‹ Mensonge (volume 2)Chapitre 4 sur 10 · UN PAYSAGE · texte numérisé non relu

UN PAYSAGE

La lyre payenne a bien ses harmonies pour les monarques pasteurs, égorgeant leurs bœufs de la main qui porte le sceptre ; elle nous chante avec la naïveté primitive, les filles des rois, environnées d'un cortège d'esclaves , et revenant de ia rivière après avoir blanchi leur linge ; mais la rudesse des traditions antiques ne va jamais plus loin; les campagnes de Théocrite ne sont pas empreintes de cette mélancolie que le christianisme et le morcellement semblent avoir versé de commun accord sur la terre.

L'île de Loiserolles, arpent de verdure échoué dans les sables de l'Ain et du Rhône, au centre de rendez-vous où leurs tourbillons se confondent, offrait au crayon de nos paysagistes un de ces sites de prédilection, paré tout exprès des coquetteries de la misère pour sourire à leur enthousiasme, et frappé à l'empreinte de la dégradation dans l'intérêt de leur génie. Aux alentours, et sur tous les rayons , l'abandon ou le travail isolé s'étalaient avec leurs contrastes; le travail se montrait méfiant et parcellaire, casemate dans ses échiquiers de murailles ; et l'abandon

qui régnait sur l'ile, en étalant ses plaies sur les ruines de quelques essais indigens, semblait rallier la population toute entière contre les ravages que le démon du morcellement prophétisait à la contrée 5 supplication vaine au milieu de ces populations sourdes. Des chàtaigners et des chênes, arbres rivaux qui s'alimentent à la même sève et qui s'étouffent en se disputant la nourriture , se déroulaient en labyrinthe à la pointe orientale de l'île. Leur ombre serrée et vigoureuse, se développait sur le pourtour d'une riche esplanade. Par sa disposition et l'étendue de son enceinte, par les branchages touffus qui se cherchaient et s'arrondissaient en dôme, cette esplanade aurait dû favoriser les réunions, et, dans les beaux jours de l'année, convier toutes les familles à la danse. Telle en effet avait été sa destination; mais, depuis long-tems déjà, le violon des ménétriers et les rires bruyans de la jeunesse des communes riveraines ne s'y faisaient plus entendre; la superstition s'était emparé d'un événement tragique arrivé dans les mystères du labyrinthe. Une petite croix , taillée par le couteau d'un gardeur de chèvres,

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consacrait avec la date de cette révolution locale, la mémoire d'une fraîche et rieuse fermière de Miribel , surprise un soir avec son amant, un peu trop loin sans doute des lanternes du bal, et noyée par un mari jaloux dans le Rhône. Du même coup, la popularité de l'ile était morte. Pressées de se soustraire à la menace d'un pareil souvenir, toutes les danseuses s'étaient réfugiées en terre ferme. Les amoureux avaient dû les suivre, puis les jaloux. L'élévation et la structure singulière du massif de rochers, qui formait la base de l'esplanade, démontraient assez qu'en dépit de quelques tentatives de résistance , fort misérablement secondées, la rivière et le fleuve,, ligués pour une œuvre de destruction, avaient sapé et bouleversé depuis moins d'un sièle la chaussée qui joignait cette ile à la terre, point d'appui de l'un de ces arcs-boutans de huit à dix lieues où s'étaye la charpente du Jura, léger écroulement qui pourra bien en déterminer de plus graves. Les fragmens de cette chaussée, épars en demi-cercle sur le Rhône , obstacle au libre épanchement de ses eaux, ne faisaient qu'en irriter l'énergie ; des crevasses profondes

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s ouvraient de pari en part clans le massif de l'esplanade ; et, comme un coin prêt à faire éclater les parois de leurs invisibles canaux, les vagues refoulées par la puissance et le choc des courans supérieurs s'engouffraient dans ces crevasses avec des siiflemens et de l'écume. On pouvait suivre les progrès de cette lente maladie qui rongeait les entrailles de l'ile ; des affaissemens partiels avaient eu lieu. De noueuses racines, verdies par la mousse et qui luisaient au soleil comme des nids de serpens, consolidaient seules , par des entrelacemens infinis , une courbure de près de trente pieds produite par les crues des rivières ; sorte d'arche naturelle, à demi tombée, qui menaçait d'un éboulement. Là, quelque mariniers, moins superstitieux que les danseurs , poussaient leurs barques chaque soir, en se disant que l'heure de la catastrophe, prédite depuis près de vingt années , ne sonnerait peut-être pas encore pour eux. Daillcurs, on y péchait d'excellentes aloses; et la chronique du pays, ne citant tout au plus que trente malheurs dans cet espace de temps , les autorités départementales, animées du meilleur esprit, s<

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