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placés sur qnatro rangs de profondeur, s'exhaus* saient naturellement de plusieurs marches pour se dérouler en frais pararent de feuillage : innocent obstacle contre le soleil vif et libertin qui le criblait joyeusement de sa lumière. Ces rayons émancipés tachaient de flamme le marbre d'une vingtaine de statues, dont un observateur moderne aurait pu tirer parti pour indiquer une démarcation profonde entre le classique et l'antique. Vers le centre, une table de pierre, chargée de tout l'attirail d'un déjeuner, prouvait la sollicitude de Pauline; toutefois, en laissant à l'air ses raisins et ses fruits, elle avait étourdiment oublié de porter en compte la gourmandise d'une volée d'oiseaux, flibustiers babillards qui s'en donnaient tout à loisir. Par-delà lea tilleuls, dont la colonnade et les allées solitaires auraient invité l'homme le moins pastoral au nonchalant exercice du matin, l'œil, en se frayant ane ' voie dans la perspective, courait dans les compartiments du jardin potager, fleuri de roses , coupé de charmilles, étalant de toutes parts ses cloches de verre, qui , par leur éclat, blessaient et rappelaient la vue. Léonard, sur sa droite, reconnut un massif de marronniers qui remontait vers le nord, tout glorieux de ses boules de verdure échelonnées à l'infini dans l'horizon. Un sourire effleura ses lèvres, car sa pensée peupla tout à coup ces clairières de tous les petits polissons de S^-Haurioe , avec lesquels Jean et lui avaient si souVent fait le
coup de poing. De proche en proche^ ayec le charme d'une réconciliation, il suivit ]a ligne du vieux mur d'enceinte que le bois mettait par intervalles à découvert, en éparpillant ses groupes sur la pelouse; ici y près d'une arche d'où s'échappait une source d'eau vive; là-bas, prèsd'un kiosque à vitrages de di* verses couleurs : guéritede femmeperdue à l'avantposte des.coquetteries de cette solitude. A la gauche de Léonard, et toujours au-delà des tilleuls, de petits bâtiments, affectés à des spécialités diverses, se succédaient le long de la ruelle qu'il avait longée pendant la nuit ; et la base de l'angle où les lignes de ce paysage allaient en quelque sorte se confondre dans le disque du soleil qui développait en ce moment autour de lui des brouillards de feu, s'appuyait à la flèche du clocher de S'-Manrice^ cippe de la tombe où dormait sa mère. Cet homme, qui riait d'un duel , eut une larme pour ce clocher. Rien, n'est simple dans l'univers! Là terre et l'homme se tiennent par des affinités secrètes, et les événements d'un site en sont l'âme.
. Léonard^ devenu rêveur malgré lui-même, descendit dans le jardin. Au bas du perron, il cueillit une rose, en se rappelant que sa mère les avait aimées. Il traversa le parterre ; il moiAa vers les allées de tilleuls , toujours préoccupé par les ana** logies de cette fleur dont le parfum exhalait tant de souvenirs. Les souvenirs!... ce gage d'immortalité que Biderot^ malgré son matérialisme^ éle-
vaît aa-des808 de la foule eoinine an ealle, aa nom de son génie et de Thistoire, lorsqu'il polyérisait le néant que Falconnet prophétisait à ToniTert... A partir de la marge tracée par les tilleuls^ le terrain s'épanouissait en déolivité facile^ et son large tapis de gazon était rayé de sentiers sablonneux gui se dirigeaient vers les principales en* trées de Tenclos réservé pour la culture. Léonard arriva près de la charmille, contre un mur qui se coudait pour^laisser la vue libre ; il poussait de la main un léger treillage , lorsqu'il se vit salué tout à coup par un double cri d'effroi • 11 reconnut^ en tête à tète avec Pauline, la belle enfant au teint de créole qu'il avait craint d'alarmer pendant l'escapade de la nuit : discrétion dont les probabilités ouvraient alors un. champ si large à ses propres conjectttses. Thérèse, à cette apparition^ n'écouta ni les réclamations précipitées de son- amie, ni les excuses de Léonard, qui proposait de s'éloigner, en se désolant d*avoir occasionné tant de frayeur. Elle s'élança vers une issue placée dans le coin de la muraille, et dont la porte retomba lourdement. Remise de son premier mouvement, Pauline se montra fort courroucée de l'émotion de Thérèse ; elle meurtfit sa main délicate contre la porte ; elle cria d'un ton de moquerie et de dépit qae c'était Léonard, ce frère chéri, dont, à l'instant même, tontes deux s'entretenaient si paisiblement; qu'il fardrait bien têt ou tard le voir en face, et qu'an
-^ ss —
nurploa les jolies filles n'avaient rien a craindre des moustaches d'un ancien lieutenant du génie.
Thérèse était déjà trop loin pour loi répondre, et Pauline en fat pour ses supplications; elle gronda heancoup son frère qui n'avait pas su couper la retraite a son amie. Léonard ne put s'empêcher de sourire ; c'est que le col entièrement libre et les bras nus de la petite, négligé sans conséquence avec une autre femme, mais qui, dans la politesse de l'expression, serait de la coquetterie avec un militaire de trente-six ans, devaient compter pour tout dans cette alerte dont il était doublement an désespoir par cela même*
Pauline , redevonue raisonnable , avoua qu'elle ne s*était pas aperçue de cette circonstance, que son frère voyait vite et bien , que Thérèse n'avait pas eu tort* Elle se blâma de n'avoir pas en la présence d'esprit de se sacrifier elle-même et de jeter son châle à la créole pour lui retirer tout prétexte de fuite; puisque aussi bien les regards d'un frère ne sont nullement à redouter; et, tons les deux, en riant dç l'aventure, en égrenant quelques raisins sur la treille, en admirant de concert ce développement de luxe et de couleurs que la nature déploie à la suite d'un orage, gagnèrent à petits pas l'allée des tilleuls.
Datercy les attendait eu parcourant son journal arrivé de Lyon,
— Georges, s'écria Pauline en courant à son
mari et en faisant Toler le journal^ je Tiens de former un projet superbe; nous marierons mon frère ayeo Thérèse, et, de la sorte, les anciennes propriétés de la famille retourneront a mes neveux , à moins que je ne devienne Teuve; car, si c'est toi qui me pleures, mon pauvre Georges, il n'est pas à croire que cela fasse le moindre pli.
Dutercy rattrapa son journal avec humeur et ne répondit rien.
— Projet superbe, en effel! dit Léonard^ je parierais que j'ai le double de son âge.
— Vous gagneriez de deux ans^ mon frère, elle en a dix-sept. Mais il ne faut pas vous y tromper: pour la franchise et la raison , ma jolie créole est un yrai prodige. Le climat des colonies rend précoce. C'est une âme d'homme dans un corps de femme; et la liberté même (entendex-TOus, monsieur le républicain?) semble avoir fait son éducation. Vous pouTCft la prendre de ma main.
— £h bien , Pauline , pour qu'il ne soit pas dit que je tienne une femme d'une autre main que de la tienne, si je ne me marie pas avec Thérèse^ je m'engage à ne me marier jamais.
— Tu renoneerais à l'amour , mon frère ?
— Je ne dis pas cela. Mais toutes mes idées sont tournées vers un autre but. Mon établissement est fait. Je suis fiancé, mon enfant...
— Fiancé ?
— Sans doute ! . . . . Fiancé avec la république ! et
je lai serai fidèle. Par exemple , je te l'avoue , je ne sais pas trop quand je pourrai oonsommer le mariage. ^
— Pauvre Léonard, tu perdras tes soupirs et tes démarches auprès de cette autre Jeanne d'Arc !
— Kis^ maligne bête. — £h bien ! est-ce que je déjeunerai tout seul?
— Tout seul. Nous ne t'avons pas alteodo. Georges a ses habitudes ; il déjeune avec moi sur les fieuf heures^ il boude jusqu'à midi ; jusqu'à diner, il court, ou bien il me prêche la culture des vertus champêtres ; ot^ le soir, il est quelquefois aimable, pour peu qu'il ait reçu des lettres de Montel.
— Montel I... Pardieu^ voilà un nom qui te revient. — On dirait, Georges, que Pauline te fait la guerre à propos de Montel?
Pauline reprit rapidement la parole , avec cet air de désintéressement qui sait si bien piquer à froid :
— Moi, monft'ère?.. . Maispoint du tout. Qu'est-ce qui te fait penser cela?... Je trouve M. Montel fort aimable. D'abord, quand il était à Lyon, il gardait Georges les trois quarts du temps ; à moins que ce ne fut Georges qui le gardât ! ce que je n'ai pas encore débrouillé. N'importe, ce dont là de ces attentions qui se gravent dans l'âme. Volontiers M.Monte] venait à Saint-Maurice \ timidement dans le principe, moins timidement avec l'habitude; et j'ai dans l'esprit que ses yeux n'étaient pas trop
dégoûtés de ma vue. C'était iflattenr ppar ma vanité y car il se manquait pas de termes de comparaison. La solitude m'a faite à sa présence : entre une personne et rien, il n'y a pas à choisir. En vérité ^ je l'accueillais de mon mieux , par déférence pour mon époux. M. Montel est un homme galant, fort joliment tourné de sa personne , très-mesuré dans ses hardiesses ^ et qui s'empare tout juste de l'espace qu'on lui cède \ il a les dents superbes y et il ne les caoheirait pour rien au monde, parée qu'il sait que le sourire lui sied. Sa main est aussi gracieuse que la main d'une femme \ on se mettrait à genoux devant ses ongles. Tout cela m'a fait réfléchir; j'en ai rêvé!... Je me suis demandé quelquefois s'il venait me cajoler pour ne pas perdre Georges de vue ; ou s'il apportait des fleurs à mon mari dans la pensée de me faire la cour.... Quand on tient la balance, on la fait pencher pour soi ! Mais ce qui m'a convaincue cependant qu'il venait pour Georges^ c'est que lorsqu'il ne le trouvait pas, il s'obstinait et l'attendait de pied ferme. Un soir j'étais bien embarrassée , car Georges ne rentrait pas I Ce n'est pas que M. Montel soit ennuyeux! non. Le lendemain de ce soir-là, mon mari (j'ignore dans quel but) m'a fait entendre que son ami avait de très-mauvaises mœurs ; mais, par repentir de cette médisance, il s'est pris à l'excuser (du moins c'est ma façon de voir), en poussant ses relations avec lui jusqu'au point de
deyenîr l#at à fait sob ombre. Cent Tingt lieaes n'oDt pu les disjoindre. Je n'ai rien à dire , et je ae dis rien ; mais depuis que cet homme est à Paris, je me prends à croire qu'il nous manque. Il apportait une certaine circulation dans notre mé* nage ; Dutercy avait le teint meilleur. Je ne doute pas que M. Montel ne revienne au plus tôt se mettre en état de siège et sous la main de mon mari, qui m'a juré cent fois , arec bumeur , de ne plus le revoir , mats qui n'ose rompre. Est-ce parce qu'un ami ménage quelque chose , et qu'un ennemi ne ménage rien ?.... En tout cas , si Georges n'est pas jaloux de Montel par rapport à moi , il faut qu'il soit jaloux de moi par rapport à lui. Entre ces messieurs , je suis une cause de fièvre. Rien n'est curieux comme cette petite guerre d'excellents procédés qui met movmari en sueur et sur les dents, lorsque Montel vient papillonner autour de Saint-Maurice. Mon Dieu, que votrevolonté soit faite !... Nous saurons un jour à qui , de Georges ou de moi, cet homme-là doit être dangereux.
A ce feu général de toute Tartillerie légère, Dutercy répliqua d'une voix brève :
— Tasœur m'attaque, Léonard, parce qu'elle sait bien que je ne puis répondre.
Pauline, enchérissant sur la fausse ingénnité de sa voix, reprit :
— Est-ce une attaque ? et d'où peut venir ton embarras ?
Il y eut un court silence. Léonard, sans perdre une bouchée^ se divertissait de la castille ; il suspendit un instant le jeu de sa fourchette. Entre Georges et Pauline, il surprit un choc de regards dont le rejaillissement fut pour lui. Pauline baissa les yeux. Le mot de Dutercy avait porté.
Mais sur quoi avait-il porté ?
Léonard sentit qu'on lui faisait un mystère; il eut même un instant la pensée que ce mystère le concernait; niais, après avoir laissé ses conjectures flotter inutilement dans le vide, il entra dans le calcul des époux par une diversion.
— * Ah ça ! mes amis , votre dessein était -il de nue surprendre? Vous ne m'avez jamais écrit à propos de cette maison et de votre déménagement.
— Allons donc!... Pauline t'a griffonné qnatrç pages d'explication à ce sujet !
— Où m'avez- vous donc adressé la lettre?
— A Turin, et directement ; j'en ai gardé le brouillon.
— C'est autre chose f ... Si vous me l'avez adressée directement, je comprends que je ne l'aie pas reçue. Lors de mon arrivée dans le Piémont, les monchards de la douane^ armés de leurs sondes, ont mis en lambeaux la doublure et les coussins de ma chaise de poste; ils déchiraient, ils saccageaient tout. Ces honnêtes gens voulaient prévenir l'introduction en fraude des écrits révolutionnaires. J'ai
frappé mon froot : — Stupides animaux, c'est là qu'il faut souder ! — Hais parle, parle, ma petite sœur!... Qu'est-ce que tu me disais dans ta lettre?
— Je t'y parlais de la succession de notre oncle; je récapitulais les embarras que me donnaient les maçons et les entrepreneurs , pendant les dernières crises de l'accès de goutte dont il est mort, ainsi, je crois, que du régime infernal qu'il s'obstinait à suivre. Ces misérables ont tellement profité de la manie du cher homme pour les plâtras, que les fermes, la maison de ville et cette maison de campagne qu'il me destinait, tout le patrimoine enfin, aurait été se perdre dans le gou£Ere des tribunaux, en paperasses de procédures, si je n'avais insisté près de Georges , pour transiger. Nous avions tes pleins pouvoirs ; je fixais à ton consentement un délai. Nous avons pris ton silence pour une adhé* sion.
— J'aurais plaidé !
— Bon. Rançonné par les hommes de loi, ou dépouillé par les entrepreneurs , n'est-ce pas tout un?
— J'aurais plaidé!... La timidité des gens de bien est une plaie sociale; les fripons spéculent sur le silence.
Butercy repartit avec une certaine gravité:
— Il faut cependant que les fripons se greffent assez facilement sur les hommes de loi , car l'ef-
fronterie n'a jamais eu plus de bravoure qae depnis qoe les tribanaux n'ont plus de vacances.
— Allons^ allons! s'écria Léonard, je commence à croire que tu as un bord.
— Tout cela t'explique notre déménagement , ajouta Pauline. Par suite des transactions, le locataire de la maison voisine en est devenu le propriétaire.
— Diable I je suis fâché de ne l'avoir pas su. Dntercy balbutiait la première syllabe d'une
question , lorsque la cloche de la porte d'entrée fut émue le plus doucement du monde.
Leste comme un oiseau , Pauline s'élança près d'une statue; elle s'inclina du côté de la grille, que l'interposition du corps de logis barrait à Dutercy et à Léonard.
— Qui est-ce? demanda Dutercy.
— C'est ce long jeune homme dont je t'ai déjà tracé deux ou trois fois le portrait , qui vient à la sourdine chez nos voisins; tu sais ? la pâleur même dans un cadre noir ! un postulant auprès de Thérèse et des pompes funèbres , quelque âme en peine qui veut quitter ce monde ! .. .
— Ne fais pas de jeux de mots ! .. . Dis-nous simplement qui ?
— Ma foi ! je n'en sais pas plus que toi sur son compte.
— C'est peut-être monsieur Delaberge , s'écria Léonard en se levant.
— Je crois que Thérèse l'appelle Etienne , reprit Pauline.
Daterey laissa tomber son journal.
Léonard introduisit le visiteur , auquel ^ si l'on Tent faire abstraction du ton de Tépigramnie , la silhonette que venait d'esquisser Pauline s'adaptait tout d'abord. Il était strictement corsé dans un habit noir qui dégageait sa tète^ et donnait au caractère de sa démarche quelque chose de hardi , cérame si 'sa taille eut été d'une grandeur au-cles« sus de la médiocre. Son œil plus gris que bleu ne manquait pas de douceur ; l'indolence du vieillard et la fougue du jeune homme s'y montraient tour à tour. On n'aurait pu dire si c'était la souffrance ou l'ironie qui ployait et mettait continuellement en jeu l'arc vivement prononcé de ses lèvres. De stu* dieuses veillées et les tourments de Timagination avaient développé leurs saillies sur ce front chargé de cheveux d'un châtain foncé , rebroussés audessus de la tète comme le cimier d'un casque de soldat romain , flottants sur les dewx côtés de la figure y et dans lesquels il passa les doigts d'un air plein d'embarras , lorsqu'il salua Pauline qui réitérait malignement une belle révérence. 11 est une certaine gaucherie qui ne déplaît nullement aux femmes , car elles en triomphent. Telle fut la gaucherie de H.Delaberge. Il ne regarda nullement Pauline en face ^ mais il laissa tomber son chapeau pour s'opposer à ce qu'elle lui tendit une chaise ,
et recala jusque sur les doigts de Léonard qui songeait à réparer la maladresse. L'échange des excuses n'en finissait pins. Dutercj , que ce mariTaudage de cérémonies paraissait tenir sur les charbons ardents , et dont la figure était devenue verte , fit un geste pour indiquer à sa femme qu'elle était de trop dans cette entrevue ; formule d'autorité ooutre laquelle Pauline allait se mettre en révolte , ainsi que le jeu de sa physionomie le manifesta tout à coup ; lorsque Léonard , en se touchant la poitrine, laissa comprendre qu'il se trouvait personnellement intéressé dans cet ordre, qui, traduit avec une expression d'amitié, devenait irrésistible comme une prière. Be l'air d'une reine qui commande encore lorsque la nécessité la contraint, Pauline dit à ces messieurs, en s'inclinant à la ronde :
— Je craindrais de vous gêner. Je dois vous laisser libres.
£t tous les yeux la suivirent jusqu'au détour de la charmille.
De là, très-gracieusement, elle dut leur adresser un dernier salut.
— Pardon, mon frère, dit avec volubilité Dutercy qui parut un peu plus soulagé par la disparition de sa femme, mais ayez vous-même la bonté de rejoindre votre sœur un instant.. Je crois deviner la mission qui conduit auprès de moi mon*< sieur Delaberge; je me serais fait un vrai plaisir
de me rendre chez loi pour qu'il ne prit pas celte . peine, et ce sont de ces petits détails, où, comme moi sans doute, il pensera qu'il est plus qu'inutile d'entrer tant que nous ne serons pas seul à seul.
En disant ce peu de mots du ton précipité d'un homme qui ne se connaît plus, Dutercy prétendit presser le pas de son frère. Léonard résista y en s'ëcriaut arec surprise :
— Est-ce que tu perds la tète, Georges? 'et ton intérêt pour moi te fait-il divaguer?
Dutercy se tourna Tivement vers le nouveau venu.
— Je vous tiens pour un galant homme , et vous serez de mon avis, monsieur Delaberge. Au besoin^ assignez -moi l'heure et le jour que vous voudrez. Vous demeurez toujours à Lyon, près du pont de la Hulatière?
M. Dalaberge s'empressa de réprimer un léger sourire.
— Je pense , dit-il , qu*un rapport imaginaire entre ma présence et des souvenirs que je ne cherchais pas a susciter , trompent en ce moment H. Dutercy sur les motifs de ma visite. Un seul mot varétablir lesfaits. Je viens restituer à M. Théodore Léonard, ex-lieutenant du génie, les deux pistolets que M. Raymond et moi n'avons pas jugé prudent de lui rendre cette nuit.
11 posa les pistolets sur la table.
— Je suis l'offensé; dit Léonard en les indiquant.
Dutercy paraissait sortir d'un rôre. Un instant, même, sa figure s'était épanouie; elle se contracta de nouveau, car il retomba d'une transe dans une autre. Il se fit promptement un maintien pour écouter ; mais un reste de distraction l'agitait.
— La question de l'offense est très-ol»soure , reprit d'un ton posé M. DeUiberge. Tout a dépendu, je le déclare personnellement, do clmo de la sur* priee et de l'aigreur qui s^en est si naturellement suivie. Dans le premier moment on va de part et d'autre à l'extrême; maintenant nous sommes froids. J'accepterai M. Dutercy pour juge , sur le seul récit de M. Léonard ; mais, avant tout, comme j'jii cent raisons par-devers moi pour croire que notre loyal adversaire s'en rapportera volontiersait langage de la franchise , je me porte caution ici pour toutes paroles d'estime et de réparation franche que le lieutenant voudra bien recevoir de ma bouche ; et , dans ce cas , il serait inutile de revenir sur le passé. M. Raymond ne me démentira pas.
— Vous allez trop vite, répondit Léonard eu souriant. Pour estimer les gens, comme pour les battre, il faut, n.Delaberge, y regarder à deux fois^ Votre tort, à la vérité, n'est pas si grave que celui devotreamif l'eslime s'accepte; j'accepte la vôtre, mais je dois la mériter ; et, quelque officieux que puisse être un tiers (car je reconnais q.uB vous êtes pénétré des meilleurs sentiments) ^ les répa-
rations ne me {Araîswnt pas attffiaanteSi »i l'offensenr ]ai>-niême ne les profère; si ses réparations ne portent pas un caractère qui satisfasse tu9ê amis et moi. Je n'admets donc vos pleins pouvoirs qne pour ménager l'entreToe qui, de manière oo d'antre, devra décider la question.
— Mon estime s'explique , insista Delaberge^ elle n'est pas née sans raison ^ monsieur^ et de la seule diplomatie des circonstances^ ne croyez pas cela y je tous prie. Les pieuses réyélaiions d'une sœur, fière de sa joie et pressée de la répandre, ont franchi la cloison qui nous sépare j et quatre cœurs battent déjà pour vous, lieutenant, dans notre réunion d'amis où tous cherchez un adversaire. 19e tenei-TOus pas trop, M. Léonard, à la coniplica tion des difficultés ?
— Je crois, M. Bêla berge, que mon adversaire a de l'âme.
— L'âme est souvent un don fatal, monsieur! Il y a des mots qui sont au fond de la poitrine , et que l'on n'en ferait pas sortir, même en les remuant avec la pointe d'une épée. C'est a tort, sans doute, que Ion se fait martyr du point d'honneur; mais un caractère d'une trempe forte ne dévie pas. Par exemple, et c'est un hommage que j'aime à rendre à votre caractère, je reculerais infailliblement s'il fallait dire à tout autre qu'à vous ce que je me fais une loi de vous avouer sans détour. Dans lA violence que M. Raymond a déployée contre vous,
à i'oooasion de cette méprise déplorable dont les rësoltats plongeront pent^trè deux familles dans le désespoir^ il existe une raison que j'ignore, une raison prise en-dehors de toute animosité personnelle entre tous et lui; une raison fatale !.... Mais cette raison, les yeux fermés , je la déclare légitime dans son principe, tant je suis sûr d'avoir lu dans le cœur de mon ami, si je n'ai pas lu dans ses secrets.
— Franchise pour franchise, M. Delaberge ! j'ai des secrets aussi, moi ! et ces secrets me faisaient une loi de la prudence. Mais comme je ne puis rester dans ma prudence après un outrage, rotre ami peut sortir de la sienne comme il est sorti de sa modération. Il serait bizarre, convenez -en, qu'un secret devint l'excuse d'une insulte, et que l'on se crût en droit de compromettre le caractère et la vie des autres , à charge seulement de prétexter tôt ou tard un intérêt mystérieux , pour ne donner aucune justification de sa conduite. Si je me contentais d'un pareil verbiage, on me trouverait bien facile!... Les réparations de votre ami ne doivent pas être plus énigmatiques que son outrage.
— Vous avouerez pourtant qu'il n'y a qu'une méprise?
— Je fais mieux, je veux me contenter d'un mot.
Delaberge prit la main de Léonard ; l'œil du
jeune homme laissa tomber une étincelle humide.
— M. Léonard , je crains que mon émotion ne
Tons semble trop vive; mais, en aoeeptani la caa- Uon que je tous offi-e, vous acquerriez un droit éternel à bien des amitiés I...
Une nuance plus affectueuse se remarqua dans la Toix de Léonard. Il répondit à la pression de* la main.
— Je ne renonce pas à ces amitiés; mais par d'autres moyens, M. Delaberge! Votre émotion me pénètre ^ et je sais me dire tout ce que votre sensibilité me tait. Examinez cependant que la conscience et la vérité n'ont pas toutes seules des droits sur nous. On se doit a son caractère; on est comptable de l'intégrité de ce caractère a sa famille^ à ses amisy aux amis de ses amis. Je sais différentes manières d'affliger les siens ^ et, parmi toutes, la mort ne me semble pas la pire. Nous tenons a l'opinion générale par des liens que nul de nous ne peut rompre. Nommez-moi l'homme absolument libre!... Tenez, dans tout le ramage de la philosophie sur cette matière, nous ne trouverions pas une once de bon sens. Le préjugé. courbe les plus bavards; l'instinct général est une loi. Le jeune 'Arouet a défié M. de Rosny; Jean-Jacques, trente ans plus tard, s'est brutalement mis un beau matin à la disposition de H. de Voltaire. La nature a son côté querelleur; et, dans ce tour* billon qui nous emporte , il n'est rien de si futile qui ne se produise un jour à la surface. Tous mes amis porteront la trace d'un affront que je n'aurai
pat laré. C'est aussi pour cela , c'est sortout poar la satisfaction d'autrai^ que M. Raymond me refuse un mot, et que je me refase à la caution que TOUS m'offrex, bien que je la croie religieuse dans votre bouche. Je ne blâme pas Totre ami, car je l'imite ; nos scrupules sont, au fond, les raêmes; c'est de l'émulation sur un point fatal , et la dignité de ce principe éclate alors qu'il nous égare. L'homme le plus obscur a ses solidarités^ 8i nous étions empereurs , nons mettrions des armées en campagne. Nous savons tous les deux et nous confessons la méprise : il s'en afflige et je la déplore; mais une satisfaction est inévitable; et, dans notre cœur il s'élèverait des murmures, monsieur! échos de mille Toix d'alliés et d'amis a qui nous appartenons et qni nous appartiennent, si, pour nons épargner, à moi la vue d'une arme, à lui l'expiation d'une violence, nous ne faisions que tourner frivolement tous les deux autour d^une réparation formelle f — C'est sur cet obstacle qu'il faut nous rencontrer. — Vous et Dutercy, tous pouvez désigner le terrain.
Les deux mains qni s'étaient jointes se désunirent lentement, et Delaberge se tourna vers Dutercy.
— Je ne connais pas assez les environs pour marquer un emplacement. Décidez vous-même.
Dutercy se redressa comme en sursaut.
•— Hais, monsieur, s'écria-t-il chaleureusement, nous avons un devoir! dévoir dont on nous deman-
dera compte. Je crois avoir saisi tont ce qae tous Tenez de dire!... N'onblions pas que^ du moment q^e noas sommes témoins, nous sommes juges.
Sans revenir sur le problème de l'outrage, puisque ]'on déclare de commun accord qu'il ne s'agit en réalité que d'une méprise, il nous appartient ( au besoin en nous abstenant ) de refuser le duel à deux hommes qui porteraient sur le terrain la couscience de leur loyauté réciproque. Ce droit est absolu.
— Cette disposition d'esprit chez les témoins se-* rait funeste, répondit Delaberge.
— Et pourquoi donc, s'il vous plait?
— Parce que Ton se passerait d'eux.
Léonard , en regardant son beau-frère, haussa
les épaules, et fit un signe de consentement a Delaberge.
— Qu'est-ce, M. Dutercy, continua Delaberge^ qo'un tribunal dont les justiciables peuvent inva-^ lider la sentence et dont le recours extrême est de s'anéantir devant eux ? Le véritable rôle des témoins est de persister dans la mission dont on les a crus dignes, de retrancher tout ce qui blesserait leur conscience dans l'exagération des adversaires et dans l'amertume des réparations, de rétrécir le conflit dans les limites les plus précises. On n'éteint pas la flamme en tournant le dos à l'incendie. Si les témoins ne transigent pas avec la sensibilité^ monsieur, ils y manquent Ils y manquent en I
laissantlech.implibreàl'ënergiedeflressentimmita. Notre refus trancberait-il le problème? non. Sealement, nous réduirions nos amis a chercher autour d'eux ces complaisants spadassins qu'une rencontre intéresse au même titre qu'une partie de plaisir; qui ne jugent que des coups; qui ne ménagent rien, ou par manque d'entrailles ou parce qu'ils n'ont aucune responsabili té Tis-à*vis de la famille et des amis. Notre désertion seraitàlafois lâche et cruelle. Souvenez-Tous que les déclara tionsd'incompëlenoe ont laissé périr Louis XVI et le maréchal Nej, Oh! sans doute, j'ai le duel en horreur; mais, en m'y résignant, l'humanité domine encore ma conduite; mon intervention me réserve un droit sal>3taire. Je ne dois m'en rapporter qu'à moi quand on s'a-* dresse à moi.
Dntercy pétillait d'impatience.
— Tout ce que je vois dans cela, c*esi que vous voulez maintenant que l'on se batte.
-^ Ah ! tu deviens fastidieux, lui dit Léonard. Mais, cervelle de fer, M. Delaberge a réservé tous les droits, ceux de H. Raymond et les miens, il t'a montré de même quels étaient les siens et les tiens! Tout demeure intact. £n vérité ! il ne te resterait plus qu'à faire la mauvaise tête pour empêcher la rencontre. Se rencontrer n'est pas se tuer. Si tu n'as pas deviné que l'on procéderait avant tout par une rencontre, qu'est-ce que tu as deviné? — Voyez un peu la mine qu'il fait avec
ses préoccupations pathétiques! ^ — Finissons-en. Désigne-nous un endroit quelconque.
Dutercy rêva pendant quelques secondes.
Léonard, impatienté de ce silence, reprit la parole :
— Rendez-Yous, avec M. Raymond^ sur la place de Saint-Maurice. Mon frère aura peut-être fait ses réflexions.
Pelaberge salua et partit.
£t9 htux ^mit9*
Longue deux femme* te Toient aree un certai»
charme , c^eit mauvaii ligne ! ellet ront m l>rouiIler; lonqu^ellei m dîiputentf c^eit mauraii signe enoore ; «Uei ne se réconcilieront jamais. Ces amitiés san» arenir , et ces querelles sans réconciliation , TÎen^ nent de ce qu^il n^y a pas de duel possible entre elles. Plaignes-les ! 11 ne leur est permis que de se haïr, «t il leur est défendu de se battre !!!...
Jvus Savbbav.
Les instincts^ irrités par la contrainte, redoublent communément d'énergie. Gênez le libre essor d'une passion^ elle se satisfera par dea artifices. Pauline, en se promenant près de la charmille de l'enclos, s'interrogeait à perte de vue sur les motifs d'une conférence dont la singularité l'intriguait. Pourquoi l'avait-on bannie de cette conférence?.... Qu'aTait-on de si grave à se dire que la maîtresse de la maison ne pût y rester pour en faire les honneurs à M. Delaberge?.... Le jaloux Dutercy craignait-il un commencement de séduction dans le négligé d'une toilette matinale ? et cela, parce que le négligé sied toujours quand on
y met da nen?.. Dans tous les câs, cette exclusion, quelle que fût sa forme, impérieuse de la part d'an mari, timide et polie de la part d'un frère, rabattait dcTan t les yeux de Pauline ces fumées de galanterie dont notre sexe enrironne à dessein les Femmes, pour leur cacher qu'on les tient en esciayage« Le dépit aiguillonnait sa curiosité naturelle; il lui montrait une victoire dans la satisfaction de cet instinct. Si Pauline, t6t ou tard, devait connais tre les motifs de cette impertinente façon d'agir, la question d'opportunité n'était rien ; le plus tôt devait être le mieux. Tout bien réfléchi , Pauline résolut d'interroger sa bonne amie Thérèse.
La porte du mur mitoyen, où elle frappa discrè-^ tement, lui fut ouverte par la négresse Marthe/. La négresse profita de l'à-propos pour obtenir l'autorisa tien de conduire une jolie chèvre sur la pelouse du petit bois de marrottniers«£n revanche, die indiqua la bassen^our où se trouvait Thérèse.
Prompte et lég^e, Pauline y courut.
La créole, en ce moment, distribuait des poignées de grain à de petits poulets turbulents et poltrons, a peine couverts de leurs plumes, et serrés en foule autour de leurs mères. Pour ces menus soins qu'elle se réservait exclusivement, la jeune fille s'était mveli^pée d'un grand cfaale ; disdmnlant ainsi, mais après l'événement, le déshabillé du matin dont les regards vifs de Léonard avaient saisi les meilleuirs détails. En se glissant à
pas de loup près de Thérèse, Pauline débuta par une espièglerie. Le châle, écarté d'une main leste^ mit à Fair de fraîches épaules qu'un double baiser scandalisa. Thérèse fit un cri, jeta ses bras nus autour du cou, et ses yeux, foudroyants décolère, cherchant de droite a gauche l'insolent qui se permettait de la retenir par la taille, ne se désarmé* rent de leur expression d'amazone que lorsqu'elle eut saisi de petits doigts de femme, et reconnu le rire franc de sa voisine.
— Très»bien, Thérèse ! s'écria gaiement madame Dutercy. Dans l'intérêt de notre sexe , nn peintre aurait dû se trouver là pour saisir an vol cette ex* pression de dépit et de colère. La colère vous sied divinement. Je crois cependant que si je suis moins jolie, je serais tout aussi ftirieuse que vous, dans le cas où quelque mauvais sujet se permettrait auprès de moi cette algarade , et , j'en fais l'aven , l'occasion serait bonne ! Nous devrions toujours être sur le qui vive , mon enfant. — Est-ce que, dans ce moment, vous rêviez aux moustaches de mon frère ?
— Je rie rêvais pas à ses moustaches, mais je pensais à lui.
— C'est de bon augure^ mon enfant. Seriez* vous par hasard complice de mes petits projets ?
— Pour que je vous réponde, il faut me les dire. Je rie suis déjà plus si contente de vous , ma
petite. Les femmes n'auraient-elles de sincère que
le premier moaTement ? L'érootion passée , les Yoilà dans l'hypocrisie. Thérèse! Thérèse! pesés bien toutes tos paroles^ si vous avez la prétention de ne pas être sincère avec moi ; car enfin y militaire qni n'est pas mal tourné , créole qui rêve , et sœur qui touche de l'un a l'autre un mot en l'air de ses petits projets, tout cela s'explique et se comprend de soi-même.
Thérèse ; en se rajustant^ cherchait à s'emparer du bras de Pauline.
— Changeons d'entretien , lui dît-elle en souriant ', dans celui-ci , ma sincérité m'exposerait à des reproches d'un nouveau genre ; et Votre frère ^ à son insu , j'imagine^ deviendrait l'occasion d'une brouille définitive entre nous deux.
Pauline affecta l'air boudeur eX voulut repousser la main de Thérèse.
— C'est que vous avez une autre inclination, mademoiselle ! En ce cas , vous conviendrez qu'il est fort mal de songer à mon frère et de me le dire. Dans un intérêt de coquetterie, vous commettez deux péchés à la fois. Mais ces jeunes filles, les voilà bien !... La plus sageest insatiable de déclarations. J'ai passé par là; j'en sais quelque chose. — £t me nominerez-voiis l'heureux mortel que votre pensée trahissait pour mon frère ?
Thérèse ferma la clôture de la basse-cour. — Matante dort ; on l'a saignée ce matin. Je sois libre. Nous nous promènerons un instant sur la terrasse.
-^ Je le veux bien ; mais je reviendrai sur ma question.
— Vous n'aurez pas de réponse ; je n'en ai pas à faire. — J'ai quelque chose dé plussérienx à tous dire, continua Thérèse. Nous avons parlé de tous tout à l'heure. J'ai présenté vos remerciments à mon oncle. Sans cela , M. Raymond en serait encore à nous dire le premier mot de ce léger service dont vous êtes si bonne sœur de nous montrer tant de reconnaissance. M. Raymond n'est pas démonstratif de sa nature. Son procédé lui paraissait, je pense , un simple devoir de politesse et de voisinage. Un instant j'ai pensé que je ^embarrassais et qu'il ne prendrait pas vos remerciments au sérieux. Toutefois , l'entretien s'est prolongé sur ses propres instances. Les traits de loyauté , de franchise et d'âme que vous m'avez racontés au sujet de votre frète, me sont naturellement échappés. Il faut, belle voisine, que j'aie fidèlement traduit vos paro les; je suis encore étonnée de l'émotion que j'ai produite. Ou je me trompe singulièrement, on cette réserve de ma famille , réserve que vous traitiez de froid, quoique bien à tort, va se fondre à la chaleur douce et pénétrante que vous répandez autour de vous. Si mon oncle peut s'adresser un reproche , c'est de n'avoir pas eu depuis longtemps le penchant et la pénétration de sa nièce.
— Flatteuse ! qui cherchez à me donner le change»
— Noal car, i là suite d'un poarparler secret, mon oncle a prié notre ami , monsieur Etienne Belaberge^ de se rendre chez M. Dutercy.
— Votre ami s'y trouve en efiFet, ma Thérèse ! et les pourparlers secrets continuent. Sayez^-voils pourquoi ?
— Je TOUS ai mise sur la trace des suppositions ; c'est tout ce que je puis.
— Ainsi soit-il ! répondit Pauline en scrutant d'un regard fin la physionomie de Thérèse; mais, mon enfant, ne trouvez-vous pas que pour une mission d'amitié votre oncle a fait choix d'un plénipotentiaire bien lugubre? .
'— Monsieur Delaberge porte le deuil de sa mère.
— Depuis peu !... Mais a-t-il porté jamais autre chose que le deuil, votre ami ?
— Dans sa profession, c'est a peu près le costume. U est médecin.
— Vous esquivez toujours la question , Thérèse!... Mais, puisqu'il est médecin, dites-lui donc qu'il se guérisse de cette physionomie désespérée que l'on croirait volontiers un parti pris. Sans viser à paraître si grave, il aura toujours assez la tournure d'un médecin ; et la science a bonne grâceiorsqu'elle s'humanise avec le pauvre monde. — £st-ce qu'il aurait des remords d'avoir embrassé cette profession-là ?
— Vous êtes en veinç de malignité ce matin l
■ERSORGE. T. I. 7
— Ou peul-élre a-t-il aa fond da cœur d'autres sujets de mélancolie!.... Je tous en avertis sérieusement, Thérèse; la mélancolie rgaillit sur toute la nature ; et, d'un médecin, cela pent avoir des conséquences. H ne faut pas souffrir, ma petite, que nos amis se laissent entraîner de la sorte au courant du chagrin. Cette résignation de victime ne sert tout au plus qu'à faire. courir le bruit que nous les rendons bien à plaindre. Il intéresse ma sensibilité, ce pauvre jeune homme! Deux ou trois fois je l'ai rencontré; une fois, entre antres, à la fête foraine de MontkieL Quelques dames de cette petite ville, montées sur des ânes fringants, disputaient avec bravoure le prix de la course, an manège du rond-point de Valbonne , sur la pe^ louse; j'étais juge du tournoi, je me préparais même à décerner le prix : un mirliton magnifia que ! lorsqu'on débouchant du petit bois, un livre a la main, M. Delaberge est tombé, pour son .malheur, dans le cercle d'évolution de notre cavalerie. Je l'avoue, nos dentelles en l'air, ces cris de folles, nos teints animés , vingt coursiers qui s'évertuaient sous les coups, devaient intimider le plus brave. Votre bel ami s'est arrêté tout court, mon enfant, effaré et pâle, avec l'air de nous demander grâce, et commes'il avait peur qu'on l'assassinât. Toutes ces méchantes femmes s'en divertissaient. Sans moi, Thérèse, il était culbuté parie tourbillon. Son livre tomba dans l'herbe ; je com-
pris qu'il me rendait les armes. De ee ton de di- ^té que je sais prendre lorsque la circonstance est Traiment grave, j'ai mis un terme aux évolutions de la cavalerie enragée qui tournait autour de lui comme autour d'un poteau ; et , le mirliton à la main, j'ai reconduit majestueusement le pâle captif jusqu'à la frontière de mes États. Ce procédé valait, ce me semble , un témoignage de reconnaissance.
— Assurément , ma belle voisine.
— N'est-ce pas, Thérèse? — Eh bien ! c'est tout au plus s'il s'est incliné ; même après sa délivrance, il paraissait encore demander grâce. Je suis donc bien épouvantable, mon enfant ?
— Maintenant je conçois votre rancune.
— Vous n'êtes pas à la fin, ma petite. Figurezvous qu'un mois après cette aventure, par une belle matinée de juin , comme je vous attendais, ici même, sur cette même terrasse , en feuilletant un volume que vous m'aviei laissé pour tuer le temps, le pas d'un cheval m'appela vers la balustrade. Cette fois, M. Belaberge était le cavalier. Soit machinalement, soit à dessein, car lea femmes ne sont jamais bien sûres de ce qui leur échappe, je laissai glisser le maladroit volume; il roula vers le milieu du boulevard. La solitude et l'occasion semblaient y mettre du leur, tout exprès pour que votre M. Delaberge y mit du sien . Je m'avisai que le grave ami venait de tirer la bride^ et j'eus peur
qa'il ne prit avantage de ma sottise poar m'adresser une galanterie; d'autant, ma petite, que les hommes sont par ixioments d'une présomption abominable. Leste comme un oiseau , je franchis l'escalier du pavillon. Mon étoile voulut que le cavalier noir fût encore en selle, dans une pose magnifiquement roide , ferme comme une pétrification. Je ramassai le volume au plus vite; et, comme on ne saurait trop encourager la vertu, d'autant qu'elle devient rare, en guise de remerciment je lui tournai le plus joli de tous les jolis saints que ma mémoire pût aviser dans le répertoire des leçons de mon maître de danse. Alors il parut sortir de son rêve, et je disparus* — Vous conviendrez, Thérèse, qu'un homme aussi discret manque absolument de savoir-vivre, et que son devoir était de se rompre le cou pour me montrer qu'il avait de l'usage. J'en étais pour mon étourderie; c'est impardonnable.
— Peut-être, voisine, ce pauvre H. Delaberge, qui ne me semble pas, en effet ^ très-expert sur ie chapitre de la galanterie , mériterait-il par d'autres qualités de rentrer en grâce a vos yeux.
— Pauvre Thérèse ! ... Je vois bien qu'il a tronvé grâce devant les vôtres.
— £h bien ! je veux vous dire à quelle oecasion ; voulex-vouB l'entendre ?
— k titre de justification^ n'est-ce pas? Bais tous me trouverex indiscrète ai j'y consens , ma petite!
— Moins que tous ne le croyez. Si je n'ai que des secrets de cette nature, je ne craindrai jamais qu'on me ks dérobe. — Asseyons-nous. Il faut i^ousdire, madame Dutercy , que c'était en 1831 , lurs du preluier anniversaire de la révolution de Juillet. Notre chaise de poste avait quitté depuis une heure le relais de Saiui-Genis; la nuittombait| la ville de Lyon semblait venir à nous , tout illuminée. Be ma vie ^moi, triste créole, qui ne connaissais que les solitaires magnificences des mornes de rile-Bottrbon , je n'avais encore vu tant de foule. Aussi j'admirais cet ensemble de tumulte et de fête avec la turbulente avidité d'un enfant, lorsque, à peu de distance du pont de la Mula-* tière , un tourbillonnement de flux et de reflux se manifesta dans cette presse que notre postillon n'osait fendre. On courut en désordre vers les parapets du Rhône; nous y courûmes comme tout le monde. Une femme venait de se jeter a l'eau !•• £n un clin d'orîl les deux rives furent éclairées ; les gardiens de l'octroi se répandaient sur les quais avec des torches ; des mariniers déchaînaient les bateaux ; et dix mille témoins de cette scène à demi voilée par les ténèbres, suivaient avec anxiété, sur le frémissement du Rhône, la trace d'un artisan qui venait d'arracher sa veste et de se précipiter à la nage. Suivant que le digne homme plongeait dans le fleuve ou reparaissait a la suripace, la multitude poussait des cris d'espoir
ou d'effiroi. Le même tressaillement vibrait à la fois partout. Trois fois^ en signe de détresse , l'artisan agita les mains an-dessus de l'ean; trois Fois il disparut. A la dernière disparition , une horrible clameur s'éleva ; je sentis l'eau qui m'étouffait. Mon oncle mutilait nos mains ; nous le retenions par le milieu du corps avec des supplications et des angoisses^ Un des batelets , devançant alors tous les mariniers^ atteignit le milieu du courant* Je vis celui qui le montait^ un grand jeune homme, quitter les rames et plonger ! ! ! N*était-ce qu'une victime de plus?... Je me sentais pâle ; nous n'avions pas une goutte de sang. Ce que dura cette crise, je l'igtiore ! Le temps n'est que dans l'âme. Enfin, deux mains parurent; ces deux mains se cramponnèrent au bateau qui vacillait sans goide a la merci de la vague; et l'artisan, et le jeane homme, haletants, livides comme des noyés, essayèrent de soulever un fardeau. Entre l'on et l'autre, j'aperçus une femme, la tête et les bras pendants, brisée, toute ruisselante de l'eau qui collait ses vêtements a ses membres. Mille voix crièrent : — Elle est enceinte ! ! ! Dans ses oscillations, le batelet, trop frêle pour la secousse, se courbait jusqu'au niveau du courant. On le vit au moment de perdre l'équilibre et de s'engloutir ; les vagues se heurtaient à ras du bord et bouillonnaient en le repoussant. La terreur gagna si rapidement tous les mariniers qui venaient an se-
cours ^ qne, pour lancer aux nageurs un avis' salutaire , chacun d'eux , quittant les rames^ cessa de se maintenir dans la direction qu'il fallait Tain> cre. Le Rhône les charria, comme de la paille, à plus de cent pas. Hon oncle venait de nous échapper; ma tanke et moi nous courions éperdues sur sa trace, et peut-être nous élancions-nous avec lui dans les eaux du Rhône, lorsque, sur un geste qu'il fit , des gardiens de l'octroi nous arrêtèrent. En trois élans, mon oncle avait atteint la petite embarcation. Ce fut un secours du ciel , car le batelet devait couler a fond, en submergeant de son poids les malheureux qui n'avaient de recours , a moins d'abandonner leur fardeau, que dans la fragilité de ce point d'appui. L'audace de M. Raymond les sauva. Les premiers éclats de la satisfaction populaire furent pour lui ; dos mariniers, des femmes de la campagne , des soldats , nous salué-* rent deromerciments et de bravos, baisèrent mes mains et celles de ma tante, comme pour nous féliciter d'appartenir à l'homme qui venait de terminer cette lutte de deux braves contre le désespoir d'une femme et la frénésie du Rhône. Oh ! madame Bntercy , c'est dans ces moments-là que l'on a de l'orgueil ; dans les grands rassemblements les âmes s'élèvent. Sous le murmure des bénédictions de la foule qui venait à nous , qui se courbait aux parapets^ mon oncle, après avoir saisi les avirons , ramena lentement contre le quai
la triste femme areo ses deux saurears. Le nom de M. Belaberge cîrcaia de boache en boache lorsque les torches se frayèrent un passage. J'appris que le jeune homme qui Tenait de Toler an secours de l'artisan était un élève interne de rfiôtel-Dîen , qu'il avait déjà donné des preuves sans nombre de talent et de courage , et que l'estime de ses nombreux amis le dédommageait des contrariétés jalouses dont quelques hommes, placés au-dessus de lui, l'environnaient. Cette popularité, madame Butercy , ne devait pas me sembler un éloge frivole ! — Qu'en pensez-vons ?
Thérèse , par cette question à la fin du récit dont toutes les émotions d'ailleurs avaient été partagées, venait de faire un appel trop direct à Tesprit de charité de Pauline pour que celle-ci ne cherchât pas à s'en défendre. Avec une nuance mutine d'attendrissement et de bonhomie , l'indomptable rieuse répondit en attirant Thérèse , et en la baisant au front :
— Je pense qu'il s'est admirablement présenté devant vous , ma petite, et que son ange gardien était augrès de lui ce jour-là. Votre enthousiasme m'a presque gagnée. L'heureux mortel !... Une au* réole de persécution, des instruments de chirurgie couverts de rouille et de gloire, et cette immersion héroïque dans les eaux du Rhône!... A votre place tout cela m'aurait tourné la tète. Mais ne la perdcft-vous pas un peu, ma belle enfant,
pqisque tous oubliez de me conter le i%ste?
— Le reste de quoi ?
— De l'ayenture, ma petite. Était-ce pour lui que cette femme se jetait à l'eau?
— Quelle folie !
— Yous n'admettez donc pas, Thérèse, que l'on puisse se noyer pour M. Delaberge? Je le pensais aussi; mais je voulais tous en faire oonTenir. Allez toujours !
<-^£n Térifé, cruelle que tous êtes, il n'y a rien de plus dans l'ayenture; si ce n'est que, sur les instances de mon oncle, M. Delaberge se servit de notre chaise de poste pour transporter a l'Hôtel^ Dieu cette femme qu'il espérait conserver à la vie. J'ai su qu'en effet son dérouement n'aTait pas été perdu. On insista peu devant moi sur la cause du désespoir de cette femme ; peut-être parce qu'il s'y trouTait une faute et de Taraour. J'aTais nlom quinze ans : cette réserve paraissait de droit. Pendant notre séjour à Lyon, mon oncle s'est lié de l'amitié la plus étroite avec M. Etienne. Ha tante était malade, M. Delaberge est Tenu nous Toir. C'est même à lui que ncms devons l'heureuse indication qui fixa notre demeure dans votre voisinage.
— A la bonne heure, Thérèse! et ce dernier point met décidément M. Delaberge dans mes amitiés. Faisons quelque chose, ma petite, pour cet honnête jeune homme. Yoilà qui est fini, j'en pense
beauboup de bien ; mais il est un peu roniné, conyenez-en, par la clinique. Ou serait le mal de le guérir à nous deux de cette hypocondrie qu'il a certainement gagnée dans les hôpitaux.? Ne froncez pas Tos noirs sourcils et recordons-nous. Un héros n'est forcé de se faire homme du monde que lorsqu'il est reçu dans le monde. Jecrois^ mon enfant, que votre héros mérite des statues ; je suis sure que, de son vivant, il se tiendrait tout debout sur un piédestal avec une immobilité qui dispenserait de l'achat de marbre ; mais, fut-il cent fois brave et philosophe, il a besoin des leçons des femmes. Ame supérieure, tant que vous voudrez! . . • Mais désignez-lui donc un- tabouret pour se mettre à nos genoux! vous le verrez tremblant et gauche au possible ; il ne saura comment s'y prendre. N'importe! je lui permets d'être le rival de mon frère, à condition que Léonard comptera toujours pour quelque chose dans vos d'istractions. Léonard ne peut qu'y gagner à la longue.
— M. Delaberge exerce aujourd'hui votre gaieté ! ... Si je vous apprenais que vous avez exercé plusieurs fois son jugement.
— Vous redoubleriez ma gaieté , Thérèse ! Son jugement, et ma gaieté!... Yoilà qui est heureusement dit, et l'opposition est charmante. Eh mon Dieu , qui peut donc avoir exercé le jugement de ce flegmatique personnage sur une évaporée de ma façon? Je ne le croyais pas capable d'exer-
cioe. Ne m'ayant jamais regardée que de travers , TOUS Terrez qu'il aura pris des notes pour une dissertation orthopédique! En vérité , ma petite !... Est-ce que je serais à ce point comprise dans sa gloire et marquée sur ses tablettes?... Vous allez me conter cela. Je vais faire des vœux pour que personne ne se jette à l'avenir dans le Rhône. Nous pourrions y perdre, vous un héros ^ moi mon historien. Gomment me juge-t^il , M. Dela-> berge?
— Assez favorablement.
— Très-obligée. Mais sur quoi ?
— Sur des faits.
— Point de réserve, Thérèse!... Voyons ces faits.
— Le premier remonte a la fête foraine de Montluel. C'est un rien, mais il est caractéristique. Vous souvenez-vous d'avoir pris d'autorité des mains d'une petite fille, et comme pour votre amusement personnel , un jouet qu'elle-même Tenait d'arracher assez brutalement à son frère; et, la voyant à son tour boudeuse et tout en larmes , de vous être mise à genoux devant elle avec une humilité feinte pour lui donner, par l'aveu de votre tort et l'exemple de la réparation , une leçon indirecte de repentir et de fraternité?
— J'ai confusément mémoire de cela. Oa'en a dit notre philosophe?
— Il a trouvé la leçon juste, spirituellement
dite , jonée surtout ayeo une grâce inimagiiiabKe.
— Vous Toulez IDC réconcilier arec lui, Thérèse ?
— Mais , en même temps
— Ah , il y a un mais ?
— Il n'a pas approuvé que vous ayez voulu cueillir sur-le-champ le fruit dont vous ne venidi que de semer la graine ; car , en conduisant la petite à son frère pour qu'elle vous imitât sans différer , au lieu d'un exemple de bonne foi dont la discrétion faisait le mérite, vous ne donniez plus qu'une leçon de morale toujours plus humiliante que persuasive. La mesure était faussée, l'enfant ne cédant qu'avec regret et à la loi de contrainte , au lieu de se laisser aller sous une impression généreuse à la direction naturelle de l'instinct. Suivant M. BeKaberge , vous n'aviez pas assez réfléchi qu'il fallait abandonner l'enfant à ses réflexions.
— Ce dernier mot est-il bien de lui , Thérèse ?
— Il est de lui.
— Il est assez impertinent.
— Je passe au second trait. Bans les premiers jours d'août , M. Delaberge retournait à Lyon par la route qui conduit de Saint-Maurice à Miribel. La route était déserte. Au-delà d'une haie, dans l'étroit sentier bordé de saules et de trembles qui trace de<* replis sur les cailloux du Rhône , il entendit une voix rude se plaindre, puis une voix douce et rieuse qui cherchait à répondre en bal-
bntiant le patoû da Bauphiné. Notre ami crat reconnaître votre voix ; il regarda par^dessus la haie. £n effet y votre ombrelle à la main , vous cannei avec ane de ces mendiantes clont chaqne année , avant et après l'époque de la moisson , les essaims se répandent snr le pays. Robuste^ mais courbée^ cette femme paraissait d'ailleurs trèsmisérable. Pour dénouer une petite bourse de soie I vous arrachiez avec impatience un de vos gants. A la vue des bagnes qne vous portiez à tous les doigts j un éclair de convoitise et de férocité brilla dans les yeux de la mendiante. Tout son maintien changea; sa taille se redressa sensiblement ; sa main s'entortilla dans une courroie de cuir pour brandir un lour<i bâton garni de fer qui reposait près d'un ballot de bardes, et sans le maintien de M. Belaberge , dont la misérable reneontra le regard en faisant k la dérobée le rapide examen des environs, votre imprudence allait vous conter cher. C'est à cet incident que , malgré vos cris y vous avez dû l'éloignement de la vieille avant d'avoir pu lui faire accepter votre aumône.
— Vous m'effrayez , Thérèse ! et tous les mendiants vont y dès ce jour, me sembler des assas- Mns. Pourquoi ne m'avez-vous pas avertie de ce danger?
— J'ai fait mieux , ma bonne amie ; César et mm y depuis ce moment, nous sommes deveniM les fidèles compagnons de vos promenades.
— M. Delaberge doit m'accuser d'une Tanité bien sotte ; je le parie.
— Non ; mais il prétend que )a charité ne saurait trop épargner de contrastes à la misère , et que ce doit être une proyocation bien fatale, quand on se promène dans une solitude , près de vingt pieds d*eau , que de laisser tomber dix soos dans la main nue du pauvre avec une main gantée de diamants. La charité , de la sorte , n'échappe à l'assassinat que lorsque , malgré le vertige du besoin > le malheureux voit se dresser à quelques pas l'ombre de l'échafaud. La menace elle-même ne suffît pas toujours. M. Delaberge nous citait à ce propos l'histoire d'un changeur de Valence en Espagne. Cet homme , pieir un effroyable cynisme d'esprit^ subordonnant avec brutalité les tentations de la misère à la terreur de la mort , plaçait tous les jours en forme d'enseigne , devant son étalage, une corbeille remplie de pièces d'or , ei, par-dessus , des pistolets en croix. Ce rapprochement qu'il croyait significatif lui devint funeste. Un soir, on accourut au bruit d'une explosion. Le changeur était étendu sanglant dans sa boutique dévalisée. Un assassin avait indiqué le contre-sens de l'enseigne. Toutes les perquisitions furent inutiles. Trois ans plus tard , avant de se faire administrer l'extrême onction y le supérieur d'un monastère, que l'on vantait depuis plus de vingt ans à Valence pour son dévouement et sa charité;
confessa publiquement qu'il avait assassiné le changeur. Le besoin n'était pour rien dans ce crime ; il ne Tarait commis que par indignation.
— Pour une àroe cbaritable , ce supérieur en agissait bien durement^ Thérèse!... Je me plais à croire que je ne cours pas un danger si graye auprès de M. Belaberge ; et, d'ailleurs, je tous rends responsable de tous les inconvénients du Toisinage. Voyez un peu comme entre les griffes d'un philosopheennemi des diamants etdu luxe, on risque de devenir un petit monstre à bon marché. . . • C'est égal! remerciez votre ami de son secours, de ses anecdotes, et, par la même occasion , de'ses maximes à mon égard. Vos lèvres futées ne déprécient rien à ces dernières, j'imagine! et cependant, ma petite, cela ne suffisait pas pour résumer un jugement sur ma personne. Tout ce beau réquisitoire brode au plus sur mon étourderie.
— Yous êtes musicienne, madame Dutercy. Ne vous est-il pas arrivé de jouer le même accompagnemept pour une foule d'airs ?
— A merveille, Thérèse! et je vois que sa conversation TOUS profite, à moins que ce ne soit lui qui profite de la TÔtre. Gomment ai*je si bien posé pour ses pinceaux sans en avoir le moindre doute?
— Naturellement, il est discret.
— Pas trop, mon enfant ! car il ne m'a guère épargnée dans votre esprit.
TOUS objecterai sa frandiise'et le plaisir que j'éprouve a loi parler de tous.
— Il vous en ètera le goût, Thérèse.
— Je ne le pense pas. Croyez bien, madame Ddtercy, que tous les caractères ont une saillie qui les domine^ et que chacun de nous a les qualités de ses défauts. La semaine passée, à TOtre occasion encore, M. Delaberge me faisait faire cette remarque. Tous deux, nous allions passer devant la porte qui sépare ce jardin du vôtre; une discussion assez vive me fit peur , et la peur me rendit curieuse. Avec une impétuosité dont l'attendrissement nous pénétra, vous refusiez votre pardon à M. Dutercy; quoique lui-même, si j'ai bien compris , vint de se soumettre à vos prières en passant par-dessus je ne sais quelle vivacité d'Annette , votre domestique* Il était maltraité pour avoir été bourru. Peut-être aviez-vous tort de ne pas accorder aux supplications du mari la grâce qu'il venait d'accorder si franchement pour vous satisfaire; cette pétulance compromettait les intérêts dont vous preniez la d^ense; à mesure que vous dépassiez la limite, M. D|jtercy revenait sur les concessions déjà faites; mais la générosité de votre cœur brillait dans cette fougue de ressentiment, et vous auriez perdu peut-être à vous apaiser beaucoup plus vite , puisque c'était la cause de l'isolement et de l'infériorité que tous faisiez valoir en faveur d'une honnête fille que l'on devait plutôt congédier que frapper, et que l'on ne
pooTait congédier sans la précipiter dans l'inconduite. L'étourderie de Totre colère était Findioe d'un sentiment exqais. Noos toos aurions embrassée tons les deox.
— Doucement, Thérèse ; je n accepte pas le»
baisers comme cela !... Les vôtres , à la bonne heare. Je tons ai blessée dans tos amours , il est de tonte équité qne j'en porte la peine. Mais votre M. Belaberge ne se démêlera pas si facilement de mes rancunes, fai donc, si je m'en rapporte à son jugement, et peut-être au vôtre, ma petite, dn discernement sans patience, de la charité sans lumière, et de la justice sans modération. Me voilà plaisamment équipée. Un instant j'ai tremblé qu'il ne m'arrachât le visage. Notez oeqaej«e vous dis, Thérèse! Tous les ânes de la contrée pourront désormais lui donner la chasse , et le fouler aux pieds sur la pelouse, avant que je bouge seulement rextrémité dn petit doigt , non plus que lui-même, alors qu'une dame a la bonté de laisser tomber quelque chose. C'est un homme affireox. Vraiment, oui! qu'il prenne le courage de m'embrasserl... Je le lui conseille I Ce jour-là , je le mets à mémo de compléter mon portrait -, j'aurai de la coquetterie sans pitié.
— Gomme TOUS avez un esprit sans firein ! répliqua Thérèse.
— Mais, injuste fille que tous êtes! ne suis* je pas dans les bornes de la défense légitime ? et ,
quand il frappe sur moi de la sorte, deyez-yous être surpiiae qu'il m'échappe des piétinements de colère ?.. • Ailes ! je ne sais pas ce qui tous aveugle , si ce n'est l'amour ; mais je ne m'en tiendrsi certainement pas à ses ridicules. Dès ce moment , je ne le perds pas de yue, et puisque (dans Yotre intérêt y je le suppose ), il m'a disséquée toute yiyante, c'est le moins, par réciprocité, que je tous tienne en garde à mon tour contre ses déFaats. J'ai le pressentiment qu'il en a d'effroyables. S'ils m'échappent , c'est qu'ils seront inyisibles!...
Thérèse , en ce moment , saisit le bras de madame Butercy. -
— Qu'est-ce que tous avez donc , mon mfant?
— Paix I dit Thérèse a voix basse.
Son yisage exprimait une émotion d'incertitude et d'attente. Elle écoutait.
— On vient de vous appeler, dit^elle à Pauline.
— Vous êtes sure, Thérèse ?
— C'était un cri singulier, madame ! le cri d'une personne qui semblait annoncer un malheur*..
Tenet!...
Sous l'impression de cet avertissement, Pauline tressaillit du cri qui Fut poussé. Toutes deux coururent de commun accord vers l'extrémité delà terrasse, franchirent le jardin et se précipitèrent dans la propriété de Dntercy.
Près de la charmille, Marthe, la négresse, sou*
tenait ane femme en soeur et qui tremblait de tous ses membres.
— C'est Annette f cria la négresse ; elle arrive dans la carriole. Jean vient de lui dire que votre frère et mon maître allaient se battre.
— Se battre ! crièrent à la fois les deux amies en se prenant les mains avec effroi.
— Pour quel motif? demanda Pauline.
— Dans quel endroit ? demanda Thérèse.
Annelte s'efforça de retrouver un souffle, en
appuyant ses mains sur sa poitrine :
— A l'île de Loiserolles , répondit-elle.
— Marthe, s'écria Thérèse, pour rien au monde^ que l'on ne trouble le sommeil de ma tante !...
Et les deux amies s'entraînèrent.
£t5 €mnmtnttnvt5*
De même qne, mmis la discipline de TuMge, les •oldatfl tnent Tolontien de fort bmve» gens pour dea iatiréli d^t mdk d^««x ne i« toueie; le flopart du tempa, tant que le reaaentiment noua y pouiM} on Joue M TÏe et coHe d!Nin autre en combat ùngalier. Le qv^bh nuAyr-ov est le metif obstiaé de ploi d^un cartel. De la même main, à deu« minutai d^interralle , on écbange Testime et le meurtre.
Fveiaia.
Vers le commencement du tète-à-tète de Pan- Une et de sa petite amie, la conférence de M. Delàberg^e avec Léonard et son beau-frère s'étant fermée com me on l'a déjà tu dans un de nos précédents chapitres^ les adversaires , fatalement poussés à se rencontrer face à face sur le même terrain, partirent à la fois des points opposés du groupe de bâtiments où se trouvaient leurs habitations respectives. Chaque adversaire, suivi de son témoin, prit une des ruelles dont la jonction s'opérait vis-à-vis l'église de Saint-Maurice. £n suivant ces chemins, on devait se rejoindre pour se rendre de commun accord à l'ile de Loiserolles ; mais ce ne devait être
que sur la place de la fontaine. De part et d'autre la pmdenee avait dicté ce conseil, afin que cette sortie simultanée ne Ht prendre aucune alarme.
Peut-être bien que les coups de crayon de nos différentes esquisses n'ont pas encore nettement résumé jusqu'ici, dans l'imagination du lecteur, le plan exact des localités où se passe le début de ce Kvre; mais on pourra suivre tour à tour, comme on le. voudra, les pas de Léonard ou ceux de ^M. Raymond, en se traçant un triangle rectangle, dont la distance d'un corps de logis à l'autre formera la base, chaque ruelle une des deux lignes latérales, et la place de Saint-Maurice le sommet.
A tout hasard, dans la nécessité de choisir, nous accompagnerons d'abord MM. Raymond et Delaberge sur le gaion de la ruelle ombragée par de robustes châtaigniers sauvages , le long d'un mur ron|^ par le lierre et la mousse ; masse de pierres qui ressuscitait dans le souvenir des érudits les nobles manoirs de nos ancêtres, avant les jours où la révolution, pénétrant la torche à la main dans la mine ouverte par Richelieu, vint, par l'explosion du morcellement, faire éclater en débris ces ma-> ^i€Lques enclaves dont le prudent cardinal ne coDpait en deux que les titulaires.
Il n'est pas besoin de rappeler sans doute à quelles préoccupations se rapportait leur entrtien.
— Cela devait être ainsi, disait Raymond. N'en parlons plus , la chose est sans remède. Non qu'il
m'en coûtât le moins do monde^ en Face d'an tort qae ma conscience réparerait arec tant de joie, de fléchir loyalement et d'entrer dans une explication juste et satisfaisante !... Qnarante-cinq années d'nne existence de secoasses et d'épreaves me pro« tégent assez yis-à-vis de moi-même contre les misérables susceptibilités de Tamour-propre !... Mais c'est cela même qui ne se peut. La méprise dont se plaint M. Léonard est irréparable. Posée, comme je le prévoyais, entre son honneur et le mien, la condition de révéler les motifs d'un emportement qne je n'ai pu retenir, ne me permet pas de faaxfuyants entre la franchise et le silence. Le men* songe et la vérité me sont également impossiUes. Nous nous battrons; mon secret n'est pas à moi. Delà berge prit avec émotion la main de son ami.
— Ce secret, Raymçnd, tout dans ma conduite a dû vous démontrer que j'en avais le pressentiment, sinon l'intelligence. Seul, vous êtes juge de vos devoirs ; et personne, ici, n'a rien à vous dicter. Mais, placé par l'événement dans une situation qui m'impose des devoirs à mon tour, souffrez que j'enfreigne la limite où je me renfermab. Le lieu* tenant, ni vous ni moi nous n'en doutons, est un homme ardent, mais plein d'honneur. Qui vous empêcherait de le prendre à part, et de Ini parler à cœur ouvert ?
— Nous nous sommes, vous et moi, rencontrés sur cette alternative, Delaberge ^ mais, à l'instant
même^ je l'ai rejetëe. Outre qne pour s'épargner un dael^ qui de manière on d'autre tombera dans le domaine de la curiosité publique y il faudrait donner nne excuse qui put également devenir publique^ dites^TOus que la force majeure des événements pourrait seule m'affirancbir du silence ! Et encore ( notez-le bien ! ) à l'oreille d'un ami longuement éprouvé comme vous ! . . . •
— Un duel, Raymond^ ne peut^il devenir une forée majeure ?
— J'ai tout prévu.
Raymond suspendit en ce moment sa marche ; il consulta lentement la clairière avant de tirer de son portefeuille des papiers renfermés dans une enveloppe dont la suscription était à l'adresse de Delaberge. Le calme de la châtaigneraie n'était animé que par les harmonies de la pelouse et du feuillage. Rien autour d'eux que de l'encens et des rayons, comme si les fleurs et le soleil se caressaient en silence. La physionomie de Raymond participait de la sérénité du lieu.
D'une voix émue, il dit au jeune homme :
— Je remets entre vos mains quelque chose de plus sacré que mon prepre honneur et ma vie.
Là, se trouve l'excuse mystérieuse que, pas plus que moi sans doute, vous ne voudriez confier au lieutenant Léonard. Là, j^ai déposé l'explication de tons les soucis qui m'ont relégué dans la solitude. Écoutez-moi, Delaberge ! Vous êtes à peu près
mus fortune , et je vous tais incapable^ non par défaut d'énergie, mais par choix, de travailler a votre avenir par les moyens qui d'eux-mêmes viennent s'offrir à la foule des ambitions vulgaires. Victime résignée de cette religion de pudeur qui survit dans quelques âmes au discrédit de tous les cultes et de tous lès systèmes, c'est loin des intrigues, c'est à l'étude seule, c'est à votre foi dans un avenir qui relèvera l'homme en justifiant Dieu, que vous demandez patiemment une révélation nouvelle. Eh bien f tout pauvre , tout isolé , tout incertain que vous êtes du rôle qu'il vous faudra prendre dans le monde, et du chemin que vous y tracerez, c'est avec sécurité , mon ami, que je m'appuie sur vous !... Je ne craindrai pas d'augmenter votre fardeau de tous les devoirs qui viendraient a m'échapper ; nos esprits se sont entendus. Si vous devez briser cette enveloppe, ce duel, qui nous occupe trop peut-être, ne sera qu'une larme de plus dans l'existence de deux êtres que j'ai ohé* ris. Mais Raymond vivra toujours pour Thérèse et pour Agathe; vous serez leur protecteur et leur ami.
Une muette poignée de main scella le pacte entre Raymond et Delaberge.
Dès ce mpment, ils précipitèrent leurs pas sans dire un mot de plus.
Dans l'autre ruelle, pavée correctement, qui dessinait nue ligne droite entre des murs de petits jardins, et, parfois, plongeait à vol d'oiseau sur
teseneaissements d'oseraies où «'argenté le courant duRhène^ Batercy s'essoufflait à marcher du même pas que Léonard. Dutercy paraissait maussade et réreur . Son bras gauche était maladroitement collé contre sa poitrine; deux longs plis roidissaient l'un des pans de sa redingote. Il portait des épées. 11 tonssait et changeait de place à chaque instant pour eyiter la fumée du cigare de son beau-frère.
— Pour Dieu^ ne marche pas si Tite!... Tiens ^ héonKrd, tu yas t'empôrter comme toujours!... Hais on ne m'ôterait pas de la cervelle que tous allez TOUS battre.
— En vérité!
— Écoute donc ! !! on t'apporte des excuses^ et tu ne veux pas te contenter de ces excuses. C'est aussi par trop pousser les gens à bout.
— En es-tu bien sûr?
— Je ne suis sûr de rien, ou je suis sûr de cela. Pourquoi s'obstiner , sans raison, à faire la mau* ▼aise tête?
— Sans raison?
— Ou plutôt avec mille raisons d'agir précisa ment d'une autre manière. Je ne te parle pas de mes inquiétudes, ni des suites présumables d'une telle équipée, ni de ta sœur qui nous croit à la promenade. Pour un coup d'épée, tu sacrifierais tout i'nnivers. C'est brave, donc c'est bien! Yoilà ta première et ta seule maxime !••• Mais , Iiéonard, lorsque nous devons cacher ta présence à tout le
— lOâ —
monde^ n'est-ce pas, de gaieté de cœur, attirer les agents de Tautorité sur ta piste que d'aller, comme en partie de plaisir , estropier un de nos voisins i ou te faire estropier par lui , bien que l'on te crie à tue-tête qu'il ne s'agit absolument que d'une méprise?
— Dis-moi^ Dutercyl tu te laisserais donc assom* mer^ bafouer^ traiter enfin de la façon la plus ca- Talière ; et cela , tranquillement , le sourire aux lèvres^ sans même lever le bout du doigt ^ pourvu qu'en dernière analyse on vint te dire : — « Rajuste tez-vous et faisons la paix ! Je vous prenais tout sim- «cplement pour un voleur. »
— C'est une supposition^ Léonard î... Que veuxtu que l'on dise à des suppositions ?
— £h bien^ tais-toi! puisque tu ne veux pas me répondre.
— Que diable^ on ne peut pas me prendre pour un voleur. C'est absurde!... Est-ce que l'on t'a pris pour un voleur ?
— Oui, oui , oui ! cent fois oui. Qu'est-ce qae ta veux de plus?
— C'est différent.
— Abl... tu daignes l'avouer. C'est bien heureux.
— Mettons que ce soit heureux ! .. . . fflais alors, Léonard , pour t'ètre mis dans le cas de passer à ses yeux pour un voleur, toi seul tu devrais des excuses à M. Raymond.
— Bon ! ne yoilà-t-il pas une autre histoire ! ! I Ah! je dois des excuses pour avoir été mordu par un chien, piétiné dans la boue, traité de gredin, raillé comme on ne raille personne, conduit jusque chez toi pour ainsi dire entre deux gendarmes?
— Avant tout, dis-moi pourquoi cela ?
— J'enrage !. .. pour rien ! pour avoir escaladé ]e mur de leur maison , dans l'intention de jouer sur ma flûte, au bas de vos fenêtres, un vieux air que Pauline aurait bien reconnu.
— Je comprends I des folies comme autrefois.
Pauline m'en a parlé. Alors je ne te conseille pas de te plaindre , Léonard. Yois-tu , quelque mauvaise réception que l'on t'ait faite, du moins te voilà debout et devant moi. C'est encore ce qui pouvait t'arriver de mieux.
— Merci.
— Très-certainement. Chaque soir, dans notre cour, je tends un piège à loup f .... Si tu t'étais bien adressé, tu te serais cassé la jambe.
— Rien que cela ? Ce que tu m'apprends m'émerveille, Georges. — Ah çà I tu te crois donc le droit de vie et de mort sur les voleurs?
— Chez moi, sans contredit I Léonard toisa son frère de la tête aux pieds, et le repoussant :
— Les voilà, dit-il en s'écbauffant de plus en plus; les voilà, nos esprits bourgeois, avec ce lâche respect qn'ils ont pour tout ce qui les touche, avec
ce culte pour leurs ëcos qui les rend cruels et sans frein!... Celui-ci s'inquiète d'un duel où chaque adversaire aura pour soi la loyauté des témoiDs , la lumière du jour^ et son courage. Mais^ pour mieux dormir, il enchérit sur la législation; il va du correctionnel au pénal; on lui donnait le bagne, il prend le meurtre! Il organise froidement an assassinat tous les soirs, après souper, de peur qu'un malheureux, pressé par la faim, ne soit tenté de lui dérober de quoi yi^re ! — Georges, ta me fiais mal!
Duteroy, ricanant de la tirade , répliqua d'un petit ton leste :
— Ah, bah ! est-ce qu'il y a des malheureux?
Le beaa*frère fit un soubresaut; puis, saisissant,
comme avec des tenailles, le bras du mauTais plaisant, il ajouta d'une voix lente et sourde, avec une expression de reproche :
— Dutercy, vous n'avez pas de mémoire !...
Sous le tressaillement de cette réplique, où perçait un vive personnalité , les deux beaux^frères, l'un, frappé d'une confusion évidente et qui le rappelait à lui-même, l'autre, pourpre de l'indignation qui tourmente le juge alors qu'il se modère et craint de frapper un coupable, marchèrent pendant ^quelques secondes à côté l'un de l'autre sans rien se dire, ils n'osaient ni se regarder, ni se quitter; mais à la fin, Dutercy se faisant une loi d'étouffer un sentiment de rancune inopportun en ce
iBoment^ barra lepassageaTecrésolntioii; et s'adressànt à Léonard :
— Je Yeux que tu m'ëcoutes, lui cria-t-il. Si ce n'est pins le vieil ami^ e'e»t le mari de Pauline que tu dois entendre. Quel est donc ce besoin de faire tes preuves? et que peut perdre le lieutenant Léonard dans l'estime de sa famille et de ses amis, en acceptant une excuse que l'on ne rétracterait pas impunément?.*. Dans tout ceci, je vois moins qu'une méprise ; je vois un évoiement ridicule. Ton obstination part d'une autre source. Pour ma respoBsabiHté, tu me diras tout.
La chaleur de Bntercy désarma Léonard , — - Quant aux excuses, Georges, on ne me les offrira pas de nouveau, sois-en éertain. D'ailleurs, pour m'en contenter maintenant, il me les faudrait claires, explioîfes; telles, enfin, que l'esprit le plus subtil, aidé de la susceptibilité la plus sévère, n'y trouvât pas l'ombre d'une équivoque. La question posée de la sorte deviendrait par elle-même une offense; et cependant, mon frère, en cherchant au hasard tu viens de toucher juste; car, maintenant, Reposerais la question dans ces termes-là plutôt que de rompre. Tu ne comprends pas cela , parce qu'il faut tout te dire. Mais, Georges, je suis avant tout l'auxiliaire d'un parti qui dispose de mes convictions et de mon épée. Si le parti républicain est intact, c'est surtout par le côté du courage. Mon influence vient autant de mes principes que de mon
dérouement. Je ne pais laisser entamer mon caractère. PlasTéTénement^ situleTCox^ est.ridicole et contraste avec mes antécédents, pins je dois craindre rhostilité sournoise des railleurs qui ne me donneront ni paix ni trêve, dès que, par une de ces indiscrétions qui volent avec l'air que l'on respire, on pourra divulguer l'affront sans ajouter que j'en ai tiré vengance. Tu ne devines pas comhieD de sujets d'églogues on tirerait de mes pipeaux, les amplifications que l'on tournerait sur les sérénades que je donne à la lueur des coups de bâton, les certificats d'innocence que l'on me délivrerait à propos de flûte. Georges, il y a des journalistes qui n'ont que ce métier-là ! . . • Je deviendrais fou* Yeuxtu que je devienne fou? Ha vie nesuffirait pas à cette guerre ; il faut que j'en finisse d'une fois. J'aime la raillerie, mais quand c'est moi qui la fais. Turenne serait tenté lui-même. — Non, non ! personne ne pourra dire que le lieutenant Léonard, à la suite de son pèlerinage insurrectionnel en Europe, est venu, comme un autre Thémistocle, s'asseoir pacifiquement au foyer domestique, la flûte à la main, prêt à répondre a tous les gens qui voudraient lever un manche à balai sur ses épaules : — « Frappe, mais écoute! »
— Ainsi, la peur de quelques stupides jeux de mots*...
— Me fera faire une sottise, n'est-ce pas?. . . Pourquoi non « puisque la peur de m'en voir faire t'en fait
dite? — PauTrelète! dans un éTénement, iiOToa* drais-to Toir qu'une seule face?
— fflais l'autorité, Léonard!.... Urne semble que c'est une objection grave ?
— Tu Tois bien que non. En tout cas ^ ce ne se* rait qu'un inconvénient de plus ; l'autorité n'est jamais autre chose.
Presqu'en même temps les deux adversaire»
sortirent des deux chemins ^ et pénétrèrent dans la place du village , où les rayons du soleil tombaient alors en plein. Raymond et Léonard s'abordèrent avec cette exquise civilité , connue seulement des gens du monde , qui sont prêts à se couper la gorge , mais qui se drapent de leur dernier sang-froid. Près de la fontaine de Saint- Maurice , dont le bassin servait en ce moment d'abreuvoir^ quelques enfants de la Savoie, déguenillés oomme les acacias du petit cimetière dont ils recherchaient l'ombre , mais encouragés par les liards et les bravos des filles de la campagne qui se groupaient tout à l'entour avec des tabliers remplis d'herbes sur la tête , pirouettaient et se mettaient en sueur , en faisant tourner , ainsi que des furieux , la criarde manivelle de leurs montagnes. Us exécutaient cette danse immémoriale qui serait à coup sûr déiniée d'attrait sans leurs visages colorés et bouffis, sans leurs bonds à perte d'haleine, sans leurs cris vibrants et bizarres, et ce luxe de gaieté qui suit les insouciants exilés partout. Pour
— loe —
fortoneyiin moieeaiide pain^ TauBiôiie dminée par la joie qu'ib répandent ; el pour avenir , la confiance en Dieu. PauTres enfanta qui voltigent snr la terre comme des oiaeaox , et que l'on ramassera pent-ètre autour de nos villes , roidis et glacés dans la neige !... Les petits danseurs assaillirent M. Raymond , qui se laissa mettre au pillage en leur abandonnant sa bourse. Léonard cherohaiianeépitaphe au milieu de ces pierres environnées de C3rprè8 et de croix; les unes^ abandonnéeset rongées d'herbes , les autres , pieusement fleuries. Il cueillit une rose ! . . . . Delaberge cependant s'était emparé du bras de Dutercy , peut-être pour que l'on ne vit pas les épées ; tous deux, sans plus attendre, avaient pris le chemin de l'avenue. Raymond et Léo* nard|que le même instinct d'avenir réunissait dans une pmisée commune , reportèrent à la fois lenn yeux, du vieux porche ecclésiastiqneon s'adossait Is fontaine, à la girouette qui se jouait en éclairs dans lejeudn vent, ao*delà do petit bois de châtaigniers.
— Ici , votre mère ! là, votre onole ! dit Raymond avec une expression d'amertume.
— £t moi? murmura Léonard qui parut s'interroger un instant...
Puis , étendant le doigt vers le penchant de l'avenue pour désigner le point du Rhône où des Ilots se croisaient dans une végétation oonfoae , il ajouta légèrement cette parole :
— Peut-être la-bas ?
Une culture trop sécho pour les obenilles , des ma- ■«?«• de paille et de boue, qui rient à toute» !•■ biM« driver, des malingreux nui et grêles , la misère et risolementqui grouillent sur du sable comme dea foriBice-leo...—i C^estune étnde d^^irèe nature, mon cher... -—Oui, oui! la nature oirilisée; une plaie
▼ue an microscope !...
f K4IC1I WST.
G>iitre le parapet qui borde le Rhône , a trois pas de Faoberge des Éléphants^ Léonard, aveonn geste décisif y Tient de donner à voix basse nne consigne à Jean dont la figare est derenne sombre. Une serrante empressée croit devoir indiquer elle* même à H. Delaberge on chemin pour descendre vers l'ile deLoiseroUes. Jean arrête les pas de cette fille , il lui demande ses clefs et la congédie.
Personne ne doit accompagner ces messieurs.
Arrètons-Bous donc. Examinons ce paysage qui, par son caractère et les sympathies qu'il excite au fond de l'âme ^ appartient exclusivement à la civi' Hsation et à la poésie moderne. La lyre païenne a bi^i ses harmonies pour les monarques pasteurs ,
— lio —
égorgeant leurs bœufs de la main qui porte le sceptre; elle nous chante avec la naïveté primitive, les filles des rois^ enyironnées d'un cort^^e d'esclaves , et revenant de la rivière après aroir blanchi leur linge , mais la rudesse des traditions antiques ne Ta jamais plus loin ; les campagnes de Théocrite ne sont pas empreintes de cette raélan* Golie que le christianisme et le morcellement semblent avoir versée de commun accord sur la terre.
L'île de LoiseroUes , arpent de verdure échoué dans les sables de l'Ain et du Rh6ne , au centre de rendez-vous où leurs tourbillons se confondent, o£Prait au crayon de nos paysagistes un de ces sites de prédilection, paré tout exprès des coquetteries de la misère pour sourire à leur enthousiasme y et frappé à l'empreinte de la dégradation dans l'intérêt de leur génie. Aux alentours, et sur tous les rayons, l'abandon on le travail isolé a'étalaient avec leurs contrastes; le travail se montrait méfiant et parcellaire , casemate dans ses échiquiers de murailles ; et l'abandon qui régnait sur l'ile, en étalant ses plaies sur les ruines de quelques essais indigents, semblait rallier la population tout entière contre les ravages que le démon du morcellement prophétisait à la contrée; supplication vaine an milieu de ces populations sourdes. ]>es châtaigniers et des chênes, arbres rivaux qui s'alimentent à la même sève et qui s'étouffent en
se disputant la noarritare, se déroulaient en labyrinthe à la pointe orientale de File. Leur ombre serrée et yigoareuse se développait sur le pourtour d'une ricbe esplanade. Par sa disposition et l'étendue de son enceinte , par les branchages touffus qui se cherchaient et s'arrondissaient en dème, cette esplanade aurait dû favoriser les réunions, et, dans les beaux jours de Tannée, convier toutes les familles à la danse. Telle en effet avait été sa destination; mais, depuis longtemps déjà, le violon des ménétriers et les rires bruyants de la jeunesse des communes riveraines ne s'y faisaient plus entendre; la superstition s'était emparée d'un éréneraent tragique arrivé dans les mystères du labyrinthe. Une petite croix, taillée par le couteau d'un gardeur de chèvres, consacrait, avec la date de cette révolution locale , la mémoire d'une fraîche et rieuse fermière deMiribel , surprise un soir avec son amant un peu trop loin sans doute des lanternes du bal, et noyée par un mari jaloux dans le RhAne. Bu même coup, la popularité de l'ile était morte. Pressées de se soustraire a la menace d'un pareil souvenir , toutes les danseuses s'étaient réfugiées en terre ferme. Les amoureux avaient dû les suivre, puis les jaloux. L'élévation et la structure singulière du massif de rochers, qui formait la base de l'esplanade, démontraient assez qu'en dépit de quelques tentatives de résistance, fort misérablement secondées , la rivière et le
fleuve ; lignés pour une œuvre de daslrnetioii ^ ayaientsapé et fiouleversé depuis moi&s d'un sîècie la chaussée qui joignait cette ile à la terre, poiat d'appui de l'un de ces arcs-boutants de huit à dii lieues où s'étaie la charpentedu Jura, léger écroulement qui pourra bien en déterminer de plus graves. Les fragments de cette chaussée, épars en demi-cercle sur le Rhône, obstacle an libre épanchement de ses eaux , ne faisaient qu'en irriter l'énergie ; des crevasses profondes s'ouvraient de part eu part dans le massif de l'esplanade; et, comme un coin prêt à faire éclater les parois de leurs invisibles canaux, les vagues refoulées par la puissance et le chee des courauts supérieurs s'engoufFraient dans ces crevasses avec des sifflements et de l'écume. On pouvait suivre les progrès de cette lente maladie qui rongeait les entrailles de l'ile; des a£Paissements partiels avaient eu lieu. De noueuses racines, verdies par la mousse et qui luisaient au soleil comme des nids de serpents , consolidaient seules, par des entrelacements infinis, une courbure de près de trente pieds produite par les crues des rivières : sorte d'arehe aatureUe, à demi tombée , qui menaçait d'un éboulement. Là/ quelques mariniers, moins superstitieux que les danseurs, poussaient leurs barques chaque soir, eu se disant que l'heure de la catastrophe, prédite depuis près de vingt années, ne sonnerait peutêtre pas encore pour eux. D'ailleurs on y péchait
d'exeeUaates aloies ; ei la GhrOBÎqiie da pays ne citant to0t an plus qne trente malheurs dans cet espace de temps, les autorités départementales, animées du meilleur esprit, se proposaient d'y mettre bon ordre tôt ou tard.
Au-delà de ce pèlennèle de rochers, fort ébranlés déjà par les secousses des filtrations souterraines, mais retenus entre eux^ miraculeusement en apparence , par le couronnement des racines du labyrinthe, le terrain de File s'inclinait en s'élarfpssant; il serpentait au milieu d'une ceinture d'aubépiniers et de sureaux jusqu'en face de l'auberge dont nous ayons déjà dit un mot dès le début de cette histoire. A ras de l'eau, pour se rendre d'une riye à l'autre , de forts madriers s'encaissaient dans les flancs de la double berge, où , tant bien que mal, on avait creusé des escaliers en regard. Sur la plus hante marche de l'escalier qui grimpait dans le talus de l'ile, une porte brisée, prise entre des poteaux vermoulus , s'appuyait inutilement aux charmilles en guise de barricade. A travers ses planches fracturées et disjointes, on apercevait, enfoncés dans l'herbe jusqu'au ventre, errer par groupes des chevaux étiques , maitres d'une assez vaste prairie, et des juments ombrageuses, suivies de poulains qui caracolaient en liberté près de leurs mères. L'ile, à partir de là, criblée d'oseraies , s'effilait toujours , et plon« geait de plus en plus dans le fleuve pour aller
MSnSOHfiB. T. I. ■ 10
moorir contre des bâtiments doat les toits les hangards presqma démolis et la charp^ile à claires-YOÎes, restige d'âne Qsino maltraitée psr les débâcles^ se réyerbéraient dans les piis moitét et turbaleats dn Rhône ^ avec leur entonrageds i saales pleureurs^ de pilotis balancés par le courant, j de barques échouées dans les joncs et la vase. Yen i le centre de cette usine abandonnée , les eaax , parties de la pointe supérieure , après s'être frayé < leur chemin entre les crevasses des roehers pour jaillir en sources dans la prairie , accouraient en ruban d'argent le long d'un canal artificiel et se ' précipitaient avec une fougue, désormais sani I profit, sur le volant disloqué d'une manivdle oo* ; verte de toutes parts. Dans le bleu du ciel , répété par la transparence du Rhône, ces eaax clairet et nerveuses charriaient de longnes herbes qui frissonnaient au milieu des remous comme des dn* peaux. Une énign^e était écrite sur ces raines; elles accusaient notre législation dure et stupide, qui commet le sûin de la propriété à des légions desoi*disant défenseurs, chenilles qui la rongent, et leur constitue , eomme aux poètes , un migrât dans la banqueroute. Dans l'ordre civilisé, les <^arançons font la récolte. A la suite d'une année d'abondance, qui fit baisseir le coût de la mouture avec le prix des grains, le possesseur de l'ile, trop faible de moitié contre l'isolement et l'escompte, s'était vu dans la nécessité de prendre la
fuite; laifiant fioar gftge no domaine improduolif à des créaneiera malheureux et impiloyablea. Sa f«ile les avait déaaf met. Aucun d'eux a'oaail pourniTre l'expropriation y danala terreur du timbre et des homaaea de loi. Le fisc attendail qu'on y ndt la main, et n'osait y toucjier lui*»èBBie. Aion déehue et tombée 4an4 lea haruiiMies de la misère, oelte ile servait partieuiièrement de reudohvous. Les amalfufa des désastres pittoresques et des réaetieiis de la simple nature ^ s'y rendaient en bateau lors des parties de pêcbe et de promenades qu'ils hasardaient sur FAin et k Rhtee. Us n*a- Yaie&t jamais assez d'admiration pouries détails de ce délabrement, type des (fuentUea à doublure de soie que Louis XY faisait cons^Uuireà des prix fous, entre les grilles dorées du petiot Trianon^ au motus, à Trianon, la consigne était de n'y laisser entrer qui que ce fût, et le maître, protégé par des baïonnettes , pouvait admirer sans péril la rusticité de ces masures millionnaires où M"^^' Dubarry négligeait un instant la France pour des moutons. A Loiserolles, la consigne municipale était tombée en désuétude avec la disparition du poteau. Le principal attrait de File consistait dans la profondeur des points de vue déployés à la ronde , amphithéâtre à trois issue» dans la perspective d'une triple vallée. Là , toutes les infirmités du morcellement , groupées de hauteurs en hauteurs, se succédaient à travers les
broniliards de la perspective et du Rhône , aiec an luxe original de foasés , de petits murs chargés d'antres petits mnrs , d'écroulements sur écroule-' ments; le regard se promenait sur une chaîne sans interruption de chaumières hasses et boudeuses/ de ruelles étouffées , de sentiers à se rompre le cou , tracés à la marge de» fondrières ; le tout en- Tcloppé de plantations exposées à la roideur des torrents , grâce aux percées des bûcherons dans les forêts. Des montagnes bordaient l'horizon, semées par flots , creyassées et mortes , fendues par les ravins , couronnées de neige. Séjour de capucin ou de poète ^ véritable paradis terrestre pour les artistes et les corbeaux.
Il ne manquait plus qu'un duel à cette lie , pour que tout y fût en harmonie.
6(itt0fiurtt0n.
En subitanoe, leiplai mafniflqnM bulletias m r^ douent à oeoi :
« Dix mille prisonnien «ont en notre pouToir; « enToye»-moi trente mille liomme*. Je lève des « oontriButioni sar les payi Tainoné ; n^oablies pai « de m^ezpédier au plai tAt de Targent. L^bistoire « inaorira cette joarnée dans aea faatea , comme une « de* plua mémorables do monde ; lea aoldatt au- « raient bewin de louliert. »
Yoilà oomme lea peuples Tont è la gloire et à la miiAre. Latikoh.
Après l'ayertisseraent qu'Annette leur a donné, nous ayons vn la sœur de Léonard et la nièce de Raymond s'infomier^ dans un commnn sentiment d'effiroi , l'une de la cause et l'autre du terrain de la rencontre. Thérèse a vivement entraîné M™^ Butercy. La carriole qui, fort à propos, vient d'amener la messagère de Jean, emporte aussitôt les deux amies ; et, comme un éclair, an lieu de se diriger par la ruelle qui se rend au village de S^Maurice, vole sur la chaussée du boulevard neuf pour descendre en droite ligne vers les grèves du Rhône. Des deux chemins , c'est le moins long de
quelque cent pas. Pauline est tremblante; elle se tord les mains , elle proteste que la nouvelle est fausse. La créole serait tentée de le croire; et cependant son cœur se gonfle , car^ à la lueur de cette clarté sinistre^ eUe s'explique maintenant les nuances d'hésitation et de tronble dont elle avait été frappée le matin en transmettant à son oncle les remerciments empresséi de son amie. Elle cherche le prétexte du duel et se débat contre la certitude. En ce moment, au fond d'une éclaircie, nie de Loiserolles vient de passer au-dessus d'un pêle-mêle d'enclos capricieusement ombragés. Un groupe est arrêté sur la prairie de File; un homme se détache de ce groupe. Thérèse a reconnu Léonard. L9 lieutenant a fait plusieurs pas en désignant le labyrinthe. La créole ne doute plus^ elle ne dit rien ; elle cesse de se fatiguer en conjectures, et concentre les forccft de son esprit dans son âme. Alors même que le déchaînement de ses inquiétudes l'excite à ne plus rien ménager , sa ratson triomphe encore et la défend contre la précipitation ; elle craint de multiplier les obstacles , il faut les vaincre. Elle règle ^ elle accélère ou maîtrise la fougue du cheval. Pauline, qui se désole en assurant que l'on arrivera trop tard, et qui persiste à se révolter contre le rapport de sa femme de chambre^ aurait vingt fois déjà brisé la carriole ou versé. S'il reste une chance, l'énergie de Thérèse la réserve^, Pour circuler à travers les encombre-
nwnts de ce lK>n1evard Qenf ^ son coup d'<eil est pnideiit et déterminé^ son geste est vif et réfléobâ. Enfin la oarriole atteint les derniers arbres du boulevard et tQnrne sur le quai. L'île de Loiserolles arrive en écharpe dei^ant les deux amies. La bride écb»|^e à Thérèse !... Il n'est plus teoips ^ il n'y a personne devant les châtaigniers de l'esplanade,..
Pauline au conti^aire a retrouvé du courage.
Elle s'écrie , elle bat des mains ^ elle embrasse fol* lement Thérèse.
Pauline a reconnu Jean.
— Jeau ne serait pas la , ma chère amie , s'il tremblait pour la vie de mon frère. Il ne se tien.drait pas à la porte de l'ile» Cette femme 11000 a trompées. Tranquillisez-vous , ma Thérèscv
En toutes les deux àlafois^ par des clameurs répé-^ tées, cherchent à solliciter l'attention d^Jean. Le cheval de plus en plus aiguillonné semble avoic oompri^ leurs angoisses et leurs espérances.
Tonjliefois, le domestique de Léonard, sonxd à ces iiàlerpeUa tiens, persiste dans son immobilité; MHt que le vent ne porte pas à son oreille le retentissement des clameurs ; soit, comme parait l'indiquer son attitude, qu'il se tienne sur le qui-vive' de l'attente et po^r un autre bruit !...
De ces deux suppositions, la première est de Pauline et lui échappe; la dernière est de Thérèse qui se tait.
Elles soot 4, bas de la carriole : elles ont franchi
Tescalier^ traversé le pont^ gravi le tertre de Pile. Jean^ face à face avec Pauline^ a fait un soobresant^ et ses bras, par an mouTeinent brusque^ se sont oaverts pour Farrèter. Tons trois Tondraient parler^ tons trois sont mnets et pâles ; entre enx, nne sorte de Inttcs'est établie ponr forcer et défendre le passage; et; presque aussitôt les bras de cet homme se détendant coup sur conp par le tressaillement d'un signal dont Pauline et Thérèse ne saisissent le triple bruit et la fatale signification que dans le jeu de sa pantomime et le bonleversemeut de son yisage, l'explosion d'une arme à fea retentit entre les arbres de Tesplanade !
Pauline est tombée sur les genoux.
Thérèse^ que Jean ne retient plus^ se précipite yen le labyrinthe.
Un tumulte de réclamations s'élère; Thérèie entend dominer la Toix de Léonard.
— Rien n'est décidé^ messieurs^ dit Léonard arec force; nous devons aller jusqu'à la fin.
Et Thérèse qu'un dernier espoir anime vient de s'élancer à l'improviste sur le terrain où se trouvent les adversaires.
— Mon onde ! s'écrie-t-dle.
Le cri de Thérèse s'est perdu dans l'explosion d'un nouveau coup de pistolet. Près d'elle un homme tournoie dans la fumée; il veut se ressaisir à tous les objets qui l'en vironnent. Thérèse l'étreint dans son élan, vacille et perd l'équilibre sous le
poidâ dB ce coq» qui se rôidit av eo dès convulsions, et qni^ malgré tous les efforts^ glisse et rebondit comme elle en mesurant la terre.
Entraînée dans la chnte, Thérèse a ployé. Le frisson conrt dans ses membres qui ne la soutiennent plus. Un nuage s'abaisse à son front et le couvre d'une pluie d'étincelles. Défaillante, elle se pencbe sur le visage du malheureux dont elle ne s'est pas dessaine. ' Thérèse entend Pauline accourir ; Pauline qui cherche son frère, Pauline qui veut le voir, qui le redemande à grands cris. Sur les traces de Pauline, des gens en foule pénètrent dans le labyrinthe. Ils se croisent, ils* confondent lenrs exek"mations ; ils augmentent le tumulte de cette scène de donleor par l'étalage d'une commisération vaine et qui peut devenir funeste. Delaberge cependant eonrtdel'unàl'autre. Dconjurelesimportunsde s'éloigner. Rien n'est désespéré peut-être, et, comme médecin, il réclame le calme et le silence. Sapplieations,cris et rumeurs ne parviennent plus à Thérèse qu'a travers lebouillonnement de ses artères. Le sang rëtoufié; tout s'obscurcit et s'éteint autour d'elle. La nièce de Raymond ne tient à la vie que par un fil prêt à se rompre; déjà même elle éprouve ce sentiment, doux et fébrile à la fois, prise anticipée de la possession d'une autre vie, alors que l'âme aspire à son élément qui la redemande, et se détache de ce monde qui va plonger pour die à perte de vue dans l'infini !... Mais une voix bien
— ni —
connue munnare à l'oreille de Thérèse des paroles magiques ei refoule vers le oœor la flamme prête à s'échapper dn cerTeau* £st-ee une erreur? ou sa raison aurait-elle péri dans la secousse?. .. La créole cède mollement a des effcHTts^ à des prières. Sa tèle ahandonnée flotte et se renverse au milieu des bras qui l'attirent. Ses yeux se rouTrent sur la lueur bleue du ciel ; ils ont rencontré le visage dont elle avait cru sentir la moiteur se coller à ses doigts glacés!... Soyez béni, mon Bien! c'est Raymond! Raymond lui-même! vivant ^ et le regard humide, agenouillé près de sa nièce, et lui prodiguant des secours avec l'empressement le plus tendre!... Mon Dieu, soyez béni !...
Mais n'est*ce pas on sacrilège que de bénir Dieu près du cadavre d'une victime 1
Et faut -il donc vous nommer la victime ?
C'est Léonard.
L'ex -lieutenant a reçu le coup mortel.
Atteint le premier par la balle de son adversaire, Léonard, quoique chancelant du coup^ a maintenu son droit; il a voulu faire feu. C'est ce qui a causé la méprise de Thérèse. Partie d'une arme incertaine, la balle de Léonard s'est égarée.
Revenue de cette crise d'évanouissement qui s'est prolongée plus qu'elle ne le pense , et même de cet irrésistible élan de joie qui lui fit couvrir de mille baisers les cheveux, le visage et les mains de son oncle, Thérèse est ramenée par l'invitation
jVm r^aid éoaloiireux, à Témotion des personnes fii se trovTeni anprèf d'elle. Pauline est à ge* BOBx; elle éionffs ses sanglots, elle se cache dans la poitrine de son frère. Thérèse éprouve un resserrement subit y et presque un remords, à la seule idée que le contraste de sa joie doit blesser Tâme de la désolée sœur de Léonard. Enveloppé de linges tachés de sang, qui font ressortir sa pâleur et r^raîsement qui succède à l'hémorragie, le blessé Tient de reprendre connaissance. La consternation qui règne à la ronde dit assez clairement à Thérèse quHl est condamné dans la pensée de chaque spectateur; tous s'interrogent à la dérobée, nul n'a le courage d'élever la voix. Sans doute, le Ikntenant respire micore; il s'efforce même de sourire à Pauline dont les larmes redoublent , à Raymond qui tremble comme un assassin, à la ffNtle consternée des curieux qui gardent le plus profond silence ; mais ce sourire navre, et chaque l^ysionomie se contracte péniblement pour le loi rendre. Accroupi derrière son maître, Jean lui soutient la tête et ne le perd pas de Tue. Jean est peut-être le seul qui n'ait pas versé de larmes ; mais la déchirure de ses lèvres, sa respiration forte et brisée, les frissonnements subits et le feu sombre de ses regards dès que Raymond fait un moUTcment, occupent Dutercy qui le connaît bien et qui redoute quelque scène de violence. En res* tituant à Oelaberge le flacon* de vinaigre dont
Pauline vient de faire usage pcmr les f^noopei de Léonard , Dutercy dit qaelqnes mots à l'oreille an jeune médecin. Geluinsi a les bras nus^ il les essuie au tablier d'une villageoise. Il écoute le mari de Pauline; il incline la tète ^ puis^ il frappe sur Tépanle de Jean , et d'une voix brève il lui donne l'ordre de préparer à l'instant même une litière de branches d'arbres. Sûr d'avoir fait diversion aux craintes que cet incident pouvait inspirer, Delaberge se tourne avec une expression trèsmarquée d'impatience et de mépris vers deux étrangers froids et soucieux, à figures pédantesquement sottes, qui s'entretiennent à demi voix non loin du groupe.
L'importance de ces deux hommes parait être généralement sentie ; c'est ce qui leur imprime sans doute je ne sais quoi d'inabordable. Us sont arrivés, par hasard, sur les traces de Pauline et de Thé- . rèse, avec les curieux qui se trouvaient à l'auberge; Datercy, qui connaît ces deux hommes , s'est empressé de les accueillir^ ils ont prétexté de leurs titres de docteurs en médecine pour surveiller et diriger Delaberge, dont ils contestent le droit parce qu'il n'a pas de diplôme. Le jeune homme n'a païf jugé convenable d'élever une discussion ; il a eédé; mais avec l'arrière-pensée de ne pas abandonner Léonard. La décision de ces messieurs, devant être souveraine, on attend qu'ils se prononcent.
Un nouvel incident vient alors compliquer la
Mstoe. Le maître de l'auber^, qai est en mime temps maire de la commune^ ceint de son ëcharpe^ fend la presse^ accompagné d'an brigadier de gendarmerie.
Il ya droit à DelabergCi et le désigne :
— An nom du roi et de la loi^ arrêtez monsienr! Raymond s'écrie :
— Vous êtes dans l'erreur, maître Perrin ! C'est à moi que yous avez affaire.
— Ml, diable!.. C'est Yons qui Ycnez de yous battre? reprend lé maire étonné.
— Moi-même.
— J'en sois an désespoir , bégaie le maire décontenancé; mais alors...
Deux cris de femmes ont interrompu par un mou- Yementsoudain la parole du maire. Léonard Tient de se rattraper à Pauline et à Thérèse; il cherche , il saisit la main de Raymond. Delaberge irrité crie anx médecins qu'il était de leur devoir d'empèdier cette crise. HaYC et fiévreux, Léonard veut se faire entendre. L'intérêt et la terreur se pressent autour de lui^ et chacun a fait silence.
— Mes amis, s'écrie-t-il d*une voix saccadée, YOUS êtes de braves gens; si je dois mourir, prenez acte de ce que je déclare; la loyauté de Raymond ne saurait être l'objet d'un doute. Les torts, entre lui et moi, ne résultent que de mon étourderie. On m'a présenté des excuses honorables pour uoe méprise futile. J'ai voulu le duel, j'en porte la peine;
mais je m'ea tiens honoré. Raymond s'est conduit en homme d'honnenr. Je sais satifait.
L'attendrissement de tous Icjs témoins aœueiile les paroles de Léonard ; épuisé de cet cfibrt , le blessé retombe sur la poitrine de Delaberge et s'évanouit de noareaii.
Jean accourait avec un matelas e( des rames de batelier pour formedr une sorte de litière.
— La translation est plus que jamais impossible, dit avec un ton d'aigreur l'un des médecins , et je ne la permets pas, du moins en ce moment.
— Je la prends sur moi, s'écria Delaberge. Voalezvous donc , messieurs , dans un roisémble intérêt de rivalité, qu'un nouvel accident vienne empirer l'état du malade ?
Le second docteur reprit dédaigneusement :
— Nous n'avons pas affaire à vous, jeune homme! mais à la famille; tous deux, H. Rivallier et moi, nous avons vieilli dans la pratique ; peut-être bien, contre la prétention d'un élève qui n'est pas encore agréé par la faculté de médecine, on nous accordera le mérite de l'âge et des lumières.
— £h, messieurs! je ne juge les lumières de personne, surtout quand je ne les vois pas; et je ne conteste nullement votre âge. Je déclare seulement qu'il n'est permis à qui que ce soit de calcula les suites d'une autre secousse. Il s'agit de vie on de mort, et non pas de mon diplôme. C'est a M. Dutercy de nous dire s'il juge convenable que
son beaa-frère reste pluB loBgtenips sous le coup de pareilles émotions^ dans un endroit où l'on manque de tout.
Le maire dit tout bas à Dutercy :
— Gomment? c'est là votre bean«frèrel... Il a donc le diable au corps de rentrer en France!
Ihitercy presse vivement la main du maire et fait un signe pour laisser carte blanche à Delaberge. A l'instant même cbacun s'empresse pour être en aide an malade. Dutercy tire le maire à quelques pas.
— Diable! diable! disait celui-ci, l'affaire prend une triste, tournure 2 Vous ne ponveai pas être sans savoir , M. Dutercy...
— Un mot , maître Perrln , rien qu'un seul !.... Vous êtes un excellent homme et que j'estime I
— Je comprends bien y H. Dutercy ! mais me voilà dans le guqpier. On est obligé de faire son devoir lorsque tout le monde vous regarde.
— Si vous faites votre devoir, vous fere% une sotUse iH.Perrin!
— * Je comprends bien ^ mais faut de la résignation. Vous aurez la complaisance d'héberger un gendarme jusqu'au rétabtissement de votre frère.
-— 11 me semble, M. Perrin , que ma parole vaut bien un gendarme.
-^ Vous tenez plus à votre beau-frère qu'à votre parole; vous me ferez destituer!
— Qa'est-ce que vos fonctions tous rapportent?
— Mais... d'abord l'honneur d*étre à la tète de mes compatriotes.
— Si je m'adresse au maire ^ M. Perrin , croyez que je n'oublie pas l'aubergiste. J'attends une lettre de mon ami Mon tel , et très-prochainement son retour. Vous savez ce que je veux dire ?
— Montel ! •• . N^est-ce pas ce monsieur si grand dans ses manières, qui traîne tout un monde après lui^ qui déjeune assez fréquemment chez moi ?
— C'est lui-même. J'aurai peut-être k vous montrer sa lettre^ mais il faudra me promettre d'être discret f ... Allez, Perrin ! vous n'aurez pas à TOUS repentir de vos ménagements. Montel re- YÎent; Fautorité n'inquiétera personne , et j'ai de la rancune lorsqu'on me fait la guerre.
— Je comprends bien^ je comprends très-bien , répond le maire en s'inclinant. Laissez-moi faire! . . . Si l'on jase ^ il ne m'en coûtera qu'un petit mensonge ; et , sous main , vous serez prévenu. Par le fait^ j'agis là dans l'intérêt de mes administrés; puisque TOiB en êtes!.... Il n'y a que le gonvOTnement qui peut se permettre d'y trouver à redire.
Pendant le pourparlers Raymond et Delaberge ont enlevé délicatement Léonard du lit de gazon sur lequel il était étendu. Jean suit de près et sur-
veille tons leurs moayements avec anxiété. Une villageoise s'attache à ses pas et lui raconte à l'oreille l'incident dont il n'a pas été le témoin; le regard de Jean semble perdre quelque chose de son expression dure. Appuyée sur l'épaule de sa jeune amie , M°^« Butercy ne cesse d'interroger les traits de Delaberge. Là , comme dans un miroir , viennent se réfléchir en effet les Soudan* ces du blessé; elles se traduisent en mille nuances qui la rassurent ou qui l'effraient. Cet homme ^ que tout à l'heure encore elle «e faisait une joie maligne de railler avec une verve si cruelle, estdevenu tout à coup son bon génie et sa providence. Sans doute , il a redoublé de pâleur'; mais cette pâleur ne s'est augmentée que de l'émotion qui fait battre le cœur de Pauline^ et le désespoir ne se méprend jamais sur la sincérité des sympathies. Elle comprend que ce n'est pas sans effort qu'il se tient sur la limite d'un sangrfroid que presque personne ne conserve , et qui ne peut être ches le reste que la preuve de l'insensibilité la plus pro» fonde. Au fond de l'âme de Pauline , Delaberge reçoit le premier prix de ce zèle vigilant , de ees soins qui suppléent et songent à tout. Le remords ajoute à la reconnaissance» A, chaque nouvelle preuve d'intérêt que le jeune homme prodigue à •son frère , elle presse d'une main humide les mains de son amie. Tout^ dans ce moment, justifie .l'enthousiasme de k créole en faveur de M. Delà-
berge. Il a falla se rencontrer dans la donleur pour se mettre à l'unisson.
£nfin le 'blessé repose sur le matelas. Delaberge nefait qu'un signe pour en appeler aux bonnes yo* lontës; tout le monde s'offre à lafois.^aymondet Jean, plus prompts que tous les autres, se sont emparés de l'un des supports de cette espèce de litière. Ils doivent marcher de front, ils soutiendront la tète de Léonard. Le triste vainqueur adresse un regard d'encouragement au valet du> vaincu. Leurs paupières se mouillent, l'antipathie de Jean vient de tomber avec une larme. Les docteurs eux-mêmes cèdent à Tattendrissement universel , et prennent place au premier rang de la litière. Un seul élan règne et le cortège se met en marche.
On gagne l'issue du labyrinthe; on descend en silence à l'ombre des châtaigniers , par un chemin frayé dans l'herbe. Au milieu de ce pèle-mèle de gens qui ne se connaissaient pas tout à l'heure , le seul en^)ressement de se rendre utile a , comme par contagion , établi l'ordre et l'unité. Nul ne reste en repos dans cette foule; les uns s'empressent de rejeter les pierres qui çà et là pourraient gêner le chemin; les autres, courent aunlevant des chevaux et les effarouchent de peur qu'ils ne viennent embarrasser le passage ; quelques jeunes gens inquiets et alertes prennent l'avance pour aller avertir chez Dutercy. Le maire et le brigadier^
dmit la dignité s'est évanoaie, te sont ohargët des habits de Léonard et du jeune médecin. U semble que l'Ordre se soit établi, oommesi la Justice ellemême était Tenue du Ciel pour régler les rangs. Oelaberge dirige tout ; il modère on maintient A son gré le pas des gens qui se sont chargés de la litière. Sospendues à ses mouyements les plus insensibles , les deux amies écoutent sa pensée, la surprennent à ses lèvres, l'exécutent sans attendre quMlen prononce le premier mot. Dans la foule, on se dit que ce jeune bomme est le frère de Léo* nard. Au moment où le cortège coupe la ligrte d'ombre qui s'étend comme un rideau de la cime des châtaigniers jusque dans la prairie, Delaberge a fait un geste ; on s'arrête. U a pris plaoe devant la figure de Léonard, frappée tout a coup par les rayons du soleil. Sans pouvoir trouver le terme dont l'idée le tourmente, Delaberge impatient indique par le mouvement de sa main qu'il lui faut un mouchoir, un objet quelconque, lèpre* mier venu , pour que les yeux du malade ne soient pas contrariés ou blessés de cet éclat. Précipitam* ment , Pauline s'est parcourue des pieds a la tête , eu sollicitant du regard les villageoises qui font le même geste et qui paraissent également déconcertées. Plus rapide, la créole a détaché son châle entre les mains d'Etienne. Elle est restée les bras découverts et la gorge nue , sans y songer. Déjà le châle protège la tète et les yeux de Léonard^ la
litière a repris sa marche. Pauline s'aperçoit enfia de la nudité de Thérèse i la direction des regards qui se portent vers son amie. Pauline a tressailli; car ce mouYcment spontané de la créole a pour elle toute bi portée d'un reproche; et ce reproche tire sa force de la certitude que rhumiliatioB d'une sœur n'est entrée pour rien dans le sacrifice de la chaste et Tertueuse enfant, tia soour de Léonard se voit vaincue dans l'affection qu'elle porte à Léonard. Avec un sanglot sourd et coupé de larmes y dans une effusion de reconnaissance et d'abandon , Pauline^ mondaine encore^ en se liTrant à l'instinct de sa vivacité y presse Thérèse contre son cœur et l'enveloppe affectueusement de son propre chàle.
— Ah^ Thérèse! loi dit-elle, tu peux donner des leçons à tout le monde I... Mais a qui profitaront->elles si Ton n'a pas ton âme?...
' Et Thérèse y gui vient de comprendre sa nudité , grâce au geste de pudeur qui la protège contre tous.les regards, s'est empressée de voiler sa rougeur et son embarras dans le cou de sa bonne amie.
C0ti0ttitatt<m*
La philofophie du xtiii* rièole a^ett exténuée oontre le chrbtiauMme ; meu elle m m peoté le deip»tiame de« médeoias ; c^e«t que le lioheté d'esprit, dana no* mœnn, m pria la place de la anperstition.
YicTom Lasovb.
La scène se passe dans la maison de Dutercy. La nuit s'abaisse. L'ami de Raymond est seul dans l'antichambre. Il carillonne avec ses doigts sur la rampe du balcon et paraît d'une homear exécrable. De temps en temps , il lui échappe un monvement convalsiF des épaules. Dans le salon , on entend de grands éclats de yoix. Thérèse et Dateroy paraissent à l'extrémité d'un couloir. Thérèse pousse le mari de Pauline^ qui parait ne se décider qu'ayec une e^ièce de crainte , comme un ]i9ianie qui se sent dans une position fausse. Ënfin^ d'un air de contrainte , il vient s'appuyer au balcon , tousse légèrement et se risque.
— Laissons les détours^ M. Delaberge. Je demande a TOUS parler de bonne foi. Ces deux messieurs sonf encore d'un avis contraire au vôtre;
mais ils sont également opposés entre eax; et je suis loin d'être compétent. Je connais M. Riyaltier pour un excellent joueur de billard^ médecin du canton d'ailleurs , et qui ne manque pas d'une certaine rogue par ici. Quant à son confrère , il m'est tout à fait inconnu. Il se faisaient des compliments tout à l'heure; maintenant ils sMnjuirent. Pour tout au monde ^ soyez-en sûr , je ne youdrais me brouiller ayec vous. Conseillez-moi !
— M. Dutercy, répond le jeune médecin avecune contrainte pétulante^ dans les affaires que je prends à cœur , je ne recois de conseil que de moi même. Mais s'il tous faut mon avis, car c'est cela que tous demandez maintenant, je tous déclarerai tout net que votre M. J\iva1lier^ la meilleure sage-femme peut-étrede ces environs, en tant qu'il y ait de b<mues sages-femmes, me semble déraisonner complétement sur le chapitre de cette blessure. Il s'amose à chercher des analogies là où il n'y en a pas une ombre ^ et son éternel jargon d'accoucheur me donne à penser qu'il a le cerveau des plus étroits ^ pour ne pas dire mieux . Encore une fois , il ne s'agit ici ni de l'utérus par comparaison à la blessure» ni de la position d'un enfant par comparaison à la balle. Ces rapprochements ne sont pas même des jeux d'esprit. Cet homme est possédé de son idée fixe. Il s'agit, et la différence est du tout au tout , d'une blessure à la partie droite, latérale et postérieure, de la poitrine, au niveau de la sixième
e6te. La proposition que nous fait M. Riyallier de sonder lea poumons poar en extirper la balle ( et qae n'ajonte-t-il au moyen d'un forceps ? ) prouTe Fingénuilë de ses préoccupations ; mais ces sortes d'innocents sont des bourreaux. Le tissn des poumons n'o£Fre pas assez de résistance pour la nature de ce projectile. Si ^ dans le passage, la balle avait déchiré le tissu d'une artère intercostale , et qu'un léger caillot de sang se fût formé , l'introduction d'une sonde y en détruisant ce caillot , ne pourrait qne déterminer l'hémorragie, et, par suite, un ^nchement dans la poitrine. Je ne connais qu'un âne pour être capable d'une telle hardiesse. Qu'un Dopuytren nous jette sa responsabilité par la figure, à la bonne heure! mais lui ?... Avec beancoup moins d'aplomb , le confrère de M. RiTallier vous inspire aussi beaucoup moins de confiance. Pour d'autres motifs , je partage vos scrupules à son égard. Je conçois que Von tergiverse ; et cependant /à la suite d'un examen dont la longueur nous a tenus sur des charbous ardents, ce dernier croit avoir senti la balle dans l'autre côté de la poitrine , au point qui correspond exactement avec la plaie. J'ai des doigts , j'ai des yeux ; je n'ai pu rien constater de pareil. Sans avoir , comme il ne cesse de le dire a tout propos , roulé vingt ans dans le bagage des armées , je sais , par expérience et comme lui , que les blessures d'armes à feu présentent parfois d'étranges fantaisies ; mais enfin les
plèyreSi les poumons el le cœar auraient été tra- Tersés d'outre en outre ; et y dans cette hypothèse^ nous n'aurions rien à débattre \ le lieutenant serait mort. Je persévère dans ce que j'ai dit. Non, non; cent fois non ! la plaie n'est pas pénétrante. S'ea est-il échappé la moindre bulle d'air ?.... Le sang est-il sorti plus abondamment à chaque expiration ?... Nous étions tous là pour le dire. L'empressement de conclure doit-il ncius jeter dans le roman?... Quel que soit le mystère de cette blessure', je m'opposerai de tous mes moyens à ce qu'on la sonde, comme le yeut M. Rirallier , on à ce que l'on établisse une seconde communication avec l'intérieur de la poitrine, comme le propose son confrère. La suffocation s'ensuivrait aussitôt. Ces opérateurs intrépides , parce qu'ils ont haché de droite à gauche aux ambulances et dans les régiments , croient avoir observé ! L'ennemi , soyez-en sûr, leur doit plus de gratifications que l'État. Tenez, M. Dutercy, j'enrage de me sentir les mains liées par le manque d'un misérable diplôme, et d'être obligé de plaider la cause de mes convictions devant vous ; parce que , dans le fond , tout ce style pourrait bien u*ètre que de l'hébreu pour votre inexpérience. L'art de grouper les mots ne vaut pas mieux que celui de grouper les chiffres. Ces messieurs ont leur diplôme 3 et , certainement, ils apporteront de l'animosité dans le traitement de votre beau-frère. Ils nous le tueront pourm'ap-
prendre que je lear dois 1^ respect. N'ont-ils pas pris le contrepied de ce que je disais , parce que je le disais? Pour nne raine formalité^ n'ont-ils pas nié mon caractère ? C'est misérable ! mais je renonce à leur tenir tète , d'autant que cela n'a- Tance à rien. Décidez ce que vous yoadrez I Ma oonyiotion est que je dois rester pour prévenir une faute y et je reste. Pour que je sorte, il faudra que l'on me chasscYonlez-yous un argument en faveur de ma persévérance ? Lors même , H. Buteroy , que dans aucun autre temps je n'aurais eu des rapports avec vous , et que je ne me sentirais pas ému du plus vif intérêt pour la situation vraiment difficile de votre beau- frère , dites-vous bien que mon malheureux ami souffre cruellement de sa victoire, et que j'insiste dans son avantage autant que dans celui du blessé. Vos médecins ne vous préparent que d'incurables regrets.
Dtttércy prit la main de Belaberge.
— Que voulez-vous que je vous dise?... Votre vivacité redouble mes inquiétudes, M. Belaberge^ et maintenant, je vous donne raison sans savoir pourquoi. C'est une triste chose, convenez-en, d'en être réduit à se décider à tout hasard, et comme on mettrait à la loterie, lorsqu'il s'agit du choix de genff qui disposeront de notre vie et de la vie des nôtres 3 tandis que l'on se fatigue en démarches pour savoir au plus juste le fort et le faible sur les moindres marchands qui nous adressent des com-
mandes : mais Tarbitrage des famillet ne peut être en cela qn'nne affnire de sympathie. J'attends, mon cher monsieur, nous attendons tous de Toas une complaisance nouvelle. Qae ne yoyez-yous la donlenr de ma Pauline? Elle tous ferait mal; Pauline ne supporterait pas une nuit de pareilles transes. Rentrez au salon. Conférez encore avec ces messieurs. Que l'on pare aux premier momenti, puisque ce sont les plus pressés. Je vous propose nne cbose! Nous partirons après cela dans mon cabriolet. Noos irons tous les deux à Lyon on rom êtes rappelé par vos a£Faires, et j'accepterai de Totre main l'homme que vous me désignerez !...
Delaberge réfléchit un instant et se dirigea Tcn le salon.
— messieurs, dit-il aux médecins, je reviens à vous sans trop d'espoir, et pour chercher ensem* ble une solution qui nous rapproche. Au provisoire, vous m'avez toléré pour les détails préliminaires da pansement ; eh bien, comme tout a l'heure je suis à vos ordres en qualité d'aide ou d'élève. En tout ceci, je mets l'orgueil sous les pieds^ nos différends se concilieraient peut-être dans un nouvel examen de la blessure et de l'état du Idessé. La famille le demande pour être tranquille. Procédez-y pour votre conscience. J'en profiterai peut*ètre pour obtenir mon diplôme.
•—Au fond, rien n'est plus inutile! répondit H. Rivallier,et ces examens coup snr conp ne
sont propres qu'à tourmenter le malade. L'opération ne présenterait pas plus d'inoonvénients et nous serions arrivés au but. Mais , puisque vous posez la proposition en ces termes y j'y accède^ ne fût-ce que pour changer en mortification yotre feinte humilité.
— Ne nous emportons pas ! repartit le confrère. Vous êtes aussi par trop vif, M. Rivallier. Nous deTons à ce jeune homme l'exemple de la modération dans les paroles et de la justesse dans les idées. Redresser l'erreur n'est pas un succès de moindre importance que celui de fermer une blessure. Cette nooTclle visite ayant ce double bat y j'y consentirai de tout mon cœur.
— £n ce cas^ nous voilà d'accord^ ajouta De* laberge; il faut^ dans l'intérêt général^ faire des TOBUx pour que ce rapprochement persiste ^ et que par suite ^ au moins ^ nous nous trouvions deux du même avis.
Sur un coup de sonnette, la femme de chambre de Pauline arriva et prit les flambeaux pour précéder les médecins.
Dans le chemin ^ M. Rivallier disait à Dutercy :
— Si ce jeune monsieur, dont la persistance à nous tenir tète est étrange, parait triompher de la dissidence qui règne entre mon collègue et moi, c'est faute d'y réfléchir , comme cela peut du reste arriver à son âge. Au moins lorsque nous difié* rons , nous avons des raisons et cous pouvons les
dire. L'élève ne formule rien , et nous formalons nos avis. Da premier coup, les seules hypothèses admissibles ont été posées ; cpelle qae soit la solution , elle est entre mon eollègne et moi.
— Je conçois ! murmura Delaberge ; le mystère nVst qu'entre tous et votre ami , à moins qu'il ne soit ailleurs.
Etienne essaya de surprendre Fe£Fet de cette objection sur le visage de ces messieurs ; leurs yeux étaient tournés vers l'entre-bâillement de la salle à manger où Jean dressait un couvert. Sans songer à répondre, les deux collègues échangèrent un regard. Étieiine en conclut que la gourmandise pourrait bien être plus forte chez eux que la sottise.
Léonard avait été porté dans la chambre à cou*cher de Pauline. Malgré le désordre inséparable d'un pareil événement^ une atmosphère de coquetterie régnait dans cet appartement de femme. Çà et là, des fioles^ des cuvettes où l'eau fumait, et, sur des chaises de jonc, quelques linges épars. L'air tiède et pur de la campagne rayonnait par l'entrebâillement jaloux d'une croisée. A. la faveur du jour agonisant qui pâlissait au-delà des rideaux, on pouvait discerner, sur une petite terrasse propice aux causeries du soir, des vases chargés de fleurs dont le parfum se jouait dans l'appartement. Plusieurs divans avaient été rapprochés du lit , près de Léonard ; il avait la main hors du lit , et
Raymond^ qui tenait nnè montre, lai consnltait le pouls. Raymond fit un mouvement de tête assez triste du côté des médecins/geste que ces messieurs s'empressèrent de transmettre à Belaberge dont le TÎsage devint soucieux. Pensive el s' appuyant sur Thérèse, Pauline agitait sans bruit une cuiller de Termeîl dans une tasse de porcelaine ; ses mains tremblaient. Son regard pénible et doux ne perdait pas de vue les monvements de Léonard.
Au moment on la femme de chambre remettait les flambeaux entre les mains de sdn nÀaitre et de Raymond, la négresse Marthe apparut au seuil de la porte, et fit un signe.
— Ma tante nous demande , dit Thérèse à son oncle. J'y cours ; je lui dirai que tu viens de sortir pour un léger service que te demandait notre ami.
Et saluant Delaberge avec un sourire aiSectueux:
— Ma tante n'aura pa» de peine à me croire.
Nous vous devons tant i
Puis elle disparut.
Le docteur Ri rallier considérait Delaberge avec tin air moquenr dont celui-ci réprima l'insolence d'un seul regard.
Il fallut procéder au déplacement de l'appareil.
Qui de nous, pour se mêler à l'intérêt de ce drame vulgaire, ne se reporte avec la pensée vers quelques vives et sincères affections de famille, devenues plus ardentes eneore par les souffrances de la personne chérie ! ... On éprouve la torture de
des douleurs : on ne respire que lorsqu'elle respire. Si^ dans cet asile pieux où l'amitié fait bonne sentinelle, des étrangers frappent à la porte, c'est au nom de la science, messagère divine, accueillie par l'espoir et qui marche avec le salut. Quel esprit resterait tiède ou froid quand il jaillit tant d'émotions de tons ces visages ? ... Ici l'âme s'épure, et l'on devient de la famille en vivant à son contact. Le mercenaire oublie son infériorité -, ce qu'il a de subalterne en lui disparait. On dirait que le rêve de l'égalité se réalise. Ces femmes du monde, si vaines de leurs diamants , et que la légèreté d'un mot alarme, qui règlent l'nsageet les manières, qui rougissent dès que l'on déroge, même involontairement, au maintien des lois qu'elles ont voulues , entendent ce qu'elles n'oseraient penser, voient ce qu'elles ne regarderaient pas, disputent passionnément à leurs domestiques mille soins dont leur susceptibilité s^effaroncherait en d'autres temps; et leur chasteté brille et triomphe plus que jamais dans cette occasion où le doigt ne se posera pas sur les lèvres, ou rien ne se voile. Le sentiment de l'humanité domine tout.
Toutes les pièces de l'appareil étaient imbibées d'une sérosité roussâtre ; mais le sang ne coulait pas. On releva tour à tour les compresses, les tam- |)ons de charpie , le linge fenêtre , tout imbibé de cérat , d'huile et de cire , qui fermait la plaie. Léonard éprouva quelques efforts pour une toox
qui loi fit cracher du sang. 11 se plaignait d'un sentiment de fièvre, et, par-dessns tout, de la difficnlté que sa respiration éfirouvait. Les médecins, dans le plus grand silence, après avoir adressé nombre de questions au malade , chacun d'eux plus ou moins dans l'intérêt de ses propres conjectures , palpèrent les flancs et la poitrine, et provoquèrent des douleurs pour connaître jusqu'à quel point la pression plus ou moins vive qu*ils exerçaient sur les diverses parties du corps pouvait agir sur la liberté de la respiration. Enfin, ils firent renouveler le pansement devant eux par Delaberge avec le même ordre et la même circonspection que précédemment. Léonard demandait à dormir; il se sentait les paupières lourdes, mais une secrète agitation l'empêchait de se livrer au sommeil. 11 se plaignait surtout de douleurs intolérables qui lui labouraient le dos et les flancs. La sensibilité même était si vive dans cette région, que M. Ri* vallier, dans l'intention de venir en aide à Delaberge, ayant passé la main sous le corps de Léonard pour effacer un pli de la serviette que l'on devait lier autour des reins, un cri'violeut échappa au malade. Ce cri mit tout le monde en alerte. Le vieux docteur assura cependant que s'il l'avait effleuré, c'était sans le savoir. L'accident n'eut pas de suite ; le pansement s'acheva , et les médecins sortirent. -— £h bien , mopsieur , demanda M. Rivallier d'un ton de triomphe à Etienne.
— Je poniste^ répondît Etienne*
— Et pourquoi?
— Parce que je ne Tois pas que la position du lieutenant s'aggrave de tous les retards que j'ai voulus. Les souffiances qu'il éprouve ne m'empêchent pas de Toir le mieux de son état. Tenei, docteur^ tous êtes le plus jeune de nous deux, malgré votre âge ; c'est moi qui suis lent et patient, puisque je me réserve d'agir k coup sûr.
Rivallier ne répondit pas. Après avoir jeté les yeux sur son confr^e :
— L'opération est indispensable^ dit-il à Buteroy . Je demande expressément, pour départager les seules opinions qu'il y ait à formuler sur M. Léonard^ qu'il nous soit adjoint un confrère réel , un médecin sérieux, un homme autorisé et reçu, ne f&t-ce qu'un officier de santé. Si M. Delaberge en connaît un dans les environs, qu'il le désigne luimême. Dès que l'on nous fera prévenir de son arrivée, nous reviendrons.
Etienne laissa tomber un mot à l'oreille de Dotercy qui s'empressa de les retenir.
— On a préparé le diner pour vous , messieurs. Yeuillei rester , si rien ne vous appelle. Soyez indulgents si je ne vous fais pas les honneurs ; mais nous avons une excuse trop légitime pour vons suivre à table. Je vais me charger de votre commission. — J'attends que vous me désigniex quelqu'un, M. Delaberge.
Ce dernier griffonna rapidement an petit mot.
Batercy le prit et descendit à la hâte. Un instant après on entendit an cabriolet rouler sur le bonlevard.
Tandis qae les vieux docteurs expédiaient ua fort bon repas ^ en assaisonnant l'éloge des mets de sorties vigoureuses contre la présomption de la jeu* nesse^ Etienne alla dans le jardin consulter sa mémoire snr une série de faits dont les diagnostics pouvaient éclairer sa consîcence. Une heure entière il se promena sous les tiUeuls^ s'arrétant avec anxiété , puis reprenant sa marche , mouillé de la. soeur où fermente toute laborieuse pensée ; quelquefois, venant écouter sous la fenêtre le chant de la voix de Pauline et les timides questions qu'elle adressait à son frère. Plusienrs fois^ Thérèse^ en passant près de lui dans le jardin^ n'osa le tirer de cette rêverie.
Jean fut moins discret.
A deux reprises, il vint chercher M. Etienne pour qu'il se mit à table* Etienne refusa, s'informant à ehaque fois de la situation de Léonard. La troisième fois y Jean affirma que depuis le contact maladroit de M. Rivallier , les douleurs de reins s'augmentaientd'unemanière inquiétante. Léonard ne pouvait plus se tenir dans la même position. Il conjurait Etienne de venir sur-le-champ.
Etienne^ sous la domination d'une certitude inr vincible , saisit le bras de Jeaa.
— Mon ami! Tonies-TOUB aocsepter la oorTée de Teîller sur les imbéciles qui sont là haul? Mangent ils bien?
— £t ils boiyent mieax^ M. Delaberge!... Ils ne sont qae deux ensemble ; mais ils font, en yéritë, ]»las de bmit que moi tout seul quand je me trouve en goguette an cabaret .
— Je n'en sni s pas fâcbé^ Jean I . . . Qu'ils ne manquent de rien. Je tranche^ a la vérité, du maître ; mais, quand ils devraient vider la cave entière de M. Dutorey, l'essentiel est qu'ils ne rallient pas leurs forces contre moi. Leur principal auxiliaire est loin encore, et les voilà tombés dans une embuscade jusqu'à la mâchoire. Dieu nous les livre L... A ton poste, mon ami. Cela pourra bien^ si je ne me trompe, nous compter pour une campagne {
En deux élans , Etienne fut près de Léonard ; il lui dit un mot que n'entendit personne. Sur un geste de Iiéonard, Pauline se tourna vers la fenêtre.
U 7 eut un silence.
' Un rugissement de douleur fit retourner Pauline.
— Victore ! dit Etienne. — Madame , et vous, Raymond, un coup de main, je vous prie. Fermes les fenêtres et poussez les verroux. — Bien I —
\ Que personne ne se jette à la traverse. Je tiens la
balle sous le doigt; elle est là! dans la région dorsale, au niveau de l'articulation de la s^tième
eàie. Les tégnmeato soot Boaleirës par une tu* inear. Je disais hmn qu'il fallait une logique de bourreau pour aller la chercher dans les poumons, on aurdelà du cœur!... Que ne demandaient-ils rautopsie? — Yoyex-Tous , lieutenant ;^ tout s'ex-* pliqne! Sur le terrain^ tous tous teniez très-effacé y la balle de Raymond a frappé , filé sous les téguments a travers le tissu cellulaire et ne s'est arrêtée qu'au niyeau des apophyses épineuses. La halle est à nous , et tous êtes sauvé. — Oui Ray* mond^ oui^ mon bon «mi Raymond , Léonard est sauTé ! — Hais silence ! au nom du ciel, je vous en oonjnrel L'extraction reste encore à faire. L'ex«traction ! ... A la bonne heure, comme cela I et non comme le voulaient ces assassins! Que les misérables déraîsonneurs n'apprennent ceci que lorsque leur imbécillité ne trouvera plus à nous nuira. *^ Ce Riva Hier!.... Je parie qu'il mange au lieu de réfléchir à la douleur qu'il vous a faite et qui vient de me mettre sur la voie. Nous verrons ce qu'il dira quand je lui jetterai la balle dans son assiette ! — Voyons, Léonard ! vous sentesp-vous de la résolution?
— £h y mon ami!... Tout juste ce qu'il en faiit pour ne pas sonfirir longtemps.
— Ehbien, allons au plus court!... D'ailleurs nous n'avons pas de tire-balle sous la main, et peut-être serait-il trop douloureux de se frayer un chemin a travers cette plaie dent le prolongement
n'a pas moinB de sept poaoes. L'incûion est un moyen prompt et héroïque. Va pour l'incision ! — Je vois le principal autour de noas : linge^ éponge, ean tiède et charpie ! — Maintenant il nous faat un rasoir! Que sa lame soit carrée I Je ne ferai pas une incision assez nette ayec une lame ronde. — Raymond, hâtec-yonsf.^. Ployez un drap en plusieurs doubles pour former une alèze. Léonard doit se coucher sur le côté gauche, au bord du lit. — Vous! madame, le rasoir, je tous prie!.... Hais, pardon, si je tous donne des ordres.
— Vous pardonner! dit gaiement Pauline; tous ne connaisses guère les femmes ! AAtendez*Tons à la rcTanche.
Pauline , s'emparant d'un flambeau , Tenait de pénétrer dans un petit cabinet dont la porte s'ou^ Trait sur le lambris.
Raymond préparait tout à la hâte.
— Qui Tcut m'aider? cria Pauline; je ne suis pas assez grande et tout Ta glisser.
Delaberge y courut.
Il arriTa pour saisir à bras-le-corps Pauline à demi grimpée sur un tabouret, au moment où, dans la crainte de tomber elle-même, elle jugeait prudent de laisser échapper le flambeau.
Le flambeau frappa Delaberge à la tête.
— Oh, mon Dieu! je l'ai blessé, dit^elle.
Et dans l'obscurité produite par les éTolations do flambeau qui s*éteignit contre le mur, les
deux mains de Pauline se promenèrent doueement sur le front de Delaberge.
— Un malheor ? demanda Léonard inquiet.
— Rien ! ce n'est rien ! se hâta de dire Etienne eu pressant Pauline contre loi pour l'empôoher d'alarmer Léonard.
Tout bas, elle lui dit d'une voix émue :
— Me répondez-TOus de mon frère?
Delaberge prit les mains de Pauline et les embrassa.
C'était répondre.
Tons deux rentrèrent.
Unejoie mêlée de sollicitude , quelque chose de craintif et de confiant tout à la fois présidait aux apprêts de ce moment décisif où les. quatre amis lemblaient se demander et s'inspirer réciproquement du courage. Delaberge, dès qu'il fallut agir, retrouva cet œil froid qui seul guide une main sure : privilège de l'étude ; car, dans un intérêt généreux, l'étude, en soumettant la sensibilité même au calcul , plonge froidement le fer dans une chair vive et. qui se révolte sans en éprouver de scrupules ou de remords. Du premier coup le rasoir pénétra jusqu'à la balle. Pauline frissonna; Léonard attendait encore. L'incision cependant ne présentait pas dans ses profondeurs la même dimension qu'à la surface, et pour dégager la balle, peut-être aurait-il fallu se servir d'une lancette. Delaberge n'en avait pas sous la main; il désigna
■SHSOHSB. T. I. 13
— IM
do TûgÊÊÛ des oiiMttx fins et déliés, de fabrique anglaise, à lames étroites. A peine les aTait*il reços de la main de Paoline que soas le jen de cette espèce de lerier la balle extraite de la plaie ronla sondai» sor le tapis de la eba mhre. L'étonfiFément avait été général pendant cette opération dont le succès fut salué d'un cri de joie.
Pauline, en larmes, se précipita sur Delaberge et l'embrassa frénétiquement.
— Elle nous acquitte tous les deux ! dit Léonard en pressant la main de Raymond.
— J*ai pu dans ma vie former le désir d'une pareille récompense, mais je n'en ai jamais en l'espoir, murmura le jeune bomme en retenant Pau-' line étreinte.
L'instinct de la moquerie se réveilla dans l'esprit de la jeune femme ; comme à son insu , Pauline reyenait à sonélément naturel. A la poitrine d'Etienne, elle appuya ses donces mains; et, se reoversant en arrière pour laisser étînceler ses yoax pétillants de maUcé :
— Vraiment! dit-elle avec un ton de pitié lent et railleur.
Ce mot renfermait, il faut le croire , une allusion satirique à l'issue de leurs deux rencontres sur la pelouse de Valbonne et près de la terrasse du boulevard neuf.
Mais, sur l'expression du regard qui croisa le sien, Pauline repoussa plus sérieusement M. Delaberge.
Oelaberfçe dot 6éder à œite résistance; ses bras obéirent, il baissa les yeax.
La parole da jeune homme avait pu passer ponr un eomplinient ; mais son ref^rd en avait trop dit.
Raymond, resié rouet jusqu'au dénonement de cette m^ée d'avis riraux sur la blessure, se sentait enfin Tâme libre et soulagée. Il avait donc la certitude de voir Léonard survivre à ce duel fatal doat ils ne comprenaient plus la raison ni l'un ni l'antre , et qu'ils jugeaient du haut d'une émotion que l'évétieraent aurait pu changer en rennords ponr l'an des deux. Léonard, malgré sa faiblesse, empruntait une fougue d'onfiint a la joie que ressentaient ses bons amis. Raymond, éleotrisé comme tous, n'était plus le même homme. Autant il avait appcNrté de roideur à s'abstenir de l'excusé demandée par Léonard, ea se retranchant derri^e un secret inviolable, autant iî paraissait porté maintenant à toiutidire) pour peu que Léonard y mit d'instance. Toutes «es allusions tendaient là ; OMIS lelienteriahtnàit et disait :
— Je me suis ISÂ^ii parce que vous ne vous ex^ cosiez pas; maintenant il est trop tard! Le point d'honneur est impitoyable. Si vons voulea vous exeuser , je mé fais !tuer sans rémission • •
-** QoéUttinisère que le duel! disait Raymond , en pressant' les ^méûis. réunies de Pauline et deLéo^ nard. Par ceuKJ^ui sont honorables juj^ du
reste I... Celui-ci est le seeond de ma vie. Le premier m'a fait un ennemi mortel ; et seîxe ans d'on exil qui dure encore , même au sein de la France » n'ont pas achevé Texpiation de cette triste rictoire dont mon âme saignera toujours. Croyez-moi, Léonard ^ en descendant sur le terrain , si je n'avais eu que moi-même à défendre , j'aurais tiré dix fois mon arme en l'air.
— Bah ! répondait Léonard ; il ne faut pas médire du duel. S'il tue de brares gens» il en rapproche. Jusqu'à ce que l'on ait abaissé ces mille barrières de sots préjugés et de petits intérêts qui casernent chez eux les peuples et les familles, la guerre et le duel ofiiiont des «lances de ralliement aux hommes d'émulation et de bravoure.
La violence a ses bonnes fortunes dans un ordre de choses essentiellement pitoyable. N'allez-yous pas médire du duel quand il me donne une foule d'amis?
— Votre sœur vous les aurait donnés sans cela par le bien qu'elle dit de tous.
-r~ Je ne sais pas. Il est si banal de dire du bien de son frère ! . . . — L'essentiel , Pauline , est dé savoir si l'on en pense.
— Je pense, dit Pauline, que H. Ddaberge a la main tremblante, et qae, si pon brouillon de frère ne reste pas tranquille, on ne viendra jamais à Bout' d'arranger sa nouTelle blessure.
Après le desordre de ce mouvement de. joie»
léoaard, enyeloppé dans son lit, calme et sonlagë, bereé par sa sœur qui lui défendit d'oatrir les yeux et qui se mit à loi chanter nne longue complainte en patois, ne tarda pas à s'endormir. Sa respiration libre et mesurée confirma les pronostics d'Etienne. Pauline et lui se ccmsnltèrent quelquefois à cet égard, mais seulement des yeux ; et quelque chose d'étrange se mêlait à ces relations furtives pendant lesquelles le teint pâle d'Etienne s'était plus d'une fois yiyement empourpré. Pan* tine craignait de loi montrer trop ou trop peu de reconnaissance, et s'impatientait contre son propre embarras. C'est que , lorsqu'on est embarrassé , l'on réfléchit....
Pendant le premier quart d'heure qui suivit le sommeil de Léonard , pas un mot ne fut prononcé de part et il'autre. Mais ce quart d'heure ne fut pas vide pour cela. Rien n'est plein d'action eomme le silence entre gens bien éyeillés et qui se surveillent, surtout lorsqu'un tiers se trouve là , qui n'est pas ao fait de ce qui se passe , qui ne doit rien savoir, et dont on ruse le regard même. La malignité se déploie dans un geste et provoque le ressentiment ; un équilibre de dignité s'établit, puis serompt^ et l'indulgence qui se hasarde avec mollesse se heurte avec étonnement contre la rancune. Quiconque se tait, se trahit. Peut-être serait-il vrai de dire, en modifiant un mot célèbre, que la parole. a été donnée*à l'homme pqur se soustraire à sa pensée.
Je laisM à tirer ies oontëquencet de cetie maxime à regard de la prolixité dont on aeoaae les femmes. Jean tomba comme la foudre au milieu de ee silence.
— Ëh Inen? dit4] en onvrant la porte.
Trois visages rayonnants se dressèrent, mi doigt sur la bouche , une main étendae vers Léonard endormi.
Raymond fit Toir à Jean la balle extraite de la blessure.
Jean vint a pas de loup , sourit en examinant cette relique , fit un signe de croix , et dit à Bdaberge:
— maintenant , il y a deux honmies pour qui je me ferais pendre!.... — Hais je crois devoir yous avertir que j'entends le cabriolet de M. Dntercy.
— - Qu'est-ce que disent les docteurs ?
— Des choses par-dessus les moulins. Vous êtes leur béte nmre. Le vin leur a délié la langue ; ils se proposent de vous servir un plat de leur métier ; mais ils ne digéreront pas celui*ci.
Jean montrait la balle.
On se rendit à la salle à manger* Dntercy venait d'entrer avec un nouveau médecin. M. Rivale lier et son colique se levèrent en jetant leur» serviettes sur la table.
— Pardon, monsieur, dit Etienne au nouveau venu. Je suis au désespoir de vous avoir dérangé pour assister à la confusion de vos confrères. £ile
est àuÈB ce bnmbomn que je loi fine d'exantiner . (Il remit la balle entre les maiag de M. Ritaltier.) J'aTOuerai modesteHmnt mon crime ! ajouta Oelaberge. Contre l'aria de ces messieurs^ en dépit de toutes les lois^ simple élève, et qui pis e«t^ disfpoifâé parla Faculté^ je me snis permis de sinvre mon inspiration et de rencontrer jnste. Ces messieurs, j'y compte, ne s'en tiendront pas là; ils m'aideront à donner tonte la publicité désirable à ceci. Je mérite et j'attends une punition exem^ plaire. Les tribunaux ont deux tranchants, l'amende et la publicité : les tribunaux serriront leur rancune et la mienne. Le blessé n'a plus be- •jMa d'eux. — Jean^ condniseï monsieur rers le Ht de Totre maître.
M. Rivallier ne perdit rien de sou à<plomlK II laissa tomber la balle ayec dédain entre las mains deDutercy,.
— Le hasard tous a servi , dit-il enaaite à Delaherfife. N'importe ^ votre dernier conseil me semble bon. Que M. Léonard soit ou non hors d'embarras, ce qui ne nous regarde plus, l'autorité doit être instruite^ et elle le sera. Nous déposerons une plainte au parquet de M. le procureur du roi^ contre l'exercice illégal de la médecine. La loi reut des garanties et impose des (sonditions. Tout est compromis si l'on passe par-dessus le principe» Il faut sauver le principe.
Etienne riait.
— Je ne nie pas la loi, mewieiirs, puisque je l'en* cours à mes riques et périls. La loi n'ayant pas été faite à autre dessein, pour qu'elle serre de temps en temps à quelque chose il n'y a rien de néces^ saire comkne les coupables. Je puis y perdre une ba^telle; mais j'entends que tous y perdies tout.
— Nous Terrons y monsieur ! et nous tous pré» sentons nos respects.
— Je refuse cette charité^ car je me sais incapable de TOUS la rendre*
— De mieux en mieux, monsieur ! Ce soir même nous rédigerons la plainte.
— C'est ce qui prouye^ messieurs, que l'on fait tout ce que l'on veut des gens, lorsque l'on sait s'y prendre.
Les docteurs furieux s'éloignèrent, et l'on en causa quelque temps ayec le médecin amené par Dutercy, qui proposa de signer un procès-yerbal en fayenr d'Etienne. U était huit heures du soir; une affaire rappelait Etienne a Lyon pour le lendemain.
Dutercy ^e trouyait dans le même cas.
— Du reste, lui dit-il à Toix basse, j'ai qudique petite confidence a tous faire.
Etienne se tourna yers Pauline et balbutia des adieux en lui prenant la main. Il serait asses difficile de dire si cette main monta ou se laissa porter Tcrs la bouche d'Etienne. L'un et l'autre peu- Tcnt être Trais. Quoi qu'il en soit, Pauline eut un regard de reconnaissance pour le sauTcur de son
frère. Qoi oserait blâmer la reconnaissance?
On deyait accompagner Raymond jusqu'à la tourelle. Un petit laquais f ûtë conduisit le cabriolet mr le boulerard, taudis que l'on cheminait par une allée.
— J'ai des papiers à tous rendre, dit Etienne à l'oncle de Thérèse.
—Gardez-les; je les trouve en bonne main. Mais parlons de tous, Etienne ; votre position m'inquiète; j'ai hâte de savoir la conclusion de vos affaires. Si vous quittez Lyon^ vous savez que notre pavillon vous attend. Comptez-vous revenir bientôt?
— >- Je le crois bien, s'écria Dutercy. Ne nous doit-il pas le reste de la santé de Léonard?... Je le ramènerai mort ou vif pour qu'il s'acquitte euvers nous.
Bioitôt le cabriolet disparut dans l'avenue qui ooodoit à Hontluel.
— IHS —
llttt itimiiii»
— Ah! ait done 1... J« foift ban^eraate nfioard'hiii.
— Vraiment ?
— Ma pai%l6 d^kotmaii» !...
D M tait iofiQU fadque tamps «n « onad meroe de morale , que Ton ne troave presque plw de morale dan« la commerce.
LATiamr.
Oa a dépassé Montluel. Le médecin que Batercy d'était charifé d'aioener à Saint-Maarice, Tient de descendre à sa porte. Le cabriolel repari de noQr yean. Les rones sifflent doucement sar un saUe fin. La route est déserte; la nuit paisible et pare. On se dirige vers Lyon par HiribeK
Dntercy attaque gaillardement l'entretien. Le ton pétillant de sa familiarité, ses aises qu'il prend arec bonhomie en conjurant Delaberge de prendre les siennes, tout annonce une portée dans cet épanchement où son interlocuteur n'interyient qu'avec mesure et sur le qui-vive. Le style de Batercy présente d*aillears une nuance d*embarras
cavalier; on pourrait trooTer dans sa francbite un mélange obscor de oirconspection el de politique. 11 semble jouer au fin à la manière d'un homme forcé d'être vrai.
— ^Poor TOUS parler nettement, mon cher Eson* lape^ YOtre apparition , ce matio , m'a déconcerté comme je ne saurais le dire. Je vous ai pris pon? un ambassadeur.
— Je m'en suis bien aperçu , M. Dnteroy. Mais cela ne TOUS oblige pas a des confidences, et je ne ▼ois pas trop ce que j'ai besoin d'apprendre pour être discret.
— Ayouci que j'avais la figure d'un coupable pris la main dans le sac !... Aossi, yoilà ce que c*est que de laisser en liquidation ses folies d'un autre temps: Noos en avons toujours l'ombre devant nous. Ditesmoi ! TOUS ayeft dû penser pour le moins que je me trouvais avec deux femmes sur les bras?... C'est déjà bien assez d'une, je tous prie de le croire! Je ne Tondrais pas tous laisser de mon caractère une opinion défaTorable. Il s'en faut de tout que je sois un libertin. — Vous aTCZ revu la petite Maria?
— Non.
—Vraiment?
— C'est la Térité même, M. Dotercy. Lors de ma troisième visite^ je lui conseillai, comme tous saTcx, d'aller passer la belle saison à Saint-Rambert pour s'y remettre tout à fait de ses couches. L^évé* nement qui en avait précipité le terme pouvait