‹ Mentor des roisChapitre 21 sur 22 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De la vieillesse du prince.

Quoique le temps auquel la Providence a fixe Texistence des humains soit d^une si courte durée , il snfEt pour causer les plus grands maux sMl n^est bien employé. Que d'empires ont pleuré des siècles Terreur d*un moment! Un instant peut rainer un élat. Il ne faut qu'un mauvais conseil pour renverser l'édifice que la sagesse avait éié nombre d'années à construire; et ce n'est point assez d'avoir dignement parcouru le stade de la vie, si l'on ne soutient noblement la course, jusqu'aux bornes de la mort, car si les premières pierres font la base d'un monument, il ne doit qu'aux dernières son éclat et sa splendeur. Les rois qui vieillissent ne sauraient donc trop s'efforcer de perfectionner alors tous leurs travaux.

Une des causes pour lesquelles le gouvernement d'un prince qui avance en âge est généralement plus dur, ou moins facile à se rendre aux bons avis, est que l'expérience l'ayant convaincu de la méchanceté des hommes, il devient de plus en plus méfiant et cruel , même tyran quelquefois. Un long usage de la puissance engendre l'orgueil, et contribue à rendre

plus hardi. L'habitude de lout pouvoir fait perdre la honte de tout oser; d'où Lucain concluait que ce n'est pas dans les vieilles cours qu*il faut chercher la justice, la bonne foi, ni le respect envers les dieux.

En outre, la vieillesse atuche souvent plus de rides à Fesprit qu'au visage; et la peur de manquer causant aussi parfois l'avarice (défeut auquel on est assez enclin sur le retour de l'âge), ce vice traîne après lui des bassesses indignes du trône , et fait tomber un souverain dans le mëpris (i). D'autres passions également augmentent en vieillissant, soit par la force de l'habitude , soit par l'intempérance de l'imagination ; car les désirs s'étendent quelquefois sur le soir de la vie , comme les ombres avec le déclin du soleil.

Ceux qui vieillissent conservent généralement les manières surannées, sans vouloir se rappeler ce qu'ils faisaient dans leur jeunesse ; il en natt aussi de nouveaux sujets de haine. Au commencement d'un règne , l'amom* de la gloire et la crainte de se perdre engagent à ne rien négliger pour réussir dans ce qu'on entreprend; mais soudain blasé sur ces deux choses.

(i) Toutefois, après avoir parlé des inconvénicns d'une libéralité mal entendue au premier chapitre, il n'est pas de'placé de faire oliservcr ici qu'un roi prodigue est plus préjudiciable qu'un roi avare. En effet , ce que le premier dissipe ne retourne pi-csquc jamnis au peuple , tandis qu'au moins ce que le second amas<e peut aide? son successeur a le soulager.

( 593 ) le prince est insensible, aux bons comme aux mauvais succès , et croyant que le vice est la récompense due à ses travaux, il s^ livre sans honte, raison pour laquelle si peu de souverains s^améliorent sur le trône. Tacite fait une heureuse exception à cette règle en faveur de Vespasien , auquel il aurait pu joindre son fils Titus; on avait déjà remarqué la même chose à Tégard de Gélon.

Il n^est pas non plus inutile de faire observer qu*à moins qu^un souverain ne soit excellent, et trop souvent même encore dans ce cas, Tinconstance du peuple lui fait toujours désirer le changement. Il n'aime pas qu'une même main le gouverne trop long-temps. Un nouveau règne lui plaît toujours. Dérogeant en cela h la coutume presque générale de iouar le passé et de condamner le présent, comme le successeur diffère nécessairement de son prédécesseur par Tàge et les manières, quelque bonnes qualité qu'ait eues ce dernier, celui qui vient après semble plus agréable. On se lasse de tout, parliculièrement de ce qui est uniforme. Un chemin égal, quelque beau qu'il soit, s'il ne varie point, finit par ennuyer; et le meilleur mets devient insipide à la longue. Ne dût-il l'avoir qu'à ses dépens, il faut au peuple du nouveau; parfois même il rit des dangers qu'il court, comme ce fut le cas vers la fin de Tibère.

On ne peut plaire à tout le monde. Or si le prince

est bon , les méchans le haïssent. Au contraire , est-il

mauvais, chacun l'abhorre, et l'on jie parle que dii

succcsseiir dans l'espoir qu'il sera reconnaissant, ce

( 594 ) qui chagrine celui qui règne, et le porte à la tyrannie. Enfin, à mesure que les forces diminuent, Tamour du travail, Vactivitë, Tentendement él la mémoire manquent aussi , car Tesprit quelquefois ne vieillit pas moins que le corps; et comme celui qui gouverne désire terminer sa carrière exempt de soucis, il s*abandonne à ses ministres, ou à quelque favori sur lequel il se repose des affaires, ce qui non seulement lui attire le mépris du peuple, mais cause le plus grand mal dans Tétat, où, sitôt qu*on ne voit plus de maître, Tinsolence est provoquée. Ceux qui ne jouissent pas des bonnes grâces du prince font donc alors tous leurs efforts pour changer de souverain.

Cependant ce ne sont pas tant les moyens qui manquent après un long âge, que le dégoût et la satiété qui fonttort.Car bien qâe le moral se sente indubitablement parfois de la situatioh du physique , comme on a rarement à se plaindre de la vieillesse si Ton n*a point abusé de sa jeunesse , et que c^est la tête et non le corps qui gouverne les états, la santé est moins nécessaire aux rois qu'aux particuliers, en ce que n*ayant d'autre soin que celui d'être le premier mobile des choses , la force de l'esprit suffit seule pour ordonner. En outre, à cette époque, vivant plus de souvenirs que d'espérance, la vétjté remplace les jiUusions; et la vieillesse, comme Janus, par son expérience, a l'avantage de voir devant et derrière, chose excellente pour les affaires, et pour tout ce qu'on entreprend. L'envie aussi ne s'y attache point; les passions lie l'entnaînent que rarement.

Mais il est dans notre natnre de s^ennuyer de tout; et quelque beau que paraisse le métier de roi , Ton en est aussi fatigué que d^un autre au bout de quelque temps. Le cœur humain, dans Thabitude de ne faire aucun cas de ce qu'il possède , le néglige donc , et même le dédaigne, en se tourmentant pour de nonveaux objels qui le remplissent de leur venin, de façon que le souverain oublie ses devoirs au détriment de ses éials. Au contraire, s'il les remplissait toujours avec ardeur, il régnerait souvent d'autant mieux dans sa vieillesse, que la sagesse est la seule compagne fidèle de cet âge , où elle ranime et fortifie l'ame, en empêchant qu'elle ne se sente de la faiblesse du corps, après que tous les avantages de la nature l'ont abandonné.

Tels sont une partie des inconvéniens de la vieillesse des rois, et les principaux écueils au travers desquels il faut qu'ils naviguent. Cependant ils auraient d'autant pltis tort de désespérer que, le système des compensations étant vrai jusqu'à un certain point, les reproches faits au dernier âge sont dénués de raison. Tout est mêlé de biens et de maux dans la vie, c'est un tableau où la lumière est toujours à côté de l'ombre; et si l'on n'est plus matelot, par exemple, on est pilote, ce qui vaut bien autant. Le conseil a remplacé le champ de bataille ; et la vieillesse calmant les passions sans éteindre les sentimens, les fruits qu'on porte alors sont plus précieux que ceux du printemps, la raison reçoit des hommages plus durables que ceux qu'on rend à la figure. Souvent même

une belle vieillesse a mieux fait que de couronner une belle vie; elle en a expie et répare une mauvaise, comme on voit des monumens que les siècles rendent plus vénérables , pendant que d^autres se dégradent avec le temps.

La vieillesse est toujours en honneur quand la corruption des mœurs n'a pas faussé les esprits. Notre imagination ne sépare que difficilement le mot vénérable d'avec celui de patriarche yX^ nom de sénateur rappelle le privilège naturel accordé par les Romains à la vieillesse, la. première idée des peuples a été de confier aux vieillards le soin de les régir, ei pendant long-temps le peuple hébreux fut gouverné par les anciens d'Israël. De même, nombre de princes dans leur vieillesse ont conservé Veslime et le resj)eci jusqu'au dernier moment. Le grand Frédéric de Prusse , surtout, est un de ceu^ qui ont le mieux su rester maîtres jusqu'au bout. Je pourrais en citer d'autres , je me bornerai à Philippe II , roi d'Fspagnc. Je ne parle point ici de sa manière de gouverner, mais seulement de celle dont il conserva son autorité; car la goutte la plus cruelle, une fièvre lente cl d'autres maux compliqués ne purent l'arracher aux affaires, qu'il traitait secrèlcment avec trois ministres expérimentés, ce qui vaut beaucoup mieux que île n'en prendre qii'un, parce que le peuple, loin de les regarder comme des favoris , ne voit en eux que des conseillers. Ceux qui sont véritablement grands le «ont aussi bien dans la vieillesse que dans la virilité. L'art de gouverner; je le répète, ne dépend que de la

léie; el j'aime à voir Sixie-Quint, qui dangereusement malade ne s'en faisait pas moins rendre compte de tout par ses ministres, disant que les princes doivent mourir en commandant comme le rossignol meurt en chantant.

Le mouvement imprime par un gouvernement Siige dure jusqu'après la mort de celui qui l'a donné. L'ordre qu'Aurélien établit dans l'empire romain 1ht tel que , bien qu'il y eut un interrègne de huit mois après son assassinat, on ne vit aucun soulèvement parmi le peuple, ni même parmi les soldats. L'opinion et le souvenir du passe défendent aussi contre les diiEcultés de l'âge, comme ce fut le cas même sous Tibère. Car si Gétulicus le brava dans sa vieillesse, et si l'on a tant parlé de la façon dont Artaban l'insultait, ce ne fut qu'en raison de la vie débauchée que cet empereur menait àCaprée, et qu'il lui reprochait dans ses lettres'injurieuses, en lui rap* pelant ses crimes, ses parricides, ses meurtres et sa l:\che oisiveté, l'exhortant à expier la haine de ses S! i jets par une mort volontaire. Mais il n'aiirait osé lui pîirler de la sorte , s'il avait tenu les rênes de l'empire à Rome même, comme Septime Sévère, par exemple, qui fit mettre à mort ceux qui le voyant tourmenté de la goutte avaient osé nommer un autre empereur; ou s'il avait ressemblé à Valérius Probus, qui , bien que dans des temps beaticoup plus critiques, intimida tellement les ambassadeurs du roi de Perse par son mépris du faste , qu'ils portèrent leur maître à conclure la paix avec lui. L'ayant trouvé sur

la frontière , où il prenait sou repas dans une tente ouverle de tous côtés , avec son manteau de pourpre jeté surTherbe^et sans autre nourriture que celle dusoldat, il les chargea fièrement de dii-e à leur souverain que s^il ne se rendait à la raison y tout son pays bientôt serait aussi nu que la tête de celui qui leur donnait un tel ordre; et il découvrit la sienne tout à fait chauve , énergie qui fit croire aux Perses qu'il valait mieux avoir un tel prince pour allié que pour ennemi. En efiet, la vieillesse n'ôie ni Tadresse , ni la fermeté , qui sont deux si grands leviers en &ii de gouvernement ; les papes Jules II, Paul lY et Sixte- Quint, furent les trois plus terribles personnages de leur siècle. En outre, on a eu le temps de jeter les yeux sur de bons ministres, ou d'autres sujets dodt la fidélité serve alors ^ et le prince a toujours la ressource d'imiter ce que j'ai dit au chapitre de la guerre, tonchant Charles-Ie-Sage, roi de France, que ses ennemis ne purent s'empêcher de regarder comme un excellent général , quoiqu'il n'ait jamais paru à la tête de ^e& armées. Ceux qui servent Mars, je le sais, à l'exception de quelques chefs, doivent être dans la fleur de l'âge, afin de pouvoir se livrer à ses travaux, et la bonne volonté s'efforcerait en vain de suppléer à la force, aussitôt que le corps est affaibli par les ans. Mais quand il est question des ministres de Jupiter, conservateurs.des états, comme dit Plutarque, ce n'est pas l'œuvre des mains ni des pieds qu'on demande. Leurs véritables attributs sont la prudence , les bons conseils , et l'éloquence nécessaire pour engager à les

suivre. On n'exige point d'eux ces actions qui excitent un cri d'enthousiasn^ parmi le peuple , mais des choses pleines.de sens^ profondément pensées , ^g^inent digérées, dans lesquelles on reconnaisse toute la dignité de leurs cheveux blancs, et de ces respectables fronts sillonnés, garans d'une longue expérience, dont le fruit est de persuader, et de mouvoir à son gré le cœur de ceux qui les écoulent.

Je sais qu'on reproche à la vieillesse de faire communément trop d'objeetions, de consulter trop longtemps sans se résoudre ^ de chanceler, de craindre les dangers; elle conduit rarement une affaire à sa perfection, se contente d'un succès médiocre, et bien qu'elle puisse tirer avantage de son expérience dans les nouveaux projets , elle est souvent arrêtée. Mais en revanche la jeunesse embrasse plus qu'elle ne peui atteindre; ne sachant rien résoudre^ elle vole au fait .sans examiner les moyens, suit en aveugle les principes qu'elle adopte par hasard, introduit des nouveautés qui attirient des inconvéniens qu'elle n'avait point prévus; et plus propre à imaginer qu'à délibérer, meilleure pour les nouveaux projets que pour les choses établies, sans presque jamais avouer ni rétracter ses erreurs (qu'elle redouble souvent par son entêtement), elle finit pai* tomber dans le précipice , comme un cheval qui ne veut tourner ni s'arrêter. J^ mélange des deux néanmoins offre i ou jours de grands avantages , parce que pour les choses présentes les qualités des uns suppléent aux défauts des autres, et pour l'avenir la modération des vieillards est une instmc-

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lion pour les jeunes gens. Enfin , la jeunesse étant laite pour suivre et obéir, comme Texpérience pour guider et commander, l'autorité est la couronne de la vieillesse; el jamais les états ne sont mieux gouvernés, que quand les conseils des vieillards et les belles actions des jeunes gens y sont en bonneur.

Une bonne tête, je Tai dit, vaut mieux' que beaucoup de bras; et un mot sage, quand- on le profère avec une gracC persuasive , vient à bout des plus grandes et des plus belles entreprises. Sans rappeler Nestor dans Homère 9 on sait ce quePhocion, Numa, Caton le censeur, et tant d'autres, firent dans leur vieillesse, il en est même qui corrigent alors les maux qu'ils avaient causés dans la fougue de Fâge ; car la prudence , la justice , la tempérance , et les autres vertus, ne naissent souvent que lorsqu'on est sur son déclin. Un vieillard ayant moins à perdre qu'un jeune homme, doit même être plus hardi, comme l'octogénaire Solon, par exemple, qui, dictant des lois à son pays, bravait avec courage Pisistrate, en défendant contre lui la liberté mourante de sa patrie.

Loin de croire également que les vieillards ne peuvent agir, qu'on voie l'âge auquel Antigone conquit l'Asie, et comme Massinissa, qui d^t les Carthaginois à quatre-vingt-dix ans, montait encore à cheval , couchait continuellement sur la dure, et ne mangeait que du pajin bis pour donner l'exemple aux soldats. De même, la vieillesse de Fabius fit reculer la jeunesse d'Annibal; et le vieux Caton balançant la fortune de César près de mourir, son ame conservait

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encore Tindoniptable fermeté que Rome avait perdue. Quelle jeunesse, dit Xénophon d^Agésilas, esl plus vive , plus brillante que n'était sa vieillesse , et qui jamais dans sa fleur et sa viguetir fut plus redoutable à ses ennemis que ce roi au bout de sa carrière?

Un autre avantage de la vieillesse est qu'on lui pardonne beaucoup de choses qu'on ne passerait point »\ l'âge mûr. Tout alors dépend donc du caractère; car si celui qui en manque veut malheureusement agir par lui-même, sans avoir le bon esprit de corriger ce défaut par des conseillers plu& actifs, il est impossible que le gouvernement en décadence, pour ne pas dire décrépit comme les facultés du chef, se livre jamais h rien de grand; tombant dans un état de marasme politique, tout s'y ressent de la méfiance et de la circonspection outrée de quelques vieillards.

D'un autre côté, quiconque abandonne le timon des affaires est dans une situation délicate. Plus les dilBcultés sont grandes , plus donc il faut qu'un roi s'arme de courage ; et tant qu'il a des forces , il est non seulement nécessaire qu'il vive en action, tenant le gouvernail de Tétat d'une main sûre, mais il faut qii'il meure debout, et les yeux ouverts. Un bon gouvernement ne saurait pas plus s'arrêter que les corps célestes, et jamais il ne peut bien tourner sur d'autre pôle que sur le prince.

Celui qui avance dans sa carrière doit avoir soin de s'accommoder aux façons du temps, et tacher d'oublier \os anciennes : souvent dures et sévères, auxquelles

les vieillards sout naturellement enclins, soit qu^ils les conservent depuis leur enfance, ou que Famourpropre les empêche de se plier aux nouveaux usages. Car cela seul sufEt pour exposer les princes à la haine, comme je Tai dit, surtout quand en proie à Thumeur mélancolique qui naît des glaces de Tâge, et tarit dans le cœur les sources de la gaîtë, ils deviennent ennemis des plaisirs, sans pouvoir tolérer ce qu^ils ont oublié qu^ils goûtaient avant. Même parmi le reste des nommes, les vieillards sont en général fiers, dédaigneux, et d^un commerce difficile, à moins qu^ils n'aient beaucoup d'esprit ; or la vieillesse est déjà bic^n assez laide d'elle-même, sans qu'on y ajouta d'autres difformités. Mais si le prince se fait aimer par sa justice, son affabilité, sa clémence, et les qualités qui donnent àe l'éclat au trône, ejii'il soit persuadé qu'une fois qu'il aura l'amour de son peuple il lui faudra bien peu de chose pour le conserver, et même pour qu'on le pleure à sa mort.

C'est la coutume «des princes de regarder d'un mauvais œil celui qui doit leur succéder, parce qu'ils ima> ginent que la certitude de la couronne fait attendre leur mort avec impatience; mais un roi ne doit jamais avoir de senti mens haineux, ni même la moindre jalousie à, l'égard de son successeur. £n effet, si j'ai dit au pi*emier chapitre qu'il n'est point d'âge où l'envie ne soit odieuse, elle est encore plus insupportable dans la vieillesse, qui n'a rien pour l'excuser, tandis qu'au moins la jeunesse la pare des beaux nosBS d'émulation, de désir de bien faire ou d'acquérir de

la gloire. Mais tout à &it déplacée chez les vieillards, elle y devient importune, farouche, même d\ui cœur has. Il faut donc qu'ils soient étrangers à cette passion, et nMmitent point ces vieux arbres qui pompant une p^ie de la sève des arbrisseaux qui sont auprès d'eux s'opposent à leur croissance, mais au contraire qu'ils accueillent amicalement ceux qui les fréquentent ou s'entrelacent à eux, qu'ils les ai<dent seulement de leurs conseils e^ de leurs instructions, mais qu'ils leur permettent aussi de prendre an gouvernement une part dont ils puissent tirer quelque éclat.

Chacun se tourne vers le soleil levant, c'est un mal inévitable, et si d'autres se conduisent différemment, ce n'est que pour mieux s'insinuer dans l'esprit dn nouveau prince, en ayant l'air de faire preuve de constana», comme on le vit lors de la mort d'Auguste, et de l'abdication de Charles -Quint. Que cela n'empêche donc point ceux qui gouvernent 'de mettre le plus grand soin à ce qu'il y ait des individus connus pouT devoir les remplacer. C'est leur intérêt; ce sont autant d'ancres qui retiennent le vaisseau. Alexandre en était si persuadé, qu-'il regrettait souvent d'être sans postérité ; car ce héros ne laissant qu'im frère imbéciUe, et des enfans en bas âge, incapables de soutenir le grand poids de sa fertime , il prévoyait tout ce qu'auraient de funeste pour son empire et sa famille tant de capiuines auxquels il avait appris à ne respirer que l'ambition et la guerre ; prédisant que ses amis ensanglanteraient ses funérailles,

il expira plein des tristes images de la confusion qui naîtrait à sa mort.

L'attente d*un successeur est comme respoir d'un nouveau soleil, qui feit tolérer les sombres crépuscules et 4es nuages épais de Taslre qui descend vers son couchant. De plus, l'ambition est confondue. Personne n'ose rompre la chaîne de succession dont les enfans sont autant de chaînons. La tranquillité publique n'est point troublée par les conjectures qu'on forme à l'égard de qui succédera, ou ne succédera point, parce que chacun sait que, comme au pied du chêne croît le rameau qui doit le remplacer, il naîtra des cendres du prince un nouveau phénix , qui emploie les derniers momens de son prédécesseur à se faire aimer, et même craindre s'il le faut.

Quoiqu'il y ait à peine en ce iiloment ime monarchie qui ne soit héréditaire, quand il dépend de celui qui gouverne de nommer son successeiu:, la convenance ne doit jamais lui faire préférer ceux de son sang au bien public ; et quel que soit l'ordre de succession, les princes ne peuvent jamais se rappeler trop souvent la fin des instructions que saint Louis donna à son fils avant sa mort , que Bossuet appelle le plus bel héritage que ce monarque ait laissé à sa famille, et qui se terminent ainsi : Mon fils j ne songez quà 'VOUS faire ainier de vos sujets; et sachez que je mettrais de grand cœur un étranger à votre place j si je croyais qicil dut gouverner mieux que vous.

Veiller à êtrp bien remplacé sur le trône est le plus noble et le dernier service qu'un souverain puisse

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rendre à ses états. Galba, qui se glorifiait de ce que son attachement pour les siens ne l'avait point influence dans le choix d'un successeur, le dit à Pison, en l'adoptant malgré ses ministres, ses affranchis, en un mot malgré sa cour corrompue. La grandeur d'xime d'un chef ne saurait donc mieux se manifester dans ce cas qu'en cherchant quelqu'un de supérieur à lui ; car paraître bon parce qu'on cède la place à pire que soi n*élant point un avanlage, et cela ne pouvant pas s'appeler être regretté, mais seulement moins haï, c'est s'estimer bien peu que de vouloir répandre quelque gloire sur son règne par les vices de celui qui doit venir après, et par la comparaison qu'on fera des deux gouvernemens.

Cependant Auguste s'est oublié en choisissant Tibère, si l'on en doit croire Tacite et Suétone, car il en est aussi qui, répugnant à soupçonner qu'après avoir anéanti la liberté dans son pays il eut l'esprit assez pervers pour voidoir encore la livrer à un tyran dont les premiers coups devaient porter sur sa postérité, imaginent que la nécessité eut plus de part à ce choix que sa volonté. En effet, la mort prématurée de Caïus et Lucius, enfans d'Agrippa, qu^Auguste avait adoptés, son âge avancé, la crainte d'être méprisé dans sa vieillesse, et le besoin qu'il avait d'un homme habile et courageux pour soutenir sa dignité , l'obligèrent à rappeler de Rhodes Tibère, auquel il n'avait pas voulu permettre de retourner à Rome tandis que Lucius et Caïus vivaient encore. Après, il l'agrandit tellement en le chargeant des affaires de l'empire,

que lorsqu'il voulut se choisir un successeur il n'esi DM impossible que , le voyant si bieu ancré , il n'ait désespéré de pouvoir le détrôner par un testament. Ce n'est donc pas Livie peut-être qui fk préférer Tibère à Germanicus , dont Auguste aimait la personne et les enfans, tandis qu'il haïssait l'autre pour son arrogance et sa cruauté.

Mais ce qui paraît constant, c'est que Tibère choisit malignement Càligula, dans la personne dnquel il ne rougissait pas de dire qu'il élevait im serpent pour le peuple romain, et un Phaéton poiu* le reste du monde. Quelle différence d'une telle conduite avec celle des cinq empereurs qui se succédèrent depuis Nerva jusqu'à Marc-Aurèle, dont j'ai cité l'époque au second chapitre comme la plus heureuse qui ait jamais existé ; et qu'il y a loin de cette méchanceté raffinée de Tibère aux nobles sentimens d'Adrien, quand son amour pour l'humanité lui fit adopter Antonin , comme le plus capable de faire le bonheur du monde !

Les belles actions ou l'infamie d'un successeur retombent sur celui qui l'a nommé , et t'est une obligation tacite des princes envers les peuples que celle de veiller à en choisir de bons , chose à laquelle ils doivent mettre d'autant plus de soin qu'ils se perpétuent par la gloire de leurs enfans. En outre, il semble contre nature d'envier les belles qualités d'un être quiest notre image, puisqu'il nous doit le jour, et que nous ne pouvons trop nous effoifcer de perfectionner sous tous les rapports. En vain objecterait-ou'le dan-

gerd^élever un sujet distingue ^ qui peut devenir un ennemi domestique , et que plus il aura de noblesse dans Famé plus il ambitionnera Tempire, ce qui peut le dëtacber de ses liens sacrés, et le pousser à quelque extrémitë s'il est fatigué d'attendre. Ce ne sont point des motifs pour qu'un roi néglige l'éducation de ses enfans , comme Denys l'ancien , par exemple , qui s'efforçait d'élever son fils loin des affaires; ou comme Louis XI , dont la méfiance lui ùl retenir Charles YIII dans le château d'Amboise»jusqu'à ce qu'il montât sur le trône.

La crainte qu'un souverain peut avoir de son successeur est encore moins une raison pour qu'il en vienne à d'aussi cruelles extrémités envers lui que Constantin^ qui fit mourir Crispe, son fils du premier lit, sous prétexte que Fausta, sa seconde femme, disait qu'il avait voulu la séduire; et quelles que fussent les extravagances vraies ou supposées de llnfant don Carlos, elles méritaient d'autant moins que Philippe II mît fin à ses jours, que ce monarque lui-même avait causé son malheur en épousant Elisabeth de France qu'il lui avait destinée.

Mais revenant à l'éducation , elle est une seconde obligation de la nature, et sans contredit la première dans Tétat civil. Quelques cas particuliers ne doivent donc point étouffer la confiance qu'il est si doux d'avoir dans les siens. Jamais prince ne fin plus jaloux de son autorité que Tibère, cependant il s'absentait de Rome en y laissant Drusus à sa place.

Si celui qui gouverne croit devoir se précautiouncr

conirc ses cnfans, il est cent manières de le faire, même dans un âge plus avancé. Qu'il leur permette, par exemple, de se mêler d'affaires d'état, sans laisser h leur disposition aucune grâce, la chose qui contribue le plus à gagner l'amour du peuple en donnant accès dans les cœurs, et moyen préférable à ceux de quelques empereurs romains que je désapprouve. Car c'est ainsi, par exemple, qu'Auguste loua Tibère avec tant d'adresse ; en dofnaiidant poui* lui le tribunal, qu'il découvrait ses vices ^n feignant de vouloir les excuser; et Tibère à son tour poui* faire haïr Drusus, qu'il soupçonnait de cruauté, lui permit d'assister aux spectacles de gladiateurs, se réjouissant toutes les fois qu'il naissait quelque altercation entre les sénateurs et ses enfans.

Dédaignant ces ressources machiavéliques, il en csi d'aulres qui conviennent mieux à un père. Telle est celle de dftnner au Jeune prince un confident' qui le dirige pour les affaires, comme Vcspasien , quand il plaça IMucien près de Domitien en lui accordant la prélure. Enfin, si l'on remarquait quelque chose de nature à donner de véritables craintes, si, disje, on entrevoyait que des prdfets ambitieux portassent atteinte h l'amour et au respect, il est facile de trouver quelque occupation pour éteindre oiï tempérer ce grand feu. Je le répèle, il est toujoui-s des remèdes, à moins que le père ne soit en exécration au peuple. Il vaut donc mieux risquer d'être obligé de les employer (diit-on avoir i>ecours aux plus violens), que de se souiller par Tinfamie d'abrutir sou

successeur, quoique je sois loin d'approuver les exlré'milës cruelles dont je parlais relativement à Philippe II et à Constantin.

Il suit de ce qui précède, qu'il est du devoir du prince non setdement de veiller à la bonne éducation de celui qui le remplace, mais de prévoir les accidens qui peuvent survenir sous un nouveau gouvernement, afin de les éviter. Car, de même qu'un vaisseau n'est jamais plus exposé que lorsqu'on change de voiles, toutes les fois qu'il s'introduit de nouvelles formes, ou qu'un état change de maître, il souffre plus ou moins par la faiblesse du monarque qu'il quitte, et le trop de vigueur du nouveau prince qui le remplace. Il résulte alors un danger semblable à celui qui naît du combat de deux puissans fleuves qui se rencontrent dans leur cours. De plus, on ose davantage avec un jeune souverain , les premiers instans de son règne sont ceux des nouveautés.

Ceci me conduit naturellement à dire un mot des minorités, ces époques toujours si malheureuses pour les empires; car la régence des mères est faible en raison de la firagilité de leur sexe , la régence des parens est dangereuse par l'ambition qu'ils ont de régner, et la régence des sujets est sans considération , parce qu'ils ne sont point au dessus des autres honunes, et que le gouvernement, composé de trop d'individus, tombe alors dans les maux de l'aristocratie. Habitué à ne connaître qu'un chef, l'état ne peut s'accoutumer à l'autorité de plusieurs; inconvénient d'où naissent les divisions et les guerres civiles, où celui qui com-

mande les troupes est toujours maître, si rùn des partis n'appelle un voisin puissant qui s'empare de tout au détrimcni du roi mineur, dont la couronne et la vie sont incessamment exposées* Là majorité supposée de François II , les minoritfe de Charles IX , de Louis XIII, même la régence d* Anne d'Autriche, sont pour la Fraiice de tristes exemples de ce que je viens de dire. Que. tout souverain qui approche de sa fin réfléchisse donc à ce qui précède; qu'il croye surtout qu'à pein'eil aura les yeux fermés on ne fera nul cas dé ses dispositiotis , ainsi qu'il ait soin de prévoir les choses (^é loin. Alexandre mourant n'osa se nommer un successeur, et Louis XIV n*était point encore à Saint-Denis qu'on avait déjà cassé son testament.

Mais, revenant Au prince sur son déclin, l'expérience démontre, et plus pour les rois comme exposés à un plus grand nombre d'accidens, que pendant le cours d'une longue vie la fort-une est sujette à changer, car elle se lasse d'être favorable aussi bien que contraire. La monarchie, je le répète, est un golfe orageux qui ne peut rester long-temps calme. Par conséquent celui qui vit le plus est celui qui éprouve le plus de tempêtes. Toutefois, considérant les fins et Tétai de perfection dont la nature est susceptible, un long âge est heureux quand on arrive à la mort au même point de maturité que le fruit qui tombe de l'arbre, bu comme la moisson quand elle arrive dans la grange après avoir cédé à la faux de Cérès ; c'«stà-dire lorsque etitre dans la tombe avant que la décrépitude ait anéanti les facultés.

Car 9 revenant aux inconvéniens d'une vieillesse trop prolongée, les esprits vitaux se gèlent à Tap-^ proche de .notre fin^ le sang et la couleur se -retirent déjà d'une machine qui cesse d'être animée, et Tame s'arrache insensiblement aux sens. L'espérance, cette .vie du cœur de l'homme,. est éteinte; les pensées sont lugubres, on n'a de sentiment que pour les maux, et l'on n'existe que pour la douleur. Tout échappe, se ternit, s'efface ; le temps n'offre plus qu'un calcul affreux de la destruction qu'on éprouve ; et non moins à chai*ge aux autres qu'à soi-même, on ne vit que pour les rendre malheureux, quand le corp n'étant bon à rien, la main tremblante n'a plus la force.de tenir le timonl de l'état, le jugement s'offusque, et la vue est incapable de reconnaître les écueils dont la route est se" mée, ou même les. nuages qui se forment sur l'horizon.

L'ombre de la mort étant déjà présente, le prince sur le bord de son gouffre chercherait donc en vain à se dissimuler qu'il sera bientôt aux prises avec elle; et tellement privé de moyens dans cetxe extrémité^ que presque en enfance il croit tout ce qu'on lui dit, l'accès de la malice est d'autant plus libre qu'on en use avec moins de crainte. Les femmes alors ont tout pouvoir sur sa volonté, comme Livie sur eelle d'Au*guste, réduit à un tel point quand il exila son petite fils Agrippa, que celui qui avait tenu le monde en paix ne pouvait même plus gouverner ses entours. . Dès lors, la majesté devient un objet de risée, comme il arriva à Galba pour sa faiblesse, et à Claude

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vers la terre semble Tinviter à le recevoir, ei de traîner une vie animale dont le pouls seul marque encore les instans lorsque tout le reste est détruit, que le prince ait au moins le bon esprit de reconnaître son insuffisance; et sans vouloir se bercer d'illusions inutiles, quand la mort lui ouvre déjà les portes du tombeau, qu^il cherche le repos qui lui est permis dans cette seule circonstance , et remette le gouvernement à son successeur. Nul meilleur conseil alors; il Temporte sur tout ce qu^il ferait pour essayer de prolonger son règne.

En vain se flatte-t-on de Tespoir de rester maîire jusqu'au dernier moment. Car de qui peut Têtre encore celui qui ne Test plus de sa propre existence? Qu'il est bien plus noble au contraire de se résigner, quand on se trouve dans Timpossibilité de contribuer au bonheur des peuples 1 L'ambition chercherait à tort dans un tel cas à se repaître de la gloire et des applaudissemens passés. Les hommes peu enclins à voir le prince comme il était ne le voyent que comme il est. Or que sert-il d'avoir été craint dès qu'on ne l'est plus, ou d'avoir bien gouverné si l'on ne peut plus gouverner ?

Un roi ne s'estime que par la façon dont il ordonne, récompense et châtie; ainsi, dès que l'âge y met obstacle, ce qu'il a de mieux à faire est, se rappelant que les distinctions de cette vie ne sont qu'une écorce appliquée à notre être sans y être unie, de se rendre aux outrages du temps, maître absolu de tout ici-bas, et d'y céder avant qu'ils ne l'accablent. Mieux

vaiil laisser les affaires que d^étre dans le cas qu'elles nous laissent.

Si Ton craint quelques troubles à la mort du souverain, il est bon de ne la publier qu'avec Tavènement de son successeur; car, dans de telles occasions, le peuple est parfois comme un jeune cheval auquel il làut mettre la selle sans^u'il la voye, de peur qu'il ne s'y prête de mauvaise grâce. Livie cacha le dernier moment d'Auguste, jusqu'à ce que Tibère fût en possession du gouvernement , et Agrippine celui de Claude, avec assez d'adresse pour que tout s'exécutât encore en son nom après sa mort, et que même les prières publiques se continuassent pour l'amélioration de sa santé, faisant tout pendant ce temps ponr assurer l'empire à Néron. Plotine se conduisit de même pour qu'Adrien succédât àTrajan; l'hisloire moderne offre aussi plus d'un exemple de ce genre.

Enfin , j'ai conduit le prince depuis le berceau jusqu'à la toinbe. Peut-être ceux que l'esprit du siècle domine trouveront-ils que je ne lui Ai pas fait assez de concessions, et que je ne partage point toujours le'mépris de notre âge pour tout ce qui s'éloigne de l'uniformité de la civilisation actuelle; car malheureuso" ment la vanité dé chaque génération la porte à croire que la science de conduire les hommes n'a été jusqu'à elle qu'une misérable routine que les législateurs ont suivie en aveugles, et tous imaginent que ce n'est que de leur temps que- la vérité fait briller son dam-

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beau. Toutefois, si Ton pense que je n'ai point assez sui,vi les idées du jour, trop malheureux depuis longtemps ppur chercher la récompense de mes travaux ailleurs que dans mon cœur, j'assure que nul écrit n^est.plus exempt de passion que celui-ci. Je pourrais mémç ajouter que, traitant de ce qiii tient à la connaissan^ce des hommes, et à la façon de cqnduire les peuples eu ^én^ral, dans nombre de circonstances cet ouvrage convient aux chefs dçs républiques aussi bien qu'à ceux des. monarchie^^ le premier m^gisl,rat d'un empire démocratique pourrait Iç lire avçc presque autant d'utilité que l^s rois.

Je sais combien il est rare qu'un livre soit utile; mais si j'étais assez heureux pour contribuer au bonheur de mes semblables en aidant à former .quelquesuns de ceux qui sont destinés à s'occupqr de leur prospérité, je le regarderais co^me ma plus douce récompense, ejL l'idée que. mes pensées feront quelque bien à la terre quand j'ajurai cessé d'çtre ^serait bien certainement ,1e plus noble prix de naes travaux.

Sans engager apcuu peuple à adopter la foi:me de gouvernement monarchique, j'ai seulement dit ce que je crpis convenable e^\kx dations et aux chefs des pays qui se gouvernent mpn(^rchiquçment, glissant de plus

sur qu^lqu^s-uns des nombreux inconvéniens des républiques, ^Uj^oins sur ceux des états démocratiques dont l'histoire conserve le souvenir; car malgré ce que j'ai dit ^ leur égard, conjiaissant« le côté faible de ce. .gouvernement, j'aj déjà le cadre et les premières pensées d'un puvrage plus étendu que celui-ci, dans

lequel )e rapporte les républiques à la tendance actuelle des . mœurs de la plus grande partie du globe civilisé, supposé toutefois que rien désormais n^arréte son essor. En effet, comme ce n^est pas moi qui ai provoqué ce changement, bien que je regarde la cause des rois comme sacrée, s* ils sont les premiers à briser leurs sceptres en s^abandonnant au cours des choses , et s^ils ne font rien pour ramener les nations à Tesprit de la monarchie, comment serait-il possible que la royauté seule résistât? Il est encore aisé de s^opposer au torrent; mais si les souverains ne le désirent point, et si la pourpre continue à se flétrir d^elle-même, une fois que le mal sera sans remède, il faudra bien làcher de prévenir les funestes conséquences d'une telle apathie, et que Topinion publique s'égare le moins possible pour sortir du gâchis politique où la plupart des peuples sont embourbés.

Sans doute mon écrit sur les républiques est pins brillant, et surtout prête beaucoup plus à Timagi nation que celui-ci, dont le style monotone est si sérieux que, ne permettant aucune variété, ma plume s'y trouve réduite à n'être que comme un tube de plomb qui distille une eau froide; car des exemples, des comparaisons, des figures et quelques portraits, sont les seuls moyens que j'aie eus pour animer des pensées qui ne se présentaient que comme le résultat d'une observation tranquille et réfléchie , sans pouvoir joindre l'agrément aux préceptes, ni réveiller l'attention du lecteur par les contrastes, les rapprochevxens d'idées et de sentimens, de formes et de cou-

leurs, qui, faisant ressortir les objets les uns par les autres, répandent dans une composition la variété, le mouvement et la vie.

Mais le grand nombre de matières contenues dans l'autre ouvrage exige d'autant plus de soins et de travail, que je serai forcé d'y analyser sous de nouveaux rapports l'influence de la divisibilité du sol avec un tel système, l'agriculture qui lui est propre, le commerce, l'industrie, le genre d'impôts qui lui conviennent, même la religion, en un mot tout ce qui sert de base fondamentale à l'organisation du corps politique. Il faudra également purger ces républiques du mal que causent trop souvent les orateurs et la tribune populaire, les mettre à l'abri des agrégations démocratiques, prévenir Je trouble des élections, surtout les difficultés de celle du premier magistrat, qui dans certains cas néanmoins doit aussi pouvoir se continuer dans ses fonctions, sans que le public redoute aucune usurpation de sa part; il faut, dis- je, que le pouvoir soit toujours réduit à l'unité, réprimer les masses passionnées et tumultuaires , par conséquent trouver un frein pour le peuple sans qu'il perde rien de son ressort , donner le meilleur mode d'administration pour l'intérieur de ces états , et m'étendre sur tout ce qui peut le plus contribuer à leiu* durée. Or comme je n'ai point l'intention de faire un libelle, et que mon seul désir sera de convaincre, parce que je n'aurai d'autre but que la vérité , tout en écrivant avec une impartialité que rien en moi ne saurait altérer, je ne veux donner que le moins pos-

sible à Terreur ; el loin de pouvoir euiporter touies ces choses d^assaut, comme leur mûr examen demande beaucoup de réflexion (outre la nécessité de les éclairer avec. le flambeau de Thisloire, quelquefois dénuée d'exemples à leur égard ) , j'ignore si le Ciel permettra que je laisse un aussi noble héritage à la posléritié« . . ! - . .

Revenant au Meriior des roiSj peut-être lîie suis-je tcompé:sùr plus d'un points mais en cela je n'^ai fait que payer mon tribut à la fragilité hiunaine , car Festime de mes semblables m'est plus chère que la fortune , et je ne saurais êlre influencé par aucun intérêt particulier. Ecrivant absolument sans passion , sans obstiration surtout, comme jsana vanité > une fois convaincu de mes erreurs 9 je suis prêt à m'en rétracter avec la même fî*anchisei que je le dis. En outre ^ il serait difficile de me croire sujet à l'esprit de parti , car on a vu ce que j'en pepsç. J'écris, di^-je, sans flatterie, sans allusion a|ix ^souM^rains qwi règneiUt aujourd'hui , sans espérançç., s^ns crsûtite, sans ressentiment; incapable de trafiquer avqale mensonge , j'ai dit ce que je crois nui- Siilile au^ petipleS) comme ce que je crois p^^éjudiciable ^%,i\ois. Ijinfin) ay^ssus de toutes les considérai ious humaines, et planant sans préjugés sui: ce. globe que j'ai. parcouru dans tant de sens dilférens, j^ai cherché d^nsjes ainnales. des hoaiimes ces grandes et simple:» vérités 9 ces axion^es élemejs que le jugement immuable des itëmps a consacrés ^ et que l'unanime en- •soignqmejit des siècles ofïre comme ce qu'il y a de mieux pour diriger la conduite de ceux qui ^nt des-

tinés à gouverner. En un mol, ma pensée est sortie franche de mon esprilj et cet ouvrage est d'aulant plus impartial, qu'ayant long-temps éprouvé l'ingratitude des eotrrs , ma seule consolation comme mon unique encouragement, pendant que j'y travaillais, fiit de penser qu'en écrivant pour les rois j'étais utile aux peuples , toujours libres de voir si ceux qui les gouvernent s'éloignent de ce que je prescris pour le bonheur des nations.

Hélas! élevé pour l'armée, et parvenu au grade de lieutenant-général, que le gouvernement devait reconnaître conformément à la loi; parce que détenu en Afrique lors de la restauration je n'étais pbifat en France quand tout s'y prodiguait , après trois lustres de la plus cruelle captivité soufferte pour mon pays, au lieu- de m'en réccmipenser, abandonné maintenant avec une insouciante barbarie, et sans aucune ressoui*ce désormais, car pour vivre je n'avais que mon épée (étrange desftinée!), je m'en suis vu priver, et l'on' m'a chassé de l'ârméec sous LES BOURBONS ,

POUR LESQUELS MA FAMtLLE s'ÊST SACRIFIÉE' AINSI

QUE MOI. Oui, sans nul égard, même sans retraite ni pension j à peu près comme un' laquais dont on *esl mécontent , je me suis vu chasser de l'armée d'une façon que je ne conçois poînt^èiicorcî; et le gouvernement n'a pas fait la moindre chose en ma faveur, soit parce qu'il a cru devoir m?oubliér nialhèureux , soit parce que je ne sliis pas intrigant , et n^ériténds rien à l'art de réclamer. Il est si dïfféreni'idé'sâVdii» arracher un emploi à rinq^orturlité, ou de réfléchir toute

sa vie pour se mettre en ëtat de le bien remplir! Cependant ma i^ine totale pour les Bourbons , ma jeunesse sacrifiée près d'eux à l'étranger, mes services passés, ceux des miens (comme de mes ancêtres, s'il faut rappeler ici l'esprit de la monarcLie), notre sang qui a coulé nombre de fois dans les armées , et la place de mon père donnée à d'autres plutôt qu'à l'un de ses enfans, malgré nos droits et sa fin tragique sur l'échafaud des augustes victimes qui touchent de si près le Roi qui nous gouverne, sont des choses qui crient assez haut contre le sort qui m^est réservé.

Mais c'est trop de parler de mes maux ; et, comme je le disais, ayant conduit le prince depuis le berceau jusqu^à la tombe, il ne sera peut-être pas hors de propos d'offrir un résumé des principales maximes contenues dans cet ouvrage. Car en vain objecterait-on rimpossibilité de les suivre toutes, répétant à leur égard ce que Plutarque disait des Stoïciens, qu'il comparait à des enfans qui tâchent de sauter au-delà de leur ombre. Loin que les efforts qu'on fait en pareil cas soient inutiles, ils accroissent toujours la force et l'agilité. Consulter le beau idéal en toutes choses , et ne rien négliger pour tirer parti de ce qu'il offre, est le plus sûr moyen d'approcher de la perfection.

Or, revenant aux rois, que de talens et de qualités doit réunir l'individu né pour le trône! Montrer dans les jeux de son enfance un caractère mâle au-dessus de son âge; employer sa jeunesse aux exercices militaires, et perfectionner par l'expérience ce que l'art

ou Tétude n^ont pu lui donner, comhie ce que la na« lure lui a refusé; que son repos soit un travail , ses aniusemens des observations ; être maître de tous ses penchans, et se conduire plutôt par Ce que dictent les maximes d^éuit que par ses goûts; moins considérer la royauté comme un objet de succession que comme une chose de devoir; être doué d^une capacité qui s^élende non seulement aux affaires du dehors, et aux projets de la politique, mais qui sache aussi se renfermer dans les détails d'un royaume; par conséquent réuuir deux qualités opposées, les vues d'un esprit ardent qui embrasse tout d'un coup-d'œil, et les petites attentions d'un instinct capable de s'arrêter à propos sur un seul point, c'est-à-dire avoir tme sphère de connaissances telle que rien n'échappe, et toujours agir par soi-même , en faisant les grandes choses avec facilité, et les difficiles avec promptitude; élever sa monarchie par le courage et la prudence, l'assurer par l'amour et le respect, l'enrichir par l'agriculture et le commerce, l'embellir par les sciences et les arts, et perpétuer son existence par des établissemens politiques; savoir bien s'entourer; être aussi roi de sa cour que de son peuple, et non moins économe pour elle que pour soi ; de l'éloignement pour la raillerie , ou du moins assez de raison pour ne point se la permettre; du sérieux en public, ne jamais y faire ni reproches ni menaces, et surtout donner audience avec patience et douceur, comme une des choses qui font le plus aimer les rois; allier la bienveillance avec l'art de se faire respecter, être grave, modeste, clé-

ment et juste à la fois; savoir répandre les honneurs sur les grai^ds, sans les dispenser de Tobéissance, et soulager le peuple autant que possible ^ sans Lui ôter la nécessité du travail ; punir de façon que le châtiment de quelques-uns contienne les autres, et que les récompenses données à un petit nombre fomentent Témulation de tous; un jugement solide qui distingue le meilleur parti dans les affaires; le discernement des esprits, des caractères et des talens, pour la distribution des emplois; veiller à ce que la justice soit rendue avec impartialité (chose qui contribue tant à la concorde), et surtout n'avoir jamais Tair dUnfluer sur les décisions relatives aux particuliers; être également insensible à Tune et à Tautre fortune, et, sans s^enorgueillir de la bonne, ne point se laisser abattre par la mauvaise ; user de tous ses moyens dans celle-ci pour tâcher de rappeler l'autre , pendant laquelle il faut constamment être en garde contre le malheur; bien saisir Tinstant où Ton vit, respecter les préjugés du siècle sans les heurter; être attentif à se servir du temps, et savoir céder à la nécessité, en s'effbrçant de la diriger adroitement vers ses fins; pardonner les offenses faites à sa personne, mais point celles qui touchent la royauté, par conséquent venger les injures de ses sujets, puisqu^on en est le père; avoir. une mémoire qui se rappelle leurs noms, leurs besoins, leurs visages, et un esprit de droiture qui , sitôt que la raison le prescrit y décide contre soi en faveur des autres; écouter et questionner pour s'instruire, mais peu parler; de Taffabilité dans son abord, et de la brièveté jointe

à la dignité dans ses réponses ; que la parenté soit raison d'étal, la finesse défense, la crainte circonspection, Tamitié chose de convenance, et la dissimnlation un examen attentif fait par le désir d'apprendre; qu'on n'ose point mentir en sa présence, et que la flatterie n'ait aucun accès sur son amour-pfopre ; être exorable à la prière , mais ferme contre les demandes (car si les courtisans jouissent des biéhfaits du souverain^ le peuple ârvec plus de justice jouit de ses refus); récompenser les absens aussi bien que ceux qui entourent; savoir le juste emploi de ses ministres, qu'ils conseillent et ne gouvernent point; ne jamais se reposer sur autrui de ce qu'on peut soimême ; employer le temps nécessaire à délibérer, mais agir promptement, et qu'on voie l'effet des résolutions avant d'en connaître les causes; ne point céder à la colère, et néanmoins élre toujours obéi, c'est-àdire se faire aimer et craindre ; ne pas se fier à ses ennemis, et ne point s'abandonner à ceux qu'on chérit le plus; cacher ses dcî^seins même à ses ambassadeurs, quand on veut que trompés aussi bien que les autres, ils puissent mieux persuader le contraire de ce qu'on désire ; se conduire avec modération et fermeté pendant la paix , et joindre la ruse à la force pendant la guerre ; ne point rechercher celle • ci , mais ne pas être esclave de l'autre ; consacrer toute son ambition au bonheur de ses peuples ; avoir de grands talens militaires ; être froid dans le péril , conséquemmenl ne point exposer sa vie, mais ne pas trop la ménager non phis quand il s'agit du bien public qu'on doit lui

préférer; que sôs généraux n^importe dans quel cas ne soient que ses lieulenans; commander autant que possible ses armées en personne, afin de mieux assurer les lieux où elles mettent le pied, s*y maintenir par Fadresse, et finir la guerre plus puissant qu^on ne Ta commencée ; être présent à celles qui se font dans Tintérieur de ses états; exécuter autant qu'on ordonne ; que les négociations n'agissent pas moins que les armes, et ne point remettre à celles^i ce qu'on peut obtenir par la dextérité; ne s'allier que comme égal, ou pour servir d'arbitre, sans jamais courir le risque de se voir assujetti; enfin, parmi tant d'atitres choses, dont plusieurs sont rappelées au chapitre précédent, en récapitulant les qualités nécessaires à un général d'armée, ne pas s'enorgueillir de la victoire, ne point se laisser abattre par les défaites, et toujours tâcher de signer la paix à l'ombre de ses lauriers.

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