‹ Mentor des roisChapitre 13 sur 22 · FT7« DE LA TABLE DBS MATI^BES · texte numérisé non relu

FT7« DE LA TABLE DBS MATI^BES

MENTOR

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CHAPITUE PREMIER.

t)e l'ëclncatlon et de la jeunesse du prince.

Si lenir dignement le sceptre offre tant de difficul* tés, combien Téducation des rois ne doit-elle pas en présenter! On regarde comme un des plus grands efforts de Tesprit humain d^en développer un autre : que dira-t-on de développer les Ëicultés de l'individu né pour régner? S'oublier entièrement pour n'être qu'à son élève; ne pas le perdre un seul instant de vue, même quand on en semble le moins occupé; \e\ev dans son ameles premières semences du bonhetur des peuples et des empires; ne pas se permettre, ui^ mot ou une démarcbe qui ne soient un exemple ;. s'opposer à ceux de ses goûts qu'on croit préjij^içiables, sans néanmoins avoir l'air de le contraindre,» et régler de bonne heure ses passions, qui bientôt n'auront plus de. frein, dès qu'il jouira de Tautorité; empêcher.qu'il^ n'entre rien que de noble

dans son cœur, et ne mettre aucune entrave à sa liberté de tout voir, pour apprendre à connaître les hommes ; le porter à la gloire par la modération ; fomenter en lui tout ce qui peut nourrir rhéroïsme, sans qu'il oublie jamais qu^il se doit entièrement au bien de rÉtat ; lui montrer la source de sa grandeur dans l'humanité ; combattre les penchans que la flatterie encourage 9 et les caprices que la séduction fortifie; le précautionner contre la corruption des cours, et l'espèce de gens qui l'entourent, sans néanmoins médire de personne; l'accoutumer à laisser à la vérité l'accès que l'adulation usurpe sur elle; étouffer ses vices, et encourager âes vertus , qui pour ainsi dire seront autant de vices et de vertus publics; enfin, diriger sa sensibilité, et l'éloigner de la Ëiiblesse; lui faire sentir qu'il est grand , et lui apprendre à l'oublier; ne jamais tromper l'état, son disciple, ni sa conscience : telles sont en partie les obligations de l'homme qui doit donner aux peuples xm maître et un père.

En effet, certain cri du cœur avertissant toujours de la grandeur, qu'on sent même avant de la connaître, quel esprit peut se flatter d'avoir assez de lumière, de circonspection, de dextérité, de prudence et de sagesse, pour reprendre son roi sans lui déplaire, et le contredire sans l'irriter? Quel homme, dis-je, peut espérer de tellement concilier le respect dû à l'enfant qui sera roi avec le joug qu'il doit porter pour apprendre à l'être, qu'il lui fasse adroitement contracter le goût de Tétude malgré les prestiges et les dissipations qui l'assiègent pour le distraire : en un

mot, quel est celui qui ose assez présumer de lui-même pour croire que, capable d'en imposer par les mœurs au sentiment de Tindépendanee si naturel dans un prince y il puisse continuellement allier la fermeté à la complaisance , le ton de mattre à la soumission dn sujet? I^lippe de Macédoine était bien convaincu de ce qui précède, quand lors de la naissance d'Alexandre il écrivit à Aristote cette lettre si connue, qm seule eût suffi pour inunoitaliser le philosophe et le monarque. On n'ose le dire : mais il est peut-être aussi difficile de fintner un grand roi , que de Tétre.

Les fils des princes ne naissent pas plus inteUigens que le reste des humains : e^ si ce sont des diamans qui parfiiis jettent un grand éclat, on peut ajouter <pxi\ est bien difficile de les tailler. Les rois étant les instrumens du bonheur public, et la source de la bonne ou mauvaise fortune des peuples, Féducation est plus essentielle pour eux que pour les autres homr mes. Un particulier mal élevé ne £iit tort qu'à lui ou k quelques individus : mais la mauvûse éducation du prince est fatale à tous ses sujets; parce qu'outre qu'eOe o&Dse les uns, son exemple influie sur les autres. Les Perses le reconnaissaient tellement ^ qu'ils mettaient auprès des enfiuis de leurs rois, pendant les sept pre* mières années, des personnes qui veillaient à la bonne organisation de leurs jeunes corps, c'est-à-dire de leur constitution physique; tâchant qu^'elle se fortifiât pendant les sept années suivantes : après quoi on les confiait à quatre personnes distinguées par leur mé^rite. La première était un sage éclairé, chaîné de leur

enseigner les arts; la. seconde un homme prudent et modère , qui corrigeait leurs mauvaises inclinations en s^opposaai à leurs vices, et en les accoutumant adroitement à la . tempérance et au mépris des voluptés; la troisièiabe, magistrat connu par son intégrité 9 les guidait dans ta manière d^adminbtrér la justice; et la quatrième 9 militaire renommé par sa valeur et-spn expérience^ leur enseignait Tart de la guerre! et des coiùbats; ayant soin de leur rappeler le^jplus liteaux jexpmple^.dQ leurs «ancêtres, et de fomenter ^<>at c0 «qui |>ouvait exciter l^amour dé la gloire dans IjfS^ur .cœur.. .:- .1

,Lcs souverains ne doivent confier la jeunesse de leursenfans qu^à dei hoiiimes qui aient Famé grande, noble et généreuse. Gbmment un' esprit bas inculquerait'ildesidéesmagnaniûiesà im prince? Si Ton donnait au hibou Faigle à guider, loin.de le conduire au sommet des hauts cèdres, il ne leinseneraitque dans des trous obscuBs , panini les: ombres de Ja >nuit, et ne lui apprendrait pouic à fixer le soleil:, en bravant ses rayons d^un œil. fier et courageux. - r; , . ;

De ménie q«e kf perfection d^un tableau se doit à son premier trait et à son ébauche , la bonne éducation dépend des impressions de cet âge tendre où les passions n'ont point encore assez d^empire pour quVn ne puisse les dorapler. LWbre né d'une simple semence est rd'abord une faible baguette qu'on plie ou redresse à^ son gré : mais si Ton attend qu'il so couvre d'écorce , et que ses .branches soient étendues , la force n'y peut plus rien. Les mauvais penchans de la

^unesse ressemblent au poison. Nul penièd» coutre là pâleur qu^il laisse une fob qu'il a touché le cœur.

Les grandes' qualités naissent plutôt avec nous qu elles ne s^acquièrent : et &isant partie de VMïe y elles se manifestent dès que celle-ci commence. Un grand cœur^' comme celui d'Hercule*, se découvre même au berceau.- Le lion à peine né regarde ses on* gles, agite sa queue, et, se redressant d'un air où brillent déjà la vigueur et la fierté, secoue-sa crinière encore humide, avec une noblesse qui révèle qu'il est le roi des animaux. Ainsi les princes font voir

dans les momens de l'enfance où ils ne s^ofaser^nt point ce qu'ils, seront, dans l'âge adulte; et pendant celui-ci ce qu'ils seront le reste de leur vie. Mais quelque heureuK naturel qu*ils aient, il ne Êiut par le négliger, ou s'en occuper moins. Le plus- parfait a ses défauts, comme tout ce qui tient à la nature humaine : et de même qu'il est à peine un arbre sans fruit amer, si la culture ne l'adoucit, une- nature forte et vigoureuse, quand l'éducation lui manque, produit le vice aussi bien que la vertu; semblable à ces bonnes terres mal cultivées, où la plante nuisible croit près de celle qui est utile.

C'est l'éducation et non la naissance qui fait l'homme ; car, bien qu'il soit élevé par son père , il est formé par son instituteur. Si l'un le fait naître, l'autre le façonne : et malgré le grand talent de Philippe, Alexandre avouait qu'il lui. devait» moins qu'à Aristoie^Ge. serait folie d'imaginer que parce qu'un prince est né de parens vertueux illc deviendrp. Do-

mitien était fils de Yespasien, Commode de Marc- Aurèle , Caracalla de Sévère : et si Ton en excepte Alexandre-le-Grand et Théodose , il est peu de rois célèbres dont les pères aient inscrit leurs noms dans les fastes de la gloire. Je le répète; ce n^est pas la génération qui produit les qualités des enfiins , mais Téducation qu^on leur donne : et les vices prennent souvent racine dans les meilleurs caractères, quand Tart ne vient point au secours de la nature. LHnstruction contribue à rendre les bons meilleurs, et corrige les méchans.Cest ainsi qu*Aristote, dont je viensde parler, développa les heureux germes qu* Alexandre avaitreçus en naissant; et que Philippe son père acquittant de talent près dTpaminondas. C'est encore ainsi , pour ne pas citer d'autres exemples, qn^Anaxagore forma Périclès; et que Trajan , qui joignait le savoir à la bonté du cœur, fut en sortant des mains de Plutarque un être si propre à bien régner.

Un des plus grands vices de la façon d'élever les princes est le manque d'émulation , cette ame de l'éducation des particuliers, dont elle réveille à la fois l'esprit, les sens et l'industrie. Ciar au lieu de rivaux les rois n'ont guère que des adulateurs , même parmi ceux qu'on élève à leurs côtés^ : ce qui faisait dire à Carnéade que l'équitation est ce qu'ils apprennent le mieux, parce que leurs chevaux ne les flattent point. Il faut donc porter les princes à l'héroïsme par des semences qui germent si profondément en eux, qu'elles leur semblent naturelles» L'honiiôOr peut fomenter la* vertu; la peinture de Tinfemie

(7) éloigner du vice; ei Texemple exciter rëmulation^ qu^une nobleorigiiic, mère de Foi^ueil dans une petite ame, £iit toujours naître dans les grandes.Car sirexemple est un mobile pour tous les cœurs , il agit plus puissamment encore sur les princes, quand il tient à leiuv aïeux j corrigeant ce que le sang n'a pas Êdt, comme pour perfectionner un rejeton, il faut Tenter sur une branche de Tarbre dont il est ne.

Lei exemples héroïques sont une greffe qui fait passer dans les enfans la vertu de leurs pères. On doit viser à ce quUls aspirent cette dernière par tous les seiÈS : car il ne suffit point d'en parler au jeune prince dans ses leçons, il faut que les che&-d'œuvre de Tart et tous les objets la lui rappellent sans cesse ; que rhistoire , les bronzes, le marbre, les tableaux lui re* présentent les faits glorieux de ses ancêtres, pour le porter à les imiter; et que la musique élève son ame, en chantant leurs trophées ou leurs victoires. Que les panégyriques de ses aïeux l'engagent à marcher sur leurs traces : qu'il les apprenne même par cœur, ainsi que les plus beaux endroits des harangues des plus grands capitaines; et qu'il les récite, afin de s'habituer à parler avec dignité. Qu'il représente aussi avec ses menins les actions les {dus éclatantes, pour s'enflammer le courage. Qu'il imite avec eux la conduite de ceux qui gpuvernent, comme le £adsait Charles-Quint; feignant de punir, récompenser, donner audience , assiéger une ville, commander des armées, livrer bataille : toutes choses mâles qui l'instruiront dans ce qu'il doit faire un jour, et qui servaient d'amusement

(S) à renfance de Cyrus, qiii fiit après un si grand roi. «rajouterai plus : même ses jeux doivent être des livres et des armes, afin que s^ accoutumant il les aime dans la suite; les souverains ne devant pendant leur jeunesse s^occuper d*aucune chose qui ne soit une imitation de celles qu^ils sont destinés à faire en d^autres temps. Il faut, en un mot, que ceux qui sont chargés de Téducation d^un prince tâchent de le former à la politique, comme autrefois un maître de gymnase fermait un athlète aux combats.

Découvre-t-on dans un jeune roi des penchans qui devraient être étrangers à Findividu né pour le trône, qu*on mette à ses côtés des personnes qui aient des qualités opposées, et dont les vertus corrigent ses vices , comme un tuteur redresse Tarbre auquel on Tattache. Ainsi, par exemple, quelqu*un de hardi le défera de ses dispositions à la timidité; sa paresse se corrigera par quelqu un d*actif; un être libéral détruira son penchant à Tavarice; de même pour le reste : car, comme Teau prend la forme du vase où on la met, Tenfance se pénètre de ce qu'elle voit, avec le désir d'imiter ce qui la frappe chez ceux qui l'environnent.

L'éducation des rois permet à peine de les reprendre, et exclut toute espèce de châtiment, comme un manque de respect à leur dignité. De plus , la rigueur laisse dans l'esprit une crainte qui sied mal à ceux qui sont nés pour commander : et tout être qui a l'ame noble ressemble assez dans sa jeunesse au poulain de bonne race, qui se précipite fougueux si l'on use avec lui d'uii &ein dur, tandis que la douceur le contient.

(9) L'emportement vient chez les princes des penchans qu^on veut réprimer trop vite, comme les exhalaisons trop resserrées entre les nuages donnent naissance à la foudre , qui , n'ayant de force que dans l'opposition , lorsqu'elle en sort si menaçante, se dissout au nûlieu des airs quand elle est sans obstacle.

En comprimant indiscrètement toutes lesinclinations de la nature, on les réduit à faire effort de manière ou d'autre pour se manifester. L'infant don Carlos, fils de Philippe II, était si furieux de l'autorité que son gouverneur voulait prendre sur lui, qu'il le menaça de le poignarder. Il ne faut pas rudoyer les princes,* il vaut mieux leur complaire jusqu'à un certain point dicté par la prudence, que d'employer avec eux la rigueur; car elle les rend fougueux, violens, vindicatifs et cruels. Charles IX, qui avait été si bien élevé par Amiot et Cipière, n'aurait peut-être pas mal tourné, sans l'espèce de tutelle où sa mère s'efforça de le retenir; corrompant de plus sa jeunesse par des combais de coqs, de chiens et d'autres animaux, qui étaient ses divertissemens ordinaires, ainsi que les exécutions à la Grève, où le menait Catherine de Médicis, qui, pour le rendre aussi lascif que sanguinaire, donnait de petites fêtes où ses filles d'honneur, les cheveux épars, et couronnées de fleurs, servaient à table deminues.

Mais revenant à la dureté vis-à-vis des princes, comme celui auquel on résiste s'en looque et n'écoule pas, le mieux est d'avoir l'air de se prêter à sa faiblesse, parce c|U*âlors il ne rompt le frein qu'à demi,

( »o) el Fou conserve sur lui $oa autoriié pour mille auires choses d^importance. Il ikut se contenter du convenable quand on ne peut obtenir davantage : et si le prince qu^on élève a de mauvaises dispositions, ceux qui sont chargés de son éducation doivent au moins faire en sorte qu^il soit exempt des vices qui font haïr les rois. Burrhus et Sénèque connaissant le caractère violent de Néron , et s^apercevant de sa passion pour jouer de la flûte et conduire des chars , dans l'intention de lui éviter le plus honteux de ces deux ridicules, qui sans contredit était de se donner en spectacle sur le théâtre, firent arranger un terrain pour quHl pût mener ses chevaux sans être vu de personne; adroit artifice qui réussit assez bien , jusqu'^à ce que Néron, tourmenté pflar le désir de recevoir des applaudissemens comme bon cocher, voulut absolument paraître sur son char au milieu du public.

Mais laissant là ce caractère intraitable, il faut toujours choisir le moindre des maux, en accordant quelque chose aux faiblesses de Thumanité, pour la conduire à la vertu par des plaisirs honnêtes : et «piant aux princes plus heureusement nés , comme il est impossible que le meilleur n'ait ses défauts, il suffit de corriger les plus nuisibles, sans trop s'occuper de ceux qui ne s'opposent point aux grandes qualités. Les taches du soleil se perdent dans son éclat ; cependant on ne doit pas non plus oublier qu'il ne faut qu'un nuage pour l'cdiscurcir.

En général, il est bien difficile qu'un prince né dans la pourpre, et nourri dans Iwente de monter

sur le trône , puisse jamais apprendre Tari de gouverner, parce que les personnes dans les mains desquelles il tombe pendant son bas-âge le trompant, au lieu de tourner son esprit vers des choses utiles, elles ne l'occupent que de bagatelles indignes de lui , sans qu'il ait même la Êicilité de s'en apercevoir. L'entretenant dans une profonde ignorance des affaires, le malheureux, qui n'est jamais contredit et se voit toujours adoré, sans aucune expérience, et n'ayant jamais souffert le moindre besoin , bien qu'il soit absolu dans ses caprices et présomptueux dans ses volontés, à peine parvient-il a l'âge mûr, qu'il fest le premier à se reconnaître incapable de régner. On sait comment Mazarin en agit avec Louis XIV; et certes un des plus beaux traits du caractère de ce roi est la façon dont il refit lui-même son éducation après la mort du cardinal, au lieu comme beaucoup d'autres l'auraient fait à sa place de se livrer à la fougue de l'âge , et de s'abandonner aux prestiges continuels qui l'entouraient.

. Ce fut un bonheur pour Henri IV d'être élevé dans les montagnes, où Jean d'Albret voulait qu'on l'accoutumât à grimper sur les rochers , pour l'habituer à la &tigue et le rendre plus robuste, défendant qu'il eût d'autre nourriture que celle des en&ns du commun; c'est-à-dire qu'on ne lui donnait que du fromage, du bœuf et du pain bis ; s'opposant également à ce qu'on le flattât, le vêtît richement, et même qu'on le traitât de prince j parce que ces choses fomentent la vanité dans les jeunes coeurs^ et les por-

teut à l^orgueil plutôt <}u*à la générosité, ^éducation seule forma les bons empereurs que les Turcs eurent pendant quelque temps : on voit leur changement depuis qu^ls sont élevés dans, le sérail.

Les princes sont d'autani plus mallieureux si on ne les instruit pas bien dès TenËmce, que presque séquestrés du monde, et sans cesse attachés à la même sorte de gens et d^idées, ils- ne peuvent après ouvxir leur coBw* à de nouvelle connaissances, ni leur e^it à de nouvelles choses. Avec tant de Graliens pour le corps, ils ont rarement un Ëpictète pour Tame ou la raison, non moins sujettes aux, maladies et aux acoidcns. Il faut donc que ceux qui sont chargés de leur éducation se rappellent souvent que Tenfant confié à leurs soins approche d'une nuii où la vérité Tabandonnera, et qu'il n'a que ce moment pour l'entendre, afin de lui imprimer d'avance tout ce qui lui sera nécessaire pour se conduire dans les ténèbres que ;sa condition porte avec elle comme mie espèce de nécessité; car être roi proprement dit, c*est être circonvenu de personnes qui abondent dans nos sentimens , et n'en pas trouver qui osent dire les leurs : c'est avoir des sujets, et point d'amis. Comment celui qui gouverne en aurait-il? L'égalité, qui permet de rendre l'équivalent des services qu'on reçoit, fait seule la base de l'amitié, et point du tout le pouvoir d'accorder des faveurs. La fortune semble défendre ce sentiment aux souverains. C'est une .loi qu'ils ne sauraient enfreindre impunément : et celui d'entre eux qui se trompe assez pour chercher un ami , ne trouve

la plupart du temps qu'un favori qui cause la ruine de ses affaires ; quoique Henri lY ait eu le rare bonheur de rencontrer Sull j.

Concluons de ce qui précède ^ que Tëtude des hommes est une des premières vers laquelle on doive chercher à tourner Tesprit des rois ; car puisqu'ils sont obliges de les employer pour tout /ils ne sauraient trop s^appliquer à les^ connaître : chose difficile xlans la prospérité, où, lie les trouvant que polis et raisonnables, on ne peut les observer qu'à demi. Cest en. les fréquentant, c'est à force de les voir, de traiter avec eux en particulier ; c'est en cherchant à les sonder pour deviner leurs maximes, en les tâtant et retournant de tous côtés, qu'on peiït remarquer leurs dé&uts ou leurs imperfections, et qu'ils deviennent pins Êimiliers.'

Un de^rpoints les plus essentiels avant de se livrer aux hommes, est de bien se pénétrer de ce qu'on peut attendre d'eux en général, et de chacun en particulier; quand, sans les prétendre tous indistinctement corrompus, ils sont tels ^que si la méchanceté prend le masque de la vertu ppur nuire y -16 meilleur des êtres également n'en est point exempt, soit par la frar gilité inhérente à ce qui nous concerne, les changemens d'âge, les diverses positions où le besoin et les passions peuvent précipiter; soit par les intérêts peraonnels, la légèreté, le manque d'expérience ou de connaissance, et mille autres choses qui entraînent. Car à combien de circonstances indépendantes de nous tient l'article effrayant de la délicatesse ou de la

dépravation de nos sentUnens! Notre vertu même dépend si souvent de notre fortune !

Rien n'est plus inégal et moins suivi que ce qui se passe au même instant dans le cœur humain. On a beau tâcher d'en régler les mouvemens par les prin* cipes les plus solides de sagesse ^ le corps et Tesprit sont tellement unis ensemble, que les cbangemens de Tun rejaillissant sur Fautre, le cœur est forcément un théâtre où chaque passion représente tour à tour. En effet y un sang un peu plus ou moins vif, sa circulation plus ou moins prompte, une transpiration: trop forte ou trop faible , quelques onces d'alimens de plus ou de moins, un sommeil plus ou moins long ou tranquille, et cent choses semblables suffisant pour varier notre façon de voir les objets, les moindres révolutions de la machine font sentir et penser différemment d'une heure à l'autre , et nous inspirent à leur gré de nouveaux principes de vices et de vertus, qui bouleversent continuellement l'ordre des choses, que nous n'estimons pas selon ce qu'elles valent, mais d'après notre caprice ou notre humeur*

L'esprit humain est si peu capable d'une égalité parfaite ! S'élevant pour les grandes choses, il ne Ëiit qu'y toucher, et bientôt se lasse et retombe. S'animant quand il est en spectacle, et négligent sans témoins, il a des vertus par saillies, et s'en dégoûte par fidblesse : de façon que le même homme est tantôt vm héros, tantôt un enfant. Nos qualités sont si contradictoires , si douteuses en bien comme en mal ; elles sont tellement à la merci des occasions, nos penchans

sont si forts et si versatiles , nos volontés si indétermi^ nées 9 que chacun de nous est plutôt Tindividu de tel ou tel jour, que fixe et régulier dans sa conduite , le meilleur ayant quelque chose de pervers et de mesquin, comme le plus mauvais quelque chose de hon^ et même parfois quelque chose de grand.

Mais vient-on à définir Tespèce humaine en général , nulle autre nVst plus inconséquente sur la terre. Uaigle n^attaque point Taigle, Taspic ne cherche point à nuire h l'aspic : mais , non moins préjudiciable à hii-méme qu'aux autres , l'homme ne peut se passer d'agir contre son semblable. Intéressé, colère, chagrin, pointilleux, il obéit à la vengeance, et se targue de cruauté. Changeant incessamment avec l'âge, les circonstances et les passions, le temps varie moins qu'il ne fait en devenant leur jouet. Adroit à cacher ce qu'il a dans l'ame avec*les paroles, le rire et les pleurs, rien n'^ate son talent pour la dissimulation; et protée indéfinissable, il marche fixement à son but, en s'eflForçahttJe persuader le contraire par le mensonge, l'hypocrisie et les sermens. Le prétexte du bien le jette dans une erreur, et l'amour^propre l'y Sût persévérer. Esclave de l'espoir et de la crainte, la faveur qu'on lui témoigne en bannit la reconnaissance; et, se gonflant superbe armé de l'autorité, la fiïrce seule peut le rendre utile, et la loi soumis. Amalgame des élémens les plus contraires, il prêche sans cesse la vertu, et n'est que faiblesse; poursuit partout le bonheur, et s'en éloigne à chaque pas. Méprisant ce qu'il possède, pour convoiter ce qu'a son

( i6) voisin^ plus il obtient, plus il désire. La prospérité d^autnii le ronge d^envie; et non moins nuisible comme ami que comme ennemi, il exige dans les autres une rigueur d^équité qu*il . abhorre à son égard. Humble et vil dans le malheur, il devient arrogant et dédaigneux au moindre sourire de la fortune; écrit sur le sable les services qu*on lui rend, sut le marbre les injures qu'il reçoit, sur le bronze celles quMl fait. Toujours prompt à louer en lui ce dont il manque, il se vante surtout d'être capable d*amitié, quoiqu'il n'en parle le plus souvent que comme des rêvenans, c'est-à-dire comme d^une chose qu'il a entendu raconter. Enfm , au milieu de son amour de lui-même, et de l'oubli tptal de ses semblables, il est si rempli de sa personne qu'il y rapporte l'univers ; et toujours égaré dans la profonde obscurité de son coeur, qui jamais ne sait ce qu'il voudra, souvent ne sait pas bien ce qu'il veut, et qui ne l'abuse, pas moins qu'il ne trompe les autres, on peut dire que l'inquiétude d'esprit, l'obstination et les caprices sont ses moindres défauts, comme la jalousie, l'ingratitude et l'orgueil ses moindres vices.

Quant au physique des princes, il est indubitable que ceux qui sont trop élevés dans la pourpre, sans s'exposer aux intempéries des saisons, et qui ne connaissent d'autre atmosphère que celle des parfums , eut . en général une ms^uvaise santé , et sont peu propres. à gouverner, tandis que rien n'est impossible au corps. que l'exercice a fortifié. Les travaux prolongent la vie, abrégée par les plaisirs. Le vase

qu*un simple souffle lire du verre se détruit avec la même Ëicilitë : celui d*or, Eut à coups de marteau , résiste à tout. Peu importe la mollesse du particulier qui, ne vivant que pour lui, n^est responsable de rien envers les autres : il ne semble oé que pour se promener sur la surface du monde. Mais celui qui doit le porter sur ses ëpaules a besoin de vigueuir.

Jje corps humain est comme le fer, qui s'use, il est vrai , quand on Pemploie, mais qui se rouille davantage dès qu'il ne sert point. Rien n'est plus fatal aux ' princes que.d'étre esclaves du repos. Les peuples méprisent les rois efféminés, qui leur semblent toujours un châtiment du Ciel, et sont pleins d'admiration pour celui fait à la poussière et aux armes. En campagne, on profite du temps ppur acquérir de l'expérience : à la cour, on le perd da^s les cérémonies, la représentation, ou les plaisirs; et le prince y étudie plus ce qui sert à romement;de sa personne, que de son. esprit. Cependant, tout en cultivant ce dernier, il ne £iut point négliger la parure, ni la. bonne grâce du corps. Les yeux en sont épris, et l'autre transporte l'ame avec eux.

Un air agréable a pour la vue des charmes qui gagnent le cœur, tandis qu'un abord hautain, ou même trop fier, nuit à la modestie qui sied à la vertu. Ce grand dé&ut était celui de l'infortuné Charles P'. d'Angleterre , dont le dehors impérieux obscurcissait l'inclination bienfitisante. La reine Elisabeth, au contraire ,. possédait si bien Fart de s'insinuer dans l'esprit de ses sujets, que, quoiqu'on la trouvât trop co-

( »8) mëdienne , elle réussit , et se fit plus aimer par se8 petitôs comp(laîsâ!nrces, par son désîr tfe pliaire et de^ë mcmtrer, en "regardant tout 'le moflnde quand elle sor-J tait, que plusieurs autres souterains tie le firent ém répandant les grâces à plrîriés niaihs. Ijbnis Xlliafvatc une s(écheressé*"flégotftame qu'ail tettaît tle sa mèté; car Henri IV atait tamt d'agrémenéidans te ôaMctèré, qu^ir^t souvent' faire ^r son akhàbilitë des chtjses auxquelles sa 'situation ne 4m 'petTnettait *paA d^eni^^ autrement. •. .f

Dé la fkçôi) dont lés tiottnhès Àbht -^il^ , ils prëfè^ rent malheureusement toujours 'î*àpparence au vrai mérite; et Fôil voit des rois qui , avec des quaîhës essentielles, ne savent point se faite aimer. Ils perdent à n'être pas connue, et- '^tfuVetit rendent inutile on fonds très-îieiirëax,''ért lefcoiïVram sous flcs defaon cjui n*attii^nt et h'^âtldchènt peiimirite , yndauat que d*aiArès âvefc \in rttêûtè stapefficiicl' crilèvenft tout le itionâe, et Wpandètaf ^r ce qu'ils 'disent cite qu^b font tàïit d^igténrehs, qu'on ilie cherdie même point à voir si la l)6iîté de ledt esprit et de teur tïcetrr répond à ce qui charme en eux. Le prince également doit fuir tôittés les ittafnières âffectéeÉt, et s^fforcer d'acquérir celles tfo& pkr leui* noblesse indiquent une grande afne , c^at le dot^ né peut avoir de plus beaux orUemens que ceux qu'il i*éçdit de cette dëmièrê.

Parmi les exetciôes qui fbitffîent la jeunesse , lâr chassé est lin des mëflleurs. Où pourrait même dire qu'elle doit précéder la guerre, tant 'savoir manier les chetàux et les atrmieâ est un calent commun au

( '9) chasseur e^ au guerrier. L^habitu^ç du luouveuieiu , de 1^ &tigue, Tadresse, la légèreté du corps , si nécessaires pour soutenir et même pour seconder le çqu* rage 9 s^acquièrent par ce^ amusement, le seul qui &S6e diversion entière aux affaires, eu procurant t^i délassement sans mollesse, et le seul qui do^ne m^ plaisir vif sans langueur, sa^ mélange, san^ satiété.

La chasse développe y rend agile , et pcmt même conduire à la sobriété , une des qualités les plys nécessaires aux jeunes rois. École agréable dW a^t malheureusement indispensable, elle est une image de la guerre, quaXénophon dit, en propres termes, ne pas être autre chose: forçant à reconnaître le terrain, profiter de Toccasion et du moment, pour attaquer et firapper avec des stratagèmes toujours nouveaux, selon la diversité des cas. De plus, rémulation y est exicitée par Fardeur des chevaux, le bruit des cors, la £ireur bouillante d*une meute ^ch^rnée; et la vue du sang, les combats, les souffrances, la mort de ceruins animaux , leurs cadavres palpit^ps et \f^ chairs pantelantes, donnent àFâme qu^lqi^ chpse d^ mâlç qui* lui sied , en bannissant la peur.

La ckqsse offre même un aspept îamg^ctea quand 9^ y ymn la solitude des rochers, celle de^ .pipnt^gfies ou des forêts. Car quelque idée que les rois va^il).enl avoir d*eux-4némes, ils s^aperçoivent bientôt que toujours représenter est une existence ûg|^pporUi];)lc , et devient souvent aussi pénible qu^ de )x^ujours méditer. M çîns fiths pour penser q^e ppur i^r, qpus ne sommes pas plus créés poAir une vie tumultu/euse en proie

(ao)

au mouvement des autres hommes^ parmi lesquels on est sans cesse obligé de s^observer, que pour la contemplation des choses abstraites, en s^occupant sans relâche d*études pénibles avec une existence sédentaire. On ne s^habitue point à ces extrêmes sans mille difficultés; et nos. vrais plaisirs consistant dans un libre usage de nous-mêmes , comme nos vrais biens dans ceux de la nature, il s^ensuit que le ciel et les campagnes peuvent, seuls nous offrir une jouissance inépuisable. Les vaines rumeurs , les distractions tumultueuses, les bruyantes frivolités, les intrigues fuient loin d*eux ; et leur spectacle rappelant Tame à la liberté originelle, elle y brise ses liens, la pensée en sort plus fière, plus indépendante; les demeures champêtres sont Taiguillon de la gloire.

Ceux qui gouvernent, d'autant plus contraints qu^ils sont plus élevés, ne sentiraient que le poids des honneurs s^ils ne se dérobaient par instant même aux flatteurs. On a besoin de solitude pour jouir de soi, pour se rappeler ses a Sections personnelles, et nombre d^autres sentimens intimes beaucoup plus précieux que toutes les idées de grandeur. Or quelle solitude pltis variée, plus animée que celle de la chasse? quel exe]> cice plus sain pour le corps? quel repos plus agréable pour l'esprit ?

Toutefois il faut user modérément de cette diversion, pour ne pas devenir cruel, et qu'elle n'abrutisse point; le moral étant sujet à s'endurcir comme le physique, ce qui conduit à la grossièreté. Comines dit que la chasse était le plus grand plaisir de Louis XI^ mais

iju*il en rcTenait presque toujours en colère contre <juelqu*un : car, ajoute-t-il , c'est matière qui est rarement conduite au gré de ceux qui la conduisent; chose à remarquer pour les rois qui aiment ce divertissement, de même que les dangers qu*ils y courent, car c'est Tinstant où leur personne est le moins en sûreté. Nombre d'entre eux y ont été tues, faits prisonniers, ou y sont devenus victimes de conjurations.

Mais revenant à ce que je disais avant, la. retraite , surtout quand elle dégénère en une solitude prolongée, rend les princes farouches, bourrus, intraitables : elle contribue à l'âpreté des manières, même à la férocité. Pline le jeune attribue celle de Domitien à la vie solitaire qu'il menait, enfermé dans son palais comme une béte féroce dans son antre , pour tantôt s'y abreuver du sang de ses ptoches , ou méditer la mort des plus illustres citoyens; le carnage seul le portant à s'élancer hors de ce lieu où , caché dans l'ombre, et fuyant tous les regards, il restait dans ime profonde solitude , excepté quand il en sortait pour &ire de Rome un désert.

Les soins du gouvernement, la vue des hommes et la société adoucissent les rois, pour l'éducation desquels il faut continuellement avoir présent tout ce qui peut fortifier le corps, ennoblir l'ame , former le jugement ; l'instituteur d'un prince devant sans cesse étudier son caractère pour découvrir les germes de tous ses sentimens , et tâcher d'étouffer les mauvais à mesure qu'il développe les bons, comme un souffle léger étend les feux d'une étincelle.

Le ulent est indispensable pour bien gourerner^ tandis qae la circonspection et même quelquefois Tignorance suffisent en sous ordre. La tête travaille au plan d*un édifice , et c^est la main qui rélève. Il faut de la pénétration pour commander ; mais on aveugle^ ou même en quelque sorte un imbécille y peut obéir. On doit donc compter les sciences au nombre des instrumens politiques qui servent à régner ; et si Thistoire fournit Texemple de princes qui aient bien gouverné sans les avoir cultivées, ce ne sont guère que ceux dont une longue expérience avait mûri les facultés, et qui étaient doués par la nature d'ime assez grande dose de jugement pour saisir à Vitistant le vrai sens des affaires, sans avoir besoin d*étre aidés par la réflexion et Tétude, quoique ces dernières soient toujours nécessaires pour devenir plus par&it. Csur, quelque prudent qu'on puisse être , il faut nécessairement avoir idée des choses pour bien choisir entre elles : or cela ne s'acquiert qu'en méditant sur les exemples passés et présens, dont l'étude seule donne connaissance. Tel est ce prétendu génie familier si vanté de Socrate , qui ne consistait que dans la lumière de sa raison fortifiée par l'expérience.

Mais il est à cet égard plus de difficultés qu'on ne croit, surtout avec les princes : et de même que la science, suivant Pusage qu^on en fait, est un sceptre dans quelques mains, et dans d'autres une marotte; si comme le mercure elle est le plus puissant des remèdes, administrée par une main habile, elle est souvent funeste avec im méchant homme. L'araignée no

( «3 ) lire que du poîsoD' da la fleur qui doiènei le miel ù Pabeille^

Li.'an de régna: n^eat poica un doa de la nature^ mais taie scseuee toute morale, le fruit de Texpérience, de la réflexion; et rinstruction canvieiu d^autant plu» k ceux cpi.sQiii nés pouv Ip irAioe, qu'dUe les fiât cslimer et respecter. Oa craittl plus le lalenl des souTerains que leur pouvoir. Un rot sage est la sAreté de ses peuples , oopune un ignorant en est la mine : sns aîaui^ que oaux qui goiiveruenl voyant encore plus promptement que les autres qu^il n^y a guèie que clu vide dans les choses dHcii-bab, Tétude est peut -être ceUe ok Ton en rencontre, le mcâns, malgré l'uniiiurnciité reprochée h ses douceurs. Elle nourrit Famé jusqu^au dernier instanu Je sais que la nature sans instruction a ccnnmunéfiient plus: de pouvoir que rin^truetion sans namrc; mais si Von est asse£ heureux pour joindre à Tune tout ce que peut aîonter raufere, c^est alors qtt'il en résulte ce qu'il j a de plus beau, de pkisi grand, de plus admirable dans ilnunanité. Laissant uiénie de.câté Tiaiqwrtance de l^înstruction, pour la façon dont elle apprend à connaître les hopimes, en les montrant non seulement tels qu^ils ont été , mais tels <pi*ils auraient d& être, qnand on nie verrait dans Tétude que le plaisir ou Fagrénent, c^est le seul qui soit de tous les lieux, de tous les temps^ de tous les âges: car enchantant notre jeunesse elle plaît à Tige mûr, pare la vieillesse de fleurs, sert d'amusement à la retraite, dWnement dans la prospérité, de consolation dans Tinfortune;

01 dissipant les chagrins, calmant les douleurs, écartant les ennuis, elle soulage du souci des affaires pénibles , et même parfois all^e aussi le fardeau du pouvoir. Quelle adversité Tétude n*adoucit-elle pas !

Je ne crains donc point de dire que , si les lettres sont de Targent pour le commun des hommes, et de Tor pour la classe la plus relevée , ce sont de vraies perles pour les rois. César n^était pas moins jaloux de se distinguer par elles que par les armes, et Charles- Quint regrettait souvent dans son âge: mûr de nWoir pas plus sacrifié à Tétude pendant sa jeunesse. Eln effet, si Fexpérience apprend à peser mu comparer quelques circonstances les unes avec les autres, il est certain que le coup d'œil général, les grands desseins et Farrangement concentré des affaires, sont plutôt le produit de Fhomme instruit. La lecture notis rapprochant de ceux qui, dans tous les temps, se sont le plus distingués par leur savoir et leur génie, il est impossible de n*en pas retirer des avantages sans nombre, puisque les bons livres sont Tessence des meilleurs esprits, le précis de leurs connaissances, le fruit de leurs veilles , et que l'étude entière d'une longue vie peut s'y recueillir dans quelques heures.

Mais il faut bien distinguer les livres qu'on ne doit que goûter et ceux qu'il faut dévorer, mâcher et digérer- : ces derniers malheureusement sont en petit nombre ; cependant, quand on est assez heureux pour les connaître, la &çon dont ils exercent les sens et l'imagination augmente la force et la sensibilité de Tamej et l'effet naturel de se familiariser avec les

grandes et sublimes idées, telles qu^on les rencontre dans les ouvrages de goût, est de faire contracter une habitude d^élégance et de dignité qui ne saurait manquer de passer dans le caractère , pour répandre une certaine bonne grâce sur tout ce qu*on Ëdt , principalement sur les manières, et sur ce qu'on dit dans la conversation.

L'avantage du beau idéal est de sortir les hommes de leur sphère , pour les agrandir en leur élevant Tame , quand il expose à leurs yeux toutes les richesses de l'univers. Il n'est pas même déraisonnable de oroire que ceux qui réfléchissent sur les belles formes de la nature et de l'art, ou sur ce qu'il y a déplus frappant dans les divers exemples de l'histoire et de la Ëible, savent toujours mieux apprécier ce qui est noble en fait de conduite, et s'en rapprocher. Cette étude , je le répète , offre ce que le monde a de plus grand , ce que les siècles ont de plus remarquable ; elle ne peut donc manquer d'adoucir le caractère en rendant docile à la raison , et il est impossible qu'un commerce habituel avec les muses n'orne point l'ame des vertus les plus utiles, telles que l'amour de l'honnête, la patience, la douceur, l'équité, la modestie, la prudence et l'honneur. Enfin, la lecture étant à l'esprit ce que l'exercice est au corps, si la nature produit le germe du talent, la réflexion est seule capable de le développer; et si Tusage du monde fait penser naturellement , l'habitude du travail peut seule donner de penser profondément.

Cependant les extrêmes sont dangereux en cela comme en loiuj et si rignoranec excite le mépris, la

( »6) dérisio», si, dis- je | elle Ikii commeltre les erreurs \^ plus groesîères, le trop d'application à rëtode 9bh eorbe, et détourne des affaires. Je ne veus doue point que le bon sens des rois soit accablé soui^ le poide de IVroditiony ni que perdant tout leur temps à appreadre les pensées des autres ils soient réduits à ne plus penser eux-mêmes. Il ne faut pas que TarL qui ne doit qu'aider la nature la rende impuissante en TélotifSmt, ni qu'un ptinoe s'enferme avec des livrea dans son cabinet comme un particulier,, mais qu'il ait près de lui dos personnes qui cultivent les sciences et la vertu, pour que ses conversations avec elles lui en vendent l'habitude plus familière. Quant au reste, le roi le plus savant est celui qni sait le mieux gouverner. Or cela ne s'aj^rend pcnnt par la lecture de tous les livres, ni par des entretiens avec des gens de lettres, mais par l'expérience, en traitant avec les ministres, les ambassadeurs, et en donnant des audiences où, chacun venant préparé , le prince peut exercer son talent et sa curiosilé, pouryu toutefois qu'il ait du discernement, sache écouter, discouvirel questionner; car autrement sa nullité ne paraîtra jamais phis que dans ces occasions, où il peut être sûr de se voir deviner par un endroit ou par un autre.

Il suffit que les rois soient assez instruits pour savoir distinguer le vrai mérite. Cependant oorosne les livres ne fardent point la vérité , el que les individus qui donnent des conseils peuvent i&cilement se laisser entratner à la flatterie, il est essentiel pour les princes de ne pas ncf;liger ceux des bons auteurs qui ont eu

le oianiemeni des affaires ; et liialgrë tout ce que j'ai dit (4{ui sons dôme les rendrait plus parfaits), ce sont les s^ils livres qu'il leur importe vëritablement de connaître. Car, à moins d'être doués d'une grande supériorité d'esprit, si les rois trop adonnés aux sciences gagnent de la réputation chez l'étranger, ils la perdent fréquemment avec leurs peuples. Bien que leur talent soit un objet d'admiration pour leurs états, ils font souvent le malheur de leurs sujets, comme Alphonse, roi de Castille, par ex^nple, si mal stunommé le SagCj malgré le code de bonnes lois publié sous son règne ; et ils vérifient presque le dire de Thucydide, que la rudesse vaut mieux pour gouverner quun esprit trop raffiné.

Ceux qui sont entiers à la spéculation ne savent agir ni résoudre , parce qu'ils ont pour tout de nombreuses raisons qui les aveuglent ou les confondent. Je crois dangereux que les princes se livrent trop aux sciences abstraites, quoique j'approuve qu'ils en aient une lelnture* On peut être aussi exposé aux excès avec elles qu'avec les vices , et elles sont quelquefois des maladies pbur l'esprit ^ comme ceux "• ci pour le corps; de &çon qu'il suffit au roi d'en avoir une idée, avec la connaissance pratique de leurs effets en tout genre , s'occupantplus directement de ce qui apprend à gouverner, soit pendant la paix ou pendant la guerre , de ce qui peut éclairer, orner l'esprit, former le ju* gement, laissant à d'autres de faire plus de progrès qu'eux dans les sciences et les arts.

Il suit de là que les hommes les plus savans, et

( ^8) qui vivent pour rordinaire dans la reU*aite, loin du théâtre de leurs semblables, éunt généralement timides, irrésolus et peu propres aux affaires, ne sont point ceux qu*il faut mettre auprès des jeunes princes j mais ceux qui ayant Thabitude , la connaissance et Texpérience des choses du monde, peuvent les instruire dans les sciences en même temps que dans Fart de régner, qui bien certainement n^a pas de meilleurs maîtres que la morale et Thistoirc.

La morale est proprement la science des rois, parce quMle est la connaissance des hommes, que je leur ai tant recommandée , et celle de tous leurs dévoilas. Le prince en fera donc une étude sérieuse et profonde. C'est par elle qu^il découvrira les moti& des actions jusque dans leurs principes; et parvenant à savoir ménager les esprits avec adresse , qu'il les conduira plus sûrement par leurs inclinations que par tous les autres moyens. Pour apprendre à se connaître luimême , il descendra dans son propre cœur, afin d'en étudier tous les mouvemens, et d'approfondir aussi par cette étude ce qui est le plus capable d^influer sur les autres hommes; car, en général, ils se ressemblent pour les choses qui les intéressent, quoiqu'ils en fassent différens usages , et soient partagés par mille diversités qui ne viennent pas des principes, mais de l'application qu'ils en font.

Quant à l'histoire, étant seule capable d'enseigner les maximes de la vraie politique , elle fait voir comme dans un miroir les moyens qu'ont employés tous les gouvernemens passés, et la prudence ainsi

( ^9) que le jugement qui ont précède leurs actions. Cest un conseiller qui ne nous quitte jamais. Elle est le tëmoin des temps , le flambeau de la vérité, Técole de la vie : et la raison de rhomme , naturellement lente dans ses progrès, ayant besoin d'un guide éclairé qui hâte sa marche tardive, Thistoire est la seule qui puisse remplir cette fonction, en le prenant pour ainsi dire par la main dès son enfance pour assurer ses pas , et prévenir par ses conseils les écarts de la faiblesse et de rinexpérience, en lui offrant cette foule de témoins dont Taccord unanime d^àge en âge entraîne d^autant plus la conviction , que Tesprit se rend sans peine à une autorité qui ne le soumet qu'en Téclairant.

L'histoire offrant souvent dans un seul ouvrage plus de choses que n'en pourraient voir cent individus qui vivraient les uns après les autres, combien l'admiration qu'on ressent pour les grands modèles de l'immense galerie dont ses relations se composent ne porte-t-elle point à l'amour de la gloire! Il y a dans ce monde comme une parenté de cœurs et de génie : et chérir les héros étant un instinct secret que la na- , ture donne à ceux qu'elle veut conduire à l'héroïsme ^ heureux le. peuple gouverné par un rpi dont l'ame est émue en lisant les. vies de Plutarque! Henri IV avouait sur le trône tout ce qu'il leur devait. Mais, je le répète, il faut que la réflexion, cet œil de l'entendement par lequel s'introduisent la lumière et la vérité, aide l'histoire de tout son secours : car mieux vaut forger son ame que la meubler ; et négliger ses propres idées pour ne courir qu'après celles d'autrui

devient nuisible à la Incigtie. Cest piller le champ du Toisin, et laisser le sien en friche.

Tout le saypir humain consistant dans la scienee des £àMj û les hommes en étaient réduits à rexp6* lîeace de chacun d*eux, ils surpasseraient de bien peu le castor ou roracg'^outang : et la civilisation n*é^ tant guère que le résultat des laraditions , il s'ensuit que rhistoire est un vaste domaine où 1- on peut anatomiser les états déobus , afin de remédier aux maux de ceuK qui existent. Ce sont des cartes pour navlguer, où les tempêtes sont marquées, les gol&s et les fends reconnus 9 les éeneils signalés, en un mot tou«^ tes les aires de* vent de Tart de régner observées avec soin. Car bien que , suivant les âges et les doconstances, les peuples plus ou- moips civilisés diffèrent de langages , de oostumes et de <M)uleiu*s > Tesprii de rhomme se ressemblant dans tous les temps et dans tous les lieux, ce qui est a déjà été et seraj les acteur» seuls changent.

/ C'est surtout au caractère des honunes que le prince doit être attentif : ce sont leurs moti&, leurs intérêts, les moyens qu'ils ont employés pour réussir, qu'il doit tâcher d'analyser. Cependant la politique a beau spér culer sur le passië, l'on se tromperait en ne se guidant que par lui, pour la diversité des évènemens qui, bien que les métnes -en grand, ont toujoiu^s des causes se*condaires qui les modifient : car l(i science de l'his* tofare, -quelque parfeite quW la suppose, se bovne à combiner des matériaux ' défeetfieux , comme nn habile architecte, qui sur de savantes ruii|es ttace de la

manière la plus vraisemblabk le fhai dW édifice^ en s^i^léant p|ir d^hecu-et»» conjectures k des itesm ironquéii

Ce qu'on lit ne doit donc pas servir de lai y mais se graver dans l'esprit €omme autant d'avertissemens : car on v«Ât les dboses cyi^'OM rëussi dans certaines oc* canons devenir inutiles ou pernicieuses dans d'autres* L^activite^ par exemple, <{ui dans quelques circons^ tances a tout ëtdbli, a aussi tout perdu quelquefois : de mâMie qtie le délai peut remettre les affaires d*un piWoe ) et ruiâer celles de son voisin. Tel s'est Eût craindre des sédiiieuK en montrant de la sévérité; tel anlre au conisraire las a iri&iés par la sienne : et Ton péM dtfe qâ'il en est ainsi de presque tous les moyens suj^érésptur ia pùlhique , parce que dépendant de la situation des espfîis des hoiaimes, qui est toujours dif^ férenie selon les temps, il eist rare que l'un ne se perde 0âi Tautre Vest Sftttvë.

ï^ioois £IT devint iliatire paifsiblé de son royanme en soufiram iViifl Ae Masarin, et Charles I*' périt sur Téchafand po^ir aV^ir abandonné Stra^rd aU Pdf<» lemenu Ainsi les idoémes faiblesses ewem des succès différens, parce que le roi de FVanoe, ou plutôt la reine-tttère, en renversant le cirdinall^ 6ta tout prétexte dé révolte k un peu]^è faltigué de la ^erre, e% qui aimait là 'reyau^ , tandis que Charleis I^% en ^vrant son ministre , enhardit un peuple qui respirait la guerre /et iiàïs^t les ttm.

La ibrtune a 1à plus grande part aux «cboses d'ici basj'èi k ^kaiie d'un héros ne doit point esse^ aven-

gler, pour s'exposer à devenir le fléau d'uii peuple en courant après des chimères. L'exemple de ces pécheurs de Scio^ qui prirent un trépied si magnifique qu'il semblait l'ouvrage de Y ulcain ^ et de leurs compagnons qui s'efforcèrent vainement d'en obtenir im semblable, pourrait s'appliquer à la fortune d'un prince, par laquelle sont si souvent trompés ceux qui veulent l'imiter. Malgré l'ordre constant qui règne dans les choses de l'univers, leur variété est telle qu'on ne voit pas deux feuilles qui se ressemblent parfaitement ; et c'est une des grandes folies humaines que de croire voir recommencer le passé. Il est d'aur tant plus difficile de marcher exactement siu* les traces de quelqu'un, que les circonstances mettent toujours mille différences dans les situations. Que de rivaux de gloire , que d'imitateurs aussi braves , et d'uae ame aussi noble que la sienne n'a pas eus Alexandre , sans qu'aucun ait rencontré le même succès, ou que l'histoire en ait conservé la mémoire ! C'est parce que les Spartiiites savaient combien il est difficile de perpétuer le souvenir des belles actions, que poiu' avoir des chantres dignes d'eux ils sacrifiaient aux muses avant d'aller au combat.

Les places que la postérité donne sont, conmie les autres, sujettes aux caprices de la fortune , qui parfois est tellement aveugle, qu'on regarde comme une excellente idée celle de ce peintre qui la représenta sur une autruche, pour montrer qu'elle accorde souvent ses faveurs à la sottise. Malheur surtout à la réputation de celui qui a vçtdu détruire un préjugé qui lui

survit^ bu qu*opprime un parti qui devient le domi^ nant! On ne doit pas s*en décourager, mais la gloire est souvent le prix des circonstances : sans doute bien des hauts £âts sont ignorés. De pltis, selon la diversité des temps, la même aétiôn Conduit au Capitolé ou aux gémonies.

n dépend de nous d*étré bons, mais non de paraître tels aux autres. Le hasard ne dirige pas moins ée qui tient à notre réputation qu*il nHnflue sur le reste dé la vie, et jamais il ne se ressemble pour le même fait. Ce qui arriva à Sàgonte se passa également à Estépa : éependant le nom de cette dernière ville ^^est à peiné conservé, soit que pauvre elle n*ait pu jouir de la méiiie gloire, ou qu'on loue chez les grands ce qu'on dédaigné de remarquer cheï les'petits. De même , dans Thistoiré des crimes qui déshonorent Thumanité, Ton a toujours présent lé massacre de la Saint-Barthélémi ; et celui des protestans en Irlande, sous Charles I*% est presque entièrement ignoré, quoiqu'il ait fait autant de victimes, et soit tout aussi digne d'être rappelé par les horreurs qui l'accompagnèrent. Cette diflfét^nce né tient qu'au théâtre dé ces scènes abominablés, parce que l'Irlande, île peu connue, ne pouvait attirer l'attention de l'Europe conune la France, où de plus les choses se passaient entre d'illustres personnages, tels que son roi, Catherine de Médicis, l'amiral de Coligni, le duc dé Guise, et tant d'individus non moins ptnssans. Dans un autre genre également, c'est en vain que Machiavel a dit, et que pluneurB ont répété, que César Borgia, pour envahir

huit ou dix villes ei se dé&ire de quelques peliis sei-* gneurs, s^Tait employé plus d^ait que les Alexandre, les Mahomet, les Gengis et les Tamerlan n*en mirent Il subjuguer la terre : n'ayant pas réussi dans çp quU) voulait, et ce qulle touche n'intéressant que peu de monde , à peine le nom du fils de Y^QOzia est-^il Stépar^ de celui des scélérats obscurs, tandis que les autres dont je viens de parler font encore Tétonnelyient du monde.

J'ai dit que la gloire est quelquefois 1^ partage dç3 circonstances ; il ^n eH malheureusement ainsi dii résultat des vertUjS. En eSeit , de deux princes qui ont les niémea belles quidités à des époques différentes, l'un acquiert la réputation de bon , l'autre celle de n^échant. Ce n'est U fautç d'aucun d'eux, mais cellfi des tçmps oi; de^ peuples. Car, par exemple, si le^ ^^tions^ sont corrompues, comm^ec^t pourraient - eU^ manquer de t;rouve^ nmivai^ Iç. chef qui désire 1q$ ra- ^p[^çnç|r ïfL l'of dre ? Agis s*es^ perdu ppur avoir te^té 4e réformer ^q^démppe,

En vain tel inonarque si|it41 les principes qcd en pnt illustré 4Vutires^ il n'est pe^ vu, de bon œil , si le caractère de son peuple n'est pas l^ même que celui des sujets du souyc^^ain qu'il cCeffpircç d'imiter, e^ jc^i" spi^ 4u foaut éclat dont ^^ iT^gne ^ briU^ Ch|^{uc! état vçut up chef ^ ^a guisc^ Ivajus , xo} des Chérusqufis,, qwqiqv'il <ùt, né ^ Rome, et qu'on l'eût imbu ^e ça^îçimes qui n'étfiient ppisu cçlle^ 4?s barbaiîes , plut ^ son pepplp ep.Vimit^^ dîWls. h débauct^ ; tftndif qne Ifif Ç^hfi^ lie pwwmt. swfe^i; ^wv^ y^mce

^*il avait con^rvé les inantères de la cour d'Ali* guste^ <{uî leur étaient odieuses. L^aveuglement des Croths, également, s*indigna de ce que la sage Amala« sente avai^ fait élever Athalaric comme les Romains. Dan3 un autrç g^nre, Philippe II, par sa roideur et son affectation de paraître Espagnol à tout le monde , n^était p£^ n;ioins insupportable aux Anglais qu^odieux aux Flamands , accoutumés à Thumeur affable et pon pulaire de Charks-Quint, dont Tesprit au contraire était si maniable, qu il changeait de mœurs aussi far cilement que de séjour ; vivant h T^emande en A\r lemagae, à Titaliçnne çn Italie, à Teapagnole en Es-» pagne, çt partout aussi aimé qu'en Flandre, qui était le pays de ^ naissance^

Qn peut conclure de ce qui précède, que nul sour verain ne doit se flatter de régper avec tranquillité, ni de voir jamais sa puissance bien ét^Ue, à moins qu^il ne se conforme aux opinions dominantea : cav quelque grandes qualités et même quelques vertus quHl ait, si elles ne ^nt point en harmonie avec son siècle, çpmine des fruits hpr^ de saison, supposant m^e qu'on les admire, elles ne peuvent que bie4> rarement être utiles à Tétat. Qn ne saurait vivre au milieu d*un peuple cc^rompu comme dsp:^ la répuT blique de Platon. Aussi \^ rois'vrajiment grands $Qn(ils ceux qi4> ^i^&ant bien Tesprit de leur temps > on^ ^u céder ^ Timpulsion de leur siècle ; li règne de ceu:^ qi4 ne Vont pas fait a presque toujours été &ibJiç

ou malheureuTi:. ,

Je sais que le propre du génie est de tout ramener

à lui; mais Topinion csi une reine dont Teinpire est indestructible. Il faut une grande supériorité pour sa" voir la créer ; et si la prudence armée du pouroir suffît pour diriger sa marche, rien n'est plus dangereux que de la heurter en la méprisant. L*esprit du siècle est comme un fleuve large et rapide : il est difficile de le traverser, presque impossible de le re* monter.

Cependant, revenant à Thistoire et à Futilité qu'on peut tirer du passé, quelles que soient les leçons qu'il donne à ceux qui Tétudient, ce monde n'en est pas moins une suite d'évènemens dont les causes, tou^jours diverses, sont impénétrables. C'est pour cela que la politique, cet art d'errer non moins que de gouverner, se conduit avec tant de prudence; car elle sait combien peu la plus haute sagesse est capable de voir dans l'avenir^ et combien sont erronés tous les jugemens fondés sur des suppositions.

Le prince, en consultant l'histoire, pour se former l'esprit par la diversité des cas, ne doit donc pas être esclave de ce qu'il y voit, ni se méfier assez de ses propres forces pour ne jamais agir par lui-même. Les nouveautés, souvent dangereuses, ne le sont pas toujours. Rien ne se perfectiptmerait sans innover. Il est des instans où l'on doit imaginer au lieu d'imiter; et quoique je sois loin de conseiller les changemens^ leurs difficultés , comme je le dis au troisième chapitre, ne se rencontrent guère que dans la Êiçon de s'y prendre. Les coutumes les plus anciennes ont commencé par être neuves. Ce qu'on fait sans exem-

pie en devient un pour la suite : les choses dont Texpérience a confirmé la bonté ont commencé sans (fu*on put assurer ce qu^elles deviendraient.

Enfin, quoique la plus grande prudence humaine n*ai]le presque jamais qu'à tâtons; quoiqu'il fidlle sans cesse être en garde contre la &ble en lisant l'histoire, et que douter soit le parti le plus sage à son ^ard, comme en philosophie, il n'en 'est pas moins vrai que c'est en resserrant les nœuds de cette utijie société que la. lecture de l'histoire établit entre les vivans et les morts, dont elle ranime les cendres pour former le modèle de notre conduite , qu'on peut le niieux se pénétrer dans tous les genres des plus beaux exemples de sagesse, de grandeiu* d'ame, de générosité, d'amour de la patrie; et qu'en offrant des peintures vives de la gloire qui accompagne la vertu, et du mépris qui suit le vice, elle est la meilleure école où les souverains puissent apprendre leurs devoirs, à se précautionner contre les fautes conomunesu au reste des hommes , et surtout contre lea préjugés .particuliers aux rois.

Sans vouloir fidre deS: jurisconsultes. des princes, je ne crains p^ de dire qu'une des choses les plus indispensables pour eux , après l'étude de l'histoire , est la connaissance des lois de leurs états, surtout de celles qu'un long usage a approuvées, et que le génie de la nation a consacrées.

L'éloquence est aussi d'autant plus nécessaire à ceux qui gouvernent, que (si je peux m'exprimer ainsi) c'est le seul genre de tyrannie qu'ils doivent

nieitre eà vm^ pour se conôilier léS esprits, se fâiro obéir et xespeoVdT. Cest un si grand àVÂtttàgë pdùjh un roi de «rëgner par ce qu^il dii, Cômtfte par iâ sagesse et son autorité! Ses vèrttis en tiréfÀt un ndilv^ éclat. Ecouté dans les conseils avec adnurfttion pout des discours pleiiis de force, d*agrément et de lutnièrâ, qui. sont toujours reçus avec une nouvelle àVidité, non 8e|ileiâent il persuade au lieu de comlitetider, et rend .ainuJ>le ce c[u*il propose, ttiais tdtffnè lès éi^rits conûjne il veut, sans autre moyen que èélùi Àe plaire et de toucher.

Que le prince ne tienne en rien dU sdjihiste héanmoin^i et quUl tâche de resfieUiblôi' à un iMteùr vigoureux; car râoquenoé des fdlé doit dCi^'nàlutelle, siniple et nerveuse; plutôt brùsqtie, hardie et véhémente ^ que délicate, pédantesque ^ àoignée. II faut, comme dit Montaigne, qUe ôhéUfiié Wpin y fasse son corps; qu^elle soit pleine de choses, et que chà-que mot porte. Que les souverains se gàk'dent donc hien de la confondre avec le jai^oU de ces déclàinateurs fleuris, qui, sachant parler avec grâce sans savoir ce qu'il &ut dire , ignorent presque toujours le fond du sujet qu'ils limitent, et ne cherchent que des phrases brillantes ou des tdters itigéftieiix. Iki^n d'âfiaiblir la vérité par des orUemeUs e^Ceràfi, lé langage des rois doit se rapprocher de ce ton iâiàle qui fait de Téloquence une arme propre à soutenir \é& lois, corriger les mœurs, réprimer les passions. Celle qui part du cœur surtout est la plus essentielle , en raison de sa puissance pour éleclriser; <;( je ne connais

( 39 ) polifc d^acùssi beâli modèle eh ce genre (j^'Hei^H lY; pottr k noble franchie, la tendre bièûVeillànee et la g^taoe tcmcliaMe , qui ne manquaient jamais d^accompàgner ce «jpti'il disait. Un prince rëduit à ce qù^on parle 'à sa iplMCe esft moins roi que simulacre de Vnajesié. Vétoû est le premier empercfuâr Mmain qui ait eu besoin de rélttcution d'àntrui.

La connaissaiice des tangues est égaléinènt ë^sentic^e à fin yniict , toàjôûrs sujet à éfre trompe s^il arecota^'aUx interprètes, ou quand lï ne lit qnedeitraductions^ dans lesquelles la tétitë ipe^ sa fdi^i saMs ajouter eonibieh il -est dësagréskble pbùr les peuples de toir quHls ne sauraient iâiré enteridus "pilt te- Ivli qui doit leur tendre jnsti<ïey-'tëédmpénser leurs' travlauit, et soulager leurs peines en tout genre. Ce qin précède, néann^^si, ne peut avoir Reu qûé qtiând tous les sujets d*un souteràiii ne partent pds la même langue, comme ceux de GhMiflteé^Qùint, par ex'oàtïple t aussi ce piince ëtait-il temaiN{Uàblé piar la ifiilhièréi dont il se feisait étMéndrë' dons ses divers tétiM, et surtout pâtr celte dont il saviait pt^ikdré lé cai^àètère quî leur était propf^, comme }è l*ai déjà dit. -

Quant aux langues lliônes, je h'eto p^arierai que pour dire qu'ion se troknperait étf èi^^f^t qùé les progrès qu*on y fait h*en amènent pas t6tijours d^autres , d'autant ^lus intéress^anir qu'ils appartiennent à la connaissance morale de lliohmie , et au développe-'' ment de ses plus nobles fâctihé^. Car ce n'est pas seulement rimerprétaiton d'Jiohière ou de Virgile , de Démosthène ou de Cicéron, de Longin ou d'Hoir ace v

nieitre eà usage pour se concilier les e^prits/sé fàîtfï obéir et res{)eoter. Cest un si grand àVàtitàgë pdtif un roi de «régner par ce qii^il dii, Comme pkr àà sagesse et son autorité ! Ses vertus en tiréiit un ndilv^ éclat. Edôuté dans les conseils avec adnuratito pour des discours pleiiis de force, d*agrément et de lumière, qui sont toujours reçus avec une nouvelle àVidité, non salement il persuade au lieu de commatider, et rend abnable ce cpi^il propose, mais tdtffnè lés ei^rits comme il veut, saùs autre moyen que è^lùi ke jplaire et de toucher.

Que le prince ne tienne en rien du sô{ihiste héanmoin^., et quUl tâche dd resSemUôi" à uh' lértteur vigoureux; car râoquenoè des tôle doit dti% 'nàlutelle , siniple et nerveuse ; plutôt brusque , hardie *ei véhémente ^ que délicate, pédantesque ^ àolgnée. II faut, comme dit Montaigne, qUe âhaéfûê tipift j fasse son corps; qu^elle soit pleine de choses, et <|tie chaque mot porte. Que les souverains se gairâent donc bien de la confondre avec le jargon de ces déclàmateurs fleuris, qui, sachant parler avec grâce sans savoir ce qu'il faut dire , ignorent presque toujours le fond du sujet qu^ils limitent, et ne cherchent que des phrases brillantes ou des toters ilïgé!iietix.'liMn d*âfiiiiblir la vérité par des ornemetis eltiie^fi, lé langage des rois doit se rapprocher de ce ton msâle qui fait de Téloquence une arme propre à soutenir lés lois, corriger les mœurs, réprimer les passions. Celle qui part du cœur surtout est la plus essentielle, en raison de sa puissance pour électriser; <;( je ne connais

(39) foixti d^iràssi beat! modèle en ce genre (j^'Hei^i^i lY; pcPw k noble franchise, la tendre bièilTeillàùee et la gTMie toucbarite y qui ne manquaient jamais d^accompàgner ce qu'U disait. Un prince réduit à Cé qù^on parle \ sa filMce esit moins roi que sitnùlacre de Vnajesté. l^éton est le premier empei'éuar Miteain qttf ait ea besoin de réltteution d'àùtrui.

La cennaâ^saiice des tangues est également ééaa^itic^e à on prii^te, toujours sujet à éfre trompé s^il a recotatt^^aùx interprètes, ou quand il ne lit iqcfedei traductions, dans lesquelles la téf ité ïpeinl sa fds^j ssm ajouter combien il -eist désagréable pbùr les peuples de toir quHls ne sauraient iâire étiteridus "pèlr ee- Ivli qui doit leur tendre juâtiee^-^édômpénser leurs* u^iîti^ux, et soulager leurs peines en tout genre. Cé qm précède , néannï6in$l, ne peut avoir Reti que qttand tous les sujets d*un soutéi^àiii ne partent pds la hiéme langue, comme ceux de Gh'difltei^Qùint, par exeAiple : aussi ce prince était^il temaiNpiàblé pfat la ifiiilhiè^^ dont il se feiaait étweâfdrë* donè se^ divers étà^, et surtotit pâ(t celle dont il sa^i prendre le carà'étère quî leur était ptopi^, comme jèf l^ai déjà dit: -

Quant aux langue^ ifaônes, je h* dû piaillerai que pour dire qu^ott se ti^onnperait en ei^^f^t qiiè les pro-

grès qu*on y fait hVn amènent pas toujours d autres , d'autant ^lus intéress^anir qu'ils appartiennent à la connaissance n^lôrale de lliohmie, et au développe-" ment de ses plus nobles fâctihé^. Car ce n^est pas seulement Vinterprétattoii d'iiohdère ou de Virgile, de Démosthène ou de Cicéron, de Longin ou d^Hdrace^

c}ont on s^ocGupe avec ces auteurs, mais de louies les i^ichesses de sentiment et de pensée rëpandueft' dans leurs puvirages. De même, quand on. Ut Tite^Lâve, Xënophon, Tacite, Quinte-Curpe> JPlutarque et Thucydide, on ne ^t pas attention uniquement an xùécani^ine, même ^ la précision éne^ique> et à la facile ahondance de leur style ; ce qui fiappe encore , ce qui frappe surtout ,' ce sont les grands caractères , les grands évèneni^ns , les révolutions éclatantes 40nt il^ d0ient les. traits, dont ils montrent jes. résultat(,.»eti4f^t ils analysent les qiuses dans leurs écrits.

Mais le savoir, qui rebute chez, la plupart des hom* mes quand il |i*est point orné de, qualités. aimables, doit toujours évre tempéré. chez les princes :par la ton-^ naissance des beâuXrartSy a^n d^adoucir ce que Tha- I^itude du conpnandfiinent a de sévère; Jç le répète : il3 n^ont pa$ moins d^éclat pour les; ,roi$ q^e les diam^mî 4ç la couronne^et lafp^jesténedércige nullement po]j.r un travail où Tasprit s^exerce , ^^ans que la gra* vite çlu prince et les soip^ du gouvernement soufirent. . Tputejfois il est des «choses dont un souverain ne doit s^ocçuper que .dans ^n intâîeur :• telles sont, par exemple, la musique et la peinture; car il semble au peuple que T^rchet et 1^ pinceau ne siéent pas bien dans la maiA qui tient le sceptre^ En outre, le temps qu^on e^iploie pot^ ces arts, quand on y réussit, semble perdu pour des travaux plus essentiels; ils ne doivent jamais dérober un instant aux affaires» N'aS'tu pas honte de si bien chanter? disait Philippe à Alexandre , en Técoutant dans un festin.

Il faudrait qa*un roi pût toujours répondre comitne Ipliicrate, à qui certain orateur demandait : Qu.* estu pour tant /aire le brave? es-tu piquiél^y homme JC arme'j fantassin^ archer? -*— Je ne suis rien de cela, niais celui qui leur commande à tous. En ef* fety c^est une injure de faire valoir un souverain par des qualités messéantes à son rang , bien que souvent estimables en elles-mêmes; et ces louanges ne lui font honneur que quand elles viennent à la suite de celles qui lui sont propres , comme de savoir cimduire son peuple dans la paix et dans la guerre.

Il est même à souhaiter que le prince ne fasse pas trop de progrès dans les talens agréables, de peur qu*il ne devienne plus jaloux de s*y distinguer que dans Tart épineux de gouverner. Néron , par un aveuglement méprisable , laissa les rênes de Te^pire pour celles d*un char, et fut plus jaloux du r61e d*acteur sur un théâtre que de celui de maître de Tunivers.

Un roi sage ne perdra donc jamais son temps avec des choses de pur agrément, à moins quVlleâ ne contribuent à la bonne grâce du coi:ps ^ si nécessaire à ceux qui doivent représenter^ ou qu'elles ne tendent à former Tesprit et le jugement. Quant au reste , soit relativement à la musique ou à tant d^autres occupations qtd ne peuvent se considérer que comme délassement , le pnnce aura toujoiirs soin de fiiir les extrêmes, et trouvera Ë^çilement \^. juçte milieu entre le. ridicule de Néron, que, j^ viens de citer pour. ne vouloir être qu'un flûteur, et le goût barbare dont le Scythe Athéas se vantait , en préférant

lehennissemefit de son chéVal à la voix d^hméiiias.

La pyéAe méiM, qui^ biéh <^u*elîe agisse sur Ui sens coinÉf^ la musique ^ eii \ïne occupaiicm pTûs tioble, en ce qu'elle lie tient abiblument qtfà reS|Mt, et instruit en mêttie UiiiÈp^ qu'elle amuse, tandis que TâUtre ne feit que récréer; la poésie, dis -je, serait dangereuse pduir un pririèè qui s'y litrëtâit ti*op : sa doucéUr, à la loAgué, ehchatne' lé courage, qu'elle amollit; et \é poète , épris des fruits de sôH imagination, comme le tôêisighol de son chant, ne pem plus s'abstenir d'y penser. Eh outre, la délicatesse de la poésie aiguise tellement reS{)^ti eh lé rendant difficile, qu'il s'émousse éi ne peut plus résistct à ce que Fart: de gouverner a d'âpre et de dur. Or, ce dernier n'offrant point le même chdrme tjué les vers, ôri le méprise bientôt, oYi finit par le hàir, et oh s'en détaché pour 4'abanddtmer à d'autteti.

Cependant là poésie est si fàmilièi^ dans les cours, où elle, polit en adoucissant ks nlceûrs, qu'il serait honteux à uki prince de n'en l^Vôir pàsf'âu moin^^asséz' de oonnais^nce {k>U^ distinguer lé bon du mauvais/ ^ don égalen^eni être initié dàhs lès arts ^i fomentent la culture de l'esprit, parce ijae se tenant* par un poim eommtm , et l'habitude de suivre lés i:è^ gles primitives sik" une matière conduisant à le £dré: sur d'autres, ik' ont entre eux comme un lieti dé parenté, et forment pour ainsi dit^ une même famille en s'éclairant mutuellement. Car robserVàtétu* Jirofbnd trouve plus de rapports qu'on tié pense ètitre ce qui fiiit la beauté d'une statue, par .exemple, et cef

ijni aide k crflç d*tiA écrit; enti'e ce qui constitue la (lerfection d*uli édifice et la bonté d'tm code de 1ms ; entre Tordonnance d*une bataille et la conduite d'un poème ; entre le talent d'un peintre et les vertus dHin héroè } et même entre Jes élémens de Tharmonie musicale et Tàttce^ des différetitës parties d'un gou- Vemekhent.

Enfin 9 ^uelle^que puissent être le^ connaissances de ceux dont on entoure les fils des tbîs , il est nombre de choses qùè personne ne leur peut aussi bien enseigner que leur prédécesseur. Car qui mieux que le monarque lui-même apprendra jamais à ses enfans ce qui convient à leur situation? Si celui qui règne ne donne pas à son successeur de fréquentes leçons à cet ^ard, en arrivant à la couronne il faudra toujours qu'il passe par les mains de minisures Intéressés, qui profiteront de son ignorance pour se rendre indispensables , et ne lui feront voir les affaires que par l'endroit qui le dégoûtera du travail , afin d'àugmen?tei' lent autorité.

Qui, dis-je, mieux que le souverain lui*- thème peut enseignerai son fils comment fl doit agir ; jusqu'à quel point il doit se donner aux affairés, èV'^el temps il doit se réseffër ; cfikel USàgé ^1 doit faire de sa douceur et de sbn |kMtOit; ^déllé pak de lai puissance on peut accorder, et quelle' bn dt^lt reteûït; ce qu'il faUt écètktër et àj)pibftridîr^, ôtf <^e qu'il convient de ùiépriiéi'; ce qu'il importe de 'càtriger d^abord, et ce qui peut être dissimulé; à quelles connaiisances il peut s'attacber, et de Celles H doit^^^àb»-

tenir, qupiqu^il y ait beaucoup de dispositions^ quelles il doit se contenter d^effleurer, l^ien qu^il les aime; en un mot 9 qui mieux que le prince lui-même peut savoir représenter dignement la majesté, conserver le décorum,^ se faire respecter,, et surtout gouverner ses états? Outre que, dans ce cas, le disciple est plus docile à cause du respect que le maiure lui inspire , ; et le maître plus, soigneux à cause de Tintérét qu^il prend à Téducation. du disciple, le prince est le seul qui ait la science pratique de ces choses, que les autrest ne possèdent nullement, et ne peuvent tout au plus coi^inattre que par théorie. ,

Je viens maintenant aux passions, contre lesquelles on ne saurait ti*op armer ceux qui doivent occuper le trône. Naissant avec nou^ , la raison ne vien^t que long-tempç après, quand ce$ tyrans se sont déj^ emparés de notre esprit, qui, trompé par une fausse apparence de bien , leur cède aveuglément , jusqu^à ce que la sagesse acquérant des forces, et Texpérience ayant reconnu la nécessité de lui obéir, ces dernières mettent un firein à la violence des passions. Mais ce discernement a lieu plus tard chez les rois, en raison de leurs désirs , qui les maîtrisent davantage au milieu de la dissipation des cours, où ceux qui les approchent visant à la faveur, qu^ils savent qu^on accorde plus par goût que par raison, ne s*appliquent qu*à la flatterie pour surprendre leur bienveillance. Nul prince ne peut donc craindre ses passions de trop bonne heure, ni se mettre assez tôt en défense contre ceux qui cherchent à se servir d'elles pour le

conduire. Car si l'on considère les changemens des états, les morts violentes des rois, la chute des empires , on verra qu'ils ont presque toujours pour cause les passions des souverains. Le bien public n'a pas de plus grand ennemi qu'elles, et les vues particulières de ceux qui gouvernent, quand elles lui sont oppo-

Je ne suis cependant point d'avis qu'on ëtouSe les inclinations des princes, car ils ne seraient capables de rien de grand. Les passions sont les vents qui enflent les Voiles du vaisseau. Il est vrai qu'elles le submergent quelquefois; mais sans elles il ne pourrait naviguer : et la nature ne nous a point en vain donné l'amour, l'espérance et la crainte , qui bien que n'étant pas des vertus, en sont souvent les auxiliaires, ou du moins nous aident à les acquérir. L'excès seul est funeste; c'est lui qu'il faut diriger vers les choses utiles , en le corrigeant dans les souverains , qui doivent moins se conduire d'après leurs goûts, que selon la raison d'état. Le cœur de celui qui gouverne doit toujotu^ être dans sa tête.

La colère surtout, qui trop souvent 'se familiarise avec la pourpre, ne doit jamais avoir accès dans le cœur des souverains. La patience et la résignation sont deux vertus qu'on ne rencontre guère chez les princes. La pompe est mère de l'orgueil , et celui-ci père de la colère. La situation d'un roi est délicate. Cest une glace qui se ternit £icilement; un ciel qid« chargé des plus légères vapeurs, voit promptement l'oiÎEige se fermer, les éclairs et la foudre sortir de son

(46) seÎP : espèce d^ i^mpéte dont même les commis les plus généreux sont souvent le théâtre; semblables ii la mer qui, bien qu'un corps si puissant et si noble y s^agite et se trouble au moindre vent.

Mais la bourrasque dure plus long -temps dans

Tame des grands, principalement quand les offenses

touchent leur honneur, qu^ils ne croient jamais à cou*

vert sans vengeance. La colère des rois est conune la

poudre, qui ne peut manquer de produire son effet

une fois allumée. Celui qui commande ne doit point

obéir k celte passion. Nulle maladie de Te^rit n^est

plus capable de porter atteinte au décorum d*un prince*

Car dès quil se lâche, cela suppose un manque de

respect à son égard, ou qu^il a reçu quelque injure.

Rien également n^est plus opposé à sa dignité, parce

rien ne troqble autant le jugement, qu^l est si néces-

saire qu*un chef ait toujours libre, h^ souverain que

1^ colère emporte remet les clefs de son cœur dans les

mains de celui qui Tirrite. Si les rois se voyaient

quand ils y sont en proie, ils apercevraient dans le dé*

rangement de leurs traits quelque chose de bien int

digne de la majesté, dont le calme et la dpuce har-

mojue dçs paroles avec les gestes doivent plt^^t attirer

qu^effrayer? et n^oins se faire craindre qu aimer.

La colère entre presque toujours par les oreilles , ou 4u moins elle est s^o[ï& cçsse a lew entrée ; raison

pour l^v^uelle Iç prince doit se défier de ce qu'il w te][^d I sans jamais, ^tre altéré 4es rapports les plus si* nistrçs. Cest pour cela qup , selon quelque^-iyis , la statufid^ (]!^pUeri 4^1^ rtlç 4^ Çk¥^y i^\ W^ oreilles,

(47 ) pour momrqr qu*eU^. sont plus nuisibleft quHitâies à ceUv qui gQuy^ne. Cepen<iant un roi peut ^'en sertir utilement , pourvu qu^il cousuUe la pnidencQ sans «e livrer aux pre^lières impressions. Car il est une ju^ et noble colère qui ne messied pas, quand 9 exçjt4e par la ri^ispq, elle a pour guide la sagesse. Trof» de patience excite le mal, et rend eSrontës ceux qui D/ç devraient éu:e qu^obéissans. C^est ignorance, e&? çlayage, même quelquefois mépris de soi-n^éme, qu^ de tout souffrir. La vertu qui cQustitue la douceur n^çst pas moins ëloignçe de Tinsensibilité que de la {tireui^. Mais il £iut agir sans emportement, et que Tesprit reste toujours ferme sur le roc de la tranquillité. S*il eu quitte le sommet, il ne peut plus se recon- ^saXxe , entraîné par la passion avec une violence qui pnut sans ce^e. Oa a souvent le moyen d'arrêter le çcmunençepaent de cbo^es qui maîtrisent après. Ainsi , libre 4e ne pas tqpiber daps un précipice , une fois la chiite commencée, il faut IVcbever malgré soi. lia cçl^Tp a les iQ^mes (çSets,

. Il xk^^\ pas hors de propos d^ remarquer que , de quelque nature qu'elles soient, tQUtes )es explications W fpQt qu'iirri^er davantage ; de niêine que quand on iUÛsQ h feu i Tagitation lui doAQQ plus d'intensitét M4me W parolesi les plus dpuçqs ne sont guère dms a^ cas que wvxm^ une rosée d^eau qui rend la for^ plus ardente. Le un^illeur remède à la colère est dans U disirvçiion ou Véloignemeni de ce qui la cause : «lors elle se oonsvme et s'éieint d*^e-méme.

11 n'i^si pas mm plus sans exemple que les rois

soient en proie à Tenvie, d^aulant plus indigne d^eux c|iie c^est le vice d*un inférieur, Tapanage caractéristique d*un cœur sans étofle. La gloire qui ne peut briller sans obscurcit les autres ne saurait être éclatante. Une des raisons pour lesquelles les pyramides d^Egypte furent mises au nombre des merveilles du monde, est qu^elles sont toujours éclairée^ sans réfléchir aucime ombre sur les objets qui les environnent. L'envie est basse chez ceux qui gouvernent, même à Tégard de leurs égaux, et surtout de^ princes de leur famille qui servant Tétat leur sont utiles; car la carrière de Thonneur doit être également ouverte à tous, et le meilleur nioyen d'abaisser les trophées qui nous offusquent est d'en élever de plus nobles par nos belles actions. On ne déprime point la vertu d'autrui lorsqu'on a dans le cœur le témoignage de la sienne. Le souverain qui ne peut souffrir de rival en ce genre ressemble à ces potentats de l'Asie qui croient ne pouvoir bien régner qu'en étranglant leurs frères, ou à ces rois de France de la pre->mière race qui n'assuraient leur puissance qu'en Crevant les yeux à leurs parens.

Mais combien Tenvie est encore plus méprisable chez un roi , quand elle se dirige dontre le talent de ses ministres ou de ses généraux ! Le prince qui, au lieu d'obéir dans sa conduite au^bien de l'état, a la passion pour guide, est le plus coupable des hommes, quand ne pouvant faire lui-même des choses auxquelles il est obligé, l'envie l'empêche de soufirir qu'elles soient faites par autrui. Car être capable de

se laisser servir est une des grandes qualités des rois ; et ceux qui leur sont utiles n^ëtant que des parties d'eux'-mémes, ils doivent penser que la tête n^en veut point aux pieds parce quUls la soutiennent, ni aux mains parce qu^elles agissent. Au contraire, elle se &it gloire de les avoir pour instrumens. Il en est de même de ceux dont la transcendance est généralement reconnue. Dès quW souverain les aime, il de» vient leur égal : pourquoi craindrait -il leur supériorité ? La perfection de Tart de régner ne saurait mieux se découvrir qu^en appelant à soi le mérite personnel , rhonneur et la vertu. Une grande ame est inaccessible à la jalousie : quand elle est assez malheureuse pour que Tenvie Tatteigne de la part des autres, elle se contente pour toute vengeance de Tabandonner k Tulcère qui la ronge.

Agir et souffrir avec fermeté sont le propre de ceux qui gouvernent ; comme leur premier devoir- est de travailler au bonheur des peuples, dussent-ils même ne s'attendre à aucune reconnaissance. Malgré les plus constans efforts pour arriver au mieux possible, Tingratitude est souvent au bout de la carrière : mais la gloire y est avec elle; et si par hasard elle n*y est pas, la vertu qui vaut mieux s'y trouve toujours. Ne faire du bien qu'à ceux dont on espère de la reconnaissance est im trafic indigne des rois, qui, conune la Divinité, doivents'efforcer d'obliger tout le monde par pure grandeur d'ame et libéraUté; se fiant pour la vengeance des outrages qu'on peut leur Êdre à cet égard sur la postérité j qui rend avec usure à leur mémoire ce dont

on les^a privés de leur vivaiil. Pouiquoî de vaia&mur^ mure» les arrêteraient- Us dans ce qu'ils enirepreu^ nent? Le sauvage a beau bla^béq^er Tastre du jour, cet astre n'en poursuit pas moins son cours en versant sur lui des torrens de luoûère.

Que les princes soient donc au-dessus de Tenviot qu*un roi, si supérieur aux autres hommes, doit toujours mépriser. Celui qui n^en a pas le courage en manquera également pour régner. JL^envie étant inséparable du monde et des hauts emplois, comme les ombres le sont de U lumière du soleil., il est inu* tile de voulmr emiploy^r la force ^^ pu chercher à la vaincre par des bien&it^^ ïiercule, qui a dompté tous les monstres, i^^a nen pu contre elle. Comme sa.&<* reur existe parfois entre souverains , je terminerai son article en disant que celui qui la redoute , ou du moins ses effets , .peut y trouver un remède en embarquant dans la même fortune que lui c^ux dont il a quelque crainte. Tel le rémora auquiel les mçifçns aM-ribuaie^it le pouvoir d^arrètar un. vaisseau, perdait toute sa force dès qu^on le recueillait dodaps.

Quoique mon intention soit de reparler de rambTtioQ an chapitre sur la guerro, .je crois néanmoins devoir prévenir ici combien il est nécessaiire de précau*tionner les jeunes rois contre ootte passioip , aussi funeste dans s^ excès qu elle : e^ uohh quand on U consacre au Uen de Tétat, Modérée, chea les particnUers, qui regardent sans envie jce qn^ils m. .peuvent souhaiter sans extravagance, s^ls forment quelquefois» des projets d'âévation, ee soniplatAi^de ces cbivaèrea

agréables qui bercent un esprit oisetiX , que des inquiétudes qui le dévorent. Mais si ce poison infecte Tame du prince ; si le souverain , oubliant qu*il est le pfolficuur de la tranquillité publique , préfère sa propre gloire au bien de êon peuple ; s*il aime mieux conquérir des provinces, que de régper sur les cœurs en rendant beureoses celles qu'il a déjà ; sMl lui pa«< ratt plus beau d^étre le destructeur de ses voisins que le père de ses sujets , et si la désolation ou le deuil sont les seuls trophées qui signalent ses victoires, quel fléau pour les hommes! Le Ciel dans sa colère ne pourrait leur &ire un plus funeste présent : et les coa* quérans ne ^^immortalisant guère que comme les irruptions des volcans , qui sont étemelles dans les annales des bomroes pour leurs ravages, ce n'est pas sans raison n l^on regarde la mort de Gengis-Rhan, de Tamoflan e^ de quelques autres, comme des époques aussi heureusement mémorables pour l'humanité que celle de, lors de la cessation du déluge, la terre sortit de dessous les eaux qui la subnaergeaient.

Loin de moi de vouloir former un prince pusillanime, dont l'existence inanimée n'offrirait qu'une eau stagnante, plus propre à corrompre l'atmosphère qu'à fisrtilîser le sol. Je sais que la conscience d'un roi ne se meeure point par les règles ordinaires ; qu'il est des fiiutes qui l^honorent, des qualités qui le flétrissent, et qu'on souverain peut être doué de toutes les vertus ehrétîennes et morales, sans avoir aucune des vertus royales et politiques. Mais il fau^ être utile aux hommes, pour être vraiment grand dans l'opinion des

(Sa)

hommes. Loin de moi donc également ces conque^^ rans qui ravagent la terre, comme un fougueux torrent dont la vue étonne un instant^ quoiquUl soit dangereux et sans utilité dans son cours. Si la sûreté d^une nation exige quelque agrandissement, qu^elle le cherche; mais alors que son prince ressemble h ces fleuves majestueux qui portent la joie et Tabondance où ils se répandent , sans que ses intérêts personnels soient jamais pour rien dans cette condiûte. Car^ dès que Tambition s^empare de Tame , les désirs augmentent en proportion de ce qu'ion acquiert ; et du petit au grand la puissance ou les richesses font sur le cœur humain le même effet que le poids à^un pendule, qm se meut avec d'autant plus de violence quUl s'augmente davantage.

De même que lorsqu'on marche dans la campagne la vue se borne à un certain cercle , et quoiqu'on avance par un endroit , et que le cercle avançant en même temps , on voie toujours autant d'espace devant soi ; ainsi l'ambitieux croit que, lorsqu'il sera dans im certain état, il ne désirera plus rien. Mais il se trompe. L'horizon recule toujours; et, tandis qu'il poursuit son chemin à travers les difficultés, le bonheur le fuit comme l'eau de Tantale. Le premier besoin à peine assouvi, la passion ouvre de nouveaux gouffres. On croyait une faible source capable d'étancher la soif; mais bientôt il Êtut un fleuve, et l'Océan après ne suffit plus. Alexandre ne songeait d'abord qu'à l'Illyrieet à laThrace, quand, niaître de l'Asie, il pleure inconsolable en apprenant qu'il est d'autres mondes^

parce que la conquête d'un seul ne le saiisfait point. Ainsi le cœur humain compte pour, rien ce qiiïï a le plus désiré, dès qu'il en est une fois en possession, et se tx>urmente sans cesse pour ce qu'il ne possède point encore.

En général, un état gagne plus à être gouverné par un roi citoyen que par un héros, par un cœur sensible que par un esprit qui n'a que de Télévatiori ; car le sentiment a presque toujours des idées justes» Au lieu de cela., si le giaerrier fait parfois des choses plus brillantes , il commet également un bien plus grand nombre de fautes j ei malheur aux peuples qui ont un chef que l'excès de l'ambition domine, quand sa force inquiète ne se tourne pas vers ce qui peut augmenter leur bonheur. Car, en y réfléchissant, quel bien un ambitieux £iit-il à son pays? La guerre esi le plus grand fléau dont le Ciel puisse affliger un état : les plus heureuses unissent par accumuler presque antanx de calamités que les plus sanglantes défaites.

Les conquêtes ont toujours été funestes aux nations: et revenant à Alexandre , dont l'exemple a fait tourner tant de têtes ou perdu Unt de princes qui ont voulu l'imiter, malgré les éloges prodigués à la manière dont il avait assuré ^n vaste empire, sans analyser ici- la cause qui peut avoir mis fin à ses jours, je croîs que son plus grand bonheur est d'être mort à temps; car si la coupe d'Hercule ne l'eût tiré d'affaire , il est probable qu'il aurait été victime d'im autre accident. En effet, malgré son règne momentané sur l'Asie, la prospérité l'avait déjà corrompu ainsi que les Grecs,

qui ne oonnaissaient plus d^autrcs mœurs que celles des vaincus; ce à quoi il les encourageait Itd-méme, quoique si ce moyen pouvait êite utile à sa conquête , je doute qu'il eût servi pour la consolider. En outre y son armée s^était déjà mutinée , plusieurs provinces étaient en révolte, diverses conjurations avaient éclaté ; de façon que plus dW sage àtait jn^éVu sa fin.

Quant à la Macédoine, quel firuit retira -^t- elle de deux rois comme Alexandre «et Philippe ? Devenue le théâtre des plus cruelles révolutions, la Êimille loyale y périt déplorablement au milieu de Tinfortane des peuples 9 qui, jusqu'à ce qu4ls se vissent soumis aux Romains , n'eurent plus qu'une suite de tyrans dont le caprice était l'unique loi. Mais toute goetrière et toute vertueuse qu'était Sparte , d^ qu*elle oublia le principe de ne point faire de con<{uétes , quel fut le résultat de ées trophées et de raviliasement d'Athènes? Les troupes victorieuses de Lysandre semblaient n'avoir acquis tant de gloire que pour se voir humilier par ces lourds Béotiens de Thèbes que Lacédémone avait si long-temps méprisés.

Le niai ^ mêle aux affaires humaines par trop de causes pour qu'on soit capable de les ^rëvmr toutes, et avec tro(> d'impétuosité pôur qu'on pni^s^ en arrêter le cours. L^histoire est pleine d'exemples semblables à ceux que je viens de citer, quant aux nations qui ont voulu s'agrandir mal à propos : et depuis Nembrod ou Sésostris jusqu'à Charles XII, et quelques ambitieux encore plus modernes, elle ne varie point à cet

cgâfd) quoique les hommes «oient toujours également iiiG<Mrrigibles.

Le» Rottiains offrent seuU ùa phénomène , pour «Toir organiié pendant longtemps un système de conquêtes» Mais quand on médite leuir histoijre avec attention^ eotnbieu ce noble peuple qui «l'eut de tranquillité vraie que sdus Auguste u*t-il été malhevreux! Où ces hauts projets de- tout envdbir out-ik abotm^ si ce n^est à Assouvir la brutalité de quelques nsoii^tres, doBi la dépnivation en tout ^nre est encotB Vopprobre de Tuniveifs? Quel prince sage envierait le sort de tels empereurs !

Il fimt meitre les hommes dans les iniérêts de sa j^DiM^ 0i roti^veut qu'elle soit immortelle : chose dfaulan^ plus <^Seile «teo une^ambitioa outrée^ qdi.'on ne le peut guère que par des bienfidts. hem grands lalens qui nous élèvent au dessus deé peuplep, sans rien fiire à leur bonbeury les ébkwisseni au .lieu de les toucher, et sont plutôt Vobjet de l'envie , qtie celui de leitt* estime et de leur aâeotion. Il peut jnéme e» ètte pour les italiens dos qualités irop brillamel^d;'tui.roîi comme du eoleil qui brûle quand il est trop chaud. Enfin , ce ne sont pAS les staitues dont en fepaît Torgneil d'un ambitieux qui immortalisent le bon prince ; dles deviennent^ pi;iomptement le jouet du temps et de la vicissitude dés choses humaioee. jGe qui n'est écrit que sur le marbre ou l'airain est bieniât efllacé t ce que l'amour grave dans les ccsui s dure à jamais.

En raison de l'habitude où sont les souverains de ne connaître dans autrui d'auu« moralité que les bas*

sesses. et d'autre religion que les prières , accoutumés à la Êiusseté des courtisans,^ dont ils mesurent rattachement par la véhémence des expressions , en admirant leur sincérité quand ils ne les encensent qu'à demi y la flatterie est aussi un des plus grands fléaux des rois. Elle eu a plus renversé que la force. Quelle pourpre royale cette peste n'attaque - t - elle point! Infectant de toutes parts les lambris dorés, on voit, plutôt les effets que les causes de ce mal dangereux. L'adulation crée plus de méchans princes que la nature. A peine en verrait-on , 6'il n'existait point de flatteurs.

Ceux qui. sont destinés au trÀne ne peuvent donc trop s'efforcer d'apprendre à distinguer la &usseté de la. vérité : car il est également aut(Hir d'eux des personnesrqui louem .sans flatter; et il y aurait quelque chose de trop farouche, même de la férocité de leur part, à rejeter obstinément toute espèce de louanges, surtout celles qui sent données par quelqu'un d'estimabW La différence .est en ce que .l'adulateur approuve indistinctement le bon et le mauvais, et l'être vérid&que seulement ce qu'il y a de bon. Or, dès qu'un prince voit qu'on lui aturibue. des succès dûs à d'autres, ou aux circonstances; qu'on le loue pour des riens, sur des choses qui tiennent plus à son plaisir qu'à sa réputation, ou celles qui l'écartant des affaires sont moins relatives au bien de son peuple qu'à ses intérêts personnels : quand , dis -je , celui qui le flatte ainsi sourit à tous ses regards , applaudit à toutes ses pai'oles , étudie ses penchans pour les

suivre, ei que loin de le reprendre s^il lui voit faire quelque action indigne de son rang, il cherche au contraire à pallier ses défauts : que le prince, je le répète, s^en méfie avec le plus grand soin. Qu^il ne croie pas davantage à la fidélité de celui qui , s*occopant plus de son avancement particulier que du bien de son service, dissimule toute espèce défense et de mé{M:is, pour ménager ses bonnes grâces en rampant à son côté. Qu*il se méfie également, dis -je encore, du lâche complaisant qui affecte de Téloignement pour ceux, qui ont une réputation de iMe et d'intégrité, et qui faisant Téloge de celui qu'il soupçonne jouir de la faveur, tant qu'il ne peut se Taj^iroprier à lui-même, sitôt qu'il croit l'avoir ravie, dberche à dominer, et à s'attirer la bonne opinion des autres, en s'attribuant seul tout le succès des choses. Enfin, parmi tant de gens à redouter, quand uu individu se permet aussi parfois de blâmer ^on souverain de n'avoir pas suivi ses avis , et que pour se fiôre valoir il se vante publiquement de l'avertir de ses Êiutes, taudis qu'il les encourage en secret, que les jeunes princes ne s'y méprennent point, et regardant cet être vil comme un flatteur, qu'ils le fiiient comme la plus grande peste qu'ils puissent avoir auprès d'eux, en un mot comme l'imposteur le pi us éloigné de l'amour sincère avec lequel on devrait les servir : car il est impossible de garder long- temps un serpent^dans son sein, sans s'exposer au danger d'en être piqué.

Cependant quoique ces signes du mensonge soient firappans, et que de même que le caméléon prend

toules les couleurs exceplë le blanc ^ le flatteur imiie tout excellé ce qui est bien ( semblable à ces mauvais peiïitrei^ <]tti ne savent pas rendre la beauté des tt*aits ^ mais c[ui saisissent par&itement les difformité ) : TaiHoW^ropre est si aveugle qu'il mécounait le poison I entraîne par là louange qui maîtrise tellement , qUe quelque outrée qu'elle soit on croit toujours Tavoir méritée^ D'autres fins cette facilité nait d'une bienveillance mal placée > qui fermant les jeux sur les màuit que canuse la flatterie i a pitié de celui qtû'S'y livre y et b regardé comme une marque d'attachement ou de soumission.

Les rois pouvant donc être assex les jouets de letur amour-propre et de leur bonté pour que y malgré ce qui précède, ils soient hors d'état de reoonnattce la flatterie , qu'ils parcourent l'histoire aSn d'apprendre à se mieux garanti» de ce mal funeste ; et voyant Fusage qu'on a fait de l'adulation avec ieurs ancêtres, ou ceux qui les ont précédés, qu'ils réfléchissent ai l'on se sert des mêmes moyens avec eux. Je dirai plus.Que le prince lise les libelles contre lui : Car bien ^e la méchanceté les dicte, comme la vérité les écrit, il y trouvera ce que ses favoris lui cachent, et le meilleur antidote contre le poison dont ils l'enivrent dans la coupe dorée de la grandeur. Autrement quel moyen aurait-il de résister à la dissimulation, quand ses dé&uts et même ses ridicules non seulement sont admirés, mais imités pai!' ceux qui l'entourent? Si l'on en croit Athénée, lorsque par un malheur quelconque le souverain était estropié, c'était une coutume chez les

(59) Ethiopiens que ceux qui devaient se présenter devant lui se fissent mettre dans le même état, tant pour cherdier à lui être agréables que pour lui épargner la confusion. Suidas rapporte aussi qil^un grand nombre de personnes sous Arcâdius, et jdusieurs même de sa cour se mutilèrent , parce qu'Eutrope son favori étaii eunuque. Mais laissant oe qui paraît difficile à croire , il est certain que les flatteurs d*Ale!2tandre portaient conune lui la tête de côté : que 6eU)^ de Denis-le- Tyran^ pour à son exemple paraître myopes, s^eiitreheurtaient en sa présence , poussaient et renversaient ee quUls avaient à leurs pieds ; ayant même Fair de se livrer à Tétude de la philosophie quand Platon était à sa cour : et les courtisans de Mithridate, connaissant sa prétention d'être bon médecin , le consultaient sur leurs maladies feintes ou vraies , et lui présentaient leurs membres à inciser, ou leurs plaies à guérir. Il n*est pas jusqu'au dur Louvois qui, à la coUr galante de Louis XIV, pour feire comme le roi , n'ait fini par avoir one maîtresse.

Il fiiudrait n'avoir pas toujours été prince, pour bieti juger de ce que penseUt les Courtisans quand ils se répandent le plus en louanges, et qu^ils ont une complaisance aveugle potir les tolt^iïté^ de leur maître : c'est ce qui rendait si difficile dé flatter Othou une fois qu'il fut empereiu', parce qu'il savait comment il avait troiUpé texùi qui portaient la pourpre avant lui ; et je me kiis souvent étonné de ce que les mignons de Henri ÏII, qui avait beaucoup voyagé, aleùt étouffé si promptement en lui tout ce que le talent d' Amyot

et la probité de Carnavalet avaient pu lui inspirer de louable et de beau.

Mais revenant aux flatteurs, un. prince aurait d*autant plus tort de juger ses actions par ce qu^en disent ceux (jui Tentourent habituellement, qu'attentifs à former leur opinion ^ur la sienne, sans en avoir qui leur soit propre, ils sont toujours prêts à changer d'avis selon Toccasion. Comme Tombre inûtetous les mouvemens du corps , le courtisan s'empresse de prendre toutes les manières de celui qu'il encense. Est-ce donc à des valets gagés, quelque dorés qu'ils soient et qui peuvent tout perdre par un mot, qu'un roi demandera s'il a des défauts, ou s'il remplit ses de^ yoirs? Avec de telles lumières, il sera toujoiu's dans les ténèbres. Ce sont les hommes habiles, désintéressés, qui ont à cœur le bien de l'état, qu'il doit cour sulter; parce que les favoris ont coutume de rendre les choses non commis elles sont, mais comme on les désire. Or quoique peu de gens soient de l'avis du sage , qui préfère les blessures que fait un ami aux caresses insidieuses d'un ennemi qui flatte, mieux vaut quelquefois être corrigé, même un peu durement, que trompé par les adulateurs. C'est principalement aux grands de ce monde, dit Plutarque,, -qu'il faut des amis qui parlent librement : car il en est peu qui conservent leur jugement dans le bonheiu*, et ils ont presque tous besoin de sagesse empruntée, et de raison qui leur vienne d'autre part, pour s'abaisser ou s'affermir quaqd iJs sont enflés ou ébranlés par les faveurs de la fortune.

favis du peuple -également est bon pour savoir la vérilë : son corps entier n'affecte ni ne loue mal à propos. La multitude ne dissimule guère. Charles- Quint se déguisait quelquefois, pour être lui-même Tespion de sa réputation , qu'il tâchait de connaître par la franchise des personnes auxquelles il s'adressait : car , disait-il , la haine et la flatterie altèrent la vérité j Tune transforme les vertus en vices , et Taulre les vices en vertus. C'est dans les places publiques qu^on trouve la vérité, qui fuit les rois. Ne pouvant la rencontrer dans leurs cours, qu'ils aient donc au moins le bon esprit de la chercher ailleurs. On a vu des princes avoir des personnes affidées pour leur rstpporter ce qu'on disait sur leur compte même dans les provinces. Cependant quand un souverain a l'ame assez élevée pour que ceux qui l'approchent soient persuadés qu'il regarde la flatterie comme une chose vile, et qu'il n'a que du mépris pour ceux qui cherchent à le tromper avec de fausses apparences de louange, il s'en délivre facilement pour peu qu'il s^arme de la moindre sévérité : car en général elle n'ose point s'adresser au prince grave qu*on sait détester le mensonge. D'ailleurs, les hommes n^gnorent pas la bassesse de l'adulation , et ne s*y livrent la plupart du temps que parce qu*ils connaissent le danger de la sincérité, toujours périlleuse avec les rois orgueilleux qu*elle offense, et qui croient que celui qui cherche à les détromper accuse leurs actions, ou les surpasse en intelligence : deux choses qu*ils n*endurent qu'avec peine, et raison pour laquelle ceux qui

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les entoureut disent plutôt ce qu'ils savent leur plaire ^ que oe qui conviendrait à leurs intérêts.

Maifi le prince qui jouit d^uae réputation solide méprise la flattepie, parce que sa gloire n*a pas besoÎ9 d*empruiity et que celle que Tadulation lui prête ne sert qu'à détruire la bonne opiniçn qu'on a de soi^ véritable mérite. Alexandre jeta dans THidaspe This* toire de sa bataille contre Porrbus , reprochant à Taur teur^ qui lui en faisait la lecture, sa témérité d'avoir osé y insérer da fatix exploits, comme si Alexandre n'en avait point assez de véritables poiu* être lou^ sans mentir. Ce héros aurait probablement vécu plus long-temps s'il ep avait toujours agi de même, au lieu de s'aveugler dans tant d'occasions, surtout dans celles de Clitus et de Callisthènes.

Mais combien plus terrible encore est la chose, lorsqu'on a le malheur de vivre sous i^n méchant prince qiii , témoignant soudain son horreur à l'égard de ceux qu'il soupçonne de pénétrer ses intentions , exige un empire absolu sur les esprits, et regarde cinaune ennemis ious ceux dont les &cultés intellectuelles ne lui sont point aussi servilement dévouées que leurs corps 1 Comment ne pas dissimuler, quand le chef ne trouve dans celui qu^il croit instruit de ses vices ^Hin témoin qui lui reprocl^e se^ turpitude et sa bassesse ? Malheur à quiconque a Tair de s'en aperce* voir, parce que le tyran s'enfoncant toujours plus dans le crime, l'habitude qu'il en prend finit par l'y rendre insensible 9 et même aux remords , conune Mithridate l'était anx pbisqns ! Cliacun alors est donc forcé de s'en-

Telopper en lui«gnéme ; et , saii# çn chercher daulres exemples, je me com.enierai de rappeler avec Tacite, <|u*au repus oùTféron empoisonxia BriUQnicvis, 91 quelques aënaieura prireni ^udaiiula fuite, ëpouvaoiés 4*un tel crime , malheurewemani on ne peut nier que , vu le temps où la chose se passait, les plus prudens fu^ rent ceux qiii , feignant de croire sa fin naturelle, resn lèvent sans témoigner aucune siurprisede sa mort.Toutefeifl Tesprit humain ne saurait arriver à un plus bas point de dégradation.

Mats revenant à la flatterie, dont Tivresse comme celle du vin frelaté tourne la tête , Eût oublier toute convenance, toute pudeur, et porte à toutes les folies, quel fléau que eaux qui semblent nés pour applaudir aai passions des rois, ou dresser des pièges à leur in-* nocenee! Ah! du moiqs, à force de se voir représenr 1er tels qu^ils ne sont pas, s'ils apprenaient ce qu'ils dmvent étre^ et si la louange qu'on leur donne pour des vertus dont ils manquent leur inspirait le désir de la mériter en les pratiquant ! Les discours flatteurs qui assiègent le trône ôtei^t tout accès à la vérité. Le piîiice ne voit plus rien tel qu'il est, on le joae k force de le respecter ; et Ton cherche 4'autant plus à le pcffdre, qu'on s'étudie plus à loi plaire. Lies conseils agréables sont rarement des conseils utiles. Ce qui flatte les souverains fait ordinairemrait Iç malheur des peuples. Enfin, si quelquefois im sujet décide' de U fêUcité d'un règne «t de la gloire d'un état, il ne faut aussi* qu'un seul adulateur pour flétrir celle d'un héros, ou causer la ruine d'un empire : et, comme

disait Bias, le plus mauvais des animaux sauiHigesj c'est le tyran; des aninuuio: privés, lejlatteur.

Parmi les vertus qa^il est bon d*inculquer aux princes, celles qui intéressent éminemment la nation sur laquelle ils doivent régner sont essentielles, conmie je Tai déjà remarqué par les fils de Phraates et d^A* malonte, que les Parthes et les Goths ne purent souffrir, comme ayant des manières trop éloignées des leurs. Car les inclinations des peuples sont différentes : les uns aiment dans le chef la réserve, conune nécessaire à Tautorité, tandis que d^autres, plus touchés des manières ouvertes, qui témoignent de la franchise et de la bonté, respectent la majesté du souverain à proportion qu^elle leur semble moins fière, et par reconnaissance le replacent sur le trône aussitôt qu^il en descend vers eux par bonté. La première règle, pour ces sortes de choses, étant de ne pas blesser le goût d^ime nation en le mesurant sur celui d'une autre, il faut donc étudier avec soin leurs diverses inclinations, et les usages qui ont précédé. Cest ainsi, par exemple, que les quahtés brillantes plaisent aux Français ; ils aiment surtout à voir leiyrs rois à la tête des armées.

Mais Tamour de Thumanité doit être le premier sentiment qu'on verse dans Famé des souverains : c'est leur premier devoir, Tusage le plus délicieux de la grandeur. Les sujets d'un prince qui aime son peuple sont toujours prêts à lui donner leurs biens et leur vie. Cette quaUté seule peut les rassurer,.et former un lien sincère entre eux et lui. Le reste n'est

^ue dissimulation ; et quoiqu'ils sachent qu'ils ont un maître, ils ne croient jamais un roi cligne d'être appelé leur père , s'il sépare son autorité de son amour. L'humanité donne naissance à l'affabilité , qui, sans résider seulement au dehors, est le produit de la tendresse d'une belle ame. Les charmes et la majesté de celui qui gouverne font d'autant plus pour gagner les esprits , que les hommes en général , s'arrétant aux apparences, sont plus touchés des qualités extérieures que de celles de l'ame. Ils croient que la Vertu et la bonté ne peuvent manquer d'accompagner une prestance agréable, et sont fiers d'obéir à un ]prin<le qui surpasse les autres en grâces corporelles. La isérénité de son visage est la félicité dés peuples; son air humain est pour le cœur des sujets ce que la rosée est pour la terre.

Quand on n'y réfléchit pas bien , la générosité semble au premier coxip-d'œil la qualité qui convient le plus aux rois, en ce qu'elle les rend semblables à Dieu, qui donne abondainment. Mais rien n'est plus préjudiciable à celui qui commande que lia libéralité et la bonté, quand il s'y livt<e sans mesure. La prodigalité est voisine de la rapine ; car si les fonds publics se dilapident, comment les rehiplacer autrement que par des voies illicites ? La tyrannie de Calîgula et de Néron naquit de leurs profîisions : après aVoir épuisé le tré^r publié par leurs folles dépenses , ils furent obligés d^avôir recours aux confiscations. Un individu "ptàdipie se perd rùn souverain qui l'est perd son

peuple avec luî.Cest un Briarée qui reçoit de cinq

cents mains, et qni dépense avec mille. Semblable à ces orages qui déchargent en un instant les nues des eaux qui ont été plusieurs mois à s'y amasser, les trésors du monde tariraient avec lui. Toutes les richesses que la nature avait été des siècles à former dans son sein ne suffirent point aux folles dépenses de quelques empereurs romains. La montagne ne se défait pas tout à coup de la neige entassée sur son sommet, et qui ne sY trouve que comme Teau des champs et des vallées , que le soleil a successivement pompée ; mais, semblant la conserver pour les momens de besoin , elle la rend peu à peu aux mêmes lieux d'où Tastre du jour Tavait tirée. Le prince doit en agir de même avec ses états pour Targent, et pour tous les biens qu'il est dans le cas d^ répandre.

Une fausse libéralité est généralement le dé&ut des rois esclaves des flatteurs. Henri II et Henri Ul abandonnèrent la France à leurs mignons. Cepen-^ dant le souverain ne devrait jamais oublier que \es impÀts se lèvent pour subvenir à la nécessité des peuples, et non aux voluptés des rois, qui doivent réserver leurs bienfaits pour ceux qui sont capables de rendre quelque service à Tétat. 11 &ut surtout quHk encouragent par des privilèges ceux qui excellent dans un art utile , particulièrement ceux qui entendent bien le commerce, et qu'ils protég^t tout ce qui peut aider k la prospérité de leurs sujets. Quand on réfléchit à la courte instruction que Louis XI voulait qu'eût son fils, la bornant à cette maxime : Celui qui ne sait pas dissimuler ne sait point régner^ on trouve q»c

Charles VIII et quelques autres princes semblables auraient aussi bien fait de se gouverner par eux-mêmes que par leurs favoris, et de changer ladite maxime, ainsi que Louis XII le fit après, quand il disait : Celui qui ne sait pas refuser ne sait pas régner.

Un autre grand déÊiut des princes qui donnent, est qu'ils se montrent plus généreux avec ceux qui sont déjà dans Tabondànce qu'avec céu^ qui n'ont rien : car le meilleur moyen d'obtenir avec les rois est d'être riche, et surtout de ne jamais paraître dans le besoin. Anad voit-on qu'ik font presque toujours un mauvais usage de leurs bienfaits, et qu^ils concentrent smr quelques individus qui sont déjà dans l'opulence des sommes qui , si elles étaient plus justement réparties, suffiraient pour faire vivre des milliers de familles qui gémissent dans le malheur. Cependant les rois de<^ ▼raient savoir que ce n*est que pour ces dernières, et pas du \o\ÉL pour les intrigans qui les entourent, qu'on yent bien laisser des trésors si considérables à leur disposition» En prodiguant ainsi les choses mal à propos, la libéralité s'épuise d'elle-même sans atteindre le but désiré ; et le peuple est indigné de voir mal employer des richesses qu'il ne confie au prince que pour Tutiliié publique. Bien plus : le souverain doit avoir uùe telle attention dans sa manière de récompenser, que qucnque ses bienfaits ne puissent nécessairement tomber que sur un petit nombre de ses sujets, ils encouragent tous les autres, et les excitent à les mériter.

Cependant, conune il £iut quTun roi ait l'air généreux, il ne saurait niieux^ feire que de chercher à res-

sembler h Faurore, qui prodigue sans cesse quelque chose à la terre, mais ne lui donne que des fleurs et des rosées, en accompagnant le tout d*un sourire. Les caresseâ et les louanges peuyent souvent tenir lieu de récompenses ; et Tune des choses les plus admirables d^Henri IV est que, dans son malheur, il payait les service^ par de belles paroles; ses manières agréables, comme je Tai déjà dit, excitaient à faire mille choses auxquelles son infipuissance ne lui permettait pas d^engager autrement. D^ailleurs, un prince doit toujours donner avec un tel ménagement, qu'il se réserve Id' possibilité de donner davantage. Car ses richesses ayant des bornés, ses bîen&its doivent en avoir aussi; tt sMl ne veut pas que \e jÀiblic gémisse de ce qu'il sacrifie à des particuliers, persuadé que ses largesses le déshonoreraient pour peu qu'elles coûtassent des larmes aux pauvres, il faut qu'il modère ses bontés par sa jdstice, et préfère donner moins aux uns pour exiger moins des autres; ayant soin de répandre ses &• veurs de manière Cfùe chacun se retire satis&it , Tun xle ce qu'ila reçu, l'autre de ce qu'il espère recevoir; celuici pénétré de la bonne -grâce qui embellit ce qu'il obtient, celui-là flatté de la manière dont on l'a distingué; ainsi de suite : car les sujets se réglant sur l'exemple, sans jamais obéir h la raison , ceux d'un souverain exccssif en dons se rendent excessif en demandes. ■ Si l'on veut tirer du fruit de ce qu'on sème, semant avec mèsiu^e, on ne verse point du sac. En outre, 4'indi(fërenl)e et- l'oubli élaidtiaussi^ ordinaires à celtii qui n'attimdtjihis rien, cpâle^zèle et. le souvenir peu-

vent Télreà celui que Tespéranee aaimeeDCorCopuisqu'on obtient plus de cette dernière^, les pnuces. ne sauraient trop ren;lretenir chez leurs S]uje^; d\)ù je conclus que c^est folie ou vanité de prodiguer inconsidérément. Le temps et Toccasion doivent seuls |;uider la libéralité des rois, qui ne peuvent trop se rappeler cette parole de Louis XII ; Les courtisans vwent de mes donsj le peuple de mes refus.

QvlîX est difficile. de; fprjx^pr un. bon prince, au milieu d'une cour corroropuelCçst principalement à ceux qui sont nés pour le tn^nq qui'il faut souvent répéter de choisir un genre dç vie eslii^able^^et l^^i* tude le leur rendra doux; parqe qug s^ils s^abandonnent aveuglément auji: pb^isirs,à,laiicçnce, aux distractions, aux prestiges et è..la. flat^e^ie qui , les entourent,ils perdront bientôt le goût« du trayail^le djésii: d^être aimés de leur^ peuples; et, livrés à lampUesse, c'*en est £dt d eux. Les rois sont comme ces. planètes luoiineuse^ dout 1 es taches; fpnt tqii jojfu:s. plu^ pv^ ^pins souffrir le j(uoftde pendant jlfursi éclipses ; il est rare que leurs dé£uiis ne soient pas un m^dheiur public. Mais leurs vices ne manquent jamais; d^étre , le .fléau des états. Carj par çxemple^le prince Janguit-il en proie à la débauche: devenant aussi tût Vhorreur de ceux qui lui sont soumis, li^s. di^pr^emjexLs qui infectent ' son palais se i;^pandent pami ses sujets, et la boîte de Pandore serait. moins fatale au nvilieu d^eux;

Comme un monarque est sans cesse environné, des délices de sa cour, sa plus ferme résolutipn doit être de se condamner volontairement au supplice de Tanlale :

car s'il n*esl besoin que de patience pour supporter un état malheureux, il faut une autre espèce de courage pour résister à la tentation du bonheur, qui amollit et corrompt, tandis que la misère affermit. Et conunent un roi céderait -il à tant dUnnombrables sensations sans être blasé dès Tadolescence ? L'industrie du luxe a beau faire , elle ne peut lui donner de nouveaux sens; et tandis que les jouissances le sollicitent de tous côtés, sa feiblesse les lui interdit^ et la nature ^y refiise. Qu^il craigne surtout ces grands ébranlemehs de Famé, qui, traînant à leur suite le d^oût et Tenutii, sont d'autant plus à redouter dans la jeunesse, qil'on à moins de force alors pour résister à ce qu- on sent. La tempérance est la meilleure soiùrce des voluptés; et loin que le prince auquel s'ofirent le plus de Ces dernières soit édui qui en jouisse le mieux, il n^en goûte aucune. Que ceux qtn seraient tentés de prendre eette afôertion pour im paradoxe , disent si c'est uû plaisir de boire sans soif ou de manger sans appétit. Or, tel est l'état habituel de ces hommes puissans qui ne mettent ailcmi frein à leurs passions; et c'est ainsi que les objets les plus attrayans se présen-

tent devant eux. {je^^ésiiT étant faible, la jouissance l'est aussi. Que) moyen qu'il en soit autrement, quand , par exemple, sans attendre que la nature porte à IV môur, à peine la satiété laisse^-elle naître le moindre désir qu'il est assouvi , et l'on retombe en proie à de nouveaux dégoûts ?

' Cette dépravation inquiète , qui ressemble à la lueur qu'on voit un moment sur les cendres d'un feu presque

éteint, ce dernier désordre d^une cx)ncupiscence effrénée y sont malhenreusement parfois la maladie de ceux qui parvenus au comble du pouvoir en mésuseni. Après avoir épuisé ce que la nature a de plus capable de flatter les sens, après avoir satisfait tout ce que Tâpre vcMracité des passions leur inspirait, sans rien trouver dans cet océan de délices qu*une eau de la plus cruelle amertume, et souvent tant d*afilicdon réelle qu*ils ont la vie en horreur, toute leur occupatioQ est de chercher de nouveaux irritans dans ce qui paraîtrait le plus extravagant aux autres honunes ; et n*ajant plus que le désespoir qu*entraîne la privation,. Tame abrutie dans un corps accablé de douleurs , ils se livrent sans honte à ce qu'il y a de plus monstrueux. Qu*on voye ce que Timagination de quelques empereurs romains a pu leur suggérer dans son délire ! Et quel était le fruit de tant de recherches, si ce n^est d^augmenter la force de l'habitude, qui devenait toujours plus dégoûtée lorsque le plaisir convoité non seulement les fîiyait, mais^restait mort pour leur ame ?

Un bon prince, tout entier au bien de ses peuples, ne doit jamais que se prêter aux choses qui lui plaisent. Dès qu'il s'y donne, il se prépare des regrets. L'ame fixrte fuit le plaisir comme un bon pilote les écneils. Quiconque épuise la coupe de la volupté jusqu'à la lie rencontre la peine au fond du vase.

Il &ut de grandes vertus à ceux qui gouvernent ,* et comlbien ne doivent-ils point être maîtres de leurs passions, pour, selon le cas, savoir modérer et diriger celles de tout un peuple ! Séleucus disait que celui

qui connaîi le poids d^ln sceptre , s^il le trouvaii îi terre ^ ne daignerait point le ramasser. Yainement jalouse-t-on le bonheur des rois, toujotirs plus envié que désirable. Le trône est comme une persécution continuelle ; et si les monarque n*ont pas plus dç force et de courage que les autres hommes , ils auront bientôt plus de vices et de faiblesses.

On ne parvient à la gloire que par la constance et les travaux. Son temple, loin d^étre dans une plaine agréable ,^ couronne un mont escarpé, qu^on n^e «aurait gravir qi;e pa^ un sentier rstboteux , plein die; ronces et d^écueils. Les palmes ne croissent pas clans un terrain mou^ Les monumens d^Hercule et de Minerve , dieux symboliques de la vertu, étaient remarquables par leurs beUes proportions, mais dénués des frivoles ornemens de ceux consacrés à Vénus. Jamais le vaisseau VAvgoruvUe n^eût été mis 9x\ rang des autres, s^il avait pourri dan$ le port sans s*exposer aux dangers. Le laurier ne ceint point le front du prince qui s'oublie dans un coupable repos. O jiihéniensi ^écriait Alexandre , qu'il m'en coûte pour être estimé de vous! Bien régner n*est point une profession oisive; c'est wi noble esclavage, un niétiçr que comme tant d'autres, on doit, exercer à la sueur de «on ïtcxxu Plus un prince qst habile, plus il sent le poids du gouvernement dont il est chargé ; et si, le trs^y^il e«t nécessaire à tous les hommes, on peut dire qa*il le devient encore plus aux rois. Chaque jour est un feuillet de leur histoire.

C'est en vain que l'œil s'arrête à l'éclat de la cou-

ronne. Il ne voit que les &ux brillans qui Tentourent : mais les pierres- précieuses dont elle ëtin* celle couvrent des ëpines, qui blessent sans cesse le front et même le cœur de celui qui la porte. Elle n*a point de perle qui ne soit Tembléme de la sueur, pas un rubis qui ne le soit du sang, ni un diamant qui n^ofire une pointe aiguë. C^est une circonférence sans aucun centre de repos, symbole non équivoque de soins perpétuels. Quelques couronnes anciennement étaient faites en forme de vaisseau, pour mieux signifier les inquiétudes, l'inconstance et les périls auxquels elles sont exposées ; de même que le sceptre de plusieurs rois dTgypte était surmonté d^un œil, pour indiquer la vigilance qu il exige. En effet, quels soins continuels ne doivent pas être ceux des princes qui. veulent maintenir la paix, Tabondance et la justice dans leurs états! que d^obstacles et de difficultés rencontre celui qui gouverne! Ses Ëitigues seules aident à la tranqilifillité des peuples; son danger fait leur sûreté, ses yinlles leur bonheur; et semblables aux corps célestes, qui ont beaucohp d'éclat et point de repos ^ les. souverains naissent pour être toujours en action. Il Ëiut leur inculquer cette maxime dès Tenfance.

Les rois de Perse avaient quelqu'im qui les réveillait tous les matins , en les avertissant de songer au bien-être de leurs sujets. Plus d'un prince aujourd'hui n'^aimerait pas qu'on l'importunât ainsi ; et la plupart sont persuadés que les vices, la paresse et les plaisirs, qui font ro{qprobre des autres hominçs, sont des choses licites pour eux. Presque tous se perdent,

parce qu^ils croient que le pouvoir suprême est un hëritage dont ils peuvent user au grë de leurs caprices : mal auquel la flatterie ne les encourage que trop, en leur répétant que sans cette manière d'envisager la royauté elle serait le plus dur esclavage, et un état pire que celui du dernier de leurs sujets ; ce qui leur feit chercher leiu^ aises , et se livrer à des voluptés qui les énervent. Or, Part de régner étant celui qui demande le plus de vigueur, une fois àbft< tardi de k sorte , le prince , dès qu'il essaie dé gouverner, n'est plus que comme un pygmée qui voudrait manier la massue d'Hercule.

Telle est la vraie raison pour laquelle si peu de souverains sont propres aux affaires, et nullement parce que la nature leur en a refusé les moyens ; car au contraire elle fait souvent plus en leur faveur que pour les autres, l'homme né dans la pourpre étant une plante mieux nourrie et plus soignée. Mais quelque bien élevés qu'ils soient, ces premières teintures ét9§l bientôt effacées, les princes s'amollissent, s'accoutdment à confondre souvent la r^iison avec leurs caprices, et se livrent au plaisir de régner, sans s'informer des justes limites de leur autorité. Bornés aux choses qui ne demandent aucun travail, ils abandonnent à d'autres le &rdeau de l'état ; et pleins des respects excessifs de ceux qui sont en adoration devant eux, substituant l'éclat de la royauté à ce qu'elle a de véritable grandeur, ils succombent soiis la majesté de l'auguste place qu'ils occupent , dont ils ne conserven t que la pompe au lieu de sa réalité. Telle est la façon dont

les cours et Tindolence abrutissent les facultés des souverains, que ceux qui les entourent font également tout pour exténuer, n^ignorant pas combien leur fortune est plus facile avec un roi négligent, qu*avec celui qui voit tout, et règne par lui-même.

11 est deux remèdes contre ces maux. Le premier est qu^aussitôt que le prince a acquis Tâge de raison on Tinitie dans les afiaires sous le règne de son prédécesseur; et quand il n*aurait aucune part à la distribution des grâces, si les circonstances font craindre qu*il ne se gagne les cœurs, qu*il ait au moins accès au reste pour que ses yeux s^ouvrent plutôt aux soins du gouvernement qu^aux vices, motif qui engagea le sénat romain à &ire assister les fils des sénateurs à ses délibérations. Le second remède est que ceux qui entourent le prince cherchent à dissiper les mauvaises opinions qui naissent de la grandeur, en lui répétant souvent que la nature n^a point fait de rois, et que ce n^est que le consentement des peuples qui a donné au sceptre son pouvoir, à la couronne le respect qu'elle inspire. La pourpre n'est que le symbole de son propre sang, qu'il doit, s'il le faut, verser pour le bien de Tétat : on ne l'en revêt point pour y fomenter les vices. Personne nHmagine qùé la naissance d'un homme lui donne le droit de gouverner ses semblables ; mais on est convenu de rendre la monarchie héréditaire pour éviter le trouble des élections. Tel est le motif qui a fait courir le risque d'avoir de temps en temps un prince faible; parce qu'on le croit moins préjudiciable que les convulsions qu'exciterait la mort

(le chaqitô roi. Eu lui inol, on a établi que Tainé suc-' céderait au trône, de même qu'on a vu les Perses convenir de laisser la couronne à celui dont le cheval hennirait le prenaien

Naître prince est un pur effet du hasard, comme la vertu est le plus noble bien dont Thomme pitisse s'enorgueillir. Parce qu'on règne , la puissance n'est point absolue :. les peuples^ sont des sujets, non des esclaves^ U^ faut donc . en user avec eux comme on voudrait SK>i-méme être traité si l'on obéissait. Le bon roi leur rapporte tout; le tyran ne voitque lui seul. J'ai dit, en définissant l'homme, qu'un de ses plus- grands défauts est de se croire le centre de l'univers : les souverains sont bien plus que les autres exposés à ce danger, parce que tout leur cède.,^ tout les fait^uve-^ nir qu'ils sont maîtres; et la. dépendance où l'on est de leurs paroles, le&complaisances, le respect, la flatterie de leurs entours, les portent à croire qfxe tout est fait pour eux , çt qu'jJs n'ont d'amures devoirs que ceux qu'ils, veulent biep s'imposer. C^endant on ne choisit pas le prioce uniquement, pour qu'il soit le chef de l'état, mais afin, quand on le respecte comme tel^ qu'il soit utile. aux peuples en empêchant les yio* lem!^ ; pour qu'il récompense, la vertu , punisse le vice , conserve. aCitant que possible la paix et l'é*^ galitéy défende ses sujets contre les ennemis du dehors, en im mot pour qu'il contribue par s^s soins constans à leur féUcité. U sers^it trop cruel pour eux de le revêtir du rang suprême, en lui sacrifiant leur liberté , s'ils ne trouvaient au nioin^ en retoiu* la jus-

lice et la protection qu'ils ont droit d'en attendre.

Ce n'est pas le souverain, mais la loi, dont il n'est que le ministre et le premier dépositaire, qui doit seule rëgner sur les nalions. Tout prince sage doit souhaiter de n'en être que l'exécuteur, et d'avoir un conseil qui modère son autorité. Les rois sont les administrateurs, mais point du tout les maîtres des peuples : et, sans croire que tant d'hommes doivent servir par leur misère à flatter la vanité d'un seul , c'est la sagesse d'un seul qui. doit servir à la félicité de tant d'hommes.

Il feul que celui qui gouverne soit si étroitement «ni à la chose publique , qu'on ne puisse discerner ce qui est à lui de ce qui est à elle; et qu'on trouve plutôt une différence, d'intérêt entre la tête et le corps, qu'entre le prince et l'état. C'est le caractère de la grandeur des rois d'être consacrés à la prospérité de leurs sujets. 11 en est d*eux comme de la limiière, qui ne se trouve placée dans un lieu éminent que poar se répandre partout. Le sceptre est un fardeau , le bien des peuples son but : et loin que la puissance soit illimitée, elle a des entraves de tous côtés, exposée aux plus légers aeciden^. Le tyran peut seul désirer im pouvoir sans bornes; le bon prince aime que ses sujets jouissent d'un certain degré de liberté. Plus ils en ont, pltis celui qui gouverne est assuré, ife consolide mnjbrtun€j disait Théopompe, quand il créa l'autorité des éphores, et diminua la sienne.

Le roi qui peut le plus n'est pas le plus ferme sur son trône ; mais celui dont les facultés n'excèdent pas

(78) les limites de là raison, en dépouillant ses semblables de leurs droits. A mesure ({ue Fautorité penche vers la tyrannie , elle s'affaiblit toujours , et se rend dépendante de ses suppôts : chose dont elle s'aperçoit aux égards 7 aux déférences dont il faut qu'elle use envers eux; aux privilèges insensés qu'usurpent ses partisans, à tout ce qu'elle est obligée de céder, de souffrir, de dissimuler, de peur qu'ils ne l'abandon'* nent; semblables à ces tigres élevés pour la chasse, qui dévorent leur maître dès qu'il oublie de leur donner part à la proie.

Il y a dans chaque nation un esprit général, sur lequel la puissance même est fondée. Quand elle choque cet esprit, elle se choque elle-même, et s'arrête nécessairement. Un pouvoir trop étendu chancelle toujours. Qui. peut tout, doit tout craindre. Les passions, les volontés injustes, les désirs excessife que les princes mêlent à l'autorité, loin de l'étendre, l'affiiiblissent. Ils deviennent moins puissans, en voulant l'être plus que les lois. Tou^ ce qui rend l'autorité odiei]se la diminue. La source de la puissance est dans le cœur des sujets; et, quelqu'absolu qu'on paraisse, on perd de son pouvoir dès qu'on perd leur affection. L'amour du peuple et la vertu sont la meilleure garde du prince, qui n'est jamais mieux défendu que quand il n'a pas besoin de défense. Titus, Nerva, Trajan, Marc-Aurèle , n'eurent qu'eux pour appui: tandis que les armées d'Orient et d'Occident, même les gardes prétoriennes, ne purent soustraire à la mort Néron, Caligula, Yitellius, et tant d'autres méchans

empereurs; Thistoire en offrant seize d^assassinés, parmi les vingt -six qui régnèrent depuis César jusqu^à Maximin.

Enfin , il est plus- beau de commander à des hommes qui sentent leur dignité qu^à des esclaves ; et Ton ne saitfait trop répéter à ceux qui sont nés pour le trAne , qu^en aucun temps, ni même dans aucun lieu, les mânes coupables des méchans princes ne sont à Tabri des reproches, et des exécrations de la postérité. Régner est un devoir, un emploi plutôt qu^un vain titre, Tempire d^un père sur ses enfans : et , loin que les peuples naissent pour les rois , ce sont les rois qui naissent pour les peuples.

Le prince ainsi maître de ses passions, et bien au fait des qualités les plus essentielles que réclame Fart de gouverner, pourra dès lors espérer de saisir le scepure et porter la couronne avec gloire.

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