Mensonge
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LiBRARY
Jiaimx GoUUtiixm.
AST0i5 :>TW-\OEK
( ncHiL-iATKon).
NELIHE, CAN3 ET COMPAGNiÉl'
£û Birintiit.
Ma]gré*le« moto oouranto de patriotiime et d^urbanité , banale redevance de lieux communi tant oiviliaéi que nationaux , dont on se montre Tolontiert •i généreux dam les occasions d^apparat ou dans les ▼audevilles, ne vcnis dissimules pas que Tbostilité ▼eille nuit et jour parmi nous ; prête à s^en référer aux moyens les fhu violento ; dressant tous les soirs un piège au seuil de obaque demeure; fermant à triples tours Tingt serrures; lâchante dessein, dès qu^il fait sombre, ses dogues vigilants et ses brutales patrouilles. E suffit alors que vous soyec inconnu pour que Ton vous trouve Tair équivoque d*un e^ pion, la physionomie famélique d'un voleur, ToBil égaré d'un assassin. Pousses un peu le plus ferme apologiste de notre siècle, il vous dira, do la liberté , que c'est la méfiance ; de 4a sécurité , que c'est le qui vive. Tous , tant que nous sommes , nous «ampons à l'abri de nos barricades, l'arme à la main, un doigt sur la détente ; et sans relever ici le ehilire des gens suspecte que l'on jette sur le carreau de temps à autre , ou quejVos se contante miséricordieusement d'étriller perû^ qi/il8*n?y reviennent {dus, il se rencontre, bon an malTt^n, peu;-îa «tfule France, 'de quinse à vingt mille pai*VTes diables surieslanos de nos cours d'assises , enlfifty liv^u" ^o V nusèrv , prédestinés pour le bagnu et <3outuj^i^»<d'inani'tion,' Le sergent de ville dst eaçot^ iffii^fênotTla plus * nette de la «ooiabilil^ ais'dif ^i^^èmVsiè/lg.
Sur la riye droite, à cent pas au-dessous de l'embouchure où la rivière de l'Ain noyé sou nom
MmOHM. T. I. * 1
dans les eaux du Rhône, un charivari diabolique partait de Ja salle basse de l'auberge enfouie tops le point central de cet embranchement de yallées. C'était par une de<ces magûifiqaes nuits d'orage qai signalèrent le mois de septembre de l'année 1838. De lourds souliers garnis de clous rebondissaient sur les planchers ; des couteaux carillonnaient sur ies bouteilles; des chants en patois de la Bresse, bétonnés par cent Toix discordantes^ accompago^ienC le choc des Terres que l'on brisait périodiquement ; ce pouvait être une manière de tefrain, «oomme lorsque l'on tire des coups de pistolet dans les contredanses. On aurait dit une débauche de eonscrits^ en verve d'avenir et de projets militaires^ après le tirage de la conscription. Il ne 8*agissait que d'un lendemain de noces j mais l'enfer n'eût pas autrement défié le piel { et ce tintamarre luttait, <eii les étouffant, contre les répercussions du tonnerre qu'un vent d'Ouest disséminait d'échos en échos le lon^ des parois du double bassin par où les réseriïôîrat''4e'4'Aiti et du Rhône s'épanchent ^i, raj^idesaeïit *ppur se ,rejoindre«..Parfois, dans la . '.\**w téterl}éraJbion\3*tin éclair/le payâi^ge entier blan- >/<. 'ohUjtait^dçup- 6ut c'^up, ainsi que les châtaigneraie^/^kl^^malsomiçttës perdues ati tianc des montçesy^lèis s^atlérrdivergcnts, et les iles couronnées detrékirbles, pareilles en ce moment à des barques soulevées par le fleuve et dont la mâture allait rompre; puis, tout eela s'évanouissait brusque-
meal, ei les ténèbres redoublaient avec le frémiS'sèment uniforme de la pluie. L'orage épuisé par sa violence touchait en ce moment a sa ôq, et les apparitions météoriques, de plus en plus rares, ne pouvaient orienter la marche du voyageur qu'à la charge par lui de connaître sur le bout du doigt la carte passablement confuse de cette contrée. L'auberge des Trois- Éléphants demeurait donc seule et comme un phare au milieu de la tourmente. Par les embrasures de ses fenêtres^ un feu de file de lumières se prolongeait sur le caillQutage d'une étroite chaussée bordée d'un parapet. Les piétons et les cavaliers assez abandonnés dç leur ange gardien pour battre la campagne à cette heure^ devaient discerner de fort loin des groupes d'ombres agités par le bruit et tourbillonnant avec unei, sorte de rage.
11 ne fallait pas moins que le concours de ces diverses particularités par cette nuit et par ce temps abominables , pour s'expliquer , en jetant un coup d'cBil dans la cuisine de l'auberge, la présence du petit homme brun , à belles moustaches y affectueux dans ses regards mais un peu brouillon dans ses gestes, et qui regardait impatiemment fumer son habit et son manteau , suspendus avec soin devant la flamme de l'âtre qu'un surcroît de fagots alimentait. Sa voix brève , un certain air de décision, trahissaient des habitudes militaires qu'en ce moment surtout il se serait
inutilement efforcé de réprimer. Mal protégé par l'épaissenr de§ murs de l'office contre l'odieux tumulte des braillards qui se divertissaient^ chaque ritournelle le çnettait an supplice^ et quoique, d'après toutes les probabilités^ il ne fut arrivé que depuis peu dans cette auberge, la bonne envie d'y faire un long séjour ne se manifestait certainement pas sur sa figure; un malaisé universel l'agitait. Ces ritournelles sans mesure et cette danse hors de gonds semblaient le cribler comme de mille coups d'épingles.
— £t vous pensez, monsieur, demanda-t-il à l'aubergiste, que ce lendemain de noces se prolon« géra jusqu'au jour.
— Peut-être même jusqu'au déclin du jour, monsieur.
— Fort bien ! — Et vous dites que, depuis quarante-huit heures, cela dure?
— Montre en main, à une minute près.
— Je leur en fais mon compliment. — Qu'on dise à mon domestique de venir me parler.
— Faut-il que je prépare une chambre pour monsieur le capitaine? dit une servante.
— Non.
L'hôte fit un signe et la servante sortit.
— Permettez-moi de vous faire observer, dit l'hôte avec une gravité de beau parleur, que sans aucun doute, vous, votre domestique et vos deux chevaux^ vous vous seriez égarés, et peut-être
noyés y en côtoyant le Rhône, sans le hasard de cette noce qni nons a tenus sur pied fort à propos. »- J'en conviens, monsiear de l'auberge ! Gon- Tenez aussi qu'après la fatigue on a besoin de repos. On dort au bruit du canon , je le sais ! mais on dort mal ; et je me soucie peu de goûter les charmes du lit de camp dans notre chère contrée de paix à tout prix. D'ailleurs ' le temps se débrouille; mes habits sont secs, ou peu s'en faut. J'ai mes idées. Croyez que l'occasion de nous revoir se présentera.
— Je parle dans votre intérêt bien plus que dans le mien, reprit l'hôte. L'orage s'éloigne, à la vérité ; toutefois est-il si prudent de se fier à tios routes pendant la nuit?
— Merci de votre sollicitude, mon hôte! mais je ne suis pas timide, et ces environs ne me sont pas étrangers. — Votre auberge est de fondation récente, n'est-ce pas?
— De l'an dernier.
— C'est ce qu'il me semblait.
«— IV'importe, monsieur, nous n'en sommes pas moins très-achalandés; particulièrement pour les truites et les aloses. On vient ici de Crémieux, de Montlnel, et même de Lyon, en partie de plaisir. Ces mariniers dont les éclats vous importunent ne me laissent pas manquer de poisson. Si leur voisinage vous déplaît, vous me diriez certainement des merveilles de leur pèche. Dans notre état on
est obligé de recevoir tout le monde.
— Votre état eu vaut an autre et le leur aussi. Je ne fais fi de personne. Ce n'est pas notre égalité^ c'est mou sommeil que je mets en doute ; bien que cependant l'on n'ait encore osé dire nulle part que toutes les voix fussent égales devant une oreille juste. L'Italie m'a gâté, je ne peux plus entendre chanter faux. — Ah ! voilà Jean (•.•
Un grand escogriffe, au maintien déterminé, pénétra dans la cuisine , l'étrille à la main , sur les talons de la servante. Le ton brusque dont il parut s'armer en abordant son maitre fit monter la rougeur au front de Taubergiste. Parle fait, les manières de Jean tenaient à la fois du valet grondeur, de l'ami d'enfance et du soldat. Indépen* damment de quelques circonstances toutes spéciales, et dont nous aurons sans doute la clef plus tard, Jean pouvait passer pour un échantillon de cette domesticité du vieux temps dont, à Paris , où cependant l'on se pique d'égalité plus que partout ailleurs , nous ne tolérons volontiers la familiarité vive et bourrue que dans les traditions surannées de l'ancien répertoire comique. £n province, on en retrouve des vestiges. On citerait des familles où le fil du lien féodal ne semble pas encore absolument rompu. Pour le dire en passant, la civilisation moderne a pris une nuance d'hypocrisie dans la domesticité libre et polie de nos villes -, un ton de franchise et de rudesse était le privilège du servage. Des observateurs plus fins que l'auber-
giste auraient peai-étre e&core deyiné dans le stylo familier de Jean et dans la tolérance de son maître rinflnence d'une vie commune et ce penchant à rimitation qoi dégénère en charge chez les subalternes.
— Quel démon tous possède, monsieur, de touloir déjà repartir ?
«—Qu'est-ce que cela peut te faire si tu restes? répondit fort doucement le maître comme s'il es-* sayait de caresser le dogue.
— Ayéc mes chevaux?
— Avec tes chevaux.
— C'est autre chose ! et voilà une boiine parole î Je ne m'attendais pas à tant d'humanité de votre part pour vos bêtes et pour moi. — Vive la joie! Je m'en vais rajuster ma toilette et me mêler à la noce. — Mais, monsienr, s'il nous a très-mal réussi de longer le Rhône tous les deux depuis Lyon jusque vçrs cet endroit , sans autre guide que votre confiance dans vos souvenirs, pouvez-vous espérer de vous démêler des divers sentiers à prendre pour gagner tout seul la maison de votre beau-frère ? — Je suis payé et mouillé jusqu'aux os pour douter de votre mémoire.
L'aubergiste s'écria :
-— Vous faudrait-il un guide pour les environs ? Je puis....
Un mouvement prompt l'interrompit net.
— Me déraugez personne; je vous remercie. — Jean , tu me donneras ma flûte.
— Votre flûte ?
— Pourvu que tu ne l'aies pas oubliée, malhea" reux !
— J'aimerais mieux oublier mes prières , monsieur. Votre flûte!...' Ab bien , oui?... Et que de- TiendrieZ'Yons sans votre flûte?... Iiorsqu'il m*arrivait de tous perdre , liiotre flûte me servait de moyen de signalement. Tout le monde vous connaissait sous le nom de l'bomme à la flûte. — Elle est dans yotre portemanteau , et la voici. — Par la môme occasion , voici vos pistolets de poche. Croyez-moi , on peut avoir à se débarrasser d'un chien, à mettre à la raison un voleur ou un ivrogne; et, pour mon compte, j'aimerais mieux alors jouer d'un bâton à deux bouts que d'une flûte en quatre morceaux. Prenez les pistolets.
— Va ponr les pistolets; mais donne-moi mon habit. — Bevines-tu, mon garçon, ce que je prétend^ faire cette fois avec ma flûte ?
— Non , monsieur , vous savez que j'ai toujours eu l'esprit lourd et la tête dure...
Par forme d'explication , le voyageur , élevant avec ironie des regards amoureux vers les jam- | bons qui pendaient à la voûte , se mit à fredonner les premières notes de l'air : — Oh ! ma tendre \ mueette. . .
— Je sais, je sais ! reprit Jean en faisant un j
tour d'épaule : c'est de l'histoire ancienne et mon dos en a gardé mémoire. Mais an nom du ciel , prenez garde ! car, enfin y ce bon monsieur Du.. •
— Jean ! ne t'ai- je pas mille fois ayerti qu'il ne fallait pas nommer les nSasques !
— C'est vrai , mais l'habitude m'emporte. Je Yonlais dire que Totre beau-frère, ainsi que jadis défont Totre oncle , pourrait bien à son tour se mettre martel en tête I... Il n'y a frère ou neveu qui tienne , voyez-vous ! — Passez la manche. — Bans l'ombre , les donneurs de sérénades comptent tout d'abord pour des galants. Je veux croire que madame votre sœur est une femme honnête comme elle était autrefois une honnête fille; mais la moins douteuse prête a des suppositions sans nombre et le mariage aigrit singulièrement les caractères. — L'autre bras, monsieur. — Les maris sont jaloux f et dès que la jalousie les réveille , comme ils se croient plus de droits qu'un oncle ^ et que l'esprit de propriété mène à l'avarice , ils se servent plus volontiers pour accommoder les intrus d'un fusil que d'un nerf de bœuf. Soyez
i prudent! Ce genre d'espièglerie m^ déplaît. Vous avez beaucoup trop la rage des aventures, et surtout des aventures qui ne mènent à rien de bon. Au lieu d'une flûte , il vous faudrait une cervelle de rechange ! La belle avance, entre nous, que de se glisser chez ses parents par-dessus les murs quand on peut tout bonnement frapper à la porte ! — Il
est dans un bel état votre chapeau ! — SoDgei-y, c'est tenter la fortune !... Votre père le disait, et je le répéterai toujours : — Les meilleures plaisanteries n'ont qu'un temps.
— Jean ! les maximes de mon père ont je ne sais quoi qui m'ennuie de ta part, et je pleure sa mort doublement lorsque tu les répètes. — As-tu fini?
— -Oh ! je ne compte pas vous en faire démordre. Avec la fin de l'ondée , j'ai pressenti que vous ne resteriez pas en place. Mais, tu l'heure, tout le monde sera couché. Sayez-yous seulement ,' monsieur, pour les facilités de yotre escalade, si le yiéux mur est enctore debout avec les temps d'arrêt que nous avions préparés sons les touffes du lierre? Quelques informations ne seraient pas de luxe ayant de vous risquer.
Le maître fit un bond. Un regard^ dont Texpres* sion ne badinait pas^ révéla dans ce moment toute son autorité.
—7 Des informations, Jean!... Est-ce que vous êtes fou> mon ami ? Je savais depuis longtemps que vous étiez un âne ; mais je pensais que vous aviez de la mémoire*
A cette réplique, Jean retrancha sa familiarité. Il acheva d'habiller sou maître et garda le silence. La servante, après avoir couru sur le seuil de l'auberge pour interroger l'état du ciel, répondit à l'interrogation muette du voyageur :
— Le temps est tout à fait remis, mon capitaine.
yfaomine que la servante traitait ainsi de capi* taiDe, par considération pour ses moastaches, mit aussitôt sa flûte sous le bras, saisit un tison pour allumer un cigare , engouffra ses mains dans les poches d'un large pantalon , et franchit la porte.
Le bruit de ses pas se perdit bientôt dans la campagne.
Jean gardait encore son attitude humiliée.
L'aubergiste prit un air patelin et plaça deux ▼erres sur une table.
—Il me semble, monsieur Jean, dit-il en débouchant une bouteille, que je tous ai déjà tus, tous et Totre niaitre, quelque part ?
— Possible! repartit sèchement le Talet, nous avons été partout.
£t pirouettant sur les talons, sans prendre garde à la mine décontenancée de l'hôte, il pénétra dans la salle des mariniers pour se mêler à la danse.
— L'insolent! dit l'hôte. Ah! ouidà! c'est ainsi! Eh bien, le maître et le Talet n'ont qu'à se tenir l Dès qu'ils auront payé leur dépense, s'ils ne montrent point de passe-ports, ils auront affaire à moi. — J'ai dans l'idée que ces gens-là pourraient bien être des carlistes.
Il replaça le bouchon sur la bouteille, l'affermit du plat de la main dans le goulot, et se retournant pour appliquer un soufflet sur la face hébétée de laserTantc:
— Est-ce que je te paie pour m'espionner ? lai
dit-il. Yeux-tu bien te mêler de ta besogne. Ya-t'eo
Toir à la cave si je sais
£n ce moment^ un horrible redoublement de crisse fit entendre dans la salle de danse. Cent voix se mirent à hurler: — A la porte \ à la porte ! L'au* bergisle, craignant une bagarre^ tira de sa poche une écharpe tricolore et courut mettre le holé...
— Gomme ça lui va de m'accuser d'espionnage ! disait entre ses dents la servante.
£t laissant échapper un sourire sous le tablier qu'elle faisait mine de porter à ses yeux :
— C'est égal, reprit-elle, il est joliment vexé, monsieur le maire !
Mais laissons l'auberge; il faut nous attacher à la piste du voyageur.
Après avoir suivi durant près de trente pas, le long du parapet , la chaussée maigre et boiteuse , inondée de (laques d'eau, qui traçait une ligne parallèle au courant du Rhône , l'homme à la flûte remonta tout à coup vers la droite. Il s*engagea dans une longue allée de mûriers iloirs dont le plan dessinait une courbe en s'élevant par degrés avec les ondulations du terrain et venait aboutir au petit village de Saint-Maurice , assis à mi-côte de la montagne , sur une esplanade. Le village était endormi. Notre homme s'arrêta près de la fontaine dont l'eau murmurait en se creusant un lit de cailloux. Il fit l'examen des lieux à la faveur de plusieurs étoiles éparses çà et là dans le ciel. Pen-
dant quelques secondes il parut s'abandonner à la contemplation d'un site assez commun , mais qui suscitait peut-être dans son esprit des réminiscences de jeunesse et de bonheur. Un clocher de construction cfaétire dominait les chaumières d'alentour. Le piéton s'enfonça dans les ténèbres da portail^ et deux pièces d'argent tombèrent l'une après l'autre dans un tronc qui sonna le creux. De retour au centre de la place , l'inconnu dirigea ses regards Tcrs une ruelle qui se bifurquait en deux étroits sentiers à partir de l'angle d'une charmille, enclos apparent d'un seul et même jardin. L'un de ces deux sentiers, tracé directement, se plongeait à perte de tuc dans l'obscurité; l'autre, mouillé de la lueur phosphorescente du ciel , serpentait mollement à travers des groupes de marronniers vulgaires pour se perdre dans la hauteur. Notre voyageur hésita: il fit craquer ses doigts comme pour solliciter ses souvenirs , et , du pas résolu d'un homme qui se décide à tout hasard , il s'engagea gaiement dans le sentier le plus sombre; ce sentier lui semblant le plus commode , et peutêtre le plus sûr , tant pour la régularité que pour le pavage. Au bout de dix minutes, il fit halte; mais ce fut en laissant échapper une interjection de désappointement et de colère à l'aspect d'un petit édifice d'un goût tout à fait moderne , entre cour et jardin; un groupe de tilleuls, vestibule pittoresque , en faisait ressortir la blancheur par ses
entrelacements de feuillage. H était évident qoe cette apparition tombait à l'improviste an milieu des calculs du Toyageur^ et bonlayersait la suite de ses idées. D pirouettait , allait et revenait, sans savoir à quoi se résoudre. L'anneau d'une chaîne se balançait au-dessus de sa tête; il n'y toucha pas. Il promena ses réflexions et ses regards dans l'épaisseur des ténèbres , en s'accoudant à la traverse d'une grille élégante prise entre des pilastres dont les chapiteaux supportaient des chiens de fonte. Ce n'était pas pour se résigner , mais pour se consulter ; car, du geste d'une personne four*yoyée qui comprend sa faute et qui se donne à tous les diables , il lança contre la terre le reste du cigare qu'il avait encore à la bouche ; dans le <^c , ce tronçon , par le pétillement de ses étincelles , éclaira fort à propos les files d'arbres d'une espèce de boulevard qui coupait transversalement le chemin. L'espoir de regagner au plutôt par ce nouveau débouché la ruelle qu'il n'avait pas d'àbord voulu prendre, iit que, sans délibérer plus longtemps , notre joueur de flûte s'engagea dans ce boulevard, et dirigea sa marche yers la hauteur avec un redoublement de célérité.
Enfin , il salua d'un cri de plaisir l'aspect d'un vieux mur qui s'appuyait sur des contreforts chargés de lierres , et dont la vétusté tranchait avec la jeunesse de la muraille si récemment élevée dans le voisinage. Ces deux murs semblaient deux
siècles en contact , et les arbres qui dépassaient leurs saillies tenaient également de cette disparate. Là-des marronniers de cent ans^ crispés comme des gladiatevrs, déployaient leurs bras muscnleux pour étayer un immense dôme de yerdure^ ici, des fieupliers rangés sur la même ligne , comme les demoiselles d'un pensionnat dont ils avaient la taille à prendre entre les doigts , se balançaient noncbalamment au moindre souffle de l'air. Notre voyageur n'eut qu'un sourire de pitié pour ce je ne sais quoi de coquet et de citadin qui caractérisait tous les accessoires de l'habitation nouvelle.
Le plus morne silence régnait aux alentours ; il fouilla dans les végétations grimpantes qui tapis* saient l'angle d'un contrefort 5 et, discrètement, sans rien hasarder , cherchant toutes les saillies et s'aidant de toutes les dégradations, de proche en proche il atteignit par escalade le couronnement de la solide muraille pour s'y placer à califourchon. De ce point > il se dirigea vers la forte branche d'un marronnier. Le corps de l'arbre convenait d'autant mieux pour cette introduction fartive qu'une série de nœuds s'y développait en guise d'échelons jusqu'à la distance de trois pieds du sol. En an clin d'œil, l'inconnu se trouva dans le jardin.
Dans le noir pèle-^méle de ce quinconce nulle clarté ne pénétrait , pas même celle des étoiles. L'aventurier comprit bientôt la nécessité de ne
pas s'en fier à ses routines et celle de faire an noayel apprentissage da lien. Poor premier chefd'œovre^ il donna du pied contre un obstacle ; et le prenant pour le degré d'un escalier qui devait conduire sur une terrasse, il tenta précipitamment de se rattraper à la rampe et se laissa choir tout de son long dans un bassin d'une profondeur médiocre, à la yérité , mais rempli de vase. Quelques volatiles, effarouchées par la chute, battirent des ailes et prirent le vol. Cette partie de l'habitation en était maintenant la basse*cour. Il en chercha la porte , simplement close au verrou ; cueillit du gazon et des feuilles pour s'essuyer les mains et le visage; et, trop préoccupé du projet qu'il avait dans la tête pour se gronder longtemps à propos de cette mésaventure, il se débrouilla d'un labyrinthe d'allées avec des précautions inouïes, se souciant peu d'inventorier à ses dépens chaque destination du jardin. '•
An détour du quinconce , ses yeux furent frappés d'un éclat delumièi^e et ses oreilles d'un bruit de voix. Voix et lumière partaient d'une fenêtre en ce moment ouverte , au rez-Kle-chaussée d'un corps-de-logis dont la façade et les cheminées se détachaient avec vigueur sur le clair-obscur du firmament. A pas de loup , en organisant sa flûte, et en riant de la surprise qu'il préparait à son monde, notre aventurier vint se glisser derrière une statue qui se trouvait sur la limite des rayon-
nements lumineux ; mais ; comme il se proposait d'entamer la sérénade , ses bras retombèrent,
La vive clarté d'une lampe a la Garcel , installée sur un petit guéridon , mettait en relief la physionomie doucement sérieuse d'une jeune fille, au teint de créole, très^actionnée dans ce moment à sa lecture 9 tandis que yers le premier plan, tout à fait au niveau de la fenêtre et plongée dans un grand fauteuil , une femme , dont la silhouette trahissait une longue expérience de la douleur dans une constitution nerreuse et maladive, se livrait, sans écouter l'enfant , à la satisfaction de la contempler. Entre ces deux figures , où l'on croyait'deviner au premier abord une de ces furtives analogies dont la réflexion n'a jamais la certitude au même degré que l'instinct, venait se poser comme contraste la tête bronzée d'une jolie négresse endormie- sur un tricot, agitant ses aiguilles sans parvenir à les rejoindre, et luttant avec un zèle digne d'un meilleur succès contre le sommeil qui la balançait sur son ouvrage.
A la vue de ce tableau, notre voyageur se gratta l'oreille et rengaina sa flûte; puis ayant tortillé sex» moustaches pour réfléchir à ce que cette rencontre lui présentait d'imprévu , d'un geste rapide il se toucha le front, comme s'il se fût dit a lui-même : — Ma tête s'y perd , et je ne sais ce que cela signifie !
Cependant l'examen des lieux lui confirmait
qu'il n'ayait pas dû se fourvoyer. Son étonnement, son maintien décelaient la plus étrange incertitude. * Le timbre d'une pendule résonna.
— Trois heures ! dit la malade a ec une voix émue.
— £n vérité? s'écria la lectrice.
— Pose ton livre sur le guéridon , mon enfant. Depuis longtemps je ne t'écoute plus. Je suis inquiète.
-^£h; mon Dieu! bonne amie, serait-ce pour nous^ ou pour notre oncle?. .. Il ne faut pas se faire des idées ! Vous savez bien que je ne suis pas poltronne^ et que César est avec son maître . César est un bon chien , un brave défenseur ; et , pour ma part^d^uis que je m'exerce à défendre nos ccvrisiws contre le braconnage des moineaux, je vous certifie que de tous points je suis^ne vaillante fille. Mon oncle n'est pas en retard, et nous sommes au-près de vous, Marthe et moi. Que pouvez-vous craindre ?
— Je crains mille choses, Thérèse ! Je ne puis m'expliquer; mais j'ai le pressentiment que la France nous ser^ funeste. Hélas, mon enfant! je ne trouverai jamais le repos de l'esprit, et chaque jour TiBspoir de la santé m'abandonne. Cette solitude enfante des visions qui m'alarment ; le cal'ue me détruit et me brûle. Dans un cachot; on entend quelquefois les bruits du monde ; ici rien ! Dès que Raymond s'éloigne un instant, j'ai la fièvre.
— > Tenez, bonne tante, il y a de ta faute de mon oncle. Al votre place je lai en ferais la remarque. Lorsque mon oncle doi t sortir, je ne sais pas comment il s'arrange; mais^ chaque fois, c'est à la nuit tombante. Jene trouvepas moi-même cela prudent.
Il se fit un silence.
— Marthe , dit la dame avec douceur en cherchant à solliciter l'attention de la négresse, donnez donc un léger tour à la crémaillère de la lampe.
-—Marthe dort, ma tante; mais je puis le faire a sa place. Est-ce que cette clarté vous fatigue les yeux?
— Non, Thérèfe ! mais, pour Dieu, ne hasarde plus de pareilles remarques en présence de cette fille ! Tout innocente que je la crois, je tremble qu'elle ne prenne un mot en mauvaise part, et ne noQS compromette par des suppositions.
— Vous m'effrayez, bonne amie !
— Un de ces jour» je te dirai pourquoi.
— r Oh , ma tante ! vous avez des secrets pour votre nièce ! Quand méritèrai-je votre confiance ?
— Crois-moi, Thérèse ! le bonheur est d'ignorer. Prie Dieu de me fermer à jamais la bouche. On n^entre que trop tôt dans les douleurs de la vie!.,..
La jolie créole se précipita sur le sein de sa tante ; et toutes deux, avec des sanglots, se prodiguèrent les plus tendres embrassements.
L'invisible témoin de cette petile scène de fa-
raille, tourmenté par mille pensées contradictoires, parut enfin se réveiller et comprendre l'impossibilité de rester un moment de plus dans cet endroit, sans se rendre conpable d*une indiscrétion grave. 11 rétrograda : mais ce fut à regret ; et comme en s'attestant, à chaque nouvelle confrontation des objets qui lui tombaient sous la main , que ce jardin devait être le terme réel de sa destination.
Pour rassembler tous les éléments d'une certitude qui l'obsédait en dépit de lui-même , il se dirigea d'un pas rapide vers les degrés d'une terrasse dont la plate-forme atteignait Télévation d'un mur d'enceinte. Il trouva la terrasse, et il en compta les vingt-cinq degrés. Cette terrasse, qui s'élevait à quelque distance de la basse-cour, devait longer le corps dé logis principal et se terminer par une sorte de tourelle placée en vedette sur les environs^ vestige d'architecture militaire que les antiquaires de la Bresse regardent comme un sûr témoignage de l'occupation de cette contrée par les Sarrasins avant les victoires de Charles Martel. Chaque chose confirma les prévisions de notre aventurier : la balustrade de fer placée en guise de garde-fou du côté de la campagne; la double rangée de tilleuls qui se rendait vers la tourelle ; et cette tourelle même, dont les rudiments formaient la base et le décor d'un joli pavillon. Sauf le boulevard extérieur, chemin vicinal, dont les arbres , frêles, et
petits 9 attestaient la oréation toute récente^ les plas légers détails de cette propriété se plaçaient en quelque sorte à la -volonté du TOf agenr^ et sous sa main. Sa contrariété croissait ayec son impatience : il np savait à quoi se résoudre.
Celte hésitation durait encore, lorsqu'il aperçut au point culminant d'un sentier, dans les replis de la campagne, deux lueurs qui marchaient de front en se balançant , et qui tournaient parfois l'une autour de l'autre. C'était sans doute quelque chien qui portait ayec sa gueule des lanternes au bout d'un bâton. Les évolutions de l'éclaireur disaient assez qu'on le suivait du plus près possible. A di* verses reprises les lanternes disparurent dans les inégalités du terrain ; puis , tout à coup, eller se montrèrent à l'escarpement du boulevard. Deux hommes se dressèrent à la suite du chien, qui semblait impatient de reprendre sa course. Jaloux de mettre à proRt cette bonne occasion, l'inconnu, retrouvant a la fois sa présence d'esprit et son agilité, rencontra d'inspiration la cage d'un escalier qui se dévidait en spirale dans le massif de la ter* rasse ; fit rouler en deux temps les verroux d'une porte engagée dans les flancs de la muraille au dessous même du pavillon ; et se précipita vers les inconnus en leur criant de s'arrêter.
D'un bond, le chien, abandonnant ses falots , se rua notre homme et le renversa. La lutte ne pouvait être longue dans ce choc inattendu. Les étran-
em s'cffomat 4e cfauKr avee des erû l'aui- ■ni qui BKlUit ion aiTonûre en lanbeaiix, taisumt aa eollei le ■nlwMtwitgeax Toyageor.
CduF^y malgré rêtovdttHaicnt de sa chute, déploTaît une forée îiieooeevalile pour les repousser. Uo croc en jambe réicodît définithrement sur la nwte, et les nonreanx Tcnoshiiporièrimt leurs falots a« Tisage.
— C'est un Yoieor! disait le plus jeone.
— C'est un espion! répondait l'autre en loi plaçant un genoo sur la gorge.
Et le chien, ardent à la curée, brodant sur le tout, saisissait a¥ec fureur des parcelles de TCtements dont il se débarrassait aussitôt pour tenter de nouTcUes évolutions autour de sa proie.
— Je bràle yotre chien, si tous ne le retenez! dit enfin l'homme abattu d'une- voix faussée par la colère.
Et ses pistolets qu'il mit en évidence éloignèrent les deux assaillants*
— Nous serons â deux de jeu, repartit le plus âgé de ses adversaires. — A moi, Delaberge ! dit-il à son compagnon ; et que ce drôle ne pense pas nous échapper.
Tons deux, le pistolet au poing, retournèrent à la charge contre leur homme qui venait de se redresser et de se réfugier vers la muraille pour faire front à ses assaillants.
Mais lorsqu'il se tîI sar le point d'être cerné de toutes parts et de ne savoir à qui tenir tête^ il jeta ses pistolets et se croisa les mains sur la poitrine.
Le chien flairait les armes.
-^ Ah çà! messieurs, s'écria notre aventurier d'une Yoix forte^ tous avez la mine d'honnêtes gens. Je ne pense pas que votre intention èoH de m'égorger, sans que je puisse me recontiaitre. On s'explique^ de par tous les diahles !
Le jeune homme qui venait de recevoir le nom de Delaherge intervint , et dirigeant à la fois le bout de son pistolet et la clarté- de sa lanterne sur les pistolets tombés à terre :
— M. Raymond, dit-il, gardons*nous bien de le maltraiter puisqu'il se tlésarrae.
-—Qui sait?. cria brusquement le second. Ce rosé coquin n'est peut-être pas le seul de sa bande! — Tu sors de là? demanda-t-il à l'inconnu en lui désignant la porte ouverte au bas de la tourelle.
— J'en sors ! . . . Mais s'il vous plaisait de mettre un peu de politesse dans vos paroles...
— £t pourrais-tu nous dire dans quel but tu t'es permis de violer mon domicile ?
— Dans quel but?
— Oui.
— Ha foi, c'est dans le but le plus innocent du monde; ou il n'y a plus d'innocence. Dans le but, messieurs, de donner une sérénade. Mais cette justification vous a l'air d'une méchante plaisanterie,
n'est-ce pas?... J'en puis donner cependant la preuve.
Il se fouilla yiTement des pieds à la tète.
— Ah, le maudit animal de chien! s'éoria-t-il; vous verrez qu'il aura massacré ma flûte !
Et s'emparant avec brusquerie de la lanterne du jeune bomme^ il courut de droite a gauche, et ramassa les fragments de sa flûte à travers la boue du grand chemin.
L'ami de M. Raymond prit ce temps pour dire quelques mots à voix basse.
— Non, non! ré))ondit M. Raymond, ne croyez pas que je le lâche comme cela ! Je prétends bien tenir de sa bouche, avant de lui rendre la liberté (si toutefois je la lui rends) des aveux de meilleur aloi que ces quolibets d'un bel esprit échappé du bagoe, ou ces impertinences de railleur dont je ne me paie pas. Ceci, mon cher Etienne, est de la plus haute importance pour moi : je ne sors pas ainsi de mon caractère sans raison majeure; et, si vous m'aimez, vous laisserez-là vos charitables maximes pour nie donner un coup de main.
L'aventurier revint sur ses pas.
— Vous êtes bouillant, monsieur; et, plus jeune que vous, votre ami se montre, je crois, plus rai-^ sonnable. Vous recevez une leçon qu'une autre leçon poiurra suivre. Vos procédés dans cet interrogatoire de grand chemin me donneraient presque la fantaisie de ne pas vous répondre^ si je n'avais
FespoiT.de tous retronrer tôt oa tard !... Ah, yoas demeurez ici!.... J'en prendrai note.
Raymond répliqua da ton de Tironie la pins amère :
— Ëh, mon cher ami ! lorsque l'on s'amuse à proposer un duel , il faut porter autre chose que l'uniforme d*un bandit! Regarde-toî.
— Cordieuf J'avoue que je suis assez mal équipé. Hais^ indépendamment de mes gaucheries, Totre misérable chien compte pour sa bonne part dans ce désordre. — Dites-moi ! Pour dresser ainsi des animaux à dévorer des hommes, est-ce que tous fabriquez de la fausse monnaie dans votre caverne?... On a singulièrement peur, monsieur, quand on n'a pas plus de pitié. Tant de violence et de fureur indiquent un homme qui se cache. Mais votre excuse est dans votre effroi^ et je comprends que vous refusiez un duel.
— Est-ce que nous n'en finirons pas avec ce gredin? cria Raymond avec emportement.
— Pardon ! reprit Delaberge. Mais si , comme je me plais à le supposer encore, monsieur porte un de ces noms que Ton puisse avouer tout haut, et qui justifie l'aplomb avec lequel il semble braver les inconvénients de cette rencontre, peut-être devrait-il à l'embarras on nous nous trouvons à son égard, et par sa. faute, de se nommer nettement et franchement? Dans toutes les éventualités, il faudra bien finir par là.
Bien, jeane homme! et Ton fera qaelqae
chose de vous. Va pour mon nom ! . . Mais que votre ami sache bien qu'en me tenant à sa discrétion de la sorte, il s'engage à se remettre à la mienne , dès que je le votidfrai.... Lorsque l'on donne son nom de vive force, les choses ne peuvent en rester là. Je ne me consolerais pas d'avoir été mis au pied du mur par un poltron»
— Que de verbiage! s'écria Raymond en frappant du pied.
— Je me nomme Théodore Léonard^ ex-lieutenant du génie.
— £t vous demeurez?
— En plein vent, pour le quart d'heure ! puisque cette maison, où j'espérais surprendre ma familki à mon retour d'Italie, est occupée (du moins je le suppose) par ce monsieur qui me fait un crime de la manière dont son chien vient de me servir de valet de chambre.
— Vous êtes allié à la famille de M. Dutercy ? demanda Raymond.
— C'est mon plus grand tort dans cette circonstance ; et , du profond de mon cœur , je fais des vœux pour que la peste étouffe mon très-cher beaufrère qui ne m'a pas averti de ses déménagements. C'est égal! s'il est au diable et s'y trouve bien, qu'il y reste! Moi, quand je devrais faire le pied de grue pendant huit jours de suite sur le boulevard, soyez certain , monsieur , de me trouver ici de planton
pour TOUS préseDter mes respects, comme je le dois.
— Mats ceci change la thèse, monsieur; que ne YODS expliquiez-Tons tout d'abord ?
— Aycc votre chien, ou avec vous?
— Les apparences, convenez-en, ne vous étaient pas favorables.
— Un homme de cœur ne débute jamais par assommer les gens. Ce n'est pas de cette manière et dans ce lieu que je puis accepter vos répara^tions. Vous apprendrez à regarder aux apparences. Je ne crie pas, moi ! je ne frappe pas du pied; je garde quelque retenue , alors que vous perdez la tête. Maintenant que vous n'ignorez peut-être plus qui je suis, sachez-moi gré, monsieur, de ne pas vous pousser à bout sur-le-champ; mais il y a des femmes qui vous attendent, et que je ne veux pas alarmer.
— Êtes-vous sincère dans cette retenue?
— Sincère?... Et pourquoi pas? Je ne me suis pas rendu prisonnier, j'imagine!
— On n'est pas toujours libre de se rendre; et vous avez peut-être appris dans le génie la manière d'ajourner la bataille dès que vous la sentiez perdue. Qui m'assurera, monsieur de la sérénade, que TOUS êtes ce que vous prétendez être?
— Rien! si l'un de vous deux ne comprend pas le langage de la franchise.
— £h, monsieur! ce style est à la portée du premier venu , et vous y revenez beaucoup trop pour ne pas continuer à m'être suspect. La con-
vioUon qoi coinmeaçaît à me parler à Foreille serait à présent de la crédulité. Mais brisons \k ! d'antant que nous sommes à trois pas de la maison de H. Dutercy.
Léonard suivit l'indication de son interlocuteur et s'écria :
— >Qooi ! cette maison neuve...
— Oui , monsieur !... Et comme il ne faut pas que TOUS doutiez de ma parole , en attendant que je reçoive de vos nouvelles, vous daignerez permettre que nous vous servions jusque-là d'escorte.
— C'est dans l'intention, ii'est-ce-pas, de vérifier si j'y vais réellement?
— r Les suppositions sont tout à fait libres , monsieur ; et f plus juste que vous , je me résigne à l'inconvénient des apparences.
— A merveille! et, par-dessus tout, au revoir ( .... Ne trouvez- vous pas, messieurs , qu'il n'y a que la France pour nouer des relations aveo tant de rapidité.
— Gela dépend !.... Vous ne donniez donc pas de sérénades en Ilalie ?
— i Ah, monsieur ! maintenant je serais au désespoir de ne pas faire plus ample connaissance avec^ vous. La partie devient curieuse! 11 sera bon de savoir celui des deux qui rendra des points a l'autre.
Léonard eut les honneurs du pas dans cette conduite où son adversaire affectait une déférence
railleuse^ tandis qae le lieatenant s'attachait , à couvrir d'une légèreté d'emprunt le désarantage de sa position. Bien qu'il ne songeât nullement à s'échapper , le contact de ces messieurs lui faisait ressentir le tourment de l'ayanîe que l'on. doit éprouver dans la sensation des poucèttes. Si la chance de les culbuter se Fût convenablement ofiEerte ^ il en aurait profité de tout son cœur.; mai» César y qui rôdait autour de lui y n'était pas le moins à craindre de ses gardiens. Il le comprît ; et se mit à siffler entre ses dents par manière de contenance.
Arrivé devant la grille de la maison neuve ^ son irritation secrète se trahit par la violente secousse de la cloche qui réveilla des concerts d'aboiements, dans les alentours.
Une fenêtre s'ouvrit.
— Qui va là ? dit une douce voix de femme.
•-^ C'est un ami 9 ma chère Pauline l cria le prisonnier.
— C'est la voix de mon frère ! c'est Léonard I cria la petite yoix comme si le feu prenait à la maison. — Dutercy, lève-toi vite!... Prends mes pantoufles, ou je vais aller à ta place.
— Du tout, du tout ! reprit une voix d'homme. Quand je te disais y Pauline , de ne pas laisser aller
nos domestiques à cette noce La belle maison
que celle où les maîtres font la besogne de leurs gens!
— Quel homme pour a^oir toujours a redire! lui répondit-on.
Et la fenêtre se referma.
-^ L'identité est^lle reconnue? demanda Léonard.
Le jeune homme prit la parole ;
— Demain , lieutenant , j'aurai l'honneur de TOUS rapporter vos deux pistolets.
— J'aurai l'honneur de les attendre^ M. Delaberge. La question n'est pas changée!.. Je reste Totre prisonnier sur parole.
(S^n fanttUt*
Le$ disparates de goûts et de caractères , dans l'état conjugal , éclatent seuyent dès le lendemain même du mariage , ne fût-ce que sur la cuisine, qui n^est pas de deux empètea dans les petits ménages ; puis sur la parure, sur les fréquiontations : la tendre épouse Teut introduire et fréquenter oertavis habitués et parents qu^elle dit très-honnéles , Trais amis du oommeroe et de la charte ; Tépous n^a pas foi à leurs reliques. Bref, on ne va guère à la quinzaiœ sans déoouTrir de part et d^autre des goûts et des habitudes ineompatiblés. On trouve promptement du mécompte en bonheur de ménage, et l'illusion est dissipée du moment qu^elleva en déclinant.
Cm. Toubiib.
— Pauline^ prends garde I Ne me santé, pas au coq!... Ta peux Toir^ mon enfant , qae je ne' suis pas à toucher avec des pincettes.
~ Oh ! ce pauye Léoniird ! Dans quel état il a les mains et le visage ! — Georges , arrive donc ! —H aura fait une chute ! *— Tu n'as pas de contusion, de fracture?.. Tu souffres de quelque part , ne va pas nous le taire!
— Je ne souffre^ mes bons amis, que d'une faim vraiment dévorante .
— Ah, tant mieux!.... Mais le malhenr s'en mêle! Nous n*aTons rien qa'une méchante moitié de poulet!... Que faire? — Georges ! en an clin d'œily on peut lui préparer un souper sans façon; des œufs au miroir ^ une couple de côtelettes...
— Le poulet suffit; je l'arroserai d'une bouteille de vin. Mais commençons par jeter à bas ces guenilles.
— Il a raison! — Voici mon petit meuble de toilette ; du savon ^ des éponges fines , tout l'attirail. — Gomme il est bruni!.. Ge sont les voyages qui font cela. — Georges!... aide-moi vite à le déshabiller ! Prépare la table , donne ta robe de chambre^ cours à la cave^ ranime le feu!. .Mais dégourdis- toi donc ! et , surtout , dis-lui quelque chose. Est-ce que tu n'es pas content de le revoir, ce bon Léonard?
— Gette bêtise!.. Tu me permettras de me réveiller, peut-être?,... Un rien m'ahurit ; je rêvais, j'étais à cent lieues. C'est une bombe qui crève au milieu de mon sommeil. — Sais-tu, Léonard , que de rentrer en France, cela pourrait bien n'être pas fort prudent de ta part ?
— Que veux-tu , Georges?.. Ma sœur et toi vous me faisiez faute, et je mourais d'ennui, je me risque.
— Je t'aurais conseillé dé patienter encore un ou deux trimostres.
— Gomme c'est aimable ce que tu lui dû là !... Te voila bien en peine; nous le cacherons , nous
ferons courir le bniit qu'il se trouve au Caire ou en Sibérie. S'il ne faut que tromper le gouvernement^ on aura Dieu lui-même pour complice.
— Et nos domestiques?
— Nous les mettrons à la porte.
— Et nofr voisins ?
— On leur confie le secret.
— Yoilà dettes idées! A peine les connais-tu J -«Les honnêtes gens se devinent. Demain, j'irai
trouver Thérèse^ ma petite créole , ma jolie Thérèse! et je la prierai de présenter nos remerciments a son onde.— C'est lui^ mon frère , qui t'a conduit jusqu'à notre grille? Vous avec dû causer ?.. . Dis-moi? Je ne crois pas me tromper!..^. Ce I. Raymond doit être un homra»aimable?'
—Des plus aimables , Pauline -, je t'en réponds. . . Nous avons déjà noué des relations ensemble.
— Ta vois, Georges!
— Et je compte , pas plas4ard que demain , loi rendre convenablement ses politesses.
— Le croirais-tu, mon frère?... Georges a !sb^ manie de ne frayer avec personne. Il a toujours peur d'en être pour ses avances. Thérèse et moi, D0U8 n'avons eu jusqu'à ce jour que des rendezvous à la dérobée , comme des amoureux.
— Ta sœur , Léonard , est toujours folle à son ordinaire. M. Raymond est un homme froid , il a le col roide et se tient sur le qui vive. Je le crois noble. On dirait qu'il porte tous ses aïeux sur la
tète et qu'il a peur de les renverser. Peut-être a-t-ildes sourires pour les femmes ! il faut en croire Pauline à cet égard ; mais , pour aller à lai , j'attendrai qu'il fasse la moitié du chemin ; et, si nous jetions nos secrets à sa tête , il pourrait prendre cela pour une politique de la curiosité qui yise à la pareille. Après tout, Léonard , sans bouleverser la maison, non plus que notre train de vie, ce qui n'est bon à rien qu'à faire jaser , je me plais à croire que ton retour ne réveillera pas d'inconvénients. Gardons notre monde , n'allons pas nous brûler a la lumière, et restons dans nos allures de tons les jours. Quinze mois sont tout un siècle en France, et la politique a ses prescriptions. Le temps a passé sur les événements du cloître S^Méry. Le gouvernement qui n'a que trop puni doit trou* ver son intérêt au pardon.
— Te moques-tu de moi avec ton pardon?
— Franchement , Léonard , voyons ! est-ce que si l'on t'offrait de te laisser tranquille? . •
— On se gardera bien de me Toffrir , et je me garderais bien . d'accepter cette offre. J'aimerais mieux passer devant une commission militaire.
— £t quoi! pour être simplement tranquille?. .
— Tu me fais bouillir ! On dirait en vérité que tu ne sens pas la portéedes mots . Non^ non, Georges! entre eux et moi il se trouve un abîme , et cet abime ne peut se combler qu'avec des coups de fusil. Toutes les fois que j'y regarde, j'y vois le
corps de mon père. Je ne mendierai pas l'ayanie de la grâce , et je regarderais comme, mon ennemi mortel celai qui Tondrait me ployer juscpie-là. Les fossés de Grenoble fument encore d'une explosion dont tous les Bourbons me doivent compte! Je resterai fidèle au cri du sang. Ni transaction f ni tolérance ! {jes partis graciés abdiquent , et l'on est rayé du champ de bataille dès que l'on capitule.
— Les gouvernements ne sont pas toujours de cet ayiis,
-^ Cest leur sottise! mais laissons cela.
Léonard passa la main a son front.
Pauline et son mari se regardèrent tristement d à la dérobée.
Léonard revint a lui et continua :
— Cent fois^ en Italie , je me suis reproché d'avoir suivi vos- conseils^ s'exiler, c'est se dénoncer. Tout récemment , à Naples , un ami du secrétaire de la légation française n^'affirmait une circonstance assez invraisemblable , mais qui m'a fait rêver; c'est que la police n'avait jamais su le premier mot de ma participation aux événements dn 6 juin , et que y par conséquent , son siloice n'était pas un piège. Cette conviction ^ il la tenait de Monte! , tm de nos anciens camarade du lycée.
— Qu'il avait vu sans donle à' Paris , mon frère?
— Qui , Pauline. Ua désir confus me pressait de Térifier les ckoses ; le l>esoin mieux compris de TOUS voir m'a décidé. A tout hasard , j'ai sur moi des passe-ports visés par le consul de Sardaigne, «ousle nom d'un Italien. Si le fait est vrai, je reste; s'il est faux , je verrai.
— Pourquoi MonteL n'aurait-il pas dit vrai, mon frère?
— Ah ça ! mes hons amis , vous me parliei d'un poulet tout à l'heure. Je ne vous tiens pas quittes.
— Va , ma femme. Tu sais où cela se trouve.
— Et maintenant ^ mauvaise tète, est-ce que l'on n'embrasse pas sa petite sœur ?
— Cent fois plutôt qu'une , ma chérie ! et sur tes joues brillantes , et sur tes grands yeux bleus , et sur ton beau front ! car , je le vois bien , tu seras toujours l'attrayante personne dont je me montrais si fier lorsque je te promenais sous les allées de la place de Bellecour , et que j'y bravais a dessein les ressentiments de deux ou trois Lyonnaises qui te prenaient pour une de mes conquêtes. Mais , mon enfant, sois humaine autant que je te trouve jolie. Sais-tu qu'a Lyon , ayant appris votre casernement à S^.-Maurice par l'associé de Butercy , je n'ai pas seulement pris le temps de manget un morceau? Vite , à cheval ! malgré l'orage f et par des chemins d'enfer. £n vérité , je ne me comprends pas de me tenir encore debiHit !
fo compte bien me laisser tcmber sdr Je pmûet.
— Je e«Nn*s et je reriems , mon frère f Ne t'impa* tienlepas.
— Ak ça ! comment Tont ks affaires, Dalercy ?
— Lb9 raîeiines ou celles de la France ?
— Je parle aa négpooiant .
— C'est autre chose f assez bien. Mais, entré noua y Léonard , les ovrriers eonserVent des prétentions ridicules. Ils demandent je ne sais quoi !.*. qnelcpie cbose de mieux qneJa réyolution de juillet. Us sont inouïs ! et^ Montel m'enga^, par ses lettres , a ne pas compromettre mes capitaux dans l'industrie manu^cturière. Montel est à la sonrcd des bonnes nouTclles et pourrait avoir raison. On parle de réunions, de partis qui yeulent eo venir aux mains. Les réfugiés ont la tètediande ^ el on les trayaille. Cel a m'occupe.
— Est-ce pour filer entre deux eaux , que tu as renoué avec Montd ?
— C'est lui qui a renoué avec moi. Je l'ai, trouvé face à face dans une affaire assesfi chaude:. pour nne élection. 11 n'est pas de notre bord ^ mais c^ n'est pas un sot. !
— Est-ce que tu as un bord ?
-— Tiens ^ si j'ai un bord! Cette question! Tout le monde a an bord.
— - A la bonne heure, et je ne dis plus rien. Et YOU8 vous êtes revus sans rancune ?
— Comme je te le disais, c'est lui qui m'a
HEHSOIK»!. T. I. 4
recherché. Il m'a pairie de toi, det raieonB pré^ snmëes de ton absenee. Je n'ai dit ni oni ni non. Il est en bonne posture ; il s'intrigue^ il l'agile. 11 se mêle, je crois, d'agiotage. Bans le fend, je l'aime beaucoup plus que je ne voudrais , et je le vois avec trop de satisfaction pour ne pas le craindre. Cet homme prend de l'empire quoi qu'on en ait ; et puis , je ne sais pourquoi , ou se souvient toujours avec plaisir du temps où l'on n'avait pas de mecars ! Mon tel en est resté là. J'aurais vonhi prendre sur moi de lui fermer ipa porte. 11 ne m'a pas «ompris, et nul détour n'a pu nous mener là. C'est , du reste , la seule exception dans mes connaissances des anciens jours, et, quoique unique, je me la reproche. £n ce moment il est à Paris , et nv^éorit des folies sans nombre. Montel est un composé de bien et de mal ; il a£Pecte de ne pas avoir de principes, et de s'en tenir à ce qui réussit. Mais , dans la réalité, il est serviable et n'aime rien tant que de se rendre utile. Suivant lui , oelabaiéficie toujours. Je lui trouve par.moments des prétentions insupportables à la scélératesse*
— S'il a des prétentions, il parviendra.
— Je le veux bien ; mais auprès de qui ?
— * Bis-moi, Georges! vous vivez, cerne semble, en ours. Pauline, en particulier, ne bouge pas de cette maison de campagne. Bans le peu que m'a dit ton associé, je crois avoir saisi quelque chose de semblable.
— Panline te plait ici !
— Ne seraif-ta pas jaloux ?
— Jaloux^ non ! mais je suis timide. C'est ^ex-^ périence. Quand on a yéca, l'on a pear. Ma jeunesse a fait des sottises pour la leçon de mon âge mûr. Beaucoup de folies rendent sage. A présent, j'aime la retraite et je crains le bruit. £n vieillissant , on se fait une morale. Dans le ménage, Léonard , mon avis est qu'il faut pousser les ver* rousy se bien garder de répondre a fous ceux qui frappent y et faire son triage par le trou de la ser* rore; autrement^ ce serait une procession éternelle. Tous les gens, me diras-tu, ne visent pas à mettre leur tête sons notre bonnet de nuit ; quelqnes-uns même y renoncent ; mais la majorité s'installe à notre table , et je ne me suis pas marié pour tenir une auberge. Moins on a de visiteura, plus on y voit clai r.
— Tu croîs ?
— Certainement.
— Va toujours.
— D'ailleurs y Pauline est une enfant et : s'amuse à peu de frais. »
— A propos d'enfant , quand 8erai*je parrain ?
— Ma foi , ta sœur me désole.
— Fat !
— C'est ce que me dit Pauline quand elle veut me faire enrager. Si j'étais indiscret, il me serai) facile de te répondre.
— Réponds ! Le mystère est BoaTenl une tottise. Bis-toi, Datercy^ que c'est par les secrets du mari que l'on abrège la résistance des femmes.
— Ah, messieurs, je tous surprends à parler de femmes! C'est donc toujours le premier moi des hommes quand ils se rencontrent après une loiigoe abseuce? -^ Faut-il te découper les mor-^ ceaux, num frère? Raoonte-moi tes amours en Italie.
— * Tu me oondami^ a manger sans boire « Pauline!
— dette fois, Georges, c'est ta spécialitë. Preinls cette lumière, mon bon ami.
— Que de tracas je voua donne !
— Tu yeux rire, Léonard ! Qui tourmenteraiton, si l'on ne tourmentait ceux que l'on aime?*... Demande à Pauline.
— Réponds au reproche, mon enfant.
— Qu'est-ce que c'est, Léonard ?•••• Je n'ai pas écouté ce que Georges disait en s'éloignant.
— Il t'accuse d'être un petit démon.
— Âh ! c'est que pour remuer Georges il faut la croix et la bannière. Mon cher mari n'a pas d'élan.
— Et tu cherches à lui communiquer le tien?
— Je suis de ma famillei il faut employer son activité.
*-— Ton sourire est triste, pauvre sœur... A quoi pasaes^tu le temps dans cette campagne?
— A rien, à faire des projets, a regretter la
TÎUe. Georges n'entend pas de cette oreille. Quand je l'ai c<»imi , je ne loi soupçonnai» pas ces répugnances. Il tourne la difliculté si je la soulève, et nous pasicms là vie à nous parler san« nous répondre. U prétend que je le mène, pour cacher qu'il me rive à petit bruit des menottes. Ponr moi, les saisons marchent du même pas; l'été sans connaître le debors, l'faiyer sabs bals. Je ne vois plus mes ancieniies amies que de loin en loin, dans les grandes occasions. Georges a certainement le pro* jet d'enfermer ma vie dans l'horison de son idée farorite; il m'y rétrécit de jour en jour Far exemple, il s'est passionné pour les fleurs, les cailloux, les animaux rares; et nous avons une serre, des oiseaux remplis de foin , des papillons crucifiés arec des épingles , an petit cabinet de minéralogie. Il me fait convenir que c'est fort beau, et nous voyageons dans l'univers, les pieds sur les chenets. C'est une existence exemplaire et mortelle. Je sens que je deviens nerveuse. Sans Thérèse, je serai» morte. J'ai tout ce que je de* mande à Georges, mais il n'est pas si sot que de me laisser dire tout ce que je veux. Les petits goûta il les prévient; toutes les coquetteries il les satisfait; ma prison est un vrai bijou, mais nous ne voyons âme qui vive, et je sens à travers tout cela que le monde eflFarouche mon mari ! Dès que j'entame ce chapitre, il se dit malade. Je n'ai qu'à m'émanciper pour le mettre à l'article de la
mort; il ne me permettra de sortir qu'en deuil. A quoi sert , Léonard , de se donner des diamants dans un cloitre?... Les diamants ont besoin d'être TUS. Tiens, mon frère ! je donnerais cette maison que j'ai voulue , ces diamants qui valent des prix fous, et celte perspective de calme éternel que tant d'antres regarderaient comme le comble de la satisfaction^ pour deux mois de nos anciennes vacances, lorsque nous faisions enrager mon oncle, et que ce brave homme nous souriait; lorsque nous étions les boute-en-train de ces gaie& réunions que l'âme ouverte et généreuse de notre bonne mère savait si bien fixer tout autour d'elle. Ici, je crois respirer par tous les pores l'air pur, mais si monotone, que je respirais au couvent pendant la récréation, avant les devoirs. Georges me ramène en classe. Toute la difiFérence que j'y vois, c'est que je ne suis plus demoiselle.
— C'est une diflFérence, ma sœur.
-^ Je ne sais pas. Veux-tu que je te dise! Mon bonheur m'ennuie, je voudrais une révolution.
— £t si je te l'amenais, cette révolution?
— Toi?
— Moi ! — Voyons, pourquoi ne profiterais-tu pas de ma présence pour tirer Georges de ce sys-^ tème d'engourdissement dans lequel vos articulations se rouillent et votre sang se fige ? Les bons ménages, Pauline, si toutefois il en existe de bons, doivent être ceux on , dès les premiers jours , la
femme s'empare habilement du sceptre. Elle en bannit oette odeur de chiffres, cette révoltante préoGcnpalîon d'intérêt dont la plupart de nos maisons bourgeoises sont infectées, et qui ne laisse déplace à rien de grand. Conquérantes en amour, comment se ftiit-il que la municipalité tous désarme ?.. . Dans toute alliance, il faut subir le tou ou le donner. La femme , en commandant , peut élever l'homme; l'homme, quand il se pose en maitre, avilit la femme. Lorsque je t'ai mariée, je tesaTais supérieure aDutercy. J'espérais que cette supériorité lui marquerait sa place dans le monde. Ce que tu m'apprends m'étonne. S'il ne le faut qu'un point d'appui, je suis prêt à te faire la oourte-échelle. Entre nous, il vaut mieux que cela Tienne d'un frère que d'un ami ; mais , tôt ou tard, il faut que cela vienne. Il est contre nature qu'une femme soit anx genoux d'un homme, et c'est s'agenouiller que de renoncer à sa part dans rexercice commun du pouvoir. Partout où je vois un esclave, î'ai le pressentiment de la révolte.
— Pas un mot de plus, Léonard!... J'entends mon mari ; nous reprendrons cet entretien.
— Quand tu voudras !... Le pacte est signé.
' — Tu t'engages dono, mon frère, à ne plus quitter la France?
— Ah, ma femme, obtiens cela de Léonard ! ce serait une belle victoire que de le brouiller aveo la politique.
— Ma foi, Georges, si la police le permet, c'esl entre noos à la vie et à la mort. Mais tout est conditioonel; la politique et moi, sairant toutes les probabilités , nous aurons encore nitille à partir ensemble. Elle n'est pas convertie, ni moi non plus^ et les enjeux couvrent le tapis. La politique a tous les rois ; j'attends les as. *-- Ah ça, voici tout ceqo'il me faut, et vous avez besoin de sommeil !... I^ans façon, indiquei-moi ma résidence.
— £h bien ! laissons Pauline iei. Je vais t'installer dans ta chambre. — Prends, ainsi que moi, cette table par un bout .
-^ Adieu, sœur 1 ... Tu rêves ?
-*- Moi ! point du tout ! ... Je songeais. . . ^— Frère! dès que vous ne dor mires {dus, un bon coup de sonnette, n'est-ce pas ?. .. Nos gens sont de noce ; voas me prendre! bien pour camériste?
— ... Georges, fais^moile plaisir de pousser ia porte ; il ne faut pas qne ma s^eur m'entende.
— La porte est fermée.
— Peux-tu me servir de témoin pour un duel?
— Tu m'effraies , Léonard !
— Oui on non ?
— Oui , sans aucun doute.
— Très-bien. — Rejoins Pauline, et qu'elle ne prenne pas le moindre soupçon. Tu sauras le reste demain.
£t9 f&t^ixcatiom*
Le duel Mt une néoeMÎté? Oui MUit doute t
comme la guillotine ou autre belle ohote : mai* oe •ont là de ces néoeMitét qui ne «ont pat néceMairot.
Cb. Da».
Sut les dix heures do matia, Léonard^ après avoir repoussé de droite à gauohe les persiennes de sa chambré, se mit, en fumant un cigare, à faire l'examen des environs. Sa yixe s'arrêta sar l'intérieur do jardin. Tout était nonreau pour loi dans celte propriété, dont Taspect, quelques heures auparavant, l'arait scandalisé comme un outrage à ses souvenirs d'enfance. Cette impression Re durait plusj il rendit justice an goût d'une foule de dispositions où la Tolonté de Pauline était manifeste. Devant lui, bordée par une allée de tilleuls en demi-cercle, un joli parterre, véritable éventail de fleurs, déployait ses lames étincelantes dont un perron à rampe de bronze formait richement la poignée. Grâce à la pente du terrain, on avait creusé dans toute la longueur de cet hémicycle, un bel escalier de gazon, et, de la sorte, les tilleuls.