‹ Mentalités indigènes du KatangaChapitre 1 sur 5 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Opinions du clerc Kabududic (0-

« Pas un mot de ce que je dis ici, moi Kabududié (2), n'est injuste pour les Blancs ni pour les noirs.

» Je parle de choses que j'ai vues, ou dont j'ai entendu parler par des noirs civilisés, ou par des noirs non civilisés.

» Vous ne trouverez pas cinquante noirs qui diraient le contraire de ce que j'avance. Je crois que tous avoueront la même chose.

» Je repète que ceci n'est pas pour faire tort aux Blancs, mais pour faire comprendre les idées des noirs. »

« Nos aïeux ne connaissaient ni les Blancs ni les Arabes. Nos vieillards m'ont raconté qu'ils ont vu un grand tremblement de terre. D'autres ont vu du feu sortir du ciel et former une longue queue qui éclairait toute la terre. »

(i) Cette mentalité est celle d'un noir élevé jur la Colonie et sachant lire et écrire. 11 a parcouru à plusieurs reprises tout le Congo et vit depuis une dizaine d'années au Katanga.

(2) Le son ou sera, convenlionnellcment, figuré par u dans ces pages.

12 MHNTAI.ITUS INDIGENES

« Nos ancêtres avaient d'autres coutumes que nous. Q'iand ils faisaient la guerre et rencontraient l'ennemi, ils se défiaient en criant : - Tampa, nkutampe, tanipa, nkutampe >, c'est-à-dire : « Tue-moi, que je te tue, tue-moi, que je te tue! »

> Parfois on convenait de ne pas frapper l'adversaire aux yeux ou à la figure, à coups de lance et de couteau.

> Si quelqu'un, au travail dans les champs, cassait le manche de sa houe, il criait à tue-tête : <^ IMulambi ava tchiubumka, budimi buapumba », littéralement : « le manche de houe est cassé, aux champs on ne peut plus travailler ». Ce jour-là, personne ne restait aux plantations. On s'en retournait au village en criant : < Mulambi ava tchiubumka, madimi apumba *.

> De même, si une femme perdait sa marmite, elle criait à tue-tcte : < Luenzo luashimma kulamba kwapumba », (la casserole est perdue, on doit cesser de cuire). Toutes les femmes répétaient la phrase et cessaient de cuire ce jour-là. »

« Nos pères souffrirent fort de la famine, par le fait des .sauterelles que l'on vit alors dans le Katanga de l'ouest et le Kassaï de l'est pour la première fois. Tous les noirs en mangèrent. Chacun en remplissait des « viungu» (pots). Mais les sauterelles dévorèrent les plantations de maïs et de millet, les palmiers, les bananiers. Il ne resta rien. Des hommes vendirent alors leurs enfants pour deux ou trois paniers de manioc. Des familles moururent de faim. Les survivants du village vendirent les orphelins qui furent emmenés au loin. Des hommes a])andonnèrent leur famille pour aller travailler dans d'autres région.s, afin d'être

nourris. »

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* Or, nos pères et nos mères nous avaient dit que tout dans le pays allait changer, et il en fut ainsi : aujourd'hui le pays n'est plus comme autrefois.

» Voilà plusieurs années déjà que je vois tout changer autour de moi, et les autres noirs voient de même tout changer autour d'eux.

» J'ai vu les Blancs passer dans le pays de Bakwalumta, près de Lusambo, vers onze heures du matin. Des porteurs étaient blessés aux épaules ; d'autres avaient les pieds gonflés et boitaient. Par curiosité, nous nous sommes approchés des porteurs et nous leur avons demandé d'où venaient les hommes blancs. Les porteurs répondirent qu'ils ne le savaient pas, mais croyaient que ces lîlancs étaient des bitonkatonku, c'est-à-dire des albinos.

» Nous vîmes que leurs corps étaient vêtus d'habits. Leurs pieds semblaient fermés comme des sabots de buffalos; ils mélangeaient des œufs à la farine de manioc; ils avaient toujours la pipe à la bouche. On disait qu'ils savaient dormir sur l'eau, sur la grande eau qui s'étend là-bas, très loin.

» Je me rappelle que lorsque les Blancs arrivèrent à la rivière Lulenda, il était près du milieu du jour. Ils demandèrent de la farine de manioc, des poules, des œufs et tout ce qu'il y avait d'autre à manger.

» Les gens qui apportèrent de la nourriture aux Blancs reçurent en échange de petites perles rouges et des mouchoirs rouges.

» Quand les autres noirs virent ces présents, ils apportèrent aussi de la nourriture et reçurent également des perles et des « vitambala > rouges.

> Jamais nos pères n'avaient vu tant de caisses, de ballots, de malles.

> Or, nos pères dirent alors que le pays allait changer. Et c'était vrai. »

14 Ml'.N'TAI.ITHS INDIGENKS

« Or, il y avait dans le pays un homme cruel, nommé Goai;-o Luteta, ancien esclave des Arabes. Il s'était révolté contre eux, et, emportant des fusils, de la poudre et des capsules, il traversa le Lualaba et alla s'établir à N'Gando. Il avait soumis Lupungu, Katompe, Kayeye et d'autres grands chefs.

> Les Arabes le poursuivirent, s'établissant chez Lusuna, Dimbwc, Fiana N'Gulumbc.

» Gon*,'^o Luteta, dans l'impossibilité de résister aux Arabes, fit des razzias chez des peuples qui n'étaient pas armés de fusils. Prenant avec lui tous les jeunes gens pour en faire des soldats, il traversa le Sankuru, se portant sur Lnluabourg. En route, il rencontra les Blancs, crut que c'étaient des Arabes, et les attaqua. Il fut battu, s'enfuit, fut rejoint, battu encore. Il dit à ses soldats que ces hommes n'étaient pas des Arabes. Hn effet, les soldats ennemis portaient un fez rouge sur la tête et la détonation des fusils résonnait autrement que les coups de feu arabes.

» Il se soumit aux Blancs et leur offrit de les conduire aux Arabe.s, qui étaient plus forts que lui. Les Blancs dirent à Gongo Luteta de les guider vers les Arabes. Les Blancs, Gongo et Lupungu rencontrèrent les Arabes à Bennamalela. Or, comme chacun sait, les Blancs sont toujours les plus forts. C'est pourquoi ils battirent les Arabes, en tuèrent beaucoup et firent de nombreux prisonniers. Beaucoup d'Arabes furent noyés dans le Lualaba.

> C'est depuis lors que les noirs connurent la force des Blancs.

> Tous les chefs furent dans la joie de ce que les Blancs chassaient les .Arabes du pays. »

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« Or, le nommé Gongo Luteta avait une habitude qu'il avait prise chez les Arabes. Tous les jours, il coupait des oreilles, arrachait des yeux, des dents, coupait des bras, des nez, des lèvres, ainsi que d'autres parties du corps. Gongo Luteta ouvrait, par curiosité, le ventre des femmes enceintes, ou arrachait des yeux, parce qu'il voulait se rendre compte de la manière dont grandissent les enfants avant leur naissance et dont se formait l'image dans les yeux.

■> Or, il maltraita tant de monde, que les noirs encore vivants portèrent plainte aux Blancs, parce que tous savaient déjà que les Blancs étaient venus pour arranger les palabres. Les Blancs sommèrent Gongo Luteta de venir au poste. Il refusa. Mais d'autres Blancs venant de Lusambo allèrent directement chez Gongo Luteta, qui prisonnier, fut tué dans son village par les Blancs.

» Et tous les noirs furent très contents et heureux de la mort de Gongo; ils en remercièrent les Blancs. Ceux-ci nommèrent chef Luhamka. Ils levèrent des soldats dans le pays et enrôlèrent des gens de Gongo en leur promettant comme femmes des jeunes filles Baluba.

•» Mais ces soldats n'étaient pas bons; beaucoup d'entre eux reçurent de la chicotte; d'autres furent emprisonnés; d'autres durent aller couper de gros arbres pour faire des planches. Puis, on voulut les envoyer au combat contre Mukégé. Mais les jeunes filles Baluba n'étant pas arrivées, les soldats complotèrent contre les Blancs.Après l'expédition de Mukégé, en route vers Luluabourg, ils demandèrent aux gradés pourquoi on ne leur donnait qu'une petite coupe de perles par semaine, et deux brasses d'étoffe par mois, et pourquoi on les maltraitait. Et avant d'arriver à Luluabourg, tous furent d'accord pour se révolter. Un simple soldat, Tchipumki, était le chef des révoltés. Il les excitait en rappelant que Gongo Luteta avait été mis à mort par les Blancs; ils devaient donc mourir comme lui ou le venger.

» Si j'avais été l'un des gradés de ces soldats, j'aurais rendu compte aux Blancs des projets des révoltés. »

i Or, un jour, à l'exercice du matin, ils se révoltèrent, pillèrent les approvisionnements de perles, brûlèrent les étoffes, cassèrent les Albini et les fusils à piston qu'ils ne purent emporter, détruisirent tout ce qui appartenait au poste de Luluabourg et tuèrent les bœufs.

> Les Blancs s'enfuirent. L'un d'eux, Wadibalu, offrit aux soldats de beaux cadeaux s'ils se soumettaient. Ils refusèrent. Un Blanc, nommé Katanga, blessé d'une balle, s'était enfui, et avait traversé Lukisangi. Mais les hommes de Sampu Sampu (Saposap) le dénoncèrent à leur chef, qui alla chercher le Blanc et le garda jusqu'au départ des révoltés. »

« Il y a plusieurs années que les soldats se sont révoltés parce qu'ils n'étaient pas bien nourris ni bien payés.

» Si j'avais été à la place de ces soldats, je ne me serais pas révolté parce que la nourriture était insuffisante, mais j'aurais planté moi-même du manioc, du maïs, du sorgho, du millet, des patates douces.

> Je dis donc que tous ceux qui se révoltèrent en se plaignant de la nourriture étaient des paresseux. De plus, nous devons les mépriser parce qu'ils n'étaient pas forts. Kn effet, ils échouèrent; leur révolte dura moins (jue celle de Luluabourg et de Kababale. Quand on n'est pas fort, on ne se révolte pas! Honte et maliieur à ceux qui ne sont pas forts!»

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« La Colonie est le père et la mère de tous les noirs orphelins, pauvres et infirmes. Nous avons vu nous-mêmes et nous avons connu plusieurs Blancs qui sont morts pour nous, de blessures ou de maladies.

» Les Arabes étaient venus comme des voleurs au pays des noirs pour les tromper et corrompre le pays. Nous remercions le Roi des Belges parce qu'il a envoyé les Blancs au Congo pour jeter les voleurs, les trompeurs et les menteurs hors du pays.

» Depuis que les Arabes sont arrivés au pays des noirs, nous n'avons pas vu un seul bon exemple donné par eux. Voici les exemples qu'ils ont donnés : des vols, des mensonges, des tromperies. Si nous avions été les anciens chefs de notre pays, jamais nous n'aurions laissé les Arabes y entrer. Celui qui le premier a montré aux Arabes le chemin de notre pays mériterait mille morts. Les commerçants arabes qui viennent encore dans le pays ne valent rien. Les noirs qui prennent les habitudes des Arabes mériteraient d'être brûlés dans un grand feu de bois sec. »

« Les Blancs sont justes. Ils traitent les enfants des noirs comme leurs propres enfants. Ils nous enseignent à lire et à écrire et nous apprennent les métiers de maçon, de charpentier, de forgeron, de tailleur, de mécanicien.

» Les Blancs nous poussent vers la civilisation. Mais beaucoup de noirs disent que la civilisation n'est pas la grande chose et ne veulent rien apprendre.

» Nous, nous remercions le Roi des Belges pour tout ce que nous voyons et tout ce que nous recevons. >

< Maintenant nous demandons à la Colonie de faire une distinction entre nous et les noirs non civilisés, afin de montrer à ceux-ci que la civilisation est la grande chose,

» Comment les noirs seront-ils, sans cela, tentés de se civiliser ?

» Je vous déclare que les noirs seront tentés de se civiliser quand ils verront les noirs déjà avancés en civilisation, être mieux traités que les autres, être bien habillés, bien nourris, être considérés par les Blancs comme des gens très importants, auxquels des villages spéciaux seront assignés, avec des maisons bien bâties. »

♦ Nous nous sommes demandé souvent pourquoi les Blancs viennent au Congo. Ils disent que c'est pour civiliser les noirs.

» Mais qu'est-ce qui distingue les noirs civilisés, de ceux qui ne le sont pas?

» Pourquoi les Blancs n'ont-ils pas plus de considération pour les noirs civilisés que pour les noirs non civilisés?

» Pourquoi mêler dans les mêmes villages les noirs civilisés et ceux qui ne le sont pas?

» Les Blancs croient-ils que les noirs civilisés sont d'accord avec les noirs non civilisés?

» Nous avons quitté nos parents depuis longtemps pour venir auprès des Blancs, travailler sous leurs ordres. Pourquoi cej)endant ne nous traite-ton pas autrement que des boys ou de simples travailleurs?

» Nous mourrons au service des Blancs et les considérons comme nos pères. Mais nous demandons qu'ils nous considèrent comme leurs enfants.

» Pourquoi aussi nous appelle-ton « les indigènes»? D'où

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vient ce mot ? Nous pensons que c'est un terme de mépris.

» Il y a de bons Blancs qui donnent généreusement de

bons exemples aux noirs. Ces bons exemples nous frappent

et nous voulons les suivre. Grâce soit rendue à ces hommes !

> Mais il y a encore des Blancs qui trompent les noirs. Pourquoi ne montre-t-on pas clairement la civilisation aux noirs? Pourquoi les Anglais frappent-ils les noirs instruits par la Colonie? Croient-ils que les noirs civilisés sont les mêmes que les autres ?

> Un jour, à la poste d'Elisabethville, un Anglais m'a donné un coup de poing sur la bouche parce que je me trouvais avant lui au guichet.

» Les noirs de l'autre rive du Luapula, même ceux qui savent lire, doivent saluer les Anglais. Mais les noirs, même non civilisés, ne doivent pas saluer les Belges. Nous sommes obligés de conclure que les Anglais sont beaucoup plus que les Belges.

» Des noirs venus de l'autre côté du Luapula me disent qu'un Anglais peut frapper un noir même civilisé qui ne le salue pas. C'est ce qui confirme les noirs dans l'idée que les Anglais sont très supérieurs aux Belges.

» Et si l'on ordonne aux Etrangers et aux Belges d'avoir plus de considération pour les noirs civilisés, à quoi nous reconnaîtront-ils? A quel signe verront-ils que nous avons été instruits par la Belgique? Il y a des noirs civilisés dont l'esprit travaille bien plus que les Blancs se l'imaginent. »

« Les enfants des chefs choisis par les villages, feront de bons chefs s'ils sont instruits par la Colonie. Mais des Blancs ont désigné des chefs différents de ceux que les habitants

avaient choisis. Que des noirs étrauq;ers soient médaillés pour commander à des noirs venus de partout, — comme Hulani à Kirungu, — c'est très juste. C'est le vœu des noirs de Kirungu. Mais il y a des cas, ailleurs, où le Blanc a désigné comme grands chefs médaillés des gens non reconnus dans le pays.

» Ce que je dis ne se rapporte pas seulement au Katanga. Ce sont des choses que j'ai entendu dire par des noirs venus de partout. Je le repète parce que cela peut être utile aux Belges.

» Il y aura de grandes difficultés quand les enfants de ces régions seront civilisés. Mais les Blancs ne savent pas les choses que pensent les noirs. Plus tard, les gens du pays choisiront leurs chefs eux-mêmes. En attendant, les noirs civilisés et les noirs non civilisés demandent pourquoi les Blancs ont placé des noirs étrangers au-dessus des noirs du pays.

» Que des chefs étrangers commandent aux noirs étrangers au pays, comme le sont tous ceux de Kirungu et des environs, j'admets que ces noirs obéissent.Mais il faut des chefs du pays aux hommes du pays. Ce n'est pas au Moero et au Tanganika que ces erreurs ont été faites, mais ailleurs. »

« Je parlerai maintenant des coutumes anciennes. Elles étaient bonnes et justes. Nos pères avaient chacun de 50 à 100 femmes, qu'ils achetaient au moyen de chèvres, de croisettes, de tissus, d'esclaves, de couteaux.

» Nos mères devaient servir leur mari, tous les jours de leur vie, et leur être fidèles, et c'était juste. Ceux qui n'avaient qu'une femme, devaient lui être fidèle jusqu'à ce qu'ils aient acheté une deuxième, une troisième femme. Et c'était juste.

» Pour que ces bons exemples soient suivis, on punissait

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de mort et de torture ceux ou celles qui étaient infidèles. Il arrivait cependant que leurs familles, très riches, rachetaient le crime.

»• Jamais nos parents ne scandalisaient leurs enfants par leurs conversations. Ils enseignaient à leurs enfants à ne pas voler, à ne pas mentir (1 ), à ne pas se quereller, à ne pas séduire les femmes des autres, à respecter les chefs, les pères, les mères, les vieux (2).

» Les noirs ont vu que cet enseignement était d'accord avec celui des missionnaires, sauf la polygamie. Les noirs en ont conclu que l'enseignement des missionnaires est juste. Mais il y aurait cependant beaucoup plus des chrétiens si les missionnaires acceptaient les idées des noirs en ce qui concerne la polygamie. >

« Mais où les noirs cessent de comprendre, c'est en ce qui suit :

> Les Blancs sont venus pour apporter la civilisation aux noirs. Mais y a-t-il deux civilisations? Si les missionnaires apportent la civilisation, pourquoi des Blancs disent-ils que les missionnaires trompent les noirs, et que leur enseignement est de la « blague » ?

» Nous conjurons les Blancs de nous montrer clairement où est la civilisation. Y a-t-il deux civilisations, celle des missionnaires et des Blancs qui pensent comme eux, et celle des Blancs qui en rient devant nous?

» Nous demandons aussi pourquoi il y a des Blancs qui

(i) La pratique est autre. Voir chap. II : Menus propos de sauvages, p. 28.

(2) Mais les vieilles gens sans famille, faibles, inutiles à la communauté, sont méprisés et abandonnés II en est de même des enfants invalides. La sélection est inexorable.

se moquent de nous et nous appellent nègres, diables et sauvages. L'Anglais qui m'a frappe à coups de poing sur la bouche m'a appelé « black devil » et sale nègre. N'avonsnous pas un corps, du sang et une âme? La couleur noire de la peau est-elle une maladie du corps? Et si nous sommes des nègres, des diables et des sauvages, pourquoi les Blancs, abandonnant leur famille, montent-ils ici au Congo pour nous apporter la civilisation? Pourquoi?

♦ Si nous sommes des diables, pourquoi les Blancs recherchent-ils notre société? Non, nous ne sommes ni des diables, ni des sauvages. Nous avons été créés comme tous les hommes; nous avons comme eux tous, le sang, le corps et l'âme. Un de nos ancêtres ayant ri de son père, après s'être enivré, son corps devint noir. Le châtiment est tombé sur nous tous.

» Il y a d'autres choses que le noir ne comprend pas. Nous avons trois espèces de missionnaires : catholiques, protestants et arabes. De quel côté est la vérité? Les Arabes nous enseignent que les missionnaires catholiques et les missionnaires protestants mentent. Les missionnaires protestants nous enseignent que les missionnaires catholiques et les Arabes sont des menteurs. Les missionnaires catholiques nous enseignent que nous ne pouvons croire ni les missionnaires protestants ni les Arabes. Qui devons-nous croire? Les uns écoutent les missionnaires catholiques, les autres les missionnaires protestants. Nous ne connaissons pas le chef de la religion protestante. Nous voulons le connaître comme nous connaissons le Pape, à Rome. Y a-t-il donc trois dieux, puisqu'il y a trois religions enseignant des catéchismes différents? Y a-t-il quatre civilisations? »

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« Les noirs civilisés sont parfois tristes parce que les Blancs ne leur savent pas gré de s'être civilisés et n'en tienn-:;nt pas compte. Les noirs disent qu'ils ont déjà remercié les Blancs de leur avoir appris la lecture, l'écriture et divers métiers (1).

» Il ne manque aux noirs, pour valoir les Blancs, que la science de la lecture, de l'écriture et la connaissance des métiers.

» Les missionnaires nous montrent le chemin du Ciel et les lois de Dieu parce que Notre-Seigneur a donné cet ordre aux apôtres: « Allez et enseignez mes brebis! » Il n'a pas dit : « Enseignez les Blancs; laissez les noirs. >

» Nous autres noirs, nous aimons bien les missionnaires et les bons Blancs qui savent parler au cœur des noirs et leur donnent de bons conseils. Nous les écoutons.

» Nous sommes les enfants de la Belgique, parce que la Belgique nous a fait du bien. Le nombre des Blancs qui donnent les bons exemples et les bons conseils aux noirs est grand aujourd'hui.

» Nous voulons aimer les bons Blancs, comme nos pères, et nous disons qu'ils sont justes, à cause de tous les biens que nous en avons reçus.

» Comme je suis bien au courant du caractère des noirs, je puis dire que seuls les bons Blancs parviendront à civiliser les noirs. Les noirs non civilisés sont comme de petits enfants, ou encore comme des chiens. Supposons que vous ayez deux ou trois chiens. Si vous voulez leur donner à manger, prendrez-vous un bâton à la main? Vos chiens n'oseraient s'approcher pour recevoir la nourriture que vous voulez leur donner.

» Si vous voulez vérifier la vérité de ce que j'avance,

(i) Dés qu'un noir a remercié, il considère le bienfait comme payé.

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essayez. Prenez un bâton à la main. Vos chiens s'enfuiront et ne mangeront pas.

» Si vous avez des enfants et que vous les traitez mal pendant qu'ils sont jeunes, jusqu'à ce qu'ils soient âgés de 14 ou 15 ans, ils refuseront à cet âge de rester avec vous. »

« Nous voulons adopter des coutumes des Blancs sans abandonner les nôtres.

> Les Blancs sont venus au Congo pour nous vendre des costumes, des souliers, des robes de femmes, des pagnes, des chapeaux d'hommes, de femmes et d'enfants, du sucre, du beurre, des farines européennes, des couvertures, des boissons et des conserves. Quand nous achetons des vêtements d'Europe, ce n'est pas pour faire les orgueilleux. Mais nous voulons montrer que nous sommes des noirs civilisés, travaillant avec les Européens et instruits par la Colonie. Par notre exemple, nous voulons pousser les noirs non civilisés à abandonner leurs anciens habillements. Si nous ne sommes pas bien habillés, nous, les noirs instruits par la Colonie, celle-ci aura honte de nous. Comment d'ailleurs reconnaîtra-t-on les noirs civilisés s'ils restent vêtus du pagne?

» Mais nous avons entendu des Blancs dire : « Pourquoi les noirs s'habillent-ils comme des Blancs?» Pourquoi les Blancs demandent-ils cela? Est-ce que les noirs ne travaillent pas pour gagner leur vie? Si les Blancs ne veulent pas que nous nous habillions à l'euroi^cenne, jiourquoi apportent-ils au Congo les habillements d'iùuope?

> Ees missionnaires nous enseignent tout et nous font du bien. Mais i)ourc|Uoi disent-ils que nous voulons singer les Pilancs et que, dès que nous avons des bottines, nous sonnnes

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bouffis d'orgueil, nous nous croyons les cj^aux des Blancs, et méprisons les autres noirs? C'est vrai quelquefois (1) mais ce n'est pas vrai pour moi. Des vêtements d'Europe peuvent-ils transformer un noir en un Blanc? Or, comment distinguerat-on les noirs civilisés des autres, si ce n'est par les vêtements? »

« Nous demandons encore : Pourquoi des forgerons noirs ne peuvent-ils pas frapper des monnaies d'argent et de nickel ?

» Pourquoi impose-t-on nos femmes? Est-ce que nos femmes savent un métier? Possèdent-elles quelque chose? Il est juste que les hommes paient l'impôt parce qu'ils possèdent beaucoup de choses nécessaires : des femmes, des chèvres, des moutons et tant d'autres choses.

» Mais les femmes nous sont soumises, nous les considérons comme des enfants. Qu'on nous demande l'impôt, à nous les maîtres des femmes, et non aux femmes. » (2)

« Des Blancs montent ici pour acheter du caoutchouc, de l'ivoire, de l'huile de palme. Mais le Blanc défend aux

(i) C'est vrai très souvent. Le noir, qui n'a qu'un vernis de civilisation hâtive, est dévoyé, déséquilibré et moralenient inférieur au sauvage. On comprend les reproches formulés par les missionnaires. Mais des noirs en sont froissés. Ils ne se rendent pas compte des ressorts réels de la supériorité du Blanc et croient l'avoir atteinte en copiant le costume des Européens et leurs manières, et méprisent dés lors les autres noirs. Les interpré'.es, les serviteurs boys et cuisiniers), les soldats, qui croient détenir une paît de l'autorité du Blanc, doivent être constamment surveillés.

(2) Depuis, Kabududié a compris le mécanisme de l'impôt J'ai laissé subsistgr sa question parce que ce malentendu est fréquent.

noirs de chasser l'éléphant. Si l'on nous demande de payer l'impôt, il faut nous laisser la libre disposition de tous les produits du sol. L'éléphant est un produit du sol. »

^ Le Blanc est malin. Il est malin parce que nos aïeux n'avaient jamais entendu parler des choses que nous voyons faire par les Blancs.

> Longtemps nous avons cru que les étoffes, les perles, les chapeaux de feutre, les mouchoirs, les habits, le papier, les couvertures que les Blancs nous vendent sortent de la mer et sont jetés à la grève, où les Blancs les ramassent. Les Blancs ont fait des bateaux à vapeur dont la proue ressemble à la tête des caméléons (1). Lorsqu'on leur met du bois dans le ventre, ils avancent sur l'eau en crachant de la fumée. Il ont construit des trains qui rampent comme des serpents sur des morceaux de fer, et des ballons qui volent dans les airs comme l'oiseau.

» Est-ce que les lîlancs sont des sorciers? Comment les Blancs peuvent-ils télégraphier sans fil?

» Cependant, nous croyons que toutes les choses que les Blancs ont faites sont bonnes, bien que nous ne les comprenions pas. ♦

< J'ai vu, au cours de mes voyages, des Blancs et des noirs sans nombre : il n'y a pas tant de distance entre le bon et le mauvais noir qu'entre le bon et le mauvais Blanc (2).

(i) Les noirs voient les trous des ccubiers à l'avant, qui ressemblent à deux yeux.

(2j « L"homme. gloire et rebut «le l'Univers ». — Cette pensée de Pascal s'applique mal à la racr noire Les disscnr>bUnces entre les noirs ne vont pas du kubhme à l'abjection. Il n'y a pas d'abime.

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» Nous autres, noirs civilisés, nous remercions le Roi des Belges pour tous les bienfaits que nous avons reçus de lui.

» Nous, nous sommes les enfants de la Belgique et nous gardons le souvenir de la venue du Roi des Belges ici au Congo.

» Nous n'oublierons pas les bienfaits que nous devons à la Belgique, et moi, Kabududié, je répète que je n'oublierai jamais les bienfaits dont je suis redevable à la Colonie, je ne l'abandonnerai jamais et ne cesserai de l'aimer, jusqu'au jour où devenu très âgé, je deviendrai très faible et je mourrai. »

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