V. Cotn
Puisqu'il est à peu près admis que la roaguilicence des paysages consiste surtout dans leur étendue, le voyageur, en parcourant les frontières de la FraSce et de la Savoie, ne peut guère se dispenser de faire halte à la cime du Sapey , point culminant de la rampe de quatorze lieues, qui forme le gradin inférieur des gorges mélancoliques de la Chartreuse. L'originalité du spectacle agit fortement sur l'imagination. Les contrastes s'y multiplient de toutes parts. Sous les pieds, dans l'exhalaison lumineuse du soleil, s'étend à perte de Tue la fertile vallée du Grésivaudan , «parterre im-
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mense où les méandres de l'Isère étincellent parmi les moalins et les pâtarages, comme les mailles d'un réseau d'acier sur un long tapis de velours Tcrt. Au bord de ce fleuve, agent industriel de plusieurs milliers de fortunes, la vie et l'actiTité se pressent. Çà et là son cours disparaît dans un pêle-mêle de fabriques, ense?elies elles-mêmes sous des fourrés de saules; dérobés à leur tour par les échafaudages de rigoles et de charpentes qui servent à la décharge des torrents. L'eau fume et bouillonne, épanchée de ces réservoirs ; mues par des roues de fer, des lames de scie tranchent de volumineux madriers. Le long des parapets, des bœufs , accouplés sous le même joug, traînent de gigantesques sapins, abattus dans les alentours. Dans les bouquets de verdure de ce vaste chantier, de rares travailleurs vont et viennent. Des poutres, des planches s'empilent. Ou en charge à la hâte de longs bateaux, et le fleuve serpente en chemins rapides autour de ces ateliers épars. Andelà des rives, sur le double boulevard d'un parapet de maçonnerie, dont, oux époques de leur crue, les eaux de l'Isère baignent périodiquement les talus, des allées parallèles de mûriers noin, entremêlés de frênes, joignent le chalet du paysan • à de bourgeoises maisons de campagne^ série d'eoclos et de jardins qui se prolonge à partir des fortifications de Grenoble comme une seule rue de | dix lieues. Là, passent au galop des chaises de]
potte, en sonlerani des tonrbilloiii de poussière : des régiments reviennent de l'exeroice et frappent les échos da brnit de leurs tamboars. Les oiseaux se croisent par volées, de légers brouillards pla- . uent dans l'étendue. Le silence de la plate«fornie d'où l'on domine le paysage , la vive senteur de résine qui tombe des bois de mélèzes, tout ajoute à la magie de ce panorama sillonné de riches accidents de lumière. A quelque point des hauteurs que se dirige intrépidement la vue , les épisodes ne présentent pas moins de variété. La vigne grimpe au-delà des habitations ; elle éparpille ses pampres a la croupe des montagnes, en avant des massifs de châtaigniers qui protègent les espaliers frileux contre la morsure des vents du nord. De plateaux en plateaux se succèdent et s'étagent là, des prairies, là des forêts; et, dans une perspective à désespérer les regards , fermée par le cône da Mont-Blanc, les gorges alpestres de la Maurienne et de la Tarentaise, d'où s'échappent des torrentset des noages, déroulent coup sur coup leurs déchirures noircies de sapins, ou blanchies par la neige : ensemble agreste dont l'esprit est religieusement énin, car ces contrastes d'industrie et de solitude, de cultores et de bruyères, semblent autant de rappels à notre pensée vers de plus puissantes harmo* nies. £d présence de cette révolte de montagnes, marbrées de toutes les couleurs comme les vagues d'une mer, où les éclats de l'ouragan et les rayons
du soleil se brisent, l'instinct de l'infini s'éveille; l'âme ose interroger les époques genésiaqaes de notre planète, alors que ses éléments, fonteélancée de la fournaise, bouillonnaient encore dans le sein de l'espace , et que leur lave ardente reçut le baptême de la forme et de la vie par les étreintes et les éjacula tiens couTulsives de notre univers.
A l'aide de notre lorgnette, parmi les bouquets de sapins et de genévriers éparpillés sur la hanteur, peut-être allons<nous retrouver quelques personnes de connaissance.
Et d'abord, au centre d'un enfoncement de rochers couronnés de sapins, et d'où ruisselle à petit bruit une source claire et nerveuse , une vignette attire nos regards. Dutercy dort mollement étendu dans la mousse , un foulard autour de la tète ; et par la déchirure du ravin , le soleil lui lance obliquement ses rayons ; tandis qu'aux deux points opposés de cette façon de belvédère alpestre , Jean et la négresse Marthe , s'exhanssant à l'envi sur la pointe du pied , suspendent au-dessus du voluptueux dormeur une officieuse toile de coutil. De commun accord les serviteurs de la famille essaient de rattacher leur pavillon à des troncs d'arbres ; zèle en pure perte et dont le mari de Pauline n'aura pas le loisir de leur savoir gré, car, au moyen des barbes d'un épi d'ivraie , l'impitoyable Léonard , en riant d'un rire de bourreau , s'amuse à chatouiller les narines et les lèvres de son
beaa-frère. Raymond et sa femme, côte à côte sur le si^;e que leur offre an sapin renTersé , tout en adressant à Léonard des gestes de compassion timide pour le supplier d'être plus généreux , ne peuvent s'empêcher de sourire à cette espièglerie. Léonard persiste. On sait que la contradiction l'aiguillonne ; il veut achever sa Ticlirae. D'ailleurs, Georges perséyère obstinément dans son sommeil , bien que la démangeaison fraternelle ne lui laisse ni paix ni trêve; il se tord , il soupire^ ilse^émène comme un coupable bourrelé par les reproches de sa conscience. Gare le réveil! Non loin de là , cinq à six mulets , la bride sur le cou , vaguent librement le long des petits sentiers dont ils rongent les bruyères. Dans le bassin de la source qui les charrie par ses remous , des bouteilles , enfoncées jusqu'aux goulots , se font à n'en plus finir des révérences; et le quartier de roc où Léonard s'accoude en guise de table , porte un pâté de venaison construit comme une forteresse, prêt à soutenir un siège , environné de l'attirail gastronomique, fourchettes de buis, gobelets de cuir et couteaux de fer.
D'après l'heure et ces préparatifs, il est évident que la caravane est au moment de se réunir pour un goûter sans façon.
Mais où donc se trouve madame Dntercy, tandis que son cher époux dort?
Voyons ailleurs.
Au-delà, dans les éclaircies de la bruyère qui grimpe de rochers eu rochers, et court en légers festons à la marge des étroits sentiers de la montagne, deux femmes sont agenouillées sur une esplanade , a quelques, pas de l'une de ces chapelles rustiques, niches de pierre où la dévotion des chasseurs de chamois et des pâtres consacre accidentellement des fleurs au pied d'une figurine de la Sainte- Vierge. Si leur profil harmonieux ne se détachait avec vigueur sur la lumière, on ne devinerait pas les deux amies à leur costume. De même que les femmes de la Bresse, Pauline et la créole portent le court jupon rayé de bleu sur blanc, le corset à ramages de dentelles qui se lace sur la poitrine , et le chapeau de feutre à larges bords, rejeté sur Tépaule pour avoir la tète libre , mais que Ton attache ordinairement de côté par on nœud de rubans. Si, dans les accessoires de leur parure, un détail a droit de surprendre comme étrange et naïf tout à la fois, c'est surtout l'entrelacement de rameaux de buis et de larges pampres dont elles se sont fait un diadème , avec une fleur de jasmin pour étoile^ inspiration de coquetterie qui, dans ce moment, et sans qu'elles y songent, mêle je ne sais quel contraste de volupté païenne^ à l'humilité de Jour élan religieux. Il semble une transaction entre l'évangile et la mythologie. C'est un groupe d'Êrigones chrétiennes.
Non loin des jeunes femmes en prière, Delaberge
Tient de s'aventurer dans un sentier furtif , à la base d'une roche qui les lui dérobe et qui tranche par un jet prolongé de fraîcheur et d'ombre sur les rayonnements de flamme développés à l'horizon du couchant. Aux traits émus de son visage,- on devine une préoccupation maladive. Ses regards plongent dans les détours du ravin, comme pour en sonder la profondeur : il semble tracer un itinéraire aux pèlerinages de la source qui frissonne à ses pieds dans un lit de sable , et qui, de chute en chute, inquiète et cherchant un niveau, s'évanouit deux cents pieds plus bas parmi les genévriers de l'éboulement , au centre duquel se gonfle le pavillon de coutil de la caravane , drapeau de rassemblement et de rappel. Pourquoi donc ce caprice et cet isolement ? Pourquoi ce front plissé? Dans les murmures du ruisseau qui se fraie de mystérieuses rigoles sous la mousse, là se précipite en écume, ici réfléchit les genévriers et le ciel comme un miroir, et qui, pour tout rôle en ce monde , aura vivifié le parfum de deux ou trois jolies fleurs avant de côtoyer l'escarpement d'un abîme et de s'y perdre, Etienne écoute peut-être les révélations de sa propre destinée! Peut-être aussi ne s'abandonne-t-il aux émotions du site environnant qu'avec le tourment et l'amertume de quelque réminiscence!... Quoi qu'il en puisse être, le jeune médecin s'éloigne discrètement de ses belles amies. Son pas frôle le bord du ravin ,
et les sables qui s'en éboulent frémissent à travers les échappées du versant. Quelquefois , comme en sursaut^ le pâle rêveur fait halte et se ressaisit un instant aux parois de la roche. Serait-ce peur vaincre un des éblouissements, dont, en dépit de sa bravoure, le voyageur subit infailliblement le vertige à cette extrême élévation dans les montagnes, dès qu'il ose embrasser d'un regard l'espace ouvert à perte de vue devant lui ?
Que ce soit le résultat d'qu souvenir ou d'un pressentiment , il y a de la douleur sur le front et dans la pensée de Delaberge...
£n résumant à la fois nos personnages épara, nous verrons que Dutercy vient de se réveiller et qu'il s'emporte contre le beau-frère, tandis qoe Léonard , d'un petit air innocent et bonhomme qui fait qu'Agathe se cache au plus tôt derrière Fé« paule de Raymond , veut savoir à toute force de Jean et de la négresse quelle mouche a piqué cet excellent Georges de la sorte ; Marthe et Jean sont fort empêchés de savoir que lui dire. Nous verrons aussi Pauline et Thérèse se redresser dans le moavement d'un signe de croix et s'entrelacer en interrogeant la solitude. Enfin, nous verrons Bêlaberge, dans Tintention de leur crier qu'il n'est qu'à trois pas de l'esplanade , imprimer un tressaillement d'épouvante aux deux compagnes , en courbant de tout son poids des genévriers penchés sur le ravin.
Hais Dntercy parle : écouton».
~ Fais done )a bète!... Gomme si je ne te de- Tinais pas. Sauf Léonard^ quel est celui d'eutre nous...
— Qui s'amuserait à tes dépens , Georges ? ' —Qui s'amuserait aux dépens de tout le mondé!...
Moi, qui dormais de si bon cœur!... Le diable t'emporte^ va !... Tu n'as pas de femme^ toi ! tu es bien heureax. Tu ne sais pas que lorsque Pauline s'y met y elle m'exténue.
— Qu'est-ce que cela prouve?.. Que tu es faible.
— <SaYoirf... D'ailleurs, tu en parles bien à ton aise. Tandis que ma femme me faisait trimbaler à travers les mille casse-cous de ces bois et de la montagne , en cberchant dès fleurs , des oiseaux et des cailloux , pour notre collection^ disait-elle^ nonchalamment tu griffonnais une carte de ces alentours. Un petit plan de révolu tion, j'en fais la gageure !... J'étais sur les dents! Je me suis dit : — Bon I voilà mon Léonard qui rêve des bouleversements de royaumes ; j'ai , de ce côté-là , quelque garantie de tranquillité!... Tète baissée j'ai donné dans le panneau. Dieu m'a mis sur la terre entre deux démons , comme au purgatoire. Ta sœur et toi , je pense , vous avez du sang de chamois dans les veines. Vous n'entendez pas la raison !
— Quand e'est toi qui me le dis^ Georges, vois-tu que je me fâche?
— Fâche -toi si tu veux! ta en es libre. Moi , je sais nayré, moulu; les côtes me rentrent. J'ai de la belle nature par-dessus la tète, et je maudis k pastoral. Je troquerais tout leBaupfainé contre un mauyais lit d'auberge.
— Mais , Georges, rois donc le soleil !... Il y a trois mortelles heures que tu dors. C'est indécent.
— Je me moque bien de ton soleil ! C'est lui qui est indécent ! 11 me fait peler le visage ccNnme un oignon brûlé.
— Te moquerais-tu du goûter ? nous allonsgoûter .
— Je goûterai certainement, puisque je ne dors plus ; et même, j'ai soif comme un chien de chasse. Mais, Léonard, grave ce que je vais te dire sur tes tablettes : — Lors même que je devrais y gagner . des tonnes d'or, si jamais je me rembarque avec toi pour quelque expédition que ce puisse être , et surtout pour m'arouser, je veux a l'avenir passer pour un imbécile.
— Allons, allons, Georges ! ce qui est passé est passé. Tu te rembarqueras, si je t'en prie.
— Compte là-dessus. Pour être contrecarré du matin au soir, n'est-ce pas?
— Plains-toi , je te le conseille. Est-ce qu'il ne faut pas toujours une victime dans les parties de plaisir ?
— Je suis ton obligé !.. . Prends Delaberge.
— Impossible! il ne se fâche de rien.
— Pour le coup, tu ne t'en dédiras pas! Tu viens
de convenir qne ta principale manie était de me faire damner.
—r Je conyiens de tout. Maintenant , Georges , il te conviendrait peut-être de te dégourdir; voilà mon fusil de chasse et de la poudre; un coup de feu , mon brave ! et que tout le monde se rallie.
— Va pour le ralliement !
Dntercy se redresse en quatre temps y marqués par un nombre égal de gémissements et de crampes. Par la règle des fausses positions, il cherche le problème de l'équilibre. De Jean à Raymond, Léo-'nard le trimbale. Du ton d'un homme qui serait cruellement désobligé d'en venir à la revanche, Léonard conjure son cherGeorges de ne pas retomber sur le chapitre des taquineries. Enfin Dutercy n'oscille plus autour du centre de gravité que d'une manière a peu près convenable; l'engourdissement <fu sommeil l'obsède encore; mais , tôt ou tard , il se tiendra ferme. Il se met en devoir de donner le signal , eu passant par une série de balourdises dont il s'émerveille, et qui font pâmer les témoins , gaspillant la moitié de sa poudre , chargeant l'un des canons et bourrant Fautre; puis^ avec un flegme et des efforts inimaginables pour se rendre compte de ce que ces -contrariétés signifient, il ajuste inutilement capsule sur capsule à l'innocent piston qui ne se trouve pas en rapport avec le canon chargé. La capsule flambe et l'arme rate. Ce fusil semble à Cvcorges le plus gau^-
che qui soit jamais sorti des fabriques de Saint- Étienne. Tout on se. mêlant aux éclats d'Agathe et de Raymond qui ne peuvent plus se contraindre, Marthe organise le couvert , et Jean débouche les bouteilles. Léonard offre de parier pour trente maladresses consécutives.
On est en gaieté par ici -, voyons là-haut.
— Vous êtes Fimprudenceméme, M. Delaberge.
J'ai cru que l'arbre allait se déraciner, et toat mon sang n'a fait qu'un tour. Tristes femmes qae nous sommes^ que serions-nous devenues si le pied vous eût glissé? Notre devoir est de vous surveiller maintenant, et vous ne vous éloignerez plus ; Thérèse et moi, nous serons vos gouvernantes. Moi, surtout ! car je sois la plus sage I et c'est une honte pour tous. Voyez le beau résultat de celte alerte I Votre joli bouquet s'est échappé de mes doigts, et j'avais la bonté d'y tenir, (^e de motift de reproches !... Sournois, qui fuyez ainsi les dames, à quoi donc, s'il vous plaît, pensiez-voas tout à l'heure dans vos rêveries ?
— Je pensais que sans doute je n'étais pour rien dans vos prières.
— Ah! M. Delaberge, la conjecture est d'un ingrat. — Ne répondrez-vous pas à cette accusation, ma Thérèse ?
Malgré l'ironie de Pauline^ Thérèse a tendrement levé les yeux sur Etienne. Etienne prend la main de la créole avec un sourire.
— Je m'acquittais d'un vœu fait au chevet de ma tante^ inurmiire-t-elle avec douceur; et certes, une partie de ce vœu vous revenait, Delabcr^e, car cette chère amie était bien malade alors.
— Thérèse, Thérèse ! Voilà trop de bonté d'âme, ma petite, et si, comme j'en ai l'expérience, l'éternelle politique des hommes est de viser à ces sortes d'aveux-là, ne devons-nous pas surtout nous tenir en garde contre notre franchise? 11 est bon de mesurer l'orguei4 à ces messieurs, car ils en veulent à trop forte dose; mais ee n'est plus moi que l'on pourrait y prendre.
Pauline, en riant, esquiva la main d'Etienne.
— Oh ! la Jolie fleur, s'écria-t-elle avec vivacité. Elle avait en efiet porté les yeux vers une de ces
gentianes à cloehe d'asur, fleur solitaire qui croit çà et là dans les Alpes, à la crête des escarpements les plus arides.
— La voulez- vous? s'écria Delaberge; que ce soit une indemnité pour la perte de votre bouquet f
Pauline s'élance et veut retenir Delaberge; prompt comme la parole, en quelques élans, il- a déjà franchi le but. Cette nouvelle hardiesse intimide les deux amies,- en bronchant , Delaberge ne pourrait compter sur la ressource de l'appui le plus fragile. Le rocher ne se^ dresse, il est vrai, qu'à dix pieds au-dessus de l'esplanade; mais cette esplanade elle-même commande un abime ; un faux pas précipiterait l'imprudent à travers les éboule-
ments de la pente j il s'y tuerait. Thérèse et Pauline retiennent jusqu'à leur souffle. L'escalade n'est rien, mais comment redescendre? Plus émue que la créole, madame Dutercy se reproche doablemeut une étourderie dont sa conscience entrevoit la portée. En dépit des maximes de désintéressement que les moralistes propagent à la ronde, il est certain que l'instinct de la personnalité codserye sa vigilance au fond de notre âme, alors ' même que le péril d'autrui nous effraie ; on s'in- . quiète de toutes les éi^entualités dans une crise où l'on a mis de sa faute. L'empressement d'Etienne | est-il d'ailleurs si désintéressé? Non , certes !... et des indifférents seuls pourraient le croire. A quelque prix que ce soit , cet homme s'empare des préoccupations de Pauline. Dès que la moindre occasion vient a se présenter, il s'en saisit avidement. Elle demande une fleur, il lui donne sa vie. Si de telles déclarations ne tiennent nullement des manèges de la galanterie vulgaire , le mépris du péril rend leur sincérité plus éloquente. Il y aurait autant de coquetterie a s'en faire un jeu, que de sécheresse de cœur à ne pas s'en apercevoir^ et, tôt ou tard, l'empire qu'une femme exerce doit lui coûter à son tour un sacrifice. Pauline s'en révolte ; punie d'une irréflexion jusque dans ses délicatesses les plus intimes, elle se voit compromise pour avoir compromis Delaberge. Le remords ajoute à son anxiété; ses mains fré-
missent des plas légers moaTeinents d'Étienoe; elle est tremblante^ elle est colère. Enfin Belaberge vient de cueillir la gentiane, il la tient par la tige entre ses lèvres, et, se cramponnant à la touffe de sa fleur, avec un regard d'intelligence qu'il dirige vers les deux amies , du bout des pieds^ il consulte les saillies de la roche et s'aventare...
L'explosion d'une arme à feu lui fait perdre brusquement l'équilibre.
Pauline se frappe au visage, et se détourne en étou£Fant un cri.
— Rien î ce n'est rien ! s'écrie Thérèse.
Et de fait, en se précipitant sur Delaberge, la créole a soutenu le choc ; tous deux ont ployé, mais la résolution a secondé la présence d'esprit. Sans cette intrépidité , le signal inoffensif deDu^ tercy déterminait la plus effroyable chute; il s'en est fallu d'une seconde. Et maintenant Thérèse fléchit , car cet élan de témérité ne pouvait avoir qne la durée d'un éclair ; elle s'abandonne au bras de Delaberge ; il la soutient avec affection , il la presse contre sa poitrine en présentant la gentiane à madame Butercy.
Madame Du tercy voudrait se soustraire à cette offrande.
— Oh ! M. Delaberge, lui dit-elle, me la devezvous ?
Pauline a désigné Thérèse. Ce mouvement de
supplicatîoa est empreint d'amertame, il renferme l'aveu d'une supériorité qui l'humilie; mais le désir de revendiquer le trait de courage de la créole brille tout entier dans l'émotion de ce geste f imprévoyance nouvelle qui demande grâce pour une première imprévoyance; et, par l'émotion chagrioe de ce refus , Pauline dispute encore le prix qu'une autre a mérité !...
Le regard d'Etienne insiste. Pauline a dû prendre la fleur.
Tous trois se sont mis en marche. Pauline et Belaberge servent de soutiens a Thérèse. Dans l'intérêt de la sollicitude cotnmune, et si quelques frissonnements ne la décelaient, la charmante enfant trancherait de la brave. Pour aider à ses pas, on eât aux petits soins. Pauline lui fraie la route en écartant les bruyères* Par les détours des étroits sentiers, on «e dirige vers le rendez-vous. Sous le feu des regards d'Etienne, qui la rendent pourpre, Pauline donne le change à son embarras en manifestant de l'humeur contre son frère qu'elle accuse de l'imprudent signal. Pourquoi cette explosion d'arme à feu, lorsque la voix pouvait suffire? Tout au plus devait-il s'en aviser en désespoir de cause , après s'être assuré que l'on ne se trouvait pas dans le voisinage. Si c'est une distraction, c'est bien gauche; si c'est une espièglerie, cela n'a pas de nom. Toute femme qui s'en veut, se montre inexorable. Volontiers, en ce moment,
Pauline détetleniit Delabergie; Léonard n*a qn'à 86 tenir.
En approckant dii rendez-Tout y un charirari d'emportemenU et d*éolat» de rire change les dispositions de madame Doterey.
— Laisse-moi donc tranqaille, Léonard ; ta deviens stopide, ma parole d'honneur! Je ne vois pas ce qui peut tant vous divertir.
-^ Pardteu! tu ne te r^ardqs pas. Mais^ Georges^ pour le moment^ l'essentiel est de te sécher^ ear tu es a tordre» Fort heureusement^ le bassin n'était pas profond. Je croyais que tu prendraia une alouette, tu prends un bain; c'est original. A-t-on jamais appuyé la crosse d'un fusil contre sa poitrine pour faire fen? Qui diable t'a doao enseigné l'exercice? Si l'on t'a pris cher, on t'a volé*
— £st-ce que je savais, moi, si ton fusil se trou» Tait chargé jusqu'à la gueule?
— Pauvre Georges ! il faudra te changer; il faudra changer aussi le proverbe : on dira désormais tirer des coups de fusil dans l'eau.
— Est-ce qu'on ne te l'a pas oieore dit, Léonard, pour tes expéditions politiques?
— Bien répondu ! l'eau t'a réveillé.
Dutercy s'est en effet laissé ehoir dans le bassin de la source. Il tord les basques de son habit pour en exprimer l'eau, taudis que Marthe et Jean l'épongent des pieds à la tête. Les nouveaux ve-
■E1IS0II6E. T. f. âS
uns 90 joignent aax rieurs pour le tyinpaniser de leurs bons offices. Dutercy cherche noise a Panline qui ne demande pas mieux; Dnterey paiera la folle-enchère. Agathe «t Raymond s'opposent aux bourrades conjugales en préoccupant les grondeurs.
-^ A table! crie Léonard.
Et l'on se groupe autour du pâté. Mais Georges gronde encore ; il montre à Raymond le Tisage enflammé de sa femme.
— S'il y a du bon sens^ dit-il^ de se mettre en sueur comme celai
-— Ne lui réponds pas , dit Léonard à sa sœur, Georges enrage^ et c'est bien naturel. Il y a yingttrok ans^ tout de même, ou peu- s'en faut, que ton eher mari n'en aurait pas été quitte à si bon marché s'il eût fait la culbute dans ce ravin. Cette petite source était alors un^e belle cascade alimentée par des bois maintenant disparus; elle bondissait avec une certaine majesté sur cet emplacement qui nous sert de gite. — Te souviens-tu de cela, Jean 7 •
— Je m'en souviens^ M. Léonard; à telles enseignes....
— On ne te demande pas tes enseignes, mon garçon. — Toi, tu n'étais pas encore de ce monde, ma chère Pauline; mais il s'en fallait de fort peu, car on te baptisa quelques jours après dans ces montagnes. Depuis deux ou trois semaines, notre
père^ absent de la maîion , risiiait les Alpé» dans un intérél scientifique. D'intéressantes décoQTerles lai faisaieiit différer son retour. Bouillante, et ▼o«' lontaire comme toi, mais à la Térité moinasTelte, ma mère, empressée de le revoir, et mise, en venre de jalousie, j'imagine, par quelque soupçon fri«» Tole, méprisa les timides perscriptions du jnédecin de sa femille, et résolut un beau malin de se mettre en route. Mes treize ans ne me. donnaient pas voix délibérative au chapitre. Jean , plus âgé que moi de deux ans, savait ses Alpes. daupbinpi*ses cooune un vieil ingénieur militaire. 11. nous servit de goide. Je vois encore notre petite caravane au sortir de Sainte-Marie-d'Aloès. J'ouvrais fièrement la marche , à califourchon sur un mulet chargé de notre bagage ; à dui suite venait Jean , traînant par la bride le docile animal que moia* tait ma mère. On . gravit ta montagïie^ il fallut longer des rampes à fleur de précipiee. £n dépit de quel^iies habitudes oitadines , je puis vuus assurer , mes amis, que notre mère portait sa grossesse aussi gaiement qu'une fermière des environa deSassenage. Elle s'amusait beaucoup de mon affectation d'intrépidité , et de ce que je devenais pâle à l'aspect des fondrières où je craignais d^ glissa à tout moment. L'un après l'autre , les divers plateaux de la montagne s'abaissèrenl devant nous. Déjà , même, pour se chauffer auxAer* uiers rayons du soleil, des oiseaux par .bandes
ê'éUwtàent éa TâUon en mêlant des cris aux frémisseoMots de la cascade. Notre petite oarayane atteignait ces défilés ; tout à conp , du ftommet de l'esplanade on tous avez dû i*enoontrer une cImh pelle, la Toix d'une femme, harmonieuse et tim* brée y lança dans les airs le Siabai Maier de Pergolése* Je yeux rapporter au prestige des harmonies de eebeau site, le sentiment d'enthousiasme qui s'empara de nos eqirits ; mais la tirginité de mes émotions musicales y fut pour beaucoup, je le présume. Dans 4out le reste de ma Tie, je n'ai ressenti la même impression qu'à Naples, au théâtre de Saint-Charles, au mois de juin dernier, dans un concert terminé par un événement bien tragique.^-£st-ce que tous souffrez, Delaberge ?..
— Au nom du Cielf reuillex continuer ce réeît » Léonard.
— Nous ayions fait balte, nous restions eu extase. L'air habituellement TiF et sonore à cette élévation , les éperviers criards se ponrehassant tour à tour et par Tolées dans la lumière , le sifflement lourd et métallique de la cascade déchainée dans les précipices tandis que le sol tressaillait autour de nous , bouffées de clameurs qui tourbillonnent an vent de l'espace , transition entre le bruyant industrialisme de nos plaines et le calme de mort des retraites de la grande Chartreuse, prêtaient an récit mélancolique des douleora de la mère du Christ , un charme dont l'oi^ue du Ten«>
dredi'Saint , lorsqu'il se répand en orages au milieu des lumik'es et de l'encens de nos cathédrales y ne rendra jamais la magie. Quand le der* nier aeoent des lamentations de Pergolèse plongea dans les profondeurs du firmament pour s'y perdre, des braTOS répétés rompirent le prestige. Ces bra- Tos ne Tenaient pas de nous ; daigner m'en croire ! Ma mère, en me souriant, laissait échapper une larme; et nous en 'fûmes scandalisés comme elle. Alors, du sein des applaudissements, la même Toix de femme retombant au nÎTcau de l'enthousiasme de son auditoire, fit succéder aux sublimes harmonies de la grande mélopée napolitaine , un de ces chants bouffons et dévergondés nés dans les Toloptés sans amour de la régence , mille fois sacrilège par la dérision du contraste. Malgré le rideau de genévriers déployé devant l'esplanade , nous comprimes an tumulte de bonds et de cris multipliés par les échos de la solitude, qu'on cercle de joyeux convives s'abandonnait « l'impolsion de la dianteose , en exécutant une ronde. £n cet instant, deux hommes se dressèrent contre noas a la marge du sentier ; ils escaladaient les crevasses du ravin. Ils lancèrent des regards effnrés en arrière ; leurs mains se tordaient , on aurait era voir des criminels. — Je ne me chargerais pas d'en apprendre le premier mot à la mère ! s'écria l'an. — Mais le malheureux va donc périr! s'éoriail l'autre. . . Ma mère , glissant au bas de sa monture,
sa.
— sra —
s'oQyrit brasquement un passage entre ces inconnus y pour connaître la «aison de l'effiroi qni les agitait. Elle pencha son corps à demi sur le précipice. Je criai d'épouvante; Jean la saisit; elle étouffa mes cris sur ma bouche* — Tais-toi , Théodore! tais-toi f me dit-elle.. Vers le centre de la eascade lancée contre un quartier de roc où son large cylindre se brisait pour rebondir en gerbes mêlées d'écume^ nu triste enfant de cinq on six années tout au plus , les doigts entortillés à des genêts épineux , s'efforçait de prendre pied sur le basalte humide et glissant. Un gouffre où l'eau tourbillonnait semblait l'attendre ; la cascade furieuse l'aveuglait à coups redoublés , et prenait à tâche de l'engloutir. L'enfant tenait bon. La circonstance de sa chute nous fut expliquée par les branches mortes et brisées d'un arbre jeté sur l'aMme, et qui s'étendait d'un roc à l'autre y voie périlleuse à laquelle se rattachaient lès fragments interrompus du sentier.
. — Et vous dites qu'il y a vingt-trois ans de cela , Léonard ?
— Oui j Delaberge , date pour date. J'en retrouve les moindres incidents sur le canevas de ma mémoire. Aux lèvres de ce pauvre petit , je vois encore une de ces fleurs a clochettes bleues^ comme celle que Pauline^ en m'écoutant , s'amuse à tourner entre ses doigts. Il dirigeait vers nous un regard souriant et malade , plein de résignation- et
àe courage. Aux lraii8e§ d'un pareU speoiaéle , les refrains et les rires qui retentisssieni ao-^detana de nos tètes , ajoutaient je ne sais quoi de blessant et de nerveux. Les deux inconnus nous. avaient salaés comme des sauveurs. Ha mère prit nil parti soudain : l'autorité de son geste interdit- la rés»* stanoe. Des cordes à crampons , si nécessaires à tont voyageur qui s'aventure au milieu des ébeo* letuents alpestre^, furent en un clin d'œil tirées de nos bagages ; et , ne voulant confier à qui que' oe fût la responsabilité d*une entreprise qui, par'^es» sus tout, exigeait un coup d'œil ferme et de la bra* vonre; après s'èlre fait lier par le milieu dn cok*ps et m'avoir à diverses reprises baisé les yeux et te front, ma mère, tandis que les inconnus , Jean et moi , nous tenions les cordes , se laissa courageusement glisser dans le précipice.
— Votre mère , Léonard ?
— Ma mère, Etienne !... D.'où vient donc votre surprise , mou ami? Bouteriez-vous de cequej'a* vance; vous, qui, sur l'examen d'un simple pastel, avez lu si clairement la franchise et l'esprit de dé» termination dans les traits de son visage?
— Oh !... j'ai dû le lire en ces lieux mêmes , et je me trouve cent fois heureux de vous en croire, mes bons amis , puisque c'est moi que votre mère a sauvé.
— Vous, Etienne?
•-* Moi , Pauline.
IMiiieri^ f^ot lofé : cfcacpii Uniitc. Le jeune ■néJeein tranble et set yeux slmniecteot. On Tenloiire aTeo attcndriweMcnl, Léonaid ae jelte à
— r Tu n'ëlak q«e wium ami , lai ^t41 , tu seras
fit.réieetrieité d'u«e émolioo ooanniuie a fail liweailiir tout le noode en présence de ces deux hommes qoi s'embrassent , Hës désonnais par le enlle des sooyeniiv dans nne seule et même Ténération pour cette femme à laquelle tons les deux ont de la vie. Les dette» du cœur Tiennent de se balancer. £n se déTouant pour te fils , Etienne n'a hât que restituer œ qu'il devait i la mère. Thérèse a baissé les yeux; car, elle aussi, vient de sanyer les jour* d'Etienne ; et , cependant , l'iagrat n'y songe plus ; il se pénètre avee délices ëes traits de Pauline , toot en se laissant presser dans les bras de Léonard.
— ^ Mes réminisoelices ne m'étonnent plus, dit-il en prenant la main de M*<» Buteroy. Votre frère a prononcé le mot d'une énigme dont tos traits ayaîent ressuscité le souvenir dans ma mémoire. Oui, madame, oui ; vous êtes la yivante image de votre mère.
Pauline^ à son tour, baisse les yeux et rougit; plus juste que Delaberge , et comprenant avec vivacité sous quel point de vue le parallèle est en défaut , elle se rapproche de Thérèse et l'^nbnisse.
— MK —
— Pardieo! t'éorie Duteroy, oe petit tour de force me semble des plus imprudents pour une femme enceinte I et moi, qni n'y vais pas par qnatre chemins , je tous dirai sans façon que sur l'échantillon de ces sortes de témérités ^ j'aurais consigné ma femme au logis.
-— Gomprends^tu ce que tn Tiens de dire, Georges ?
— Mais y certcinement!... Dans tout cela , toi , Léonard , tu ne Tois que la réussite^ moi, je Tois la folie. Que le succès ait couronné cette folie,c'est an pins profond de mon cœur que j'en félicite notre Esculape. Cependant^ je m'en rapporte à M. Baymond : tonte mère se doit d'abord à ses enfants. Madame Léonard l'oubliait.
Raymond élore le doigt pour conjurer Dutercy de se taire*
•— Taille qne Taille! reprend Georges en se tournant du c6té de Léonard ; conte-nous le reste.
Léonard , qu'un scrnpule tourmente , imite le geste de Raymond pour modérer le baTardage de son beau*frère. L'attention générale se rq>orte Ters le jeune médecin.
Delaberge est rèreur ; ses yeux sont fixes. II ne Toit personne et sa poitrine se gonfle : aTcrtî de sa préoccupation par le silence des amis , il se soustrait brusquement à leur eiamen et se retire.
— Y dcTÎnex-Tous quelque chose ? demande Georges.
— Je ne.âeyiae qjie trop , dit Léonard. — Jean^ ajouta-t»il à Toix basse, tiens-toi sur la piste d'Êtienne , et ne le perds pas de Tue , mon garçon. Dès qu'il fera mine de revenir , siffle pour me donner un signal» «
Jean disparait.
— Je ne poayais y mes bons amis , prévoir coque nous dirait Georges, continue Léonard ^ sans quoi, j'aurais pris mes précautions pour lui couper aussitôt la parole. Son mot a dû réveiller des chagrins de famille. Le fait est , qu'après avoir retiré le pauvre enfant du précipice , ma mère , par un prompt évanouissement, paya sa dette, moins il faut te croire , à la faiblesse de sou sexe qu'à4son état de grossesse très-avancée. J'ai toujours pensé que cette émotion en précipita le terme. Ému de nosfrayeurs, Etienne courut avertir sa mère , et lui dit tout ; le premier mouvement de cette femme fut de le battre. Ma mère, presque aussitôt remise, s'en indigna^ D'amères paroles furent échangées. L'enfant , d'ailleurs , avait une excuse bien légitime dans la tentation de cueillir une jolie fleur pour la présenter à sa mère.
A qemot de Léonard , Thérèse et Pauline échangèrent un CQup d'œil,
— - Nous avons dû. plaire à sa reconnaissance, ajouta Léonard -, mais nous avons fait saigner un souvenir.
• ' — C'est aussi ma pensée ^ reprit Raymond, et
la rontarqne achève de lever mes doutes. Créons «ne famille à I>e1ab6i^e; mieux aurait valu qu'il n'en eut pas. Non qu'il se soit ouvert à moi de ses chagrins ! Étiehne est discret; mais, dans un moment de résipiscence^ on de ses oncles a jasé. La première fois que je me vis en face de ce Vieillard, brutal et commun , il manifesta l'irritation la plus vive contre quelques doctrines d'Etienne, dont je devinai 8ur4e»champ qu'un tel homme était incapable d'apprécier la valeur. Ce fut à l'improviste, et sans comprendre, il faut le croire, à quel point sa scMHie empruntait un caractère inconvenant de ma seule présence au milieu de ces démêlés, qu'il menaça Delaberge de le déshériter au profit des hôpitaux. — «Faites, mon cher oncle! répondit « Etienne d'un Ion de franchise et de cordialité. « J'approuve un tel emploi. Puis -je oublier jamais « que je vous suis redevable du peu que je sais? « Gela me suffit ; et votre fortune , d'ailleurs , est à «c TOUS. La plupart des hommes languissent ici- bas « sans éducation et sa patrimoine. Ce qu'il y a « d'urgent à fonder, ce son t en effet des hôpitaux et u .desécoles. Ces deux sortes d'institutions valent, « à mon gré , tontes les autres. 11 est essentiel de « dâi vrer les âmes de la prison du besoin. Par mon 4c éducation , je suis au rang des privilégiés de ce « «nonde; et, dans nos temps de subversion et de 4c misère , la vraie morale est de partager son pain « entre les malheureux. J'ai la conscience de ce
« que tous arm fait ponr moi : je toqs reraeitne.» ] — Le calme de oette réponte arail iotimidé k malotru. Plas tard , cet homme ne fut que trop à même d'apprécier Tàme de son hcTeu. A cette | occasion dont il me reste à toos parler , une TÎve lueur me fit pénétrer dans les ténèbres de celte famille* Si je tous parle de tout cela, mes amis, c'est que, indépendammen t de cequ'Étienne ne m'i 1 jamais recommandé le mystère, tous aTe z mâîn- | tenant an même titre q«e moi le droit de connai- i tre ses secrets. Je sais où je les place. Il ne saurait ètreindi£Férent pour aucun de nous de.se tenir en >* Hparde à Ta venir contre lesétourderies de l'allusion. Pour être fort innocemment lancés , certains coopi n'en sont pas moins mortels. Or donc , la surveille ' de notre départ pour Saint - Maurice , je me prome* nais avec Etienne sur les quais du Rhône, dérobant de minute en minute un délai de plus à la nécessité de lui dire adieu , lorsque le portier de son hôtel garni vint lui dire en grande hâte qu'il eût à aeren* dre sur-le-champ chex le commissaire de police di ' quartier.D'après le rapport que nousfit cet homme, il | s'agissait d'un malheureux ramassé par la patrouille j dans un état d'exaspération et de délabrement à faire pitié, s'imaginant ayoir des assassina à aes trousses, la barbe eu désordre, et tout aussi complètement nu qu'un fou qui se serait échappé de son cabanon. En refusant de se nommer, l'homme arrêté se recommandait d'Etienne. Noua y couru*
mes, c'était Bon onde. Etienne loi proeara des Têtements et remmena* L'oncle avait le cœur gonflé. Les soins affectueux de Belaberge détermi* nèrent une explosion , et ce fut en s'accnsant de la manière la plus frénétique, en me saisissant les mains pour exprimer aTcc feu son enthousiasme en faveur d'Etienne, que le triste vieillard me mit à même de toucher du doigt une de ces lèpres dont on retrouve l'équivalent au fond de toutes les familles, lorsque Ton étudie une par une et sur le vif les fibres empoisonnées de la civilisation moderne. Sensuel avec grossièreté malgré ses soixante-dix ans, cet homme, retiré du commerce des bestiaux dans lequel il s'était enrichi, n'avait pas craint d'acheter, à prix d'or d'une villageoise qui manquait de pain la honte de sa propre fille; et, comme la dépravation manque ordinairement de contrepoids, parce que le feu sacré des passions ne se trouve jamais là comme un ressort plein d'énergie qui tend à lutter contre les insultes de Fopinion publique pour se réserver l'estime des âmes loyales et généreuses, de corrupteur d'un enfant |iauvre le vieux libertin était devenu la yictime et la dupe d'une infâme. Adrienne procéda, par l'expulsion de la famille entière, an blocus du testament; elle tint le patient en chartre privée. Il était naturellement chargé de la tutelle de ses deux nevenx , qui venaient de perdre leur père, mort à Valence, loin de sa f<\rome dont il
était abandonne depuis longtemps , et nei laissant que des dettes dans son héritage. Assez facile en- Ters les devoirs d'une si mince tutelle^ l'oncle, d'après les suggestions de sa maltresse, dut placer ses neveux au-dehors ; et comme Etienne et Maxime n'attendaient de patrimoine qne de'la générosité du vieillard, elle spécula qu'en coupant les vivres aux deux frères ils s'aliéneraient nécessairement la générosité de leur tuteur par des escapades. Ce calcul fut jnstifiéquant au jeuneHaxime Delaberge. Maxime se lança dans tous les déportements de son âge, du moment qu'il se sentit la bride sur le coa. Etienne, au contraire, allia toujours l'esprit d'ordre À ses besoins d'indépendance. Seulement il cessa de se présenter dans une maison dont on lui défendait la porte; et cela revint au même. Bientôt le vieil amoureux fut circonvenu , et ne «vit plos personne. Littéralement, il fut claquemuré. On l'obséda de demi-mots sur le mariage, point capital ( mais il faisait la sourde oreille. Ëssayait-il de se révolter contre le joug, Adrienne le ramenait aussitôt par des scènes de désespoir. Il tremblait devant elle, et rampait à ses pieds, commettante son tour des violences. 11 en résulta de hideuses scènes. Un jour elle prétendit s'être empoisonnée, et il le crut ; aussi la mit-il en péril de la vie en la contraignant à prendre une dose énwgique de contre-poison. Une autre fois, comme il rentrait, après une assez longue absence, les complices de
la misérable la hii montrèrent ëlendoe sur on. màtelaSy pale et frissonnante^ en lui jurant qu'on Tenait de la retirer d'un puits. On crut qu'elle ne relèverait pas de la quantité de drogues qu'il lui fit avaler de vive force pour déterminer une transpiration violente. Trois mois dorant, elle fat a deux doigts delà mort. Tontes ces lâchetés ne laissaient pas d'amener la créature à son but vis-à-vis de ce bonhomme, étonné^ mais ravi tout a la Fois de se voir l'objet d'une si forte passion à son âge; 11 commençait même à se sentir des remords pour ses milles façons à sauter le pas , se taxant à part lui de quelque scélératesse. Tant de simagrées triomphèrent de ses résistances. Par un dernier scrupule , et dans l'espoir de dépayser les gens dont il redoutait le blâme, il rompit toutes ses relations en se retirant dans une petite campagne hiMrs des murs de la ville; s'isolant ainsi des conseillers qui pressentaient son extravagance, et cli«rchaient à l'en détourner. Un bon mariage devait couronner le retour à la santé de la belle; et la dupe se précipitait dans le piège, lorsqu'une découverte que les mœurs d'une créature de ce genre me dispensent de vous détailler mit tout à coup notre vieux fon sur la réserve. Adrienne le trompait;le complice de la coquine n'était pas moins que le jeune Maxime Delaberge. Inquiet de sofire à ses mille folies et à ses besoins d'argent, le petit drôle avait accommodé sa politique à la ciroon-
stanœ. Joli garçon , et d'an caractère à ne douter de rien , le succès deTait naître surtout du contraste. L'oncle, rendu craintif par le pressentiment des scélératesses dont de pareils alliés étaient capables , crut devoir garder le silence avec eax , ruser et gagner du temps. Par malheur, il ne ae tint pas si politiquement inr ses gardes que les gens auxquels il se plaignit, apostés à son insa pour le circonTcnir , ne le Tendissent : et l'aléa de ses pusillanimités portant conseil contre luimême fit comprendre ce que l'on pooYait oser. — « Patience ! avait-il dit ; nous sotous à deux de «jeu. Etienne aura toute ma fortune , et il la mé- «I rite; mais par un bon testament, et en secret ! car « s'ils me devinaient avant le moment , ces infàmei « pourraient bien m'ëgorger et me dépouiller. » — On résolut de lui en donner la frayeur. Maxime et sa complice , un matin , se ruèrent chez le bon* homme comme de vrais forcenés , armés de pisto* lets , proférant mille imprécations et des menaces. Adrienne prétendait le traîner en justice et produire au grand jour des lettres remplies d'obscénités et de supplications lâches , dont elle ne s'était jamais dessaisie. Maxime jurait pour sa pari qu'il mettrait le libertin septuagénaire dam la nécessité de s'expliquer sur les gaspillages de sa tutelle, promettant de révéler, à l'appui d'une audacieuse accusation de fraude et de dol , bon nombre de ces peccadilles industrielles, dont,
oomme la chose n'est qne trop fréquente dans ici commerce , plus d'une oonscienee de marchand 90 trouve aooTent embarrassée. On battit le misérable , on le foala aux pieds ; on lui fit entrevoir qu'on le lumtiit et qu'on se tuerait. Sa cervelle affiitbiie reçut un échec. Il pleura et pria ; il voulut tout ce qu'on voulut. Il consentit à l'installation du couple dans sa maison. On s'assura de sa docilité par tous les moyens . L'oncle ne sortit de cesdims éclats qu'à peu près en enfance. Sa résignation passa ce qu'on en peut dire. On l'enferma sons clef dans une mansarde au dernier étage ^ sans fen ni linge , avec la perspective d'être brûlé vif 9 si peu qu'il manifestât l'intention de hasarder une évasion ou de correspondre avec le dehors. Vis-à-vis des étrangers et des voisins, une sorte de sanction était nécessaire pour légitimer tout ce que l'on jugeait à propos de se permettre ! on le força de consacrer par sa présence les orgies dont sa demeure devint le théâtre. Maxime recruta de toutes parts des gredins de sa trempe ; ils dégustèrent militairement les vins de la cave , on rongea le patrimoine jusqu'à la moelle. L'oncle passa huit mois de la sorte dans cet enfer , bafoué par de feints respects , et maltraité cruellement. Un jour , au fond de son grenier , réveillé par le fracas des abominables clameurs qui faisaient trembler la maison , il fut tout surpris de sentir ^ en errant dans son cachot , que le double tour de
p^ne de la aerrore se trouTait sorti de^ la gâche ^ étourderie de ses geôliers. Pent^tre oq>endant n'aoroit-il pas osé fuir. Glacé de sueor et d'épou- Taote, il erra, demi-nu^ dans les escaliers, prêtant l'oreille. Les assassins étaient en frairie^On dansait, on brûlait du rhum. Au milieu d'un groupe d'écer- Tclés , Adrienne , le yerre à la main , eoatail l'histoire de rempoisonnement , de l'asphyxie et de l'algaradopour rire , Haxiine, jaloux d'émerveiller les buTcnrs, enchérissait avec des broderies sur la manière de mettre les faiseurs de testaments au pied do mur , et de réduire les oncles récalcitrants par la rubrique d'un pistolet sans pondre. L'auditoire riait à gorge déployée , et trinquait à l'héritage futur. Vous comprenez la rage du vieillard , et je vous ai déjà dit le résultat de cet incident. 11 eut un éclair d'énergie. Certain que l'effet de sa disparition avait été de jeter la terreur parmi les confédérés , qui d'ailleurs , comme bien vous pensez , ne s'éclipsèrent pas sans avoir fait main-basse sur tout ce qui était de bonne [urise, l'oncle persévéra dans sa résolution de léguer à notre ami Delaberge les débris d'un patrimoine au gaspillage duquel Adrienne avait expéditivement procédé par des captations et des violences. £t même, pour revenir sur le passé, le moribond commença des poursuites 3 mais l'événement les suspendit. Incapable de résister à tant de secousses, il tomba dans le délire, et mourut. Moins
sciuible aux sédiiotioiui de la fortune qo'à la houle de Toîr le nom de sa famille traîné dans la bone des prooédnres , Etienne s'empressa de signer ton» lea désistements. D eut le bonheur de soustraire les coupables à l'intenrention de la justice ; charité dont il subit en ce moment les coriséquences, parce que les spéculations de ces ètres-là se portent ayec effronterie sur les scrupules qu'ils nous connaissent. La pudeur est un souci que les fripons laissent très*yolontiers à leurs dupes. Je n'ai pas eu le courage , depuis lors , de questionner Delàberge sur son frère y mais je soupçonne qu'il a de ce côté bien des chagrins.
— Un mot , Raymond ! Ddaberge tous a<»t-ii quelquefois parlé de sa' mère ?
—r Jamais, Léonard. £t , surtout depuis qu'il en porte le deuil, le prolongement d'un pareil silence m'a laissé des préventions que le dernier mot de Totre récit n'a que trop douloureusement confirmées. Ne pouvant croire Etienne mauvais fils, je suis contraint de supposer que cette femme fut une marâtre. Je le répète , mes amis : — Gréons une famille à Delaberge : sous ce rapport , il n'a pas été favorisé du ciel.
La dernière parole de Raymond fait éclater la commisération des convives. Dutercy lui-même, quoique sans perdre un coup de dents , parle avec chaleur des mérites de Delaberge. La sensibilité commune s'exalte. A tour de rôle chacun se ravise
sur une foule de parolet dont im n'avait d'abord pas senti la fiortee.* Les tristesses brusques et mal comprises du jeune médecin complètent sa biographie , et le sentiment qui l'attire Ters la famille de Léonard est expliqué y tant par la finesse de son tact physiologique que dans le sens d'une reconuaissanoe de vieille date. On a bâti de plus lourdes méprises sur de moins fortes vraisemblan* ces. Mais, à diverses reprises , la rougeur monte aux joues de madame Duteroy , muette et réservée dans ce concert d'éloges auquel Georges lui reproche de ne pas mêler sa voix. Pauline sait bien ce qu'elle aurait à répondre^ c'est précisément ce qui rembarrasse.
Un coup de sifflet interrompt les confidences. Apparemment que Delaberge se rapproche. On tremble que l'expression des physionomies ne le rende à Tamertume de ses souvenirs* Vite, on se lève. Léonard arrache à Dutercy le foulard que ce dernier porte sur la tète. Thérèse en masque les yeux de Pauline et lui dit un mot à l'oreille. Pauline sourit ; un Colin-Maillard s'organise. Embarrassé de son verre, Dutercy , qui vient de mordre avec appétit dans un morcean de pâté, cherche à rompre le cercle des joueurs pour échapper aux mains dç sa fomme. Il jure, en doublant les morceaux, qu'elle y voit clair, et que l'on triche; que c'est une suite de la conspiration générale pour le faire endiabler de préférence. Pauline, en efiety
▼a droit a son mari; preslement il s'efface; elle pasfe et se dirige en droite ligne Ters le seuil da petit sentier festonné de bmyères par où l'on pénètre dans le caraTansérail des rochers. De tontes parts, on crie : — Casse-cou!... Et Jean , mis en alerte par les appels réitérés de Léonard , Tient , ponria séoorité commune ^ se poster en sentinelle à la marge du raVin. C'est lui qui doit parer à tous les faux pas de la belle aveugle.
— tVis ! Vous êtes pris ! s'écrie gaiement Pauline» A TOUS le Colin-Maillard, £tienne!
— Etienne, soit ! riposte en riant la voix d'un étranger. Je ne prétends faire tort à personne dans les bénéfices du jeu. Vous aurez le mouchoir, monsieur ( C'était l'intention de madame.
Gaorges pousse une exclamation.
— C'est Montel ! s'écrie-t-il.
— Que tu n'attendais guère, dit le nouyeau venu^ Hontel, en s'inclina nt à la ronde, dépose un baiser sur la maio de Pauline, et lui prend le foulard»
— Ce serait une véritable chicane, monsieur, dit-il ensuite à Delaberge,si, pour obtenir grâce, TOUS vous rabattiez sur le malheur de votre politesse à l'égard d'un intrus. Permettez que je vous bande les yeux. Vous avez eu tout le temps de voir oes dames, et je n'entends perdre la vue que le plus tard possible.
Delaberge, avee bonhoraie, se prête à ce que Hoaiel exige. Montel lui bande scrupuleusement les
jma., «n ehondiaot à tempérer ht impatietices de 80D boa «mi Georges , qni pétille de saiisf action et voudrait accaparer «on camarade à l'instant même. Les joueurs sont en désarroi; l'incident les a mis en déroute et Ton se soustrait asses maladroitement aux timides poursuites de Delaberge. Mon tel préoo-. cupe involontairement les esprits, ilontel est un petit brun ^ son veH est yif et son air éveillé* Il y a de la grâce dans sa tournure* La conscience de oe qu'il vaut brille dans la coquetterie de ses manières; et la direction de ses regards trahit la fatiûté mo* dérée des gens de bon too^ qui n'ont qu'à se produire pour qu'on les trouve aimables. Ces dames ont dû pressentir un cavalier ^servant qui ne sera jamais en reste lorsqu'il s'agira de leur prodiguer ces mille soins affectueux qu'elles aiment au-dessus de tout, et dont un hpmme du monde a le secret. Sans lui, Thérèse et Pauline se seraient déjà vingt fois laissé prendre. Il s'unit aux malices de Léonard pour faire tomber le.sort sur Georges ; mais en dépit de l'intelligence des complices^ le sort a désigné Pauline. Delaberge la saisit, prbnouce le nom de Thérèse, et l'embrasse en se démasquant.
— Ah! madame ! lui dit-il humblement; pardonnez-aK)i cette liberté.
— Bien joué 1 dit Montel en s'adressant à Dutercy. Mais , Georges , ce n'est pas à vous que l'on en fait accroire 4 Après tout , mon. vieux >. les revanches sont de droit. J'aurai mal uoué le mou-
ohoir. Peut-être le deyais-je en remerciment de la bonne grâce de monsieur à me conduire ici. N'en parlons plas^ ma dette est payée.
— Au diable -le jeu y dit Georges. Ne saisit u pas que j'ai cent choses à te dire? D'ailleurs, je suis sur les dents.
— Dites-moi ^ Léonard , conspirons-nous toujoors?
— Mais.... dépend-il de moi seul , Montel, que j'en perde l'habitude?
— Allons! Toilà que vous entamez le chapitre de la politique. Léonard n'en sortira plus.
— De grâce, n'en veuillez pas au pauvre voyageur, mesdames. Ce Georges est le despotisme incarné. Je brusque l'entrevue, mais c'est à la condition qu'il me présentera régulièrement tout a l'heure.
— C'est tout présenté, dit Léonard. Allez, et complotez à votre aise, si bon vous semble. Moi , comme d'habitude , je m'empare de Thérèse- Jean, tu vas nous préparer ici la balançoire.
Georges entraîne Montel. En abandonnant sa main à Léonard, Thérèse jette les yeux du côté d'Etienne. Redevenu distrait, le docteur est resté près de Pauline, qui rêve en respirant sa gentiane. Tous deux vont sans doute rester en tète-à-tète \ car Agathe presse à la dérobée le bras de Raymond pour lui dire un mot à l'écart. Le groupe se fractionne et s'éparpille.
— Ah çà , Georges, si je t'ai cëdé, c'était moins pour toi-même que pour oongédier le gaide qui m'a dirigé dans les détours de ces montagaes.
— Garde-t'en bien t Je suis d'avis que le guide nous reste. Tiens, Montel , je ne me fie pas yolontiers à la tutelle de Léonard. Il pourrait nous faire pasaer une seconde nuit dans ces montagnes. £n dépit de ses prétentions topographiques, deux sûretés valent mieux qu'une.
— Léonard, à ton a^is, n'a-t-iLpas un boise* cret dans ce voyagé?
— Je ne le pense pas. Il me ménage une surprise, a ce qu'il dit. Mais, Montel, parlons un peu de sou affaire. As-tu vu le ministre?
— Oui, Georges, aussitôt après la réception de ta lettre. Sois tranquille! on accorde pleine et complète tolérance. Léonard peut rester.
— Pardieu , je te remercie.
-—De quoi? Toute grâce en politique est un
piège, et, pour détenir ce qu'ils veulent, les avocats plaident tons les moyens. J'ai prouvé clair comme le jour au ministre que la liberté de Léonard serait plus utile que son incarcération. On gagne à ménager les principaux boute-feu. Lor»que l'esprit de révolte a des recrues disponiUet sur tous les points du territoire, an lieu de perdre son temps à surveiller la soldatesque des conspirateurs , l'essentiel eat de planer sur les capitaines. En deux mots, Georges , et pour ta gouverne, si,
— Ml -
poor la poliœ det toIs, rien n'est précienx comme un agent sorti des bagnes ; rien , croia-rooi , n'est de si bon conseil , pour avoir l'œil sur les complots, qu'un ministre sorti des sociétés secrètes. Tu me comprends?
— A merveille. Mais , Mon tel , si je sors d'un embarras , c'est pour tomber tout aussitôt dans un autre?
— Et lequel?
— Puisque Léonard ne sait pas notre démarche, on peut s'attendre à le voir conspirer de plus belle; et, d'autre part, si le malheur veut qu'il en ait yent le moins du monde, je ne prévois guère où s'arrêteront ses emportements. L'hypothèse la plus pacifique c'est qu'il se brouillerait à mort avec nous. Couseille-moi !
— C'est bien simple! ne lui dis n&a. Que Lé(tnard profite a son aise de la tolérance. Il faudra jouer de malheur s'il se compromet malgré nous dans quelque échaufiburée. Formons un pacte!
constituons-nous ses auges gardiens. Plaçons-nous eu travers de ses projets par amitié pour lui.
— * La chose est facile à dire I
— Et à faire. Je reste avec vous ! — Dis-moi , Georges! je pense avoir reconnu les parents de cette belle fille ; ce sont tes voisins , n'est-ce pas? Mais quel est donc cet olibrius au teint do séminariste, qui porte une crinière de lion sur un visage en lame de couteau?
— Ah!... Delabei^e!... C'est le plus cbarmant fj^arçoQ ëo monde.
— En Térité! Ta réponse m'interloque; elle ne serait pas tombée de la bonche d'une femme.
— Toujours de la yanité, Mon tel! tu pourrais bien te tromper.
— Je me tais. Les goûts sont libres.
Montely en souriant, donne ordre a son guide de rester avec la caravane ; et cela fait , il insiste auprès de Georges pour que celui-ci le ramène au lieu de halte. Mais Georges ne se dessaisit pas de sa victime a si bon marché. A dessein , il lui fait perdre lacarte^dans les ricocheU des sentiers de la montagne , en lui narrant avec ses redites familières comment , grâce à l'intervention d'Etienne , s'est dénouée l'aventure plus que' chatouilleuse de la petite Maria. Par suite, Georges^ entretient son distrait ami de ses tribulations de ménage, entre les pronostics désespérants de M. Rivallier et les fantaisies de Pauline qui voudrait avoir un enfant. Il entame une dissertation sur les propriétés merveilleuses de la distraction et de Texercioe pour parer à ces sortes de contrariétés domestiques. Montel donne au diable l'enragé bavard, et Mille à s'en décrocher la mâchoire. •
Etienne, cependant, est resté près de Pauline , dans une attitude contrainte et souffirante. Enfi, nelle sort de son rêve, et, se voyant aenle avec le docteur, cherche a s'éloigner aussitôt ;
maïs il tmsaille et «e jette sur ]e diemin.
— Pardon , madame , lui dit-il arec émotion ; ne dois^je pa8 craindre de Yont avoir offensée tout à rheare?
— Pourquoi donc cela y monsienr ?.... N'en croyes rien , je tous prie. D'aillenrs , le regret qtti TOUS échappe réparerait à lui senl une plus grande faute ; et ^ si vive qu'elle soit , votre familiarité s'explique aisément par l'affoction de Thérèse»
— Pure affection de sœur , madame 1
— Pensez- vous , monsieur , que je suppose au<tre chose?
— Ai-je dit cela , madame ?
— Et puis, monsieur, les suppositions qui m'échapperaient entre Thérèse et vous, fussentelles, à mon insu, peu mesurées dans la forme, ne sauraient avoir dans le fond rien de hlessant. et qui vous contraignit -à prendre contre moi la dé* fense de mon amie. Mon étoarderie serait sana conséquence. Si je suis étourdie \ Thérèse est libre. Permettez-moi de rejoindre mon frère.
Delaberge s'efface respectueusement devant h^ main de Pauline.
— Ah madame ! lui dit-il d'une voix étouffée, ajonterez-voos donc à ce que ces lieux ont pour moi de funeste I C'est ici que j'ai perdu l'espoir d'être aimé de ma mère.
Pauline hésite et s'arrête. Un sentiment de miséricorde lui parle en faveur de cet homme qui dé-
— as* —
toarneletyeaxelparailtremblerooniiDeiin enfiiiit. Elle lai dit « vec un aooent oompatissaat et timide : •^ Ne Toaliez^YOtts pas m'offrir le bras , monsieur Delaberge?
Et tandis que dans le bonlererseinent de ses idées plus mobiles que le souffle de l'air, Pauline, appuyée sur le bras qu'elle Tient de prendre et dont le eontaet lui fait battre le eœur , cherohe déjà si ee mouvement naturel et bon ne doit pas lui compter comme une faute de plus, tant le génie inquiet de la considération qui pèse sur toutes les femmes civilisées les rend pusillaninïes et garrotte leurs moindres élans, Delaberge, heureux de vivre parce qu'il oublie de se livrer à l'analyse de la sérénité qui le pénètre, veille avec amour sur tous les pas de sa jolie compagne redevenue grave, et l'aide à franchir les innocents obstacles d'un petit sentier qui ne conduit nullement vers la balançoire de Léonard. Elle s'abandonne et souffre; il la soulève et la presse avec joie. Tous deux s'entendent sans le savoir, et sans être dans le secret de leur échappée. Certains faits ne se révèlent nettement dans Tinstinct que lorsqu'ils S4kit accomplis sans retour. Le plus ordinairement, qfnand la rai* son veut se mêler des affaires du cosur, elle a le déplaisir d'arriver trop tard. L'âme n'est pas libre de se soustraire a ses impressions. Et c'est ainsi qoe, de front avec nos aspirations ardentes vers lebon* heur, mille déchirements secrets nous révélant de
— MK —
Umles les manières les TÎoes de la forme sociale au milieu de laquelle nous sommes à la torture entre le libre essor de nos passions et les répressions impérieuses de la froide prudenee^ chacun de nous se voit forcé de poser en principe que le malheur et le combat sont, jusqu'à nourel ordre, la loi de notre destinée. Lutter et sou£Frir î pourrait-on sans blasphémer, prétendre que ce soit le dernier mot de la création!....
Agatlie et Raymond sont asns à l'ombre d'une roche. Ils dominent les groupes épars. Raymond, abandonnant sa main sur les genoux d'Agathe qui se presse contre lui, sourit à sa nièce emportée par les oscillations de la balançoire que Jean et Léonard lancent à tour de bras. Les yeux d'Agathe sont mouillés par des larmes.
— Oui, Raymond, lui dit-elle, je ne me réTolté pas contre les circonstances qui nous ont fait sortir de la réserve à l'égard de nos Toisins ; l'isolement me tuait, et j'éprouvais le besoin de vivre au milieu du monde. Mais, mon ami, si mes souflFrances ont fait halte, c'était pour varier. J'ai respiré pendant quelques jours, et je passe maintenant d'une crainte dans une autre. Qui peut dire , à travers les événements déjà si mêlés de notre existence, que nous n'aurons pas à nous repentir d'une liaison loyale et sincère !.«• Les incidents de ce voyage ont mis à nu le cœur de notre Thérèse ; je ne puis me le dissimuler ! elle aime Delaberge.
— Eh bien ! tant mieux , Agathe ! ne raimofissons pas également comme elle ?... Quel fâeheax rapport Teux-tn donc établir entre cet amonr, dont j'ai formé le yœn cent fois ^ et notre liaison arec la famille de Léonard?
— Hélas y Raymond! Delaberge aime ailleors.
Vois plutôt !
£lle désigna du doigt Etienne et Fauline qui cheminaient doucement dans les bruyères.
— L'œil de l'homme est inhabile à saisir des milliers de symptômes; mais ils ne sauraient échapper, Raymond , à celles qui, comme moi, se sont initiées douloureusement et de bonne heure à ces mystères. Ton amitié rêve, et Tamour de Thérèse la guide à son insu ; moi , je calcule et je souffre. J'entreTois une lutte qui commence ; de grands ehagrins nous sont préparés pour Tayenir.
— Tu peux te tromper, Agathe! reprit Raymond d'un son de voix timide.
— Non , mon ami. Pauline elle-même est entraînée sans oser se le dire. Auprès d'Etienne , ses couleurs s'animent ou s'efiBacent, sa respiration est plus vive. Bien souyent , lorsqu'elle se prête à nos entretiens, son sourire les appronye; mais elle ne communie que pour la forme ayec nous, et des spasmes inyolontaires me liyrent ses réflexions cachées; je les devine au pli de ses lèvres, à ses yeux qui nous fixent et ne yoient rien. Lorsque ses distractions l'alarment , je ressens le contre-coap'
de la seconste qu'elle se donjie pour en sortir ; «£. d'un moment à l'autre , par on double contraste dont les alternatives ne m'ont pas échappé, Delàberge est sombre quand elle se livre à des gaietés sans frein , tandis* qu'il n'a jamais plus d'a&biliié que lorsqu'elle se plonge avec une sorte de quié* tude dans un silence plein de mollesse et de rêverie. Souvent, Raymond , leurs mésintelligences vous ont tous égayés , comme l'escrime brillante de deux adversaires qui se savent de force et qui s'estiment trop pour condescendre à se faire grâce. Moi , durant leurs crises de bouderie et de fierté , j'ai vu les réconciliations s'ourdir furtivement à la faveur de mille atteintes indirectes, qui, pour glisser inaperçues dans la causerie générale, ne se rendaient que mieux à leur adresse. Les susceptibilités étranges de madame Dutercy trahissent qu'elle se tient sur la défensive. Sa politique l'entraine dans une foule de gaucheries. Elle ne fait pas pour lui ce que l'on ferait pour un étranger. Que veux-tu de plus décisif ? Etienne la rencontre toujours, elle l'esquive trop souvent. Leurs yeut se cherchent et se redoutent , et lorsque, dans nos promenades y Dutercy fait les honneurs du bras de sa femme à l'empressement d'Etienne qui s'en empare comme d'un privilège , mais qui saisit le premier prétexte pour ne plus rester près de nous dès qu'on se permet de le lui ravir , Pauline , qui double le pas pour nous rejoindre si nous les précé-
dims y on qui le ralentit à dessein poar nons attendre si noos ne Tenons qu'à lenr suite, indique asseft par Tintempérance de. sa volubilité sur un sujet de eonversatiou en l'air , qu'elle se méfie des révélations que l'isolement encourage, du sentiment qui la préoonpe, et des soupçons que nous pourrions prendre. Cela seul m'aurait tout dit. Quelquefois il me semble qu'un remords de conscience l'agite, et que, par l'étalage de son attachement pour son mari , elle veuille décourager Delaberge et rentrer elle-même de vive force dans les limites de son devoir. Oui, Raymond! Delaberge n'a par malheur que de l'amitié. pour notre Thérèse ; il est engagé dans une passion sur laquelle sans doute il jettera vainement l'enjeu de sa vie.
Après un instant de silence, Raymond reprit avec force :
— £h bien , je lui parlerai !
— Toi , Raymond ! . . . Crois-tu , mon ami , le dissuader de son malheur? Ton expérience et la mienne sont là. Cet exemple n'est-il pas une protestation contre la vaine autorité des lois humaines, des règles reçues, de la prudence ? N'est-il pas vrai, dis-moi , que la mort seule pouvait nous empêcher d'être l'un à l'autre?
Raymond attira le front d'Agathe contre sa bouche et l'embrassa.
— Oui , reprit-il , du jour que nous nous som-
mes enfin compris, une lutte a commenoë contre la société tout entière , contre ses mœurs , contre ses persécutions. Cette lutte dure encore; mais pas un instant nous n'avons perdu pied* Les âmes fortes périssent et ne cèdent pas. Quelque chose, Agathe , médit que nous touchons au terme de cette existence de soupçons et de qui-Tive, qui est la ndtre depuis que noua aTons salué de nouveau la France. Le ciel noos devait une récompense. Im^ hert se trouve à Lyon.
— Imbert ! ton meilleur et plus habile ami ! ton conseiller, notre providence !... Et tu ne m'en disais rien.
— J'attendais l'occasion. Devais-je augmenter tes inquiétudes par le spectacle des miennes ?... Je te voyais malade ; je gardais le silence. Imbert a fait r^andre avec proFusion son adresse par le moyen des journaux , espérant , j'imagine, que la nouvelle de sou arrivée dans nos environs me parviendrait de manière on d'autre , et que je sortirais aussitôt de ma retraite poor le voir. La forme de cet avis m'indiquait assez sa pensée. Mais, pour le moment, j'avais à craindre de me jeter dans lesfilets tendus à coup sûr autour de nous par les espions qui se sont présentés ohei le maire de Saint-Maurice, et dont je venais fort heureusement de rom* pre les voies , le bonheur ayant permis qu'ils se fussent adressés a moi-même pour obtenir des renseignements sur le mystère de notre retraite.
Uoe lettre a fait ce que je ne pouvais faire. Inibert nous rejoindra dans ces montagnes. En temps or* dinaire , il pouvait compter sur ma prudence , et voilàr pourquoi j'augure favorablement de sa présence à Lyon. Agathe, ce doit être tonte une révolution dans notre destinée. Gomment cela ? je l'ignore. Dans tous les cas , chère amie , nous sommes au seuil de la frontière ; et , dès )a première parole démon dévoué camarade, si je dois risquer quelque démarche violente et décisive, Thérèse et toi, vous passerez d'abord en Savoie, sous la protection de Delaberge. Mettons au pis tes résultats de cette entrevue ! £h bien , lés intérêts de l'amitié raviront peut-être Pauline et Delaberge aux misères d'une inclination que j'aime à croire encore une simple illusion de ton esprit.
— Cette inclination n'est que trop certaine, mon ami. Le cœur pourrait*il me tromper dans ce qui regarde notre Thérèse ?
— Pauvre enfant! destinée sans doute à porter tout à la fois le fardeau de nos douleurs et des siennes!.... Quel avenir lui avons-nous préparé!
Tandis que ce mystérieux entretien se prolonge, la nuit s'abaisse. Dans le oreux du ravin, Léonard, en continuant de lancer Thérèse , raille le guide de Montel, qui prétexte l'heure, et qui serait asscE d'avis que la caravane se mit en route.
— Très*bien , mon brave ! On fera de vos conseils ce que l'on voudra. Mais^ il y a vingt-trois
ans, yoyex*TOii8^ qae je connais jusqu'aux moindres défilés de ces montagnes. Il n'y a même pas un an que j'y suis venu; et, ne vous en déplaise^ je me rendais à Val-d'Armonne avec un bandeau sur les yeux.
— Vous Toulei rire/ monsieur , et je voudrais voir ça. Écontex; la nuit sera votre bandeau. Gardes vos yeux , qui ne vous serviront pas à grand' ohose; et je m'engage à ne rien dire jusqu'à ce que ycm me fassiez l'aveu que vous vous êtes perdu.
— Va comme il est dit, s'écrie gaiem^ent Léonard. Uq napoléon pour ton silence!.... Hais j'ai eoosulté le calendrier, mon garçon; nous sommes dans la pleine lune.
— Qui ne se montrera que sur les cleax heures du matin , songez^y !
-— C'est tout songé f — £n route , en route ! .. .
Aux cris de Léonard, on se rallie ; de tous les eôtés les groupes se réunissent. La négresse Marthe appelle cela lever le camp. Les provisions s'emballent, on en charge un mulet. Le crépuscule du soir jette ses lueurs raouraptes à ce bruyant départ, tandis que des points de lumière percent les noireêurs de la grande vallée que cerne une dentelure de montagnes dont les cimes sont conroiinées de pourpre. On prépare des torches de bois' de sapin, pour éelairer les casse-cous de la montagne. Thérèse démontre a Dutercy que cela va faire une proceasion très-pittoresque j mais celui-ci; travaillé
par tous les soucis a la fois, dit a Montel, qai cher- 1 ehe à se faufiler près de Pauline : — Toi, fais-moi ^ le plaisir de ne pas être amoureux de ma femme an- i jourd'hui !
— Dépêchons-nous ! dit Léonard qui vient de s'entretenir tout bas avec Etienne.
On se met en routis. L'ordre ne règne pas eneore, ces premiers moments sont les plus agréables. Thérèse, électrisée par TiTresse de la balançoire, lâche la bride à son mulet en prenant l'aTance, malgré les conseils du guide et de Jean, qui soulèvent des torches au-dessus de leur tète pour lui frayer les chemins ; mais elle finit par se rendre aux supplications d'Etienne, qui la conjure de ne pas s'a venturerj Pauline, autant par esprit de contrariété que pour échappera Montel qui^se montre peu soucieux des consignes maritales, brave à son tour les supplications de Delaberge, et lui jure, en le repoussant, que les mulets ont le pied ferme dans cet parages. Mais Léonard, qui ne confond pas les bravades avec la bravoure, insîsteauprès de i'écervelée sur les nécessités de la discipline. Aussi, Hontol demande acte de cette parole, et prend avec ironie la défense des principes républicains, outragés, ditil, par un des plus fermes champions de la république, ce qui doit donner la mesure des autres. A ce sujet, chacun dit son mot, les rires se mettent de la partie. Geoi:ges ne s'épargne pat dans cotte grêle de quolibets lancés contre le bean-fràre,
hostilité qui lui vaut plus d'an -coup de langue. On pénètre enfin dans un étroit défilé. Deux personnes à peine y marcheraient de front. Les rangs se forment; la nuit est tout à fait tombée; les torofaes flambent. Le guide se porte en tête et chantonne a Toix basse en ricanant; peut-être que Léonard se fourvoie ! Toutefois , comme la caraTane n'a pas été mise dans la confidence , on fait par passe- temps des commentaires à perte de vue, tons pins ou moins fous^sur la magnificence de ce site empreint d'un caractère de grandeur sauvage. Butercy^ peu rassuré, met du sombre dans les esprits par des historiettes de voleurs et d'assassinats. Â la placé de ce gâchis de rochers, il voudrait, pour son 4sompte, voir de bonnes routes royales pavées et munies de parapets, des corps-de-garde, et même des hôtelleries. Sa femme, qu'il tient sous la fémie, démontre au nom du bon goût, que son mari n'a pas le sens commun, et que cet éternel guetapens est infiniment plus poétique. Aussi Georges se déraène-t-il contre la sottise des modernes, qui pourraient employer mieux leur bavardage qu'a perpétuer dans les esprits de leur siècle la manie des décrépitudes sublimes et l'idolâtrie des sites abominables. Tout en s'escrimant de la parole, et en faisant de l'esthétique sans s'en douter, comme le Bourgeois-gentilhomme faisait de la prose, Georges s'encapuchonne de sou foulard , de peur de s*eorhumer; car la rosée se fait vivement sentir.
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L'obscurité se renforce de plus eo plus. On commence à Toir des abimes dans tous les endroits où l'on ne Toit rien. La route se prolonge; et, de coude en coude, il semble que ce soit à n'en plus finir, ce qui devient horriblement fastidieux. Hontel interroge impatiemment le guide, et celui-ci s'adresse à Léonard, en disant : — Quand vous voudrez ! — En avant ! répond Léonard. Ici de larges sentiers , où l'on marche a l'aise et les pieds dans le sable ; là, des ravines à franchir, des creux où l'on descend en bronchant avec effroi, des montées qu'on escalade au moyen de mille efforts. L'ordre en soufire; Jes rangs sont intervertis; la fatigue se propage, et le silence maussade de l'ennui vient broder par-dessus le tout. La caravane n'est pas au bout de ses peines. Pour plus de charme, on s'aperçoit tout à coup qu'Etienne et Jean sont restés en arrière. On s'arrête, on s'interroge, on crie, personne; si ce n'est l'impertinence des échos, répétant comme par dérision les clameurs de Dutercy. Les femmes cherchent a se rassurer mutuellement. Il n'est pas présumable qu'il soit arrivé quelque malheur; peut-être leurs compagnons se seront-ils engagés dans quelque autre route. Léonard devient le point de mire général. Dans la confiance qu'il affecte, on discerne je ne sais quelle nuance d'embarras. On dirait la mortification sentie d'une bévue que l'inflexibilité de son amourpropre ienipère. 11 ne se fâche pas, donc il est en
faute. Le guide se pince les lèvres, il a£Pecte de consulter des yeox le lieutenant comme le véritable chef de file; les rancunes éclatent à la fois. Léonard fait tête à l'orage et persévère dans le commande'^ ment. Raymond se pcopose pour aller à la découverte ; le guide prétend que si l'on se sépare, il ne répond de rien, et la négresse eflPrayée ne veut pas que son maître s'éloigne. D'un air de flegme, mais la rage dans l'âme, Mouiel étend son manteau par terre et s'y couche; Butercy, qui frémit à la seule idée dépasser la nuit sur la dure, criecomme un aigle, en jetant l'anathème à. ce maniaque de Léouard, qui n'a, parole d'honneur! que des extravagances dans le cerveau.
— Sommes-nous donc perdus? questionne Thérèse.
— Non ! répond le guide. Mais en continuant de la sorte , nous ferions près de trois lieues , et plus, autour d'une enceinte de rochers à désespérer un chamois.
— Et quel peut être le danger de M. Delaberge ?
— Il n'en court pas plus que nous, à moins qu'il ne le cherche imprudemment.
— £h bien ! s'écrie Butercy, prends ton fusil de chasse, Léonard ! et fais coup sur coup des signaux, jusqu'à ce que l'on nous rejoigne.
— Par ma foi ! je crois que Georges se forme, dit Léonard.
£t sur-le-champ ii décliarge son fosîK Au bruit de la décharge et de ses répercussions prolongées par les nombrenx échos des rayins, la nuit est soudainement déchirée par cent flèches de feu; elles sifflent^ elles s'élèvent en jets hardis et hyperboliques dans le ciel; puis se ralentissent et s'arrêtent, pour éclater en girandoles avec de larges détonations de lumière. Tous les accidents de la solitude blanchissent fantastiquement dans les ténèbres. A travers les pétillements multipliés des milliers d'étoiles qui flambent coup sur coup , et parsèment nonchalamment leur pluie d'or aux environs, des crêtes nues, des montagnes bariolées de torrents et de sapins, se dressent anx alentours comme une insurrection de géants, La surprise ar-« rache aux amis de Léonard un cri d'admiration et des bravos frénétiques. On l'environne, on lui saisit les mains. Du point élevé d'où les fosées viennent de jaillir, des feux de Bengale s'allument et courent de proche en proche. Ils accusent les marches presque symétriques d'une sorte d'escalier cyclopéen qui bondit à travers les rochers, pour joindre par un rampe de feux la cime des hauteurs à l'échelonnement des masses de basalte qui se prolonge et se perd dans le vallon. Le regard s'effraie des intervalles. Il n'y aurait pas d'échelles assez hardies pour en essayer l'escalade* Silhouettes découpées par la flamme , des groupes dispersés sur ces marches étincelantes soulèvent et font
flotter de jg^rands drapeaux ; et, da sommet de la plate»forme eulminante, pour compléter la métamorphose de ce désert qui se taisait tout à l'heure encore, des instruments de cuivre, en foule, soutenus par le rhythme mordant de la castagnette de fer, paraissent bondir et se précipiter dans le val* Ion, deraème que les feux de Bengale, avec le chant républicain de la Marseillaise, à mesure que, sur l'échelonnement des gradins, de mâles et fortes Toix se mêlent à ce concert dans une progressfon mesurée. Contrôla marge de l'esplanade, qui sem> ble porter le Armament en guise de payillpn, de fraîches figures de femmes, radieuses de la lumière qui les baigoe et de leurs sourires hospitaliers, prêtes ( on en a peur ) à prendre leur vol, se pen> chent de commun accord et se retiennent à la fois au-dessus de la profondeur. L'effet et la discipline de cet ensemble tiennent de la féerie. Monte! s'écrie : — Qui donc a transporté l'Opéra dans
les Alpes? Le guide, confondu, s'incline avec
humilité devant Léonard, et la physionomie de ce dernier rayonne. On pressent qu'il se réserve d'autres merveilles. Un coup de sifflet tranche sur le concert. Des sièges d'une forme svelte glissent vers les voyageurs au moyen de cordes armées de crampons. Un cri général s'élève : — Les femmes d'abord!..... consigne de la marche pour une ascension à perte de vue; et la confiance qui bannit toute pusHlanimilé , règne sur les visages. Sans
avoir eu le temps de se reconnaître et de se soustraire à la perfidie, Montel est poussé malignement par Thérèse, soulevé dans les airs à l'aide de cette escarpolette volante ; de rochers en rochers> grâce à la mise en action de vingt bras vigoureux qui font la chaîne, il vole en un clin d'œil ; et, de mains en mains, comme la tuile que les couvreurs se lancent, il franchit toUs les degrés jusqu'à la cime de la grande plate-forme, à travers le feu croisé des quolibets et des éclats de rire. L'épigramme de Thérèse a fait fortune, Thérèse après Montel, Agathe et Pauline après Thérèse, puis la négresse Marthe émue d'une saiisfaction nai've, et chacun des hommes enfin, jusqu'au guide resté le dernier dans le vallon pour soutenir la retraite, suivent tour à tour cet élan, répété de plus belle à l'occasion des groupes stationnés sur les nombreux échelons de rochers. Derrière eux les flammes de Bengale s'éteignent, concentrant de plus en plus la lumière et la vie vers l'esplanade supérieure , au centre d'un large pavillon de coutil que soutiennent dans les airs des piliers ornés do guirlandes en verres de couleur et parvoisés de banderoles.
La surprise n'est pas encore à son terme. An seuil du pavillon, des jeunes filles vêtues comme Thérèse et Pauline , circonstance qui frappe simultanément les deux amies , sont rangées en demi-cercle, et tiennent de riches bouquets à la main. Sur un mot d'Etienne qui se trouve là , tou-
tes se pressent autour de Pauline émeryeillée. Les instruments de musique se taisent. Un vieillard au front chauve , d'une figure digne et caractéristique, dont les yeux bleus , pleins de verve, s'animent d'une vive expression d'intérêt , s'avance lentement , soutenu dans sa marche par deux robustes montagnards.
— Embrassez notre chère Pauline , M. Ducoudray , lui dit avec effusion Léonard. Ici même , il y a vingt-trois ans , je vous la présentai par l'ordre de mon père. Pauvre enfant qui saluait la vie par un cri de douleur à la cime de ces rochers nus comme elle; pour premier baptême, elle y reçut votre bénédiction avec les paroles sacramentelles de Franklin : — Au nom du ciel et de la liberté !«..
•Le vieillard embrassa Pauline.
— Je crus pouvoir , lui dit -il en souriant , prophétiser à votre mère que vous tiendriez d'elle. Je m'en réfère à ceux qui l'ont connue 3 je vous ai porté bonheur.
— Ah, mon frère!... ah, monsieur! pardonnez à mon trouble ! mais mon émotion vous remercie mieux que toutes les paroles. Je comprends que je dois aimer les amis de mon frère. Leur témoignerai-je assez de reconnaissance pour une marque d'affection environnée de tant de faste?
Un jeune ecclésiastique répondit en s'inclinant :
— Pour tout ce qui vous surprend, madame,
il n'a falla que des fleurs , des jennes filles et de ]a bonne yolonté. Ne nous accusez pas de faste > et restez à Val d'Ârmonne toute la TÎe; ce sera Totre pain quotidien.
En ce moment la musique prélude; c'est le signal de la danse ; les physionomies étincellent , on se range y et l'enceinte da payillon se développe dans tout son luxe de chiffres et de fleurs. Pauline met précipitamment ses cheveux en ordre avec le secours d'un petit miroir qu'une jeune fille vient de* lui tendre. Etienne offre sa main qu'elle accepte. Montel offre également la sienne a Thérèse : mais la créole feint de se méprendre sur le geste , et lui passe vivement le petit miroir en acceptant la main de Léonard. De nouveaux éclats paient cette récidive d'espièglerie. Montel veut rire et se mord la lèvre. Voyez un peu ce que c'est que le démon du privilège! les femmes n'ont pas la moindre pitié pour la coquetterie des hommes.
Dutercy cependant dit à son beau-frère en le tirant par la basque :
— Ma parole d'honneur I on croirait que ceci s'adresse a ma femme ; je vois son chiffre partout. Hais^ cependant^ sa fête est passée depuis trois mois!... Dis-moi donc ce que tout cela signifie ? Ne serait-ce point par hasard l'anniversaire de sa naissance?
— Vive Georges pour le coup d'œil et l'aplomb ! s'écrie le lieutenant. Rien n'échappe à son génie
dès qa'on loi jette à la tête le fin mot des choses. Apprends à me connaître , beau-frère ! un homme politique doit savoir garder son secret.
— Bien dit ! murmura Montel à l'oreille de Georges. £t^ pareillement, tout gouvernement doit garder à vue ses conspirateurs. Alerte ! et soyons sur la réserve. Ou je me trompe fort, on nous sommes ici dans une pépinière à complots.
Deux heures plus tard, le disque de la lune montait au*dessus des sapins } il éclairait la dispersion des danseurs. On descendait en chantant à travers des sentiers creusés ajrtistement dans le roc. Du haut d'un tertre , l'ecclésiastique dirigea les yeux de Pauline vers un bâtiment qui reposait au fond de la vallée. Débris d'une de ces Chartreuses qu'on radcontre çà et là , ruinées et éparses dans les gorges alpestres, ce bâtiment, au milieu de ses annexes d'un goût moderne, conservait l'empreinte de son caractère primitif; corbeille d'architecture , baignée de la lumière calme de la nuit , d'où la végétation s'élançait comme un bou^ quet de fleurs.
— Yoilà Val d' Armonne , dit le prêtre.
— soi —
IDal y^rmmnt*
Si tous les instinots passionnels de Fhumanité se trouTaient amalgamés dans un système .oalonlé de façon à satisfaire tous les intérêts , le créateur de o« système nVurait-il pas mis le doigt sur la pensée de Dieu , ce suprémo économe des mondes , pensée si mal épelée jusqu^à œ jour?
Caioiiks Tuba vit.
— ' Monsieur l'abbé , puisque I'od s'en est remis à moi du soin de placer les convives ^ je prétends organiser autour de vous la tentation de saint Antoine, k vous les jolies femmes ! Par contrepoids, moi , pauvre yieille , je vous tiendrai tète entre M. Monte] et le lieutenant ^ M. Montel en face de madame Dutercy, le lieutenant ea face de ma nièce. Il faut équilibrer les compensations et les boute feu.
— Gordien , madame Raymond, foi de soldat, vous avez décidément une coquetterie dont je me charge de vous guérir , et cela m'irrite que toos TOUS déchiriez toujours de la sorte. Mes rancunes s'amassent, je vous en préviens. Puisque vous êtes
complice du clergé qui va me voler mes amours, et que Thérèse me donnera probablement l'exemple de l'inconstance , préparez vous à meprodi^uer les consolations. Je vous réfuterai et fne vengerai. — U me semble, Raymond^ que c'est dans l'ordre?
— L'ordre, mon bon ami^ est de tomber au plus tôt sur le diner, car je me meurs de faim. Le train devie^ à Yal d'Ârmonne, ouvre sérieusement l'appétit. — Allons^ Dutercy! ne baguenaudons pas. Ma femme vous a chargé de surveiller Thérèse. Je me charge , moi , de tempérer les castilles entre le beau-frère et vous. £n ma qualité de grand échanson , je ne permettrai, de vous à lui , d'autre choc que celui des verres \ et y mon intervention consentie, chacun boira son vin pur.
— Convenu! — Hais M. Imbert et notre Esculape en auront-ils bientôt fini de leurs causeries à voix basse? — Dans tous les mystères, je crains an pîége. Il s'agit encore y je le gage , de quelque complot à la façon de mon Léonard.
— Nullement, M. Dutercy! n'accusez pas le lieutenant; je me range à l'ordre. En échange d'une nouvelle, monsieur m'en communiquait une autre.
— > Vous nous direz cela ! — Mais campez- vous d'abord sur la chaise que ma femme vous désigne. Tous vos délais sont à mourir y et Pauline s'en impatiente* Elle a raison. La meilleure portion de la vie se passe encore à table 3 et les armoiries de
l'humanité^ qaand elle sera digne d'en avoir, devraient se figurer par des tire-bonchons et des fourchettes semés en croix snr un fond sablé d'azur . -— Vous êtes artiste , M. Imbert ! coloriez un dessin de cette bannière pour nos hôtes de Yal d' Armonne. Ces dames la broderont* Montel passe pour un amateur; il tous critiquera. Vous êtes placé le mieux du monde entre Montel et notre Escalape.
— ^Gloire.à madame Raymond ! elle a le tact des sympathies. .
— - Nous ferez-Tous part de cet échange de nou- Telles, M. Etienne?
— L*une de ces nouTclles ne concerne que moi, madame, et, jusqu'à ce moment, me semble un logogriphe. AGrenobie^dans l'auberge où l'on prend les guides, M. Imbert a fait hier soir la ren^ contre d'un intrus d'assez mauvais ton, qui venait de Saint*Maurice, disait-il, tout exprès pour me parler. D'après l'esquisse de ses traits et le signalement de ses manières, je conçois que l'on n'ait pas été tenté de faire la route avec lui.il'attends cet homme sans m'en inquiéter davantage. L*autre nouvelle concerne M. Ducoudray . Je craignais que cet excellent vieillard ne fût malade comme on nous l'avait dit; j'ai dû lui rendre une visite dans l'intérêt de nos inquiétudes. Entre nous , il avait donné ce prétextée H. l'abbé pour expédier secrètement une certaine correspondance qu'il ne
poBYaitsans doute ajourner sans reproche. Léonard sait oe que c'est. Rassurez-yous.
— Ainsi soit-il!
— Peste ! votre amen et le regard que vous m'adressez dire;cteraent ont quelque chose dç bien lugnj^re, mon cher abbé !
— J'ai mes raisons pour cela, M. Léonard. N'importe ! je consens à les passer sons silence. Une même certitude ne frappe pas à la Fois tous les es* prits, et M. Ducoudray commence à me traiter de rêveur. La plupart des choses de ce monde sont posées de travers. La volonté de l'homme flotte entre son bon et son mauvais ange; le bon ange n'est pas au bout de ses peines. Un philosophe , Hobbes , je crois, a prétendu que les hommes n'étaient que de grands enfants; il calomniait les en* Fants , je vous le jure.
— L'abbé! Tabbé! vous m'adressez une' épigramme.
— Dieu m'en garde , lieutenant! c'est un conseil et rien de plus ! — Où les conseils pacifiques sont méprisés, peut-on attendre quelque résultat de l'épigramme? — Dites -moi, mademoiselle^ que pensez-vous de notre colonie ?
— Moi, M. l'abbé?... la question est brusque; et TOUS changez de propos.
— Peut-être !
— Non , ma jolie Thérèse; l'abbé n'en fait pas semblant , mais il va droit son chemin. Il y a de la
morale pour moi sur le tapis. Vous le verrez à meryeille tout à l'heure.
— Eh bien, je pense que si, suivant votre parole d'hier à la porte du baK la vie que l'on y mène est le pain quotidien des habitants de ce vallon, chacun de nous ferait à merveille d'y réclamer , comme une faveur , son droit de bourgeoisie. Le parcours varié des travaux ; le plaisir qui semble en être la loi ; le libre élan des caractè res que met en saillie un ton de franchise et de complaisance également éloigné de la rusticité campagnarde et delà fade civilité des villes; l'air de bien-être et de résolution qui circule dans ce tourbillon vivant dont nous avons fait partie nousmêmes, et, pour le dire nettement, à notre insu, chacun au gré du caprice et de l'attrait; je ne sais quelle règle, enfin, dont je cherche depuis ce ma tin à me* rendre compte , mais qui ne fatigue l'esprit nulle part , quoiqu'on se manifestant par des résultats bien directs; tout ce que je vois ici, M. l'abbé, tranche au-delà des paroles qui sont à mon service sur les réunions que j'ai connues partout ailleurs jusqu'à ce jour. Il me semble que je sors d'un rêve.
— Vous avez l'esprit positif et réfléchi , mademoiselle. — Et vous, madame?
— Moi ?. . . franchement, je continuais mon rêve. Thérèse me réveille. Adieu mon importance. J'ai pris tout cela , j'en convient à ma honte , pour les
suites de la première surprise que nous avait ménagée Léonard. Naïvement, j'ai quelque peine à vous croire! — Ëh quoi! mes bon% amis, cet accueil général , ces prévenances multipliées , ces atetiers si divers que j'ai visités tour à tour et coup sur coup , comme une reine en pèlerinage qui , par distraction, se joue quelques minutes de la navette d'uQ tisserand , qui lance un balancier pour frapper elle-même une médaille à son effigie, qui panse fastueusement deux ou trois malades à l'hôpital, bat du beurre dans les laiteries dorées du grand Trianon , touche enfin superficiellement à mille objets avec l'enfautine curiosité de la grandeur et de l'ignorance , et se sent fière d'avoir tressé des sparteries comme un vannier , ou tiré deux ou trois épreuves d'une gravure avecTaplomb d'un imprimeur en taille-douce^ quoi, tout cela serait en-dehors des politesses d'une simple hospitalité?... Ce serait vraiment, M. l'abbé, le train ordinaire de votre colonie?. ..
— Oui, madame. — Vous souriez, M. Dutercy?
— Je souris de ce que ma femme vous croit tout de suite. Examinez sa bonhomie , je la trouve impayable.
— £t vous vous sentez moins crédule , n'est-ce pas?
— Hé hé I... je ne connais, voyez-vous, qu'un dimanche par semaine! et, si bon mystificateur que vous vous flattiez de l'être, vous ne me ferez
pat admettre qae tout vot joun soient des jours de fête. Ce serait tipp beau.
— Merci de votre doute , monsieur; je ne demanderais pas d'autre éloge pour le bonheur que Ton respire à Val d' Armonne.
— 'En ce cas^ M. l'abbé, je tous dirai comme Virgile : — JOeua vobiê hœc otiafecit !
— Non , monsieur Dutercy ! non. Ce n'est pas un Dieu qui nous a fait ces loisirs. Les colons de Val d'Armonne sont, en grande majorité, des proscrits. Presque tous, acteurs malheureux dans les luttes ensanglantées de l'Europe, ils ont laissé sar la terre de Sardaigne et dans le Piémont, des amis incarcérés, des tombes ouvertes par Téchafaud , des patrimoines que la confiscation éparpilla pour les désarmer.-— Le monstre de la politique les a chassés d'un souffle comme de la poussière. Lis avaient voulu des réformes violentes ; ils se sont heurtés et brisés contre la violence. Où vont, hélas ! le dévouement et les plus nobles intentioas sans la lumière? à des précipices. Mais , efiPectivement, dans le repos que nous savourons après tant d'orages , il ne tiendrait qu'à nous , avec un peu moins de superstitions philosophiques au fond de l'âme, de reconnaître une intention véritablement providentielle; car^ après tout , si l'intelligence , dans la signification la plus sociale de ce mot, n'est, en réalité, que la déduction claire et mathématique des élans de cet instinct dont chacun a
son petit lot dans ce monde ^ la nécessité^ ce démon qui nous balaya pele*niè1e et nous rapprocha dans on vallon d*exil, nous a^ j'en ai la confiance, mis sur la voie du mieux et de l'avenir dans l'organisation de notre colonie. Latin pour latin, M. Dutercy ! je vous dirais volontiers comme l'Église sur la question du péché originel : — Felùf euipa! — Ouï, monsieur, bienheureuse faute! à la charge de ne pas y retomber, toutefois. Bienheu-* reuse faute! puisqu'à la suite de notre chute, la misère fut l'aiguillon qui sollicita notre intelligence. Je baise la main qui châtie et qui relève. Développés par le luxe et les habitudes du monde, un schisme s'est déclaré fort heureusement entre notre misère et nos besoins. L'étincelle delà volonté qui sommeillait a jailli du choc. Il nous fallut, à l'imitation de Dieu , créer autour de notre désert. Malheur à nous si nous en abdiquons le mérite et la gloire, puisqu'à ce titre seulement, on a le droit de se dire à l'image de Dieu; ce qui ne se peut dire de l'homme tombé, mais de l'homme qui se redresse. Si ces interprétations du texte sacré- vous émerveillent dans la bouche d'un prêtre^ j'irai plus loin encore! Je vous dirai que Jésus- Christ en s'incarnant a réhabilité la matière. £h bien! la force des choses et le malheur, monsieur, nous ont réduits aux simples et lumineuses ressources du bon sens; et, vous le voyez, une véritable famille de plus d'un millier d'âmes s*est
constitaée, réellement constituée, dans ces gorges de montagnes. Je crois fermement Dien plus grand législateur que Numa. Les déductions de la science ne sont, en dernière analyse» écrites qu*à la lueur timide et réfléchie de l'instinct; de proche en proche, cette lueur en se communiquant finira par illuminer le monde; et, dans notre halte de bonheur où l'on s'obstine encore parmi nos colons a ne voir que du hasard et de l'exceptionnel, parce que l'on a misérablement séparé la religion et la science, double face d'un/ seul et même fait, ma conscience, vivement pénétrée , me dit que noas avons enfin rencontré la règle suprême et la loi. — La règle suprême, c'est beaucoup dire, l'abbé! La règle du travail et de l'industrie, c'est possible. Je n'admets rien d'absolu. Du reste, une personnalité que je sens à merveille me poursuit dans tout votre discours à l'insu des amis qui nous écoutent; mais tout à l'heure elle deviendra claire ; le républicain et le prêtre joueront cartes sur table. Vous voilà sur votre califourchon . Vous venez de chanter un Magnificat! Permettez-moi quelques légers scru« pules, et parlons sans enfler nos paroles. Je trouve hyperbolique de mesurer sur la chétive organisation de Val d'Ârmonne (organisation dont mon très-cher beau-frère ne se doute pas le moins du monde! bien qu'il ait d'énormes prétentions à voir clair), le mécanisme des gouvernements et le mot définitif de l'esprit humain. La comparaison
d'un camée arec la colosse du Rhodes me semble une métaphore trop ambitieuse pour l'objection que je poserais^ si vous le permettiez.
— Youlez-Tous donc, lieutenant^ comme le comité de salut public et Napoléon^ que l'on entreprenne de nouTeaux essais sur des centaines de millions d'hommes, sauf à se tromper? Ces yastes bévues, d'où se sont échappées des écluses de sang, auraient dû cependant vous navrer l'àme. Au nom du ciel, ne persévérez pas. Crçyez-vousquele génie de Kepler s'installa dans les loil de l'ordre ifniversel, en se proposant les violences d'Omar? A coup sûr, il n'y pénétra que par l'étude, cette prière de l'esprit. Avant de procéder à l'État, commencez par la commune.
— ]N'en parlons plus, l'abbé ! Laissons ce chapitre. Yons prenez flamme, et nous ne nous entendrions jamais. L'historique de votre fondation intéresserait à coup sûr ces dames.
— Bon ! voilà bien mon Léonard ! toujours prêt à prendre chacun pour sa bête à bon Dieu, et qui, dès que je m'expose , moi chétif , m'accable sans miséricorde j s'il arrive qu'on le serre un peu ferme, il s'emporte et regimbe, ou fait le plongeon. Vous me direz que pour tenir téle^ il faut en avoir une.
— Ah ça, Georges, qu'est-ce que tu comprends dans ce que l'on vient de dire ?
- — Ce que je comprends?
— Oui.
— Je comprends ton embarras.
— Aïe! ]a riposte a fait balle, mon cher lientenaot.
— Bah! Raymond, vous aurez dirigé le pistolet de Georges.
— D'honneur, il a Tissé tout seul. — Mais, pardon, M. l'abbé! puisque dans cette question TOUS avez fait interTcnir rËglise, quoique indirectement à là Térité, tous avez dà comprendre que nous serions assez braves et de notre siècle pour mettre en cause le christianisme et son règne de dix-huit cents ans. Dix-huit ceuts ans sont bien quelque chose dans les destins de l'humanité. J'oserai mettre ces dix-huit cents ans sur la sellette. Un fait historique, n'importe son nom, doit répondre authentiquement de lui-même. Si les accusations de la bonne foi sont un scandale, à qui la faute? Homme de conscience, prenez garde de tous laisser aveugler par l'esprit de corps : l'impiété n'est pas dans mon esprit , mais je ne me paie nullement de vaines défaites. Ah! les colères du genre humain éveillent la vôtre ! Entre Léonard et vous , permettez-moi de tenir la balance. Dépositaire prétendu de la clef des archives célestes, le clergé, cette magnifique hiérarchie, constituée ( j'en fais l'aveu ) sur la plus admirable formule que l'esprit humain ait jamais promulguée, n'est*il donc pas devenu, par le seul fait de sa prépondérance , responsable des nom-
breuses lacunes d'organisation que l'on peut signaler sur le reste de la terre ? S'il croule aujourd'hui, c'est pour s'être isolé : l'isolement le tue. Conquête et féodalité, communes et corporations , ressort et force d'unité de la vieille monarchie , tout a passé devant le clergé comme une ombre. Il n'a rien infusé de son âme dans les autres éléments de l'humanité. Le travail et la liberté, le développement de la multitude et le mouvement d'ascendance qui nous porte invinciblement tous vers les honneurs, l'architecture sociale et les relations universelles , il en a gardé le privilège, de manière à faire croire qu'il ne possédait pas le mot de ce magique secret,- et que sa propre constitution était une énigme pour lui-même. La paissance ecclésiastique a vécu tandis que tout se mourait autour d'elle 3 et maintenant que tout est mort, elle se meurt. — Sous le marteau de la solidarité, l'Église tombe en poussière dans la poussière. D'où vient cela? je le dirai nettement. Le clergé s'est organisé tout seul et contre tout le monde -, chargé d'une mission sociale , il s'est misérablement rétréci dans l'usurpation politique. A-t-il joint dans un seul et pacifique faisceau tous les glaives , comme c'était son devoir ? non ; pour commander au milieu des divisions et se chamarrer de la tiare à travers des scènes de carnage , il a laissé ces glaives entre des mains ennemies et disséminées. Plus d'une fois ( nierez-vous l'histoire?)
on l'a rencontré parmi les dévastateurs et les bourreaux. Aussi la propagation de sa parole n'a pas continué sa marche conquérante, et nous compterons les lieux d'où le christianisme s'est enfui, chassé par des peuples, chassé par des schismes et des déserts, désarmé du pouvoir de faire le mal , pour n'avoir pas eu la volonté qu'il nous devait , d'organiser et de constituer le bien. J'en gérais, car je mesure sa force à sa grandeur, et j'en attendais tous les miracles. Mal attaqué, mais plus mal défendu , le christianisme a , dans ma conviction, sa raison d'être, et, désolé d'avoir à le châtier pour vous répondre , je suis contraint d'aller chercher son apologie dans ses omissions. Oui, monsieur! la lampe du Christ a manqué d'huile dans le sanctuaire ; et c'est à bon droit que des insurrections vengeresses, saintes colères des peuples, ont ramassé le fouet du maître, pour nettoyer ces temples que l'on avait transformés ( prêtez l'oreille au cri de l'Évangile ) en impures cavernes de voleurs. Sur quelque point que ce soit de la catholicité , dont je me charge d'ailleurs de vous dérouler la vieille ou la nouvelle mappemonde , désignez du doigt un village. L'Italie, la France et l'Espagne laissent encore assez de marge à votre choix. Je suppose ce choix. £h bien , Jes yeux fermés et Târae douloureusement émue, je vous dirai ce qui s'y passe tous les jours ; vous me démentirez après cela , si vous en avez la bravoure.
Voilà bien l'église , et Toilà bien le village. Le yillage ! il est enseveli tristement sons le chanme ; il ranipe^ il s'humilie dans la fange^ avec ses masures fouettées par toutes les intempéries^ avec son pêle-mêle d'êtres sans figures et sans nom ^ qui se meurent dans leur haleine , et réciproquement 8*aflphyxient. L'église c'est le contraire ! l'église est reine et superbe ; l'église se montre ciselée de statues , fiêre de ses coquetteries de vitraux , couronnée de son diadème, resplendissante de tout le contraste des environs. Ecoutez ! et regardez ! Ses cloches tremblent 9 et le village s'éveille. Suivez de tous vos yeux , ainsi que moi , le peuple qui se rend au parvis. Yoilà l'Homme !... Peutêtre vous étiez-vous laissé dire, il y a tantôt dix- huit cents ans/ que le Christ avait remporté la victoire, qu'il avait enchaîné le génie du mal, qu'il s'était élevé dans le ciel , brillant et transfiguré?... Routine et mensonge , monsieur ! Dérision d'un symbole qui ne s'est pas traduit sur la terre. Non, mes amis, cela n'est pas, car voilà l'Homme !... Voilà l'homme avec sa royauté dérisoire, avec son front mouillé de sueur et de sang, ses joues brûlées par les pleurs et lacérées par l'avauîe, ses mains garrottées qui portent l'outrageant roseau, le cœur ouvert de coups de lance, traînant sa croix. Hommes, femmes, enfants , générations chassées de l'Éden , et qui n'en savent plus le chemin, que de mutilations au-dedans, et que de plaies
au-dehors ! Gela fait mal. Voilà donc ce fils de IKea qui se flattait de rebâtir le temple en trois jours ! — Mais pcat-être que je blasphème , paisqa'à la fin il se dirige vers le temple, et que les deax battants du portail s'écartent pour lui laisser apercevoir un tabernacle étincelant d'or et de lumières. Ah! c'est maintenant qu'il faut se réjouir et frapper ses mains avec ivresse I car il foule de son pied nu des pavés de mosaïque, l'orgue l'accueille et le baigne dans les chants de Palestrina , l'encens mon te en nuages et le purifie. Honneur a l'Homme ! honneur et gloire , mes amis I C'est pour lui , je ne veux pas en douter, que l'artiste a sculpté ces sta* tues et ces colonnes , ciselé dans le métal le plus pur ces ostensoirs, ces calices et ces flambeaux. C'est pour lui que le génie du peintre a représenté les traditions du martyrologe sur des toiles monumentales de dix coudées, pour nous rappeler les fureurs du paganisme dans son agonie et< les tortures préliminaires de l'apothéose, loi, n'est-ce pas, nous devons reconnaître et nous reconnaissons en effet la demeure triomphale de l'Homme ; et ces milliers de folies à se tordre de rire que le ciseau trouva dans les plus petits recoins de la pierre en la fouillant , témoignent des écarts d'une imagination que la satisfaction fait extravaguer. — Par quelle dérision pourtant est-ce avec l'idiome de Rome la païenne que ce prêtre, si fier des pesantes broderies de sa dalroatiqne , ose parler
de la Jérusalem nouTelle a celte assemblée de chrétiens en haillons ? J'ai bien peur, mes amis , que la politique des Césars ne se soit perfidement glissée dans le sein du christianisme y pour nous en ravir les conséquences !... Mais, en Térité^ c'est une moquerie ! Hais ne yoilà-t-il pas qu'il recommande la privât ion et le jeûne à cette humanité qui ne vit qu'an jour le jour; qu'il lui parle de résignation , en colportant l'aumônière de velours et de soie ; qu'il la supplie de ne pas oublier les frais du culte ; et qu'il prophétise une vallée de larmes dans ce sanctuaire même, an frontispice duquel on a gravé le mot de Rédemption en majuscules d'or! Assurément, .ce prêtre veut rire ; la preuve , c'est qu'il porte à ses lèvres le pain et le ▼in qu'il adore , tandis que ces échappés du tombeau se courbent en se frappant le creux de l'estomac. Il se joue là , nous devons le croire , une bouffonnerie sombre , un mystère de souvenir et de dérision , quelque rappel allégorique à ces temps de lâche audace et de moqueuse astuce, dont une mémorable révolte a légitimement fait justice; car c'est impossible autrement. L'impudence d'une part et l'hébétement de l'autre ne sauraient aller à ce degré-la. Concevez-vous, en effet, que, une fois ces contrastes saisis, l'homme, devinant tout à coup le fourbe et le railleur sous la robe du prêtre, se souciât de sa propre existence et du reste, dans ce monde où les rois ne sont que des oonstmc*
tears de geôles, et rien de plos ; iMindastrieh, des calculateurs sans âme , et les poètes eux-mêmes, ces missionnaires de l'avenir, de misérables libertins desséchés par les liqueurs fortes , prêts à se faire jaillir la cervelle d*un coup de pistolet ?... Le lendemain d'une telle révélation , soyei--en sûr, le dernier acte delà mystification qui nous abuse, serait accompli ; notre globe toucherait an dénouement de ses destinées» Mais, je vous le promets, tout ce monde raille ! et l'on s'entend à demi mot. Rassurez-vous. D'ailleurs , le prêtre se retourne ; il va parler au peuple , et de toutes parts , hommes , femmes, enfants, on fait silence. Oh ! mes amis, écoutez-moi , car mes pressentiments ont devancé ce qu'il va nous dire : — Peuple , tressaille d'allégresse et réjouis-toi ; voici le jour si longtemps prophétisé de la délivrance. La maison de l'Étemel est dès ce moment la maison de l'homme. Accours, et que tes familles s'installent joyeusement dans cette enceinte. Que ces vastes chapelles se transforment soudainement en ateliers. Dans l'harmonieuse combinaison de tes forces , tandis que les détonations de l'orgue et lerhythme de nos chants tiendront ton enthousiasme en haleine , tu peux , avec nous et d'après nous qui , Dieu merci , lisons clairement le magnifique programme de l'avenir dans les mystères du texte sacré -, qui sondons les reins et voyons les âmes; tu peux , te dis- je, organiser la grande hiérarchie des familles. La paroisse
contient en genne le royaume du ciel, et le globe fleurira désormais comme le jardin de nos premiers parents. A l'œuvre ! et que le travail se métamorphose en plaisir. Mariniers , suspendez vos filets sous l'image de cet apôtre qui fut comme vous un pécheur. Artisans , placez vos rabots et tos compas sons l'invocation de ce saint qui, d'ailleurs, est Totre patron. Pour le plus simple d'entre vous, l'Église aura dorénavant des satisfactions et des honneurs; nul n'est déshérité ! Laissez aussi, laissez venir à nous les petits enfants. Ces porches abriteront les pressoirs, et nos caveaux recueilleront les vendanges. On dispose les clochers pour les grains donnés par la moisson. Pour toi , peuple , pour toi , commence la fête paradisiaque, la fêté qui ne finira, plus ^ car les prédictions du Christ sont accomplies. Plus d'activités perdues, plus d'isolement, plus de sacrifices. J'annonce le sacre de l'Humanité, quii^entuplera ses richesses dans la joie ; et les cloaques et les écrouelles disparaîtront de la face de la terre. Transfigurons-nous dans le sein de rÈternel, et que l'on chante hosannalIL.» — Oh, c'est là ce qu'il va dire, mes amis ! ou l'équivalent. L'homme de Dieu, n'est-ce pas., ne saurait douter de Dieu sans blasphème!*., mais non, son geste dédaigneux chasse durement et congédie la foule. — Ite, s'écrie- t-il, Ite ,jnissa est!.,» Débarrassez le plancher de l'église, c'est tout ce que l'on peut pour vous!... Puis les portes re-