CHAPITRE II
Menus propos de sauvages.
1. — Conversation entre un marchand et un noir Muluba. (1) Le marchand. — Bonjour.
Le Muluba. — Bonjour.
— Pourquoi vous enfuyiez-vous ainsi?
— Nous avions peur.
— Mais de quoi aviez-vous peur? Ai-je l'air de venir faire la guerre?
— Nous avions peur; nous ne connaissons pas les Blancs.
— Kh bien! N'ayez pas peur. Quand un Blanc arrive, allez à sa rencontre, conduise/.-le à vos villages; donnez-lui des vivres et il vous paiera toujours. Et ne fuyez pas dans la brousse comme des bêtes sauvages. Nous avons marché beaucoup aujourd'hui; mes hommes ont faim; voulez-vous apporter des vivres et je les paierai ?
— Oh oui! nous ne laisserons pas les porteurs du Blanc dormir sans manger dans notre village.
— Est-ce qu'il y a des malades dans votre village?
— Oui, Kafula vient juste de mourir.
(i) Cette mentalité est celle de beauconji de noiii du Katanga : infantilisme, manque de véracité, deAance, paresse, buperslitiuns
DU KATANGA 29
— De quoi est-il mort?
— Ah! nous sommes de très malheureuses gens ici; nous avons un sorcier dans notre village; il se change en lion, tue les gens et les mange. Kafula est le deuxième homme tué par ce lion. Nous en avons assez et nous avons dit au chef de trouver qui est le sorcier.
— Pourquoi ne pas tendre un piège au lion ?
— Ce n'est pas un lion des bois; c'est un lion des villages des environs, qui connaît les maisons des gens et vient enlever ceux qu'il veut (1).
— Non, c'est un vieux lion qui ne sait plus suivre des antilopes à la course et trouve plus facile de venir prendre des gens au village.
— Ah ! non, homme blanc, nous vous disons que c'est un sorcier! (2)
— Oii est votre chef?
— Notre chef? Oh! il a dû aller au village, où l'une de ses femmes est très malade.
— Voilà qui est étrange ; l'un de nos hommes me dit que le chef vient précisément de s'enfuir dans la brousse.
— Oui, cela doit être vrai; j'avais oublié.
— Mentir est laid; mentir aux Blancs les fâche; c'est inutile avec moi; on ne me trompe pas comme un enfant,
— Bien, je ne mentirai plus.
— Est-ce que tous vos gens ont de l'argent pour payer la taxe?
— Non. Quelle taxe?
(i) Le sorcier fait surgir le fauve à l'endroit qu'il veut. Il suffit pour cela que le mugabo touche avec la dent qu'il porte au cou, la touffe de poils et la griffe de fauve enfoncés dans le sol de sa case. Le jeteur de sorts accusé subit l'épreuve du poison.
(2) Ces idées seront difficiles à déraciner. Quand on en parle aux noirs, ils répondent souvent : « Les noirs seuls connaissent ces choses, les Blancs ne savent pas »
— Vous n'avez pas entendu parler de l'impôt en argent?
— Non, nous n'avons jamais rien entendu ici. Nous sommes tellement à l'écart dans la brousse.
— Allons donc! vous êtes au courant, mais vous voulez me le faire répéter, n'est-ce pas?
— Dites-nous les nouvelle.s, homme blanc!
— Soit; anciennement vous deviez payer l'impôt en caoutchouc, maintenant vous devez payer en argent.
— De l'argent? Mais nous n'avons pas d'argent. Où pouvons-nous en trouver? Nous ne savons pas ce que c'est.
— Hein! Qu'est-ce que vous avez là, qui est lié à votre ceinture? Laissez-moi voir.
— Ah! c'est de l'argent; nous l'avions oublié. Nous l'avons eu en vendant un peu de farine. Nous n'avons pas reçu d'étoffe cette fois-ci; rien que cette monnaie.
— Eh bien! depuis que l'on vous a dit que l'impôt était en argent, avez-vous gagné de l'argent?
— Non, nous avons tous été malades, très malades, en vérité. Et le temps a été pluvieux, aussi.
— Oh! vous êtes comme des bêtes sauvages; vous ne vous inquiétez pas de ce que les Blancs disent. Si vous ne payez pas l'impôt, vous en souffrirez et ce sera bien de votre faute.
— Mais nous n'avons pas d'argent. Comment pourrionsnous payer sans argent?
— Il y a quatre moyens de gagner de l'argent : en vendant de la farine; en portant des charges; en travaillant pour les Blancs; en vendant du caoutchouc. Mon métier est d'acheter du caoutchouc et je vous donnerai de l'argent en échange. Avec cet argent, vous pourrez payer votre impôt.
— Mais nous n'avons pas de caoutchouc. Le peu que nous avions est épuisé maintenant.
DU KATANGA 31
— Voilà qui est étrange! J'ai vu du caoutchouc là, près de la rivière et il n'était pas épuisé du tout.
— Ah! c'est une petite plantation que nous gardons pour acheter des étoffes avec le caoutchouc qui en provient.
— Je comprends : vous avez du caoutchouc pour acheter des étoffes, mais non pour payer l'impôt!
— Quel dommage que vous n'ayez pas été à tel village, et à tel autre, où il y a du caoutchouc en masse.
(A part, à un ami). — Voilà la chose sur laquelle il est venu; ces serpents ronds tournent, tournent, tournent, et il en tient les cornes.
— Mais ne pouvez-vous trouver du caoutchouc à me vendre? Il n'est certainement pas épuisé.
— Quel dommage que notre chef ne soit pas là! Il aurait pu nous dire peut-être où nous pourrions trouver quelques lianes intactes.
— Mais pourquoi ne pas appeler le chef? Je voudrais seulement lui parler.
— Oui, nous savons, mais il a très peur des Blancs.
— Il ferait mieux de venir. Que fera-t-il quand les Belges viendront pour lui parler?
— Ah ! il s'enfuira très loin, et nous aussi!
— Ecoutez mes conseils et ne soyez pas insensés. Savezvous emporter vos maisons dans une main, vos récoltes dans l'autre, vos outils et ustensiles entre les dents, et vous enfuir ainsi?
— Ha! ha! ha! non, nous ne le pourrions, mais nous nous cacherions jusqu'à ce que le Belge s'en aille, et nous reviendrions alors au village.
— Et si le Belge reste dans votre village?
— Ah! ce serait mauvais, car nos jardins en souffriraient.
— Eh bien ! ne vous enfuyez pas. C'est absurde.
(A un ami). — Oui, il met ses pieds sur ce long morceau de fer qui est au milieu et s'assied au-dessus.
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— Pourquoi parlez-vous de ma bicj'clette quand je vous parle d'une chose plus importante?
— Oh oui! nous écoutons; parlez, homme blanc.
— Bien, je vous parlais de l'impôt qui n'est pas mon affaire. Mon affaire est d'acheter du caoutchouc. Quand aurez-vous du caoutchouc à vendre?
— Montrez-nous les étoffes que vous avez dans vos charges.
— Ail right! Que pensez-vous de ceci, et de cela, et de cela?
— Bon!... Bon!... Bon!... Oui, nous vous aurons du caoutchouc,... le mois prochain.
— Le mois prochain? Pourquoi le mois prochain? Pourquoi ne pas commencer maintenant ou demain?
(Nombre de noirs qui écoutent, silencieusement et rapidement disparaissent dans les hautes herbes.)
— Homme blanc?
— Hh bien?
— Voulez-vous me donner une bouteille, une grande bouteille de bière?
— Oui, si vous m'apportez du caoutchouc.
— Mais vous êtes un homme blanc riche; vous m'en donnerez une pour rien. Je suis votre esclave.
— Je n'ai pas besoin d'esclave, mais de caoutchouc.
(A son ami). — Et cette petite chose là en haut crie: « Krrrrrr ^, et les serpents tournent en criant « Korrrh, korrrh... »
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