , mon garçon ; que notre ami ne se dérange pas.

Un jeune homme porteur d'une de ces physionomies qui de prime-abord sentent leur fashionable d'estaminet et décèlent des prétentions superlatives à l'impudence, le chapeau sur la tête et la cravache à la main , pénétra dans la salle avec un salut des plus lestes.

Etienne fit un bond et courut à lui.

— Vous me cherchez de la part de mon frère !

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— Maxime est dans de beaux draps î dit le nouveau venu. Voyez plutôt.

Il tendit une lettre et se campa sur un fauteuil.

Après avoir vivement sollicité l'autorisation du cercle, Delaberge brisa le cachet. En lisant, un frisson lui passa des pieds à la tête, et ce frisson glaça chacun. Un temps après, il froissa le papier dans sa poitrine et se prit le front à deux mains.

Pauline et Thérèse étaient accourues près de lui.

— Je pars, mes amis! s'écria- 1 — il en sursaut.

— Impossible! répondit-on à-la-fois.

Les convives quittèrent la table en désordre et se précipitèrent. Delaberge pressa leurs mains qui le cherchaient comme pour le retenir.

— H le faut, contiuua-t-il; je n'ai pas une minute à perdre, et c'est la foudre qui tombe sur moi. Je dois brusquer jusqu'à mes adieux. Môme en spéculant sur le concours de toutes les chances favorables, c'est à peine si je puis me flatter d'arriver à temps.

us MENSONGE.

La sollicitude générale l'enveloppait, il étouffa les curiosités par un geste convulsif. On souffrait en comprenant son silence. On devinait mieux qu'un malheur, il y avait de l'humiliation sur son visage; et, quoique sans dire un mot, l'émissaire de Maxime expliquait tout. La présence de cet homme parlait. Des dehors communs peuvent trahir une âme ; là, il n'y en avait pas. Dans l'électricité des mains et des regards, Etienne puisait mille consolations muettes.

Raymond attira Delaberge contre sa poitrine.

— Vous le savez, disait Raymond, d'impérieuses nécessités m'appellent à Paris. Attendez jusqu'à demain. Nous partirons avec Imbert.

— Je vais en Espagne, répondit tristement Etienne.

— Mais vous nous reviendrez? lui dit impétueusement madame Dutercy.

— Oui , Pauline!

— Et vous nous écrirez ? lui dit la créole.

— Oui, Thérèse!

Puis, ayant mouillé les mains des deux amies

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contre sa figure, d'un élan brusque et sans rien ajouter de plus, Delaberge fît lever le siège à l'envoyé de son frère en se précipitant vers la porte.

On demeura foudroyé de leur départ.

Deux chevaux piaffèrent sous le balcon.

Etienne criait : — Adieu!

Tandis que les conjectures éclataient parmi les hommes, Pauline et Thérèse entrelacées et penchées sur la balustrade, non loin d'Agathe qui les observait, agitèrent quelque temps un mouchoir pour répondre aux signaux du jeune médecin qui se perdit en un clin-d'œil avec son compagnon dans les replis de la vallée.

S'arrachant alors au spectacle de ce paysage magique pour les yeux, mais vide pour leur àme, les deux amies se rencontrèrent dans une émotion mutuelle, et pleurèrent en srappuyant l'une à l'autre.

— Il était déjà pour nous un frère, dit la femme mariée.

— Ah! murmura la jeune fille, cette parenté des âmes ne doit-elle pas être devenue

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pour Etienne plus sainte que la parente du sang !

Agathe se demandait :

— Laquelle des deux est la plus à plaindre?

FIN nu PREMIER VOLUMI

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