CHAPITRE n
Du gouvemement et des actions du prince eu généraL
Quel homme oserait se flatter d'établir aiicuti principe sûr pour bien régner? Sans rappeler que ce qui sert un prince peut être fatal à un autre en pareil cas^ soit que le premier sache mieux agir ou profiter de Toccasion , et que les circonstances ne se ressemblent point, soit qu'il n'y ait rien de fixe dans les choses humaines, ou que la bizarrerie du sort en décide autrement ; on est presque toujours forcé de suivre les temps et les conjonctures , ce sont eux qui dirigent les grands évènemens; et s'il est quelques époques où l'on peut mener les hommes d'après les maximes de Fénélon, il en est d'autres auxquelles les roia ont toutes les peines du monde à se soutenir, même avec celles de Machiavel. Tout dépend du moment. Ainsi, pour conduire un vaisseau, les manœuvres diffèrent dans le calme et dans la tempête.
On ne peut donc guère que proposer des règles, laissant h ceux qui gouvernent le soin de les appliquer selon la diversité des cas. Autant il y a d'ordre fixe dans la marche de la nature , ou dans le monde physique, autant il en est peu dans le monde intelligent.
Le hasard contribue tant aux choses dHci-bas , qnoh ne conçoit souvent qu*avec difficulté de quels petits ressorts dépend la gloire d^un héros; il en est de même de celle des rois et des nations. Cependant il est certain que la supériorité des peuples tient presque toujours à ceux qui les dirigent. Mais comme dès que la politique s^éloigne de la nature elle n^est plus établie sur aucune base permanente, il est impossible que ses principes le soient jamais;
L^étendue de cet ouvrage me permet à peide de parler des diverses sortes de gouvememens en euxmêmes; et tant d'autres Tout fait avant moi, qu'on suppose que tout être élevé pour le trône a réfléchi sur les meilleurs auteurs en ce genre, qu'on ne peut manquer d'avoir mis entre ses mains. D'ailleurs, il est malheureusement pour les hommes ime mode à' cet égard comme pour le reste ; et leurs idées sur ce point ressemblent trop souvent à celles de leurs autres spéculations morales , où la pratique est toujours loin du vaste champ sur lequel la théorie plane avec tant d'essor. En un mot, sans être en rien l'apôtre do despotisme, je crois que la ;nation qui se vante le plus de la boiité de son gouvernement ressemble asseE à cet astronome qui > regardant la lune à travers on télescope ^ en décrivait les ihers, les continens et les montagnes. Un rustre le voyant dit à son compagnon : // a beau faire et regarder tant qu'il voudra, nous sommes aussi près de la hine que lui et ses semblables.
En effet, pourvu que le gouvernement ne soit pas
essenliellemeut mauvais, presque tous les peuples jcml dans le cas de se ^ire à peu près la même chose. Car quelque par&ites que soient des lois, jamais )a;pra* tique ne pouvant s^accorder avec la théorie, il.y>.a toujours bien dç la différence entre les meilleures, et les plus convenables à une najdpn. En outre^ les mœurs, capables de soutenir seules toute espèce de gQuxrer^ter ment| corrigent souvent |es plus mauvaises lois :c et le mal a tant d^accès dans Içs choses humamefii, que toof sç trquvant içi^bas dans une éternelle contradiction , ripn n'ysaur^it|Av.9ir4e spi^ duf^l^ i 4e façon qq^oa perd souvent, ,d'V"P^ ÇÔ^é ce qu'on, croyait g^gper 4e r2(uljre,,Que ^ll^lité,p^^lique soit le but principal, tfd.^t le gran4 point. Maisi di^ns WQuq état les choses np p^uvept étrq , çpinmf^. el)^ devirai^nt, Quciqu*O0 voie ce qi|i conyjbçn^j, r.ex^çqpo^ du naieux. iest; imp(3^sU4e>: et, en.poUtique comme en morale, retendue dfi nps çoup^ançpa i^? pr^M^.guèrp que)^étfinr 4^^ç de nos m^ux., - , .
.y Cest fi>lie de;jçherch^,un.goqveiraement,saw 4é- &qts, parce que la, coutume qnii fait tout étaninoy^lr Ij^eujçeusement c^us^^.que les abu$^,gç(UVQrneot«aiitaQyl le io(xw4(^ 4fae les joîs y trop .^uv^ni» , rûncon^niett^ qu'pa .évite est remtpUcé pav un. ^ntne. Plua.un bo0iii9i(^
4'éldt fiçan^t à fond :1a situations pré^^nte^^^^^î^ d'un pay§, pli;is, jJt d^viput modéi^é ppur la »él(nral^.d«# abiiis. Saxis doute il fs^ut y reoiLédiei^ autant qi^ pp^s^4?:: \nais ^i \^ inédec^ns ppt besçi^ d'att^ei^^ .un t^o^ propice pom* purger un malade, le prince doit^n agir de n;iéme pour appliquer à propos les remèdes néœs-
saires au corps de Téiat , toujours chargé d^une quanliié d*humeurs quMl est dangereux d^émouvoir. Un zèle outré à cet égard Êiitquelquefoiserrerdela manière la plus cruelle ceux qui sont à la tête dos affaires ; mais Tin-* discrétion d We telle conduite ayant chez eux le même inconvénient que la légèreté chez les particuliers ^ ils reconnaissent bientôt leur imprudence. Car trop sou* Tent Touvrage des politiques ressemble à celui de ¥À* nélope ; ils défont ce quHls' om fàit^ et Tcnversent très^ TÎte ce qu'ila ont promptement élevéi Triste l^fléxfcW pour rhtmianité 1 quand on pense aux efforts que de-" mande le soulagement dès maux qui l'oppriment ; et comlnen. il'vest Étoile <le la {)riyer du bonheur dont elle jouit.
Ckkr est toujours prompt à blâmer té qu^on voit étu^ bli : maïs quel génie peut se flauer de pénétrer "as^ d*un coup d^oeil tout ce qui tient à mie nation 'pou^ y proposcB des cfaangemen&? Uhomtne qui en sait le plus en ce genre tremble même en f&isaiit le bien. Tous les systèmes politiques sont d'immenses océan» de difficultés, qa^cm. pitt'court plus ais^mAgirt avec ta. parole qu^avee Texpérience^ qui par mat* heur s'y noie jfréqiiemmenu A: peine corrige* t^oii quelques abus, d'autres naissent de la coitieH^tioiVi (Tcat potHT cela qu'on ne touché point à ce^ qui est maumîsi^ quand on craint pire ; et qu'ion, laisse le bien, pour peu qu'on soit en douté dti XÉliiéux. Quoi'-^ qu*on arrête ses- regards sur les partiels, il ne faut ji^ inai& perdre de vue le tout ensemble. De plus, il n*0st point de peuple qui par sa situation, son caractère,
ou mille autres causes^ n^aii quelque chose de pariiculier qui rend sa législation propre à lui seul : et souvent les lois qui paraissent les mêmes chez deux notions différentes n^ont ni le même motif, ni le même effet, ni la. même équité; soit par la religion et le climat qui ont la plus grande influence, ou par les conjonctures et la forme du gouvernement qui changent tout. La nature du pays , son étendue , sa position, les mœurs, le genre de vie, Tétat du commerce, celui des sciences et.desarts, les réyolmions successives , et le plus ou moins de civilisation , suffisent également pour que le même code de lois ne soit plus reconnsùssable aussitôt qu^il passe d*un état dans un autre. En un mot, il n^est aucun peuple sans quelque particularité qui contrarie les principes de ppUtique qu^on croit les plus universels ; et jamais une constitution basée stu* la théorie , quelque parfaite quVn. la. suppose, ne vaut celle que les besoins forment siiccessiveoaent et par degrés.
La prospérité des peuples ne pouvant naître que de leur propre sol, en vain s*efforcent-ils de conquérir cet avantage par Timitation. On a beau dire quUl Êiut des garanties politiques aux sociétés, elles ne sauraient être partout les mêmes : et, comme je le remarquais tout à rheure, le caractère, le climat variant de peuple à peuple, les couttunes diffèrent aussi; de Êiçon que ce qui est. «me garantie réelle dans tel pays peut n^étre qu^tin vain nom dans tel autre, parce que les mœurs repoussent les pouvoirs politiques qui ne sont point en harmonie avec elles. J^ajouterai davantage : dire
rpiû faut une constitution h. un peuple n^est qu^1né véritë bannale ; car il n*y a pas de nation , quelque barbare qu'on la suppose, qui ne se gouverne parles lois quelconques : et , je le répète , quand on demande des contrepoids contre Tautorité, plus on y rëflëchit, plus on voit combien il est difficile d^établir la résistance autre part qu'où le temps et les circonstances Font placée. Le premier soin de Tfaomme d'état qui recherche les institutions convenables à tm peuple doit donc être d'observer ses mœurs et ses habitudes, parce que ce sont elles qui gouvernent les hommes. Or, comme créer des institutions qui ne soient point en harmonie avec l'opinion publique est créer une chose de toute nullité^ quelle garantie peut oârir tin pacte ou une constitution qui, au lieu d'être un frein pour le despotismér, trouve elle-même la plus forte résistance dans les habitudes, et pour ainsi dire dans le fbyer domestique ?
Si donc on cherche à pro^ter de ce qu'on voit ailleurs, on ne saurait d'autant plus assez réfléchir à l'application qu'on en fait,' que les choses dont onn'a que la tradition , outre qu'elles deviennent souvent fautives en se transplantant, ne servent de rien pour les cas extrêmes, parce qu'ils ne connaissent point de lois : et les maximes de l'histoire également ofirant en général plus d'utilité morale que de vérité:, la plupart des exemples des nations déchues ne peuvent guère se donner que comme :deà apologues à'Celles qu'cMi veut corriger. • Car je Jes vois toutes! opénec de grandes choses avec les inœurs,' conomnie dépravées^ au
milieu des meilleures lois; tant il v a de différence entre bien dire et bien faire.
Toute constitution est bonne quand elle est observée , pourvu qu'elle ne s'éloigne pas trop des préjugés du siècle, auxquels il est «toujours plus ou moins indispensable d'obéir. On ne peut douter que celles de Sparte et de Rome ne fussent vicieuses; cependant Sparte et Rome se sont immortalisées. Certaines formes de gouvernement peuvent d'abord paraître plus avantageuses les unes que- les autres; mais, comme elles ne changent ni le sang ni les humeurs des hommes , et que par conséquent leurs passions sont toujours les mêmes 9 dès qu'on les pareoart sans prévention,ion ne sait biemftt à laquelle se tenir. Il y a dans toutes le moins bon 9 le mpins mauvais: et notre faiblesscr' om notre- corruptioa, sans^cesse sujettes aux mêmes tJpavers, exposent: tous lesétafb à des inconvéniens à peu près égaux. De quelque façon qu'on s'y prenne, le monde obéit partout au destin de quelques grands, le genre humain ne vit que. pour un petit nombre d'hommes : et, sjelon la diversité des temps, l'ambitieux encensant les caprices de la multitude dont il attend les &veurs avec la même bassesse que lô courtisan flatte les vices d'un prince^ deux ou trois individus, entraînent toujours rantovitë ; c'esi>4-dire , leixionarqueoule s^at. Les républiques de la Grèce furoM conduites par leurs orateurs ou leurs capitaines; et Rome elle-même, depuis son berceau jus- (fu'auj zénidi- de sa grandeur, a toujocirs obéi dans ses , suffri^^ ^^ Finfluenoe. des; rois", ' des. consuls , des dé-
(8? ) cemvirs , des tribuns du peuple y des généraux , des empereurs. ,
Tous les gouvernemens sont nécessairement im* parÊdts, parce que n^y pouvant confier rautorité qu à des hommes, on n^a pas plus le moyen d^en bannir les passions €|ue de chasser les yents du ciel; En 6utre , il n^est pas toujours aisé de former une k>onne constitution, d*en combiner les divers élémcfns, d'en' régler les différentes puissances, les faire agir, donner du lest à Tune pour qu^elle résiste à Tautre ; et supposant même im génie capable de concevoir le plan d^tin gouvernement par&it, il firndrait qu'une taison supérieure lui prouvât quHl est susceptible d'être mis à exécution. Je dînai plus : si cela se pouvait, jamais il ne ôônviendrait à toutes les nations, parce que la meilleure constitution pour un peuple est celle qui s'accommode le plus à son caractère, à ses intérêts, au climat qu'il habite.,' et k une muhitude de circonstances qui lui sont particulières. ■
Tous les gouveruemens sont impar&hs'^ je le ré'pète; et jetant nos regards sur la monarchie, on s'y plaint' avec raison des minorités , des régences , d[e la vieillesse dn prince. Il ett' inïpossiblé ,• dit-on, qu'auean système y soit suivi, "parce que* bien que les rois, comme les premiers citoyens de l'état, aient le plus grand intérêt à sa consetvaition^ ils préfèrent presque tous an beau règne à sa prospérifté. Or ils sont homme9, et M règne varie nécessairement selon leur Âge^ Bouillans quand ils sont jeunes,' les résolutions s'en ressentent, leurs sujets les imitent; et dès qu'ils ont
atteint la vieillesse ^ aussitôt (ju^ils languissent , tout languit avec eux. De façon que, dans ces alternairves continuelles, le gouvernement est tour à tour en proie à des périodes d^ambition, à d'autres passions non moins funestes, même à des temps d*oisivelé, comme autant de choses qui se succèdent dans la vie humaine; et n\igissantqu'à tâtons, faisantoudéfaisantauhasard, nepouvànt qu^ébaucher les entreprises, Télat est comme un navire en pleine mer, qui , sans avoir de pilote , ni consulter les astres, est toujours prêt à naufrager sur des côtes inconnues.
En outre, si le gouvernement monarchique est celui qui a Iç plus de vigueur, d'uni£>rmitë dans les entreprises, il n'en est point où la volonté particulière ait plus d'empire, et domine plus aisément les autres. U est vrai qve tout y marche au même but : mais comme ce but n'est pas toujours celui de la félicité publique, il arrive quelquefois que la force '* même du gouvernement tourne au préjudice de l'état ; sans ajouter que la monarchie n'est presque jamais d'accord avec les facultés de celui qui gouverne , toujours trop grande ou trop petite pour son chef, et non nicHns malheureuse par l'abus de ses talens que par la privation de ceux dont il aurait besoin, l'ouvrage d'un héros étant souvent détruit par un imbécille. Ainsi, l'on passe au hasard de la guerre à )a paix; et sans parler des rois méchans, inhabiles ou voluptueux, qui avilissent le trône et déshonorent leurs sujets, même les vertus de quelques souverains peuvent être préjudiciables, leur humeur pacifique
(Ô9 ) les portant à la douceur quand il faudrait accabler un ennemi , tandis que d^autres montrent un courage héroïque dans des circonstances où il ne faudrait qu'être prudent, et de la prudence quand Taudace serait nécessaire.
On a cru remédier à ces maux en établissant des corps permanens; et bien que ces derniers aient été connus anciennement par les peuples du Nord, bien qu'il existe en Angleterre des ordres de Henri III pour convoquer le Parlement peu de temps après le roi Jean, le désir dUnnover a fait envisager aux peuples actuels cette forme de gouvernement comme une invention moderne. Quant aux inconvéniens de la monarchie dont je parlais tout à Theure, ils ne sauraient exister , disait - on , quand un sénat ou une assemblée représentative quelconque est Pâme d'une nation, parce qu'elle s'occupe continuellement du bien de l'état, qui sans cela prend trop la couleur de ses maîtres, et obéit trop k leurs passions pour, quand il est gouverné par tant de princes d'un caractère différent, avoir jamais aucune maxime constante, ni aucune vue suivie. En un mot, ajoutait-on, tel est le seul moyen d'avoir un bon gouvernement mixte; et d'y réunir à la fois le zèle, l'enthousiasme, le feu que produit la seule démocratie , cette perpétuité du même esprit qui semble n'être bien connue que dans l'aristocratie, et la promptitude d'action qui caractérise la monarchie.
Ce corps, avec une manière égale de penser en tous temps, croyait-on également, veillera sans cesse
(9o) au bonheur public, gouvernant en quelque sorte le prince par Topinion , plutôt qu^il n^en sera gouverné ^ de façon que les intérêts de Tëtat réduits en système, èl le passé capable d'éclairei' sur l'avenir, tfms ses chefs, rois, généraux et magistrats quelconques, seront forcés de se conformer à Tesprit de ses délibérations. La prospérité des peuples ne sera donc plus un problème, mai» réelle et durable, parce qii*on ira droit à son but sans vaciller ou gré des intrigues de tous les ministères^ différens, qui sans^un tel fteiti ne ressemblent ' qu'à autant de partis qui < flattant les passions du prince agissent au hasard , et ne pensent tout au plus qu'à faire fleurir leur département aux dépens des atitres, sans que la chose publique ait jamais le moindre accord) et qu'on voye le nrwindre ensemble dans le grand tout.
Alors, oontinuait-on , la politique m'ira plus selon le vent du jour et du moment , aussi instable dans ses liaisons que l'humeur du prince ,> qui , jouissant de toute sa gloire , t égnera sur des peuples qui axiront leurs droits, et sur les esprits et les coeurs par la modération et la justice. Les mariages de ceux qui gouvernent cesseronir de faire le destin des nations. La éaveiff, le choixi de la cour, ne sup^éeront plus aux Dalens; et cette dernière * aura beau être corrompue, <H[i ne parviendra point au maniement des* affairer par las passions oti les plaisirs honteux* d'un mattre, de ses favoris et de ses maîtresses. Ainsi le nouveau ministre qui arrivera à l'administration sans la connaître, comme c'est ti*op souvent le cas, ne saisira
( !>' ) pliis le premier syslème offert à son caprice, pour le scûvre sans Tentendre, avec d^autant plus d'entêtement qu'il y apporte moins de lumières; car on sait
flomme trop souvent ils renversent Fédifice de leurs prédécesseurs pour essayer de jeter les fondemens du leur, en répétant tour à tour ce mot si connu de Richelieu j mais qui va si mal dans leur bouche : Le conseil a changé de maximes.
Enfin y le beau idéal d'une machine politique bien o^anisée étant qu'elle ne dépende pas de son chef, mais d*un certain nombre de gens instruits qut connaissant les vrais intérêts de Tétatles suivent, et dont lopinion dirige celle du public, on croyait que les noyens d'un corps quelconque étant plus fixes, peu importerait avec un sénat l'étendue plus ou moins bornée de l'empire. On pensait, dis-je, que son adminislratioQ n'en irait pas moins bien y sans parler d'un teJ avantage pendant les minorités et les régeiftces; ce qui semblait ôter de suite au gouvernement monarchique so& plus sensible inconvénient , je veux dire son inconstance, et le défaut de cette succession continuelle, qui forme une liaison non interrompue dans l'aristocratie et la démocratie.
Mais combien vite on est revenu de cette erreur» En effet, cette belle spéculation n'a encore été qu'un vain songe ; et l'on s'est promptement aperçu qu'il était impossible de rencontrer un corps sans passions , ou sans qu'il fClt influencé par le souverain ^ qui le corrompt et l'achète, s'il ne s'en moque pour peu qu'il ail d'énergie. Ce nouveau, moyen ne fait donc
(90qu'occasionner plus de dépense, et trop souvent il augmente la dépravation dans Tétat , comme c'est le cas avec quelques-uns de nos gouvememens modernes , qui ne peuvent subsister que sous un roi sage , parce que dans Fespoir d'allier les avantages de la monarchie, de Taristocratie et de la démocratie, ils se sont exposés à tous leurs inconvéniens réunis.
Tacite parle de cette espèce de gouvernement mixte, qu'il croit très-bon en théorie, mais impossible à mettre en pratique sans qu'une des trois formes ne l'emporte bientôt sur les autres , comme l'aristocratie, par exemple, l'a déjà si clairement fait en Angleterre. Quoique la France ait l'air de vouloir qu'il en soit de même chez elle, je doute qu'elle y parvienne pour mille raisons, surtout parce que la pairie n'y aura jamais la même influence. Toutefois il est probable qu'une des trois formes y dominera également avec le temps. N'ayant eu cette manière de se régir que pendant un très-court moment de lassitude, il faut voir quelle direction lui donnera la première guerre, ou la première crise dans laquelle elle se trouvera.
Mais, je le répète, rien n'est plus fou que de se conduire par imitation en matière de gouvernement, et rien de plus ridicule que ces inoculations constitutionnelles tant à la mode aujourd'hui. Car, par exemple, ce qui peut être sans inconvéniens marqués pour l'Angleterre, ne convient à aucun autre pays, parce qu'à l'abri des invasions par sa position insulaii*e ( la seule chose à laquelle elle doive sa su-
përiorité), à Tabri des révolutions par ]e pouvoir d*iine aristocratie qui possède tout son sol (établissement durable à moins que la loi agraire ne s'y déelare par quelque catastrophe), bien que la puissance magique de TAngleterre soit hors de proportion avec rétendue de son territoire et de sa population, sans fixer aucune dui'ée à Tétat actuel de cet empire, il est indi:d>itablement aujoiu*d'hui le plus libre dans sa politique à regard des étrangers. N^étaiit jamais forcée de penser plus qu^elle ne veut h ses voisins, T Angleterre, exemple d^inquiétude pour leurs agitations, et même pour les ti^ubles qui les menacent, n^est dominée que par. les besoins du commerce, sur lequel est fondé le degré de pouvoir auquel elle. est parvenue; et toute sa politique se réduit à chercher des consommateurs, parce quMl lui en faut à quelque prix que ce soit. Or, obéissant en toutes choses à son intérêt mercanûle, et ne pensant qu*à ce qui peut lui être profitable, ayant trouvé dans la ligne qu^elle suit une puissance réelle et. une considération extérieure, elle continuera probablement ainsi tant qu^elle pourra, sans beaucoup s^occuper de ce qui se passe ailleurs, pourvu qa^elle en tire avantage, et même sans intérêt pour la conservatioti de Tordre social dans les autres état», qui lui importe peu pourvu qu'elle vende ses marchandises, et qu'elle ait Tespoir de conserver sa tranquillité.
Mais il n'en est point ainsi des peuples conùgus les uns aux autres, qui toujours exposés aux passions de leurs voisins, comme je le dis ailleurs, sont forcés
(94) de donner à leur sùretë des soins qu'il vaudrait sans doute mieux pour eux consacrer à leur police intërieure; et^ je le répète, Timitation en fait de gouvernement est rarement bonne, surtout pour ceux calques sur la constitution de T Angleterre, à laquelle on attribue trop la prospérité de cette île célèbre, parce qu^on oublie le code normand qui balance tout. Mais ces gouvernemens, dis-je, peuvent avoir nom*bre d'il! convenions pour les peuples qui ne sont point isolés, à oKÂns qu'ils ne les adoptent tous ensemble pour être plus en harmonie dans leur fiiiblesse réciproque; car il est sikt qu'ils n'ont pas toujours assez de ressort, leur action est souvent engourdie. De plus, cet équilibre dès pouvoirs, si vanté bien qu'il n'ait ja mais existé, ne peut offrir une ombre de lui-même que dans quelques niomens calmes pendant la paix ; et l'on sentirait vite le désavantage de cette forme de gouvelmement, pour peu qu'on eût à lutter contre un voisin plus- puissant , parce que n'ayant d'autre res^ source que k dictature^ on y viendrait probablement trop tard , c'cstî-à-dire quand k bélier de l'ennemi bâtirait déjà les portes de la <lapitale.
' Si là théorie d'une bonne^cônstitution suffisait pous assurer le bien-être d'un peuple, il est si facile d'en faire et d'en écrire, que les nations disputeraient bientôt de boilheur, au lieu de se plaindre à l'envi comme elles font. Mais quoique la forme du gouvernement contf ibue indubitablement à la prospérité des états, on lui attribue généralement plus qu'on ne devrait, parce que dès qu'on voit un peuple qui fleurit,
on tâche d'adopter sa manière de se régir, croyant qu*il lui doit sa grandeur^ pendant que souvent ceue demi^ est le résultat de sa position, de son industrie, de ses bonnes mœurs, ou d^autres choses qu'on 9*analyse point.
Lies institutions d'un pays surtout font en général heaapcMip plus. que sa constitution , et ne doivent point SQ, confondre avec elle; car on en voit quelquefois de fépuhlic^nes .dans les .monarchies , comme de mo* liai^chiques.dajiS le^.répujbliques, bien qu'alors elles spiiiblent opposées i. l'esprit du gouvernement. Mais cette ^ée est ponsolante. pour les peuples, :en ce que cela seul peut, pnodilicr toutes les façons de. se ré^r, quQ .4^ plus ce serait. folie de croire que les nations choi&i^seiit k l^ur gré. Loin qu'il en soit ainsi , les QonstitAitîws que les divers pays adoptent, ou que trop l^ouyeiat qa lfe$ force de recevoir, ne sont guère que le produit dii hasard^ des circonstances, de la rébel-* lion^ des erreurs, et même de la mode, dont les fantaisies sopidea lois révérées , et les caprices des oracles ; la mode, dis- je, qui, n'existant pas moins en matière àfi .gQUvememeht que pour le reste , se moque des ^n venances ^ et &it plier la raisoa . scmis la marotte d^Ja,&tie«. . .
^ .U41 autre inconvénient des gouvernemens mixtes , tant. en vogue aujourd'hui, est que, quelqu'étendu que puisse être le droit de voter, et quelque grand que soît le npmbre des. électeurs^ les gouvernans (par conséquent toutes les places, toutes les Êivenrs), et ceux qui sont élus pour représenter le peuple, sont
exclusivement choisis dans la classe non productive de Tétat, sans que la classe industrielle sorte jamais de celle des gouvernés; chose vraiment préjudiciable, parce que leurs intérêts sont opposés.
De plus, n'est-il pas étonnant que dans un pays comme la France, par exemple, qui a fait tant de sacrifices pour obtenir Tégalité, et se compose de trente millions d'habitans, on n'en voye que dix mille qui puissent être députés , c'est-à-dire qui aient entre eux et la nation toute la distance qui sépare le souverain du sujet? ce qu'en outre ils ne doivent absolument qu'à l'argent (autre genre de corruption plus fatal que le reste); car quelque talent qu'ait celui qui ne paie pas mille francs d'imposition, et même quelques services qu'il ait rendus, il ne peut espérer de se voir au nombre des législateurs de son pays. Cependant, malgré l'idée qui suppose qu'un homme sans biens est sans intérêt pour la chose publique , par conséquent trop accessible à se laisser corrompre, Texpérience montre si des prolétaireis. seraient pires que ce qui se passe aujourd'hui.
Ce n'est pas l'homme sans propriété qui est corruptible, c'est rhonune sans vertu. Verres était riche quand il pillait la Sicile : Curius et Fabricius au contraire étaient pauvres quand, rejetant avec dédain l'or des Samnites, ils savouraient dans l'argile des légumes que leurs mains triomphantes avaient arrosés. Mais tel est l'état des choses dans cette belle France, où ne connaissant plus que l'argent, et les intérêts matériels l'emportant sur les idées morales, la Bourse remplace
les institutions monarchiques , et les banquiers sont les sages de la nation. Tel est, dis-je, ainsi que les abus et les maux qui -en découlent, ce que la postérité est destinée à admirer comme le prix de tant de sang, de tant de révolutions, de tant de guerres, de paix , de succès, de revers, de tant dressais ou de changemens; et surtout comme le résultat des lumières de Fépoque actuelle, dans un pays où Ton a tant raisonnë, tant écrit sur la &brique sociale, où Ton a vu édore et s'évanouir tant d'illusions, briller et dispalaitre tant de météores, quand les hommes, las enfin des disputes théologiques qui avaient occupé nombre de siècles, leur ont Êiit succéder les disputes politiques, et se sont efforcés de trouver la meilleure &çon de se gouverner, pour, après les plus horribles saturnales, devenir le jouet des intrigans. Hélas! malheur aux pays où l'intérêt fiiit tout !
Quelque vicieuse que soit cette manière de se régir, je me garde cependant de dire qu'il faille la changer. An contraire, puisse-t-elle durer long-temps; car, dans l'eut de crise où sont les esprits, la forme de gouvernement mixte, dit vulgairement représentatifj est peut-être ce qu'il y a de mieux pour transiger avec des passions qui, livrées à elles-mêmes, conduiraient les éuts à la barbarie par l'anarchie , à moins qu'un despote de génie ne parût à temps pour les sauver. Le grand art est de savoir profiter de tout ; et ledit gouvernement représentatif est susceptible de devenir d'autant plus sadutaire, que, si l'on peut ainsi sexprimer, il est aux révolutions ce que la vaccine
(98 ) est à la maladie pour laquelle on remploie : il est hiiméme, dis-je, une révolution inoculée, mais dont on croit connaître les ravages , bien cpe Texpérience prouvera peut«ètre malhetiBreusement qn^on n'avait pas tout calculé. Cependant il faut d'autant moins cfaeN cher à s'^en défaire tout à coup, qu'une des folies du siècle est d'imaginer qu'on ccxistitue un état, ou qu'on forme un empire du jour au lendemain, comme on élève une salle de spectacle, ou comme d'après un modèle idéal on fond une statue en bronze d'un seul jet; de façon que sous prétexte de changer son gouvemement on déplace l'état de sa base, él l'on fait une révolution complète, pour après recommencer la société au hasard. Or, répétant si souvent dans le cours de cet ouvrage que les rois doivent obéir au temps , s'il platt maintenant aux nations d'avoir une représentation illusoire, ou, pour parler plus clairement, si le peuple veut la comédie^ puisqu'il la paie, pourquoi ne pas la lui laisser jusqu'à ce qu*il s'en lasse , ou que l'avenir amène des changemens, qui du moin» se feront à partir du point où l'on est aujourd'hui ?
Le grand art, comme je l'ai dit, est de savoir profiter de tout. Or cette forme de gouvernement mixte est déjà tempérée en France par la septennalité, surtout par les députés, qui doivent être âgés de quarante ans. De plus, les scHsiétés ayant ^i eUes-m^mes un instinct conservateur qui sauve quelquefois des fautes, àes acci^eiiB les plus graves^ et menue de tout ce qu^on semble faire ^ l'cnvi pour les détruire, il ne faut pas non plus ne voir que ce qu'il y a de mauvais dans
(99) les choses; car, quand Tétai est tranquille, cette façon de se régir a aussi ses beaux côtés, bien que je ne croye pas qu^il en fût de même pendant la guerre , ou si des tioubles intérieiu^ venaient à éclater. Il est sûr, par exemple, sans rappeler que ledit gouvernement est une excellente machiné à argent, que la liberté dû la presse , et la Ëtçon de traiter les affaires en public, ou tout au moins de les y discuter, assurent aux nations une égide contre la brutalité du despotisme , en le forçant à se montrer sous des formes plus douces (car malbeureusemeDi il existe partout); et les constitu-^ tiims, quelque bonnes qu*elles soient, ou même qu^on lea suppose, ne sont que des toiles d^araignées où les puissans ne se prennent guère , et les rois presque jamais.
Une aittre preuve néanmoins que ce gouvernement ne fiadt aulam de prosélytes que parce qu'il platt aux intrigans, mf, qu'on a toujours laissé dans Toubli celui de la SiB^àe , bien qu'il soit le seul avec lequel tottjtes les classes de la société jouissent autant que possible d'oae véritable représentation. Car composé de qualre Chambres, qui chacune ont un vote pour Té** manation des lois, la noblesse, le clergé, le bourgeois, le paysaii, ne peuvent siéger que dans celle qui leur appartient. Ainsi la classe industrielle de l'état possède la moitié du. pouvoir législatif, dont les autres ne peuvent la dé|pouiller; ce qui serait si les nobles -et les riches avaient la &ciUt6 d'intriguer pour entrer dans ]pL Chambre des bourgeois, ou dans celle des paysnniK» Mais cette Ëiçon de se régir ne plaît pas tajit
DSSA
à riniagination, parce qu'il est pins difficile de briller et de se donner en spectacle an public, en raison de ce que tout se fait ayec plus dWdre et de tranquillité , ce qui laisse peu de ressort aux intrigans. Cepen* dant Toubli dans lequel tous les peuples novateurs ont laissé la constitution suédoise , la plus sage de toutes, mais celle qui prête le moin^ aux brouillons^ est ]a meilleure preuve que ce qu'ils font n'est guidé que par l'esprit de cabale et de trouble.
Malheureusement les écrivains se sont plus attachés à faire voir les nobles résultats de la liberté , qu'à bien définir 'la quantité que les hommes en peuvent obtenir ; et, s'il est bon qu'un peuple ait ses représentans, à quoi sert une représentation corrompue? L'eau du fleuve est empoisonnée dans sa source. Au lieu d'un congrès de citoyens, on n'a qu'une assemblée dans laquelle le vœu du peuple est presque toujours contraire à l'opinion de ceux qui le représentent, cette espèce de constitution mixte, pour ne pasdire de monarchie bâtarde, qui jusqu'à présent a été plus louée qu'approfondie , ayant beaucoup d'analogie avec le gouvernement des empereurs romains, qui pouvaient tout avec un sénat corrompu, parce qu'il n'y avait aucun autre corps qui s'opposât à leur caprice.
De plus, cette forme de gouvernement est exposée à un genre de péril qui ne menace pas les autres^ celui de. tomber sous le despotisme sans s'altérer, et d'éprouver le joug affreux de la tyrannie sans perdre l'apparence d'un état libre; malheur d'autant plus
jp^nA que, si partout aUleuFS la crainte accompagne le pouvoir arbitraire ; ici Ton se sert du nom des lois, et même de Tautorité -des- Chambres, ponr opprimer k nation. Or, nid esclavage pire que celui qui se masque sous le voile de la liberté.
En outre^ la coiTuption des électeurs, les brigues de ceux qui veident être députés, et la représentation inégale des provinces, sont des iiiconvéniens préjudi*oidbles dans cette espèce de gouvernement. L^habitude de se jouer de tout au nom des lois y sape une infinité de bienséances qui sont un frein dans les autres raonarcbies , ott la force opprime moins qud la fraude ne -subjugue ici, parce qu^ôn n*y viole guère impunément la- jtistice, ni le code de modération qui seul en £ût i*appui. Tacite n'ignorait pas le côté fài- Ue des assemblées des Germains, et Ton connaît le tumulte des réunions chez presque tous les {peuples du ?Iord anciennement, qui ressemblaient à celles du Champ-de-Mars chez les Français, dans lesquelles les affaires se réglaient devant les rois qui les présidaient. Qu*on ouvre Vfaistoire , c^est presque partout la même chose : et, bien que les assemblées ne se composent plus d'autant de monde, les concours nombreux, de quelque nature qu^ils soient, offrent toujours un grand inconvénient; mal qu^on sent plus qu^ailleurs dans les républiques, où la méchanceté se livrant à tout ce qu'elle peut imaginer pour fomenter des divisions, tandis qu'on n'obéit qu'à l'intérêt personnel (qu'on donne pour amoiu' de la patrie) , les êtres prudens fuient les assemblées, la plupart du temps composées
de létcs folles , qui se repaissent à Tenvi de projets dangereux.
Ce qui précède montrant que la puissance est destinée à se voir plus ou moins partagée dans tous les états y je ne hasarde rien quand je dis que la balance en faveur de la couronne est en général moins préjudiciable que celle en &veur du peuple. Car dasA une monarchie simple les Ëictions et les révoltes' ne sont guère que le résultat de Toppression ^ tandis ^*en multipliant les ressorts d'un gouvernemi^nt on iliulti* plie aussi ses vices, parce que chacun nç peut mailquer d'y apporter les siens ; 6i le seul maldeiiieat des affaires par un trop grand nombre de gôùs suffit pont tout bouljeyerser dans un état qui se tapproohe de la démocratie, où il ne manque jamais <l'esprîCïmquiels et turbulens qui ne sauraient vivre éù repos. Bien qu'ils traitent les plus hautes questions de l'ordre social, qui ont enibaiT^^^ S^^^ <le grands génies ^ les tranchant aussi hardiment qu'Alexandre le nooud gordien , ils décident tout avec autant de oonfiante que s'ils sortaient de ce puits célèbre où l'on dit que se cache la vérité. Il n'y a point d'énigmes pour ces modernes Œdipesj et tout doit cédefc à levM vues quand ils ont paft à l'administration , pendant que lorsqu'ils sont sans emplois toute leur occupacion est d'intriguer pour d^Jacer ceux qui sont à la ^éte des affaires, sans que, conune je l'ai dit, la justice ou l'amour de la patrie soit pour rien dans leur conduite.
En eSiet, on a beau vanter le pauioUsme, l'intérêt
particulier a toujours plui^ de force dan» le cœur de rhomme que son prëtendtt asèle pour le bien public , ifoi he Toccupe tout au plus que par des raisonitemens abouraits quand il n'a rien de mieux à feire, se contentant de Toir les choses comme elles devraient être, ou coaune il les voudrait, pour former théoriquement mille vains projets^ sans calculer Timpossibilitë de les mettre en pratique, tandis que Tintërét va toujours à ses fins d'une manière fixe, directement ou par des vues détournées , en ë^eflbrçant de profiter de toutes les occasions. Or, les intrigans dégoûta de lent' état présent, soit que le désir fiâieste de la ce-, lânité les pousse, ou quHls se bercent d'iDusions et de dûmères, suivent sans cesse le but qu'ils se proposent, alinéa, de la nouveauté qu'ils prennent poiur principe^ et tn^ firéquemmeiit de la subversioil ctvnme moyen. Ne voulant pas même savoir que la meilleure adminismation est celle qui laisse les peu(rfe# eh paix, qui Ibmenie en eux l'amour du tratâil, nourrit des sentimens de piatioe et de religion; celle qui est ataré du laing des hommes, qui respecte le droit des citoyena^ les familles et les propriétés ; - dànsletit manie de gouverner^ qui alors est la folio b la mode , (ans considérer l'état des choses, ni la nature de leur patrie, la iéte pleine de théories vagues dont ils font dea applioaitions fausses, et qu'ils tâchent d'accommoder à tous les pays 9 comme jadis le 30tdier de Théramèoe allait à tous les pieds ^ ils cherchent leur gloire dans le renversement de Tordit social, avec des systèmes féroces qui, sous prétexte de corriger les
abus, foulent aux pieds la jusûcei oppriment Tinnocence, et livrent tout à la désolation.
Loin de moi d^attaquer personne assurément. Toutefois, quand ce mal vient à affecter le corps qu^on regarde comme représentant de la nation, ce qui n*arrive que trop souvent dans les momens de crise, on sent les maux qui peuvent en résulter. Sans nul respect pour ces institutions primordiales qui sont à la fois la base et Tornement des empires, les iactieux errent en proie au charlatanisme qui croit améliorer les choses parce qu^il les change; et livrés à mille plans tour à tour prônés et rejetës, dans de vains discours où Temphase des paroles est en raison du vide des idées, les lumières quUls répandent sont comme ces météores' nocturnes qui ne servent que pour £iire voir avec plus d*effiroi les maux dont on est entouré, et qui éblouissent un moment pour exposer davantage aux précipices. Iieurs futiles déclamations remplacent ces doptrii^es vitales qui sont la source de la vigueur des éw»; ils parlent sans cesse de réfcnrme pour décréditer le gouvernement : et, sous prétexte que le pouvoir doit des concessions aux besoins des peuples ou aux progrès de la société, finnentant impimément ces révolutions morales, avant-coureturs de la ruine des empires, ils proposent des remèdes en donnant des conseils quand il n*ôst plus temps, uniquement afin d'instruire le public des fautes du ministère, et ont toujours soin de faire sonner bien haut le mot de liberté, pour être plus à même de semer le trouble quand il leur plaît.
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Or, dans ces circonstances, les personnes prudentes se retirent des affaires, parce qu'elles savent que Téloquence de la probité ne peut rien contre celle de la passion et de Tëgoïsme. En effet, à quoi servent la conduite et la voix sincères de Thomme modéré, qui sans intrigues se tient à la vérité, contre les cris et les menées coupables de ceux qui poursuivent avec rage Tobjet de leur fureur? Les sages ne pensent donc qu'au repos , tandis que les indiscrets quii oublient l'avenir, et ne voient que l'instant présent, se précipitent javeuglément dans des entreprises imprudentes, lefiruit d'assemblées tumultuaires, où, les voix^e comp tant sans se peser, il est rare que ce ne soient les plus fous et les plus audacieux qui l'emportent.
C'est une chose malheureuse à dire : mais en générai tant que durent les mouvemens populaires, ou même que les esprits fermentent , de quelque manière que ce soit, et quelle que puisse être la constitution- d'un état, loin de jamais jouir d'aucune liberté, l'on est toujours esclave de la faction dominante.
On a beau répéter que les assemblées lïmationales entretiennent l'esprit public, en accoutumant les- peuples à s'intéresser aux affaires, tel est leur but sans doute, mais quand se remplit-il? Ne faisant trop souvent qu'éveiller les passions, parce que l'esprit de parti ne peut manquer d'y régner, à peine est-il dans leur sein un individu qui pense aux vrais besoins de l'état : et, comme je l'observais tout à l'heure, l'intérêt particulier y devenant presque toujours le mobile de la conduite , quelque beaux que les discours pa-
raissent en apparence, on ne peut guère les comparer qu^au chant kamiioiiieux des syrènés, qui èhercheni it distraire pendant que le vaisseau de Tétat est en proie aux ëcueils.
Enfin ) de même que les finances sont en général le plus beau côté des gouvernemens mixtes , 'appelés avqourd^hui rept^sentatif^ (parce qu^une nation i^i croit s^éure taxée elle-même- paie plus volontiers que celle qui peyisê^u^on lui arrache ce qu^elle doiuiei d*où je conclti^ qu^il est bon que les dépenses d^un ét&t ^ dis0tltetit publiquement); le plus grand inconvénient désdits gouvernemens est que lés intrigans ayant trop* de ressort , et l'autorité qui réprime manquant parfois de vigueur, la fonction des Sôi^-disaut représentans du peuple, au lieu d'être une chose sacrée, devient un métier pour oeux qui résolus de se vendre au ministère cabalent afin qu'on les y nomme dans les provinces, ou poiu' les bjrouillons qui voulant également être députés les oorrom|)ent, et les égarent trop souvent par de mauvaises impressions, avec Tespoir de dominer au milieu des ^mécontentemensi
Car on a beau faire, au lieu d'uu congrès de citoyens, comme je Tai déjà dit, on n'a qu^une assemblée dans laquelle le vœu du peuple est presque toujours opposé à l'opinion de ceux qui le représentent ; et selon les diverses phases {dus ou moins tranquilles du gouvernement,. tantôt ce n'est Iqu'uiï ramas de courtisans qui regardent les livirées de l'oppression comme les enseignes de la liberté ; ou. quand le parti contraire domine, c'est-à-dire que l'esprit de ré-
£)roie enfle sa voix, la Charte devient conune les ii- Yres de la sibylle, que chaque fëcial interprétait à 90à gré; pendant que si le trouble règne, et que ceux (pn le fomentent prennent le dessus, elle ne peut se comparer (][u*à des cartes d^ns les mains d^un bon joueur. Tant qu'il y aura des passions parmi les hommes, ce sera toujours la même chose avec cette espèce de gouvernement, dont la prétendue liberté politique À vantée n'est guète qu'une fable de convention ^ adoptfe par ceux qui gouvernent pour mieux tromper ceux qui obâssent.
Cependant on a déjà vu combien je suis loin de voidmr rien dbanger; recommandanL seulement xl'en tirer le meilleur parti possible , jusqu'à ee 'qpe le temps amène des améliorations, quoique l'esprit de trouble ait de si grands inconvéniens. Car il est sûr que .cette fermentation continuelle do&t je parlais ,. bien qu'elle soit d'abord revitue .de formes constitua tiomielles , £nit toujours par se toiurner en séditions^ aussitdt i|lie>leB £^ctietix ont l'occasion de jeter le mi^ue,- poiir se livrer ouvertemeiit à rieurs projets. Et conlme dan*^ tous les pays il y: a beaucoup plus de gens qui n'ont rien que d'individkis €fiû possèdent quelque chose (ce qui est Un levier continuel pour les brandons de discorde , et une causé éternelle debouleversement dans tous ks états) ;mieiil vaut que les prérogatives de la couronne soient im peu plus^ étendues, que d'être en proie à de telles scènes d'anarchie qui ne peuvent finii^ que par la tyrannie^ bien que d'un autre côté l'on voie aussi des rév(Ju-
lions qui 9 malgré leurs horreurs , régénèrent le moral des peuples comme un orage purifie Tair, ou comme une belle végétation est le produit du plus sale engrais.
Un grand nombre également persuadés qu^un état est plus heureux , lorsque sourd aux droits du sang il ne connaît de distinction et de supériorité que celle des emplois, on se' récrie aussi avec raison :sur la noblesse dans les monarchies. La qualité propre de ce corps 9 dit-on, a toujours été de mépriser le ^peuple. Il se croit destiné à gouverner exclusivement,, ôte Tunion des citoyens, et qui pis est Témulation. (7est im OTdre privilégié qui corrompt insensiblement tout ce qu^il y a de bon dans Tétat, lequel fleurit tou-^ jours plus en raison de ce que les services personnels. y prévalent davantage.
Ces plaintes. saRS doute ne sont pas dénuées de fondement : et la noblesse ne* pouvant tout au plus être que comme la ilanune, qui se communique, mais s'éteint dès qu'elle manque d'aliment, pour peu qu'on voie combien les descendans parfois d^énàrent de leurs ancêtres, la prééminence de Paristocratip de naissance ne peut manquer d'être préjudiciable aux nations. Étouffant la vertu dans son germe, elle arrête souvent l'essor du génie, dessèche les sources de l'état, borne les Ëicultés des peuples, même les moyens des rois : et jamais nation n'a vu s'élever impunément au milieu d'elle des Ëunilles privilégiées par leurs droits ou leurs richesses, qui (parlant théoriquement) sont autant d'ennemis dans son sein, qu'il faut qu'elle combatte avant ceux du dehors.
Sans doute le mol noble qui signifiait ce qui est notable j et pas du tout un ordre de citoyens , était d^abord un office à vie ; et rien ne ressemble à la noblesse de l'Europe, excepté les Tartares qui semblent -€n avoir une faible image dans les races de leurs mirzas.'Je ne discute donc pas si celte distinction doit être héréditaire ou non; il y a trop d'argumens pour et contre. Je ne me prononce point davantage à l'égard de cette dignité, dont l'origine est obscure, bien que quelques-uns la regardent comme très -claire : mais je ne puis m'empécher d'admirer le préjugé qui chez plus d'un peuple a fait de la noblesse un corps qui , sans autre patrimoine que l'honneur, n'avait de privilège que de se faire tuer pour la patrie; ou, -quand cela n'arrivait pas, d'autre bénéfice que d'être autant de fiélisaires à l'aumône pendant leur vieillesse.
Qu'on dise que les richçs peuvent être dangereux, je le conçois, parce qu'ayant dans une main la corne d'abondance, leur influence peut leur mettre dans l'autre la- foudre de Jupiter. Mais quant aux nobles, conune nobles seulement , ils ne peuvent ni bien ni mal. De plus, sans eux la monarchie est souvent une pure et absolue tyrannie. La noblesse tempère la majesté ; elle détourne également un peu les yeux du peuple du sang des rois.
Je suis loin de défendre en rien les privilèges de la noblesse ; mais je demande quel est le pays exempt de cet abus, ou d'autres à peu près semblables? Si tout citoyen pouvait entrer dans le sénat de Sparte, ce petit peuple chez lequel tout était en commim ne
salirait scrvii* d^exemple pour les autres; car quel état républicain n'a pas non plus ses nobles à sa manière, c'est-à-dire des familles distinguées , avec la différence quç ces dernières ayant plus d'influence ; elles sont souvent plus préjudiciables que celles des monarchies?
Loin de moi, dis-je, de jamais prôner aucune des classies privilégiées qui prétendant défendre le trône parce qu'elles l'entourent , le minent au contraire en le séparant dq pei:q)le, qui dès lors au lieu de sa force potectrice ne sent plus que son poids qui l'écrase , quand quelques individus seulement ayant une vigueur acquise aux dépens de la force générale , pendant que tous ne prennent point de part à la vie commune , un tel état souffre toujours plus ou moins victime de l'égoïsme actif de Tesprit de corps , et de de l'égoïsme passif du peuple malheureux. Cependant les rois ne peuvent rien à cet égard : car supposant même que, comme Fédor eut le bonheur de le &ire en Russie , les circonstances leur permissent dé détruire toutes les aristocraties de naissance , elles reidennent sans cesse d'elles-mêmes; et l'uinique &culte du souverain , quand il trouve la noblesse déjà établie , est de réduire amant que possible ses prérogatives à devenir purement honorifiques , sans aucune partialité des lois en sa faveur. Toutefois, loin de la défendre ^r\ rien, je le répète , il semble conforme à l'esprit de ta monarchie que l'éclat du trône , ne frappant pas directement les yeux du peuple, se répande d'abéi'd SU!" la partie de la nation qui en est la plus
voisine , pour de là passer à ceux qui se irouvent entre I4 nobles^ et la populace ; enfin , qu'il ne parvienne à la dernière classe de la société qu'avec des rayoqs déjà réfléchis et tempérés, c^r lé gouverner ment royal est un édifice impossible à bâtir sans étages.
Tel est le véritable aspect sous lequel on doit envisager la noblesse dans les monarchies. Qu'elle n'y soit point une qualité exclusive, mais un Corps éclatant, quoique sans aucun pouvoir; et qu'on l'y regarde comm^ un efii^t des lois d'opinion, favorise p^ la nature du gouvernement, plutôt que comme une partie intégrante du corps politique. Il faut qu'elle s^rve d'ornement au trône , sans participer en rien à sa puissance; et tous les souverains qui ont visé au grand, jugeant que les distinctions qui ravalent les I^mmes ne peuvent manquer d'affaiblir les états par la jalousie, les divisions, I4 méfiance , l'esprit de trou- )4e et I9 haine qu'elles répandent entre les diverses classes de la société , se sont toujours efforcés d'éviter ces abus, afin d'élever l'ame de leurs sujets. Par une i^onduite généreuse et hardie ennoblissant toute leur natim, ils ^'elforcent ainsi de lui donner plus de dignité ; tâchant de persuader à tous les individus que le mérite seul met quelque difiérence entre eux , pour e90(Hir9ger autant que possible les vertus et les talens , qui trop souvent sanB cela sont des avantages inutiles, et même nuisibles dans les pays de privilèges.
C'est ainsi que, psMr une espèce de prodige, on voit sous quelques princes )a majesté de l'empire unie à la liberté publique pour former un gouvernement
( lia ) mixte, qui va même jusqu'à inspirer aux nations Tamour de la gloire et de la patrie; en leur donnant du courage, de la patience, de la sobriété, de la constance dans les travaux , et les qualités propres à Ëiire de grandes choses, quand les souverains attentifs aux règles de la justice avec leurs sujets, et fidèles à ne pas s'écarter de celles que la nature prescrit pour le bonheur des états, sont les premiers à donner Texemple, et se comportent plutôt en administrateurs qu*en maîtres de leurs peuples , comme ce fut le sort des Perses sous Cyrus, et des Macédoniens sous Alexandre et Philippe. Car il est un genre de despotisme extraordinaire qui , existant souvent pendant qu'une nation fait de grandes choses , donne de l'élévation aux esprits, de même que le despotisme ordinaire les avilit. C'est ainsi que les Espagnols sous Charles-Quint, les A nglais sous Crom well, les Suédois sous Charles XII, et les Français pendant les dernières années de leur révolution , sentirent tour à tour qu'ils n'étaient pas faits pour être esclaves.
Ce qui précède offre une partie des inconvéniens de la monarchie héréditaire, une des belles constitutions établies parmi les hommes, et qui pour peu que l'état soit fixe, ou qu'il ait la moindre étendue, vaut infiniment mieux que celle qui est élective, dont les interrègnes sont toujours dangereux, et qui ne convient guère qu'aux petits peuples obligés de chercher leur agrandissement par le courage, la prudence et les vertus de ceux qui les gouvernent , sans être arrêtés dans le cours de leurs entreprises par les acci-
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dens iniiërens à Tordre de succession. Car dans ce dernier les bons et les méchans princes dépendent du hasard , sans ajouter ijae les meilleurs s*y pervertissent souvent, parce que croyant la couronne un droit de naissance , ils considèrent le sceptre comme un héritage, et non comme un emploi, tandis que dans l'ordre électif on a Texpérience des sujets qu'on homme j et quoique les hommes ne répondent pas toujours à leurs heureux commencemens , la prudence ne peut rien de plus que les juger par ce qu'on en connaît déjà. Mais le moment des élections est si fatal, qu'il contrebalance seul tous ces avantages par la façon dont il expose l'état à sa rtiine, ou tout au moins à l'anarchie ; raison pour laquelle la monarchie héréditaire est mille fois préférable , malgré l'observation juste qu'on pourrait peut-être £iire ici, que le période le plus heureux pour le genre humain fut celui des empereurs choisis par adoption depuis Nerva jusqu'à Marc-Aurèle; car c'était le véritable temps de l'âge d'or, et probablement du seul âge d'or qui ait jamais existé, si ce n'est dans l'imagination des poètes.
Le gouvernement aristocratique étant un de ceux dont les honunes s'occupent le moins, je n'en parlerai que pour dire qu'il se rencontre plus souvent qu'on ne pense sous un autre nom.
Quant à la démocratie , même ses plus zélés partisans ne peuvent nier que les idées qui la touchent ne soient beaucoup plus spécieuses que solides; et l'excès de la liberté n'est pas moins funeste que l'a-
Lus de raulorilé. La nature humaine s^acconimoil^ mieux, d'un état mitoyen. Je ne parle point ici des pays constitués comme la Hollande, dont le gouvernement était une pure oligarchie , puisque le peuple n'y prenait aucune part, non plus qu'au choix de ses députés, et que le stathouder avait pkis d'autorité \que beaucoup de rois. Je ne citerai pas non plus les républiques d'Italie, où les puissances législative,* exécutrice , et la faculté de juger, c'est-à-dire tous les pouvoirs , étant réunis dans les mêmes mains , on était plus esclave que dans la monarchie la plus absolue. Mais je parle des états qu'on regarde comme les plus populaires.
Croire qu'une nation ait assez de lumières pour savoir ce qui lui convient, ou se gouverner ellemême , est une de ces idées dont on revient avec un peu de^réflexion. C'est déjà beaucoup que de la supposer en état de choisir ses représentans dans certains cas ; au moins c'est tout ce que je lui accorde. Sans doute le peuple est encore ex-cellent pour juger à la longue de la conduite de ses rois, de celle des ministres; et, quand les faciieux ne l'égarent point, il est même capable de distinguer le bien d'avec le mal , conune le prouvèrent les Athéniens en préférant l'avis d'Aristide à celui de Thémistocle. Mais chaque fois que le peuple veut agir, surtout diriger les affaju'es , plus ou moins semblable au serpent de la fable, dont la queue mécontente de suivre' voulut aller devant à son tour, il marche follement, et se conduit en a;\eugle. Perdant la liberté dont il jouit.
dans rinsiant qu^il croit mettre un terme à quelques; oppressions, dont il tâche de se débarrasser par le tumulte ou la rëvolte, il voit la main qui peut le secou* rit sans voir celle qui l'enchaîne : et continuellement plus dupé par ceux qui l'égarent en le flattant, il s'estime heureux iie recevoir une faible compensation pour la perte d'un bien réel ; toujours traité par les Êtctieux comme le nègre l'est par le rusé marchand^ qui ne lui donne que des bagatelles pour de l'or ou de Tivoire.
Cest ainsi qu'en croyant adorer une vraie liberté dans les démocraties , on n'adore qu\me multitude de graves idoles qui tyrannisent. Tous s'imaginent ccnnmander; mais, ne faisant qu'obéir, on se précautionne contre la domination d'un seul, et l'on vit sans défiance sous celle de plusieurs. Chacun craint la tyrannie qui menace au dehors, et ne voit pas celle qu'il souffre au dedans. Si les sujets et même le pre<* mier magistrat des républiques en général réfléchissaient , ils verraient que nul despote né pourrait les accabler de. plus de chaînes que celles dont ils se chargent sous prétexte de veiller à défendre leur liberté , sans que loin d'en jouir aucun soit libre dans ses actions. Ils sont tous esclaves de leurs craintes, et le magistrat y est tyran de lui-même. En un mot, on peut dire des républiques qu'elles vivent sans maître , mais non point qu'elles sont libres; et tout ce qu'on y fait pour rompre les nœuds de l'esclavage ne sert4|u'à les resserrer.
Or un régime si sujet aux commotions sera tou-
( "6) jours dangereux aux grands états, ({uoiqu^il pût être bon pour les petites républiques de la Grèce, qui certes excitent toujours avec raison Tétonnementetradmiration ; car, sans parler de leur génie qui brille encore dans les plus belles choses , il est sûr que cette poignée d'honunes vertueux devant laquelle échouèrent toutes les forces du grand roi est sans contredit ce que les annales du monde offrent de plus beau. Mais les mœurs et Torganisation de ces peuples, qui sacrifiaient tout à la liberté (leur imique affaire pendant leur époque brillante), ressemblaient trop peu aux gouvernemens de TEurope moderne pour les y comparer. Malgré cela, personne n^ignore le pouvoir que les orateurs avaient sur eux, ainsi que ces capitaines qui abusèrent plus d^une fois de leur confiance pour les subjugue)*. Et comme si leur destin eût également été d-étre assei'vis par les inconvéniens de la licence, quHls préféraient à ceux d'une sujétion légitime, quoique souvent moindres , combien d'ambitieux ne virent-ils pas dont l'éloquence ne servait qu'à flatter les passions de la multitude, et qui corrompaient le peuple au point de lui £iire contracter la férocité des tyrans, ou de le rendre forcené contre lui-même, en introduisant le despotisme au sein de la liberté !
Personne assurément n'est plus porté que moi en Ëiveur de l'ancienne Grèce. Les exemples sublimes qu'elle a laissés, ses hauts souvenirs qui parlent tant à l'ame, l'espèce de charme répandu sur ce peuple, ses annales qui provoquent l'ivresse des illusions les plus séduisantes, son goût qui sut tout embellir avec
«n éclat d'iaiagination qui n^est qu^à lui ; mon amour pour les beaux arts^ enfin ^ et mon heureux séjour dans ce pays, où Ton dirait que les sens respirent la fraîcheur, et que Tame reçoit une nouvelle vie, sont autant d'attraits puîssans qui m^attacheront toujours à la Grèce. Néanmoins l'histoire de cette nation célèbre, quelque brillante et instructive <{u!elle soit, est trop souvent Thistoire du crime et du.malheur.
Teb sont quelques-uns des inconvéniens des républiques, où les passions ne voyant.que leurs fins particulières, sans s'occuper si elles sont justes, se montrent toujours ardentes à fomenter les haines , et même souvent la tyrannie , tandis que ceux qui aiment véritablement la patrie sont réduits à^éloigner des affaires. Les assemblées, je le répète , y sont le théâtre des intrigans, dont le jeu continuel est d'entretenir Pamour du peuple pour Tindépendance , son mépris pour les régies, et de Tenivrer de sa gloire ou de son pouvoir, en Élisant croire qu'ils ont le bien public en vue, lorsqu'ils ne suivent que ce qui leur est individuellement utile. Aussi rien n'est-il stable dans ce gouveruementy.q^i s'use toujours vîte.. Les lois, les principes^ les institutions , tout y change avec une rapidité effrayante, pour obéir aux opinions qui se succèdent sans cesse dans cette mobilité continuelle, pendant laijuelle les ambitieux ont l'air de presser le temps à l'envi pour.ea faire jaillir les révolutions et les malheurs. Car les brouillons s*armant des passions de la multitude, eu même temps que la multitude s'arme de leurs idées séditieuses, ils ne font usage de
ce troc périlleux que pour détruire ^ sans presque jamais aviser aux moyens de rien édifier. Or il faut qu'un vaisseau périsse, quand chacun des matelots s'érige en pilote , et ne prend Tordre que de son caprice.
Voilà pourquoi la démocratie travaille presque sans cesse au gouvernement d*un seul; et parce que le peuple donnant toujours dans les excès, et chacun étant lihre de porter ses principes aussi loin que bon lui semble, au milieu de toutes ces orgies de nouvelles doctrines, et de ces saturnales révolutionnaires qui se succèdent continuellement, les troubles furieux éclairent enfin les générations malades; et, forçant pour ainsi dire Tanarchie à enfanter Tordre dans son sein, pour peu qu^un despote se présente il* devient d'autant plus facilement maître, qu'après tant de maux le peuple est heureux de se soumettre à tout. De plus, comme on Ta déjà dit avant moi, si l'état est petit, les républiques sont détruites par une force étrangère : au contraire, s'il est grand, elles se détruisent elles-mêmes par un vice intérieur. Le mal est dans la chose, rien n'y peut remédier.
De quelque manière qu'on s'y prenne, ou rencontre donc toujours des inconvéniens , pendant lesquels il est de l'essence de la force politique de tendre à se réunir sur la tête d'un seul , ou de se diviser dans les mains de plusieurs : de &çon que toutes les nations étant destinées à parcourir sans cesse les différentes nuances qui sont entre le plus haut point de la liberté et le dernier degré de la servitude, elles existent coniinuellement entre les deux écueiL» que je viens de
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fionuner, c'est-à-dire entre le despotisme et Tanar* chic. Ltes passions du chef conduisent au premier f celles du peuple à la seconde, ou pour nlieux dire à . tous^ les deux. L'histoire entière n'est que le tableau de ces chaogemens perpétuels : et demander quel est le meilleur gouvernement, du monarchique, de Tarislocratique ou du démocratique , est la même chose que s^informer quelles sont les plus funestes passions, celles d*un roi , celles d'un sënat^ ou celles de là nmltitu4e* Toutefois il est également de l'essence de ces trois espèces de gouvernement d'aller au mal par une pente insensible, et de ne rentionter vers le bien qu'a- ▼eceffi>rt.
Cependant où se irômpeiait de croire* qu'il soit un seul état qui appartienne uniquement et rigoureusement à quelqu'une des formes ci-dessus mentionnées , étant pour ainsi dire mi- nuancés les uns des autres, sans se ressembler qijioiqu'analogues entre eux , et' se trouvant modifiés par mille, accidens, par lesniœursy les lois, les coutumes, même les* préjugés. Dé plus^ dans tous les pays , la constitution importe toujours moins que la sagesse de l'administration (idée coliso-i lante potir les peuples ) ; cék* de mauvaises lois peuvent s'améliorer par les sages tempéramens d'un bcinf ministère, tandis que les plus parfaites produisent des effets contraires à ceux qu'en attendaijt le législateur, quand Texécution en est confiée à des mains perverses ou' inhabiles.
Le meilleur gouvernement est donc le mieux administré; celui où l'on flétrit le vice, où la venu est
( ï^o ) en honneur; et pourvu qu*il ne soit pas trop mauvais, je le répète 9 son essence contribue moins au bonheur d*un payS; que Tattention à veiller sur la façon dont on le régit ; car, si la monarchie est sujette aux abus, les excès sont le propre des états républicains.
Mais combien le monde serait plus tranquiUe , si les peuples savaient que de quelque manière qu^ik soient gouvernés, pas un ou par plusieurs, jamaia Tadministration d^aucun ne sera sans abus, ni tout à fait exempte de t jrannie. On a beau tracer le modèle d*une utopie parfaite , comment la mettre en pratique? Peut-être réussirait- elle avec des anges; mais on a affaire à des honunes. Le plus grand art se borne donc à tâcher autant que possible d'enchaîner tous les ordres de Fétat au bien commun, ce qui s'obtient mie«x en élevant les âmes qu'en les ravalant ; et la vraie liberté consiste bien moins à la chercher dans telle ou telle forme de gouvernement, qu*à savoir tirer parti de. celui qu'un long usage et l'expérience ont ap«prouvé , celui sous lequd on reçoit la justice, où l'on jouit avec sûreté de sa propriété, du repos ^ et où le bon)ieur public est assuré , réfléchissant que de quelque* façon que ce soit il faut toujours obéir, et que la liberté n'est jamais plus en danger qu'au milieu des réformes et des innovations.
Cependant quelquefois Tamour des changemens prend tout à coup, et fond sur les hommes comme une épidémie. J'ai parcouru le globe, et j'ai vu tous les peuples mécontens. Ce qu^Horace dit des particuliers peut s'appliquer aux nations; nulle n^est satisfaite de
son sort Mais que gagnent-elles à vouloir le changer? On croit améliorer son gouvernement , et Ton en prend un pire ; sans parler des ambitieux , et même des brouillons, qui profitent toujours des temps de troubles pour tout bouleverser. Une fois que le désordre commence, il est difficile de prévoir où il s*arrétera. L'état ressemble alors à ces terres trop remuées, qui, devenues incapables de solidité, croulent de toutes parts en creusant d'effroyables précipices : et les erreurs d'un faux zèle ne se manifestant pas moins en politique qu'à l'égard de quelques religions ( pour lesquelles, dès qu'on est résolu de croire, l'absurdité même des doctrines augmente la foi), à peine le gouffre est-îl ouvert, tous s'y précipitent à l'envi. Les révolutions, comme Saturne, ont beau dévorer leurs en- £ms, l'exemple ne corrige pas, et des générations entières deviennent leurs victimes, jusqu'à ce qu'après s'être bien tourmentés, et avoir fait le tour d'un cercle rempli de maux, les hommes enfin las du désordre se croient heureux de revenir au point d'où ils étaient partis. Car excepté les peuples qui recouvrent leur indépendance, en secouant le joug des nations qui les oppriment , il en est peu qui ne voulussent se voir après leurs troubles dans le même état qu'en les commençant.
Le meilleur est donc dans tous les pays, et. presque dans tous les cas, de chercher à tirer parti de ce qui existe , sans jamais provoquer les révolutions , ou comime le recommandent tant d'écrivains politiques , qui ne calculent que théoriquement, saper l'édifice de fond en comble pour l'élever de nouveau. Car les
gouvernemens qu'on veut régénérer ressemblent nulheureusement plus ou moins aux étables d'Augias. Or chacun ne pouvant que nettoyer petit à petit, on est encore heureux de balayer un coin en consultant le moment, et se reposant même sur le temps pour agir, parce qu'on ne trouve pas souvent un Hercule qui purifie tout en détournant le cours d'un fleuve.
D'aillem^s, tous les grands changemens troublent Tordre d'un état, s'ils ne l'ébranlent jusque dans ses fondemens; et l'histoire n'offre guère que Lyciu^ue qui ait réussi dans ce genre. Mais qu'on voie l'étendue de Sparte, il n'est point une province de nos états modernes qui ne soit beaucoup plus considérable. Même le sage Solon , regardé par Cicéron comme le seul digne du nom de législateur^ reconnaissait l'impossibilité d'obtenir de semblables résultats dans Athènes, et se contenta de lui donner les meilleures lois qu'elle fdt capable de supporter. Les Grecs qui ont réformé des villes- d'Italie ont été arrêtés par les mêmes considérations, quoique leurs spéculations s'appliquassent aux territoires les plus bor* nés. En effet, tout peuple qui commence une révolution avec l'espoir d'augmenter sa liberté, finit par retomber sous un plus dur esclavage quand il est sans vertus^ et que s^ moralité n'est pas saine et rigide.
Les livres ont beau être pleins de maximes, de rêves sublimes et remarquables par la raison, ce n'est pas toujours cette dernière qui conduit les hommes. De plus, je le répète, la théorie de la science de gouverner offre mille choses qu'il est impossible de
melU-e en pratique ; et je ne citerai pour exemple que cette balance chimérique du pouvoir exécutif et du législatif, après laquelle tout le monde soupire comme sk elle pouvait exister, et que Tun n^empiétât pas toujours sur Tautre. On raisonne d^une façon, et quand on veut agir on est forcé de le faire autrement. Les plus beaux plans sont détruits par l'instabilité des choses d'ici bas. En vain croirait -on conduire les hommes avec les calculs métaphysiques de Platon, et de tant d'autres philosophes, qui ne voyent jamais lés choses qu'en théorie.
Quel que soit im gouvernement, il arrive des accidens qui en violent le principe. Or, une fois corrompu, les meilleures lois deviennent mauvaises, et se tournent contre lui. Mais tout est si bigarre en ce inonde, qu'il n'est pas sans exemples qu'une seul^ qualité, ou même un préjugé quelconque, aient suffi chez plus d'un peuple pour remédier à ces maux, pendam qtle d'autres fois^ par une des contradictions perpétuelles de l'esprit humain, la loi faite pour nous rendre plus justes ne sert qu'à nous rendre plus coupables. Que dis-je? On voit même des erreurs qui pa-
ndssent si douces qu'on il'en veut point guérir ; et malheureusement il en est des nations comme des individus quant au bonheur, l'imagination fait beau coup. Tel eut mal gouverné croit rélre bien et vit heureux, tandis que tel autre qui l'est mieux se désole, uniquenient parce qu'il ne l'est pas selon ses désirs, et, soupirant après le changement, se précipite vers sa ruine.
En outre, revenant aux casualités des nations ^ sans parler de Tamour de la patrie, capable seul de corriger les plus grands maux, et des lois qui, par des raisons différentes, ne s^exécutent dans aucun pays, il est naille hasards, mille choses qui influent sur les peuples. Qui, par exemple, osera dire que Tempire romain aurait duré si long-temps, sW avait eu quelques souverains de plus conune Néron, ou quil ne se fût prolongé davantage avec un grand nombre tels que les Antonins? Un moment peut renverser Tétat qui semble le plus solidement établi, de même qu^un homme de génie le rasseoir sur ses bases. Pour voir combien la puissance, la considération, les mœu», Tesprit d^une nation, en un mot, dépendent souvent d'un seul homme,, sans en citer mille autres exem? pies., qu*on examine seulement la France à la mort d'Henri lY, quand la régence fut dévolue à Marie de Médicis.
La fortune se joue des empires comme des particuliers ; et n^étant pas moins en proie à la fatalité que les humains, les états sont comme eux entraînés par des accessoires sans nombre, surtout par les goûts et les passions de ceux qui les dirigent. Que le peuple soit heureux , voilà Tessentiel. Malheureusement le bien se voit plus facilement qu on ne Texécute; et les évènemens en amenant presque toujours d'autres auxquels on ne s'attendait pas , de même qu'un inamvénient en fait naître de nouveaux, souvent les £atutes de ceux qui gouvernent ne sont que le résultat de leur situation. Car rien ne peut échapper à l'empire
'ies circonstances, elles commandent toujours aux principes; et, sans rappeler combien fréquemment les plus obscurs incidens décident le dénouement des plus grandes affaires, une mesure employée à contretemps suffit pour ruiner une nation, comme pour bouleverser la terre il ne faut qu*une étincelle qui prenne flamme dans son sein.
En effet, on se met souvent l'esprit à la torture pour découvrir les causes des grands évènemens, et de lamine des états les plus florissans; rien n'est plus simple, plus naturel, même plus méprisable, et quelquefoisplus bizarre, que les ressorts cachés qui dirigent ce qu'on voit de plus remarquable sur la terre. Une coquette qui se fit enlever par un jeune prince dont elle était amoureuse, et la crédulité de son mari, qui s'imagina qu'elle avait été ravie de force, armèrent la Grèce pour la ruine du royaume florissant de Priam. Avec un peu moins d'âcreté dans le sang d'Henri VIII , le pape verrait peut-être encore l'Angleterre sous son obéissance : et un médecin grec qui désirait revoir son pays pendant qu'il était près de la femme de Xercès , l'ayant engagée à une expédition contre la Grèce (qu'elle persuada ensuite à son mari parce, disait-elle, qu'il lui fallait des esclaves d'Athènes pour la servir), fut cause du plus prodigieux armement dont les annales des hommes fassent mention.
Ce monde est une vaste machine où les plus grandes roues sont mises en mouvement par d'autres si petites qu'elles sont à peine perceptibles aux yeux les plus fins; et les évènemens imporuns sur lesquels on rai-
sonne 9 en f)rodiguanl Fëloge ou le blâme sur c^ux qui on sont les visibles auteurs, dépendent presque toujours de ressorts cachés mis en œuvre par Tintérét, ramour, l'envie, et d^autres passions secrètes qu'on net connaît pas. Richelieu paraissait en élre persuadé, quand, pensant aux intrigues qu'on jxîuvait ourdir contre lui dans le cabinet de Louis XIII, il disait que huit ou dix pieds de terre l'embarrassaient plus que toute l'Europe.
Cependant je suis loin, par ce qui précède, de vouloir engager les peuples à l'indolence, ou de leur prêcher en rien un servile abattement. Et sans chercher à prescrire la meilleure forme de se régir, ce qui serait renouveler la question du banquet des sept sages ( car pour les choses les plus importantes , quoique bien vieux, le monde en est encore aux essais), il est toutefois des moyens pour reconnaître un bon gouvernement. Le préférable est celui qui fait le bonheur du plus grand nombre d'individus, celui où la justice se répartit avec le plus d*impartialité à tout le monde, où tous les sujets ont le même droit à la protection, la même part aux charges publiques, aux sacrifices, aux récompenses; celui qui conduit les hommes de la façon qtii convient le plus à leurs qualités naturelles et à leurs inclinations, en suivant la grande loi du bien public , qui , dans tous les cas , doit commander aux princes d'une manière aussi absolue, que les princes à ceux qui leur sont soumis.
Règle générale : quand la population augmente , que les pefi|^s obéissent arux lois, que leur industrie
prospère, ({ii*ils sont unis au dedans, et respectes au dehors, on peut conclure que les affaires sont conduites par des personnes vertueuses qui ont de Texpérience et de Thabileté : tandis qn*au contraire si ' l*on voit un esprit général de méfiance et de mécontentement , Tagricullure et le commerce qui déchoient, les dissensions qui s'élèvent, et le manque de respect de la part des pouvoirs étrangers , on doit en inférer que le gouvernement est faible ou corrompu. En un mot, le meilleur thermomètre politique pour juger d'un état est de voir combien il s'éloigne des maximes des bons économistes, qui ne veulent pas qu'il y ait un pied de terre sans culture, un écu sans circulation, ni un individu sans travail. ^
Venant maintenant à la façon dont celui qui gouverne doit se conduire en général, je commencerai par dire qu'un des points les plus essentiels pour lui est de chercher à bien s'entourer. Car tout ayant ses ramifications secrètes ici-bas, où les choses sont enchaînées entre elles par dçs rapports cachés, mille maux naissent d'un seul mal, comme mille biens d'un seul bien. Or, sous im prince environné de méchaos, les personnes employées en sous ordre par celles qui l'approchent leur ressemblant généralement, cela s'étend sur la masse du peuple. Mais si le souverain est assez heureux pour avoir près de lui trois ou quatre individus seidement d'une sagesse et d'une bonté constantes, ils procurent bientôt d'autres personnes semblables pour remplir, les- places inférieures. Car nos liaisons en général sont avec des gens dont les
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senthàeûs om ({uelque rapport avec les notices, et ceux qui ont le goût de la vertu ne peuvent guère être ensemble sans qu^elle cimente leurs liens.
Par les bons auxquels un roi se confie il influe donc beaucoup plus qu^on ne pense sur ses sujets , parmi lesquels il n^est jamais possible qu^il puisse tout discerner lui-même. Or, je le répète, bien s'entourer est le meilleur moyen de ne point errer. J'ajouterai plus. Pour peu qu'im prince ait de talent , il doit chercher à tirer parti de ceux qui l'approchent, pour remédier à ses défauts. Par exemple, se croit-il enclin à la dureté? Qu'il ait soin de n'avoir près de lui que des personnes d'un abord agréable; car on est souvent aimé ou haï pour ses entours, et la plupart des hommes sont assez disposés h ne pas voir le manque de procédés d'un souverain , si ceux qui l'accompagnent sont attentifs à les en dédommager par leur politesse et leur bonne grâce. Toutefois que le prince ait soin de ne pas obéir au défaut dont je viens de parler. Son excès peut devenir funeste; et l'obéissance est déjà assez onéreuse d'elle-même, pour que celui qui gouverne n'y joigne pas encore la dureté, qui dès lors est une lime sourde dont la plupart des honmoies se servent pour rompre tous les liens de soumission et d'attachement.
Les rois doivent d'autant plus souvent Ëiire' comparaison de leur état présent avec le passé, qu'on aime parfois à oublier ce qu'on a été, pour n'avoir point à se reprocher ce qu'on est. Presque tous sont attentifs au commencement de leur règne , et se négligent en-
( 1^9 ) suite. Presque tous ont de rëldvation en montant sur le trône , mais bientôt se laissent abattre sous le poids des affaires; ou, s^en trouvant détournés par les plaisirs, ils oublient leurs devoirs, et la gloire qu^ils commençaient à acquérir s'évanouit. Tacite remarque combien Tempire avait changé Tibère. L'habitude du conunandement engendre l'orgueil, qui généralement fait haïr. Beaucoup de rois ceignent la couronne avec les meilleures intentions , et pleins de modestie ; mais ils rencontrent des ministres flatteurs qui les corrompent, et leur apprennent àagir avec injustice en devenant plus hardis , comme on le remarqua dans Yespasien. Que non seulement les princes comparent leiu^ actions en différens temps, mais qu'ils les rapprochent des traits héroïques qu'offre l'histoire, et surtout de ceux de leurs ancétres.Car, de même qu'un arbre chargé de trophées n'en est pas moins un simple tronc, avec cette différence que ce qui était une gloire pour les autres n'est plus qu'un poids pour lui, les belles actions des pHdécesseurs ne sont qu'infamie pour celui qui ne les imite pas.
Le silence et la prudence sont deux des principaux instrumens de l'art de régner ; et l'esprit de modération doit toujours être celui d'un souverain conune celui d'un législateur .Une bonne réputation est la chose qu'il importe le plus aux rois d'établir : car de même qu'une colonne se soutient par son propre poids, mais que pour peu qu'elle penche d'un cdté bientôt elle tombe d'autant plus promptement que sa pesanteur était plus grande , ainsi les empires se maintiennent par
leui' propre puissance et Li réputation du prince. Dè:^ qu^ils perdent ces deux points d^appui, surtout ledernier, ils commencent à déchoir; et loin qu'alors leur pouvoir les soutienne en rien , plus il est grand plus il hâte leur chute.
11 est malheureusement à remarquer qu*un seul fait peut détruire la réputation , quand il en feut mille pour rétablir* C*est une (leur délicate qui se fane an moindre vent. On ne saurait ôter une tache sans qu^il en reste quelque marque ; de même la mauvaise opinion ne s'efface jamais entièrement. Rien n'est si pré* cieux au prince qu'une bonne réputation. La perte de ses états lui serait moins funeste que celle d'une louable renommée ^ sans laquelle il s'efforcerait en vain, de chercher à les recouvrer. Les provinces ro* maines., fidèles sous; César et sons Auguste, empereurs généralement estimés , se soulevèrent pendant le règne de Galba, méprisé comme un prince indolent.
La. naissance la plus, illustiie ei de vastes domaine» ne suffisent pas pour maintenir la réputation, si d'atH très qualités personnelles , le courage et la vertn ne les accompagnent; de mâme que ce ne sont pas le» ornemens qu'oui peut mettre autour d'un diamant qui lui donnant! du prix, mais sa: valeur intrinsèque. La majesté d'im.roi n>'a de lustare que par le raspect, qui naît ordinaicement de l'admirartioiv et de lar crainte , lesquelles engendrent l'obéissance ,, qtii , lorsqjue le trône ne aaucail se^ soutenir de ksi-mèmey d^ ^l^*^!^^ vient à'manquery fait de loi pourpre un objet de risée
( «3r ) pliitàl que de vënératiorr. Les pieds avec leur faible base seraient dans l'impossibilité de supporter le corJ)s humain , sans les esprits vitaux et la chaleur naturelle. Or qu'est-ce que la réputation , si non ces mêmes esprits, ponr ne pas dire une flamme qui donne de Tëclat au sceptre, en circulant dans l'opinion puplique? Le prince ne saurait donc assez veiller sur toutes ses actions, pour qu'elles contribuent h la lui concilier.
La réputation des rois naît de diverses causes. Les unes tiennent à leur personne, les autres à leurs états; Celles qui se rattachent a la personne proviennent du corps du de l'esprit. Du corps, quand le prince a un beàn physique , qu'il représente bien , et mêle à tout ce qu'il fait une affabilité qui ne lui laisse rien^erdre de sa majesté ; quoique souvent les qualités de Tamé corrigent oii extérieur moins agréable. C'est un fait singulier que quand Henri III fut élu roi de Pologne, malgré la gloire qu'il s'était acquise aux batailles de Jornoc et de Moncontour, les ambassadeurs qui lui en apportèrent le décret dirent qu'il le devait à sa prestance.
De même; le soin qu'un prince met à se bien Vêtir lui attire le respect et Tadmifation : le peuple ,^qui ne consulte pas moins son cœur avec ses yeux qu'avec son esprit, s'attache volontiers aux dehors. Al^andre Sévère disait que (/est la n)erUij le courage j et non la magnificence extérieure j qui donnent du poid.^ et de la dignité aux souverains. Sans doute il avait raison , et les rois ne peuvent assez* tâcher def les ob-
icilir. Cependant la somptuosité de la cour, la noblesse cjui entoure le monarque , la splendeur de sa famille, Tëclat des gardes, la magnificence des équipages et de l'apparat public (bien que je ne les recommande point), accréditent également le pouvoir en donnant du relief à la majesté; car, sans faire Téloge du luxe, les dépenses d'ostentation sont quelquefois utiles aux gens en place, elles attirent le respect de la multitude.
Il semble qu'on soit moins soigneux de ces choses aujourd'hui. Je ne dirai point si c'est à tort; mais raugu3te appareil de la puissance royale en impose aux sujets. Il faut que les marques de cette dignité leur soient des choses sacrées. Le trône, le sceptre, la couronne, le diadème, la robe de pourpre, doivent frapper leur imagination. Quand ces signes magiques ne sont point assez respectés , la majesté s'efiace insensiblement de tous les cœurs; et les souverains, supposant qu'ils le soient encore, ont besoin de plus de soldats pour se faire obéir.
Mais les vertus et les grandes qualités des rois sont ce qui contribue le plus à leur réputation. Qu'on en découvre seulement une , soit dans la paix ou dans la guerre , elle supplée aux autres pour peu qu'ils gouvernent par eux-mêmes , fût-ce sans une capacité marquée; car, quelle que soit la théorie d'une monarchie, l'état marche toujours plus ou moins vers sa dissolution , quand le chef abandonne les affaires aux ministres. La résolution qu'un souverain prend à temps sans conseil, un exemple qu'il fait à propos, ou tout autre acte juste d^autorité , inspu^nt à ses sujets la crainte et
le respect. La constance dans la prospérité comme dans Tadversité lui attire également Tadmiration : le peuple croit qu'il est quelque chose de surnaturel , et même quelque chose de divin, dans celui que les biens et les maux ne peuvent émouvoir.
Cependant quelles que soient les qualités d*un prince, elles ne sulBsent jamais pour maintenir sa ré* putation, quand sa famille ou sa cour sont divisées. L*estime qu^on a pour sa personne dépend en partie de leur union ; et c^est un point essentiel que de bien conduire les choses domestiques. On gouverne plus facilement ime province que rinlérieur d*un palais, soit parce qu'on en méprise le soin pour s'occuper d'objets plus importans, ou que les affections en empêchent; soit parce qu'on manque de fermeté à cet égard , que la négligence et ceux qui environnent s'y opposent , ou même qu'ils trompent de façon qu'on n^ait plus assez de jugement pour appliquer aux matix le remède qui leur convient. Tacite n'a pas loué sans raison Agricola de ce qu'il n'avait jamais permis à ceux qui- l'entouraient de se mêler d'affaires. Beaucoup de princes ont su régir leurs états, mais peu leur intérieur. On a pendant un temps fait Téloge de Tibère pour la modestie de ses entours; et Galba, qui n'était point méchant, s'est perdu par les intrigues de son palais, où il n'y avait pas moins de désordre que sous Néron. Sa femme Agrippine, ses affranchis et ses autres domestiques , le faisaient haïr par leurs exactions qu'il ignorait, et dont il ne recevait rien, car il était intègre par lui-même et avait montré le désintéresse-
meut le plus exemplaire dans les provinces qu'il avait gouvernées avant d^élre empereur.
De même que le mauvais air renfermé dans une simple boîte suflit pour infecter une maison , et que cette contagion se répand ensuite dans toute une ville , ainsi les intrigues de cabinet remplissent souvent les cours des princes, dont la faiblesse avec leurs entours allume Tesprit de sédition, qui porie Tanarchie dans tout un royaume. En eQ<çt , comment être aimé quand ceux qui sont auprès de soi volent, conomandent, prévariquent , révoltent par leur orgueil et leurs excèsl On juge du prince par les vertus ou les vices des courtisans, qui font sa bonne ou sa mauvaise réputation, et qui pour peu qu^ils sachent. leur métier non seulement lui dissimulent ses fautes, mais souvent les lui représentent comme de belles actions, en le portant même à s'admirer par la façon dont ils çn parlent. Néanmoins les rois sont hommes comme les autres dans leur palais; et, bien que Téloignemeut aide à les faire croire plus grands parce qu'il caché leurs faiblesses, si ceux qui les entourent -sont assez imprudens pour ne point garder le secret stur ce qui se passe dans leur intérieur, bientôt le peuple en itant instruit pprd tout respect à leur égard-
De même, pour que la rçQopfimée d'un.pvipce se soutienne sans altération , il est impprt^ot qj^ la prudence ne lui laisse rien hasarder au -dessus de son pouvoir. Sa puissance parait presque infinie", lorsqti'il ne s^engage dans aucune guerre dont il ne vienne à bout, et qu'il n'exige rien que de licite de ses sujets,
pour ue lo& |>a$ voir daii^ le cas de désobeln Car ce qu'ua souveraio eoueprend sans réussir est uoe honte pour lui, et devient, souvent un mal qui fomente Taud^ce des peuples.
Cependant un roi peut être malheureux avcKï les plus nobles qualités. En effet, n'e$t«il pas toujours forcé de partir d^un point qui ne dépend pas de lui? Sans aucun moyen de corriger le passé , ni de trouver ses états coi«me il les voudrait, tm souverain les prend nécessairement comme ils sont. Or que de fois, loin de rencpntrer son empire florissant, ni niénir d^avoir la faculté d*en pallier les abus, un prince le irotive-t-il énervé par les suites du iuxe.^ gémissant victime des conquêtes, ou rempli de sujets qui, tovirmentés par le désir des cha^gemens, s^abandonnent à la folie des nouveautés ! J'ai déjà dit que la fortune se vit de tout; Iqs succès dépendent souvent des temps. On demandait à Denys le jeune, comment son père, qui n'était qu'un simple particulier, avait acquis la domination de Syracuse , tandis que lui fils d'im homme si puissant n'avait pu la conserver après en avoir hévitAl Parce j dit -il, ^ue f non père wU aux affaires ijudnd on haïssait -le gouvernement populaire^ et moi quand le poussoir suprême ésait em^ié.
Plût au Ciel que îa na\ure eût 6té l'aiguillon aux rois des hommes, comme elle l'a fait à la reine des abeilles! Toutefois, le peuple aveuglé sur ses défauts a continuellement le microscope en main pour voir ceux de ses chefs, attribuant ses maux à leur peu de
capacité plutôt qu*à son manque de vertu ; de même qu'un gouvernement qui ne sait pas se concilier Tesprit public, ni faire le bonheur d'une nation, se plaint de son ingratitude, et de Tin justice du sort. Cependant, ainsi qu'il y a des rois qui ignorent l'art de gouverner, il est indubitablement des peuples qui ne peuvent pas élre gouvernés. C'est siulout le cas, lorsqu'ils s'égarent tellement dans de vaines théories qu'ils ne savent plus à quoi se tenir : car, au milieu de ces changemens perpétuels , l'état est semblable k un malade qui, souffrant dans son lit, cherche une autre position ; puis cette nouvelle ne le soulageant pas il en prend une différente, se retourne encore, et le fait de cent manières, sans jamais cesser de se plaindre, ni d'être tourmenté.
Or que peut le meilleur roi , quand suivant le torrent de ses passions le peuple se laisse tomber de Tordre dans l'anarchie, de l'activité dans la mollesse, du patriotisme dans l'égdisme, de la pureté des mœtu^ dans la corruption ; quand l'amour de l'aident empoisonnant tous les individus confond trop tous les rangs; quand le goût du luxe , des théâtres, celui des lectures frivoles et licencieuses , devenu trop populaire, éveille dans les classes inférieures toutes les prétentions de la vanité, et semble ne les polir que pour les corrompre ; quand la nation étant dans un état de convulsion perpétuelle , et se tourmentant en mille sens différens , la société se lasse de tout avec impatience au milieu de ce malaise politique général; enfin, quand il y a dans les cœurs un tel avilisse-
( 137) ment que Ton ne comprend plus aucun sentiment noble; et, pour tout dire en un mot, quand le siècle est assez malade pour que ce qui passait pour vice se métamorphose en mœurs?
Hélas! je le répète, quand une nation arrive à ce point, quelque bon que soit son gouvernement, ne s*épuiserait-il pas vainement en efforts pénibles et superflus , pour lui faire de nouveau gravir cette hauteur morale d'où Ton descend avec tant de vitesse, et qu'il est si rare et si difficile de remonter? Les peuples alors ne peuvent donc plus jouir de la grâce signalée d'avoir un bon roi. Car ils- sont injustes, et méritent des princes injustes. Ils sont avares, égoïstes, et ceux qui les gouvernent le deviennent. Ils abusent de l'abondance et de la paix, et leur ingratitude est punie par des guerres et des tributs qui les accablent. Us sont ennemis de la vertu, et les princes ne la connaissent point, ou la méprisent. Indifférens au bien public^ ils ne pensent qu'à leurs intérêts; et les rois les imitant croient que le bien public et leur intérêt sont opposés.
Voilà, dis-je, comment il est des gouvernemens qui, quoique bons en eux-mêmes, sont tellement la proie des circonstances, que rien ne leiu* réussit. Et à moins qu'un génie supérieur ne guide le prince qui lors de son avènement au trône, voyant «es états en désordre, veut user de remèdes violens pour remettre les lois en vigueur, éteindre les dissensions, et rasseoir le gouvernement siu* ses bases, quelque bonne intention qu'il puisse avoir, s'il ne succombe, il est
( >38 ) toujours sûr de U haiue. Il est diilicile de régner sur les ruines d^uQ empire^ ou est trop en proie aux venu qui soufflent de tous côtés : et, loin de jamais pouvoir l)eaucoup, celui qui préside à un naufraj^c est heureux de sauver quelques débris.
Il n^est donc pas inutile de faire une remarque^ qui cependant ne doit point décourager ceux qui sont destinés à gouverner, c^est que malheureusement la perfection d\ui roi dépend souvent de ses sujets ; car chez une nation corrompue tout attaque la vertu du prince sans que rien la défende, tandis qu^un peuple vertueux lui sert de modèle , et même de reproche. Je ne citerai point à cet égard d'exemples moderutes, qui pour être trop fîrappans seraient peut-être déplacés ; d'ailletirs ceux qui servent à corriger, comme des apologues , valant toujours mieux , je me contenterai de rappeler les inclinations efféminées des voluptueux Assyriens, qui se communiquant à leurs rois en firent des sardanapales pendant long -temps. Les Perses, également adonnés à tous les vices, et. à des dépenses excessives, inoculaient ces maux à leurs iiouveraius. Au contraire, les Spartiates, sobres, prudens Cl courageux , excitaient leurs rois à la vertu pai' les exemples qu'ils leur en donnaient ; de même que les Macé4oniens qui, économes et réglés, eurent des princes ennemis du faste , et pleins de grandeur d'ame.
On ne doit donc pas s'étonner s*il est des gouvernemens qui, comme je le disais tout à l'heure, quoique bons en eux-mêmes, sont tellement la proie
dgs circoiislances, que rieu ne leur rëu&sit. Csur les états , comme le corps humain , avec les principes de la vie en ayant d^autres de destruction , qui commencçnt à se manifester à un certain période , et gâtent insensiblement la machine , quel homme pourrait se flatter de bien régner quand elle est tout à &it sans iriguenr, et que les organes du corps politique étant usés tout concourt à sa décomposition?
Les sociétés ne pouvant subsister qu^en vertu d^un seid prii^cipey et par ]\iccord qui existe entre leurs parties pour les faire toutes tendre à un centre cornmim, et servir à une même fin, elles se détruisent quand ces mérne^ parties qui les composent, n*agissant p)us vers le même but, ne peuvent [»lus concourir au bien général , c^est*à*dîre à la conservation de leur existence. C'est ainsi que les peuples périssent par Végoisme politique; car quand la chute de Tesprit public éieini Tamour de la patrie chez une nation , quoiqu'elle puisse encore traîner sa durée tant que Tesprit de famille y conserve quelque moralité, l'état ayant comme perdu son ciment, Tégoïsme le plus absolu finit par étouffer tous les restes de senti mens généreux- JEt les familles isolées, ne pouvantse défendre seules, tombent dans le malheur, parce que partout où cesse la vertu publique bientôt on ne voit plus de vertus privées. D'ailleurs, l'espit de famille et la puissance paternelle , cette grande garantie des mœurs^ se relâchent toujours pour un état dans la même proportion que son lien social. Or, lorsqu'on esta ce dernier degré de corruption, où il n'existe plus
d^intérét général , Tégoïsme politique divise tout ^e que le génie du législateur avait uni.
Quand un peuple en est réduit à cet état, il est clair que dans l'impossibilité de soutenir le poids d'un édifice prêt à tomber, celui qui essaie d'en être l'appui se trouve accablé, trop heureux s'il n'est écrasé sous sa chute. Sans donc avoir aucun moyen d'enchaîner les évènemens , quelque parfait qu'un monarque soit alors, bien que ses sujets qui se font eux-mêmes tout le mal ne devraient pas plus s'en plaindre qu'un suicide de sa blessure, ils ne manquent jamais d'attribuer au souverain des malheurs qu'ils ne doivent qu'à eux seuls, quand, ainsi que le plus habile pilote obéit forcément au roulis du vaisseau, loin que le chef de l'élat soit, maître de sa conduite, il est souvent obligé de céder à l'opinion générale, en suivant le mouvement auquel elle le soumet : car, comme il ne peut employer que des individus pris dans le peuple , de même qu'un corps composé garde en soi la nature des objets qui le composent, les gouvernemcns se ressentent toujours plus ou moins des qualités des natioïis.
Enfin , revenant à la bonne réputation des rois , leur gloire s'augmente surtout par la manière dont ils font prospérer leurs sujets, et par la juste protection qu'ils accordent aux sciences et aux arts. C'est là ce qui, répandant leur nom dans l'univers, les fait respecter de toutes les nations, ce qui rend leur gouvernement admirable même pour leurs ennemis, ce qui attire dans leurs états les étrangers qui les parcourent
pour $*instruire , et qui lorsqu'ils retournent dans leurs foyers ne se lassent point de parler des talens du prince qu^ils ont vu sur le trône, des ministres qui favorisent ses intentions , des hommes instruits qu^ils ont rencontrés 9 et du bonheur des peuples sur lesquels règne un tel souverain. Que les princes aient donc toujours soin qu'on vive chez eux sous de bonnes lois qui s'observent, que les magistrats rendent fidèlement la justice , que l'abondance règne , que les armes soient en honneur, que l'éducation de la jeunesse ait le soin qu'elle exige; en un mot que, tout s'y trouvant dans une parfaite harmonie, le peuple soit persuadé que le bonheur dont il jouit est le résultat des soins de son chef; car, dès qu'il croit n'en avoir pas besoin, il n'en fait jamais beaucoup de cas. L'inondation du Nil assurant la fertiUté des champs en Egypte, l'agriculteur n'y regarde point le ciel, et s'occupe peu des nuages.
Quelquefois un prince est aimé pour sa bonté, et méprisé pour son insulB^ance. Le respect ne naît point de l'amour, mais de l'admiration. Celui qui ayant assez de fermeté pour se faire craindre peut aussi se Êiire aimer, et qui sachant être sévère montre de la clémence, est bientôt l'idole du public, qui n'attribue qu'à la mollesse et à l'ignorance la douceur de celui qui n'a aitcune qualité pour gouverner. Les talens et les vertus effacent bien des choses dans un souverain. Us frappent tellement qu'on n'oserait même parler de ses vices. Une grande réputation est souvent le meilleur bouclier contre la haine.
Un roi doit sans cesse avoir présent à IVsprît que sa grandeur €t son pouvoir ne résident point en lui , mais dans la volonté de ses sujets. Toutefois , pour qu'on le respecte en même temps qu'on Taime, il faut qu*il joigne la sévérité à la bonté. Qu'il étudie donc l'art de se faire aimer et craindre à la fois. Qu'on l'aime comme celui qui veille à la conservation du public, et qu'on le craigne comme l'ame de la loi. Qu'on l'aime parce qu'il récompense , qu'on le craigne parce qu'il punit, qu'on le chérisse parce qu'il est sourd à la Uatterie , qu'on le redoute parce qu'il ne pennei aucune liberté hors de propos. Enfin, étant nécessaire que les bons l'aiment , que les méchans le craignent, et que tous l'estiment, qu'il obtienne l'amour par sa douceur, et le respect par son autorité.
Les penchans des princes doivent rarement guider leurs actions, comme )e l'ai déjà dit, mais les maximes d'étal. Les inclinations même les plus communes parmi leurs sujets ne s'accordent point avec la majesté. Le roi doit être l'homme de tous plutôt qu'un simple individit. Il faut que Tart le dirige , non son Caractère. Ses mamèrcfs doivent être plus politiques qiïe naturelles, ses désirs avoir plutôt leur source dans le cœur de ses peuples que dans le sien; et si les particuliers peuvent se conduire selon leur goût , les souverain» sont obligés de le faire selon l'utilité publique. C'est fausseté chez un simple individu de dissimuler $es passions; la raison d'état le commande htm princes.
Celui qui gouverne doit changer d'arr et de visage à tout moment; doux, sévère, cléinenl, économe on
libéral dans la même heure ^ selon la diversité des cas. Dans chaque affaire, en tous temps ^ et avec quelque individu qu^il traite, il faut qu^il varie sans cesse de njklure, et soit toujours différent de lui-même. Le bon prince est maître de lui pour le bien de ses sujets. Ne peut-il vaincre ni déguiser ses penchans naturels; il se conduit d^une manière trop uniforme , et qui &it ccxuiaître ses véritables intentions. Or dès lors il agit d^une façon opposée à celle que prescrit un des principes les plus essentiels de la politique , varier ses actions pour aller plus sûrement à son but sans qu'ion s^CD aperçoive. D^nn autre côté cependant, Tégalité de conduite est nécessaire à celui qui gouverne , comme la preuve d^un jugement rassis et prudent; car^ s^il se livre par boutades à ses faveurs ou à ses dédains, on le craindra peu^étre, mais il ne sera point estimé.
La vraie force d^ame est moins de vaincre dans les bauilles^ que de dompter ses passions. Le pouvoir et Iffmpérîoritë rendant les rois orgueilleux, ce vice ai renrersé plus de trônes que les armes; et moins de tètes eoiHtmnées ont dû leur perte h autrui qu'à elles-^ mêmes. Plus celui qui gouverne est élevé, plus il doit être modeste. La Modestie qili couvre la grandeur res-' sort comme Témail qu'on met sur l'or ptmr en rehausser le prix. Un des artifices de Tibère était d'affecter cette qualité , ponr qu'on Pestimât davantage. Il reprenait ceux qui lui donnaient le titre de seigneur^ ou qui disaient que ses occupations étaient divines r de même que s'il visitait les iribnnaux , sans occuper le fiiutéuil du président, il s'ass^^tt dans un coin.
Celui qui csl au plus haut dei;ré (rt^lévaiiou parmi les houimes ne peut plus croîlrc qu'on s'hunuliani. Le sënat romain était plus sensible à ce que César ne se levait pas 9 quand les sénateurs entraient dans son assemblée, qti^à la perte de sa liberté. Poulie vertu, je le répète, ne convient mieux aux princes que la mo» destie. Toutes les autres sont inutiles, dès qu^elle cesse de briller sur leur front, ou jusque dans leurs moindres actions. Le peuple tient plus à Tapparence qu*à la substance des choses ; quelquefois on s'attire tout à coup sa haine pour de vaines futilités.
J'ai parlé du silence connue d'un des principaux instrumens de Tart de régner. En effet, il est ami de la prudence ; et trop parler ôte tout prix à ce qu'on dit, si même il ne l'avilit. Celui qui gouverne doit être d'autant plus réservé dans ses paroles, qu'on en augure toujours quelque chose, surtout de celles qui échappent dans la colère, ou quand on est de bonne humeur, deux issues par lesquelles les princes laissent sortir ce qu'ils ont de plus secret dans le cœur. Tout sage qu'était Sixte-Quint, sou indiscrétion fut cause de sa mort , parce que les Espagnols n'eurent aucun scrupule d'ôter la vie à un pape qui voulait leur ôter un royaume. ,
11 est difficile qu'un roi profère en vain ime seule phrase. Ce qu'on entend de lui sur les affaires s'interprète conmie im ordre ; s'il est question de crimes y son opinion se regarde comme une sentence ; et l'on croit même qu'il s'engage, quand il fait à peine une vague promesse. Bi^ cjue la langue ne soit qu'une si
petite partie du corps , elle peut se regarder cdmiïK^ im gouvernail, dont le mouvement fait la perle ou lé salut du navire.
Rien n'a plus d'inconvëniens que de voir un souverain vouloir discourir avec chacun sur toutes sortes de sujets. C7est une familiarité préjudiciable, h. moins que ce ne soit pour acquérir des lumières, ou prendre des informations. Car ceux auxquels il s'adresse ima- ^ent qu'ils le trouveront au moins aussi instruit qa'eux sur la matière dont il s'agit; chose impossible, puisqu'il ne peut tout savoir. Or, s'il ne répond pas à ce qu'on en attendait, on le regarde comme un ignorant incapable et négligent. En outre , quelles que soient les connaissances d'un prince, elles ne vont jamais aussi loin qu'on le croyait avant de l'entendre. La réponse de ceux qui gouvernent doit être courte , comme plus digne de la majesté. Cest ce que Tacite nommait laconisme impérial. La brièveté donne à penser. Rien ne convient tant aux souverains que peu parler, et beaucoup écouter. Ce dernier est d'autant-plus essentiel,' qu'il réunit le double avantage de fidre connaître à la fois les mœurs de ceux qui conversent, et celles des personnes dont ils s'entretiennent. On ne gagne pas moins h savoir se taire', qu'à bien discourir. Le silence est im ami qui ne tVahit jamais. Celui des princes surtout a la plus grande éloquence : la politesse et la bonne grâce signifient davantage de leur part, que les paroles.
Un roi doit entendre la louange et le blâme, sans être trop sensible à l'urt, ni s'enorgueillir de raulre.
lO
( '46) S^abandonne-l-il à la première, on tâche d'influer sitf son esprit en le flattant. Au contraire, il n'entreprend rien de glorieux, s'épouvante aux moindres difficol' tes, vacille même dans son gouvernement, quand il se trouble à ce qu'on publie de déÊivorable sur son compte. Rien n'indique une tête folle et de peu de jugement comme de s'enivrer de louanges. Quiconque n'écoute point avec indifférence le bien et le mal qu'on dit de lui ne saurait se flatter d'avoir fait des progrès dans la vertu. Henri lY tolérait les satire» qu^on publiait contre sa cour; et Louis XII ne voulait pas qu'on punît les bateleurs qui le jouaient sur le théâtre. S'offenser de tout est du commqn des hommes ; dissimuler nombre de choses convient aux souverains ; ne rien pardonner est le propre d*un tyran.
Si le prince doit entendre beaucoup de monde pour s'efforcer de tout savoir, il ne doit croire que très-peu de gens, et il est indigne d'un grand cœur de trop s'arrêter aux paroles. I^ république romaine, les méprisant, n'attachait d'importance qu'aux .faits. Il est d'un roi , disait Alexandre , de se voir calomnier, même par ceux qu'il a comblés de biens. Qu'ils murmurent, pourvu que je conunande, répondirent aussi plus d'une fois Sixte -Qtiint, auquel on obser^ Tait qu'on parlait mal de lui 9 et le cardinal Ximé.nés, qu'on engageait à sévir contre des auteurs de libelles; ce dernier ajoutant : Si ce qu'ils disent est fauXj contentons - nous d'en rire ; au contraire j si cest vraij tâchons de nous corriger. Le grand Fré-
( '47 ) dëric également envoyait ses pges pour baisser les placards qu'on mettait contre lui; quand il les croyait In^ haut pour pouvoir être lus par le public. Ce roi fit même gouverneur de Span^au un de ses officiers, qui pour gagner quelque argent Pavait dénigré dans une satire. Que ceux contre lesqi^^ls on parle mal £issent comme Constantin , qui passant la main sur son visage , quand on avait jeté des pierres à ses statues, disait^ riant : Je ne me sens aucun mal; et défendait qu^ le vengeât de ces insultes. Il y a loin de Tindisprétion à la malice, et de ce que prononce la langue tou« jours si légère, à Pexécution ou même à la volonté dé ce qu'elle dit.
Il ne doit rien arriver dans un empire, que le souverain ne le sache à Tinstant. Il &ut sinrtout qu il ait connaissance des maux auxquels Tétat est en proie. Car le corps politique est comme le corps humain. Or, dès que c^ dernier souffre, la douleur gagne le cœuTy qui, comme prince de la vie, est intéressé à sa conservation. Si les rois étaient instruits de ce qui prëjudicie à leurs états, les maux n'y seraient pas si ilivëtérës. Mais ils ne savent guère les choses que quand il n'est plus temps d'y remédier. Les ministres leur répètent sans cesse que tout va bien , ce qui fait qu'ils se né^igent^ n^acquièrent aucune expérience, .et perdent les leçons que donne la nécessité, mère ingénieuse de la circonspection. Car, quoique la prospérité naisse de la prudence , la prudence ne naît pas de la prospérité.
Cependant qpand un souverain a de bons minis-
xves, et a pris toutes ses mesures pour faire réussir net projet , s*il tourne mal , (pi'il le supporte avec constance, et sans se repentir. Car tout a son pour et son contre ici-bas; et la raison , qui fourtiit en apparence à divers elFels, est comme un vase à deux anses, qu'on peut également saisir à droite et à gauche. Uhomme n*a donc tout au plus que la facilité de proposer, et sa p|éroyance ne sautait jamais passer la conjecture; c'est Tévènement qui la nomme sagesse ou Jolie. D'ailleurs, il est impossible de naviguer long^temps, sans avoir quelquefois le vent contraire , et s^exposer aux tempêtes. L'espoir le plus flatteur et le mieux fondé s'évanouit si-souvent en un moment ! Parce que le soleil se lève serein, qui peut dire qu'il le sera tout le jour? ' La politique ressemble aux jeux mêles de science et de iiasard : et , conmie un joueur ne gagne pas toutes les fois qu'il fait la partie d'un adversaire moins habile que lui , celui qui gouverne un état par les principes les plus sages n'a point un succès constant dans toutes ses entreprises. Ce n'est qu'à la longue qu'un bon joueur sent son avantage, et triomphe des caprices du sort: de même, le talent d'un grand politique a besoin de plusieurs occasions pour qu'on puisse le juger. Les Romains furent près de succomber sous les armes des Gaulois et des Carthaginois ; cependant ils n'en firent pas moins la conquête de l'univers.
Se laisser abattre est le défaut des princes faibles, qui lorsque les choses ne vont pas à leur grë Timpu* tent à ceux qui les servent , se reprochant de n'avoii pas suivi un meilleur conseil, sans réfléchir si celui
( «49 ) ^i Ta donné mérite d'élre blâmé. Car qjuelque talent qu^ait lin ministre , les mauvais succès ne sont pas plus sa faute- dans certains cas, qu\m habile pilote n*est coupable quand , ne pouvant s*oppo$cr à la furie des vents, ni à Timpétuosité des flots, il voit nauiragerson vaisseau qui n*obéit plus au timon.
Cette conduite est diamant plus nuisible, qu^alors ceux qui ont part au gouvernement sous le prince n*osent rien dire, de peur de perdre ses bonnes grâces n la réussite ne couronne pas Tentreprise. N'ayant pour tout principe de nos connaissances qiie la raison et les sens, qui nous abusent également,, il est impossible de ne pas se tromper quelquefois; ainsi le mieux est de conserver sa tranquillité d^ame.. Nôtre nature est si fragile, qu^avant de rougir d'être faibles, il serait moins déraisonnable de rougir d*étre hommes; et la plus grande gloire n'est pas de ne jamais faillir, mais de se relever chaque fois qu'on tombe. La trame de notre vie est un tissu mélangé. Nous serions trop fiers de nos vertus sans nos faiblesses , comme nos faiblesses nous désespéreraient sans nos vertus. On ne peut corriger le passé; qu'il serve donc de leçon pour l'avenir. De même que l'abeille tire son miel de la fleur amère aussi bien que de la douce, il faut savoir profiter des évènemens les plus fâcheux.
Il n'y a pas moins de courage h réfléchir sur ses fautes pour s'en corriger, qu'îi braver les plus grands périls : et il est en politique comme en religion une espèce d'amendement plus beau que l'innocence même, lorsqu'il réparc les fragilités inhérentes h notre
espèce par des vertus extraordinaires, ou le zèle d*uhe ferveur continue. Xia vraie gloire est celle qui s'acquiert par une conduite suivie, et non pour une action isolée. Quel gouvernement peut se dire exempt d'erreur ! Celui qui craint de se tromper he sait agît ni se résoudre, et l'indécision est pire que si Ton prenait un mauvais parti. Soit à la guerre, ou dans «le cabinet, elle est la ruine des afiaires, et souvent même pire quWe mauvaise résolution ; car il y a parfois du remède à celle-ci, tandis que Tautre rend les moindres maux incurables , et laisse tout échapper. Les afiaires veulent de la prudence , mais il faut qu^elIe soit jointe à la hardiesse. L'irrésolution des princes est pour la marche du gouvernement la méoie chose que la paralysie pour Taction du corps humain.
Ce qui fait la grande difficulté du métier de roi est que la plupart des principes destructeurs des sociétés sont tellement mêlés avec ceux qui les conservent, qu'il faut beaucoup d'art et de prudence pour frapper les uns sans atteindre les autres : et la raison pour laquelle les fautes des souverains ne se remédient qu'avec difficulté est qu'un grand nombre de gens y sont intéressés. Néanmoins les esprits vraiment grands, presque toujours sincères et dociles, avouent leur méprise; et, cherchant que l'expérience les aide pour mieux agir, ils ne rougissent pMnt de défaire pierre à pierre un édifice mal cimenté, pour le mieux rebâtir. Celui qui n'a point pris le bon chemin le retrouve plus facilement en retournant sur ses pas. Le monarque qui connaissant le mal de ses résolu-
lions y persiste , préfère une réputation éphémère au bien public ^ et une vaine ombre de gloire à la Véritable. Il veut paraître constant , et n'est qu'^obstiné. Celui qui recduns^t avoir tort , et ne se corrige pas , montre TopiniAtreté d'un tyran. La nature humaine est si fragile, que les fautes sont quelquefois les meillefures leçons. On leur doit plus par la manière dont elles fent rentrer en soi-même, qu'aux succès qui aveuglent trop souvent. D^aillenrs, l'imprudence n'est' pas tonjonrs cause de l'erreur , les évèuemens et les temps y ont la plus grande part : souvent aussi ce qui d'abord semblait avantageux devient préjudiciable. *
Ce n'est donc point légèreté , mais véritablement sagesse, quand on reconnaît s'être trompé, de changer de moyens pour parvenir à son but, sans néanmoins le perdre de vue , comme l'aiguille aimantée qui se retourne sans cesse vers le nord , malgré les divers mouvemens de la boussole. On ne saurait même nommer cette conduite inconstance ; il est toujours bean de céder à la raison pour aller à ses fins. Le médecin dont l'intention est de rendre la santé change de remèdes selon la diversité des maladies ; or celles des étatf étant innombrables, les moyens de les guérir ne peuvent être les mêmes dans tous les cas.
Que le prince mette donc sa gloire à ne pas s'obstiner s'il croit s'être tronapé. Mais qu'il corrige ses 6uies avec tant de prudence, et si bien à temps, que le peuple ne s'en aperçoive point, car son ignorance lui ferait taxer cet amendement de légèreté. Bien que je conseille de corriger ses iautes , il en est qui ont si peu
Toutefois utie des choses les plus préjudiciables, et qui n*est pas moins fimeste au simple individu qu*k ceux en sôusKYrdre quand on commande , est de n*avoir aucun iiàractère.Ce mal cause la ruine de Thomme particulier, expose les rois aux mépris, et sonVéftt même entraine là peite des états. Car, s*il n*y a point de prince qui administre la justice, qui dirige là force,' prévoie les besoins pi]d>lics, veille à ce que chaque partie du corps politique 'soit à sa place , et exerce les fonctiohs qiii lui sont attribuées, la société n*est plus qu'une multitude d'hommes en désordre , et les lois ne peuvent être exécutées , ce qui est la même chble ^e s'il n'y en avait point : or lin gouvernement sans lois est un phénomène aussi inconcevable pour l^enten^ dément humain, qu'incompatible avec toute réunion d'individus.
De même, rien n'est plus dangereux pour un état qu'un souverain dont la bonté est outrée. On disait du temps de Nerva , sous lequel les gouverneurs des provinces commettaient mille injustices, et les petits étaient tyrannisés parce que celui qui était à la tète des grands ne savait pas les réprimer, qu'il était pire d'être régi par un prince qui permet tout, que par celui qui le défend. Trop de doucetur est une négligence criminelle : celui qui pardonne tout n'est pas moins cruel que celui qui ne pardonne rien. Une pitié désordonnée est aussi funeste que l'excès contraire. Plus d'un règne qui n'avait commencé que par des mmmures s'est terminé par un forfait : l'indiscrète clémence de tel prince a coûté plus de sang que la
sévëritë de tel autre. Lonis XYI , écoulant trop son eGBur, a causé sa ruine ^ celle de sa famille , et plongé la France dans uto abtme de maux j pour n'avoir pas réprimé <]tielqueé individus.
Le défaut de justice poiu* punir le mal retarde plus le sentiment tfe Kârmoi^r envei:s les princ^ , que retendue de leup clémence n'est capable de renflam* mer. Récompenser et punir h propos som: les qualités qui Jbnt aimer le souverain. Il faut qu'il sache telle* ment les allier, que sa douceur le fasse aimer , et sa ftçon de rendre la justice respecter. Les* sujets deviennent trop hardis par ^assurance du pardon. Elle engendre le mépris, ou des manques de respect envers Taotorilé , qui sont toujours funestes au bien de Tétat.
D'un autre côté, néano^oins, je dirai que si beaucoup de princes se sont perdus par la crainte qu'ils inspiraient, aucun ne s'est perdu par l'amour. La crainte fidt haïr. Or un roi haï ou méprisé ne peut être que malheureux; c'est ime vérité politique dont on n*a pas besoin de l'expérience pour se convaincre. La haine est presque toujours la principale cause de la chute des rois, ou des changemens qui surviennent dans les états. De plus, il est certain qu'en général les mauvais traitemens contribuent à la perversité des peuples. Ainsi les uns croyant que, pour être bien servi , l'on doit plutôt se faire obéir par la douceur et les bien&its que par la rigueur et les menaces , et le contraire étant l'opinion des autres , je dirai qœ tout dépend de la nature des afiaires, ou <de ceux avec qui l'on traite; et les honunes diffèrent tel-
lement selon W pays, les temps, et même les cir« constances, <}ue, bien qu'il Caille que quiconque €6t chargé dé les gouverner s'efforce d'étudier l'art de manier les esprits , de les fléchir, les tourner à son gré, en un mot de les amener à son point, il est assez difficile de prescrire le juste milieu à observer. Car le bon prince ne devant jamais paraître que souis le Jour le plus favorable vis-à-vis de ses sujets, pour que personne ne se relire mécontent de sa présence, Join de ressembler h l'aigle impérial dont l'œil sévère, le double bec et les griffes menacent de toutes parts, il faut que comme le charitable pélican il soit toujours prêt à donner ses entrailles pour son peuple comme à ses enfans.
Cependant je n^entends. pas non plus par la bonté d'un roi celle qui se prodigue tant qu'on la méprise : et si l'éclat du trône doit être tempéré par l'affabilité du souverain, l'affabilité du souverain doit aussi parfois relever l'éclat du trône. Il faut donc que ses actions soient tellement unies à la noblesse, qu'elles inspirent le respect en même temps que l'amour; car, si le premier manque, l'affection seule est trop portée à l'égalité.
La grandeur, comme la sensitive, n'aime point qu'on la manie; elle se flétrit au toucher. Je sais que la douceur des princes ne dépend pas seulement de leur himfieur, mais de celle de leurs sujets, qui, selon ce qu'elle est , les rend plus ou moins modérés. Cependant , quoique ce soit malheureux à dire , il est impossible de jamais inspirer aucun respect, sans inspirer en même temps un peu de crainte. J'ai remar-
qoé que les grands politiques sont sëvères. Sans doute ils voient qu^on ne peut bien gouverner sans Fétre. En effet, non seulement celui qui commande n*est jamais bien servi si on ne le croit pas inflexible, mais ioute indulgence hors de propos «st souvent plus dangereuse qu^iin homicide politique ; et les actes de clémence ne sont guère pour les princes que comme des Inllets à la loterie , c^est le plus grand hasard qu^on
y gagne-
Loin de moi cependant de chercher en rien à de-
•loumer les rois de la douceur, qui toutefois ne dépend pas d^eux, mais de Tétat des peuples, dont la façon de vivre permet la clémence , ou exige la sévérité des princes; car, par exemple , quelle que soit la dureté reprochée à Sixte-Quint , il est sûr qu^elle était le seul moyen d'exclure la débauche de Rome, et de purger ses étals de tous les maux qui les infectaient. De même, abandonnant le cœur de Louis XI pour ne parler que de ses talens, vu le temps auquel le Ciel Tavait fait naftre, il disait que sHl avait voulu régner par Tamour pluiAt que par la crainte, il aurait bien pu dans sa position ajouter un chapitre aux illustres malheureux ^e Boccace. Et sans le défendre en rien, ou le prescrire pour modèle, si ce n'est dans les choses qui le méritent, ce sera toujours une belle louange pour un roi que celle que Comines lui donne, en disant qu'îZ était maitre avec lequel il fallait charier droit. Au raste, quant à la douceur ou la sévérité, de même que pour nulle autres choses, c'est le cas pour le prince de se rappeler, comme je l'ai déjà dit, que le cœur
d'un : homme d*ëut doit toujours être dans sa lète.
Mais reveuaAt à ce dont je parlais avant , que ai Tëclat du urâne doit éire tempéré par Taffabilité dit aouyerain , Taffabilité du touverain doit aussi parfois 4relever l'éclat du trône, il est sûr qu'à moins que le prince ne sache conserver ce que la majesté a d^au* guste, :il n'existera nulle différence entre lui et ses sujets. Il est donc nécessaire qu'*on voie dans Tajastement et la douce gravité de sa personne quelque ohose qui soit comme Tapanage de sa dignité. Car je n^approuve pas que celui qui goui^erne soit assez conibndu avec les autres j pour qu on dise de lui comme Tacite d'Agricola, qu'il était si simple dans ses habits, et si familier dana ses manières, que beaucoup cherchaient en lui sa réputation , mais peu la rencontraient , parce que ce qui est si commun ne a*admire guère , et le respect nati de l'admiration.
Une grande simplicité, vraie ou affectée (caries plus modestes au dehors sont parfois les plus couverts de pourpre en dedans , et leur affectation est souvent une vertu de position d'autant plus facile que l'orgueil humain s'acconunode assez de descendre pour remonter ); une grande simplicité extérieure, dis-je, p^it quelquefois être l'apanage d'un héros au plus haut point de gloire parmi les hommes; mais il &ut que les sujets voient sur le firont de leur prince une sévérité douce, ei quelque chose d'extraordinaire dans* aon aspect qui dénote la puissance suprême , réunbaant tellement le don de plaire et d'en imposer à la feis, que sa* présence inspire l'amour et le respect,
non la crainte. Titus, quoique doux et familier au milieu des soldats, y paraissait toujours leur empereur.
Je ne suis pas non plus d^avis que , pour acquérir de la popularité, un roi fasse trop parade de se montrer en public ; car si on le regarde la première fois, il fera moius de sensation la seconde, et sa vue im* portunera peut-être la troisième. On respecte davantage ce qu'on ne voit pas. Mais s'il est des nations qui r^ardent comme un vice la familiarité du souverain , et sa &cilité à se produire , il en est d'autres qui s'offensent de sa sévérité, ou de ce qu'il ne se communique point assez, exigeant même de sa part la bpnue grâce et l'affabilité dont j'ai parlé. Les extrêmes de l'un et de l'autre offrent un égal danger. Se rappeler qu'on est homme et prince à la fois est le meilletir moyen pour les éviter en restant dans un juste milieu. Mais, quelles que soient les circonstances, un roi doit toujours servir son peuple avec dignité, sans trop faire sa principale occupation de lui plaire. La meilleure façon de gagner son amour est d'assurer son bonheur.
Ce qui précède montre que les souverains ne sont pas sans devoir quelques égards à leurs sujets. Qu'ils aient surtout un respect sacré pour leurs femmes et leturs propriétés. De même, qu'ils soient réservés sur la raillerie , qui blesse toujours mortellement de leur part. Leurs insultes sont d'autant plus cruelles, qu'elles déshonorent en même temps qu'elles humilient. 11 est à remarquer que les nationis n'y sont pas moins sensibles que les particuliers; car si quelque-
fois un peuple souffre patiemment qu'^qn en exige de nouveaux tributs dans Tespoir qu'ils seront utiles, dès qu'il reçoit un affront il ne voit que lui, et y joint ridée de tous les maux imaginables. Quant aux individus que le désir du ressentiment a poussés contre les princes, Thistoire en offre mille exemples; et, sans parler des crimes secrets des cours, on connaît les vengeances de Narsès, du comte Julien, de Warwick , du connétable de Bourbon , de la duchesse de Montpensier, du prince Eugène et de tant d'autres.
Ceux qui ne jugent des actions que par ce qti'îls en voient, sans chercher à connaître leurs vraies fins et les pénétrer, sont sujets à se méprendre ; car, de même qu'une coquille dont l'extérieur brut ne promet rien cache la perle, souvent les dehors des plus précieux objets sont trompeurs. La politique pouvant se comparer à ces fleuves qui, après une disparition momentanée dans des gouffres profonds , reparaissent plus impétueux et plus rapides, grossis des renforts qu'ils ont reçus dans leiu'S routes souterraines, comment le public ne se tromperait-il pas dans l'ofMnion qu'il a de son gouvernement? Le prince doit donc la mépriser tant qu'il agit pour le mieux. L'art de régner proscrit le trop de délicatesse en fait de réputation. Le plus versé dans ce qui contribue au bien de l'état est celui qu'on estime le plus. Mille choses portent atteinte à l'honneur d'un particulier j celui d'un roi s'allie au bonheur public. Ce dernier existe- t-il , l'honneur du prince est ati plus
haut point. Le peuple est- il malheureux, le prince est sans honneur.
Un génie ferme et prudent écoute les jugemens.de la multitude sans y faire plus d^^tention qu'au brui,t des flots. Il sait que de tous tenips la calomnie a persécuté ceux qui régissent leurs semblables , et que les murmures non . seulement se changent en lou^ngfis après le succès, mais que la gloire acquise en reçoit un nouveau hisixe. Or cette dernière, quand elle est véritable , consiste moins dans Tauréole moment^uép d^une. ^veia* populaire, et lea sols applauidi$sen[|^f)s d*une tourbe aveugle (choses méprisables comme uj^Hj^ vaine jfuméc), q.ue dans Tutilité des services rendus à la patrie, dan^les actions nobles qui nous attirent IV mour de Tunivcrs , et dans l'approbation unanime des ' gens honnêtes., les seuls capables de juger sainement des verU4^ J^jSkjaut^rai davantage : le peuple^çi souyedt besoin 4^j6trje y;iolenté :po^r;.son bien, et Washington lui-même, en déplorant les fautes ^e son administra*tion, di^tji.la fin de sa carrière politique, .que Texpérience I^aviiit convaincu que les hommes ne veulent p$is adppter Jes mesures les plus aviintageuse^ à leurs intérjêts^ à inoins que la ^rqe ne les y contraigne.
La plupart des individus. recevant leurs opinions avec la ménie facilité que la, monnaie qui circule, dont ils ne recherchent ni le poids ni le titre , quel gouverneinent pourrait être esclave des idées de chacufi? C^est au contraire au mépris des clameurs qu'on reconnaît 1^ force d'ame et la constance des rois, dont
la suprême loi doit être la prospérité des peuples. Ti-
bère se vantait en plein sénat de ce quMl notëpri-» sait les injures pour être utile à l'empire. Un cœur magnanime.se rit des murmures de la populace , et d'une réputation trop vulgaire. Celui qui dédaigne cette vaine gloire obtient la véritable, comme Fabius- Maxii)ius, quand il préféra le bien public aux cla*» meurs de ses concitoyens. Il faut savoir perdre un ]6m pour gagner des siècleis; et quiconque gouverne doit sâHout posséder cette vertu lente dont les regards se portent sur l'avenir. Il vaut mieux que les enne-^ mis redoutent la prudence d'un prince que k>n audace. L
' Loin de moi cependant ile vouloir former un roi vil etsai^* '*.ouragé. Mais mon intention est d'élever sùti ame au-dessus des opinions du cominun des hom* mes, et de l'armer de constance contre lés vains cris de la multitude; de lui apprendre à lié èonfbrmer aux temps ^ià dissimuler les offenses, à ste défaire dé Topiniàtreté trbp commune à ceux 'qui gouvernent; mépiîser une réputatioti éphémère pour éfn acquérir une durable; en un thot, à céder aux circonstances de» que lé bien public l'exige. Quant ail i^ste, commèni le vulgaire qui ne connaît point le but du'prih\[5é, et qtii de plus ignore ses desseins^ pourrait-il tbl&mer ses opérations avant d'en voir le terme?* Presque tout ce qui se fait de grand ici -bas lie s'ôpérant que par le génie ou la fermeté d'un seul homme,. qui lutte contre les préjugés de la multitude, qu'entrepreflidrait-on si l'on écoutait tout le monde? Le bruit importun des cigales n'arrête pas le voyageiu*; et les cris ithptiissajrs
de Toiseau jaloux n^empécbent point Taigle de planer dans les cieux.
Cependant, si je conseille au prince de mépriser les clameurs de la multitude, ce ne peut être que dans le cas où il n'est pas bon cpi'on soit instruit de ce qu'il entreprend, et lorsqu'il est persuadé que le bon succès lui rendra avec usure sa réputation qui seinble vaciller un instant; car autrement il est de la prudence de conformer ses actions au goût du peuple^ qui, de quelque façon qu'on agisse alors, est toujours satisfait.
Celui qui gouverne étant le miroir public dans lequel chacun se regarde , il ne doit jamais varier, soit que la fortune lui sourie, soit qu'elle le tourmente^ Car, de même qu'à bord d'tm vaisseau l'air du pilote fait augurer de l'orage , le peuple juge du danger par la contenance du souverain. 11 ne saurait donc trop avoir la même extérieur de fermeté, dans les bons comme dans les mauvais succès. Tout se trouble et se con^ fond quand, ainsi qu'en regardant le ciel , on connaît au visage du prince la tempête qui menace Tétat. Chan-» ger de couleur ou de manière selon les accidens est un manque d'ame etde jugement. La constance et Tégalité du souverain excitent l'admiration des ennemis, et double le courage de ceux qu'il commande. La raî-^ son étant sujette à s^évanouir à la moindre ombre de glmre, on se modère en général plus difficilement dans la prospérité. Cependant un cœur vraiment grand est exempt de ce déËiut. Yespasien , proclamé empereur, ne fit pas voir la moindre altération. Pison éga-
lemem, adopte par Galba, conserva sa Iranquilliié sans changer de visage ni de contenance : ce qui proiwCj dit Tacite, quil était plus digne de la pourpre qu'il n'as^ait eiwie de s'eniH)irre\fêtu* Leschangemens <{ue la fortune opère en nous sont autant dV veux tacite» qu^on ne mérite point ses faveurs.
De même y celui qui succombe à Tadversité itia rend digne. La grandeur d^ame d^un ennemi vaincu plidt même au vainqueur; soit par la force de la vertu , soit parce qtf elle augmente son triomphe. La pusillanimité ne sauve pas des accidens imprévus, le danger ne diminue point parce qu'on s^en trouble; mais la constance sut monte le péril y ou du moins le rend illustre.
La force d^ame des rois ne consiste pas seulement àfaire &ce aactx dangers, mais à les bien peser pour affronter le moiiidre quand on ne \^xxx. agir autrement; car s'iV. est de la prudence de prévoir, il est du courage de supporter ce qâ^elle ne peut éviter. Or quand Uïi prince est réduit à choîstr entre deux périlsi c^est une vaine gloireque ceUe <fXL lui faitj^éféreir de ■lourif témérairement dans le plua grand, à se conserver avec Uatore Vil le peut sans maniquer à Thonneur. Céder au chagrin sans résistance, et rechercher la mort pour éviter Tafflicûon ou les travaux , est abandonner k champ de bataille avant d'avoir rempcvîé la victoire» Le roi qui se conduit ainsi consulte plus sa propre réputation que le bien public. Cependant il doit être aase^ sage pour méjNriser Topinion du vulgaire y qui toujours inconsidéré dans son . ignorance des chotes
est généralement enclin à blâmer les résolutions prudentes , de même que pour peu qu^il craigne il voudrait qu'on ne.se fiit point abandonné aux extrêmes. Car quelquefois ce qui n^est que lâcheté parait être conrage y lorsque n^ayant ni fermeté, ni prudence pour résifiteTi la crainte d*un mal précipite dans un pire. Mais ce n^est que Êûblesse. La valeur ne se montre jamais plus à propos mi plus grande que quand elle naît de la nécessité. N*attend-on point de remède, conserver Tespoir d^en trouver est celui des cas les plus désespérés. Chnnbien de vaisseaux ne se sont sauvés pendant la tempête , que pour avoir fiii un rivage qu'ils voyaient plein de récifs quand ils croyaient trouver un plage sablonneuse, et avoir soudain remis à la mer et dompté les flots!
Les partis violens sont dangereux ; mais il est sage de s*y livrer aussitôt qu'ils deviennent nécessaires. Tï'étant jamais indifférens , ils ont au moins l'avantage d'être décisift ; le tout est de les bien concerter. Un danger est souvent le remède d'un autre. Le eourage a donné la vie à un plus grand nombre d'hcHumes qne la peur. Il semble que quelque chose de divin: l'accoaipagne pour l'aider à soriir du péril. Il est même une espèce de danger qui se surmonte par la témérité, et qu'il est moins difficile de vaincre que de fuir. Agaihocle, eh&cmé dans Syracuse, loin de se laisser abattre, confia la défense de cette ville à une partie de son .armée , -et portant la guerre en Afrique avec l'autre, s'en servit pour assiéger Carthage avec succès ; de façon que celui qui ne pouvait résister à
( '66) un seul danger sortit de deux avec triomphe. Quand après la bataille de Cannes Annibal vit que les Romains envoyaient des secours en Espagne , il redouta leur pouvoir.
Il ne faut point se laisser enfler par la prospëritë, ni accabler par Tadversité. La fortune, aussi prompte à relever sa victime qu'à Tabattre y se fait un jeu de Tun et de Tautre. Maîtresse de beaucoup de choses ici-bas 9 on ne lui donne point assez si Ton donne trop à la prudence ; et , Toccasion échappant , à force de délibérer, on perd le fruit de la délibération. Que le prince conserve donc toujours un courage indomptable, en s'exposant aux évènemens, sans craindre de voir redoubler la foudre et la tempête. Les vagues en furie nous arrachent quelquefois d'un vaisseau prêt à se perdre pour nous jeter dans un qui se sauve : le Ciel favorise les cœurs nobles et généreux.
Il faut une tête calme et un esprit libre poar bien juger des dangers, et distinguer ce qu'ils paraissent d'avec ce qu'ils sont en effet ; car la distance les augmente ordinairement, le peuple en entend parler avec effroi, les raconte séditieusement, et les accroît en se réjouissant de ses propres maux , uniquement pour son amour des nouveautés , et le plaisir qu'il a d'accuser son gouvernement j de façon que le prince doit apporter la plus grande attention à ne pas varier dans son extérieur, et s'armer d'une fermeté constante qui dissipe toutes les appréhensions. Le bruit de la révolte de l'Allemagne , de la Gaule et de l'Espagne , s'étant répandu à Rome sous Tibère, il ne changea
ni de lieu ni de manière d^étre, ni même de visage^ en homme siipërieur aux évènemens , et bien instruit de toute la légèreté du vulgaire. Si le prince est accessible à la crainte, il écoute autant ce qu'on annonce du danger que les conseils les plus salutaires, et ne sait à quoi se résoudre, comme Yitellius dans sa guerre avec Yespasien. Les maux croissent encore aussitôt que Teffroi vient ajouter à leur horreur. La crainte du péril a fait succomber plus de monde que le péril m^me. Quand le prince ne réprime pas la frayetu* qui 5*empare du peuple à Taspect des dangers, les avis se confondent, chacun commande, personne n'obéit, el le mal est sans remède.
En général, le courage, qui a plus de ressources contre les disgrâces, que la raison , manque dans l'adversité, parce que le malheur arrive presque toujpurs tout à coup, et que personne ne songe aux calamités de la fortune, qui, nous prenant au dépourvu, font que rentendement se trouble , soit par Tamour des choses dont elles p]:iv(ent , ou la crainte de perdre la vie, que les hommes ont un désir naturel de cons^erver. Mais il faut que ces passions vulgaires n'aient aucun accès dans le cœur du prince, qui doit être maître de lui malgré le sort , et destiné à sécher les Jarmes de son peuple plutôt qu'à augmenter son affliction, montrant mi exl,érieur. serein, même au sein du plus grand malheur^ comme Othon lorsqu'il pçrdit Tempire. II. ne .tient pas h la fortune, malgré tout son pouvoir, de dégrader les rois en les accablant; souvent même la fermeté est le seuL remède qu'ils puis-
( '68) sent opposer à l'adversité ^ comme le fit voir Porrhus avoc Alexandre.
D'ailleurs, le malheur a quelquefois produit d'heu- ^ reux r^ultats. Il ramène les souverains à la raison ^ humilie leur orgueil , rend plus juste le tyran , plus attentif celui que la négligence dominait , parce que la nécessité les force à s'occuper de leiurs peuples, à faire fleurir la justice, honorer le courage, récompenser la vertu. Car avec quelle facilité n'ouhlie-t-on pas ses fautes , quand la forttme est assez indulgente pour les pardonner ; et que nous nous croyons bientôt les plus éclaira et lèis{)lus habiles, quand nous sommes les plus élevés et les plus heureux !
De même que Thiver est aussi nécessaire que le printemps, et que les orages qui épurent l'atmosphère ont la salubrité de l'haleine caressante des zéphirs , TOuvent les ih^ux ne sont pour les princes que d'heureuses tempêtes qui purifient l'air croupissant où la volupté les tenait engourdis. On ne réfléchit guère sûr lès caprices du sort quand' on n'a jamais eu à se plaindre de ses rigueurs. Celui qui croit pouvoir combattre sans risque agit sans précaution ; et il est rare qu'on fasse le moindre efibrt pour acquérir les qualités dont on ne sent' pas le besoin. En attirant 1» sagesse que l'insolence du bonheur éloignait , Tinfor^ ttme est l'hiver moral de la vie , le nuage sous' lequel les grands talens se développent , afin que la* vertu ,. comme l'astre du jour, sorte plus rayonnante des ombres qui l'^clipsaient.
Loin que les biens et les maux se perpétueilt d'eux*^
( »69 ) mêmes 9 un sort trop heureux engendre raveuglemeni et Torgueil, tandis que la prudence et la modération lotit compagnes des revers. Jamais le pouvoir ne court plus de dangers que pendant la prospérité , qui, ban- ^ masant toute espèce de conseils, de prévoyance et de fiteemement, rend ceux qui gouvernent victimes de tcfnr trop de confiance. En effet, le malheur est moins difficile à supporter que Textréme bonheur, parce que Fun énerve et l'autre fortifie. Le premier éclaire; le second ne fait qu'enivrer. Souvent il suffit de 86 roidir un peu pour résister à l'infortune; mais, comme Ulysse, on doit fermer les yeux, et boucher ses oreilles , pour triompher de toutes les séductions d'un sort trop heureux. Les revers retrempent Tame, raniment toutes les facultés; les succès an contraire engourdissent, et finissent par entraîner la corruption. Combien de rois et d'empires, après avoir le mieux su résister aux coups de l'adversité , succombèrent sous les faveurs de la fortune et l'excès de leur prospérité ! L'éclat du trône de Cyrus cortiMnpit Alexandre comme Xercès : Kome à peine ttiattresse du monde perdit sa liberté.
XiC repos et l'abondance ont fait succomber plu^ de têtes couronnées que le malheur. Ainsi les eaux trop tranqtiilles sont sujettes à se corrompre : ainsi le corps humain se détruit quand le mouvement n'entretient point la santé. D'où Ton peut inférer combien nos jugemens sont erronés à l'égard des biens et des maux , dont la plupart ne vont ici-bas que sous de faux noms. On regarde l'adversité conpime un châtiment,
mais la réflexion {puéril de celte erreur ; car étant la forge où se marielle une partie de ce qu'il y a de grand, d'illustre et de beau sur la terre, en général elle n'offre que la meilleure des leçojis , et devient toujours la pierre à aiguiser du courage. Sans citer Louis XII, dont quelques fautes obscurcissent un peu la réputation , c'est le malheur qui formant' Gustave Wasa, Henri IV et Frédéric de Prusse, les rendit les modèles des rois.
Il suit de ce que je viens de dire sur l'adversité, que c'est un grand avantage pour un roi de ne parvenir au trône qu'après avoir éprouvé d'autres situatioxis que celles de maître et de souverain. Il est utile, avant de gouverner, d'avoir long-temps obéi, même à des princes peu dignes de commander; d'avoir senti dans ime vie privée et dépendante le joug d'une puissance absolue ; d'avoir été exposé à l'envie et à la calomnie , d'avoir été en péril à cause de son mérite et de sa vertu; d'avoir été obligé de fléchir sous des ministres fiers et insolens, d'avoir été témoin de l'oppression des faibles , et de la cabale de ceux qui ne pensaient qu'à se conserver l'autorité; d'avoir vu le mérite sans récompense (ou même déshonoré), et une application constante à n'élever que des personnes dont la bassesse et la lâcheté ne pouvaient donner de crainte ni de jalousie ; en un mot, il est utile dV voir tremblé , de «'être vu en péril sous d'autres princes, et de savoir par sa propre expérience a,vec quelle indignitéMa flatterie est prodiguée à des rois sans mérite , et combien même les flatteurs qui les trompent
les ont en horreur en les trompant; toutes choses dont, avant de parvenir à la souveraineté, Henri lY et Trajan avaient été les témoins par eux-mêmes.
Mais comment en espérer autant d*un prince né dans la pourpre, et qui n*a jamais été contraint de réfléchir sur le devoir de ceux qui possèdent Fautorilé ? N'ayant d'autre ressource que de faire en esprit ce qu'il ne peut en réalité , c'est-à-dire de se mettre par la pensée dans le rang de sujet , pour de cette situation examiner ce que doit être un roi (en analysant lui-même ce qu'il voudrait qu'il fût), il ne lui suffit pas de se contenter de descendre un instant du trône, et de se voir confusément comme Tim d*entre le peuple. Pour s'ouvrir les yeux sur toutes ses obligations, et sur l'usage légitime du souverain pouvoir, il faut qu'il parcourre successivement tous les états et toutes les positions , en considérant dans chacime ce qu'on y attend des devoirs d'un Jbon prince ; artifice qui , s'il le répète souvent , lui vaudra mieux que tous les préceptes. Autrement rien tCest plus difficile que de savoir la vérité ; car, comme disait Dioclétien , réduit à l'état de simple particulier après son ahdication, il ne faut que quatre ou cinq personnes unies entre elles, et bien déterminées à tromper un prince, pour y réussir. .Elles ne lui montrent les choses que par le côté qui peut les &ire approuver, en lui ..cachant tout ce qui contribuerait à Téclairer; et comme ils l'obsèdent seuls, il ne peut être instruit que par leur canal , et ne sait que ce qu'il leiu" plaît de lui dire. Ainsi il accorde les ma-
gistratures à qui il faut les refuser, destitue de leurs emplois ceux qui en sont le plus dignes; de façon qu^un souverain qui d^ailleurs avait de bonnes intentions, et aurait pu devenir excellent s^il avait eu de fidèles ministres , est en quelque sorte vendu par eux malgré sa vigilance , et même malgré sa défiance et ses soupçons. Tel est, dis- je, ce que déplorait Dioclétien, qui ne sut de quels pièges le trône est environné qu^après en être descendu.
Mais revenant au courage des rois dans radversitë, jamais ils ne doivent se désespérer à Taspect des choses; car, de même que la rose naît au milieu des épines, il est bien peu de projets en fait de gouvernement qui ne paraissent désagréables à la première vue. Tous semblent pleins de difficultés : mais, je le répète, que celui qui gouverne ne se décourage pas. César avait raison de dire que tout danger paraît plus grand de loin que de près; on a souvent exécuté facilement ce (|u^on croyait impossible : et se rendre trop légèrement aux obstacles est plus céder à la crainte, ou à ridée qu'on a des objets, qu'à ce qu'ils sont effectivement. Un roi doit donc attendre avec constance, en chercbant toujours les moyens de réussir. Une lenteur active est quelquefois Tarme la plus dangereuse.
Gelni qui attend a un bon compagnon avec lui. Périclès regardait le temps comme le plus sage conseiller. 'Hâte4oi lentement j disait Auguste : Assez tôtj si assez bien. Philippe II égdement, fils de Charles-Quint, et surnommé le prudent en Espagne, avait coutume de répéter d'après son père : Le temps
( '73) et moi contre deux. Toutefois celte maxime n'est bonne que dans les circonstances où Ton n*a point d^auire ressource; car, le temps amenant le mal conune le bien,. il est souvent plus sûr de se prévaloir du courage et de la prudence. IVfais Timpétuosité est presque toujours fiUe de Temportement , et mère des dangers.
La patience amoncelé les trophées à ses pieds. Celle de Scipion en est un des exemples les plus admirables, quand, abreuvé de dégoûts pendant sa guerre d'Espagne, il parvint à triompher de tous les obstacles, sans qjOLOji entendît même une plainte de sa pafft. La précij^tation de Gustave Adolphe à Lutzen , an contraire , est tout à fait inexcusable , quand , n'ayant besoin que d'im peu de patience pour vaincre, il mit au hasard sans aucune nécessité sa personne, le fruit de ses travaux passés, et toutes les espérances de sa future grandeur. Il y a mille occasions où im grand homme doit porter seul sa peine ou son déplaisir i et sans patience jamais le courage ne va loin. Celui qui sait souffrir dompte les caprices de la fortime, qui est toujours insensible aux larmes. Le chagrin ne la touche pas ; il faut attendre le terme de ses rigueurs.
La patience peut beaucoup. Le prince doit avoir celle qui surmonte les évènemens, jointe à la magnanimité qui triomphe des obstacles. L'homme assez maître de soi pour savoir attendre le devient bientôt des autres. Cette qualité peu commtme est donc un des plus beaux secrets de Tart de gouverner, et le moyen le plus sûr d'agir à propos, chose sans laquelle
rien ne réussit. La pi*ëcipiialion fait avorter les affaires. On regarde comme courage de se prçsser^^ce n^est qu^im orgueil imprudent; car ime fois qu^on a Tobjet désire, personne ne fait attention aux moyens dont on s^est servi pour Tobtenir. Loin d*étre un vil abattement, c^est une des plus fortes preuves de grandeur d'âme, que de beaucoup souffrir pour s'élever d'avantage.
Il est rare de savoir attendre. L'excès d'une ambi« tion aveugle en est cause. On veut soudain être maître de tout, au delà même de ses espérances ; et cette impétuosité iàit mépriser les moyens sûrs quand ils sont tardifs, pour avoir recours à de plus prompts quoique dangereux. Mais il en est alors comme d'un édifice bâti trop vite, qui tombe parce qu'on n'a pas laissé aux matériatix le temps de s'asseoir pour en assurer la durée. L'habile pilote ne s'abandonne point au gré des vents. Au contraire, profitant de leur force, il dispose ses voiles de façon que, petit h. petit, il arrive au port en louvoyant. De même un prince, en observant les tempêtes politiques pour lutter contre avec fermeté d'ame et prudence, doit toujours veiller pour guider le vaisseau de l'état à travers le golfe orageux du gouvernement. Il est le pilote qui répond de la vie de tous ; et pas d'esquif plus périlleux que la couronne, sans cesse exposée aux bourrasques du peuple, aux écueils des ennemis, aux vents fougueux de l'ambition.
Celui qui rompt l'impétuosité d'une fortune adverse la contraint à devenir bonne. Le danger est-îl
inëTÎtahle^ c'est le V«iincre que d'y cëder en gagnant du temps. Quand on voit l'inutilité de s'opposer à la fime des vagues, le mieux est d'amener les voiles. Si ron s^obstinait h braver les flots , et qu'on mît sa réputation à vouloir suivre sa route en dépit d'eux, on se perdrait indubitablement. La vraie constance alors a*est pas dans une opposition formelle, mais dans les eiTorts que, comme je l'ai déjà dit, on fait pour louvoyer au milieu des dangers, et ne point se laisser vaincre par la fortune. La gloire , dans de telles occasions, consiste à se sauver. Ce qui paraît faiblesse pendant qu'on agit devient magnanimité quand le succès l'a couronné. L'adresse doit souvent aider la force ; que l'art facilite ce qui passe les bornes du poovoir.
Il est certain que les évènemens contraires sont nombreux, et quelquefois biendésolans,* mais on contribue à l'augmentation des maux par sa conduite, car si la Vie est un jeu de dés dont les chances ne sont pas en notre pouvoir, il dépend de nous de les recevoir modérément, et de tout disposer de -manière qu'elles puissent nous profiter beaucoup si elles sont bonnes, et nous peu nuire si elles sont mauvaises. Au lieu de cela, l'ignorance accroît encore le pouvoir de ht fortune, parce qu'on cesse d'être maître de soi quand elle varie. Si nous obéissions à ses caprices^ ils auraient moins de Êitalité. Nous quittons notre vêtement dans le malheur, mais notre façon d'agir et nos passions restent les mêmes. De quel vent le pilote, auquel je reviens encore, ne se sert* il pas pour navi-
( Ï76) »uer? Changeant ses voiles à mesure, elles le naènent tour à U)ur où il veut. Mais soit par imprudence ou par amour-propre, nous ne voulons pas nous défaire de nos habitudes, ni de notre caractère, et nous a^c^ cusons les évènemens. En un mot, nous ne savoQS point dans Tinfortune déposer la colère , Torgueil , le désir de la vengeance, et tous les autres vices qui sont le fruit du bonheur, conservant même ceux çpxi nous ont réduits à Tadversité.
Passant sommairement aux moyens dont \es princes doivent user pour se défendre des end)ûches d^autryi^, je dirai que la ruse qui leur convient le plus , et la seule dissimulation qui ne $oit pas indigne d^eux, est celle qi^i maintient une telle harmonie dans, leurs re-^ gards, leurs paroles et leurs actions, que ceux qqi veulent les tromper ne s'aperçoivent pas qu ils en sont instruit^. Cela donne le temps d'agir, d'épier les démarches, ou les trames qui s'ourdissent. Toutefois je préférerais encore qu'un souverain abandonnât entièrement la feinte à ses ministres; car il semble qu'il soit chez celi^ qui gouverne comme une espace de divinité qui s'otTense de cette précaution. La 4.i^mi;lation est fille de l'ambition et de la crainte, d^uk choses qu'on ne doit jamais remarquer dans un prince. Qu'un silence prudent et une gravité douce cachent donc. seuls ce qu'il ne veut pas qu'on sache. On aime davantage le. roi qui, connu pour circonspect, agit avec une candeur digne de son rang. Chacun hait l'artifice dans autrui, tandis qu'une bonté vraie gagne tous les cœurs. D'ailleurs , on doit plus, compter sur
( '77 ) la parole du souyeraiii; qiie sur les sermcns dos autres hommes.
Mais j*âi beau raisonner^ et chercher à faire distinguer la différence qu^il y a entre parler potu* tromper, et se taire pour être impénétrable, ceux qui entoiurent les che& n^élant guère qu^autant d'espions de leurs cœurs, et la franchise étant souvent nuisible aux rois, il faut qu'ils aient deux âmes; une pour leurs aSaires particulières y Tautre pour celles de Tétat ; car s*il est louable d'être ouvert et franc pour les premières, le même principe pour les secondes serait souvent dangereux. Il est donc des cas où , malgré tout ce qu elle a d'odieux, la dissimulation est nécessaire. Que le prince obligé de s'y plier soit asse2 adroit pour le faire sans qu'on s'en aperçoive, et surtout sans que ce ravalement momentané influe sur la noblesse de son caractère. Ainsi, pour aller à ses fins (^ qu'on me permette l,i comparaison ) , Jupiter, quoiqu'il s'abaissât en se métamorphosant, n'en était pas moins le roi des dieiix, et ne perdait rien de sa grandeur..
D'un autre côté , de même qu'il n'est point de forteresse imprenable si Ton ne veille à sa défense , un monarque, quelque puissant qu'il paraisse, doit avoir soin de ceindre la couronne avec toute la prudence imagin^le; car il en est de lui comme du .lion ^ qtii^ dès qu'il se met en campagne, fait suspendre aux anims^ux leurs haines particulières , pour se liguer contre le plus fort. Il ne faut pas non plus, quelqu^élevé .4j|ue soit un roi , quMl se fie aux témoi-
la
gnages extërieurs de respect; ils ne sont que dégiirsèment. On ne tâche de lui plaire que par flatterie^ on ne Tadore que par crainte , on ne lui donne des marques d'amitië que par nécessité. Les paroles font démonstration d^amour, de zèle, d^attachement; mai^ Tambition , la haine , la rage sont dans le cœur. Cha-* cun met son art à siuprendre sa noble franchise, qui méconnaît ou dédaigne la feinte. On cherche à 1p vaincre par Tastuce, parce qu'on sait la force inutile; personne ne lui dit la vérité, parce qu*on ne la dit point à ceux qu'on craint. Qu'il ne soit donc point assez fou pour dormir à l'ombre de son pouvoir. Qu*il oppose la ruse à la ruse; et que sa grandeur d'ame confondant celui qui voudrait dissimider, il soit toujours réservé, prudent, et surtout en état de Ëiire face aux dangers avec cœur.
La prudence, à laquelle je reviens, et qu'on peut appeler une grande pénétration d'esprit, comme le courage une force extraordinaire de l'ame; la prudence, dis- je, est Pancre la plus solide des états, Ia boussole la plus sûre du prince pour naviguer. S'il manque de cette yertu, le gouvernement est sans base; car ce don tant essentiel aux rois est un de ceuK qui contribuent le plus à l'humaine perfection. Aussi la' nature n'en doue<*elle que peu d'indivlduis. On en rencontre beaucoup avec de l'esprit, et rarement qui soient prudens. Toutefois, sans cette noble faculté, les plus élevés sont les plus exposés en fait de gou'* vemement, parce qu'ils se perdent en outrepassant les' bornes de la raison, et que celui qvi commande a
( '79 ) An d*an jugement sain qui voie les clb\ex$ comme ils sont, pour les peser et les estimer à leur juste valeur- La prudence est un résultat de beaucoup de choses, dont les trois principales sont la mémoire du passé, la connaissance du présent^ la prévoyance de Tavenir. Cette qualité répugne aux esprits fougueux , parce , disent-ils, que souvent on craint comme préjudiciable ce qui est utile; ou qu'on éprouve le contraire, comme Yiriatus, par exemple, quand il fut mis à mort par les ambassadeurs qu'il avait envoyés à Servilius; espèce de &talisme qui fait tout donner au hasard. Cepen* danty quoique la prudence soit sujette à se tromper (parce que sans moyen sûr de connaître Tavenir elle ne peut s'aider que des exemples passés ou présens), et sans nier que la plupart des choses ici-bas prennent des faces différentes (c'est-à-dire que comme Janus elles ont presque toujours un double visage selon les temps ouïes circonstances), il n'en est pas moins vrai que l'homme est généralement enclin à croire que les maux passés ont fui pour toujours , que les biens échap* pés reviendront, ou que ceux dont on jouit seront étemels. La confiance désarme la prudence, et cause la mine du plus grand nombre des humains. Celiû qui se croit sûr d^une chose dont il regarde l'exécution comme &cile est sujet à se troubler, sans rencon*- (rer aucun remède à la moindre difficulté. Les évè* nemens surprennent moins celui qui, prévoyant tout, a calculé sur le pire. Il n'a point à rougir de ses projets firustrés, comme Arminius, par exemple, qui
vit ses Chérusques dans les chaînes qu'ils avaient préparées pour Grermanicus et les Romains; ou plutftt comme Xercès, qui pourvu de marbres de Paros pour éterniser ses victoires sur les Athéniens ^ vit ces derniers s'en servir pour consacrer à la vengeance une statue j qui au contraire perpétua le souvenir de la folie des Perses. Uimprudent Sébastien de Portt^l également se croyait si sûr de réussir dans son e^pé^ dition contre remjpire de Maroc, qu'avant dé s'embarquer pour y aller il fit faire une couronne , et tous les ornemens de la royauté ^ pour paraître avec plus d'éclat en Afrique, bien que le malheureux aurait dû n'y porter que ce qui pouvait servir à ses funérailles. Mais voyant que je parle tour à tour des qualités les plus opposées, on demandera sans doute comment il est possible d'allier tous ces extrêmes, que ne réunirait même pas l'archétype des stoïciens, c'est-à-dire le sage qu'ils avaient imaginé, mais qui n'exista ja-* mais, et dont Marc-Aurèle approcha le plus. Hélas! je réponds par ce que j'ai déjà dit au commencement de ce chapitre sur l'impossibilité d'établir aucun principe sûr pour bien régner. L'agriculture donne des règles fixes pour ensemencer la terre , il en est même pour apprivoiser les bêtes féroces; mais l'art de gouverner est si difficile, il varie tellement au gré des circonstances, et ]a diversité des affaires est si grande , que n'étant point de tête qui puisse deviiler tous les cas imprévus, on n'a absolument rien de fixe pour régir les hommes ; chose c[ui demande d'autant pltis d'étttde et d'expérience, qu'il faut le pltis grand talent
poMV analyser la diversité d^esprits el d^^^niCBurs de». dÂflfëreates classes de sujets qui composcjatuneïiaiion*; Ayant toutes les espèces de devoirs h rempUr., le priace devrait ressembler à ce métal précieux que la fonte de tous les métaux avait formé ^cW^nlire avoir. un mérite composé de toutes les sortes de mérites. Et combien le trône n'en exige*i-il point de réuiûs, et de confondus dans le mélange le plus parfait ^ pour que 9 par exemple, Ja majesté n^ôte pas la cpnfiance,. que Tafly^ilité ne. diminue point le respect, que Tau* torité ne gène pas la liberté, que, la bonté n'affaiblisse pas la vigueur 4^. çpn^m?^^^^.^^^»! q^^ 1^ justice ne captive «point la clémence, que la doucetu:, n'enbardis&çe point à Tespiçrai^ce. de l'impunité , ,que la valeur ne tip^l^le pas Iç ri'epasgiuj monde ,; que rameur dc| la paix ne soit point préjudiciable aux i;ntérèts du peuple ,qu^ jla vivacU^ ne précipite pas Texécution des 'projetai:, et que I4. sagesse no. perde , point ces mcMZienf rapides 5 qui ^Jécidei^t quelquefois du sort des états. Al^ !':plus on ré^édbi^ aux devoirs d^uia^ jsou-^ verain^u^t à ses. qualité indispensables, plus on se dit,: hpi;ireux qui ne Test pa^;\ti;op beureux qui sait
Tétre! . -, -. ,.-■ . , .
Car qu'est-ce qu'un, roi,?:, C'est un bomme que le Ciel met au-dessus des autres, mais qui doit s'y placer lui-même par ses vertus, n'étant si élevé que poiu* découvrir les malbeureux de plus loin ; un homm^ qui doit être à la fois Tame et la tête de son empire , et qui chargé du plus éclatant comme du plus difficile des emplois , doit avoir les qualités nécessaires pour
( '80 soutenir le poids d'une grande fortune et d'une grande autorité. C'est un homme dont les actions sont des exemples, les paroles des bienfaits, les regards même des récompenses; un homme prudent sans artifice , magnanime dans les dangers, tempérant au milieu du luxe et des plaisirs ; un esprit qui s'insinue facilement, un cœur ouvert dont la sincérité lui fidt des créatures et des alliés , tandis que d*un autre côté le secret le rend impénétrable dans ses intentions ; c*est un homme sage, laborieux, équitable, vigilant, et dont la manière de fiLire les grâces est une seconde faveur ; un homme qui sait s^attirer l'amour des siens , et le respect des étrangers , en faisant de sa cour et de son royaume comme une seule famille sous un même chef; c'est Kennemi de l'impiété, le fléau du méchant, le proted^éùr du juste, le bouclier dit faible, la règle vivante des mlteurs ; enfin , c'est un homme qui, premier ministre dé Dieu sur la terre ^ dbit en exerçant son pouvoir le faire autant que ][Mttiible comme lui, afin d'approcher de ses perfections infinies; et, pour tout dire en un mot, &est unà ^ic^ iùne honorable de la féUùité publique ^ h qui VÉter^ nel donne un peuple pour famille ^ Vunii^ers pour témoin j et la postérité pour juge.
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