‹ Mensonge (volume 2)Chapitre 9 sur 10 · IV. MKNSOMJi · texte numérisé non relu

IV. MKNSOMJi

homme! mais à la famille; tous deux, M. Rivallier et moi, nous avons vieilli dans la pratique; peut-être bien, contre la prétention d'un élève qui n'est pas encore agréé par la l'acuité de médecine , on nous accordera le mérite de l'âge et des lumières,

— Eh, messieurs! je ne juge les lumières de personne, surtout quand je ne les vois pas; et je ne conteste nullement votre âge. Je déclare seulement qu'il n'est permis à qui que ce soit de calculer les suites d'une autre secousse. Il s'agit de vie et de mort , et non pas démon diplôme. C'est à M. Dutercy de nous dire s'il juge convenable que son beaufrère reste plus long-temps sous le coup de pareilles émotions , dans un endroit où l'on manque de tout?

Le maire dit tout bas à Dutercy :

— Comment ? c'est là votre beau-frère! ... Il a donc le diable au corps de rentrer en France.

Dutercy presse vivement la main du maire et fait un signe pour laisser carte blanche à Delaberge. A l'instant même chacun s'empresse pour être en aide au malade. Dutercy tire le maire à quelques pas.

— Diable ! diable! disait celui-ci, l'affaire prend une triste tournure! Vous ne pouvez pas être sans savoir, M. Dutercy...

— Un mot, maître Perrin , rien qu'un seul !... Vous êtes un excellent homme et que j'estime!

— Je comprends bien, M. Dutercy! mais me voilà dans le guêpier. On est obligé de faire son devoir lorsque tout le monde vous regarde.

— Si vous faites votre devoir, vous ferez une sottise, M. Perrin !

— Je comprends bien ; mais il faut de la résignation. Vous aurez la complaisance d'héberger un gendarme jusqu'au rétablissement de votre frère.

— Il me semble M. Perrin, que ma parole vaut bien un gendarme.

— Vous tenez plus à votre beau-frère qu'à votre parole ; vous me ferez destituer!

— Qu'est-ce que vos fonctions vous rapportent?

— Mais... d'abord l'honneur d'être à la tête de mes compatriotes.

• — Si je m'adresse au maire, M. Perrin,

croyez que je n'oublie pas l'aubergiste. J'attends une lettre de mou ami Montel , et très prochainement son retour. Vous savez ce que je veux dire ?

— Montel!... N'est-ce pas ce monsieur si grand dans ses manières, qui traîne tout un monde après lui, qui déjeune assez fréquemment chez moi ?

— C'est lui-même. J'aurai peut-être à vous montrer sa lettre, mais il faudra me promettre d'être discret!.. Allez, Perrin ! vous n'aurez pas à vous repentir de vos ménagemens.

Montel revient j l'autorité n'inquiétera personne, et j'ai de la rancune lorsqu'on me fait la guerre.

— Je comprends bien, je comprends très bien, répond le maire en s'inclinant. Laissez moi faire!... Si l'on jase, il ne m'en coûtera qu'un petit mensonge; et, sous main, vous serez prévenu. Par le fait, j'agis là dans l'intérêt de mes administrés; puisque vous en êtes!... Il n'y a que le gouvernement qui peut se permettre d'y trouver à redire.

Pendant le pourparler, Raymond et Delaberge ont enlevé délicatement Léonard du lit

de gazon sur lequel il était étendu. Jean suit de près et surveille tous leurs mouvemens avec anxiété. Une villageoise s'attache à ses pas et lui raconte à l'oreille l'incident dont il n'a pas été le témoin ; le regard de Jean semble perdre quelque chose de son expression dure. Appuyée sur l'épaule de sa jeune amie, madame Dutercy ne cesse d'interroger les traits de Delaberge. Là , comme dans un miroir, viennent se refléchir en effet les souffrances du blessé ; elles se traduisent en mille nuances qui la rassurent ou qui l'effrayent. Cet homme, que tout à l'heure encore elle se faisait une joie maligne de railler avec une verve si cruelle, est devenu tout à coup son bon génie et sa providence. Sans doufe, il a redoublé de pâleur ; mais celte pâleur ne s'est augmentée que de l'émotion qui fait battre le cœur de Pauline, et le désespoir ne se méprend jamais sur la sincérité des sympathies. Elle comprend que ce n'est pas sans effort qu'il se tient sur la limite d'un sangfroid que presque personne ne conserve, et qui ne peut être chez le reste que la preuve de l'insensibilité la plus profonde. Au fond

i MENSQNGE.

de l'àme de Pauline, Delaberge reçoit le premier prix de ce zèle vigilant, de ces soins qui suppléent et songent à tout. Le remords ajoute à la reconnaissance. A chaque nouvelle preuve d'intérêt que le jeune homme prodigue à son frère , elle presse d'une main humide les mains de son amie. Tout, dans ce moment, justifie l'enthousiasme de la créole en faveur de M. Delaberge. 11 a fallu se rencontrer dans la douleur pour se mettre à l'unisson. Enfin le ble:-sé repose sur le matelas. Delaberge ne fait qu'un signe pour en appeler aux bonnes volontés; tout le monde s'offre à la fois. Ravmond et Jean, plus prompts que tous les autres , se sont emparés de l'un des supports de cette espèce de litière. Ils doivent marcher de front, ils soutiendront la tête de Léonard. Le triste vainqueur adresse un regard de découragement au valet du vaincu. Leurs paupières se mouillent; l'antipathie de Jean vient de tomber avec une larme. Les docteurs eux-mêmes cèdent à l'attendrissement universel ; et prennent place au premier rang de la litière. Un seul élan règne et le cortège se met en marche.

On gagne l'issue du labyrinthe ; on descend en silence à l'ombre des châtaigniers , par un chemin frayé dans l'herbe. Au milieu de ce pêle-mêle de gens qui ne se connaissaient pas tout à l'heure , le seul empressement de se rendre utile, a, comme par contagion , établi l'ordre et l'unité. Nul ne reste en repos dans cette foule; les uns s'empressent de rejeter les pierres qui çà et là pourraient gêner le chemin; les autres, courent au-devant des chevaux et les effarouchent de peur qu'ils ne viennent embarrasser le passage ; quelques jeunes gens inquiets et alertes prennent l'avance pour aller avertir chez Duteroy. Le maire et le brigadier, dont la dignité s'est évanouie, se sont chargés des habits de Léonard et du jeune médecin. Il semble que l'Ordre se soit établie comme si la Justice elle-même était venue du Ciel pour régler les rangs. Delaberge dirige tout ; il modère ou maintient à son gré le pas des gens qui se sont chargés de la litière. Suspendues à ses mouvemens les plus insensibles, les deux amies écoutent sa pensée, la surprennent à ses lèvres, l'exécutent sans attendre qu'il en prononce le premier

h,o MENSONGE.

mot. Dans la foule, pn se dit que ce jeune homme est le frère de Léonard. Au moment où le cortège coupe la ligne d'ombre qui s'étend comme un rideau de la cime des châtaigniers jusque dans la prairie, Delaber<j;e a fait un geste ; on s'arrête. II a pris place devant la figure de Léonard, frappée tout à coup par les rayons du soleil. Sans pouvoir trouver le terme dont l'idée le tourmente, Delaberge impatient indique par le mouvement de sa main qu'il lui faut un mouchoir, un objet quelconque, le premier venu, pour que les yeux du malade ne soient pas contrariés ou blessés de cet éclat. Précipitamment, Pauline s'est parcourue des pieds à la tête, en sollicitant du regard les villageoises qui font le même geste et qui paraissent également déconcertées. Plus rapide , la créole, a détaché son châle entre les mains d'Etienne. Elle est restée les bras découverts et la gorge nue, sansy songer. Déjà le châle protège la tête et les yeux de Léonard ; la litière a repris sa marche. Pauline s'aperçoit enfin de la nudité de Thérèse à la direction des regards qui se portent vers son amie. Pauline a tressailli;

car ce mouvement spontané de la créole a pour elle toute la portée d'un reproche ; et ce reproche tire sa force de la certitude que l'humiliation d'une sœur n'est entrée pour rien dans le sacrifice de la chaste et vertueuse enfant. La sœur de Léonard se voit vaincue dans l'affection qu'elle porte à Léonard. Avec un sanglot sourd et coupé de larmes , dans une effusion de reconnaissance et d'abandon» Pauline, mondaine encore, en se livrant à l'instinct de sa vivacité, presse Thérèse contre son cœur et l'enveloppe affectueusement de son propre châle.

— Ah, Thérèse ! lui dit-elle, tu peux donner des leçons à tout le monde ! . . . Mais à qui profiteront-elles si l'on n'a pas ton âme?...

Et Thérèse, qui vient de comprendre sa nudité, grâce au geste de pudeur qui la protège contre tous les regards, s'est empressée de voiler sa rougeur et son embarras dans le cou de sa bonne amie.

i. ii.

MI-'NSONUK.

Consultât! nu.

La philosophie du xvni' siècle s'est cxlé- ,ni. - contre le christianisme; mais elle a respecté l«' despotisme des médecins; c'est mu la lâcheté d'esprit , dans nos mœurs , a ;>ris la place de la superstition.

VtCTOa LAIIOUIt.

La scène se passe dans la maison de Dutercy. La nuit s'abaisse. L'ami de Raymond est seul dans l'antichambre. Il carillonne avec ses doigts sur la rampe du balcon et paraît d'une humeur exécrable. De temps en temps, il lui échappe un mouvement convulsif des épaules. Dans le salon, on entend de grands éclats de voix. Thérèse et Dutercy paraissent à l'extrémité d'un couloir. Thérèse pousse le mari de Pauline , qui paraît ne se décider qu'avec une espèce de crainte, comme un homme qui se sent dans une position fausse. Enfin , d'un air de contrainte, il vient s'appuyer au balcon , tousse légèrement et se risque.

— Laissons les détours , M. Delaberge. Je demande à vous parler de bonne foi. Ces deux messieurs sont encore d'un avis contraire au vôtre; mais ils sont également opposés entre eux; et je suis loin d'être compétent. Je connais M. Rivallier pour un excellent joueur de billard, médecin du canton d'ailleurs, et qui ne manque pas d'une certaine vogue par ici. Quant à son confrère, il m'est tout-à-fait inconnu. Us se faisaient des complimens tout-àl'heure; maintenant ils s'injurient. Pour tout au monde , soyez-en sûr , je ne voudrais me brouiller avec vous. Conseillez-moi !

— M. Dulercy, répond le jeune médecin avec une contrainte pétulante , dans les affaires que je prends à cœur, je ne reçois de conseil que de moi-même. Mais s'il vous faut mon avis, car c'est cela que vous me demandez maintenant , je vous déclarerai tout net que votre M. Rivallier, la meilleure sage-femme peut-être de ces environs , en tant qu'il y ait debonnes sages-femmes, me semble déraisonner complètement sur le chapitre de cette blessure. Il s'amuse à chercher des analogies là où il n'y en a pas une ombre, et son éternel

in. MENSONGE.

jargon d'accoucheur me donne à penser qu'il a le cerveau des plus étroits, pour ne pas dire mieux. Encore une fois, il ne s'agit ici ni de l'utérus par comparaison à la blessure , ni de la position d'un enfant par comparaison à la balle. Ces rapprochemens ne sont pas même des jeux d'esprit. Cet homme est possédé de son idée fixe. Il s'agit, et la différence est du tout au tout, d'une blessure à la partie droite, latérale et postérieure , de la poitrine , au niveau delà sixième côte. La proposition que nous fait M. Rivallier de sonder les poumons pour en extirper la balle (et que n'ajoute-t-il au moyen d'un forceps?) prouve l'ingénuité de ses préoccupations ; mais ces sortes d'innocens sont des bourreaux. Le tissu des poumons n'offre pas assez de résistance pour la nature de ce projectile. Si, dans le passage, la balle avait déchiré le tissu d'une artère intercostale, et qu'un léger caillot de sang se fut formé, l'introduction d'une sonde, en détruisant ce caillot , ne pourrait que déterminer l'hémorrhagie, et, par suite, un épanchement dans la poitrine. Je ne connais qu'un âne pour être capable d'une telle hardiesse. Qu'un

Dupuytren nous jette sa responsabilité par la figure, à la bonne heure! mais lai?... Avec beaucoup moins d'aplomb , le confrère de M. Rivallier vous inspire aussi beaucoup moins de confiance. Pour d'autres motifs , je partage vos scrupules à son égard. Je conçois que l'on tergiverse \ et cependant, à la suite d'un examen dont la longueur nous a tenus sur des charbons ardens, ce dernier croit avoir senti la balle dans l'autre côté de la poitrine , au point qui correspond exactement avec la plaie. J'ai des doigts, j'ai des yeux ; je n'ai pu rien constater de pareil. Sans avoir, comme il ne cesse de le dire à tout propos , roulé vingt ans dans le bagage des armées, je sais , par expérience et comme lui , que les blessures d'armes à feu présentent par fois d'étranges fantaisies ; mais enfin les plèvres , les poumons et le coeur auraient été traversés d'outre en outre; et, dans cette hypothèse , nous n'aurions rien à débattre; le lieutenant serait mort. Je persévère dans ce que j'ai dit. Non , non ; cent fois non ! la plaie n'est pas pénétrante. S'en est-il échappé la moindre bulle d'air?.... Le sang est-il sorti plus abon-

it,(j M NSONG]

dammcnt à chaque expiration:'... Nous étions tous là pour le dire. L'empressement de conclure doit-il nous jeter dans le roman ?. . . Quel que soit le mystère de cette blessure, je m'opposerai de tous mes moyens à ce qu'on la sonde, comme le veut M. Rivallier, ou à ce que l'on établisse une seconde communication avec l'intérieur de la poitrine , comme le propose son confrère. La suffocation s'ensuivrait aussitôt. Ces opérateurs intrépides , parce qu'ils ont haché de droite à gauche aux ambulances et dans les régimens, croient avoir observé ! L'ennemi, soyez-en sûr, leur doit plus de gratifications que Tétat. Tenez, M. Dutercy , j'enrage de me sentir les mains liées par le manque d'un misérable diplôme, et d'être obligé de plaider la cause de mes convictions devant vous ; parce que, dans le fond, tout ce style pourrait bien n'être que de l'hébreu pour votre inexpérience. L'art de grouper les mots ne vaut pas mieux que celui de grouper les chiffres. Ces messieurs ont leur diplôme; et, certainement,, ils apporteront de l'animosité dans le traitement de votre beau-frère. Ils nous le tueront pour nïapprendre que je leur

dois le respect. N'ont-ils pas pris le contrepied de ce que je disais, parce que je le disais? Pour une vaine formalité , n'ont-ils pas nié mon caractère? C'est misérable! mais je renonce à leur tenir tète, d'autant que cela n'avance à rien. Décidez ce que vous voudrez! Ma conviction est que je dois rester pour prévenir une faute, et je reste. Pour que je sorte, il faudra que l'on me chasse. Voulez - vous un argument en faveur de ma persévérance ? Lors même , M. Dutercy , que dans aucun autre temps je n'aurais eu des rapports avec vous , et que je ne me sentirais pas ému du plus vif intérêt pour la situation vraiment difficile de votre beau-frère , dites-vous bien que mon malheureux ami souffre cruellement de sa victoire, et que j'insiste dans son avantage autant que dans celui du blessé. Vos médecins ne vous préparent que d'incurables regrets .

Dutercy prit la main de Delaberge.

— Que voulez-vous que je vous dise ?. . . Votre vivacité redouble mes inquiétudes, M. Delaberge; et maintenant, je vous donne raison , sans savoir pourquoi. C'est une triste chose,

convenez-en, d'en être réduit à se décider a tout hasard , et comme on mettrait à la loterie, lorsqu'il s'agit du choix de gens qui disposeront de notre vie, et de la vie des nôtres; tandis que l'on se fatigue en démarches pour savoir au plus juste le fort et le faihle sur les moindres marchands qui nous adressent des commandes; mais l'arbitrage des familles ne peut être en cela qu'une affaire de sympathie. J'attends, mon cher monsieur, nous attendons tous de vous une complaisance nouvelle. Que ne voyez-vous la douleur de ma Pauline? Elle vous ferait mal; Pauline ne supporterait pas une nuit de pareilles transes. Rentrez au salon. Conférez encore avec ces messieurs. Que l'on pare aux premiers momens, puisque ce sont les plus pressés. Je vous propose une chose ! Nous partirons après cela dans mon cabriolet. Nous irons tous les deux à Lyon où vous êtes rappelé par vos affaires , et j'accepterai de votre main l'homme que vous me désignerez !...

Delaberge réfléchit un instant et se dirigea vers le salon.

— Messieurs, dit-il aux médecins , je reviens

à vous sans trop d'espoir, et pour chercher ensemble une solution qui nous rapproche. Au provisoire, vous m'avez toléré pour les détails préliminaires du pansement ; eh bien, comme tout à l'heure je suis à vos ordres en qualité d'aide ou d'élève. En tout ceci, je mets l'orgueil sous les pieds; nos différens se concilieraient peut être dans un nouvel examen de la blessure et de l'état du blessé. La famille le demande pour être tranquille. Procédez-y pour votre conscience. J'en profiterai peut-être pour obtenir mon diplôme.

— Au fond, rien n'est plus inutile ! répondit M. Rivallier, et ces examens coup sur coup ne sont propres qu'à tourmenter le malade. L'opération ne présenterait pas plus d'inconvéniens et nous serions arrivés au but. Mais, puisque vous posez la proposition en ces termes, j'y accède, ne fût-ce que pour changer en mortification votre feinte humilité.

— Ne nous emportons pas ! repartit le confrère. Vous êtes aussi par trop vif, M. Rivallier. Nous devons à ce jeune homme l'exemple de la modération dans les paroles et delà justesse dans les idées. Redresser l'erreur n'est pas un

iti. .mi;nm>n(,i

succès de moindre importance que celui de fermer une blessure. Cette nouvelle visiteayant ce double but , j'y consentirai de tout mon cœur.

— En ce cas, nous voilà d'accord, ajouta Delaberge ; il faut , dans l'intérêt général , faire des vceux pour que ce rapprochement persiste, et que par suite, au moins, nousnous trouvions deux du même avis.

Sur un coup de sonnette, la femme de chambre de Pauline arriva et prit les flambeaux pour précéder les médecins.

Dans le chemin, M. Rivallierdisait à Dutercy ;

— Si ce jeune monsieur dont la persistance à nous tenir tête est étrange, paraît triompher de la dissidence qui règne entre mon collègue et moi, c'est faute d'y réfléchir , comme cela peut du reste arriver à son âge. Au moins lorsque nous différons, nous avons des raisons et nous pouvons les dire. L'élève ne formule rien , et nous formulons nos avis. Du premier coup, les seules hypothèses admissibles ont été posées ; quelle que soit la solution , elle est entre mon collègue et moi.

— Je conçois ! murmura Delaberge; le mys

tère n'est qu'entre vous et voire ami , à moins qu'il ne soit ailleurs.

Etienne essaya de surprendre l'effet de cette objection sur le visage de ces messieurs ; leurs yeux étaient tournés vers l'entrebâillement de la salle à manger où Jean dressait un couvert. Sans songer à répondre, les deux collègues échangèrent un regard. Etienne en conclut que la gourmandise pourrait bien être plus forte chez eux que la sottise.

Léonard avait été porté dans la chambre à coucher de Pauline. Malgré le désordre inséparable d'un pareil événement, une atmosphère de coquetterie régnait dans cet appartement de femme. Çà et là, des fioles, des cuvettes où l'eau fumait, et, sur des chaises de jonc, quelques linges épars. L'air tiède et pur de la campagne rayonnait par l'entrebâillement jaloux d'une croisée. A la faveur du jour agonisant qui pâlissait au-delà des rideaux , on pouvait discerner, sur une petite terrasse propice aux causeries du soir, des vases chargés de fleurs dont le parfum se jouait dans l'appartement. Plusieurs divans avaient été rapprochés du lit, près de Léonard; il avait la

ili MENSONGE.

main hors du lit, et Raymond, qui tenait une montre , lui consultait le pouls. Raymond fit un mouvement de tète assez triste du côté des médecins , geste que ces messieurs s'empressèrent de transmettre à Delaberge dont le visage devint soucieux. Pensive et s'appuyant sur Thérèse, Pauline agitait sans bruit une cuiller de vermeil dans une tasse de porcelaine; ses mains tremblaient. Son regard pénible et doux ne perdait pas de vue les mouvemens de Léonard.

Au moment où la femme de chambre remettait les flambeaux entre les mains de son maître et de Raymond, la négresse Marthe apparut au seuil de la porte, et fit un signe.

— Ma tante nous demande, dit Thérèse à son oncle. J'y cours; je lui dirai que tu viens de sortir pour un léger service que te demandait notre ami.

Et saluant Delaberge avec un sourire affectueux :

— Ma tante n'aura pas de peine à me croire. Nous vous devons tant!

Puis elle disparut.

Le docteur Rivallicr considérait Delabej -gc

CONSULTAÎION ir

avec un air moqueur dont celui-ci réprima l'insolence d'un seul regard.

Il fallut procéder au déplacement de l'appareil.

Qui de nous , pour se mêler à l'intérêt de ce drame vulgaire, ne se reporte avec la pensée vers quelques vives et sincères affections de famille, devenues plus ardentes encore par les souffrances de la personne chérie!... On éprouve la torture de ses douleurs: on ne respire que lorsqu'elle respire. Si, dans cet asile pieux où l'amitié fait bonne sentinelle , des étrangers frappent à la porte, c'est au nom de la science, messagère divine, accueillie par l'espoir et qui marche avec le salut. Quel esprit resterait tiède ou froid quand il jaillit tant d'émotions de tous ces visages ?. . . Ici l'âme s'épure, et l'on devient de la famille en vivant à son contact. Le mercenaire oublie son infériorité; ce qu'il a de subalterne en lui disparaît. On fdirait que le rêve de Fégalité se réalise. Ces femmes du monde, si vaines de leurs diamans, et que la légèreté d'un mot alarme, qui règlent l'usage et les manières , qui rougissent dès que l'on déroge , même involon-

i -, MENSONGE*

laircment, au maintien des lois qu'elles ont voulues, entendent ce qu'elles n'oseraient penser, voient ce qu'elles ne regarderaient pas, disputent passionnément à leurs domestiques mille soins dont leur susceptibilité s'effaroucherait en d'autres temps ; et leur chasteté brille et triomphe plus que jamais dans cette occasion où le doigt ne se posera pas sur les lèvres , où rien ne se voile. Le sentiment de l'humanité domine tout.

Toutes les pièces de l'appareil étaient imbibées d'une sérosité roussàtre; mais le sang ne coulait pas. On releva tour à tour les compresses , les tampons de charpie , le linge fenêtre, tout imbibé de cérat, d'huile et de cire, qui fermait la plaie. Léonard éprouva quelques efforts pour une toux qui lui fit cracher du sang. Il se plaignait d'un sentiment de fièvre, et, par dessus tout, de la difficulté que sa respiration éprouvait. Les médecins, dans le plus grand silence, après avoir adressé nombre de questions au malade, chacun d'eux plus ou moins dans l'intérêt de ses propres conjectures, palpèrent les flancs et la poitrine, et provoquèrent des douleurs pour connaître

CONSULTATION. tÏ5

jusqu'à quel point la pression plus ou moins vive qu'ils exerçaient sur les diverses parties du corps pouvait agir sur la liberté de la respiration. Enfin, ils firent renouveler le pansement devant eux par Delaberge avec le même ordre et la même circonspection que précédemment. Léonard demandait à dormir ; il se sentait les paupières lourdes, mais une secrète agitation l'empêchait de se livrer au sommeil. Il se plaignait surtout de douleurs intolérables qui lui labouraient le dos et les flancs. La sensibilité même était si vive dans cette région, que M. Rivallier, dans l'intention de venir en aide à Delaberge, ayant passé la main sous le corps de Léonard pour effacer un pli de la serviette que l'on devait lier autour des reins, un cri violent échappa au malade. Ce cri mit tout le monde en alerte. Le vieux docteur assura cependant que s'il l'avait effleuré , c'était sans le savoir. L'accident n'eut pas de suite , le pansement s'acheva, et les médecins sortirent.

— Eh bien, monsieur, demanda M. Rivallier d'un ton de triomphe à Etienne.

— Je persiste, répondit Etienne.

— Et pourquoi?

— Parce que je* ne vois pas que la position du lieutenant s'aggrave de tous les retards que j'ai voulus. Les souffrances qu'il éprouve ne m'empêchent pas de voir le mieux de son état. Tenez, docteur, vous êtes le plus jeune de nous deux, malgré votre âge; c'est moi qui suis lent et patient, puisque je me réserve d'agir à coup sûr.

Rivallier ne répondit pas. Après avoir jeté les yeux sur son confrère :

— L'opération est indispensable, dit-il à Dutercy. Je demande expressément pour départager les seules opinions qu'il y ait à formuler sur M. Léonard, qu'il nous soit adjoint un confrère réel, un médecin sérieux, un homme autorisé et reçu ; ne fût-ce qu'un officier de santé. Si M. Delaberge en connaît un dans les environs, qu'il le désigne luimême. Dès que l'on nous fera prévenir de son arrivée , nous reviendrons.

Etienne laissa tomber un mot à l'oreille de Dutercy qui s'empressa de les retenir.

— On a préparé le diner pour vous, Messieurs. Veuillez rester, si rien ne vous appelle.

Soyez indulgens si je ne vous fais pas les honneurs 5 mais nous avons une excuse trop légitime pour vous suivre à table. Je vais me charger de votre commission. — J'attends que vous me désigniez quelqu'un , M. Delaberge.

Ce dernier griffonna rapidement un petit mot.

Dutercy le prit et descendit à la haie. Un instant après on entendit un cabriolet rouler sur leboulevart.

Tandis que les vieux docteurs expédiaient un fort bon repas, en assaisonnant l'éloge des mets de sorties vigoureuses contre la présomption de la jeunesse, Etienne alla dans le jardin consulter sa mémoire sur une série de faits dont les diagnostics pouvaient éclairer sa conscience. Une heure entière, il se promena sous les tilleuls, s'arrêtant avec anxiété, puis reprenant sa marche , mouillé de îa sueur où fermente toute laborieuse pensée ; quelquefois venant écouter sous la fenêtre le chant de la voix de Pauline et les timides questions qu'elle adressait à son frère. Plusieurs fois, Thérèse, 1. 12.

i ts MKNSONGE.

en postant pwès de lui dans le jardin , n'osa htirer de cette rêverie.

Jean fut moins discret.

A deux reprises, il vint chercher M. Etienne pour qu'il se mît à table. Etienne refusa, s'informant à chaque fois de la situation de Léonard. La troisième fois, Jean affirma que depuis le contact maladroit de M. Rivallier , les douleurs des reins s'augmentaient d'une manière inquiétante. Léonard ne pouvailplus se tenir dans la même position. II conjurait Etienne de venir sur le champ.

Etienne, sous la domination d'une certitude invincible saisit le bras de Jean.

— Mon ami ! voulez-vous accepter la corvée de veiller sur les imbéciles qui sont là haut? Mangent-ils bien?

— Et ils boivent mieux, M. Delaberge?... Ils ne sont que deux ensemble; mais ils font, en vérité , plus de bruit que moi tout seul quand je me trouve en goguette au cabaret.

— Je n'en suis pas fâché, Jean !... Qu'ils ne manquent de rien. Je tranche, à la vérité, du maître; mais, quand ils devraient vider la cave entière de M. Dutercv. l'essentiel est

qu'ils ne rallient pas leurs forces contre moi. Leur principal auxiliaire est loin encore, et les voilà tombés dans une embuscade jusqu'à la mâchoire. Dieu nous les livre!... A ton poste, mon ami. Cela pourra bien,si je ne me trompe, nous compter pour une campagne!

En deux élans, Etienne fut près de Léonard; il lui dit un mot que n'entendit personne. Sur un geste de Léonard, Pauline se tourna vers la fenêtre.

Il y eut un silence.

Un rugissement de douleur fit retourner Pauline.

— Victoire! dit Etienne. — Madame, et vous, Raymond, un coup de main , je vous prie. Fermez les fenêtres et poussez les verroux. — Bien ! — Quepersonne ne se jette à la traverse. Je tiens la balle sous le doigt; elle est là! dans la région dorsale, au niveau de l'articulation de la septième côte. Les tégumens sont soulevés par une tumeur. Je disais bien qu'il fallait une logique de bourreau pour aller la chercher dans les poumons , ou au-delà du coeur !... Que ne demandaient-ils l'autopsie? — Voyez- vous, lieutenant; tout

iso MENSONGE.

s'explique ! Sur le terrain , vous vous teniez très effacé; la balle de Raymond a frappé,, (lié sous les tégumens à travers le tissu cellulaire et ne s'est arrêtée qu'au niveau des apophyses épineuses. La balle est à nous, et vous êtes sauvé. — Oui Raymond, oui, mon bon ami Raymond, Léonard est sauvé! — Mais silence ! au nom du ciel, je vous en conjure! L'extraction reste encore à faire. L'extraction !... A la bonne heure , comme cela ! et non comme le voulaient ces assassins! Que les misérables déraisonneurs n'apprennent ceci que lorsque leur imbécillité ne trouvera plus a nous nuire. — Ce Rivallier !... Je parie qu'il mange au lieu de réfléchir à la douleur qu'il vous a faite et qui vient de me mettre sur la voie. Nous verrons ce qu'il dira quand je lui jetterai la balle dans son assiette! — Voyons, Léonard! vous sentez-vous de la résolution ?

— Eh, mon ami!... Tout juste ce qu'il en faut pour ne pas souffrir long-temps.

— Eh bien, allons au plus court ! . . . D'ailleurs nous n'avons pas de tire-balle sous la main, et peut-être serait-il trop douloureux de se

frayer un chemin a travers cette plaie dont le prolongement n'a pas moins de sept pouces. L'incision est un moyen prompt et héroïque. Va pour l'incision ! — Je vois le principal autour de nous : linge, éponge, eau tiède et charpie ! — Maintenant il nous faut un rasoir! Que sa lame soit carrée! Je ne ferai pas une incision assez nette avec une lame ronde. — Raymond, hâtez-vous !... Ployez un drap en plusieurs doubles pour former une alèze. Léonard doit se coucher sur le côté gauche, au bord du lit. — Vous! madame, le rasoir, je vous prie !,.. Mais,, pardon, si je vous donne des ordres.

— Vous pardonner ! dit gaîment Pauline ; vous ne connaissez guère les femmes! Attendez-vous à la revanche.

Pauline, s'emparant d'un flambeau , venait de pénétrer dans un petit cabinet dont la porte s'ouvrait sur le lambris.

Raymond préparait tout à la hâte.

— Qui.veutm'aider? cria Pauline j je ne suis pas assez grande et tout va glisser.

Delaberge y courut.

Il arriva pour saisir à bras-le-corps Pau-

\m MEKSONGE

line à demi grimpée sur tin tabouret, au moment où, dans la crainte de tomber ellemême, elle jugeait prudent de laisser échapper le flambeau.

Le flambeau frappa Delaberge à la tète.

— Oh , mon Dieu ! je l'ai blessé , dit-elle.

Et dans l'obscurité produite par les évolutions duflambeau qui s'éteignit contre le mur, les deux mains de Pauline se promenèrent doucement sur le front de Delaberge.

— Un malheur? demanda Léonard inquiet.

— Rien ! ce n'est rien ! se hâta de dire Etienne en pressant Pauline contre lui pour l'empêcher d'alarmer Léonard.

Tout bas , elle lui dit d'une voix émue :

— Me répondez-vous de mon frère ?

Delaberge prit les mains de Pauline et les

embrassa.

C'était répondre.

Tous deux rentrèrent.

Une joie mêlée de sollicitude , quelque chose de craintif et de confiant tout à la fois présidait aux apprêts de ce moment décisif où les quatre amis semblaient se demander et s'inspirer réciproquement du courage. Delaberge,

dès qu'il fallut agir, retrouva Cet œil froid qui seul guide une main sûre; privilège de l'étude ; car, dans un intérêt généreux, l'étude, en soumettant la sensibilité même ou calcul, plonge froidement le fer dans une chair vive et qui se révolte sans en éprouver de scrupules ou de remords. Du premier coup le rasoir pénétra jusqu'à la balle. Pauline frissonna ; Léonard attendait encore. L'incision cependant ne présentait pas dans ses profondeurs la même dimension qu'à la surface, et pour dégager la balle, peut-être aurait-il fallu se servir d'une lancette. Delaberge n'en avait pas sous la main ; il désigna du regard des ciseaux fins et déliés, de fabrique anglaise, à lames étroites. A peine les recevait-il de la main dePauline que sous le jeu de cette espèce de levier la balle extraite de la plaie roula soudain sur le tapis de la chambre. L'étouffement avait été général pendant cette opération dont le succès fut salué d'un cri de joie.

Pauline, en larmes, se précipita sur Delaberge et l'embrassa frénétiquement.

— Elle nous acquitte tous les deux ! dit Léonard en pressant la main de Raymond.

J8i MENSONGE.

— J'ai pu dans nia vie former le désir d'une pareille récompense; mais je n'en ai jamais eu l'espoir/murmura le jeune homme en retenant Pauline étreinte.

L'instinct de la moquerie se réveilla dans l'esprit de la jeune femme; comme à son insu, Pauline revenait à son élément naturel. A la poitrine d'Etienne , elle appuya ses douces mains; et, se renversant en arrière pour laisser étinceler ses yeux pétillans de malice :

— Vraiment ! dit-elle avec un ton de pitié lent et railleur.

Ce mot renfermait , il faut le croire, une allusion satirique à l'issue de leurs deux rencontres sur la pelouse de Valbonne et près de la terrasse du boulevart neuf.

Mais, sur l'expression du regard qui croisa le sien , Pauline repoussa plus sérieusement M. Delaberge.

Delaberge dut céder a celte résistance ; ses bras obéirent, il baissa les yeux.

La parole du jeune homme avait pu passer pour un compliment; mais son regard en avait trop dit.

Raymond resté muet jusqu'au dénouement

CONSULTATION. I8ô

de cette mêlée d'avis rivaux sur la blessure , se sentait enfin l'àme libre et soulagée. 11 avait donc la certitude de voir Léonard survivre à ce duel fatal dont ils ne comprenaient plus la raisonnirunnirautre,etqu'ilsjugeaient du haut d'une émotion que l'événement aurait pu changer en remords pour l'un des deux. Léonard , malgré sa faiblesse, empruntait une fougue d'enfant à la joie que ressentaient ses bons amis. Raymond, électrisé comme tous, n'était plus le même homme. Autant il avait apporté de raideur à s'abstenir de l'excuse demandée par Léonard, en se retranchant derrière un secret inviolable , autant il paraissait porté maintenant à tout dire , pour peu que Léonard y mît d'instance. Toutes ses allusions tendaient là; mais le lieutenant riait et disait : — Je me suis battu parce que vous ne vous excusiez pas ; maintenant il est trop tard ! Le point d'honneur est impitoyable. Si vous voulez vous excuser , je me fais tuer sans rémission.

— Quelle' misère que le duel ! disait Raymond, en pressant les mains réunies de Pauline et de Léonard. Par ceux qui sont hono-

IM MINSONGE.

râbles, jugez du reste !... Celui-ci est le second de ma vie. Le premier m'a fait un ennemi mortel ; et seize ans d'un exil qui dure encore, même au sein de la France , n'ont pas achevé l'expiation de celte triste victoire dont mon âme saignera toujours. Croyez-moi, Léonard, en descendant sur le terrain, si je n'avais eu que moi-même à défendre, j'aurais tiré dix fois mon arme en l'air.

— Bah ! répondait Léonard; il ne faut pas médire du duel. S'il tue de braves gens , il en rapproche. Jusqu'à ce que l'on ait abaissé ces mille barrières de sots préjugés et de petits intérêts qui casernent chez eux les peuples et les familles, la guerre et le duel offriront des chances de ralliement aux hommes d'émulation et de bravoure. La violence a ses bonnes fortunes dans un ordre de choses essentiellement pitoyable. N'allez - vous pas médire du duel quand il me donne une foule d'amis ?

— Votre sœur vous les aurait donnéssans cela par le bien qu'elle dit de vous.

— Je ne sais pas. Il est si banal de dire du bien de son frère !... — L'essenliel, Pauline, est de savoir si l'on en pense.

— Je pense , dit Pauline , que M. Delaberge a la main tremblante, et que, si mon brouillon de frère ne reste pas tranquille, on ne viendra jamais à bout d'arranger sa nouvelle blessure.

Après le désordre de ce mouvement de joie , Léonard, enveloppé dans son lit, calme et soulagé , bercé par sa sœur qui lui défendit d'ouvrir les yeux et qui se mit à lui chanter une longue complainte en patois , ne tarda pas à s'endormir. Sa respiration libre et mesurée confirma les pronostics d'Etienne. Pauline et lui se consultèrent quelquefois à cet égard , mais seulement des yeux; et quelque chose d'étrange se mêlait à ces relations furlives pendant lesquelles le teint pâle d'Etienne s'était plus d'une fois vivement empourpré. Pauline craignait de lui montrer trop ou trop peu de reconnaissance, et s'impatientait contre son propre embarras. C'est que, lorsqu'on est embarrassé, l'on réfléchit —

Pendant le premier quart d'heure qui suivit le sommeil de Léonard, pas un mot ne fut prononcé de part et d'autre. Mais ce quartd'heure ne fut pas vide pour cela. Rien n'est plein d'action comme le silence entre gens

bien éveillés et qui se surveillent , surtout lorsqu'un tiers se trouve là , qui n'est pas au fait de ee qui se passe, qui ne doit rien savoir, et dont on ruse le regard même. La malignité se déploie dans un geste et provoque le ressentiment; un équilibre de dignité s'établit , puis se rompt; et l'indulgence qui se hasarde avec mollesse se heurte avec étonnement contre la rancune. Quiconque se tait, se trahit. Peut-être serait-il vrai de dire, en modifiant un mot célèbre, que la parole a été donnée à l'homme pour se soustraire à sa pensée. Je laisse à tirer les conséquences de celte maxime à l'égard de la prolixité dont on accuse les femmes.

Jean tomba comme la foudre au milieu de ce silence.

— Eh bien? dit-il en ouvrant la porte.

Trois visages rayonnans se dressèrent , un doigt sur la bouche , une main étendue vers Léonard endormi.

Raymond fit voir à Jean la balle extraite de la blessure.

Jean vint a pas de loup, sourit en exami-

liant cette relique, fît un signe de croix, et dit à Delaberge :

— Maintenant, il y a deux hommes pour qui je me ferais pendre !... — Mais je crois devoir vous avertir que j'entends le cabriolet de M. Dutercy.

— Qu'est-ce que disent les docteurs?

— Des choses par dessus les moulins. Vous êtes leur bête noire. Le vin leur a délié la langue ; ils se proposent de vous servir un plat de leur métier; mais ils ne digéreront pas celui-ci.

Jean montrait la balle.

On se rendit à la salle à manger. Dutercv venait d'entrer avec un nouveau médecin. M. Rivallier et son collègue se levèrent en jetant leurs serviettes sur la table.

— Pardon , Monsieur, dit Etienne au nouveau venu. Je suis au désespoir de vous avoir dérangé pour assister à la confusion de vos confrères. Elle est dans ce brimborion que je les prie d'examiner. (Il remit la balle entre les mainsde M. Rivallier.) J'avouerai modestement mon crime! ajouta Delaberge. Contre l'avis de ces messieurs, en dépit de toutes les lois, simple

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élève, cl qui pis est .«.disgracié par la Faculté , je me suis permis de suivre mou inspiration et de rencontrer juste. Ces messieurs, j'y compte, ne s'en tiendront pas là ; ils m'aideront à donner toute la publicité désirable à ceci. Je mérite et /attends une punition exemplaire. Les tribunaux ont deux Iranchans , l'amende et la publicité : les tribunaux serviront leur rancune et la mienne. Le blessé n'a plus besoin d'eux. — Jean, conduisez monsieur vers le lit de votre maître.

M. Rivallier ne perdit rien de son à-plomb. Il laissa tomber la balle avec dédain entre les mains de Dutercy.

— Le hasard vous a servi , dit-il ensuite à Delaberge. N'importe • votre dernier conseil me semble bon. Que M. Léonard soit ou non hors d'embarras, ce qui ne nous regarde plus, l'autorité doit être instruite, et elle le sera. Nous déposerons une plainte au parquet de M. le procureur du roi, contre l'exercice illégal de la médecine. La loi veut des garanties et impose des conditions. Tout est compromis si l'on passe par-dessus le principe. Il faut sauver le principe.

Etienne riait.

— Je ne nie pas la loi, messieurs, puisque je l'encours a mes risques et périls. La loi n'ayant pas été faite à autre dessein, pour qu'elle serve de temps en temps à quelque chose il n'y a rien de nécessaire comme les coupables. Je puis y perdre une bagatelle ; mais j'entends que vous y perdiez tout.

— Nous verrons , monsieur ! et nous vous présentons nos respects.

— Je refuse cette charité, car je me sais incapable de vous la rendre.

— De mieux en mieux, monsieur! Ce soir même nous rédigerons la plainte.

' — C'est ce qui prouve, messieurs, que l'on fait tout ce que l'on veut des gens lorsque l'on sait s'y prendre.

Les docteurs furieux s'éloignèrent, et l'on en causa quelque temps avec le médecin amené par Dutercy , qui proposa de signer un procèsverbal en faveur d'Etienne. Il était huit heures du soir ; une affaire rappelait Etienne à Lyon pour le lendemain.

Dutercv se trouvait dans le même cas.

— Du reste, lui dit-il à voix basse, j'ai quelque petite confidence à vous faire.

Etienne se tourna vers Pauline et balbutia des adieux en lui prenant la main. Il serait assez difficile de dire si cette main monta ou se laissa porter vers la bouche d'Etienne. L'un et l'autre peuvent être vrais. Quoi qu'il en soit, Pauline eut un regard de reconnaissance, pour le sauveur de son frère. Qui oserait blâmer la reconnaissance ?...,.

On devait accompagner Raymond jusqu'à la tourelle. Un petit laquais futé conduisit le cabriolet sur le boulevard, tandis que l'on cheminait par une allée-

— J'ai des papiers à vous rendre, dit Etienne à l'oncle de Thérèse.

— Gardez-les ; je les trouve en bonne main. Mais parlons de vous, Etienne; votre position m'inquiète; j'ai hâte de savoir la conclusion de vos affaires. Si vous quittez Lyon, vous savez que notre pavillon vous attend. Comptez-vous revenir bientôt?

— Je le crois bien, s'écria Dutercy Ne nous doit-il pas le reste de la santé de Léonard •'...

Je le ramènerai mort ou vif pour qu'il s'acquitte envers nous.

Bientôt le cabriolet disparut dans l'avenue qui conduit à Montluel.

Lfti MF.NNi.M.I

Un Ctniliôc,

— Ah ! dis - donc !.. J< fait l'inqucroute aujourd'hui.

— Vraiment ?

— Ma parole d'honneur!...

lige fait depuis quelque temps un si grand commerce de morale, que. l'on ne trouve presque plus de uiorale dans le commerce.

LAVIRON.

On a dépassé Montluel.. Le médecin que Dutercy s'était chargé d'amener à Saint-Maurice, vient de descendre à sa porte. Le cabriolet repart de nouveau. Les roues sifflent doucement sur un sable fin. La route est déserte ; la nuit paisible et pure. On se dirige vers Lyon par Mi ri bel.

Dutercy attaque gaillardement l'entretien. Le ton pétillant de sa familiarité, ses aises qu'il prend avec bonhomie en conjurant Delaberge de prendre les siennes , tout annonce une portée dans cet épanchement ou son interlocuteur n'intervient qu'avec mesure et sur le qui vive. Le style de Dutercy présente d'ail-

leursune nuance d'embarras cavalier; on pourrait trouver dans sa franchise un mélange obscur de circonspection et de politique. Il semble jouer au fin à la manière d'un homme forcé d'être vrai.

— Pour vous parler nettement, mon cher Esculape, votre apparition, ce matin, m'a déconcerté comme je ne saurais le dire. Je vous ai pris pour un ambassadeur.

— Je m'en suis bien aperçu, M. Dutercy. Mais cela ne vous oblige pas à des confidences, et je ne vois pas trop ce que j'ai besoin d'apprendre pour être discret.

— Avouez que j'avais la figure d'un coupable pris la main dans le sac !... Aussi , voilà ce que c'est que de laisser en liquidation ses folies d'un autre temps. Nous en avons toujours l'ombre devant nous. Dites-moi ! vous avez dû penser pour le moins que je me trouvais avec deux femmes sur les bras ? ... C'est déjà bien assez d'une, je vous prie de le croire ! Je ne voudrais pas vous laisser de mon caractère une opinion défavorable. Il s'en faut de tout que je sois un libertin. — Vous avez revu la petite Maria?

— Non.

— Vraiment ?

— C'est la vérité même, M. Dutercy. Lôiï de ma troisième visite, je lui conseillai, comme vous savez, d'aller passer la belle saison à Saint-Rambert pour s'y remettre lout-à-fait de ses couches. L'événement qui en avait précipité le terme pouvait donner à craindre poulies suites, et je pensais que vous me rappelleriez s'il y avait urgence. Cette visite fut la dernière.

— Là! Comme on peut se livrer pourtant ! . . . En une seconde , j'ai cru voir toute la débâcle. Un mot de vous, un seul , et je perdais le fruit d'une politique de deux années. Oui ! de deux années entières ; car, depuis ce temps, tout est rompu avec Maria. Peut-être même , sans les préoccupations de Léonard , meserais-je mis à jour près de lui par mon effroi. Léonard est trop le frère de sa sœur pour être le confident de mes escapades; il est railleur et brouillon. Une indiscrétion a bientôt fait feu. Tout mystère, dans ses mains, c'est un pistolet dans la main d'un enfant. — Vous ne venez donc pas souvent dans le voisinage ?

— Si fait !... De quinze en quinze jours !

— Et je ne vous ai pas une seule fois rencontré ! C'est étrange. — A la vérité , jour ou nuit, lorsque je voyage seul, je dors dans mon cabriolet. Mon jockey mène admirablement.

- Pauline , en babillant le soir , m'avait bien parlé d'un grand jeune homme pâle, et qui, suivant elle, faisait la cour à la petite créole. Vous savez que les jeunes femmes ont l'esprit critique et rieur. Ce qui ne leur est pas démontré , elles l'imaginent à tout hasard. D'ailleurs vous êtes libre, et cela ne peut blesser personne. Votre portrait, à défaut de votre nom, est revenu cent fois dans nos causeries. Mais, ma foi! il y a tant de jeunes gens pâles dans le monde que je ne songeais certainement pas à vous. Le talent pittoresque de ma femme ne va pas jusqu'à dispenser de chercher un nom sous ses portraits. Le diable , convenezen, se mêlait des choses en vousfouFrant dans mon voisinage!...

— Mais, Monsieur Dutercy , ce n'est pas le diable; c'est vous!

— Par exemple !

— C'est vous ! . . . Dans une de nos entrevues ,

cliez cette pauvre petite que vous nommez Maria, entrevue très-pénible, et que

— J'y suis ! je m'en souviens!... Là scène de jalousie!... Ah, vous avez eu là l'échantillon de son caractère ! Quel démon c'était pour la jalousie que Maria ! Par le fait , ce n'était pas sans cause. Mais je vous interromps. Allez toujours !

— Vous savez qu'elle procéda fort expéditivement à la vérification de votre portefeuille ! Vous deviez aller porter aux journaux , de la part de l'oncle d'un de vos amis , l'annonce d'une maison de campagne, à louer ou à vendre. Maria vouluty voir une écriture de femme, et aussi , quelque rubrique pour désigner plus impunément un lieu de rendez-vous. Sa tête se montait encore. Ce fut moi qui la dissuadai pour en finir. Machinalement , j'avais retenu la désignation de l'emplacement. Le soir même M. Raymond qui cherchait une maison de campagne dans les alentours me parla de son incertitude. Vous voyez qu'il n'y a rien de surnaturel dans tout ceci.

— Non ! Et cela prouve que si serrées que soient les mailles du filet , on laissera toujours

du poisson dans les rivières. Alors tous saviez que je demeurais près de M. Raymond. — Oui ! mais je vous évitais. Dans les règles de notre profession le mystère est une de nos maximes. Naturellement aussi je suis discret.

— Cela tombe au mieux. Mais que pensiezvous done de Pauline?

— Dès le premier instant, j'ai pensé qu'elle était votre maîtresse, parce que je croyais , de Maria , qu'elle était votre femme. Mille détails m'ont depuis désabusé.

— Maria , ma femme !... Vous conviendrez qu'elle ne vaut pas ma Pauline.

— Ce n'est pas une raison !

— Sans doute ! — Voyez-vous, il y a eu de la faute de mon père dans mes fautes. Ma jeunesse a été mêlée de bien et de mal. J'avais reçu l'excellente éducation des collèges , et remporté deux grands prix de latin ; aussi , de bonne heure , j'aimais à griffoner, à tourner des vers et des satires dans le goût de Ju vénal. Mais mon père jetait tout cela dans le feu , et me rouait de coups; si je me révoltais, il me disait que je le ferais mourir de chagrin et que je ne mourrais que de la main du bour-

reau . De guerre lasse , je me suis engagé ; je suis devenu secrétaire du quartier-maître parce que j'avais une belle écriture. Ce temps là n'est pas sans honte pour moi !... Au lieu de consacrer tous mes loisirs à méditer le grand art de la guerre, je bravais l'autorité de mes supérieurs et je jouais du matin au soir au billard. Pour soutenir mon train de vie de beau joueur, de beau buveur et de bon camarade, ne me suisje pas avisé de souffler un beau matin la masse du régiment?... Je ne sais vraiment ce que j'avais dans la tête. Vous devinez les suites ? Mon père se vit forcé de se saigner l'ame et la bourse,et de me reprendre pour tenir ses livres; ce qui m'ennuyait à la mort. Il fallait bien pourtant embrasser une carrière. L'ennui mène à l'oisiveté qui mène à tout. Dans le nombre des ouvrières que notre fabrique employait, se trouvait Maria. Mon père était veuf et libertin ; la petite modeste et sans défense. Ma tête se monta; et, pour me faire une distraction, je contrariai les vues de mon père. Les contrariétés allèrent assez loin de part et d'autre. Les mots s'en mêlèrent. Il me mit un jour sur le pavé, fou d'amour, et sans un sou dans la

poche. J'avais déjà vingt neuf ans , mais la tête la plus exaltée, et de l'orgueil comme un démon. Je pris mon parti; je fis des dettes; et, dans les bals de nos environs, je courus après Maria. Un beau matin, elle et moi, riches de notre première joie, nous nous mîmes ensemble , travaillant peu , courant le plaisir, et par dessus tout rêvant d'avenir et de mariage; car il n'y a pas de sottise que l'on ne se permette avec ce roman en perspective. Mais la vertu, comme le disait l'oncle de Léonard, n'est pas un de ces solides gobelets d'argent dont on puisse redresser les bosses à coup de marteau; c'est un verre de cristal qui casse net. Une faut pas espérer d'en souder les fêlures avec le mariage; ce qui est fêlé, reste fêlé; et ma morale est qu'il ne faut pas épouser une femme qui nous cède.

— Pardon ! M. Dutercy. Mariage et morale à part, vous faites ici ce me semble une étrange abnégation de vous-même. Certes, vous n'avez pas d'orgueil !... Il était donc avilissant pour une femme de se donner à vous et de se fier à votre honneur?

— Ce n'est pas cela! mais ces mariages font

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jaser le monde. Vous allez me dire, je le prévois, que souvent \cs bavards ne sont que de iius politiques prompts à se scandaliser de toutes leurs forces pour qu'on ne les soupçonne pas de faire cent fois pis. Je vous Taccorde ; mais on tient à leur estime. Sous tous les points de vue, Maria n'était pas mon fait. Une famille... qui n'était pas unefamille !... Des manières... peuple! Excellente enfant, si vous voulez ; vive, intelligente, habile; une véritable tète de ménagère; mais rien que cela. Pas le moindre ton ; pas un seul de ces talens qui sont nécessaires pour tenir son rang dans le commerce. Le langage de Maria m'aurait fait souffrir; je n'aurais jamais pu la produire dans un cercle. Toutefois , alors, je ne voyais pas cela ! j'étais aveugle. Je crois qu'il y a des gens qui sont faits pour être jeunes toute leur vie. Ma parole d'honneur ! lorsque je lui jurais de l'épouser, c'était pour tenir ; mais le nombre des promesses de ce genre que l'on sème à droite et à gauche ôte bien quelque chose à leur caractère obligatoire.

— Beaumarchais l'a fait dire à Bartholo ! murmura Delaberge.

— Quand je reviens sur ce temps-là, mon cher docteur, je m'émerveille de moi-même. Il me semble que j'étais à cheval sur une flèche décochée dans les airs et que cela devait toujours aller ainsi. Ni loi , ni frein! rien que mes passions qui m'entraînaient. Je passais par-dessus la morale, les devoirs de famille et les dettes, sans le plus léger ménagement pour ces considérations sociales qui font l'homme honnête étrange. Maria me plaisait, Maria me rendait heureux; elle m'encourageait dans mes résolutions de ne pas redevenir à charge à ma famille. Je prenais tout droit le chemin du désordre, et j'allais déjà faire les sommalions respectueuses à mon père pour sauter par dessus son consentement, dût-il me deshériter, lorsque par bonheur je rencontrai. Léonard.

— Léonard!... Comment, ce fut lui qui vous en dissuada?

— Non vraiment, je ne lui en dis rien , et je jouai de bonheur par cette discrétion, comme vous allez voir. Au fond, la honte commençait à me pincer l'oreille. Maria était enceinte ! !. .. C'est une crise dans la vie des

femmes et dans l'inconduite des mauvais sujets. Maria devenait jalouse, volontaire, exigeante, très exigeante même! !.. Ceci m'arrivait après la révolution de Juillet. Léonard, grand républicain, m'entraîna dans les clubs, où je pris comme d'autres la parole, avec un certain succès. J'entrais là dans un monde tout nouveau pour moi; monde de convictions morales, d'idées fortes et philosopbiques. Les écailles me tombèrent des yeux, comme à SaintPaul... Je compris qu'il n'était permis à personne de vivre en dehors de la civilisation et des lumières, et que l'ère des gouvernemens représentatifs ouvrait une voie de progrès qui réclamait le tribut de tous les dévouemens.Pour celui qui regarde de haut, mille choses s'effacent, et les grands devoirs font tort aux petits dans une tête qui réfléchit bien. Je me fis des principes ; il devenait temps d'être un homme. Les dettes criardes m'assassinaient. Léonard me laissa puiser dans sa bourse; mais comme tout le monde en usait de même, la ressource était petite. Mon père, tombé malade, logeait pour le quart d'heure à St. -Maurice, chez l'oncle de Léonard; l'oncle avait la goutte.

UN CIVILISE. 20ÎV

Mon père et lui, vieux amis d'un demi-siècle, crachaient sur les tisons en se chamaillant; c'était leur manière d'être inséparables. J'appris que, circonvenu par des anciennes affections de coeur, mon père parlait de me frauder son héritage en revanche d'un mot qui m'était assez maladroitement échappé dans un besoin d'argent. Léonard ne s'effrayait pas; il m'offrit d'amener, par le moyen de sa soeur, une réconciliation qui me remettrait à flot. Il me vantait l'esprit de sa sœur, sa grâce, son empire sur les deux vieux amis. J'hésitais encore, je doutais de la réussite. Les pourparlers qui se multipliaient entre Léonard et moi, donnèrent des soupçons à Maria ; elle surprit une lettre. Vous ne vous figurez pas sa colère! Elle parla de se tuer; mais d'abord de me tuer! Elle me mit en vérité dans des transes inouies; à tel point ( je dois vous le dire ) que je me cachai. Riez! ce n'est pas une fable. Elle montait la garde à ma porte. J'ai vu le couteau ! La braver, c'était jouer gros jeu ! Se plaindre à l'autorité, vous pensez que je n'en pouvais rien ; on n'ose pas toujours avoir peur! . . . D'une femme qui vous tue, les autres femmes disent

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qu'elle a bien tait!.. Je décampai , je lus nie cacher à St. -Maurice, laissant ma jalouse en sentinelle. Sous le toit même de mon père, et sans qu'il en sut rien, je vis se dérouler, une par une, toutes les scènes de la rapatriation. Pauline y déployait uneame d'ange, une malignité de lutin ; le cœur s'anime à la bataille; et, ma foi, dans l'enthousiasme du grand coup que Léonard frappa en mejetant à la tête paternelle, je ne sais comment il se fit que le mot de mariage amena toute une révolution dans l'intérêt de mon avenir. Je ne demandais pas mieux, Pauline m'abandonnait de jolis doigts comme je n'en avais jamais vu; la convention posée, tout marcha d'un train d'enfer au dénoûment. L'affaire eût tenté le plus stoïque. Notez ceci : je rentrais dans mon patrimoine; mes dettes étaient payées; d'accord avec notre principal commis, je prenais la fabrique de mon père. Pauline, par dessus tout, m'apportait sa dot, des espérances, de très belles espérances! une figure charmante et des vertus. Dès ce moment plus d'ennuis, et de l'espace à n'en savoir que faire!... C'était si beau que j'en doutais encore; j'étouffais dans ma liberté.

Maria, cependant, me poursuivait de ses lettres à l'adresse d'un de mes amis qui me les expédiait sous enveloppe. Je ne sais où Maria prenait ses exclamations. Elle m'appelait monstre, tigre dénaturé; elle me disait que je ne verrais plus mon fils. Comment diantre savait-elle déjà que ce serait un fils?... Je jetai tout cela dans le feu. La nouvelle du mariage avait transpiré, presque dès la première parole. Je n'osais sortir, même pour l'indispensable. Voilà qu'un lendemain de fête, j'apprends par le journal qu'une femme enceinte s'est précipitée dans le Rhône ; que le jeune médecin qui l'a sauvée se flatte de la soustraire aux suites de cetacte de désespoir. L'âge, les traits, le rapport de cet événement avec les paroles d'exaspération que je recevais tous les jours, un rendez-vous assigné pour le jour même au pont de la Mulatière, il n'y avait pas un doute à former!... Je partis précipitamment.

— Voilà un bon mouvement, M. Dutercy.

— N'est-ce pas?... D'ailleurs, après cette tentative de suicide , il devenait urgent de lui fermer la bouche. Une femme capable de se tuer, est capable de tout ; elle n'a plus de frein ,

Le désespoir, c'est de la rancune; et dès que l'on réfléchit, on ne s'en prend plus à soi. Ruser devenait le plus sur. Je pris ma résolution à deux mains, je me sentis un aplomb inoui. Quand je réclamai Maria chez vous comme ma femme, dites-moi, mon cher Esculape, en avez-vous pu douter un seul instant?

— Je l'ai cru tout de suite!... Vous aviez l'air de si bonne foi !

— Pardieu! il faut bien prendre cet air-là pour mentir; autrement, à quoi bon mentir?... Notez que l'affaire de mon mariage avec la sœur de Léonard était le seul fil du riche collier de perles et de la bride que mon père promettait de me mettre sur le cou. Le fil cassé, bonsoir aux perles ! ... Je devais donc m'élancer au cœur du péril, mettre le talon sur la mèche de l'obus. Par ce semblant de légitimité dont je parais nos relations en votre présence, je donnais un gage à Maria, crédule comme tout son sexe en cas pareil. Vous l'aviez sauvée; je marchais droit à vous! Doutes, accusations et désespoir, je paralysais tout d'un seul mot. Vous y prêtiez, sans le savoir, quelque chose de religieux. C'était de l'authenticité à petit bruit,

un engagement pardevant quelqu'un, une façon de mariage officiel comme tant d'autres. Elle n'aurait pas dit: — «L'église ou le notaire...» elle'aurait dit : — « M. Delaberge y a passé ! »

— Pour elle et pour vous , M. Dutercy , il aurait mieux valu qu'elle fût morte !

— Vous allez trop loin , M. Delaberge ! et je puis dire que je n'y ai pas pensé. Sa résignation m'aurait mieux convenu. Dans le fond, que ne se raisonnait - elle? Un fils unique comme moi, avec une fortune comme la mienne, devait avoir des prétentions. Je conçois celles de Maria ; mais on vise toujours plus haut à mesure que l'on monte. Bref, vous voyez mon embarras!... Ici, une femme qui devient mère ; là-bas, des papiers que l'on rassemble pour mon mariage avec une autre ; un enfant à baptiser, l'emplette de la corbeille de noces ; mille délais vis-à-vis de tout le monde pour suffire à ces doubles démarches sans se brûler à la lumière de part et d'autre ; s'il fut au monde un homme embarrassé, c'était moi!... Maria, plus que jamais extrême, alternait de l'amour à la fureur, passait des trépignemensaux caresses, vingt fois par jour;

-lu AU NSOXii:

et je. procédais a mon marine comme on doit procéder au crime ; mais il me fut impossible d'esquiver la grande maladresse !....

— Et laquelle donc?

— Celle de reconnaître l'enfant ! ... Je bouillonnais sous la contrainte en gardant tous les égards nécessaires ; en jouant cette comédie, je me sentais sur les épines; mais lorsqu'au moyen de cajoleries sans nombre, de petits projets en l'air pour donner le change à l'imagination de Maria, de promenades à travers champs, où je prenais tous les troncs d'arbres pour Pauline et son frère; lorsqu'avec ces mille simagrées, j'eus enfin conduit ma barque à bon port parmi tous les écueils ; que je me vis hors de la municipalité, dont les portes s'ouvrirent plus de deux cents fois à ma grande terreur, et de l'église, où la main d'une mendiante me fit presque trouver mal de saisissement en me touchant à l'épaule; oh ! alors, n'ayant plus rien à ménager, je rompis brusquement toutes les relations. Il ne convenait pas à un homme marié de continuer des relations de ce genre. Il me semble que la décence l'exigeait?... N'est-il pas vrai, M. Delaberge.

— Et et l'enfant , M. Dutercy ?

— Ah! voilà la plaie! Il est reconnu,

cet enfant! et, par conséquent, il a des droits. Ces droits sont une arme entre les mains de la mère. Pour être fin jusqu'au bout, vous devinez qu'il a fallu laisser traîner au moins cette arme contre moi. Trop de prudence peut devenir une imprudence. Quoi qu'il en soit, la bombe descend , et je me dis à chaque instant qu'elle va venir éclater dans mon ménage. Déjà même, plusieurs fois, un avoué m'est venu trouver en secret , m'offrant, d'un ton patelin , d'étouffer une action judiciaire. J'ajourne; mais est-ce tout que d'ajourner ? Les menaces m'assiègent. Mes transes, en vous voyant, n'étaient donc pas sans cause. Surtout en me rappelant les éloges que Maria faisait à chaque instant, et de votre dévouement , et de votre courage, et de cent sortes de traits qu'elle tenait d'un pauvre diable d'ouvrier; celui-là même, je pense, qui manqua de se noyer pour elle dans le Rhône, et que vous en avez tiré comme elle. Sur l'honneur, M. Delaberge, si dans ce temps, et pour cette occasion-là, j'avais été d'un naturel jaloux, les louanges

*14 MKNSONUE

de Maria m'auraient échauffé le sang. Je ne raille pas! Vous êtes un Dieu dans son imagination. Elle se noierait une seconde fois pour vousobliger; et, parconséquent, j'aurais trouvé tout simple qu'elle vous députât auprès de moi . J'aurais deviné sans doute que ses résolutions étaient fortes, mais conciliatrices. Concevezvous ce déluge de paperasses judiciaires dans ma maison!... Si quelque chose de semblable en passe le seuil , je deviens fou. Pauline se dit sans doute que je ne portais pas, en me mariant , une couronne de rosière ; et je ne le lui devais pas. Bon pour elle!... N'importe! nos vieilles folies donnent une sorte d'émulation aux femmes ; et lorsque le démon du passé cherche à soulever le contrat pour se permettre des ricochets dans leur jardin, je ne répondrais pas des retenues de la plus sage. Cependant , je suis tout-à-fait changé. J'ai des mœurs! Dieu merci !... Mon bonheur me plaît, et je veux m'y tenir. Je suis las des orages de ma vie de garçon. Mes devoirs et le commerce m'absorbent entièrement. Mes concitoyens me proposent un grade; je puis, dès que je le voudrai , devenir député tout comme un antre.

Je puis dire même que je suis justement considéré, et que les débordemens de ma jeunesse ne m'ont laissé dans l'esprit aucune indulgence pour le vice. Eh bien ! malgré cela, ma femme irait chercher midi à quatorze heures et jetterait les hauts cris. Si vous saviez le temps que cela me mange, les conférences où je me fatigue à chercher des issues! Un de mes

amis m'a secondé jusqu'ici de ses conseils : les uns très équivoques, les autres assez suspects, dans sa bouche surtout! A l'en croire, il eut été prudent de voir à la dérobée Maria , pour acheter son silence avec un léger partage de petits soins. Conseil équivoque, n'est-ce pas? mais je me sentais l'épée dans les reins. Pas du tout! elle a rejeté cela de son haut !... Elle est inconcevable , cette Maria ! C'est donc qu'elle veut se venger! — L'autre moyen de Montel...

— Qu'est-ce que ce Montel ?

— C'est un de mes amis, qui ne manque pas vraiment de moyens, et qui

— Son autre moyen , M, Dutercy?

— Faute de mieux, je le tiens encore pour le meilleur ; mais il est d'un usage si délicat ! . . . C'est presque passer devant la gueule du ça-

-l. MENSONGE.

non. Montel me conseille de prendre mon petit Charles, et de le faire élever loin de la mère, à qui Ton servirait une petite rente ; bien entendu sur le pied de cette convention là. Ma femme, quoiqu'admirablement bien portante en apparence, n'est pas constituée pour avoir d'enfans, à ce que dit M. Rivallier. Les enfans sont pourtant un grand charme j surtout quand on n'en a qu'un ou deux. En ce cas là, d'ici à quelques années , Pauline étant doucement prévenue , pour qu'elle ne s'emporte pas tout d'un coup , mais petit à petit , nous adopterions l'enfant. J'acquitterais de la sorte une dette de conscience , et tout serait pour le mieux.

— Mais, M. Dutercy, si vous aviez un enfant malgré M. Rivallier.

— Je ne dirais rien.

— Bon ! — Et combien de temps attendrezvous pour juger de ses prophéties ?

— C'est là un faible embarras. J'aurais du temps devant moi ; c'est tout ce que je demande.

— Je le vois bien.

— Concevez une chose, M. Delàbergei Je

tous ai confié tout ceci parce que votre caractère me parait sûr, et qu'en raison du quiproquo de ce matin, je ne pouvais peut-être pas m'en dispenser. D'après le service que vous venez de nous rendre , on est exposé à se voir ; et , quand on ne sait pas qu'un secret est un secret , on s'en échappe. Je veux me montrer franc avec vous , parce que je le ferai sans risque. Montel, c'est différent!... Il abuserait de l'univers. Il ne m'a que fait trop parler; je voudrais sortir de là sans le lui devoir, et je ne me trouve pas à mon aise dans les milliers de bons conseils qu'il m'apporterait de cent lieues et de tout son cœur. Je cherche toujours s'il n'en profitera pas.

— Vraiment ?

— C'est un libertin ! — Que peut vouloir Maria par ses persécutions ?... Mon amitié? mais elle la repousse! Un avenir pour son enfant ? mais c'est ce que je lui propose ! Seulement, j'entends réserver toutes les garanties de sécurité pour l'avenir; c'est le moins. Ou ne voudrait-elle que s'amuser de moi comme on ferait d'un écureuil ? — A quelque prix que ce lïu, mon cher docteur, je voudrais en

Hfi MENSONGE.

finir. Ce serait une laveur du ciel qu'un homme qui consentirait à s'entremettre dans cette affaire, et dont le caractère serait entouré de mille convictions honorables. Je lui donnerais carte blanche !

Dutercy rendit cette dernière phrase plus significative par une forte poignée de main.

Delaberge fît un mouvement. Peut-être se trouvait-il blessé ?...

Cependant au bout de cinq minutes , il répondit avec une certaine altération dans la voix :

— Je verrai Maria , M. Dutercy.

Le reste de l'entretien , ne présenta rien d'intéressant jusqu'à Lyon. Onze heures et demie sonnait à l'horloge de la place Bellecour lorsqu'ils se quittèrent.

Une frisette»

Ces gens là font le lundi , quoi qu'on leur dise; mangent tout en plaisir et en goguettes, et se donnent leurs aises mieux que nous-mêmes ! Il faut de la morale et de l'ordre, que diable!

J'avais un découpeur très-habile et que je regrette bien. Celui-là, c'était un modèle. Il travaillait fêtes et dimanches: il économisait, et se privait de tout. A la bonne heure! Aussi a-t-il laissé plus de quatre cents francs pour se faire enterrer.

Le lendemain, vers deux heures de l'après midi, Delaberge gravissait par les ruelles étroites de la montée du petit Choulans, pour atteindre le plateau du faubourg St.-Irénée. Ce nom de St. Irénée en lui rappelant un martyr, l'amenait à promener ses yeux sur la cité Lyonnaise dont les contrastes d'architecture et de misère se succédaient avec la diversité des points de vue. Ce regard c'était celui de l'amitié compatissante , appelée loin du chevet d'un malade par un voyage aventureux.

Etienne se proposait de quitter sa ville natale.

Les impressions du jeune homme tenaient

aussi de la douleur qui le poignait eu songeant à ses études perdues. Perdues !... car il aurait fallu lâchement abdiquer des convictions sacrées, se prosterner devant les routines du jour, et devenir l'instrument de ces routines. Entre ses intérêts et ses convictions, Etienne n'avait pas balancé; mais il souffrait!....

Dans les époques de dispersion et d'isolement, les législateurs, ces charlatans d'un jour qui prétendent reformer les œuvres de l'Eternel, nesavent pas, etne s'inquiètent même pas de chercher le secret d'utiliser les énergies et les rivalités de notre nature comme un ressort d'intérêt général. Taxant de prodigalité ce luxe de turbulence et de vie, ils ne s'inquiètent que de couper les têtes à mesure qu'elles repoussent; ils ont fait graviter leur univers autour du bourreau. De là , tant d'activités méconnues qui se retirent douloureusement de la lice, ou qui persévèrent dans le combat, mais avec des armes dangereuses ; ne croyant au triomphe que lorsqu'elles écrasent et n'employant l'émulation que pour la haine. Une base commune leur manque, et le dogme de la violence se propage dans le morcelle-

nient. Régenter les nations avec des armées, les individus avec des supplices , de Moïse à Robespierre, tel a toujours été le cercle de la morale législative, son dernier recours, son procédé. On lapidait au pied du Sinaï, on guillotine à la Grève. Sous ce dogme de fer , la création se inutile à l'infini ; mais ses élémens ne changent pas ! et les rivalités et les énergies s'égarent toujours en malheurs, s'exténuent toujours en révolutions. Puisque le problême persiste, c'est qu'il attend une solution plus intelligente. Il faut que la science révèle cette solution, ou que notre planète meure.... Phénomène étrange! la dignité même des nations et de l'homme devient le principe de ces actes désespérés dont toutes les consciences et tous les intérêts gémissent; et les victimes imitent la faute dont elles ont souffert. Lisez l'histoire! elle n'offre qu'une lassante chronologie de schismes et de massacres. De siècle en siècle, les mêmes échos ont répété les mêmes cris. D'où vient cela?. ..De ce que l'humanité se fractionne de plus en plus, et tourne contre ses propres entrailles l'arme qu'elle pourrait aiguiser contre le mensonge.

!îO MENSONGE.

Auî>bi , lorsque froissé dans ses tendances , riiomme se révolte et eberelie à se poser violemment dans le bien être, s'il remporte une victoire, c'est encore à ses propres dépens; son cœur saigne au milieu de ses nouvelles espérances, et le pronostic de snn avenir est écrit dans les ruines qu'il vient de semer autour de lui. La violence ne conclut jamais.

Lyon renfermait bien des ruines, bien des souvenirs pour Etienne. Ii se complaisait à les mêler à l'histoire et aux ruines de cette cité ; car la vie des hommes reflète la vie des multitudes, et dans ses douleurs celles de l'humanité retentissaient. Etienne n'était pas de ceux qui se consolent en refléchissant au nombre des misérables; lui, qui, dans la loi de ses propres tendances , étudiait le problême d'un avenir de bonheur pour tous.

Mais où devait se trouver ce bonheur ?...

Ici le symbole ne s'en offrait nulle part. A la cime de Fourvières, le drapeau tricolore flottait, en déroulant une série de crises dont on nous avait dit tant de fois que la conquête de ce drapeau devait être le terme et l'indemnité !... Du haut de tous les clochers, la croix,

instrument dn supplice et d'avanie, parlait de l'assassinat du Christ à des multitudes qui n'avaient pas été rachetées du mal. Des factionnaires gardaient le néant devant des palais vides j et des cloaques regorgeaient d'hommes . Partout l'humanité souriant sur son lit de paille à des merveilles que le petit nombre des élus se partage ! et nul rapprochement dans ce pêle-mêle. Isolées et craintives , entassées et ennemies, deux cent mille âme se pressaient et s'étouffaient dans la poussière du morcellement; masse de cendres que le moindre vent pouvait soulever en tourbillons. Pour avenir, le pouvoir politique désignait ses canons et le cimetière; le christanisme désignait le cimetière et le ciel; s'entendant de la sorte à demi mot, s'il n'en convenaient pas toujours. Et, pour nous rappeler que toute peine mérite salaire , chacun d'eux tendait la main, l'un à l'octroi, l'autre sur le parvis.

Il faut être juste. On arrêtait les mendians dans la rue.

Près de l'angle d'une rue dont Etienne cherchait à connaître le nom } un homme

MENSON&E.

Irapu, d'un figure vermeille et réjouie, sortit d'un cabaret. Il s'assura de la ligne droite et fit quatre pas de travers en s'approchant d'Etienne; puis il s'arrêta dans un équilibre douteux, sa casquette de loutre à la main.

— Vous cherchez quelque chose, M. Etienne ! Piiis-je vous dire ça ?

— Te voilà par ici , Pierre Saulnier ?

— Prêt à vous servir. Un peu gai peut-être; mais toujours franc du collier ! un homme , sacrebleu ! — Vous laissez vous proposer un verre de vin ?

— Merci , Saulnier ! . . . Tu sais que cela n'est pas dans mes habitudes.

— Je sais. On ne vous accuse pas de fierté , vous ! Les bras nus ne vous font pas mal au cœur. Suffît ! Il est juste que les hommes de tête ménagent leur instrument. Moi, je n'ai pas de tête à ménager ; ut ! pour la morale. Le bon temps est si rare, voyez- vous , qu'on le prend où l'on peut , et n'en prend pas qui veut. — Un brin de complaisance , M. Etienne!... Que diable! pour moi, vous avez déjà risqué de boire toute l'eau du Rhône !

Pour moi, vous boirez bien un petit verre de vin ?

— Qu'est-ce que tu fais , pour le moment ?

— Prêt à vous servir; je suis mon bourgeois.. Et, savez-vous ? je suis d'une colère, mais là... ce qu'on appelle d'une colère de chien ; et contre qui ?. .. contre un chien. Suffit !... Je savais bien que l'on traitait quelquefois les journaliers comme des animaux; mais sans prévoir que l'on traiterait un jour les chiens comme des ouvriers. Pauvre bête !... Si je tenais celui-là par son collier, tout de même, je lui montrerais de quel bois je me chauffe!...

— ■ Je ne te comprends pas, Saulnier!... qu'est-ce que tu veux dire ?

— C'est clair, pourtant!... Je dis qu'un chien, un véritable chien , qui est chien , pardieu !... comme vous et moi nous sommes chrétiens , m'a remplacé depuis trois jours pour tourner la manivelle. On me donnait trente sous; on lui donne trente coups de fouet ! c'est économique. Le guignon me poursuit, ou je ne m'y connais pas. Voilà six fonctions dont je me mêle et dont je suis expulsé : la

9S4 UI.NSO.M.i

première, au profit d'un robinet; la seconde, à cause d'un piston ; ensuite , d'un clou; puis, d'une bouteille d'eau chaude. Ils ont des imaginations de progrès que le diable en prendrait les armes. Le jour de la paie, le bourgeois m'appelle et me dit comme ça : — Pierre ! nous avons un nouveau progrès ! — Ah ! que je dis. — Oui, Pierre! voilà ta paie et un pour boire. — Vive le progrès! que je dis. — Oui, mon garçon ; mais dès ce moment, je n'ai plus besoin de toi. Ménage ton argent, et porte-le à la caisse d'épargnes!... Ça me taquine, bien entendu ! et je veux savoir le parce que du pourquoi. J'étais curieux de son progrès !... Il y avait un chien à ma place. Un fort beau chien caniche, ma foi !... Merci! Il est gentil, leur progrès !... J'avais enviede faire une émeute. Si vous savez une place de chien vacante, je suis libre. Ah! ça, où se trouvé-telle donc leur caisse d'épargnes?... Puisqu'elle a des épargnes, elle ne fera pas mal de me les communiquer. Franc du collier , et pas le sou ! mais du crédit. — Si vous vouliez me faire l'honneur de prendre un verre devin...

— Dis-moi, Saulnier ! sincèrement, dans

le cas où je t'ouvrirais ma bourse, qu'est-ce que tu ferais ?

— Non , M . Etienne ! non !.. . Vous n'êtes pas riche, et vous avez besoin du vôtre. D'ailleurs, la tête est déménagée ; l'argent déménagerait par la tangente ! c'est clair ! et quand c'est clair, suffit !... Faut vous dire tout ! un chien

me remplace il n'y a pas d'affront ! Je vais

me faire le remplaçant d'un bourgeois; c'est équivoque. Les Français sont tous égaux devant Ja conscription, quand ils ont la taille.' J'entre dans la ligne ; et là — en ligne. Franc du collier ! gare les chiens !.. . On me propose cent écus. Le colonel m'estime, voyez-vous, parce qu'il m'a déjà relancé trois fois dans les bagarres. Je donnais de la besogne à ses criquets ; je leur donnerai maintenant l'exemple. Si je me rencontre moi-même dans une émeute, comme ça m'est arrivé quelquefois , tonnerre ! je m'en ferai voir de toutes les couleurs ; il n'y aura pas à dire mon bel ami ?.... Je me traîne au violon, ou je m'échine. Marche!... L'émeute est pour le soldat , le soldat est pour l'émeute. Je suis las de recevoir les coups ; je change d'opinion. — Vous savez i. 15.

->iti MENS0NG1

que mademoiselle Maria demeure maiiilenanl par iei ?

— Je cherchais sa nouvelle maison ; je n'y suis pas encore venu.

— Vous y êtes. Je ne quitte plus le cabaret d'en bas ; c'est mes galeries. Joli brin de fille ! qui devrait bien me prendre pour camarade de lit, tout de même. Je suis un homme, voyez vous ! franc du collier. Mais quand je me prépare à lui glisser la proposition en douceur , elle a des façons de vous regarder qui feraient passer un homme pour un conscrit. C'est ça, des y eux!., et une chair!.. Sa chair sent la violette. Vous savez le jour où je la tenais dans l'eau !... Hum !... Dieu est un fier canut , il travaille joliment dans le satin. — Montez, M. Etienne !... Montez jusqu'à ce que l'escalier s'arrête. — Je vous attends de pied ferme. Nous prendrons un petit verre de vin.

Etienne s'engagea dans un étroit escalier à rampe humide, et que des jours de souffrance éclairaient d'une lueur fausse; sur chaque palier, six ou huit portes pour autant de cellules se pressaient dans un maigre corridor; et , de tous les étages, par ces trente ou quarante

prisons où l'air manquait , des vagissemens de marmots, des tics-tacs de mécaniques, des chants mêlés d'invectives et de pleurs, faisaient tressaillir la frêle cloison des murs. L'ame et les sens étaient révoltés dans ce chaos d'existences cloîtrées et confuses qui se coudoyaient à travers les miasmes de l'eau-forte et du soufre; amalgame d'industries et de ménages que l'isolement ronge ; qui trouveraient à coup sûr l'économie et le bien-être dans le rapprochement ; mais qui se fuient, se jalousent, et, couples par couples, haleine contre haleine, maladies sur maladies, s'enferment sous les verroux, de peur d'assainir en commun cette cage de poutres lépreuses et de plâtras infects où l'on ne voudrait pas compromettre la santé d'une ménagerie. L'hôpital n'a contre lui, dans l'esprit des malheureux, que le préjugé du nom qu'il porte. La diète et le nom à part, en comparaison de ces affreuses demeures , les hôpitaux sont des résidences de rois.

Au cinquième et dernier étage , d'après le conseil de Pierre Saulnier, Delaberge tira le loquet de la dernière porte. 11 se trouva dans

une mansarde assez spacieuse, où vingt ouvrières autour d'un établi soutenu par des tréteaux, s'occupaient diversement d'une même^ besogne , en mariant leurs voix flûtées et perçantes. Elles fabriquaient des cbapeaux de paille. Sous leurs pieds s'entassaient du riz et du seigle , par bottes, ainsi que des monceaux de ce froment rouge,à paille courte etfibreuse, dont la Toscane et la Sicile nous expédient des cbargeme-ns considérables. Ces grâces étourdies, ces activités coquettes présentaient un spectacle attravant. Quelques petites espiègles, au moyen de lames effilées , éplucliaient rapidement les milliers de paille, faisaient sauter les noeuds et coupaient les tuyaux qu'elles assortissaient par grandeurs. Leur verve se soutenait par un échange de bravades et de malices. Mentor de ce groupe libertin, une jeune fille distribuait des baisers et des défis à la ronde; souriant à tous les amours-propres , et redoublant ainsi le feu sacré. Elle - même prenait les divers tas à pleines mains, et, de mille façons , au-dessus d'un réchaud, les agitait dans la vapeur acre et mordante du soufre qui s'évaporait par le

vitrage ouvert d'une lucarne. Dès que le safran de la paille n'offrait plus que la nuance indiquée par l'échantillon , on la plongeait dans un baquet d'eau fumante, où ses fibres s^amollissaient comme de la soie. Fendus par l'introduction de la lame > et déployés dans toute leur largeur par le poli du manche d'un canif, les tuyaux légers, convertis en rubans, étaient accrochés sur un peigne de fines aiguilles. Une enfant les y divisait d'un seul coup en menus brins, et, tout aussitôt, entre les doigts humides des principales ouvrières , ces brins, souples et frivoles , s'étendaient en longues tresses, et se roulaient à vue-d'œil autour d'un fort cylindre que de lourds poids entraînaient comme la manivelle d'une horloge. Dans le groupe babillard de la couture, on ébarbait soigneusement les tresses avec de longs ciseaux. On s'appliquait à les coudre en spirales, pour le fond, la forme et les grandes passes. Chiffonnés encore, ces chapeaux , à-peu- près terminés, passaient aux mains d'une robuste ouvrière, pourpre des reflets de la braise au milieu de ses fourneaux. Elle imprégnait l'étoffe d'une eau de gomme et d'amidon ; puis, avec

îles coups tic ter brûlans et rapides, qui pesaient sur les coutures avec l'énergie d'un laminoir, elle donnait à tout ce travail du satinage , de la consistance et de l'élasticité. Une foule de bruits graves, des coups de marteau, des voix d'hommes, montaient de tous les étages de la maison et venaient se fondre dans le chant des jeunes ouvrières, comme le ronflement d'une basse où leurs voix aiguës se trouvaient quelquefois à l'unisson.

A l'arrivée dEtienne, toutes les ouvrières se turent. Svelte et fraîche, une jeune femme jeta précipitamment l'ouvrage qu'elle avait entre les mains pour courir à sa rencontre.

— Vous venez me faire des reproches , M. Delaberge; et, sans être une ingrate, je les mérite. Soyez le bien-venu. Pardon, mille fois, si je vous reçois dans un pareil désordre; mais c'est celui de l'ouvrage. Prenez la peine de vous asseoir. Dites-moi quel bon hasard vous amène?

Sans attendre la réponse, elle se tourna vers un petit garçon de deux ans qui se roulait sur un tapis.

— Viens, mon enfant ! viens mon Charles,

UNE GIUSETTE. 2 SI

embrasser l'honnête homme qui nous a conservés l'un à l'autre.

Le nom du jeune médecin passa de bouche en bouche; toutes les jeunes filles échangèrent des paroles furtives, et lui lancèrent des regards à la dérobée , tandis qu'il se débarrassait de son chapeau pour s'emparer de l'enfant.

— Vous êtes en deuil ? lui dit Maria en désignant d'un geste de compassion timide le crêpe noir qui décorait le chapeau.

— De ma mère, répondit Etienne.

— De votre mère ! reprit-elle avec un tressaillement. — Pauvre M. Delaberge! c'est-là , n'est-ce pas, le plus profond de tous les malheurs, dès que l'on est d'âge à le comprendre, et que les fautes ne nous aveuglent pas ?... Oh, mon Dieu ! quand je viens à songer que mon petit Charles aurait pu me survivre, je suis bien forcée de me dire que mon désespoir était un crime!... Que serait devenu mon petit Charles si j'étais morte ?. . . Une mère ! Ah ! sans doute, j'ai pu tromper et quitter la mienne pour le père de cet enfant; mais, à la suite de cette erreur dont je porte la peine, le pardon

cjiii m'est venu chercher m'a fait comprendre que rien au monde ne remplaçait la tendresse et les soins d'une mère ; car il y a des pères qui n'ont pas d'entrailles!...

Maria pleurait. Une pression de main lui rendit un peu de calme.

— Vous savez tout? dit-elle à Delaberge. Il répondit par un signe affirmatif. L'enfant pleurait de voir pleurer sa mère.

— On ne meurt pas pour souffrir, repritelle en essuyant les yeux de son enfant ; et, sans nous la faire aimer , les devoirs nous imposent la vie. Nous autres femmes, à peine si nous vivons pour nous!... On ne sait pas assez cela. J'existe; mais je souffre. Mon enfant est bien heureux de n'être pas de mon sexe. Je ne crois pas que jamais un homme ait pu former sincèrement le vœu d'être femme; et la plus sage, soyez-en sûr, ne forme pas de vœu plus ardent. Quelle est en effet notre destinée?... S'il ne faut que vivre, l'homme a mille ressources, même en se livrant à ses passions; et nos ressources sont bornées, et nos passions nous livrent au mépris. Tenez ! M. Delaberge, le plus grand crime des in-

UNE G1USETTE. 233

grats n'est pas tant de se montrer ingrats, que de nous laisser tout le poids de la faute commune, au milieu d'une foule qui nous insulte pour nos faiblesses, et qui rit de leurs lâchetés. Les libertins se réjouissent d'une faute qui tourne presque toujours au profit de leurs vices; et, parce que nous avons aimé sans méfiance, le retour nous est fermé vers la considération. On nous montre au doigt ; on ne nous tend la main que pour nous faire descendre. C'est la politique de tout le monde. Plus j'y réfléchis, plus je maudis l'existence. Dieu doit beaucoup aux femmes , car elles ont ici-bas leur enfer.

— Vous n'êtes pas heureuse , Maria ?

— Ni moi, ni mes compagnes. Je pense quelquefois, M. Delaberge, qu'il n'y a de satisfaction réelle que pendant la durée des fautes ; et l'on a des tentations de commettre de nouvelles fautes dès que cette idée là nous poursuit. Peut-être faut-il que le cœur et non l'esprit nous y précipite, car les occasions ne manquent jamais aux femmes qui s'y décident , et je ne vois de réellement heureuses que celles qui ne calculent pas. Rien ne supplée

HJ NSONG]

aux passions; elles seul66 l'uni le bonheur. On ne se compose pas un bonheur avec du sang-froid.. Oui ! pendant la durée de nos fautes, une force nous soutient, un élan nous rend le travail joyeux et facile. Le travail ! Vous ne vous doutez guère à quel prix îa plupart des ouvrières obtiennent de s'y sacrifier nuit et jour, sans pouvoir malgré cela sortir du besoin et de la douleur. Tout est contre nous et nous assiège. Notre gentillesse est notre démon. Soyez-en sur, M. Delaberge, si je travaille, c'est que, pour le moment, l'ouvrage regorge. Que cet encombrement cesse, on aura l'espoir de me faire capituler. Du fond de leur comptoir, les marchands et leurs premiers commis se font un sérail parmi les ouvrières; favorisant celles qui leur cèdent au détriment de celles qui leur résistent; et n'oubliant pas, en tout état de cause, de prélever l'escompte sur les livrets . On peut rendre justice à ces messieurs ! L'avarice l'emporte au fond de leur ame sur le libertinage, el notre proslitulion n'est que par dessus le marché. Que voulez -vous? n'ont-ils pas sous la main pour leur ouvrage, les femmes de la bourgeoisie qui , par ma-

nière de loisir, se font un petit revenu de leur travail dans les heures où le tourment de se distraire les jette sur notre chemin?... N'ont-ils pas les couvens , où la vie plus économique permet de travailler au rabais?. ... N'ont-ils pas encore les prisons, où de tristes créatures flétries par la police correctionnelle, logées pour rien, nourries à vil prix, sont en concurrence avec nous?... Sans cesse occupées dans les prisons , les filles publiques , leur temps fini , placent de l'argent à la caisse d'épargne; les salaires fléchissent ; et dix d'entre nous qui sont mères en sont amenées à voir d'un œil d'envie le privilège de Tin conduite. Pour obtenir le même avantage, faut-il donc passer par la même filière ? Les modes changent, la mécanique nous ruine. On remplace déjà notre chétive industrie par des papiers gaufrés et de l'écorce d'arbre; on imagine des rabots pour diviser le bois en rubans. Un homme fait en un jour la besogne de vingt ouvrières. L'osier, la soie grège , le coton filé luttent contre les chapeaux de paille. Sans parler des banque routiers qui vendent à vil prix ce quine leur coûte que la peine de le prendre , et qui ren-

Ml NftONGl

trenl tôt ou tard dans le commerce avec plus de probité que jamais. Non, non ! la société n'a pas été faite pour les femmes. Que voulezvous que deviennent de pauvres créatures sans éducation, lorsque, pour se soustraire au besoin , elles embrassent au hasard les professions les plus misérables et les plus mal rétribuées?... Si peu qu'elles aient d'aine, les voilà vouées à la souffrance toute leur vie, entre le Mont-de-Piété qui les ruine, et la morgue qui les attend aussitôt qu'elles auront épuisé toute la broutille des petits métiers. Oh! mon cher Monsieur, le chagrin a cela d'horrible qu'il fait réfléchir, et que l'on doute de tout. Sans mon enfant, je me dirais qu'il y a du charbon !...

La pauvre mère , pour étouffer ses larmes , enveloppa son enfant et le baisa convulsivement sur le front et les yeux.

Etienne éprouvait une émotion vive.

— J'aurais à vous parler , lui dit-il.

— En secret ?

— Oui, Maria.

— Charlotte , dit-elle à l'une de ses com-

pagnes, garde auprès de toi ton filleul, et remplace moi dans la conduite du travail.

Elle précéda Delaberge dans une petite chambre. Quelques chaises , un lit orné de rideaux blancs, un miroir qui tremblait à l'espagnolette , composaient tout le mobilier.

Elle ferma la porte.

— Voilà ma cellule de religieuse, dit-elle en offrant une chaise à Delaberge.

Etienne, dans les premiers instans de ce tête-à-tête, se sentit embarrassé. Il avait pris les mains de Maria.

— De quelle part croyez - vous que je vienne ?

— Il me semble que je devine, lui répondit-elle en souriant. Vous venez de celle de Pierre Saulnier. J'aurais parié que le pauvre garçon en finirait par là. Vous voyez, M. Delaberge, que le chagrin n'ôte rien à la clairvoyance des femmes dans les affaires de coquetterie; mais, quoique Saulnier soit assurément un digne homme qu'une volonté forte mettrait sur le bon chemin parce qu'il ne demande pas mieux, et dont l'inconduile vient de ce qu'il a le plus grand besoin d'être con-

j-,s HENS0NG1

duit, j'aurai quelque rancune à son égard pour vous avoir compromis dans cette démarche. Sàulnier est fou !... Sans en dire plus, car je ne voudrais pas lui faire de la peine, est-ce que le mariage nous est permis ?

— La mission que vous me supposez, Maria, serait plus honorable, dût-elle échouer, que celle dont je me suis chargé dans la certitude de remporter une victoire contre vos ressentimens.

Maria fit un cri et joignit les mains.

— Oh !... Vous ne venez pas de la part de Georges ! demanda-t-elle avec une sorte de violence.

Etienne s'inclina comme pour laisser passer l'orage.

— C'est impossible !... Un homme comme vous ne s'est pas chargé de plaider la cause d'un homme comme lui.

— Cela est, Maria î

— Oh ! M.Delaberge !... Voulez-vous donc abuser de ma reconnaissance ? Quelle grâce puis-je accorder à ce lâche qui s'est joué de moi devant vous, et de vous devant moi ? qui s'est mis au-dessus des promesses les plus sa-

crées ? qui rougit de son enfant ? — Il a doncpeur ! s'écria-t-elïe avec un éclair de joie. Le choix qu'il a fait de vous me le prouve, car c'était bien le seul qu'il pût faire pour me désarmer. — Non, non ! M. Delaberge, si nul intérêt ne vous attache à ses intérêts ( et comment supposer quelque chose de semblable entre vous deux?) vous n'insisterez pas -, vous me laisserez libre. Il n'y arien dans mon projet de ce que sans doute Georges y suppose. S'il s'y trouve un calcul, jepuis en faire l'aveu tout haut. Je veux qu'un de ces hommes qui se pavanent si fièrement dans leur probité: qui nous condamnent dans le monde -, qui nous jugent sur les bancs du jury, lorsqu'entre la peur du mépris et le désespoir de l'abandon nous étouffons nosenfans; qui, pour un peu d'argent, tombé de leurs mains comme une aumône, se flattent d'écarter les réclamations obscures d'une malheureuse ; je veux qu'un de ces misérables paie pour tous les autres !... Moi je paierai pour tout mon sexe. Si , dans l'ombre d'une mairie , Georges a reconnu son enfant , je compte bien appeler la société tout entière à la cérémonie d'un nou-

veau baptême. Qu'ai-jc à perdre, moi, que ses pareils appellent insolemment une fille perdue ?

— C'est de la vengeance , Maria !

— C'est de la vengeance! Mais ne croyez pas qu'il me reste de l'amour pour Georges ! . . . Non, je n'ai pas d'amour; et souvent même, je pense que je n'en ai jamais éprouvé pour lui. Georges était malheureux lorsque je l'ai connu : je m'y serai trompée. Nous ne savons pas voir souffrir, et notre sensibilité nous entraîne. Dieu l'a voulu peut-être! La plupart de nous font ainsi. Tenez,! j'aurais compris une rupture loyale, car l'amour ne dépend pas de nous; mais je déteste l'intrigue et le mensonge ! . . . Je déteste surtout et je veux arracher ce masque de repentir et de bonnes mœurs dont on se pare dès que l'on veut se débarrasser d'une femme qui n'a pas même balancé, qui s'est offerte comme un refuge lorsqu'on se trouvait dans le besoin et la misère. Je ne devine pas toujours, je l'avoue, ce que l'on cache sous le prétexte de la morale et du bon ordre; mais , pour la franchise et l'âme, Georges ne peut rien m'apprendre !

UNE GRISETTE. 2il

J'ignore la leçon qui m'attend; il faut qu'il en reçoive une.

— Je n'ai rien à dire, Maria! Ce ressentiment est juste. Mais ne frappez-vous que M. Dutercy par cet acte de colère ? Si la considération et le repos de cet homme ne vous touchent plus, vous reconnaissez-vous le droit de frapper deux victimes?... Georges n'est pas isolé... La personne qui ne vous a pas offensée pàtira-t-elle du chagrin que vous voulez faire au coupable?

— Sa femme , n'est-ce pas ?...

— Oui , Maria , sa femme ?

— Oh ! M. Delaberge ! . . . Avez- vous bien senti toute la portée du mot qui vous échappe !

Maria laissa tomber sa tête sur un oreiller pour maîtriser quelques sanglots.

Delaberge prit affectueusement la main de Maria.

— Pauline ne vous connaissait pas , lui dit-il avec une voix caressante et qui s'anima par degrés; comme vous, Maria, votre rivale involontaire est devenue la dupe d'un secret. Jamais complot ne fut plus innocent que le sien lorsqu'elle seconda les calculs de Georges;

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