‹ Mensonge (volume 3)Chapitre 6 sur 6 · MO · texte numérisé non relu

MO

tombent sur le parvis désert^ et il n'y a rien de fait. Depais dix-huit cents ans^ mousienr Tabbé, cette fantasmagorie se renouyelle. Dites-moi que cela n'est pas !

— Bravo ^ M. Raymond! Voilà justement ce que j'aurais répondu.

— £n vérité, Georges?... Dans ce cas^ mon pauvre beau-frère, te cbargerais-tu de conclure?

— Qui m'en empêcherait? — Pauvre toi-même!

— • Il en résulte, à mon sens, que dans les pays catholiques on agira merveilleusement de confisquer et de vendre les biens du clergé.

— Casse-cou! — Parole d'honneur, Georges, tu te ferais une réputation d*esprit si tu gardais prudemment le silence.

— Ah! mon ancien amoureux, M*. Dutercy n'a fait là qu'une traduction libre de l'histoire.

— Mais non pas de la parole de votre oncle, belle inconstante. Vous le savez bien. — Que va répondre l'abbé?

— Ai- je donc à répondre? mais nullement.

D'un mot, M. Raymond a frappé deux coups, l'un sur lui-même, et l'autre sur vous, lieutenant ! car il a prévu ma réponse à votre question sur l'historique de la fondation de Val d'Armonne. Ouvret plutôt les yeux et regardez !

— Pour Dieu, l'abbé, je vous en supplie! bannissons l'équivoque, et rions franchement si pour le moment il ne s'agit que de rire^ mais sur le ter-

raîn qai nons rassemble, restons quelques minâtes dans le sérieux. — Oui^ sans doute ! je vois un bâtiment ecclésiastique, mais pour la forme seulement; dernier débris de ces Cbart reuses qui se groupaient jadis autour de la grande Chartreuse; et ce bâtiment, racheté, Dieu merci, de la macération et du ciliée, m'apparait maintenant comme une noble maison de campagne où des réfugiés i^iyent de concert au sein de Taisance et du plaisir. Dans ses appartenances, j'ai parcouru des terres variées et réunies, cultivées avec luxe, et de brillantes prairies où paissent de magnifiques troupeaux. Le Poussin Y respirerait le parfum des vallons de Tempe. A l'intérieur, on m'a fait voir des ateliers sains, bien ordonnés et brillants, qui prospèrent d'après un tout autre mode que les ateliers fondés sur Texploitation du prolétariat par un industrialisme rapace et déictère. L'aristocratie de Pîaples les prendrait pour des salons. Une famille nombreuse et polie régit gaiement ce domaine alpestre par un mécanisme d^adminislration dont il me parait que les rouages fonctionnent à la manière d'une machine perpétuelle avec une singulière économie de forces. L'entrain des relations générales, l'émulation dans les travaux, et la variété des occupations en sont infailliblement les ressorts. £t mon beaufrère lui-même ( entendex-vous bien ! ) devinerait la chose tout seul !... après deux ou trois explication. — Tranchons le mot : — Chaque travail ici,

Tos spart eries^ votre fabrique de montres, forges, cultures, cuisine et soins du ménage ; les grandes basses-cours et les beaux jardrns; votre superbe fromagerie surtout, dont la colonie de Val d'Armonne tire de gros revenus par son commerce; et ces essais de reboisements tentés sur une échelle qui donnerait envie à des hommes de la trempe de Napoléon; les études en6n et les arts^ indispensables à des âmes comme les vôtres, destinées à grandir par cela seul qu'elles sont grandes; tout cela, tout, M. l'abbé, se fait au moyen de tous; ou^ si vous le voulez (j'emprunte une comparaisou à la théorie militaire), chaque travail s'accomplit au moyen d'autant de cadres d'une élasticité miraculeuse , où chacun de vos colons s'est enrôlé comme dans un régiment , par un libre choix^ et suivant la diversité de ses prédilections. Si l'on a trente prédilections, on s'enrôle dans trente régiments. Sur cette base. Val d'Armonne, avec ses douze cents âmes, peu dérouler, s'il en était besoin, un véritable effectif *de trente*sîx mille hommes, au rebours de ces tristes armées d'Europe, dont les cadres, enflés par la jactance diplomatique , n'offrent souvent que des chiffres menteurs et comminatoires. — Voilà le phénomène et la trouvaille ! voilà l'éclair de génie tombé du ciel! — Dans ce tourbillon de spécialités , le talent et l'intérêt général désignent les grades et ces grades forment un nombre infini d'états-majors dont les

délibérations ne franchissent jamais le cercle de leur spécialité. — Arrêtons-nous sur un détail dans le jeu de cet ensemble, afin de le rendre4)lus sensible. — Ce qui nous y frappera , c'est qu'en thèse générale, nul homme n'étant supérieur en tout à tout^le monde, et le bon sens électoral, armé du critérium des coufrontationsjournalières, reconnaissant une sorte d'équilibre dans la répartition des instincts et des facultés, tel se sera trouvé le matin chargé des fonctions de colonel dans une besogne , qui , sur le midi , se 'confondra dans les rangs des simples soldats pour une besogne différente, et, dans une troisième, aura le soir les épaulât tes de sous-lieutenant • Chaque travail a donc son régiment, sa hiérarchie, et, je pourrais le dire, soi^ drapeau. Par-là toutes les soifs d'honneurs sont désaltérées, et les orgueils, si démesurés qu'ils soient, trouvent un élan, leurs contrepoids, et des jours de gloire. Dès qu'il s'agit d'un travail d'urgence, tout. le régiment donne à la fois 3 il fait inain-basse sur la corvée, di^sciplinaireraent et avec fougue, de même que des braves emporteraient une redoute à la baïonettte sous les yeux de leur général. Ce travail fait, reste-t-ilun autre travail à faire? le régiment se brise, la hiérarchie se reforme sur un autre échelonnement^ flamme nouvelle, et nouvelle victoire! Ingénieux agencement, mobilité précieuse qui fait qu'avec un ordre du jour et douze cents personnes ^ plus ou moins.

dëvcloppées d'aiUenrs par le contact et liées par des intérêts solidaires, toqs êtes a même, danscette fédération d'esprits dont les sympathies et les antipathies ont lenrs coudées franches , de condnire coup sur coup à la manœuvre, d'après un plan de campagne mûrement délibéré, deux ou trois cents régiments au grand complet; réalisant ainsi dans le gigantesque de ce développement la force de levier d'une puissance napoléonienne. Cela est incroyable, et cependant cela est. De là vos merveilles; la poésie unie à la régularité, le calcul servant de base à vos élans, des résolutions qui ne reculent jamais devant un obstacle; le problème, devenu puéril pour vous, de marier le charme à la discipline, et vos féeries de cultures sorties comme par enchantement du sein de ces rochers sauvages; féeries que l'on imitera dans le monde entier, je vous le prédis, quand l'hospitalité de Val d'Armonne ne sera plus un privilège. C'est bien ! le moindre conscrit verra clair dans ce mécanisme; il est simple en même temps que grandiose, et je ne suis pas pour en contester la valeur. Parmi vous, l'actiTité ne s'arrête plus , et la famille ne meurt pas. Braves Thébains, vous avez retrouvé la phalange immortelle. Comme des dçmi-dieux , vous pouvez bâtir vos cités aux sons des chants et de la lyre ! A vous, enfants de cette colonie, ma vie et mes bras quand vous me les demanderez, car je vous aime ! Ma famille chérie, je la quitterais pour

Totre famille; et mon attendrissement sourit à vos travaux. Oui ! l'atmosphère du monde est froide et glacée quand on a respiré dans le cercle de Val d'Armonne! Mai» Tintervention du clergé , s'il voas plâit y où donc me la ferez-vous sentir dans tout ceci? J'ai beau me frotter les yeux ) le reproche de mon ami Raymond contre les dix-huit cents ans subsiste et ne sera pas réfuté. Tout ici témoigne contre le catholicisme. Depuis dix années tout à l'heure^ cette colonie inconnue campe sur un sol dont la colère de 93 a chassé les moines; ety il y a dix ans, vous éliez bien jeune, M. Tabbé!

— Oui! j'étais alors bien jeune, lieutenant.

Aussi n'ai-je assisté qu'au développement de l'œu- Tre de mon devancier. Lui mort, je me suis pénétré de cette œuvre. — Mais ne confondez- vous pas ? — Rome , la Rome d'aujourd'hui , reine insouciante qui s'endort en laissant échapper son diadème^ est-ce nécessairement le prêtre chrétien? est-ce la hiérarchie catholique? Si Rome s'est assoupie dans la paresse^ n'ai-je pu, moi, chaleureux et libre , imprégné de la parole du Christ, rompre avec une politique de langueur qui ne convenait pas à mon âme, et, sans pour cela me saisir du drapeau de l'hérésie, me reporter résolument sur le sol toujours fertile et pur de TËvangile?

— Pardon ! — La hiérarchie du clergé n'est pas dans l'Évangile ; que je sache.

— Yons avez dit vrai; M. Delaberge! et cette

objection^ qui va droit à son but, produira le fait le plus curieux à la lumière; car ce n'est pas la vérité que je redoute^ mais la méprise. Échappée des ténèbres où s'enfouissent les sociétés secrètes , notre hiérarchie ^ ce phénomène de combinaison que le christianisme s'eflForcerait en vain de confisquer au profit de son avènement , plonge avec son origine dans les temps les plus reculés du monde. Il semble que l'humanité l'ait reçue directement de Dieu. — Je le crois. — Fusion harmonieuse des trois éléments de persévérance ^ d'équilibre et de mobilité, qui , tour à tour, s'arrachent le sceptre de ce globe , et le divisent à la faveur des dénominations fractionnaires de monarchie; de féodalité et de république, étudiez-la! Vous verrez qu'elle marque le but , échelonne les rangs et répartit les fonctions, en faisant sortir graduellement les capacités de leurs divers tourbillons électoraux. Bien mieux ! chacun de ces tourbillons , mes chers amis , est un abrégé de l'univers; et chacun de leurs mouvements se calque, avec une précision rigoureuse, sur les phases du mouvement astronomique. Par cela seul , j'y reconnais intrépidement la formule que l'homme étudiera tôt ou tard, lorsqu'il voudra devenir maître du chaos , et se placer dans une conformité glorieuse avec les lignes du plan de la création. Les cieux ne racontent pas que la gloire, ils révèlent la pensée du créateur. Où le psalmiste ad-

mire sa magaificeuce ^ j'étudie sa loi. La hiérarchie monta toat armée des catacombes sur le trône des Césars. Dans Thistoire des peuples , vous en retrouverez çà et là des fragments; le catholicisme en est parmi nous la forme plastique.

Nourri dans le cloître , façonnés aux manœuvres da carbonarisme^ un prêtre et des conjurés proscrits devaient naturellement se rencontrer dans les souvenirs de leur double routine. Il ne fallait tout au plus que reporter et fondre dans le travail , base fondamentale de toutes les relations , le type des relations contradictoires de leur propre vie. Ce que l'instinct a tenté d'assaut, l'analyse en pénétrera sans doute la règle et le mystère à la longue; mais, je ne me fais pas d'illusion! si la volonté réfléchie de l'homme ne constate pas scientifiquement ce fait, pour s'en emparer et le fiier dans les esprits , longtemps , croyez-moi , le monde abandonné croupira dans son lit de fange où la dissolution le ronge. Léonard, pesez bien ceci : l'humanité a pouvoir de vie et de mort sur elle-même !.... Et qui peut dire , mon Dieu , combien de fois , sous les pieds , des insensés ont déjà mutilé le germe de l'avenir! Ta loi, Seigneur, s'est effacée devant les décrets arbitraires des imposteurs, des conquérants ou des fanatiques; et nul ne voudrait pâlir laborieusement sur le livre de nos destinées, en suivant parmi les ronces du buisson où s'arrêta Moïse les traces du génie de Kepler ; car

il est plat facile de s'élancer au hasard , en aventurier. Anssi , sur ce tapis ensanglanté de la politique où la bravonre jette à l'étourdie la vie des peuples, spéculations aTeugles , martingales révolutionnaires^ les systèmes font banqueroute Fan après l'autre^ laissant face à face des écervelës avec le désespoir ; et , sur des ruines , le premier Tenu se fabrique une tribune pour improviser des lois, prenant son audace pour du génie, lorsqu'il est si connu (mis^rç et vertige !) que l'on exige quatre années d'apprentissage de quiconque veut seulement devenir ciseleur en ivoire ou tonnelier.

— Que dites-vous de ceci , Léonard ?

— J'écoute, Delaberge. -r-Mais, mon religieux adversaire , quelle est donc la fatalité qui retient si longtemps cette panacée miraculeuse à l'ombre?

— Le morcellement de nos forces ; et ne voye»vous pas que Tassociaticn peut nous la rendre ?

— J'admets la réplique ! — Mais d'où procède le morcellement?

— Du dénuement où dut tomber l'homme à sou enfance , dès que , ayant tari la fécondité des mamelles de la terre , il se trouva pauvre et nu vis-àvis de la création, sans instruments de travail, réduit à se reployer au fond de son instinct pour chercher les moyens de discipline dans les éléments rebelles. Grise terrible ! Alors , il cueillit des fruits amers à l'arbre de la science du bien et du mal. — Et ne vous hâtei pas , lieutenant , de

proférer le blasphèipe de la révolte con^tre cette crise providentielle qui dirigea nos élans vers la sphère de l'intelligence. Dieu se justifie par ses fins. Dieu réservait à rhumanité quelque chose de plus que le bonheur; il lui réservait le bonheur et la gloire. Rassemblez les créations de l'hoiume , éparses tout autour de nous , secrets dérobés à Dieu ! cachés , nous disait-on. El oui , sans doute ! mais comme la pétulante Galatée de Virgile qui brûlait d'envie que son amant ^ pour se venger d'une agacerie , la poursuivit sous le feuillage des saules. On vous a parlé du gouvernement temporel de la Providence ! je vous annonce , moi , le gouyernement providentiel de l'homme. — N'entre- Toyez-vous donc pas, mes amis , une issue magnifique vers un autre monde ?

— Franchement non ! — Ah ! lu me laisseras peut-être bien glisser une parole on deux , Léonard? — Vous nous parlez toujours, M. l'abbé , comme si tout le monde croyait en Dieu !

— Ciel! que nous dites-vous là , M. Dutercy ?

— Au nom du ciel , Georges !...

*-*Le ciel par-ci , le ciel par-là !... et mais , pré:* Gisement , mesdames , c'est le ciel même que je me propose de mettre en question. QueTabbé réponde!

— Que vous dirai -je ?... Si vous ne croyez paQ^a Sieu^ vous en êtes réduit à croire en vous-même.

«—Ah, moi (.c'est bien différent.

— Oui , c'est différent ! tu es un crétin.

XENS0S6E. T. I. 28

—Savoir! . . • — La nécesaitë^ voyez-Tous, H. l'abbé, n'est pas la même. Je me palpe, moi ; je me sens , je pense...

— Pour le coup , Georges , to blasphèmes !

— Laisse-moi donc tranquille. — £t , sans que cela paraisse, je suis eu demeure de vous adresser une objection comme Léonard n'en ferait pas de sa TÎe.

— Ab f tu me fais du bien , Georges l ce dernier mot te rend mon estime. Il faut, ma parole d'honneur, que je t'embrasse !

— Après l'objection. Essuie -toi la bouche !....

Sur une foule de mots , je demanderais volontiers un commentaire. L'humanité est un de ces mots-là; non pas dans l'acception sentimentale, mais dans le sens chronologique ! Sur la question de sentiment , je divaguerais tout comme un autre. On oublie toujours (et je me suis souvent amusé de ce léger oubli) que les générations d'autrefois sont passées, tout ce qu'il y a de plus passé, tandis que les générations de l'avenir sommeillent encore dans les régions nébuleuses du cerveau. Là , chacun se fait un petit monde pour ses menus plaisirs, lanterne magique des gens d'esprit. L'humanité progresse, elle fait bombance I rien n'est pins réjouissant. Le premier venu bâtit sa Jérusalem céleste. La théologie et la métaphysique, Gulliver jumelles, chevauchent pendant ce temps, et vont à leur insu, de front et au grand galop, sur le califourchon pythagoricien de la raétemp-

sycose, n'osant se l'avoner sans vergogne « ce qui n'est ni franc ni brave. Je ne me prends pas à la gla des mots. Si nous parlons de l'humanité, sachons d'abord ce que c'est que l'humanité. A mes yeux , l'humanité n'est autre chose qu'une assez mono* tone collection d'individus que remplacent d'autres individus ; jaseron d'une longueur mortelle ^ dont le moindre anneau tient à cinq ou six an-^ neanx plus ou moins ^ lesquels tiennent à d'antres , ainsi de suite -, mosaïque éphémère de fragments qui ne vivent jamais à la fois^ mais l'un après l'antre , et dont je vous défie tous tant que vous êtes de composer (passé, présent et avenir , pétris dans le même éclat de voix ) un solide ensemble de muscles , d'os et de chair. Cependant , à l'imi* tation des enfants qui plaquent des petits morceaux de papier sur d'autres petits morceaux de papier, on soude, au moyen d'un peu de salive, leë membres de ce fantôme à des articulations imaginaires : on le dresse tout debout dans le charnier de la théorie; et, partant de la supposition bénévole que Thumanité marche de pied en cap sur le globe , depuis le matin de la création jusqu'au soir du jugement dernier , comme un seul homme dont les artères au lieu de battre une fois par seconde ne battraient par exemple qu'une fois par siècle , on nous dit d'un petit ton fringant et leste, en retroussant les basques de la logique pour ne pas s'accrocher aux buissons de la diffîcnlté :

— Prenei de Ta peine , mes enfants ! tous n'en sauriez en effet trop prendre ; la récompense arrivera , c'est infaillible. Le père Adam , assez petit mangeur , s'est cruellement indigéré en mordant à des fruits trop verts ; mais , pour la consolation du bonhomme , sa centième ou deux-centième génération mangera des soles normandes chez Véry , et se gargarisera d'excellent vin de Madère^ longtemps après que Ton aura bâti le Palais-Royal. Belle consolation , ma foi , pour Adam ! L'homme de l'avenir jouira , tant l'Être-Suprème a de prévoyance! merci. Je m'obstine à chercher le rapport. Pî'en serait-il pas de l'humanité comme de l'étincelle qui trace un parcours frivole sur les débris d'un papier déjà réduit en cendres par la flamme? mais ce ne serait alors que la vie. Les atomes de cendres se repassent le feu ; le feu les calcine, et tout est dit. Ceci posé , je comprends le fatalisme oriental. Esclaves , apportez-moi des pipes, des femmes et de l'opium ! car, après nous, la fin du monde. L'activité sur terre, mes chers bavards , n'est pardonnable qu'à la condition de travailler à son profit. Gloire tant que l'on voudra ! La gloire me fatigue. A défaut de bonheur , je veux un instant de repos. Bien dupes nous serions de faire la courte échelle aux insouciants de l'avenir, qui, làhaut perchés, à nos dépens, jouiront et ne songeront pas le moins du monde à nos courbatures. — Etudions ! disent les graves ! — Consumons notre vie à

changer la face de la terre! braillent les fous. — Eh ! messieurs ^ tous en parlez vraiment fort à Totre aise ! — Coulons à fond les choses ! une idée n'est jamais seule , et les mots sont censés renfermer des idées. Je tous somme aujourd'hui d'une explication catégorique. Oui ou non, si TOUS me parlez de l'humanité , racontez-moi la métempsycose ! tous ne sortirez pas de ce défilé.

— Diable, diable, Raymond! tous ferez tôt ou tard quelque chose de Georges en lui Tcrsant à boire. Il se trouTC une espèce de bon sens dans le gâchis que cet imbécile-là Tient de nous débiter !

— Le bon sens te surprend toujours.

— Tais-toi, monstre! ou je te mange de caresses.

— C'est une initiation que tous me demandez là, M. Batercy ! et, d'emblée, le mot sacré de l'énignie cosmogonique pour lequel Pythagore éperdu n'aurait pas eu trop du génie et de la.réTélation.de STV^edenborg. Peut-être en effet ces deux magnifiques initiateurs auraient-ils besoin de se compléter l'un par l'autre , à charge de faire justice tout d'abord des blasphématoires allégories de l'enfer , et du grossier fétichisme des Égyptiens qui portèrent les dévergondages de la crédulité dans ce dogme. Je tous aTOue cependant que je sens le besoin de rester sur la terre ; le Tcrtige me prend lorsque je transporte mes idées dans ce Taste horizon où l'univers leur manque y et les yeux de

mon intelligence, à peine développés dans les té* nèbres inférieures qni nous environnent encore , sont blessés qnand je les dirige vers l'éblouissant foyer de lumière où vous me priez de tous emporter arec moi. Le soleil, en effet, ne doit en être que le voile?... Faibles oiseaux dont les ailes, vierges d'expérience , secondent mal la témérité des élans vers ces effrayantes régions de la pensée, contentons-nous, croyez-moi, de planer tous les deux au sein de l'humble atmosphère de l'analogie. Quand votre sarcasme m'aurait déconcerté, vons y perdriez plus que moi. Mais si , comme je le crois religieusement , l'unité gouverne les nombreux phénomènes de notre tourbillon , c'est à nous, graduellement, du connu à l'inconnu, du borné à l'infini, de nous élever, par le moyen des faits qui se trouvent à notre portée , vers ces théories transoenden taies. La puissance d'embrasser tout ce qui est, et de le proclamer dans un seul mot , n'appartient qu'à des géants d'imagination : et nous avons beaucoup à gravir, vous et moi, pour que nos têtes dépassent durant cette vie la limite inférieure de l'espace où l'horizon et la perspective de l'âme s'élargissent à chaque pas dans une progression incalculable. £n y pensant, ma voix s'émeut, mon sang bondit avec plus de force ; il me semble que je vais être frappé d'apoplexie, et je ferme les paupières pour me reployer sur moi-même. Eh bien , oui ! monsieur, je crois à la

raétempsyoose ; car , sans évoquer auprès de tous l'autorité de toutes les religions , j'ai le pressentiment, j'ai la foi , j'ai la certitude de mon immortalité. Les magnificences du primitif Éden ram* pent au-dessous de la destinée dont je nourris l'espoir au fond de mon âme; et, si vous vous décidez à supposer un instant l'existence de Dieu (car il serait trop humiliant pour moi de tous ramener aux éléments de la dialectique ) , pesez bien ceci , je tous prie : — Nos pressentiments les plus riches ne sauraient être que le gage de ce qui doit un jour se réaliser dans le monde ; au« trement, notre cerTcau serait le diamant de la création , et le génie uniTcrsel pâlirait dcTant le génie de l'homme. — Monsieur, les réalités du monde que TOtre pied foule ne sont pas moins sensibles pour tous que ne le sont pour moi les vérités du monde spirituel , et je les touche par la pensée. Les premières me mènent aux secondes , et comme je les Tois liées par les mêmes rapports dans une seule loi, je ne crains pas de me prononcer sur ces phénomènes qui m'apparaissent dépouillés de leurs ombres. Si nous ne pouTons les retracer que sur le sable de la terre, nous aTons le compas d'Archimède pour les atteindre jusque dans le ciel. Lorsque ce beau fruit se conTcrtit.en Til fumier, tous me dites, n'est-ce pas, que sa séTC et ses éléments retournent de nouveau dans le torrent de la circulation planétaire?....

ei TOUS adhérez à cette prévision sans scrupule. L'homme serait>il en dehors de cette loi générale ? mais pourquoi donc ?.... Entre le corps et Pâme, j'aperçois le même lien^ et je reporte Taillamraent Totre conclusion d'un ordre de phénomènes dans un r<ufre. Ce surplus de richesse en fayeur de l'humanité qui me frappe dans la comparaison^ je ne le négligé pas ; puîsqu'aussi hien l'homme agit à la fois sur lui-même et sur la nature. L'homme améliore ce fruit, il s'améliore également s'il le veut^ et l'exercice de notre Tolonté dans cette œuvre nous assure par cela seul un grade au milieu des êtres. Cette conclusion de ma théorie vous paraitrail-elle fantastique? mettez que je me trompe, il ne peut en résulter que du hicn. £t, t(»utefois, dans un de ces moments où l'esprit lutte avec lui-même et se dompte pour se soumettre à l'analyse, ne vous êtes-vous pas interrogé, rempli d'effroi, sur cette infinie variété de sciences qui , de génération en génération, patrimoine traditionnel, se résume dans le cerveau du genre humain, comme l'eau filtrée par une voûte souterraine produit à la longue des concrétions aussi dures que le diamant? Ces sciences ont absorbé des générations et des siècles. Le plus futile objet y joue son rôle, et l'exacte analyse des efforts que nous coûta ce simple bou* chon de cristal ciselé contiendrait une encyclopédie. Par cet exemple, jugez du reste. Un homme s'élève toutefois! elcel homme s'appelle Cuvier, Geof-

froy^^aint-Hilaire, ou Bapaytrea; cet homme résume tous les éléments d'une science, il se les assimile; et sa tèteen devient la mappemonde. De quelle trempe est donc le ceryeau de cet homme, et pourquoi ce cerveau n'a-t-il pas éclaté ? £h bien , je me dirai , car autrement je serais encore à le concevoir , que c'est un brave signalé déjà dans plus d'une grande bataille , et qui vient de remporter une bataille nouvelle; général victorieux qui, de siècle en siècle, partage une conquête entre tous ses contemporains. Le plus étroit do tous les hommes vit de la sorte dans une atmosphère de pensées dont il n'»tteint pas , il est Trai , la marge supérieure; mais ce qu'il sait est immense, en comparaison de l'ignorance où rampait rhumanité dans les époques de barbarie.La croyance à la perpétuité de l'homme, dans son acception composée, n'est pas plus étrange après tout pour le génie que pour la matière. Si pas un atome ne s'égare dans la pesanteur*, pourquoi l'âme de l'humanité resterait-elle en perte du côté des élans? L'humanité me semble bien jeune; je lui pressens une longue carrière, et c'est même ce qui décide pour moi la question de l'activité dans le christianisme. Ainsi, l'accusation de M. Raymond me parait juste, et je la signe sans y changer un mot ; je suis son homme. Quant aux fonctions de nos âmes dans l'intervalle de leurs apparitions terrestres , fils de l'incrédulité , M. Dutercy , tous

allez rire^ je m'imagine^ si je m'arrête à l'attendrissante rèTerîe des anges gardiens à Fefiet de chercher scientifiquement avec vous la véritable valeur de cette croyance ! Ëvoquerai-je les âmes de nos ancêtres autour du l)erceau de nos petits enfants malades? Oui, monsieur !.... Mais de cette poésie^ timide et visionnaire à votre sens, qui circule dans les complaintes et les veillées maternelles de nos villages , poésie dont je ne chercherais certainement pas à détruire le prestige , j'oserai vous élever à ces étranges embrassements de la pensée lorsqu'elle prend tout un globe pour l'objet de sa mélancolie: Quelque globe flétri d'ulcères , brûlé par les accès d'une fièyre dont l'homme pourrait être le médecin , dont il n'est que l'empoisonneur et le démon ; un globe à la veille de son agonie peut-être! comme le nôtre. Vos savants à courte vue , matérialistes pourtant , peuvent ignorer qu'un globe meurt. Que ne savons-nous ce qu'ignorent nos savants !...£t pourtant si la terre persiste en dépit de notre incurie , et ne déoline pas avec plus de rapidité vers la dissolution , qui vous dit que les âmes émigrées de la vie matérielle ne multiplient pas leurs soins affectueux pour sauver le domaine de Thomme, dans l'espoir que la science et la religion réveilleront un jour les énergies des vivants pour le miracle de la convalescence planétaire? Sans ces rêveries, je ne pourrais me dire où nous en serions. Et c'est un

phénomène qui frappe d*étoiiuement les yeux de tous y les miens comme les vôtres, monsieur, qu'au sein de nos cloaques les générations persévèrent. Nous y vivons depuis notre enfance ; nous nous en étonnons encore. £t les stupéfactions dont nous sommes pris en réfléchissant aux énergies inconnues de la nature , après les attaques des crises révolutionnaires , ou lorsque nous promenons les regards sur le prolétariat fangeux de notre planète, crient assez haut que tant de persévérance tient de la merveille.

— C'est vrai que nous avons l'âme chevillée dans le ventre. Allons , allons ! je ne suis pas fâché de ce petit pèlerinage dans les tourbillons de l'autre monde. Si le vieux curé de Saint-Maurice m'a- Tait stylé de cette façon, j'aurais eu des visions tout comme un autre. Mais secouons un peu la poussière des étoiles. Un scrupule m'obsède! Pour le moment , votre bonbonnière de Val d'Àrmonne semble y répondre; mais (et que Dieu len préserve) l'avenir, ce soufflet levé sur la joue des faiseurs de théories, contient peut-être mes objections d'une manière plus positive. L'homme est hd démon , disiez- vous ; je l'accorde ! et cependant il vît avec l'homme, soit dans les couvents, soit dans les cavernes de voleurs. Mais comment associer deux ou trois cents ménages , M. l'abbé , lorsqu'il est avéré que deux femmes ne peuvent pas vivre ensemble ?

^- Sur quoi dis-tu cela , mon mari ?

— - Sar tout. Ne yas-ta pas, ma chère Pauline, faire la bonne apôtre , et me contraindre à des

réTélations? Prends garde! Je te citerais tes

castilles et tes ruptures ayec tes bonnes amies de Montluel.

— - Les torts n'étaient pas de mon côté, tu le sais bien!

— C'est qu'ils étaient du leur. Qu'est-ce qoe cela change à la question?

— Monsieur!

— Monsieur Tabbé , laissez-moi répondre à Dutercy.

— Bon ! si Montel prend la parole , les dames seront yengées. — Malheur à moi t

— Non. Je ne produirai qu'un fait, Georges ; et tu concluras, puisque maintenant tu sais conclure.

— Et je m'en vante , encore!

— Nous verrons bien. — C'était jour do fôte à Saint-Maur,communedan3la banlieue deParis; et, par fortune, j'habitais alors ce village, entraîné par des étudiants qui, dans les entr'actes de leurs gaietés, faute de mieux , fabriquaient des gouvernements de poche, à VeSei de remplacer le nôtre; bons garçons, à ce ridicule près. Dans le désordre de la vie que nous menions , mariniers sur la Marne ou fumeurs , et ne faisant guère que ramer, boire, ou conter des fredaines politiques et autres, il ne

inanqaait à mes bons amis ce jour-là que lès choses les plus indispensables. L'étudiant n*est jamais riche; Tétudiant républicain n'a' jamais le sou. Il fallait se présenter décemment au bal où devaient abonder les grisettes de nos alentours, moisson de fleurettes pour des godelureaux. L'argent peut tout ! j'avais de Targent. Vite de courir et de se mettre en quatre pour Torganisation des toilettes. Le ciel paraissait pur; et, malgré cela, par frayeur du mauvais temps ou toute autre cause, les fillettes de S^Maur, frisées comme dès amours et laçant leurs corsets, se penchaient par échappées dans le cadre de leurs fenêtres , entre des touffes de géraniums , avec des épingles dans la bouche. Un parfum de printemps courait dans Tair. Je me sentais un élan à sauter par-dessus le donjon de Yincennes; demandez-moi pourquoi? — Dans vingt ou trente boutiques , j'entre donc, et je fais mes emplettes, observant les choses comme j'en ai la manie. De grandes filles demi>nues se réfugiant entre les rideaux de l'alcôve, mais saisissant tous les prétextes pour se laisser voir ; maris bougons, femm'es acariâtres; colonie de bambin s débarbouillés à tour de bras par les grand'mamans , et des cris , des dépêche-toi donc/ un pêle-mêle de mousselines ou de soieries , froissées, jetées à travers la chambre pour me présenter une chaise ; puis , des soufflets qui fouettent comme la grêle ; la clef du comptoir qui ne se tronTe pas ; vingt scrupules pour un demi-liard ;

la patience d'ange et le soarire faux des boutiquiers ; Teritable chaos s'il en fût ! — Ainsi partout. — Le divorce faisait des siennes dans les moindres familles. On se confessait tout haut :

— Mon Dieu î que je suis bête de m'étre mariée!

— Tu gardes tonte ta bonne humeur pour le dehors! — Si j'avais su que tu fusses Favarice même! -* Madame une telle sera mieux mise que moi ! — Les honnêtes femmes n'ont pas la chance ! . . .

— Puis^ des accrocs à n'en plus finir sur le prochain; et quels accrocs!.... S'il est juste de dire qu*on habille merveilleusement les gens avec la langue, en civilisation on n'a pas à se plaindre des couturières. On aurait dit une gageure. J'en riais , car , de s'en désoler , n'est-ce pas , c'eût été fort inutile ainsi? va le monde, et les fêtes commencent toutes comme cela. Depuis l'épicier qui me vendit des chaussons de bal , jusqu'à la modiste où je m'approvisionnai de blouses , les animosités mordaient le tiers et le quart. C'était pain bénit. — Chargé comme un mulet , je reviens , et les amis s'apprêtent. On se rase, on résume la chronique dont nous avions récolté, les matériaux. Un crimina liste aurait fait pendre le village. Bras dessus bras dessous, équipés à la Colin ^ tout en nous désignant à l'oreille les demoiselles et les dames déchirées par les commérages de la boutique, nous arrivons sous le coutil pastoral où Torchestre écorchait d'une manière abomin«ible

les airs les plus à la mode en ce moment. Trois mille âmes^ — on appelle cela des âmes, — se croisaient en circulant sur la pelouse, près du bois. Les mirlitons enrhumés, les sonnettes des marchands de coco , les fanfares des arquebusiers pour honorer Fhabile homme qui frappait le but à dix pas; des groupes vraiment découpés dans FœuTre de Callot -, là , plantés autour des loteries de ii^acarons dans lesquelles à tout coup Ton gagne; plus loin , prêts à vider les arçons à vingt pieds en l'air, grâce aux brusques rebondissements d'un tape-cul , jeu fort espiègle, dont le chantre des géorgiques françaises n'a jamais déshonoré la limpidité de son vocabulaire ; vagissements, crincrins et tambours; et Jeannot qu'on soufflette pour l'épanouissement de la rate des conscrits qui pleurent en se tordant les côtes; les mille charivaris forains d'une halte sur l'herbe, pendant laquelle on se bourre de pain d'épices audessous des tréteaux de bateleurs, et dans la vapeur des marchands de lard frit ; aboiements des chiens et de la canaille, se heurtaient et s'éparpillaient antoor de nous, comme des chardonnerets au réveil du joor. — Cavaliers , à vos dames! — Fusion générale. On se bouscule, on roule au plus épais; le brouhaha grandit , et les imaginations flambent. La liberté s'organise dans un désordre éblouissant. La foire se grise. Discrets encore, mais tout émus de leurs arrière-pensées, les maris papillonnent à

la circonférence da fruit nouveau , pétillants de s'échapper , prodiguant )e9 menteuses promesses de prochain retour , dont leurs ardentes moitiés frissonnent du plus profond de leur âme^ priant Bleu tout bas pour qu'il n'en soit rien. La clarinette crie , le bataillon des grisettes charge. L'ordre se faufile en sursaut dans le pêle-mêle des sympathies; les contraires s'accommodent, et les semblables se tournent les talons. La nuit tombe , couronnant le champ de la foire d'une illumination d'ifs municipaux qui laissent échapper des cascades de suif. Jusqu'à deux heures du matin, on danse. Mes bourrus de la veille, disciplinés par des bégueules, se trouvaient changés du tout au tout. Ma parole d'honneur , ils se montraient généreux. Les gros papas, en offrant des violettes, ouvraient la fine bonbonnière aux pastilles de inenthe; ils roucoulaient des madrigaux en approchant leurs chaises -, on reculait la sienne en leur disant : — Finissez donc !.... Çà et là, réunies par essaims, tourbillons de cantharides aux corsages d'émeraude, des femmes en sueur de la walse se rajustaient l'une par l'autre en déployant l'éventail de ' leurs petites grâces; elles s'embrassaient à faire venir l'eau à la bouche , bourdonnant de leurs voix flûtées : — Ma chère petite !... ma douce mignonne!... ma vraiment toute belle!... Puis, des caresses à faire bondir au firmament tous les séminaristes de la terre ; jugez des artilleurs de Vin-

cennes !... Les regards volaient dans tous les sens y comme des boulets dans un jour de bataille. J'aperçus des éclipses y et plus d'une écharpe s'égara. Moraliste par-dessus tout, je remarquai que la jeunesse prenait plaisir aux leçons de l'expérience. La jeunesse de Saint-Maur a peut-être lu Téléniaque. Cependant les galops faisaient fureur, et les ménétriers couraient avec des arrosoirs dans la poussière. Le mariage et la paternité s'emblaient s'être évanouis dans l'effervescence 3 et , Dieu me pardonne, les choses n'en allaient pas plus mal. La galanterie sonnait le tocsin contre la bastille du ménage au profit du célibat. Plus de maris, plus de mères , plus d'enfants ! rien que des danseurs. Sur moi , je ne sais quel charme agissait ; le gaz du bojaheur me rendait léger comme un ballon ; je ne trouvais plus rien d'atroce à la musique \ joyeux de me mêler à tout le bal , et de faire valoir la supériorité -de ma danse sur celle de nos manants à boucles d'oreilles comme les anneaux d'un jeu de bague, placés en guérite dans leur col de chemise, les bras plongés au fond des goussets", peuple souverain qui semblait gober des mouches, la coiffure ivre , hostiles par instinct contre l'aristocratie des manières, favorisés de l'air le plus hébété du monde. Je passerais pour un fat , si je TOUS disais combien j'aimai de femmes et combien de femmes me le rendirent ^ je crois pourtant qu'il en fat de même pour tout le monde. Sauf l'excep-

tion , ce le»t inévitable de la règle , l'entrain du libre essor général étouffa la médisance , absorba lemanyais ton. L'idéal descendit sur la cohne champétre ; nous respirions la vie des temps primitifs. A la yérité, on parla confusément d'un mari maladroit qui 8*était fait sortir un œil de la tète par un jeune et bouillant fils de Mars ; mais rien qu'un œil l et encore pour le maintien des convenances. L'ivrognerie se tint dans les bornes , une demoiselle se retrouva dans un fossé. Théocrite et Virgile à coup sûr nous souriaient dans la fumée des lampions en se donnant la main. Bref, si la terre avait' eu la complaisance d'engloutir le village de Saint • Maur, et, par la même occasion , tout le reste du monde, danseuses et danseurs se voyant par- là contraints de loger à la belle étoile , nul doute que de ce train les mœurs fantastiques de l'Eldorado ne se fussent dès le soir même organisées. La crasse des âmes tombait à vue d'œil. Par malheur, trente à quarante chandelles romaines , dont l'une m'arriva droit dans la' figure, préludèrent à la dispersion ; et, dès le moment du départ , sur les branches étoilées du rond-point d'où rayonna confusément la déroute, le génie du morcellement reprenant ses droits , comme nous l'expliquait à merveille M. Tabbé tout à l'heure, reproches et criailleries , jalousies diplomatiques promptes à donner le change en attaquant les jaloux sur le chapitre de leurs fredaines, grognements des maris.

noire avarice des ménagères, lâche malignité des bonnes amies, où les conciliateurs se cognèrent comme des sourds, jusqu'à ce que l'ihstitution philanthropique delà maréchaussée vint militaire* ment rétablir le bon ordre dans un 8auve*qui«peut universel ; pour tout dire en un mot , les Euraénides de la vie domestique ressaisissant leurs victimes à la sortie de la réunion, le dénouement de la partie de plaisir ressembla tout a fait à son début.

— £t puis ? à quoi rime ton historiette ?

— Â ta question. Plonge les antipathies dans nn large courant, et le courant les absorbera.

— Bon ! mais à charge seulement qu'elles y resteront toujours pion gées !

— A-t-on voulu te dire autre chose ?

— Hum !... Ta foire à Saint-Maor ne me satisfait pas* Il s'en faut d'ailleurs que l'exemple soit moral, et tu n'en as pas fait mystère. Les passions...

— Ah çà, Dutercy, comment fais-tu pour croire à la morale, toi qui ne crois pas en Dieu... Prends une lanterne, mon garçon, pour te démêler dans cette caverne philosophique.

— La morale , la morale ! c'est l'intérêt bien entendu. Dieu n'a que faire de la morale. Franklin a dit , je ne sais plus où : -^ Le méchant est un mauvais calculateur. Moi, Montel , qui sais calon-

1er , je te dirai clairement, en m'aidant pour cela des détails de ton historiette , qae pour' mettre l'harmonie dans le plaisir et le travail avec une pareille cohue de ménages, il faudrait en premier lien réprimer les ps^ssions ; parce qu'enfin les passions....

— Vous avex une montre, M. Dutercy ?

-— Une simple montre de voyage, M. l'abbé; assez bonne! à répétition.

— PasseZ'la-moi .

— La voici. — ...parce qu'enfin les passions laissées à elles-mêmes franchiraient la règle. Il faut une règle, que diable! Il en faut bien pour le jen de piquet. Or , la morale est le seul moyen de constituer l'ordre, et les passions sont les ennemies de la morale. Donc, pour établir l'harmonie, il faut réprimer les passions. -— Nouveau défilé dont M. l'abbé ne sortira pas.

— Comme du premier; soyez sans alarme!....

Tenez! H me plairait d'examiner l'intérieur de cette montre , et de me rendre compte avec vous de tous les mystères que sa constitution recèle. De vous à moi, fil. Dutercy , je soupçonne fort qu'un philosophe quelque peu rigide y trouverait furieusement à reprendre !... £h parbleu, tout d'abord, nous y voici. À. quoi donc , je vous prie , songe ce petit, ressort frivole et libertin , qui , de droite à gauchç, en écervelé, s'abandonne à ses moindres fantaisies , lorsqu'il ferait mieux , sans con*

treiiit , de se pénétrer du calme stoîque recommandé par les sept sages de la Grèce?... £n vérité, si ce balancier n'écoute que lui-même et se livre aux saillies de son vagabondage , la société dont il est membre , agira prudemment de le séquestrer de la république. Pourquoi tant d'insouciance à l'égard de ce mauvais citoyen ? y concevez-vous quelque chose?... — Ab ^ ah ! je pressentais bien que dans cette petite nation, il devait se passer des choses répréhensibles et graves !... Sachez-moi gré de vous en avertir , monsieur ; vous portiez l'anarchie dans votre poche. Gomment , au lieu de fonctionner toutes à la fois dans le même sens, ce qui serait le comble de la perfection d'après Franklin et Lycurgue , et de s'acheminer pacifiquement de front sous le niveau de la sainte égalité, ces roues ennemies et malveillantes se saisissent et se mordent à belles dents ! .. . elles empiètent l'une sur l'autre , et se chargent comme à coups de sabre. Holà, s'il vousplait ! une société déchaînée de la sorte ne saurait durer vingt*quatre heures. C'est l'enfer, c'est le règne de Satan organisé. Assisterons-nous de saLg-froid à ce désordre?.... £n vertu de la saine morale , que n'essayons-nous de soustraire ces furieux aux calamités de la guerre civile ?.... Mais, juste ciel ! qu'aperçois-je encore ?... Nous n'en finirons donc jamais avec les monstruosités !.... Voici de petites roues, infortunées victimes , qui prennent toute la peine , ô raoft T. 1. 50

Dieu ! et qui s'agitent sans relâche, tandis que de grandes rouesaristocratiquement échelonnées, s'endorment dans l'oisÎTeté la plus infâme, ou fonctionnent si dolemment , que, en vérité , c'est l'exploitation dans toute son insolence. La philanthropie m'étouffe et me monte au yisage. Sangsues qui dévorez la sueur et le sang du prolétaire, voua regorgerez ! — Mes amis les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux ! levonsnous. Âh! c'est, maintenant que je comprends le chant de la Marseillaise , et la nécessité de marcher dans le sang des bourreaux du peuple , jusqu'à la cheville. Â moi , Léonard! amorcez.vite le pistolet de Camille Desmoulins, d'autant que ce tambour des plus sournois , si je ne me trompe , pourrait bien receler des mystères de scélératesse comme autrefois les flancs de la Bastille !.... £t, véritablement , c'est une Bastille ! car il en sort ( examinez plutôt ! ) une chaîne dont les replis despotiques tiennent machiavéliquement toute la nation sous le joug. Aux armes ! portons-nous à Notre-Dame , et que l'on sonne le tocsin. Peuple ! nous allons briser ton humilian t esclavage I Écoute l'heure de la délivrance : — Une I deux ! trois ! quatre ! cinq ! six ! — Six heures , messieurs y quelle abomination ! N'êtes-vous pas scandalisés ainsi que moi ?.... S'il est cinq heures et demie cependant , c'est tout au plus. Considérez dans quels égarements une montre criminelle se pré-

cipite^ lorsqu'elle ne se régule pas sur autrui, quand elle sape toutes les bases sociales , et de- Tance audacieosenient nos horloges ! Pouyionsnous attendre en effet qu'un mécanisme à ce point désordonné sonnât Theure législative de la paroisse, rheure morale , l'heure qui sonnerait infailliblement à toutes les pendules de l'univers, si les membres de l'assemblée constituante et Mirabeau , ces grands horlogers politiques ( bien libres d'arranger les choses à leur guise , n'est-ce pas?) avaient dressé les conventions du calcul, et promulgué la charte de l'horlogerie?.... M'importe ! à défaut de cet oubli, la morale nous reste. Cette montre doit servir d'exemple à toutes les autres montres. Il est temps qu'une lâche tolérance cesse, et que la conformité philosophique règne sur les cadrans et dans l'intérieur des cadrans. Une société si contraire à tous les principes reçus dans le monde civilisé, ne doit être pour chacun' de nous qu'un objet de scandale et d'épouvante. — Au nom de la morale, que les passions qui la gouvernent soient réprimées !... et allez donc!...

— Sacredié ! mais vous êtes fou , l'abbé ! que diable! vous avez tout à f lit disloqué ma pauvre montre.

— Pourquoi Wi plaindre ?. .. Je répondais à votre désir, M. Dutercy^ ne fallait-il pas réprimer ses passions ?

— Hum ! la leçon me coûtera dix louis ; mais

j'en garderai mémoire! — £t pourtant, H. l'abbé...

— Dites ! ne me ménagez pas a votre tour.

— L*égoïame....

— Par grâce, M. Duteroy, ne remplissez pas si souvent mon verre j vous me griseriez. — Un argument direct à ce sujet!... vous aimez à boire sec, et je le vois de reste. Vous mettez ce penchant à Taise , sous prétexte de réciprocité , par la raison que nous sommes à la même table. £h bien!

ne dites pas trop de mal de Tégoîsme, puisque dans l'association le tact des convenances le développe et l'épure. Ne l'élevez-vous pas de la sorte à la fraternité?

— Ma foi, j'y renonce ! vous avea) réponse à tout.

— L'ordre (vous êtes a même de le conclure maintenant) ne consiste donc nullement dans l'art de casser les montres, mais bien dans eelni de grouper les rouages passionnels. Voulez- vous établir l'barmonie , consultez notre grand mathéma-^

ticien.

— Quel est ce mathématicien ?

— Dieu !

-* Dieu ! je comprenis. Et les prêtres le feront parler , n'est-ce pas ?

— Vous ne comprenez pas du tout. Gomment vous expliquerai-je, monsieur, que, pour les imaginations d'une large mesure, l'étude c'est la prière, parce que la religion renferme la science?...

— S'il faut en effet te l'expliquer; Georges , il est clair que tu ne le sauras jamais.

— Vois-4u ça? — Léonard est fort heureux quo l'auteur d'Emile ait trouyé cette impertinence.

— Sois de bon compte, Georges ! tu me l'aurais inspirée. — Mais, l'abbé, revenant au point de départ de l'entretien (puisque, dès ce moment-là, nous étions sur le pied de guerre), si, par un miracle de bon sens et d'activité dont malheureusement vos colons offrent le seul échantillon sur le globe, les associés de Val d'Armonne ont dégagé des douleurs de la proscription politique l'énigme si mal interrogée jusqu'à ce jour de la véritable réforme sociale, Œdipe moderne et Prométhée catholique, vous qui possédez le secret de l'avenir et la flamme du ciel , comment ferez- vous pour communiquer ce secret et cette flamme aux cerveaux du reste des hommes?.. Merci de vos conseils pacifiques! je conçois le sentiment qui les inspire, il vous honore^ mais, dans la sincérité de mes co/ivictions , ces conseils vous rendent à mes yeux le complice involontaire des alternatives de marasme et de désespoir où l'humanité tourne et se meurt. Bien au-dessous de votre cercle de lumière, est-ce que le vieux monde ne roule pas dans un cercle de ténèbres ? Là vos idées seraient proscrites aussi bien que vos personnes. Les yeux se ferment, les âmes se font sourdes. Toute prédication échouerait. Que pouvez* vous apprendre à ces gem^

qui pensent tont savoir? Évidente pour nous peutêtre^ la proclamation providentielie sera-t-elle écoutée parmi les malédictions des souffrants et les proclamations des bourreaux. Non! les démons du pouvoir se plaisent dans notre enfer civilisé. Eussiez- vous sur le front les deux rayons du prophète^ le besoin d'une éloqu«ence plus brutale que celle de la parole se fait ici comprendre. Ce qu'il y a d'ignorance dan s Ta théisme n'est comparable qu'à ce qu'il y a de haine dans l'ignorance. Les gouvernements ne veulent pas! et l'ange des épouyantements, échappé des prédictions de l'Apocalypse, aura plus d'une fois encore à faire le tour de notre planète^ le glaive et la trompette à la main avant que l'autorité passe à vous et à vos théories. Croyez-moi! ne méprisez pas le dévouement. La main du christianisme s'est prise elle-même à la corde du tocsin, et, sur les pas d'un homme qui soulevait la croix dans^ les airs, l'Europe un jour se précipita vers le tombeau du Christ. Levez une bannière à votre toar. Notre sang est à vous! voilà mes veines. Horde sacrée, les républicains ont à balayer devant eux les royales putréfactions qui vous barrent le chemin du trône. Qui ne sait où les capitulations nous ont conduits ! à des mécomptes. Je ne m'abonne pas à la politique du calnre , je compte sur le dévouement des martyrs!... Yois-tu, l'abbé! jamais^ quelque verve de bonhomie que l'on y niette^ on ne me persuadera que l'on puisse combler l'intervalle qui

sépare les peuples et les rois, en allant dire avec effusion et de l'un à l'autre : — Embrassons-nous, et que cela finisse !

— €e n'est pas non plus ma pensée, lieutenant. Mais pour une idée nouvelle, il faut, ce me semble, une marche nouvelle j et ma politique serait d'abord de me séparer de la vieille politique. L'impatience va comme le vent; dites-moi ce qu'elle fonde?... La manie de la Franco est de se proposer au premier évaporé pour laboratoire d'un vaste essai ; je voudrais obtenir moins pour être sûr de mieux. Un levier vous manque, et votre sol'est en mine. Si j'admire votre dévouement, Léonard, je redoute vos préjugés de soldat. Je crains, surtout, je crains les vieux.et obstinés souvenirs du patriarche qui, par sa fortune et son caractère, est en ees lieux le drapeau de ralliement de nos colons. L'enthousiasme et la vénération l'entourent : son influence est aussi jeune que son âme, et cette colonie lui doit tout. J'oserai garder ma franchise avec les gens que j'honore ! Gomme les Bourbons dont on l'a dit avec trop de justice, M. Ducoudray n'a rien oublié, mais il n'a rien appris. Je lui sais le cœur d'un Lafayette; il en a les élans sans portée!... M. Ducoudray, qui d'ailleurs n'en fait pas mystère, ne serait que trop enclin à jouer son bonheur et le nôtre sur la chance d'une retourne tricolore. — Ils ont la rage de ne vouloir propager le bien que par le mal. — Malheur à qui le précipite-

raît dans cette voie! l'écrin de Val d'Armonne y paMerait tout entier. Â Totre toar! croyes-iuoî. Les rois ne sont pas un obstacle; si leur autorité tombe au niveau d'une exploitation de bas étage, c'est que nul autour d'eux n'a le génie des améliorations que chacun désire. D'ailleurs^ connaissezvous un trône dont on soit sûr de jouir eu viager?... Ne calomnions personne^ pas même les rois; ils sont plus près du doute que de l'insouciance, et le doute est un grand pas vers la vérité. A nous de rompre l'équilibre. Permettez-moi de me jeter audevant de vos colères. Pourquoi de nouveaux décombres sur un chemin déjà trop embarrassé? Fermons le livre de TApocalypse, lieutenant. Acceptons tous les éléments qui sont debout, au lieu de les ébranler par la hache et le marteau. Rome vous semble un cadavre ! mais ne prenez- vous pas l'engourdissement de la léthargie pour la mort? le vieux colosse est encore sur pied. Tenez ! des eesaîs que Ton ne proclamerait pas o la française, je veux dire au bruit du canon ; vingt réussites, plus ou moins, sur le plan de la colonie de Val d'Armonne ; et, par suite, un simple rescrit du Vatican pour imprimer un mouvemeut généreux au clergé : voilà tout ce que je demanderais, s'il m'était proposé de transfigurer le christianisme et le monde f....

— Ainsi soit-il , M, l'abbé I

— Et pourquoi pas , Ift. Dutercy ?

— Pardieu ! j'irai trouver l'abbé de La Men-

nais!... Voyons! qu'est-ce que tous diriez des républicains s'ils allaient tous donner un pape ?

— Ce serait leur coup de génie , lieutenant.

— Vous Toulez dire leur coup de grâce. — Beaufrère , puisque tu te fais éTangéliste , commence par baptiser ton y in. — Passez la carafe à Léonard.

— M. Delaberge, quelqu'un tous demande.

— Qui cela , Jean ?

— Fais entrer la personne , mon garçon ; que notre ami ne se dérange pas.

Un jeune homme porteur d'une de ces physionomies qui de prime abord sentent leur fashionable d'estaminet et décèlent des prétentions superlatJTes à l'impudence^ le chapeau sur la tête et la craTache à la main^ pénétra dans la salle aTccun salut des plus lestes.

Etienne fit un bond et oonrut à lui».

— Vous me cherchez de la part de mon frère !

-— Maxime est dans de beaux draps ! dit le non-

Teau Tenu. Voyez plutôt*

Il tendit une lettre et se campa sur un fauteuil.

Après aToir TiTcment sollicité Tautorisation du

cercle^ Delaberge brisa le cachet. En lisant, un

frisson lui passa des pieds à la tète, et ce frisson

glaça chacun. Un temps après, il froissa le papier

' dans sa poitrine et se prit le front à deux mains.

Pauline et Thérèse étaient accourues près de lui.

— Je pars, mes amis! s'écria-t^il en sursaut.

— Impossible ! répondit-on à la fois.

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