CHAPITRE VIL
De l'an militaire.
JL\rt de la guerre, comme les autres, est hérissé d*une foule de principes inutiles, quoiqu^il en ait indubitablement plusieurs d^immuables. Mais celui qui regarde avec Toeil sobre de la méditation les écrits sans nombre quHl fait naître n'y voit que le même mets assaisonné ditTéremmcnt, c*est-à-dire le matériel de la guerre toujours arrangé selon le goût du siècle, la diversité des mœurs, des armes, des qualités morales et physiques des peuples; car ce qu'on publie de plus récent désavoue sans cesse ce qui précédait , parce qu'aveuglés par le désir d'expliquer une science sublime les auteurs emploient des volumes pour ce qui n'est que le produit d'une illumination soudaine, et compliquant ce qu'il y a de plus simple ne laissent rien au domaine du génie si vaste à la guerre, semblables à ces commentateurs d'Homère qui lui créent mille beautés chimériques faute d'apercevoir les véritables.
L'un, par exemple, regarde les hommes comme de pures machines, et veut que le feu seul donne tout l'avantage, sans calculer les passions du cœur hu-
main, ni les circonstances qui modifient tant Tapplication des principes; et Tautre accorde tout aux positions, tandis qu'il en est si peu de mauvaises pour celui qui, tenant ses troupes dans sa main, sait manœuvrer et se décider à propos. Mais, sans m'élendre sur les diverses parties de l'art, je traiterai seulement des choses constantes, en ni'arrétant à quelques-unes de celles qui peuvent aider à développer le génie.
J'ai parlé de son domaine à la guerre. En effet, eslîl croyable qu'il stiive constamment les préceptes auxquels les opérations des grands hommes sont si follement assujetties dans les livres? On écrit laborieusement ou pesamment sur l'inspiration momifentanée d'un héros, qu'on ne peut que sentir, et qu'il fallait saisir avec transport; de même, on juge presque toujours par des règles arbitraires, et qu'on applique après coup, des élans qui sont le résultat du génie ^ pour une position, une marche, un ordre de bataille, ou mille choses que l'occasion seule a fait naître, comme toute autre circonstance en aurait suggéré mille différentes. Et, sans ajouter qu'en parcourant les a>itetirs militaires il serait facile de prouver qu'un général se perd oii l'autre a réussi , je plaindrais sincèrement celui qui compasserait ses opérations en se retranchant toujours derrière les règles, car il ne s'y trouverait pas moins embarrassé que le jurisconsulte ■qu'un trop grand nombre de lois rend plus incertain dans ses opinions. Sans presque jamais se devoir à de longs calculs, bien que souvent elles soient le résultat de l'étude , toutes les grandes pensées vienncntducœur.
Il est sans doiile des connaissances prélinninaires pour un chef, ei je ne m'an'êlerai point à parler de la topographie, ni de cetie partie de la géométrie qui, servant à fortifier et défendre les places , est nécessaire pour diriger et combiner les opérations des troupes, ce sont les premiers élémens d*un militaire. Je ne dis pas non plus qu^il ne soit des bases fondamentales pour bien commander; mais ces choses s*acquièrent facilement, surtout dans nos armées, où Ton n'est point obligé de loiu créer, et dont celui qui se sent capable d'être le Turenne n'a pas besoin de chercher h devenir le Vauban.
Enfin, l'art de la guerre comme les autres offrant une partie positive, dont le mécanisme n'exige que de la mémoire ou de la pratique, on aura sur son matériel des règles qu'on peut fixer par des préceptes; mais le génie consiste dans l'application de ces mêmes règles à la multitude infinie de circonstances qui se présentent, partie sublime qui n'a point de nom, et qu'on ne peut enseigner. Or, je le répète, il en est de l'art de la guerre comme des autres; et si la diversité des circonstances ou des occupations fait voir le génie sous tant d'aspects différens, il n'en est pas moins le même partout, et se tient par un point commun; la force de l'imagination et l'activité de l'ame sont ce qui le caractérise le plus dans tous les genres. Car s'il est possible de devenir un bon militaire à force d'éttide, et d'entendre parfaitement ce qui tient au matériel de la guerre , on ne sera jamais un grand capitaine sans les'qualités que je viens de citer; et l'art
dont je parle est remarquable en ce qu'il laisse plus aux facultés de Tindividu, pour les circonstances qui empêchent presque toujours l'application des principes. -
Le génie s'annonce pour le militaire de même que pour le reste, et ce serait en vérité trop le ravaler ici comme ailleurs , que de le faire dépendre de règles aux- ' quelles il lui serait impossible de s'assujettir, .Se montrant partout d'une manière originale, il brîfteles en* traves pour voler au sublime. Le génie court dans la carrière où les autres se traînent avec des béquilles : et tant de prétendus liens qui ne sont qu'un fiùble secours a ceux auxquels il manque ne pouvant cpoe l'embarrasser dans sa marche, tandis que l'esprit médiocre ne s'occupe que de bagatelles, lé grand homme, au-dessus de l'ordre méthodique des détails trop compassés, s'élève par un vol d'aigle dans ime région lumineuse, d'où ses coups d'œil généraux perçant des abîmes, il en reçoit une foule de pensées dont il saisit les liaisons quelque éloignées qu'elles puissent être ; ' et s'il n'en suit pas toujours la chaîne dans les détails, au moins il ne néglige rien de ce qu'elles ont d'intéressant pour l'aider à s'élancer vers le but qu'il désire. Par exemple, un objet le frappe-t-il; étincelant à sa vue, quand il ne serait que trouble pour les autres, sa supériorité le rend semblable à la Divinité pour parcourir à l'instant la multitude des possibles, voir le mieux et l'exécuter. De même, est-ce un plan qu'il conçoit j l'ordonnance en est surprenante, et ne ressemble à rien de ce que les autres feraient à sa place.
Le commun des hommes regarde presque toujours
( 489 ) sans voir; au contraire, Thonmie de génie voit si rapidement que c'est presque toujours sans regarder. Recueillant dans son sein les germes qui y entrent sans qu'il s'en aperçoive , la simple impression des objets l'enrichit de connaissances qui ne lui ont rien coûté; car le propre du génie est de s'abandonner au concours de ses pensées, ainsi qu'à la facilité de les combiner, et le mouvement, son état naturel, le force comme malgré lui, de laisser de manière ou d'autre le produit de son agitation, pour ne pas dire de ses tempêtes.
Mais les qualités de l'esprit qui s'excluent, et qu'il faut posséder pour l'art de la guerre , sont peut-être . ce qui lui donne le premier rang parmi les autres. Car si le poète ou le peintre se livrent entièrement et librement à leur enthousiasme, quelle différence quand il s'agit d'allier les extrêmes les plus opposés, et d'imir, par exemple, la fougue la plus vive, ou cet enthousiasme sublime qui transporte les hommes, au sang -froid sans lequel on deviendrait inconséquent, et ferait une application fausse des moyens aux circonstances en manquant de présence d'esprit; le sang-froid , dis-je , qui soumet l'activité de l'ame à la raison, et préserve dans les évènemens de la crainte, âe l'ivresse et de la précipitation d'une fausse résolution; qualité qui semble ne pouvoir exister chez celui dont l'imagination est quelquefois exaltée d'une manière si surprenante, qu'il est lui-même tenté de se croire inspiré!
Ce n'est pas tout que les édifîces qu'on élève
( 490 ) charuienl par leurs proportions, il faut encore que leur solidité permette de les habiter, et qu^on puisse aimer comme vrai les systèmes auxquels on se livre comme beau. Or ce n^est pas toujours aise, quand les ressources inespérées, les évolutions imprévues, même quelquefois les heureuses témérité», sont ce qui caractérise le génie militaire, qu^il ne fiiut jamais juger par discussion, mais par sentiment, dans ce» instans où sa supériorité bouleverse et subjugue les hommes.
Toutefois il est indubitaljle que le génie est plus utile quand il est nourri par Tétude , et qu''un talent consommé s'y réunit, parce qu'alors il a plus de suite, moins d'écarts, et joignant les préceptes de Tart à Tinstinct sublime et ces élans qui le déterminent pour ce qu'il fait , il gagne par l'ascendant de lumières ce qu'il perd quelquefois sans cela par l'inégalité de conduite. En outre, méprisant toutes les choses puériles à ses yeux , le génie n'est guère touché que des grands objets; et s'il n'est mûri par l'expérience, souvent rempli de contrastes, même de bizarreries, dans la jeunesse surtout, entraîné par la violence des passions (ces ressorts des plus belles actions comme des plus coupables égaremens), elles le transportent à leur gré aux cieux ou dans les enfers, à moins qu'au milieu de cette mobilité qui le fait trop s'abandonner aux impressions du moment , un objet digne de lui ne s'offre pour diriger vers un grand port ses talens, sa force et l'activité qui le consument.
De même que la bravoure est plus ou moins sage,
(49' ) brillante, impétueuse, prévoyante, selon le' tempérament de celui qui la possède, le génie se montre sous différentes formes relatives au caractère de l'individu qui en est doué; selon, par exemple, qu'on est plus ou moins humain, et plus ou moins ennemi du sang, qu'il est toujours du devoir d'épargner. L'ardeur et l'activité du génie sont les seules choses qui ne changent jamais. Frappé de tout, dans quelque circonstance que ce soit, il observe rapidement alors même qu'on le croit le moins livré à ses pensées, parce qu'une fois éveillé pour un objet qui l'intéresse il ne saurait s'arrêter jusqu'à ce qu'il l'ait obtenu.
Si par hasard quelqu'un doutait de l'influence et du pouvoir du génie à la guerre , je demanderais comment ceux qui font successivement l'admiration de leur siècle l'étonnent souvent plus dans leurs premières campagnes que dans les autres? Car sans parler de cette foule d'hommes célèbres qui, comme Cicéron disait de LucuUus qu'il était devenu militaire pendant son trajet de Rome en Asie, paraissaient des maîtres consommés en débutant; oubliant même Alexandre, qui à peine monté sur le trône à vingt anssoumet des peuples belliqueux, prend Thèbes d'assaut, et donne des lois à la Grèce, n'avons-nous pas nombre de généraux dont les premières campagnes sont les plus belles? Une des principales causes en est que l'art de la guerre , pour le chef , tenant plus à celui de conduire les hommes qu'à toute autre chose, les progrès sont prompts quand, avec un grand caractère, on se pénètre l'esprit des maximes qui con-
uibucni h la perfection d'un héros. Cesl ainsi, par exemple , que la lecture de Xénophon et Tétude ont pu former quelques Roniains.
Mais, sans se borner au stérile plaisir de Kre de hauts faits militaires uniquement pour sWner la mémoire, il faut s'appliquer à démêler les causes des heureux succès et des évènemens malheureux; étudier par quel art se prépare la victoire, et les ressources nécessaires pour réparer une défaite. Caractère, discipline, armes de chaque peuple^ manière différente de combattre , mouvement des troupes selon la diversité de leurs positions ou des terrains, rien ne doit échapper à la méditation, comme le senl moyen en quelque sorte d'avoir déjà fait lai guerre contre plusietu^s nations sous les plus habiles capitaines avant de commander, et, se remplissant de leur génie , de pouvoir espérer de les rivaliser dès ses premières campagnes.
En vain les faiseurs de systèmes prétendent-ils que depuis la découverte de la poudre les armées soni devenues des machines régulières qui se meuvent comme des ressorts, que la force du corps pouvait beaucoup plus anciennement , que l'adresse et le courage de chaque combattant sont nuls aujourd'hui. Si cela peut avoir eu lieti dans les temps héroïques , il est aisé d'apercevoir combien la chose a dû changer toutes les fois que les armées et leur attirail se sont augmentés. On connaît ce mot d'un Spartiate , qui , voyant la première machine de guerre à Samos, dit que c'en était fait de la valeur.
La. nature des guerres est diffërente, c*est-à-dire qu'anciennement on a vu des circonstances où deux léjjions pouvaient subjuguer un royaume, tandis qu'aujourd'hui l'on est parfois obligé d'avoir cent mille hommes poiu* appuyer ses prétentions sur une bicoque. L'art militaire était aussi plus simple, et peutêtre plus décisif, parce que des troupes armées de traits et de javelots avaient des mouvemens plus rapides, et se trouvaient plus souvent dans le cas de s'approcher que celles qui ont des armes à feu , dont les manœuvres sont plus tardives, et toutes les actions plus indécises. L'artillerie également prête plus à la défensive, et rend les opérations plus lentes en arrêtant dans beaucoup de positions. Toutefois la manière de conduire les hostilités en grand n'a presque point éprouvé de changement, et je crois qu'elle n'en éprouvera jamais de bien réels , malgré les nouveaux projectiles d'une force et d'une forme inconnue, malgré les boulets que la vapeur lance plus vite et plus sûrement que la poudre, en un mot malgré tout ce qu'on inventera.
Sans doute l'attaque des places , leur défense , celle de l'entrée des rivières, nombre de détails, même les transports de troupes par mer à une courte distance, pourront éprouver des altérations, et je ne serais nullement surpris de voir des forteresses régulières, bien autres que des vaisseaux à trois ponts, braver avec toute une armée l'empire de Neptune étonné. Ces choses sont possibles, les machines à vapeur en viendront peut-être là. Mais tant qu'il s'a-
gira sur terre de tirer le meilleur parti de cinquante ^ soixante ou quatre-vingt mille hommes à conunuider, soit qu^on adopte Tordre mince, Tordre profond, ou telle manière qu^on voudra, je crois que les principales bases de cet art seront toujours à peu près ce qu'elles furent jadis, et ce qu'elles sont encore aujourd'hui.
La vie des troupes ëtait aussi moins efféminée anciennement, avantage qui tenait aux mœurs, et qui, joint à Tarmement, laissait peut-être un peu plus à la force du corps qu'aujourd'hui. Cependant le grand talent alors comme à présent consistait dans la rapidité des opérations, dans la manière brusque et imprévue dont elles agissaient sur l'ennemi; pour la bataille, dans l'art d'être supérieur en nombre sur tous les points d'attaque, quelque inférieur d'ailleurs qu'on fïlt au total; dans la promptitude des marches, et mille autres choses qui constituent encore le sublime du mélier. Cette partie ne varie point, elle est la même que du temps de César; et qu'on lise dans Saluste la courte harangue de Juguiiha, lorsqu'il va combattre Mélellus, il n'y a pas un mot à changer, non plus que dans les autres choses oii cet élégant écrivain traite de la guerre.
Cependant il faut bien se garder de jamais confondre le véritable génie avec l'imagination trop ardente, qui séduite par les apparences du grand, et ne combinant ni les mesures ni les moyens, agit sans peser les avantages et les inconvëniens d'un projet, et se précipite dans les difficultés ou les dangers,
en croyant n'entreprendre rien que de facile et de possible. Le vrai génie au contraire est réfléchi, même au milieu de son plus grand feu; et doué de cette force d'esprit qui, le plus bel apanage de Thomme, est supérieure aux passions qu'elle enchaîne ou dirige a son gré; s'il paraît sauter par dessus les règles il en a dans son instinct , et ne perd jamais de vue la prudence ni la circonspection, qui seules garantissent des écarts d'une fougue inconsidérée. Il sait qu'on n'est pas grand par ce qu'on entreprend, mais par ce qu'on exécute.
Quoique j'aie fait à si juste titre l'éloge du génie , ses bornes néanmoins se rencontrent partout. Il en est des grandes qualités comme des grandes vertus , qui ont un terme près de quelque défaut, bien qu'on ne puisse pas toujours en savoir la ligne de démarcation. Et de même que parfois dans les affaires du gouvernement un grand homme sauve sa patrie, qu'il perdrait s'il y conservait plus long-temps du pouvoir, les limites du génie ne sont pas moins circonscrites pour tout ce qui tient aux arts, même à celui de la guerre. Le meilleur peintre, orateur ou poète, n'est jamais doué que de quelque belle partie, sans les posséder toutes; or il serait fou de croire qu'un général puisse être universellement grand pour ce qui tient à l'art militaire. L'un excelle dans ses plans de campagne , l'autre dans sa manière de prendre ses positions ou d'asseoir ses camps , celui-ci dans les moyens de pourvoir à' la subsistance de ses troupes, celui-là dans sa façon de les conduire pendant l'action. C'est
aifiM. i»'*iir 'l'iriii'T '^jii'-lqi'ri •:\'?raj^e* - 7T>* .M>!iîe-
f.iiriilli jmihmWI;!!! Van «\f:^ njarche> ei le* tauiiie»;
fiiH l«iiH<'Mihoitr^ /'t;iii. p:iri'oi^ terrible un j:ur de
rMiiilf;it ; <|iM! Vaiil);iii avait lo talent de fortiâer les
|iliii'ri ri «II* les l'rruln; imprenables; Hti^ène Tadresse
«II* lîiirn MiKsi.strr de* iKMnhreiiscs armées dans lespn
\rH jiliis .si<*iilrH r( Irs plus ruinés; Vendôme le boa-
liiMU' d*ol)(i*nir dans rnccasion plus qu*on n*a droit
d\iMiMidrr du .stiltlat ; (Charles XII le moyen de rendre
\o% irnupos ius(Misil)li\s ^ la falij^ue, ati froid , k la
f.nui; Tiuvuuo, au miluni de tant d^autres qualités,
lo M*oivi do luôuajier la vie des hommes, en faisant
InMiHNMip .noo jHnK et Oondé celte valeur héroïipie,
*o o*Mip d\vd \ur,ulhHe et ces ilKmiinations soa-
d.\inoN, %j\u luî tA:N.îio:v. i:vnvor t.Mit de ressources
.tvA r.K^:*,uv*> ^n\ Ia tVr;v."o sc'::iMr.l TAbandouner.
i\' v,\*x* xî,^' ,' ;v',> V.** iv:.: ti^.ent pv.ir im clijfdc
,' ,vv t«- vt^,- ;^'^".- v.^.*>.T >'f r.":=--rvr if r»:rs".ne>
zvn^ rzssn: en ."^vi: ru r-TTiir^itTÔf :"«Je
■ mm
--1- :^ • :> ^ L lit
zélé confident, le grand art d^un gdnëral^ ainsi que d'un souverain , consiste à bien choisir ses entours , en assignant à chacun des fonctions analogues à ce qu'il sait.
J'ai dit que l'art de la guerre pour le chef tenait plus à la connaissance des ëvènemens et des hommes qu'h toute autre chose , d'où il résulte que la lecture de l'histoire doit être une de ses occupations. Au moins y je ne crains pas de dire que c'est par elle que les génies prématurés osent prendre leur essor, sans posséder presque rien déplus que la théorie de l'art; et je suis persuadé que troisouquatre campagnes faitesavecattention suffisent, quand on a reçu l'éducation analogue, ponr donner à l'esprit observateur la pratique dont il a besoin, surtout dans nos armées eiu'opéennesoù, comme je le faisais observer tout à l'heure , les subalternes étant excellens dans chaque partie, il suifit presque pour entrer dans leiu^ détails, et les rapporter au grand tout, d'avoir cet instinct sublime et précieu:* du génie, tact subtil qui voit et juge bien.
Quiconque a l'esprit de son art et du commandement passe vite et sans effort du petit au grand. Com-
• bien ont été généraux avant d'être soldats! Ceux qui ont l'ame vraiment forte naissent avec un pouvoir si universel dans ce qu'ils font, et même dans ce qu'ils
* disent, qu'il semble que la nature les ait fait les aînés du genre humain , pour être partout ses supérieurs, sinon en dignité, du moins en mérite. Il se répand en eux un esprit dominant, jusque dans leurs moindres
actions; tout leur obéit, parce qu'ils excellent en
(498 ) tout, ei ils se rendent les maîtres des autres , en leur dérobant le cœur, ou tout au moins en le soumettant par leurs hautes et transcendantes qualités.
Le génie fait une exception aux règles ordinaires^ Créateur de lui-même, pour ainsi dire, il devient Vauteur de sa destinée , l'arbitre de celle des autres; la fortune n'entre qu'en subalterne dans son élévation. Chez lui le mérite devance l'âge. Il n'attend presque rien des années; et naissant tout instruit, celui qui en est doué se trouve parfait avant que le commun des hommes se délivre de l'enfance. Cest Minerve qui sort armée du front de Jupiter.
Mais quand je recommande la lecture de l'histoire, et surtout l'étude de la vie des grands capitaines , ou celle des principaux évènemens militaires décrits par les maîtres de l'art, sur lesquels il faut réfléchir, et dont les plus récens sont ceux qu'on doit étudier avec tm soin plus particulier, comme ayant plus d'analogie avec le temps où l'on vit, ce n'est pas une lecture superficielle , qui ne sert qu'à charger l'esprit d'un grand nombre de faits. Que la connaissance des hommes soit le but de toutes les réflexions. L'époque de la chute de Carihage, par exemple, n'intéresse pas^à beaucoup près autant que l'analyse des caractères de Scipion et d'Annibal. De même, il importe bien moins de connaître l'endroit où Marcellus est mort, que de savoir comment ce grand homme a terminé sa vie d'une façon peu digne de lui. Qu'on se mette donc à la place de ceux qui agissent , sans se borner au simple récit du gain ou de la perle d'une bataille;
■( 499 ) ei ({uand les guerres ne font presque jamais que manifester des ëvènemens dëjà détermines par des causes morales antërieures, il faut chercher à en approfondir les raisons , à dëméler partout les prétextes qui servent de voile d'avec les desseins secrets ou les ressorts caches; remonter à Torigine des choses et aux préparations les plus éloignées , et surtout être attentif à ce qui a décidé du succès des entreprises, du sort des batailles , de la ruine des états. 11 faut observer le vice radical^ les vertus, les inclinations, les préjugés, les mœurs, les passions, et pour tout dire en un mot, le caractère tant des peuples dominans en général que des princes en partictilier, et des hommes extraordinaires qui, par leur importance dans le monde , ont contribué en bien ou en mal à l'élévation et à la décadence des empires. Voilà comment l'histoire peut devenir l'école d'un génie né pour commander, et, lui formant le jugement, l'aider à concevoir avec force.
La première qualité d'un général, sans contredit, est de savoir influer sur le moral du soldat , animer les honmics, et les transformer en autant de héros. Car, comme l'armée dont le moral sera le plus élevé vaincra presque toujours , quel avantage cela seul ne donne-t-il point à l'instant! L'influence de l'imagination opère les plus merveilleuses métamorphoses ; et sa force est d'autant plus redoutable qu'en élevant l'ame, et en accroissant la volonté, la force physique est doublée. Le meilleur général avec des soldats sans enthousiasme ne sera jamais qu'un ignorant.
( 5oo ) Ce ii^e&i pas un taleui aussi commun qu^on pense que de savoir électriser les troupes. U en est d^ellei en cela comme des peuples. Ce qui y contribue le plus sont les sentimens forts, et les nobles imnefsiopt qui, circulant dans les esprits, passent mènsiblement de Tun à Tautre. Car, s*il ne s*y répand que des idées (i^^attemeut ou d^esclavage , il est bien difficile quMl se fasse rien de grand, tandis qu^une armée qui a le pressentiment de la victoire est rarement battue, pourviie que du reste elle ne soit pas trop mal commandée. Rien surtout n*en augmente la force comme ce qui excite l'émulation. Que le dernier soldat, par exemple, ait Tespoir d'être officier s'il se conduit bien, et soit toujours plein de bonnes espérances, tel est le plus grand encouragement qu'on puisse lui donner. En un mot, les hommes ne sont guère braves qu'à force d'art; l'adresse seule peut leur inspirer le courage qui dit voler à la mort.
Mais que le général ait toujours présent que la confiance des troupes dans ses talens est la chose qui fomente le plus chez elles les qualités dont la valeur se compose. Qu'il ait donc soin de voir non seulement si son armée est en état de tenir campagne, mais si elle peut remporter la victoire. En effet, que deviendra-t-^lle , si son moral est trop abattu pour avoir ce zèle ardent, et le courage indomptable qui, se jouant des dangers, sont seuls capables d'assurer le succès ? Car il ne suffit pas que les soldats jurent de vaincre ou de mourir; il faut qu'ils fassent le serment de revenir vainqueurs, et l'exécutent. Quelle diffé-
(5oi )
rence entre ceux qui entreprennent les choses avec hardiesse ou avec timidité! Cest plus la rësolution que la force qui gagne les batailles.
11 suit de là que si Ton veut qu'une armëe combatte opiniâtrement, on ne peut trop chercher à persuader au soldat qu'il est indispensable de vaincre ou de mourir. Tel est le grand art; c'est-à-dire, qu'il faut autant que possible élever son morsil , tandis qu'au contraire on s'efforce d'abaisser celui de l'ennemi , soit en lui faisant voir le peu de nécessite qu'il a de combattre , soit en tâchant que sa discipline se relâche, en lui faisant un pont d'or, lui inspirant le désir d'échapper, ou cent autres choses qui atténuent HSL bravoure. Mais cela doit se préparer de plus loin <ju'on ne croit. Cependant une fois qu'on l'a obtenu, tî'est-à-dire quand on voit ses troupes toujours plus bouillantes de courage , à mesure que celles de son adversaire s'amolUssent , deviennent pusillanimes et perdent de leur valeur, c'est alors qu'on doit espérer de pouvoir risquer quelque chose avec avantage. Car que pourrait un ennemi qui n'est mu par aucune pas- siori , et qui même croit n'avoir aucun intérêt à désister, contre des soldats bien disciplinés qui ont soif de sang, et que la rage de se battre etiflamme? !Ne fussent-ils qu'un contre dix, ils auraient toujours la supériorité. Le loup ne se met pas en peine du grand nombre de moutons.
L'histoire abonde en exemples pour lielevei* le mo- Ttl d'un peuple ou des troupes. Mats , nous bornant aux plus classiques, qu'on voye comment Fabius
( 5o2 ) Maximus , nommé diclateur contre Annibal , ne quitta Rome qu^après avoir banni de toutes les âmes la frayeur que la défaite de Trasimène y avait répandue 9 chose quUl répéta également après la perte de la bataille de Cannes ; et lorsque les Carthaginois appelèrent le Lacédémonien Xantipe pour lui donner le conunandement de leur armée contre Régulus, qu^on examine aussi comme ce fut la première chose dont il s^occupa à Carthage, n^entrant en campagne que quand il eut ranimé Tesprit public abattu dans cette ville , et qu'il Teut presque assurée de la victoire. De même , avec un mot plaisant Annibal rend le courage à ses troupes effrayées, et malgré leur grande infériorité de nombre les fait voler en riant à la bataille qui lui livre Tltalie. Plutarque est plein de semblables traits. Si nos écrivains modernes les oublient, pour peu néanmoins qu'on suive attentivement^ rhistoire des succès ou des revers, on verra qu'ils tiennent beaucoup à Tétat des peuples et des armées. Leur cause s'aperçoit presque toujours dans l'organisation des troupes , Tesprit dont elles sont animées, le talent de ceux qui commandent, la disposition des affaires et des gouvernemens ; en un mot, si jo peux m'exprimer ainsi , dans Favant-goùt que le soldat a de son triomphe ou de son infériorité. Car les passions, le caractère des ché&, percent partout; et Ton a beau faire les plus beaux plans imaginables, les qualités de Tame ont plus d'influence que les facultés de Tesprit. • Ainsi Philopémen, remarquant d'un côté la non-
chalance el la mollesse d^Antiochus, et de Taulrc rintatigahle activité des Romains, n'eut pas de peine à prévoir en faveur de qui serait la victoire. Or, avec des nuances peut-être moins sensibles, mais qui existent toujours, on trouvera sans cesse à faire les mêmes observations y et si les causes secondaires échappent au vulgaire^ il est rare que Toeil attentif ne puisse les voir aussi clairement que dans ce que je viens de citer.
Après avoir parlé du talent de savoir électriser les hommes, s'offrent naturellement les causes morales qui influent sur les opérations; partie sublime qui , comme je Tai dit, n'a point de nom, mais que je crois bien désignée sous celui de philosophie de la guerre ^ et relativement à laquelle le génie, guidé seulement par ce haut instinct qui lui suggère ses moyens d'invention , se fait voir sous tant d'aspects avec des combinaisons toujours si différentes. En effet, quels principes écrits eussent jamais engagé Alexandre à ne rien donner au liasard dans le temps qu'un échec pouvait le renverser, ou lui inspirer ces heureuses témérités qui furent quelquefois un de ses moyens quand la fortune l'eût mis au-dessus des évènemens? Quelles règles pouvaient lui enseigner à ne point attaquer les colonies grecques en Asie, et à se les attacher en disant qu'il ne marchait que contre les barbares? Avant la bataille d'Arbelles également, lorsque les généraux macédoniens étonnés de l'armée des Perses, qui se répandait partout comme un torrent, désiraient qu'Alexandre l'attaquât la nuit, quelle leçon d'écrit^
militaires lui eût inspire lagrandeurd^ame avec laquelle il leur répondit : Je ne veux point dérober la victoire j elle est plus facile que vous ne pensez. Quelle maxime ^ dis-je encore, aurait pu lui révéler de poursuivre tellement Darius après cette bataille, qu'il ne lui laissa plus aucune retraite dans son empire, tandis que pour d^antres moti& il Tavait laissé fuir après celle d*Issus? Enfin, quel précepte de l'art était capable de lui suggérer dans la suite d'unir les vaincus aux vainqueurs, et de quitter après sa conquête les préjugés qui lui avaient servi pour la faire?
C'est le même instinct , quoiqu'il y paraisse étranger, qui lorsque César se méfiait de son armée en marchant contre les lieutenans de Pompée en Espagne, lui fit emprunter de l'argent de s^s officiers qu'il craignait, pour les unir de la sorte à sa cause, et le distribuer aussitôt après aux soldats, qu'il gagnait par cette libéralité (i). C'est, dis-je, le même génie qui porta Annibal à épargner les possessions gauloises , pour s'attacher ces peuples à son arrivée en Italie; comme il fît ensuite avec celles de Fabius, pendant qu'il ravageait celles de tous les autres Romains, pour le leur rendre suspect et qu'ils le crussent
(i) Eumène également , un des capitaines d'Alexandre, voyant que plusieurs des siens n'attendaient qu'un moment favorable pour le trahir, emprunta de grosses sommes de ceux qui lui étaient les plus suspects , afin que k crainte de les perdre les engageât k veiller sur sa vie ; de façon qu'au lieu de donner son argent pour conserver ses jours, il les garantit en prenant celui (les autres.
dUntelligence avec lui. C'est encore le même art qui l'engagea à bien traiter et à renvoyerles prisonniers Latins y tandis qu'il gardait ceux de Rome ; et qui pendant long-temps analysa tellement le caractère des généraux qui lui étaient opposés, que, les prenant toujours par leur faible , il paralysa Timpéluosité de Sempronius à la Trébia, se joua de Torgueil de Flaminius à Tiasimène; et feignant de craindre Minutius, général de la cavalerie, lui laissa prendre assez d'avantages pour que les Romains, indignés de la circonspection de Fabius, qu'il bravait en parlant avec mépris de ses talens militaires, donnassent à Minutius, qu'il battit, un pouvoir égal à celui du dictateur. De même, avant la bataille de Zama , voyant la mauvaise composition de ses troupes et ne s'y fiant point, ce fut encore la rtise qui lui dicta de chercher à négocier plutôt que de combattre (quand en outre il n'espérait plus de succès dans un temps où l'esprit public des Cartha* ginois était pour ainsi dire comme déjà façonné au joug des Romains); ce à quoi Scipion se refusa par des raisons contraires à celles qui portaient le fils d' Amilcar à demander la paix.
En général, on ne saurait trop observer combien Annibal était soigneux d'étudier le caractère des généraux ennemis. Il les connaissait tellement, selon Tite-Live, qu'il était pour ainsi dire présent à leurs conseils ; et c'est un des plus beaux spectacles de l'antiquité , quand on médite sur le grand nombre d'obstacles que cet illustre capitaine a rencontrés , de voir la manière dont il les a siu*montés, sans même jamais
éprouver le plus petit manque de discipline dans son armée (quoiqu'elle fût composée de tant de nations différentes), pendant que le trop d'indulgence de Scipion excita parfois ses troupes à la révolte. Valère Maxime dit également que Sylla changeait si bien de façon d'agir avec les circonstances, qu'il semblait réunir en lui plusieurs hommes des caractères les plus opposés. Heureuse qualité pour ceux destinés à commander! En effet, s'il est des occasions où l'on est obligé de vaincre par la force , comme il s'en trouve bien plus où l'on ne saiu*ait trop dérober la victoire par l'adresse , même en feignant de renoncer à vouloir l'obtenir, un génie supérieur doit emprunter successivement toutes les formes pour se prêter aux différens besoins. Et soit qu'il faille chercher le triomphe avec ardeur ou l'attendre avec patience , soit qu'il devienne essentiel de se modérer au milieu des succès ou de se maintenir avec fermeté dans les revers, soit, dis-je, qu'il importe de frustrer les desseins de l'ennemi par la ruse ou par l'audace, soit qu'il s'agisse de dissiper les craintes et la jalousie des alliés par la prudence, quoique l'ame d'tin général doive toujours être la même , il faut qu'il change de vertus aussi souvent que la fortune change d'aspects.
Mais l'homme le plus étonnant pour bien saisir la couleur d'une guerre (car si la fortune l'a quelquefois trompé dans les détails il a toujours réussi dans ses entreprises), c'est César, près duquel ce n'est vraiment pas trop de dire que la plupart des autres
héros ne sont que comme les roseaux devant un grand chêne, ou comme les moindres oiseaux en présence de l'aigle. En effet, si Ton en parle rarement lorsqu'il s'agit de l'art militaire, ce n'est que parce qu'on le laisse hors de ligne , fatigué de l'entendre nommer depuis si long-temps, de même qu'on oublie Homère quand il est question de poésie. La supériorité de ces deux hommes est tellement reconnue, qu'on n'en semble pas plus jaloux que du soleil qui nous éclaire. Mais qu'on voye comme ces mêmes soldats qui , dès que César les inspirait, faisaient des prodiges de valeur, qui étaient prudens, généreux avec les vaincus , constans dans la peine et les fatigues, devenaient abêtis, mous, lâches, inconséquens et cruels, sitôt qu'ils changeaient de général. Quel art pour transformer en autant de héros ceux qui étaient sous ses ordres ! De plus , comme sa conduite a toujours été dirigée par la connaissance exacte de ses forces et de celles de l'ennemi ; par leur caractère , et le but qu'il se proposait! Que d'exemples d'un courage prudent, d'amour de la louange ou de Ja gloire, d'activité, de constance, de fermeté, de talent pour gagner et maîtriser les troupes, d'adresse pour maintenir dans l'occasion là discipline la plus rigoureuse, et de cette supériorité d'ame au milieu des travaux et des dangers, qui inspirant la plus grande confiance rend les armées invincibles! Comme sa manière de faire la guerre a toujours été raisonnée! Que dis -je? qu'on voye sa profondeur même dans le projet qu'il forma de renverser la républiqtie. Pour mieux détruire ses
rivaux, imitant Fathlète qui va se préparer loîn de Tarène où il doit combattre , il a^éloigne de Rome, s^exerce dans les Gaules, y aguerrit ses troupes, et par ses exploits augmente sa gloire à Inégal de celle de Pompée , que dans la suite il attire avec adresse k Pharsale, où il le combat séparé de sa flotte, afin qu^elle ne puisse le secourir. Je ne parlerai point de la prise incroyable d^Alésia; mais qu*on examine seulement la différence de la première guerre de César en Espagne, qui ne dura que quarante jours, lorsqu'il craignait que Pompée s'y réfugiât, avec sa patience et sa lenteur quand il débarqua eh Afrique , n'ayant qu*im si petit nombre de soldais qui manquaient de tout. Possédant à peine l'espace nécessaire pour son faible camp, tandis que l'autre parti était maître du pays avec des armées innombrables abondant en équipages de toute espèce , et commandées par les plus célèbres Romains (sans parler du roi puissant de la Mauritanie ) , néanmoins ils ne peuvent l'empêcher de se maintenir, de recevoir des secours peu à peu, de discipliner ses troupes récemment levées , et de les mener à l'ennemi plus souvent avec avantage qu'autrement, jusqu'à ce qu'il le défasse d'une manière si complète que le royaume d^ Juba fut réduit en province romaine.
Mais quand on ne saurait trop réfléchir sur cet homme étonnant, dont le génie éleva le triomphe sur celui de tant de héros, qui eux-mêmes avaient triomphé de l'univers, qu'on remarque aussi le soin avec lequel il se prépara d'avance h devenir un gé-
(5o9) néral sans ëgal ; et quoique ne avec une ame douée de toutes les qualités nécessaires pour voir couronner les entreprises les plus difficiles^ pour peu qu^il les dirigeât 9 qu'on observe comme il cultiva son esprit en se livrant à l'étude des belles-lettres, principalement à celle de l'histoire ; à Téloquence , pour laquelle il ne cédait qu'à Cicéron ; et même à la poésie, déjà versé, avant de commander, dans Tart et les travaux de la guerre, dans la politique, la connaissance des peuples, l'administration intérieure de la république, et tout ce qui pouvait la concerner.
Avec les préjugés actuels , on regarderait comme ridicule un général qui voudrait marcher sur de pareilles traces; et les militaires, ne se targuant que de bravoure, abandonnent les sciences et l'étude aux autres. Mais elles n'en étaient pas moins l'objet favori de la plupart des héros de l'antiquité; et sans exiger qu'un général soit orateur ou savant , il est certain que celui qui a beaucoup médité, possédant la connaissance des choses et des hommes à laquelle conduit la réflexion, aura toujours une grande supériorité. Car l'étude, en fortifiant l'esprit, et rendant indubitablement plus sage, ne peut manquer de faire acquérir à l'être né pour commander im grand nombre de choses essentielles dans un chef. Elle montre surtout l'avantage que la prudence et le jugement ferme d'un général ont sur la présomption et la témérité d'un homme qui n'est que soldat.
L'histoire, à laquelle je reviens, et dont j'ai si souvent parlé dans cet ouvrage, est d'autant plus
( 5io )
indispensable 9 que sa méditation seule peut mettre en état de bien conduire une armée. Donnant par les exemples du passé des leçons pour le présent, non seulement elle instruit de Tissue que doivent avoir les affaires, mais Tbomme né pour commander y trouve des modèles avec lesquels il peut rivaliser de vertus ou de grandes qualités, et d^autres caractères dont il tâche d'éviter les fautes, les crimes, par conséquent de fuir la réputation. Rencontrant également des exemples d'adresse, de ruses, de grandeur d'ame et de courage , dont il peut profiler, la résolution d'un général, quand elle n'est point aveugle, et sa présence d'esprit, dépendent presque toujoui*s de la théorie qu'il possède, qui suppose une intelligence cultivée par les sciences; car, si ce n'était pour les modèles que celles-ci offrent sans cesse, qui serait assez fou de croire que le peu qu'il a vu puisse lui servir dans toutes les occasions? Même le grand Frédéric reconnaissait l'insuffisance de son expérience; et sur le déclin de ses jours, après avoir fait l'éionnement et l'admiration de l'Europe, il écrivait qu'il avait besoin de l'étude la plus profonde pour se perfectionner dans l'art de la guerre.
Je sais qu'on voit des militaires se distinguer par la plus noble conduite sans une éducation raffinée , mais ' j'ose dire qu'elle est indispensable à celui qui est jaloux d'inscrire son nom dans les fastes de la gloire. Car qui sait toutes les voies secrètes par lesquelles les sciences peuvent montrer leur influence ? Il y a tant de différence entre un chef véritablement instruit, et
(5iO
ceux qui n'ont qu'une pratique mécanique , ou 1a routine journalière de leur mëlier ! L'élude modère cet esprit inquiet et fougueux , ce courage bouillant et féroce, cette résolution hardie et téméraire, qui par malheur distinguent trop souvent le caractère du guerrier, et les transforme en un esprit libre et plein de sens, en un courage égal et toujotu-s ^ûr, en une résolution hardie et prudente; de façon que le militaire qui de temps à autre peut laisser son épée pour l'étude en serait toujours bien récompensé, quand il ne ferait qu'y gagner un jugement plus ferme , plus ' sage, et moins sujet à se tromper.
Sans rappeler les capitaines grecs, qui se formaient au commandement dans le sein de la philosophie, Lucullus , Caton , Brutus , les Scipions , Annibal même, le farouche Mithridate, Auguste et une infinité d'autres, cherchaient un délassement dans les lettres jusqu'au milieu des camps, où Ton sait le soin avec lequel plusieurs écoutaient les leçons des philosophes qui les accompagnaient. Alexandre, qui ne se séparait point d'Homère, en avait toujours à sa suite; et Pyrrhus disait que l'éloquence de Cinéas lui avait plus servi dans ses guerres , que la force de ses soldats. Personne n'ignore également l'amour de Frédéric pour les lettres et les beaux-arts.
11 résulte clairement de ce qui précède combien l'instruction et la théorie sont indispensables pour un chef. Je ne crains pas de les comparer au pied droit de celui qui commande. Plus il s'y joint de pratique , mieux la chose est sans doute; mais en vain objcc-
(5ix)
ierait-on qu^un homme qui n*aurail point danaé posséderait inutilement les règles de la danse; s^il en est de même pour quelques métiers d*esprit, ce n^est nullement pour celui de commander à la guerre, où les circonstances varient tellement, et les^choses dont on manque sont en si grand nombre, que je mets en fait que depuis qu^il y a des troupes jamais capitaine n^a reçu ]e commandement d^une armée organisée à son gré, toujours forcé de les prendre comme il les trouve, et de tirer parti de ce qui existe. De plus , supposant qu^on serve toute sa vie, comme je le disais tout à l'heure, il ne se rencontrera peut-être .pas vingt occasions dignes de remarque dont on ose s^appuycr. Or, qu*est-ce auprès des milliers d'exemples dont Thistoire abonde , et qui par leur bon ou mauvais succès , par les mesures bien ou mal concertées , le jugement que les écrivains sages en ont porté, font voir le p%rti le plus utile à suivre dans pareille circonstance? Car les hommes étant toujours hommes, et les faits de l'avenir semblables h ceux du passé, la connaissance de celui-ci mène naturellement à deviner Tautre, sans répéter que le génie ne se montre jamais tant à la guerre , que dans l'invention d'un nouveau système qui déroute l'ennemi, chose qui dépend entièrement des facultés du chef.
Vainement aussi dit-on que les troupes sont ime espèce particulière, qu'il faut les connaître, et qu'elles n'ont que du mépris pour quiconque n'est pas militaire. Cela tombe de soi-même; et je demande si ceux qui commandent les armées, souverains, généraux ou
autres y sont continuellement avec elles? Ils les voient en campagne , et les quittent après. D^ailleurs ^ Phomme véritablement grand Test partout; hors à la cour peut-être 9 quand c^est un sujet. Mais dans les camps, au sénat, dans le cabinet, il est le même; et si malheureusement il n*a pas toujours dans le cœur rëlévaiion que produit la vertu, jamais il ne manque d'y trouver la hardiesse que donne Tinstinct de la supériorité.
Après avoir parlé de quelques-unes des qualités les plus essentielles à ceux qui commandent, il conviendrait peut-être de rappeler celles qui peuvent contribuer à la perfection d^une armée. Mais, ainsi que je Taidéjà dit, chacun étant forcé de les prendre comme elles sont , il est probable que jamais chef n'en a commandé d'organisée selon ses désirs ; et même la supposant telle, il serait alors très-possible qu'elle ne fût plus en rapport et ne s^accordât pas avec le grand tout de l'état, chose que j'ai observée au chapitre précédent. Toutefois c'est une remarque générale , que les troupes auxiliaires , souvent dangereuses , ne répondent que rarement à ce qu'on en attend. Quant aux mercenaires, étant essentiellement mauvaises, elles causèrent la ruine de Carthage ; et l'on sait comment Rome à son tour se détruisit , quand , ayant commis la faute grossière de désarmer ses propres citoyens , elle confia sa défense aux barbares, qui finirent par ranéan\ir en fondant des monarchies sur ses débris. Les troupes nationales sont donc les seules bonnes , et l'homme qu'on tire des campagnes le meilleur une
as
fois qu'il est déboiuTé ; d'où Ton peut conclure que ragriculture est la base la plus solide des armées , et la meilleure pépinière de soldats , comme la vraie source de la population.
Quant à la composition des officiers, il est difficile de rien prescrire de fixe à leur égard, parce que la guerre n'étant point Tétat habituel , il peut exister mille raisons en lemps de paix pour préférer une classe d'individus plutôt qu'une autre. Je ferai seulement observer que chez les Romains il n'y en avait qu'un petit nombre, inclus le tribun ou colonel, dont l'équipement dilTérât de celui du soldat , chose dont résultait le plus grand bien pour la mobilité des armées. Je n'ignore pas non plus les raisons qu'on pourrait objecter à tirer une grande partie des officiers subalternes des rangs, au moins pour l'infanterie; méthode qui don^ne tant d'émulation aux troupes , mais dont à moins de règlemens fixes sur ce point on s'écarte toujours en temps de paix. Quelques * uns aussi se récrient quand certaines classes privilégiées ont seules le droit d'entrer d'emblée officiers dans l'armée, qui Selon d'autres n'est jamais plus mauvaise, ni moins fidèle à son pays , que lorsqu'elle est composée de prolétaires. Malheureusement les souverains sont forcés de suivre ce qu'ils trouvent établi : cependant quoique Thon* neur soit un des meilleurs ressorts à faire agir sur le cœur humain, et que j'aie dit que ce sentiment est si beau qu'il ne peut guère se rencontrer véritablement que chez ceux qui sont bien élevés, il en est beaucoup qui ne voient pas la jiécessité d'une si
bonne éducation pour commander vingt, irenle ou quarante hommes. Et si l'art de la guerre, disent-ils, offre comme les autres quelques parties qui menant à des réflexions générales peuvent agrandir la pensée, il en est une infinité dont la pratique non seulement n'exige aucun talent, mais qui sous beaucoup de rapports, semblant calculées pour être Téteignoir du bon sens, sont on ne peut plus propres à rétrécir et même à borner Tesprit , sans ajouter que le genre de vie des militaires tend plus à énerver le moral qu'à former le jugement.
Loin de moi de chercher à ravaler le métier de la guerre. Mais les troupes ont aussi leur peuple, qui, non moins strictement renfermé que le vulgaire dans la routine journalière de ses occupations, voit ses idées circonscrites à la sphère la plus étroite ; et quelle que soit la capacité des officiers subalternes d*une armée , tant qu'ils ne sortent point de leur» corps respectifs, il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, qu'ils aient la facilité de connaître les motifs qui influent sur les diverses combinaisons, sur les plans et la conduite de leur général. En effet, du petit au grand , que voit-on dans les régimens , ex« cepté ce que présente l'horizon d'un cercle étroit, sans qu'il soit jamais possible, à moins d'être près du chef, d'apercevoir les ressorts qui meuvent un aussi vaste corps qu'une armée ?
Plus ou moins comme l'huître daius sa coquille , ou, pour mieux dire, semblables aux pièces d'une machine qui concourent à la même fîn, sans qu'il y
( 5if> )
ait d'intelligence ou le moindre concert de lenr part^ tous les agens de la multiplicité d'objets dont une armée «e compose remplissent chacun leur portion dans leurs différens emplois, en suivant , étrangers à ce qui ne les regarde pas, ce que la routine et l'expérience ont établi,- précisément comme l'ouvrier qui dans une manufacture fournit sa tâche sans comprendre le mécanisme général de la fabrication , quand ainsi qu'eux pour l'armée il contribue à donner ses ressources, son industrie et ses forces à son pays; car il est certain que l'art de penser forme de lui-même un métier particulier dans la profession des armes, oti toutes les parties sont visiblement séparées pour le commun des individus. Et, de même que l'homme d'état peut avoir un génie, vaste et une profonde connaissance des affaires, tandis que les instrumens qu'il emploie , même ses commis de divers départemens , ignorent jusqu'au système dans la combinaison duquel ils sont compris, le général qui commande peut être très-habile dans l'art de la guerre, pendant que les officiers en sous ordre sont à peine dans le cas de deviner sa marche ; et toujours moins en raison de leurs grades subalternes, jusqu'au soldat qui se borne à exécuter quelques mouvemens du pied et de In main.
De plus , si le métier de chef est un état où l'exercice de la raison , du sentiment et de l'imagination ne doit jamais cesser, les qualités nécessaires pour former même un bon officier (excepté le petit nombre de ceux qui se distinguent dans leur arme), sont
les pliis faciles à rencontrer parmi les hommes. Car le vrai talent ne commence que loi*squ*il s'agit de commander ou diriger les opérations par soi- même ^ de saisir et de combiner soudain les diffërens partis à tirer d^un terrain de plusieurs lieues, dWoir la prësencc; d'esprit qui fait se servir de tous ses avantages après la victoire , et de toutes ses ressources quand on a le malhetir d'être battu. Or l'activité , l'exactitude et la valeur étant le principal mérite des officiers en sous ordre , chez lesquels l'obéissance passe avant le talent , et même souvent avant la bravoure, je conclus que s'il est certains emplois réservés aux êtres que le Ciel a doués d'un cœur et d'un génie héroïques, il en est également UAe foule de subalternes pour ceux dont les lumières le sont aussi. La discipline est d'autant plus nécessaire y qu'elle est la seule chose à laquelle on ne remédie point , et que par elle on peut remédier à tout. Une armée lui est redevable de faire quelquefois des fautes impunément. Elle aide à réparer les revçrs, et donne la confiance qui ranime les succès. Avec elle souvent des poignées de braves ont battu les armées les plus nombreuses, et le meilleur général devient inutile, quand ses troupes ne sont point obéissantes et soumises. A-t-on éprouvé quelque perte, ou se trouve-t-on en danger, raffermir la discipline est le meilleur remède. Les Romains décimaient les troupes qui avaient fui , et les reconduisaient à l'ennemi. Dans certains cas également, ils préféraient enrôler les esclaves, à reprendre ceux qui avaient été prisonniers. jScipion
Einilieu priva l'armée baltue devant Numance de ce qui Tavaii amollie, força même les soldats à manger debout, sans avoir rien de cuit; et Metellus rappela aux anciennes institutions les soldats que Jugurtha avait fait passer sous le joug en Numidie. Qu'on ouvre le dictionnaire des batailles, Farmée la mieux disciplinée a toujours la victoire. ^
Il est quelquefois difficile d'établir la discipline dans une armée. De même, les mœurs corrompues d'une nation s^ opposent tellement dans certains cas qu'elle se perd tout à coup , comme il ne faut qu'un instant pour renverser l'arbre le plus fort, tandis que des siècles avaient h. peine suffi pour lui donner la vigueur. Cependant la discipline est d'autant plus nécessaire, que la récompense et le châtiment étant les deux principaux ressorts du cœur humain, si l'on croit devoir de puissant encouragemens aux talens militaires, il n'est pas moins urgent de châtier les délits avec un code pénal inflexible.
Loin de moi toutefois de vouloir être un dur pédagogue pour le soldat, dont la condition au contraire exige de la douceur de la part de ses chefs; je ne hais même pas quand hors du service les rangs peuvent se rapprocher en se confondant. Le respect et l'obéissance dus aux supérieurs ne perdent rien pour cet abandon, un roulement a bientôt remis tout le monde à sa place. Le public est édifié quamd les officiers voient celui qiii les commande non comme un supérieur qu'ils craignent, mais comme un père qu'ils aiment , et c'est la chose la plus heureuse poiu* un ré-
gîjneiu quand on n^en connaît le colonel que comme celui qui a le plus de mérite et le plus de bonté. Cependant je ne dois pas non plus taire les inconvéniens qui peuvent résulter de son trop de fahiiliarité avec ses officiers. Quant au soldat, le bien traiter est le meilleur moyen d'empêcher la désertion , car sans envie de quitter le corps où il se plaît, il voit le clocher de son village partout où est le drapeau de son régiment.
Si quelque révolte avait lieu dans ime armée, les maximes prescrites au troisième chapitre àTégard des tumultes populaires sont bonnes pour Tapaiser. Seulement il faut ici plus de promptitude encore, et surtout plus de fermeté que dans Tautre cas. L'intrépidité est la meilleure arme contre les séditieux ^ principalement dans les circonstances imprévues; car Thomme surpris n'ayant pas le temps de feindre montre tout ce qu'il est , par conséquent son courage ou sa faiblesse. Ainsi , quand un général peut tout à coup résister adroitement à l'impétuosité de son armée mutinée, Tadmiraiion succède à l'insolence, et la peur saisit ceux qui voieiil que leur chef, loin de les craindre, a le courage de les mépriser. Agir avec force d'ame dans certaines occasions n'est pas toujours provoquer une rupture, mais au contraire la prévenir dès sa naissance en l'étouffant.
Alexandre, dont Id. fovi^ue bouillante, malgré son génie, n'est pas toujours l'exemple de la patience, se présentait hardiment à soh armée révoltée , lui parlait avec cette inspiration sublime qui le caractérisait , et
( 5:io )
sans craindre de s'exposer corps à corps avec les fiictieux, pour les ramener à Tordre, il en tua même plus d*une fois de sa main. On sait la grandeur d'ame, pour ne pas dire le noble dédain , avec lequel César d'un mot apaisa ses légions mutinées. L'armée espagnole, au contraire, s'étant révoltée sous le grand capitaine en Italie, bientôt elle l'entoure, et les plus rebelles paraissent même vouloir se porter à quelque extrémité. Mais par bonheur V Angélus venant à sonner tout à coup, au bruit de la cloche qui rappelle Louis XI , et la pêche fatale du duc de Guyenne , ils commencent à se recueillir. A peine cesse - t - elle néanmoins, ils renouvellent le tumulte, et demandent insolemment la solde qui leur est due. Gonzalgue essaye vainement de les calmer par ses raisons, surtout en représentant que l'état du trésor ne permet pas de les satisfaire dans l'instant, quand un soldat furieux s'avance , lui porte le fer de sa pique au visage, et dit efifrontément : Prostitue ta fille j elle aura de V argent pour nous payer. Tout le monde jette aussitôt les yeux sur cet homme , et le grand capitaine croit s'apercevoir qu^ son propos infâme déplaît à la multitude. En profitant adroitement, il le regarde donc d'un air bienveillant, écarte amicalement de la main sa pique qu'il brandissait, et lui répond avec un sourire de bonté : Prends garde j camarade j tu pourrais me blesser. Cette douceur produit son effet sur les mutins, qui s'en vont indignés de voir ainsi traiter leur général , dont toutefois ils s'éloignent encore mécontens. Mais Gonzalgue
( 5ai )
les divise bientôt par ses agens secrets; il ordonne même de saisir le coupable qui Tavait si cruellement insulté 9 et le fait pendre la nuit au milieu du camp, où Tarmée voyant son corp le lendemain, ce châtiment rétablit Tordre parmi les rebelles effrayés.
L'oisiveté étant ce qui fomente le plus Tinsubordinaiion , le général doit plus craindre que l'ennemi pour ses troupes. Qu'il leur inculque donc sans cesse que la gloire ne s'acquiert que par les peines et la fatigue , que les heureux succès sont le fruit de la patience dans les travaux, d'une soumission aveugle à ceux qui commandent, et de savoir se hasarder à propos. Qu'il les encourage de même à soigner leurs armes, et tout 'ce qui tient à la guerre, comme les choses qui peuvent le plus les engager à se croire réciproquement les instrumens du bien commun. En un mot, la discipline est l'ame, la vie morale des armées; et le soldat doit être persuadé que la probité, l'obéissance et le courage , sont les trois venus théologales de son éiat.
Passant maintenant aux grandes opérations militaires, je rappellerai d'abord que j'ai parlé dans le chapitre précédent de la nécessité de toujours voir leurs liaisons avec les différentes espèces de gouvernement, et de les baser sur la politique, qui, comme je l'ai dit, prépare les évènemens que la guerre détermine ; autrement c'est faire agir le bras gauche oubliant ce que peut le bras droit. En effet, la politique , sans laquelle on ne saurait commander long - temps nvec succès , est la chose la plus essentielle pour un
chef; et tout plan de campagne doit reposer non seulement sur la localité du pays, et les frontières des puissances belligérantes, mais sur leurs forces respectives, el sur leurs moyens d'opposition, ce qui produit avant d'entrer en cam[>agne deux sortes de considé^ rations, parmi lesquelles la partie morale de la guerre est souvent celle qui a le plus d'influence.
Ce n'est donc pas tout pour un général de savoir disposer de ses troupes, et ce qui concerne le matériel de l'art militaire; les ressources de ses amis, les projets de ses alliés, la qualité de ses ennemis, leurs véritables intérêts, rien ne doit échapper à son coupd'œil perçant. En outre, il faut qu'il étudie avec tin soin particulier l'histoire naturelle, l'état et la constitution du pays qu'il attaque; s'il est de son intérêt d'y brusquer la guerre pour la terminer promptement, ou s'il doit attendre que l'ennemi se consume par les dépenses. Qu'il analyse également le caractère des habitans, leur degré de civilisation, leurs mœurs, les partis qui existent, les troubles qu'on peut fomenter; les talens et la portée du souverain, ainsi que de ceux qui gouvernent sous lui, poiu* voir si l'on peut en séduire quelques-uns, en intimider d'autres, ou les diviser. Qu'il observe de même la religion, son influence, les opinions et les préjugés de toutes sortes, les alliances à faire ou à craindre de la part des états voisins, le tirs forces, les choses dont ils se plaignent, les avantages dont ils jouissent; le caractère particidier du général son antagoniste ( car c'est toujours plus aux vices de ce dernier qu'à sou
armée (|u'on doit faire la guerre, en sachani l'entraîner par eux à quelque démarche qui le perde ) ; qu^il observe 9 dis-je, la nature des troupes sous ses ordres, leur manière de combattre, celle dont elles pensent, ^eur bonne ou mauvaise organisation, le fort ou le faible des différentes Armes, la composition des officiers, et surtout leurs sujets de mécontentement. Enfin, qu'il considère aussi le moral de ses propres troupes à lui-même, qu'il doit toujours avoir soin d'entretenir plus élevé que celui des ennemis, par la bonne opinion qu'elles ont de ce qui les concerne, et leur assurance du succès fondée sur leur confiance dans les talens de celui qui les commande; en un mot, qu'il réfléchisse à cent autres choses indirectes qui ont la plus grande influence, mais qui semblent étrangères parce qu'elles tiennent à des connaissances qu'on croit plus d'un politique que d'un général, bien qu'il soit impossible d'être véritablement l'un sans l'autre.
S'il ne s'agissait pour la guerre que de faire des plans de campagne, un esprit médiocre le pourrait dans son cabinet, où les choses dont il dispose tran-* quillement ne peuvent manquer d'aller le mieux du inonde. Que dis-je? les gouvernemens eux-mêmes s'en occuperaient d'autant plus ik leur gré, que personne ne peut les égaler dans la connaissance de leurs vrais intérêts* Mais la plus belle campagne n'étant malheureusement qu'une suite multipliée d'é-* vènemens imprévus, auxquels il n'est que l'activité de l'ame et une grande pràence d'esprit qui puissent
reiuédier pour saisir ce qu^on peut faire de mieux dans Tinstant, il est impossible de jamais exécuter ce qu^on a projeté. Le plus léger accident change tout, et Fou est obligé de commencer du point où Ton se trouve. Or le vrai génie militaire a toujours des ressources dans n^imporie quelles circonstances , et ne s^étonnant de rien il établit sans cesse ses opérations sur d'autres plans accidentels, en tournant tout à son avantage jusqu'à ce qu'il ait obtenu ce qu'il désire, et parvienne à ses fins. Ëst-il battu , par exemple ; sa défaite se transforme en victoire par la manière dont il reprend l'offensive. Au contraire, a-t-il battu; l'ennemi est détruit. Tel est le sublime-du métier, quand, aussitôt qu'on agit, il est mille nouvelles combinaisons occasionnées par les circonstances locales, ou d'autres accidens imprévus qui influent davantage.
A moins d'un cas extraordinaire ou d'absolue nécessité, l'on doit toujours s'efforcer que l'armée ne s'assemble pas trop loin de ses premières opérations lorsqa^on entre en campagne ; car c'est un principe à suivre dans la guerre offensive, que les premiei-s mouvemens soient extrêmement rapides, chose impossible quand les hommes viennent de trop loin, parce qu'ils n'ont ni force ni célérité. De plus, il faut observer "si l'on aura la facilité d'attaquer l'ennemi avant qu'il ait assemblé séê troupes; s'il les a déjà réunies, et se tient sur la défensive. A-t-il assez de ressources par ses talens ou sa situation , pour faire une guerre de défense offensive? Pendant qu'on tentera une invasion chez lui, ne peut- il rien de semblable?
Le pays qu on envahit est-il ouvert, escarpé, montagneux; car dans ce dernier cas la force ne pouvant opérer avec un succès égal , il faut se borner à Toccupaiion de quelques points, et faire agir la politique ou la ruse plus que jamais? Enfin, peut-on profiter du cours des rivières dans ces provinces? ont -elles des positions avantageuses , des forteresses qui les défendent? quelle est la nature des unes et des autres, ou, par exemple, le caractère du gouverneur de telle place forte, pour savoir si Ton peut le séduire? quels sont également ses moyenS de défense , ses talens, la nature de ses troupes, et mille autres objets auxquels les circonstances font penser?
Une fois ces précautions prises, le général, n'oubliant jamais que rien ne réussit sans promptitude, résolution et secret, choisira d'abord le point où ses opérations doivent commencer, et dissimulera citant que possible celui de la première , afin que l'ennemi s'y affaiblisse peut-être, ou soit effrayé par une diversion qu'il croira considérable.
Le principal soin dans ce cas est, comme pour tous les projets de guerre, de s'appuyer sur une base d'o^ pérationSj c'est-à-dire sur une ligne de places fortes à l'abri d'un coup de main , et qui contiennent les magasins, les approvisionnemens , les munitions, en un mot toutes les choses nécessaires à l'armée , pour viser desdites places fortes à son but par des corps qui en partent pour s'y diriger, et qu'on est convenu d'appeler lignes d'opérations. On peut donc conclure, que moins l'objet en vue est éloigné du centre
de sa base , et que plus la base esi longue , ou concave même s*il est possible , afin d*enyelopper ledit objet, plus on opère avec sûreté. Un autre avantage des longues bases est d^obliger Tennemi à diviser ses forces.
Il suit du principe de la base, qu^on doit en établir de nouvelles à mesure qu'on avance , parce qu'autrement les lignes d'opérations et la distance de l'endroit où l'on se trouve aux magasins sont trop grandes^ car on ne doit jamais agir sur aucun point qui forme un angle de moins de quatf€-vingt dix degrés avec les extrémités de sa base, d^oii l'on voit clairement qu'il n'est guère possible d'opérer avec sûreté que dans un demi-cercle dont le milieu de ladite base est le centre.
J'ajouterai de même, quoiqu'il n'en soit point ainsi de l'ordre de bataille, qu'une base parallèle à celle de l'ennemi est préférable à une oblique, parce qu'a* vec cette dernière il peut ravager plus facilement l'espace qui se trouve entre vous et lui. Cependant si l'on opérait promptement à l'extrémité de la base qui s'approche le plus de la sienne, en y concentrant brusquement ses forces , une telle position aurait l'avantage d'un ordre de bataillte oblique. Tout dépend donc encore ici, comme dans tant d'autres occasionsi d'avoir rinitiatwe des mouifemensj c'est-à-dire d'étw libre de se remuer le premier, pour forçant ainsi l'ennemi de se régler sur tout ce qu'on fait, ne jamais se subordonner à lui pour la moindre chose. Car si quelquefois à la guerre on a l'air de soumettre ses opéra-
lions à celles de son adversaire, ce ne doit être qu'une feinte pour trouver son côte faible pendant cette ruse, de même qu'on cède le 1er en tirant des armes.
Quant au reste, ce qui précède est à peu près tout ce qu'on peut fixer de principes, et les circonstances obligent même parfois à s'éloigner du théorème de la base , qu'il ne faut jamais perdre de vue , mais qui n'est bien démontré que par les règles ordinaires de la prudence et la raison. D'autres recommandent encore de resserrer ses forces le plus possible, de négliger les points éloignés de l'essentiel pour viser au but qui intéresse, pendant qu'il faut au contraire toujours occuper l'attention de l'ennemi de plusieurs côtés , et s'efforcer d'opérer concentriquement en tâchant que son antagoniste ne le fasse qu'excentriquement. Mais cela paraît susceptible d'être aussi calculé d'une autre façon ; car l'art de la guerre , qui n'a de règle constante que les ressources du génie , et ce qui tient au bon sens, est soumis à des casualités sans nombre, qui mettent en défaut les meilleurs principes et toutes les méthodes. Turenne lui-même a dit qu'un sot l'embarrassait quelquefois plus qu'un habile homme.
Cependant revenant à la base, si elle est bientôt < établie dans un pay ouvert et plat, il n'en est pas toujours ainsi dans ceux qui sont boisés ou montagneux, en raison de la facilité qu'y trouve l'ennemi pour attaquer les convois. Il faut donc alors opérer avec prudence. Le meilleur est de faire précéder par
un grand nombre de pionniers , pour détruire lei routes ou les passages qui sont utiles à Farmée opposée , et d'ayoir pendant sa marche des postes plus ou moins nombreux , et plus ou moins fortement retranchés , selon Timportance des points où il se trouvent placés , pour servir comme d'échelons qui protègent les communications en tout genre. Il faudrait même , si Ton prévoyait que la guerre dût traîner en longueur, s'efforcer de conquérir jusqu'à la nature, en faisant sauter les rochers, ou s'ouvrant des routes au travers des forêts, pour aboutir aux points les plus propres à l'établissement des dépôts de munitions et de provisions qui doivent suivre les troupes; je n'ai pas besoin d'ajouter combien on est heureux également de pouvoir s'aider du cours des rivières , et de mille autres choses impossibles à détailler.
Enfin, le moment propice pour une invasion se présentant, le général assemblera le gros de son armée dans une position centrale, d'où il puisse se mouvoir rapidement sur les points qui le mettront le plus à même d'empêcher son antagoniste d'agir contre lui, puis ayant bien tout calculé et pris l'initiative des mouvemens (chose dont je parle sans cesse comme la seule qui puisse forcer l'ennemi de soumettre ses manœuvres à celles qu'on fait), le chef de l'armée agira avec la rapidité de la foudre. J% ferai observer qu'il est d'autant plus <;ssentiel alors d'avoir les premiers avantages en sa faveur, que s'il importe pour toute entreprise de bien commencer, c'est surtout nécessaire à la guerre , où l'heureux début accrédite les ar-
■( 529 ) mes, et même la valeur du soldat; car il semble inhérent à une première action d'influer sur celles qui la suivent y et d'avoir je ne sais quelle force occulte sur les autres succès.
Si pour la trop grande infériorité de ses troupes on était obligé de rester sur la défensive , la première attention doit être de bien méditer en quoi l'armée opposée peut avoir la supériorité, pour y remédier de son mieux. Il faut surtout avoir soin d'éviter un engagement général qui compromettrait trop, et tâcher de harceler l'ennemi par des escarmouches ou de petits combats pendant ses marches. On ne saurait également avoir assez recours à la ruse pour entreprendre contre ses dépôts et ses lignes d'opérations, tomber sur ses détachemens, l'attendre ati passage des rivières et des défilés ; et si jamais on risque une bataille, on doit ne la donner qu'après avoir attiré l'armée opposée sur un terrain qui non seidement la prive de ses avantages, mais qui en procure de si grands pour soi qu'on ait tout à gagner et rien à perdre.
Au contraire (je suppose toujours qu'on soit le plus faible), est-ce l'ennemi qui veut engager une action , une armée devant manœuvrer de façon à ne combattre que quand il lui plaît, c'est-à-dire avec avantage (car il est malheureusement des cas où on ne peut l'éviter), le talent se montre d'autant plus dans le choix du moment favorable pour attaquer, et celui d'une bonne position à cet effet, que la guerre défensive demande plus de savoir et de précautions
que roffensivc, parce que la moindre erreur y devient mortelle, et les i*evers y sont exagérés par la crainte, qui est le microscope des mauX. Oependant quand on fait la guerre défensive avec activité, ses ressources sont d^autant plus belles que, toutes dans le génie de celui qui jcommande , la fortune et mémo la valeur du soldat n'y ont que peu de pan. Tenir ses troupes comme une fortification mobile dont les parties se défendeht réciproquement , camper et décamper à propos, subsister aux dépens de l'ennemi tandis qu'on l'affame et le coupe de ses magasins en tous genres, le morceler, le battre en détail , aller sur son terrain lorsqu'il s'avance vers le pays qu'on défend , et le forcer par de savantes marches ou des positions à revenir sur ses pas , en ayant l'habileté de rendre inutile son grand nombre qu'on paralyse , tel est le chef-d'œuvre et le comble de l'art militaire.
Turenne, quoiqu'ayant tant d'obstacles à vaincre, et si contrarié par Louvois, est un modèle en ce genre. Quelle fertilité d'expédient, quelle activité, quelle justesse, quelle flexibilité de mouvemeus dans ses opérations! Avec quelle présence d'esprit il remédie aux accidens continuels que multiplie son peu de moyens, pour arrêter et consumer les armées de l'Allemagntî, qui croyaient tenir l'Alsace encfhainée par îa force, après l'avoir saisie d'étonnement par letur multitude 1 Malgré sa lenteur apparerite,Kî'était dans le moment qu'il semblait le plus temporiser, que swi géhie agissait davantage pour s^opposer à la jonetioa de tous ces corps, et rompre le cours de ^es torrens
toujours prêts à inonder Ja France. En vain quelquesuns des plans gigantesques des derniers temps <Hit-Us ëtë prônés pour qu'on ne considérât ce chef-d'œuvpe que comme une guerre d'observation , quand elle est toute de mouveiaens. Autant vaudrait dire que celle de sept ans n*a été que défensive pour Frédéric, car malgré sa supériorité de manœuvres et ses belles marches forcées, elle n'est point autre chose aux yeux de celui qui considérant ses opérations en grand voit la façon dont elles étaient liées avec la politique. Mais quelle tête , ainsi que Turenne , pour lutter aussi bien avec de si faibles moyens!
Les mauvaises campagnes sont celles où les généraux, ne sachant ni marcher ni diriger les masses de leurs armées, renoncent par ignorance à ia guerre de mouvcmens pour celle de positions qui eonsume les troupes. Mais les défensives qu'on tourne àctiveoient en otTensives sont toujours bonnes, et souvent les plus difficiles; elles peuvent mén[ie avoir autant de hardiesse de plan , d'expédition et de grandeur de projet , que Gustave, par exemple, quand, par am: chefd'œuvre d'un autre genre, il sut se maintenir en Al^ lemagne avec une poignée. de Suédois, et porter suc*cessivemeut la guerre dans sies différentes peovinces.
Quant à ce qu'on pourrsuit objecter sur la ^diffé** rence de commander une petite ou une gramde ai>mée, les mouvemcns de cent mille honsmes sont as»sujettis à des calculs aussi certains et ai^issi simples que ceux de quarante mille ; et dès que celle qui est bien organisée passe une certaine proportion, on perd
presque toujours par raccroissenieiit des embarras ce qu'on gagne par le nombre. Car le courage suppléant souvent à ce dernier dans les petites armées, leurs marches sont d'autant plus rapides que rien n'en interrompt les desseins. Au contraire, dans une grande / armée les marches sont lentes, les approvisionneniens difficiles, le moindre passage dangereux. En outre, quand le cercle des opérations est trop étendu, le chef qui est forcément obligé de rester au centre manque sur toute la circonférence. Les généraux indépendaus les uns des autres , et trop sépai*és de celui qui commande, ne peuvent recevoir ses ordres à tem[3S, el en les attendant ils perdent Toccasion. LUnfluence du génie du chef s'affaiblit nécessairement dans une telle étendue; et que ce soit l'armée la plus parfaite, ou le ramas des hordes qui fondirent du nord de TEii-' rope sur le midi, que ce soit, dis- je, le total de Tarmée d'Alexandre quand il eut conquis l'Asie, celle de Gengiskan (bien qu'il eût ses fils pour lieutenans), ou plus récemment quelques-unes de celles que la France fit surgir pendant sa révolution , il est impossible de trouver une ame assez grande pour animer un aussi vaste corps. Les armées trop considérables ressemblent à ces géans énormes plus faibles que les autres hommes, parce que le cœur ne peut envoyer avec assez d'impétuosité le sang jusqu'aux extrémités pour y entretenir la vie , tandis que les armées moins nombreuses, pourvu toutefois qu'elles soient bien constituées , sont comme ces petits corps où tout est nerfe, et, plus souples aux ordres des gé-
nëraux , elles ont tant d^union que tous les membres y semblent n'avoir qu'une seule ame.
Mais revenant aux grandes opérations de la guerre , quelle que soit Tarmëe qu'on commande , elles, sont toujours fondées sur les mêmes règles et les marnes faits^ quoique sur des échelles difiercntes. Car si nous avons vu de notre temps les armées les plus nombreuses que Ton connaisse , et les plans militaires les plus gigantesques qu'offre l'histoire , il n'en est pas moins vrai c(ue la guerre du Péloponèse, qui serait à peine une de nos provinces , a occupé Athènes et Lacédémone avec leurs confédérés pendant vingt-sept ans. On re- (^arderait maintenant comme l'affaire d'un jour de la finir; néanmoins c'était, avec la différence des préjugés, absolument les menées alliances, les mêmes opérations, en un mot la fidèle image, sur un plus petit tableau , des menées et des intrigues qui occupent aujourd'hui l'Europe entière.
J^ai ditqtie la guerre défensive sans mouvemens,et purement de positions, est toujours mauvaise ; j^ajoute à présent que la plus détestable de toutes est celle où l'on se contente de garder une province, une frontière ou une ligne quelconque , parce qu'elle force celui qui s'y réduit h veiller sur trop d'objets, et laisse à l'ennemi le champ libre pour former les projets les plus audacieux , et les exécuter. Il ne faut jamais cesser d'agir olTensivement , même quand on est de beaucoup inférieur en nombre, ce à quoi Ton remédie par l'activité des mouvemens ; et sans chercher d'auires exemples, c'est ainsi que Condé, Turenne, Luxembourg,
Câlinai, ont acquis leur réputation encore au-dessus de Tenvie. Un général est toujours fort quand il peut opposer SCS vertus à des années, et que le peu de troupes qu^il a sont appuyées par Fadmiration et Tenthousiasme.
Etani à peine une position bonne ou mauvaise pour quiconque est grand tacticien , il s^ensuit que la guerre de vigueur est la meilleure. Agilité, mobilité, sont les principes qui la guident ; et celui qui réunit ces deux points avec une armée bien disciplinée, sera toujours invincible s^il conserve Tinitiative des mou- ^ vemens, pour peu qu^en même temps il connaisse bien ses forces et celles de Tennemi. Principe général : on doit être assuré de la supériorité de ses troupes pour conclure à la bataille. Autrement il est prudent de ne risquer que des affaires partielles, tout ce qui serait décisif pourrait entraîner une ruine entière. At-on de bons soldats, il faut tacher de finir vite, de peur que Tennemi ne s'aguerrisse autant qu'eux : au contraire, ne valent-ils rien, n'ayez que de petits combats jusqu'à ce qu'ils deviennent meilleurs.
Cependant aucun principe n'étant fixe, il est également une infinité de cas où l'on serait fou de faire dépendre le sort d'une guerre d'une seule bataille, surtout quand on est assuré de la bravoure et de la fidélité de ses troupes. Mais, de quelque façon qu'on agisse, il faut toujours être libre d'eu prendre ou laisser autant qu'on veut, ce qui signifie en d'autres termes qu'on ne saurait trop être maître de ses démarches, et (rarrèter ou presser ses mesures sans qu'il en
résulte d'incoiivéïiiens. De plus , pour agir offensiveiiicQty il est nécessaire d'avoir une chose assez difficile h rencontrer, quelques généraux en sous ordre qui soient hardis, en même temps qu'ils ajcnt de bonnes tètes.
Le principe de Turenne et de plusieurs autres a ({uelquefois été de faire la guerre aux magasins de leur adversaire plulôi qu'à ses troupes, car ce qu'on dirige contre les approvi.sionnemens est souvent le meilleur moyen de défaire une armée sans coupférir; et même les affaires partielles dont je parlais tout à l'heure peuvent être d'autant plus mauvaises quand on est inférieur en nombre, qu'elles sacrifient inutilement des hommes dans des combats où tout l'avantage doit être pour son antagoniste, en raison 'de la supériorité de ses forces. En effet, perdant à la longue ses troupes en détail , pendant que Tcimemi se ressent à peine de ce genre d'hostilités, c'est véritablement ce qu'on appelle attaquer l'édifice par les girouettes j que de chercher à le réduire ainsi. .Mais la plus grande difficulté des plans actuels de campagne étant presque toujours rapprovisionncment du soldat (^ que pour cela je voudrais accoutumer au biscuit) , comme en général la subordination ne se plaît guère avec des estomacs vides, prendre l'ennemi par le ventre est sans con- I redit le plus sûr, quand on est assez adroit pour agir M\v SQs communications et l'en couper, ou l'engager à des opérations qui l'en éloignent; en un mot lors- (|u'on peut lui oter les vivres, et, le paralysant dans si's mouvemens, le forcer à se rendre plutôt que de se
voir dans la nécessite de combattre et de le vaincre.
Un général inférieur en forces , à moins qu^il ne soit assuré de la victoire , doit chercher son avantage en harcelant les flancs ou les derrières de ceux qui lui sont opposés 9 et en atuquant leurs magasins et leurs convois. Qu'il ait soin de choisir une position de côté; surtout qu'il soit actif avec discernement, pour suppléer au petit nombre par la vivacité des opérations. On rencontre si peu* de cas où Ton soit obligé d'attaquer en face! 11 y a souvent plus de talent, et ir'en coûte moins, de morceler une armée, la battre en détail, d'enlever, par exemple, une division aujourd'hui , demain une autre* ainsi de suite, ce qui se peut quand elles se soutiennent mal , ou ne se défendent pas réciproquement.
Mais la promptitude et l'initiative des mouveniens sont indispensables à ce genre d'hostilités, afin que l'ennemi ne sache plus où il en est après avoir reçu le coup imprévu. Car si lorsqu'on est supérieur en nombre il est des circonstances où l'on peut former plusieurs corps pour accabler son adversaire sur différens points à la fois ( pourvu néanmoins qu'ils aient le plus grand soin d'agir ensemble), étant le plus faible on doit manœuvrer de façon à paralyser la plus grande partie des forces de l'ennemi. Cela s'obtient en se tenant à l'extrémité de sa ligne, et prenant des positions obliques qui permettent de battre une partie de ses troupes en détail , sans que les autres aient le temps d'arriver à leur secours. On le peut encore par ces manœuvres hardies qui . dès que le théâtre de la guerre
y donne lieu, font tout à coup prendre des lignes d*opérations internes au milieu de celles de Tarmée opposée, pour, quand la rapidité des mouvemens se trouve doublée par ce moyen, tenir en échec avec peu de monde la plus grande partie des troupes de Tennemi , et tomber où il s'*attend le moins avec la masse de celles dont on dispose. Cette façon de combattre est toujours favorable, parce que, si l'on a le dessous, on rejoint par une retraite concentrique toutes ses forces , qu'on peut de suite calculer de nouveau pour une seconde attaque, ou pour des opérations différentes. La bataille de Rosbac qui délivra le flanc droit du roi de Prusse , et celle de Lissa son flanc gauche , sont des chefs-d'œuvre d'activité et de génie dans l'art militaire; et sa campagne de 1757 est un des bons modèles à suivre pour tout général qui veut se tirer d'une mauvaise position.
Enfin, diriger la guerre contre le physique du pays, contre son commerce et ses communications, agir sur le moral du peuple, sur celtii du gouvernement et des troupes opposées , est quelquefois le meilleur moyen de s'en rendre maître; et fondre l'armée ennemie , si je peux ainsi m'exprimer, est bien certainement ce qu'on petit faire de plus beau. Je ne suis nullement de ceux qui donnent la réputation de grand général à Thomme qui ne détruit pas son antagoniste à peu de frais, et qui n'a d'avantages qu'avec des moyens à peu près égaux aux siens. Comme un clou chasse l'autre, chaque âge a son héros, et lé dernier est toujours le plus grand pour l'aveugle multitude ;
mais 9 lui abandonnani la loiirbe des chefs qui se suc* cèdciit sans fin dans le commandement, on doil exiger quelque chose de plus avant d^accorder son estime.
Ce serait peut-être ici le moment de faire quelques réflexions sur ces fusées militaires , ou ces opérations actives-qui portent la guerre dans le sein des états, en cherchant à s'emparer de leur capitale. Cette dernière étant Télite de la nation, le centre des lumières, de Topinion, le dépôt de tout pour ainsi dire, et même le modèle des provinces qui Timitent toujours plus ou moins; en un mot, Tesprit d'une métropole étant le sang réuni autour du cœur, d'où il circule avec force dans toutes les artères du corps politique, il est sûr que la capitale est pour beaucoup dans la con<quéle d'un pays. Cependant ses ressources, sa constitution, le caractère et les talens du prince qui gouverne, l'amour ou la haine que le peuple a pour lui, font aussi beaucoup dans une telle occasion, car si ce geme d'opérations a de l'éclat, il n'est pas moins dangereux. Vainement en a-t-on eu depuis peu quelques exemples, achevés en moins de temps qu'on aLU*ait cru <{u'il en fallait poiu* former de tels plans. On a beau dire : Marchez sur les magasins de l'ennemi, pour de là vous rendre à sa capitale; les projets de diversion et Ae réunion sur un point lointain, qui ont toujours séduit la multitude, entraînent souvent les plus grands mconvénicns, lorsqu'on a affaire à un chef habile qui qui ne commet pas la faute de diviser aussi ses forces pr^ur résister en même temps sur des points éloignés;
Cl malgré le cours imposant d^une aussi forte masse y de même que le torrent qui déborde rentre après dans son lit, les années ne pouvant emporter avec elles les pays qu'acnés ont ravagés, il faut être bien sûr de tout finir aussitôt qu^on atteindra le but auquel on vise. Autrement il est aisé de voir combien une telle excursion pourrait devenir préjudici{d:)le ; et le peu de moyens de faire subsister ces énormes corps, qui * (le plus ont besoin de se mouvoir promptemënt, ofire bien des côtés faibles pour celui qui se donne la peine d'y réfléchir. Je sais qu'on n^aime point de tels hôtes, ni la dévastation de sesproviiices, et que divers motifs peuvent faire venir à un accommodement celui qui devrait alors organiser une guerre vigoureuse de défense offensive. Mais, je le répète, cette excursion peut devenir d'autant plus dangereuse , que l'avantage à la guerre ne se tourne avec le temps que pour celui qui reste en possession des choses jusqu'à ce qu'elles nçlui soient plus contestées. Or il faut conclure ici par la nécessité de ruiner entièrement le pays, ou la certitude d'avoir le dessous à la longue, pour peu que les peuples conquis et ceux qui les gouvernent aient la moindre énergie.
Après avoir considéré les grandes opérations de la guerre en elles-mêmes, il est naturel de parler des marches sans lesquelles elles ne peuvent s'opérer. Une des plus avantageuses serait celle qu'on ferait en colonnes à distance de déploiement sur le centre, comme plus court de moitié, pour, au moment désiré, .se trouver eu bataille; dc\ ant rennemi. J'ajouterai plus :
comme alors les troupes lui font face par une simple manœuvre, tel est seulement ce qui peut s^appeler bien les tenir dans sa main. Or plus Ibs marches s'éloignent de celle que je viens de prescrire , plus elles sont mauvaises; plus elles s'en rapprochent, mieux elles valent, à l'exception nt^anmoins des parallèles à l'armëe opposée, qui sont les meilleures de toutes parce qu'un quart de conversion met en état de la combattre. Mais il faut prendre garde de prêter le flanc dans ces dernières.
Quand on est loin , au contraire, il est bon de s'éten^ dre , non seulement parce qu'on subsiste avec plus de facilité, mais pour que l'ennemi prenne le change, feignant à mesure qu'on s'*approche de menacer beaucoup de points, et d'entreprendre à la fois de tous côtés. Il faut tâcher de paraître avoir beaucoup de troupes quand on en manque, cacher leur nombre quand on est le plus fort, bien établir le point central qui doit soutenir les mouvemcns qu'on peut faire , éclairer soigneusement sa route par des patrouilles choisies qui avertissent de tout , et de forts dclachemens dans les endroits où l'on craint , desquels on s'assure par les armes qui peuvent le mieux les protéger, telles que l'artillerie, la cavalerie, et des bataillons de grenadiers. On doit également établir ses commimicatiêns, détruire celles de l'ennemi , ses magasins j et surtout s'emparer des défilés, l'objet le plus nuisible aux marches, parce qu'occasionnant des retards on est obligé de veiller au temps qu'ils demandent, et à ce que les corps qui les ont passés attendent ceux qui s'y trouvent encore en-
gages , de peur que les lêles de colonnes n'avancent plus ensemble 9 ou que les corps ne marchent trop séparés pour se défendre réciproquement.
Aussitôt qu'on est dans le voisinage de l'ennemi , Ton ne saurait trop concentrer ses forces pour en disposer à son gré, et s'avancer posément afin d'éviter le désordre, d'empêcher que les troupes ne prennent l'épouvante, ne commettent des fautes, ou que l'armée opposée n'entreprenne contre elles. Le général doit observer de se tenir au point d'où ses ordres puissent parvenir le plus promptement, et l'avantgarde est souvent l'endroit qui convient le mieux. Il feiut que la plus grande partie de cette dernière soit composée de bons corps de cavalerie, et sa masse capable de soutenir un premier choc en amusant l'ennemi , jusqu'à ce que l'armée (qui doit toujours en -être assez près pour la défendre) ait le temps de venir à son secours. Mais les affaires d'avant - garde sont à éviter quand on ne les a pas recherchées, quoiqu'elle ooive toujours attaquer franchement; et si par hasard elle n'a pas l'avantage, il faut que son mauvais succès n'influe point sur la détermination générale qu'on avait prise. Car rien n'est si dangereux que de changer l'ordre où l'on est en présence de l'ennemi. Il vaut mieux se retirer et calculer ses forces de nouveau, ce qui n'est jamais préjudiciable, quand sûr du moral de ses troupes on les a bien dans sa main. Au contraire, cette fuite apparente a quelquefois causé la défaite de l'armée qu'elle enorgueillit ; tout dépend de la manière de s'y prendre.
( 'ïl^ )
(Vusiave et Nassau, parmi les modernes, sont les premiers qui aient senti l'importance des bondes marches, toujours plus fréquentes avec un homme de génie qu'avec un ignorant ; car celui-là reste plus rarement dans l'inaction pour son esprit aclif qiii aperçoit plus d'objets, embrasse plus de comUnaisons, et voit mille mouvemens avantageux à exécuter, tandis qiie le général médiocre ne conçoit rien de mieux que de garder sa position. Néanmoins un bon chef, sans donner dans aucun excès à cet égard (parce que les marches continuelles fatiguent les troupes, et que le pillage et le désordre sont presque inséparables des mouvemens rapides), s'eiforce autant que possible d'avoir ses ressources en lui-même, comme celles qui sont le moins sujettes à manquer ; et fm autant que circonspect, ingénieux et prudent, même jusqu'à la patience, il sait varier sa conduite selon l^s cas, en employant toujours plus l'esprit que le mouvement.
Le grand nombre de troupes, ^'ordre mince, et par conséquent les fronts étendus des armées d'aujourd'hui , prescrivent assez qu'on ne saurait trop , «autaM que la nature du pays le permet, multiplier «les colonnes de marche, afin d'avoir plus de promptitude dans les dëploiemens. Mais si cela se peut dans 141 pays ouvert, que de difficultés n'éprouve-t-on pas dans les autres ! Il faut donc veiller à «e qu'il y ait toujours un officier d'état-major intelligent qui dirige les colonnes, pour que leiu*s têtes ne se dépassent point, et la chose est mieux encore quand on peut se couvrir d'un côté par une rivière ou par dies momagnas. Mais
dès qu'on avance pour combattre, les marches exigent les plus grandes précautions de la part du général, qui doit reconnaître le terrain de distance en distance, afin d'avoir toujours devant lui quelques bonnes positions , dont il puisse profiler an cas qtie Tennemi soit le premier à l'attaquer.
Il est un autre genre de marches dérobées qui assurent parfois le succès. Mais quels soins ne demandent-elles pas de la part du chef qui les conçoit , et des officiers qui les exécutent ! Car ce n'est point assez d'avoir uçe parfaite connaissance des pays où elles se font, du caractère du général opposé, de ses ibrces et de sa position, il faut encore être certain des points où ces marches doivent aboutir, calculer leur dislance , l'état des routes qui y conduisent , et les obstacles qu'on peut trouver en chemifi,. pour que toutes les troupes arrivent en même temps à leurs destinations respectives. Or quelle ponctualité n'exigentelles pas, quelle intelligence de la part de ceux qui dirigent les colormes, pour maintenir l'ordre et surtout le silence qiKind on est à portée de Tennemi , pour s'assurer de bons guides, s'emparer ^es personnes suspectes, prendre des otages, et conserver le secret si nécessaire à ces opérations! Turenne otfre le plustiche fonds d'instruction en ce genre quaiid, passant lels Vosges avec une armée de vingt miHe hommes, pour chasser de l'Alsace soixante-dix mille Impériaux qtii y avaient déjà leurs qaarrtiers d'hiver, sa marche fîit si bien cachée que cell-e de leurs divisions qui était à Mulhausen se trouva défaite avant même
quMs soupçonnassent les Français en mouvement* Les bonnes marches sont d^une telle importance , qu^avec deux armées égales en nombre , en discipline et en valeur, je parierai toujours pour celle qui marche le mieux. Le secret de la guerre est dans les jambes. Puisque j^ai tant fait que de glisser sur les difficultés qu'on peut rencontrer dans les marches, il ne serait peut-être pas hors de propos de dire un mot du passage des rivières. Mais ils sont rarement difficiles, pourvu que Tarmée qu'on commande ne soit pas resserrée siu* un front très-borné, car on trouve toujours un point favorable sur une grande étendue de terrain. Si les rivières sont étroites, on choisit les endroits où, faisant un angle, le bord dont on est maître domine l'autre, et protège le passage avec l'artillerie et les troupes qu'on y met, tandis qu'au contraire si elles sont larges, on voit s'il n'est pas quelques petites îles qui facilitent l'opération , ayant soin dans les deux cas de faire en sorte qu'il y ait des bois ou d'autres obstacles qui empêchent l'ennemi d'atUquer aussitôt qu'on a gagné la rive désirée, qu'il faut retrancher de son mieux. Quant à vouloir s'opposer au passage des rivières, il est tant de moyens pour tromper la vigilance, que je préférerais, ayant bien placé mes troupes, tomber comme la foudre sur le point où l'ennemi serait déjà passé , pour l'accabler pendant qu'il chercherait à s'y déployer, chose toujours difficile alors sans prêter le flanc. De vigoureuses et fréquentes charges de cavalerie sont ce qui peut le plus contribuer à l'anéantir en pareil cas.
Les camps sont également un objet trop essentiel pour le passer sous silence. Comme les succès en dépendent, et qu'ils peuvent devenir le champ de bataille, le général doit les choisir lui-même avec attention. Les meilleurs sont ceux qui par un petit mouvement forcent Tennemi d'en faire de grands, en Tobligeant à des détours sans nombre, tandis qu'on rompt ses projets avec la moindre démarche. Il est inutile de dire que Tinfanterie, la cavalerie et l'artillerie, ne pouvant se passer un moment l'une de l'autre, ces trois armes, comme pendant ime bataille, doivent toujours être placées de manière à pouvoir se secourir; et pour "peu qu'on séjourne dans un camp, il faut autant que possible l'établir dans un emplacement sain , et que les troupes y soient à portée d'avoir de l'eau et du bois. Quant aux camps destinés à couvrir un pays, ils demandent moins la force du lieu même, que des endroits où l'on puisse empêcher l'ennemi de pénétrer ou de chercher à l'attaquer, ayant soin de garder par un grand nombre de troupes légères, et de fermer autant que possible les flancs et la tête de ceux qui sont offensifs, pour qu'on ne sache point ce qui s'y passe. Mais c'est alors qu'il faut tout voir par soi-même, car la moindre inattention peut entraîner les plus funestes conséquences. Villars fut battu à Malplaquei, parce qu'il avait pris pour un marais impraticable le pré sec que l'ennemi passa vers sa droite pour tomber sur son flanc. On ne doit donc jamais s'en rapporter qu'à soi quand il s'agit d'une opération
importante; et personne ne peut suppléer le général,
pas même son chef d'éut-major, pour le choix d^un champ dé bataille qui décide du sortd^une armée, et thème parfois de la couronnée d^uti Souverain.
Cest une bonne méthode que celle de lier les camps par des cantonnemens , les troupes sont concentrées sur un moindre terrain. Mais je ne suis nullement partisan des lignes retranchées. On peut fortifier l'entrée d'un défilé, quelques points pour tenir ferme en attendant des secours, faire même des batteries et des redans h Tentrée des gorges, mais rien n'est pire que Ifes lignes prolongées et contiguës. Elles endorment le soldat par la sécurité qu'elles lui donnent; et comhie on les force toujours, parce qu'on ne peut les garder partout, il se débande promptement effrayé , sans ajouter qu'elles empêchent de profiter des succès. Néanmoins, quand l'armée est considérable, il n'en est pas toujours ainsi des redoutes, qtielquefois supportable!; de distance en distance , tnéme sur deux lignes en échiquier dans les intervalles les unes des autres, et construites de manière k pouvoir tftoutenir chacune un bataillon. On met des pièces de canon entre, quand on il^en a qu'une ligne, et dans les deu^ cas son armée derrière en bataille , tic façon que si l'ennemi veut attaquer, la prise des redoutes coupe sa ligne, et permet aux troupes fraîches qu*on réserve de le battre quaïid il est fatigué. «Tajouterai même qu'il est de l'habileté d'un général de mettre son antagoniste dans là nécessité d'attàqùer les points fortifiés avec le plas d'art.
Cependant même cette méthode est nxailtïiise ; car
si reiinemi a la liberté de diriger la ioiasse de ses forces, comme il opère avec plus de hardiesse, il pourra toujours percer quelque part en colonne. Or il paralysera la ligne de redoutes en Tamusant, et la prendra peut-être même de revers, parce que les positions sont rarement bonnes ou mauvaises pour celui qui, sachant manoeuvrer, a de plus l'initiative des mouvemens. L'agilité, la mobilité, doivent être la défense des troupes, et j'aime à voir une armée souple, qui marche bien, et que son chef manie comme un gant. Telle est sa vraie force, et la seule chose qui la mette en état de faire par des mouvemens brusques et prompts cette guerre de vigueur à laquelle rien ne résiste.
Je viens maintenant aux batailles. Quoiqu'on voye plus de ^généraux qui sachent les donner que de ceux qui, pouvant conduire une guerre ou même tme campagne, soient également capables de se servir de la fortune et de l'attendre, et qui avec cette disposition d'esprit qui inspire la méfiance avant d'entreprendre, afient celle qui ne craint rien après avoir entrepris j il n'en est pas moins vrai que les batailles sont la partie la plus essentielle de la guerre, puisque sou* vent une seule victoire suffit non seulement pour dé* truire les plus belles combinaisons, mais pour réparer des années de mauvais succès et fixer le triomphe ou la chute d'un empire.
Je ne rappellerai point ici une foule de lieux com* muns, tels, par exemple, que de chercher l'occasion de combattre quand on a le temps de se ranger en
bataille et que rennemi est en désordre; quand H marche, ou ne s^attend pas à élre attaqué; lorsqu^on est bien armé et qu'il ne Test point, qu'on" veille et qu'il dort, qu'on a eu le loisir de l'observer, sans être soi-même découvert; lorsqu'on est dans un poste avantageux et lui dans un mauvais, ou quand il se harasse par de forts détachemens pour se procurer des vivres et des fourrages. Je regarde également comme inutile de recommander d'avoir soin de mettre les troupes fraîches contre les troupes fatiguées, les bonnes contre les mauvaises y et si l'on se méfie de son armée de ne commencer l'engagement que l'après-midi, pour profiter de la nuit en cas d'accident, ou le contraire, afin d'avoir le temps de poursuivre l'ennemi quand on est assuré de la supériorité de ceux qu'on commande. De même, chacun sait qu'il Êiut autant que possible veiller à ce que le soldat repaisse bien avant que de se battre, car alors il est si supérieur à celui qui marche à jeun au combat, qu'il semble comme naturel qu'il le vainque, parce qu'ayant plus de forces il doit avoir plus de constance et de valeur. Enfin, parmi tant d'autres choses, on connaît aussi l'utilité de semer à propos quelque bruit avantageux pendant la bataille, et de profiter du temps, des villages qui brûlent, de la poussière, de la fumée, même du vent, pav'ce que ces derniers points sont quelquefois essentiels. En effet, une nouvelle inespérée peut avoir la plus grande importance par le ressort qu'elle donne aux troupes, et le temps agit également par l'influence , que la sécheresse et la pluie ont sur le plus ou moins
i\c célérité des évolutions , sur raclion de rarlilleric ei celle des autres armes h feu.
Je ne m'arrêterai pas non plus sur les moti£» (pii peuvent exciter à attaquer, tels que l'ardeur des troupes, la crainte qu'elles ne se débandent, le manque d'argent, l'impossibilité de subsister, le désir de secourir une place assiégée, ou celui de tomber sur l'ennemi avant qu'il reçoive des renforts. J'oublierai également les circonstances qui font chercher à éviter un engagement quand on n'est pas dans une position assez favorable avec des forces trop inférieures à celles qui sont opposées, ou lorsqu'on les a trop se-; parées pour bien agir, et j'omettrai de même celles qui peuvent obliger L'ennemi à donner bataille ^ comme quand on l'inquiète dans ses marches, ou qu'on met le siège devant une place qui lui importe. Mais je rappellerai une autre fois que la résolution, la promptitude et le secret sont indispensables. Les anciens regardaient ce dernier comme l'ame des projets , et décoraient quelques - unes de leurs enseignes de la figure du Minotaure, pour indiquer par cet emblème que les desseins du général doivent être impénétrables.
De plus, il ne faut rien risquer sans un avantage apparent, et la certitude de vaincre. L'instant du combat est celui où l'on doit plus qtie jamais être sûr du moral de ses troupes ; et rien n'est plus essentiel que de choisir son champ de bataille selon les hommes dont on peut disposer, c'est-à-dire étroit, montagneux et coupé, si l'on est faible, pour que le grand nombre de l'eunemi lui soit à charge et ne puisse déborder
les ailes ; ou le prend plus ouvert si Ton a beaucoup (te cavalerie. 11 faut également avoir soin dans tous les cas de bien calculer la force et la nature des différentes armes de ses troupes et de celles qui leur ^ sont opposées, pour remédier à ce dont on manque. 11 n^est pas hors de progos non plus d^observer que les affaires dans lesquelles on attaque les arrière - gardes sont celles où Ton risque le moins, parce que comme Tennemi se retire on n'en prend qu'autant qu'on venu De même, il est encore bon de le chercher pendant ses marches , lorsque s'étendant dé côtés et d'autres malgré lui , le désordre le laisse presque toujours sans défense , car ses troupes ne sauraient s'entre - secourir , surtout quand elles défilent, à cause de l'ordre mince qui les rend trop faibles pour cela. Ces Dioti& disent assez combien il faut éviter soi-même d'être attaqué dans pareUs cas. En général, ce n'est guère qu'à la vue de Tannée opposée qu'un chef habile se détermine pour livrer bataillé, et tous les projets anticipés ne sont rien .en ce genre, car le moindre mouvement changeant l'ordonnance des meilleures dispositions, il est trop de moyens d'en faire tle cachées pour qu'on n'y soit pas trompé. Celui qui commande doit donc , avant d'engager l'action, reconnaître iui-m^ne à la léte de scai avant -garde la position de l'eniiemi, parce que ce n'est qu'alors qu'il peut déterminer l'arrangement de son ordre de bataille. La connaissanoe de la nature *et de la disposition des lieux où l'on doit combattre est d'autant pltis essentielle que cette science est la véritable auatomie de l'art militaire.
Tenant se$ troupes en colonnes f^f\n d'en être plii$ maître, et libre de les porter rapidement où il désire par des moiivemens qui soient dans le cas de faire prendre le change à son adversaire, le général peut alors affaiblir ou renforcer quelques poinl§ selon le besoin. S'il ne rencontre pas d'endroit où i) puisse se montrer avec avantage, il cherche à amuser Tennemi en manœuvrant, pour Tentraîner dans quelque démarche dont il soit à même ^e profiter. Mais, sanç e.spoir de réussir dans aucun de ces points, le gén6'al croit-il impossible d'attaquer avec certitude de succès, il se retire d^ns une position où rien ne l'çmpèche d'attendre une meilleiu*e occasion , et tâche de reculer comme s'il y était forcé par la crainte, car les ruses fondées sur une apparence de faiblesse sont toujours les meilleures à la guerre.
Cependant il ne faut point oublier dans ces ,retraites simulées combien les mouveinens Rétrogrades influent sur le moral du soldat, qui s'en alarme toujours en diminuant de courage et d'ardeur, à ïxxçins qu'il ne se repose de la noanière la plus aveugle sur les talens de son chef, qui dans un tel cas doit miettre tout son art à ce que son armée reste persuadée qu'il n'agit ainsi que pour son bien. Mais je ne voudrais jamais me tenir long- temps en face, ou .même dans le voisinage de l'ennemi sans le combattre, préférant, comme je viens de Je dire, reculer, pour fondre ^ur lui de nouveau, car l'élan que je prendrai^ ajin^i me rendrait bientôt le terrain perdu, sans ajouter q^ le comble de l'art est d'attirer son antagoniste sur un
champ de bataille choisi d'avance , et dont on a soigneusement analysé les avantages.
Si au contraire le général opposé faisait mine de m^attaquer, je ne déploierais mon ordre de bataille tju' après être certain des points où il le voudrait, et tenant mon armée en colonnes sur le terrain qui doit lui servir pour combattre, je n'ordonnerais rien que selon ses mouvemens. Trouvant partout des têtes de colonnes dont il lui serait impossible de calculer la profondeur, ou de chercher à deviner l'objet , il serait peut-être interdit. Essaie-t-il de manœuvrer , je fais de même. Veut -il me tromper, je tâche de lui rendre la pareille, soit en offrant un point faible en apparence pour Vy attirer lorsque j'aurai la facilité d'y porter rapidement une force considérable par des mouvemens intérieurs , soit en lui faisant faire une fausse opération qui me permette de l'attaquer avantageusement, et de changer à l'instant ma défensive en offensive. Toutefois ceci ne saurait avoir lieu que dans des positions ouvertes où l'on est libre d'attaquer sur plusieurs points, car si elle était assez bonne pour qu'on ne pût l'entamer que par un seul, il faudrait arrêter d'avance son ordre de bataille , parce qu'on est sans moyen de tromper l'ennemi , qui sait aussi bien que son adversaire où sa plus grande force doit agir. Mais ce dernier cas est extrêmement rare, et doit s'éviter pour l'effusion du sang qui ne pourrait manquer de suivre si les troupes s'acharnaient également des deux côtés.
Comme c'est une règle constante à la guerre , qu'il faut
contraindre son antagoniste à ce qu'il n*a point envie de faire, et que Tintérêt qu'on a se trouve diamétralement opposé au sien , il s'ensuit que les meilleures batailles sont celles qu'on force de recevoir. Les plus mauvaises sont celles où l'on attend l'ennemi de pied ferme, et je regarde l'armée qui s'y résout comme à moitié battue , parce que quelque bonne que soit sa position, ou quelque bien appuyées que soient ses ailes , elle est sans possibilité de résister à celui que l'initiative des mouvemens rend libre de calculer et diriger la masse de ses forces où x>on lui semble. J'ajouterai que pourvu que la première ligne sur laquelle on règle l'ordre de bataille s'y trouve rangée, il n'est pas nécessaire qu'il en soit ainsi de toute l'armée pour commencer une action, car l'occasion offre souvent des avantages qu'on perdrait en n'en profitant pas.
Mais le grand art pour donner bataille est de bien choisir le point où l'on résout d'opérer, et à l'appui duquel on veut que les troupes se déploient. Il peut se prendre dans un endroit où l'ennemi ne s'attende pas qu'on se place , mais il faut toujours qu'il soit de manière à ce qu'on puisse opposer ses plus grande» forces au côté le plus faible de la position de l'armée opposée , ce dont on n'est jamais libre si , comme je le répète sans cesse , on n'a l'initiative des mouvemens. On doit surtout avoir soin que les troupes en se déployant ne perdent pas de vue ce point central , auquel il est nécessaire qu'elles apptiient, et tout corps qui s'en trouve séparé, n'importe par quelle cause,
n'a d'autre ressource qu'une prompte retraite pour chercher à s'en rapprocher et calculer ses forces de nouveau , trop heureux s'il y parvient sans effusion de sang.
Le génie militaire se montre dans son éclat pour bien choisir en tout ce qui nuit le plus à l'ennemi. Or les attaques des villages coûtent tant de monde qu'il faut les éviter à moins qu'on n'y soit obligé, cherchant de préférence les angles saillaps, et même quelquefois l'endroit où l'armée opposée a le moins de troupes comme 1% croyant le plus inaccessible , et celui duquel elle se défie le moins par conséquent. 11 n'est pas déplacé de donner à ce point le nom de clef. En effet , c'est lui qui ouvre la porte aux opérations qu'on projette , et qui signale le point sur lequel doit frapper le coup décisif. C'est donc là que le chef ne peut assez avoir ce coup-d'œil du génie qui, voyant tout à la fois et sans confusion, perce à travers les^ obstacles , écarte les accessoires , et démêle le point capital. Quand on le peut, il est bon également pendant ce temps de distraire l'ennemi par quelques avantages partiels éloignés et de peu d'importance , car les troupes qui se croyent un moment victorieuses sont bientôt trop heureuses de fpir, s'il ne leur arrive de plus grand malheur.
Un général sans talent se tourmente souvent pour le placement de son armée. Appuierai-je mes ailes ?«e dit-il; conserverai- je ma cavalerie pour les garnir? ou lerai-je flanquer cette dernière par quçlques bataillons de grenadiers? Le génie ne s'y trompe pas, et
n'ayant jamais de méthode fixe, ses dispositions sont différentes selon le terrain, la nature de ses troupes et celles de Tennemi; toutefois il cherche Tordre oblique , pour gagner plus aisément le flanc et les derrières de Tarmée opposée. Mais quelquefois il as* semble sa cavalerie sur un seul point ^ réunit des divisions entières de grenadiers, ou même presque toute son artillerie; et ces différentes armes opèrent avec le plus parfait accord , elles ont la plus rapide activité sans se nuire, et contribuent toutes au même but en se protégeant réciproquement comme une fortification mouvante. Telle est l'inspiration d'un êire dont le coup-d'œil observe à l'instant un gr^ind ^pace, et saisit une midtitude de choses, sans manquer aucun des rapports qui existent entre 1» positiQi^ de l'ennemi, la sienne, leiu's .forces respectives^ et le but qu'il se propojse.
Quant aux ailes d'une armée , c'est une erreur de croire que cette dernière ne puisse être tournée parce qu''elles sont appuyées. Au contraire , 1a chose est souvent plus dangeretise , en ce que si la ligne est rompue les débris s'en trouvent acculés à ceê m/êmes appuis. Or, que deviendrout-ils $i c^est un lac ou quelque autre obstacle qtii s^oppose à la retraite? L'initiative des mouvemcns permettant toujours de rencontrer un côté faible, pour tiourner une telle armée, il. ne j^ut que diriger ^n ftttaque el la pia^se de ses farces sur la secppde qu ftoute autre brigade au, lieu (de le faire sur celle de flanc, après f|uoi IcvS cor|>s de l'aiJe coii})ée auront iouies les|K^ines
du monde à se retirer, supposant qui\s n'aient été forcés de mettre bas les armes.
Le meilleur moyen de battre une armée est sans contredit d'amuser son front en agissant sur son flanc, mais il faut pour cela que les colonnes destinées à l'attaque principale soient préparées hors de vue , ainsi qu'vm amiral cherche à gagner le vent. Car aucune manœuvre ne réussirait devant un habile adversaire, qui de plus ne manquerait pas de profiter de ce mouvement s'il l'apercevait. Quand on est le plus fort , on peut encore , quoique rarement ( car je ne m'y fierais jamais sans avoir aussi l'initiative des mouvemens , dont je fatigue sans cesse mon lecteur à dessein), on peut, dis-je, partager son armée en trois corps , dont deux manœuvrent sur les flancs, tandis qu'un troisième feint d'attaquer de front. Mais cette opération exige la plus grande justesse , pour que tout opère ensemble et bien d'accord. 11 en est également qui se font une gloire d'enfoncer Tennemi dans son centre. Les résultats de la victoire sont alors infiniment plus brillans, parce que les deux ailes sont dans l'impossibilité de se rejoindre; mais on court aussi beaucoup plus de danger si Ton ne réussit point, parce qu'on risque d'être entouré.
Ce qui fait qu'une armée prise en flanc est battue, c'est que les divers corps y sont accablés successivement par une force supérieure, sans qu'il y ait moyen de les secourir. Les meilleures troupes ne peuvent donc rien alors, si ce n'est de faire ime retraite plus prompte que le mouvement de l'ennemi (chose toujonrs
difficile), et de calculer de nouveau leurs forces, pour Taitaquer elles-mêmes une autre fois avec avantage. Cependant quand on a le malheur de voir une armée établie sur son flanc, on peut y remédier par une grande célérité de manœuvres, en cherchant à soutenir son choc avec les brigades qui sont du côté de celte aile, tandis qu^on dispose les autres de façon à la prendre elle-même en ordre oblique. C'est la seule ressource. Mais quelle tête doi,t avoir celui qui commande, et quelle promptitude, quel ensemble ne faut-il point de la part de ceux qui obéissent! La plus petite erreur est mortelle. Toutefois il est absolument nécessaire de changer son front dans pareil cas, ou les différens corps sont bientôt accablés tour à tour sans pouvoir se défendre.
En général, les plus beaux ordres de bataille, dès qu'ils sont fixes, et même les plus belles positions « ne sont rien devant celui qui, sachant manœuvrer, a l'initiative des mouvemens, }>arce que profitant du moment, il frappe de manière ou d'autre le coup de mort dans l'endroit où l'on s'y attend le moins. Je le répète encore : la célérité des marches, et la rapidité des manœuvres , quand on sait bien s'aider des ressources à tirer des combinaisons stratégiqties , produisent une guerre de vigueur infiniment au-dessus de celle de positions ; et à moins que deux généraux ne se craignent mutuellement, celui qui se croit supérieur marchande peu lorsqu'il s'approche de son adversaire , parce qu'ayant comme pris son élan il se décide à l'instant. CVsl un excellent principe que ce-
lui de redouter son ennemi de loin pour n^avoir plus à le craindre de près.
Une bataille est une véritable action dramatique, qui a son commencement, son milieu et sa fin. L'ordre dans lequel s'avancent les deux armées, leurs premiers mouvemens pour en venir aux mains , sont l'exposition; les contre -mouvemens de celui qui est attaqué forment le nœud , qui , à son tour exigeant de nouvelles dispositions , amène la crise , d'où naît le dénouement. Quant à l'action en elle-même , chacun sait qu'un ordre de bataille n'est autre chose qu'une armée divisée en trois corps sur deux lignes, avec une réserve qui forme la troisième. Que ceci diffère plus ou moins, et que la cavalerie soit diversement placée, sur un point ou sur plusieurs, même au centre si l'on veut, quand le terrain l'exige, c'est égal. Bien que tous les mouvemens qu'on fait devant l'ennemi sans qu'il s'y attende produisent le meilleur effet , personne n'ignore non plus que les seules manœuvres possibles en sa présence se bornent à quelques chângemens de directions dans les fronts, à développer quelques masses, former des colonnes, car il est dangereux même de changer son ordre de bataille en pareil cas. Mais le difficile est d'exécuter ces choses avec précision et célérité; et je rappelle encore ici que tous les mouvemens sont plus coucts de moitié quand ils s'opèrent sur le centre.
Le sublime de l'art consiste & savoir arracher l'ennemi de sa position, c'est-àniire à l'attirer sur un point dans l'intention qu'il y rompe sa ligne quand
raciion est dëjà commencëe el qu'il est emporté par Tardeur, ce qu'on obtient en changeant soi-même sa disposition dans cet endroit, et en cherchant à le tromper pour agir sur ses ailes au même instant. Car ce ne doit jamais être à force de combattre que la victoire se remporte, mais en rompant la ligne, ou en tombant sur un des flancs avec la masse de ses forces , ce qui ne se peut qu'avec l'initiative des mou- Vemens, pour être libre de se diriger où l'on veut, et en prenant, surtout quand on est le plus faible, un ordre de bataille oblique , dans lequel on renforce l'aile destinée à combattre.
Souffrir que son armée s'égorge avec une autre en ordre parallèle est d'un boucher plutôt que d'un général , qui doit toujours manœtivrer de façon à paralyser la plus grande partie des- troupes de son antagoniste avec une petite quantité des siennes, tandis qu^avec ses meilleures il accable les plus mauvaises de l'ennemi , ce qu'il a soin de faire autant que possible en nombre supérieur, pour avoir meilleur marché et dimintier le carnage. Car à quoi bon exposer des malheureux quand on peut l'éviter ?
Le beau de l'art de la guerre consiste, même quand on est le plus faible, à toujours mettre un plus grand nombre de troupes que son adversaire sur les points d'attaque , pendant qu'on tient en échec avec peu de monde ceux où l'on ne se bat pas. Plus il y en a, mieux cela vaut, parce qu'on verse moins de sang, et que l'on fait mettre bas les armes. Le difficile est de bien choisir ces points. Cela dépend du talent, comme s'y
trouver prompiement appartient à Tart de bien ma* nœuvrer; car la même position offre à vingt militaires autant de manières différentes d^y placer les troupes, si Ton consulte chacun en particulier, tandis que le génie seul, avec la rapidité de Taigle, en sait tirer le parti convenable dans le moment.
Le général, comme je Tai dit, ayant fait sa reconnaissance à la léte de son avant-garde, doit sur le champ prendre son parti; et ses lieutenans qui raccompagnaient pendant ce temps, volent exécuter dans leurs corps respectifs les ordres qu'ils en ont reçus, et qu'il leur a donnés de façon à prévoir tous les accidens. Quant au chef, pendant le déploiement des troupes, il se retire à son quartier-général, qui doit être à la tête d'une nombreuse réserve derrière ses deux lignes, et autant que possible au centre de rarinée, pour envoyer avec plus de facilité des secours aux endroits qui pourraient en avoir besoin. C'est encore mieux quand le quartier-général est dans une situation où celui qui commande voit tout par lui-même; car, pendant qu'il est en campagne, son premier soin doit toujours être de se placer où il peut le mieux communiquer avec ses troupes, quelque éloignées qu'elles soient, parce que l'uniformité des mouvemens en dépend. Je ferai observer aussi combien il est dangereux pour lui de se porter durant l'action à l'une des ailes, afin, par exemple, de chercher h y déterminer la victoire par une attaque décisive et vigoureuse, car alors pouvant perdre l'autre aile de vue, il n'y a plus d'ensemble ni d'union dans les manœu-
( ''ï6r ) vres. Frédéric a été battu quelquefois pour celaf. Celui qui dirige Tarmée ne doit donc pas trop s^occuper des détails pendant l'action, c'est-à-dire faire le sergent de bataille , mais bien considérer tout de sang-froid , porter son attention sur les points intéressans , et la tourner principalement vers celui où il a résolu de .faire son plus grand effort.
Cependant revenant au quartier-général, c'est de là qu'entouré de ses aides-de-camp, et des officiers qui ont le plus d'expérience (par conséquent de ceux qui sont le plus au fait de la situation des divers corps), le chef envoie par eux aux généraux commandans de nouveaux ordres verbaux , à l'exécution desquels ils veillent sur les lieux pour tout rectifier au besoin, et voir si leurs mouvemens partiels s'accordent avec ceux du grand tout. C^est là, dis-je, qu'aussi simple que grand, et non moins rapide que mesuré dans ses mouvemens, communiquant à tout ce qui l'approche cette vigueur, cette flamme inconnue au reste des hommes, le vrai héros, tout au génie qui sait maîtriser l'a^t, a ce tranquille courage, ce calme redouté, ces illuminations soudaines qui fixent le destin ; et semblable à l'aigle qui fend l'air en paraissant immobile, il plane sur l'horizon des deux armées qui l'occupent, pour, sans jamais les perdre de vue, et quand il voit l'instant propice, fondre comme l'éclair sur sa proie, et porter le coup de mort aussitôt qu'il en a l'occasion. Car c'est surtout à la guerre qu'il est des momens favorables et décisifs, qui ne reviennent plus une fois
qu'on les à manques, et qu'on -ne saisit que par ces
élaiis de Tame dont le siège se dérobe aux recherches^ et dont Tessence échappe à nos définitions.
En effet, le sort d'une bataille est le résultat d'une pensée , d'un moment. Les deux armées s'avancent fières de leurs diverses combinaisons, elles s'aaaquent, combattent, l'instant fatal arrive, une inspiration soudaine décide la victoire , que le moindre revers accomplit, et que le meilleur moyen de remporter est en accablant tout à coup, avec des masses d'artillerie dirigées en ligne convergente, un des points les plus intéressans de l'ennemi, pendant que des troupes s'y rendent en sûreté pour tout mettre en déroute.
Quelques-uns ont la plus grande confiance dans une réserve considérable j ce n'est peut-être pas à tort quelquefois, puisqu'il est sûr que ce n'est point le premier mouvement qui décide la victoire, et qu'au contraire elle reste souvent à celui qui après avoir combattu long-temps a le plus de troupes fraîches disponibles. Or, dans ce cas, le succès d'une réserve est rarement douteux , puisqu'elle est à même de profiter de la fluctuation et du désordre de la ligne ennemie, ce qui contribue toujours à rendre son choc décisif, si composée des meilleures troupes , ainsi qu'elle doit l'être, les renforts qu'elle e^ivoie sont commandés par des officiers résolus.
A peine l'action a-t-elle commencé, la réserve doit s'approcher du corps d'armée avec le général à sa tête, autant pour rendre la ligue plus impénélrable, que pour se porter, s'il le faut, au secours des ailes dont elle est également distante. Car supposant un
premier succès à rennemi, par conséquent Tordre de bataille rompu sur quelque point, avec le secours d'une réserve on répare tout. En effet, si les troupes victorieuses sont attaquées par des troupes fraîches au moment que, venant de finir leur charge, elles sont harassées, pour peu que celles qui ont été défaites tiennent encore, celles qui triomphaient se trouvent prises en flanc par ce nouveau renfort, par conséquent elles sont bientôt obligées de céder à leur tour.
La force d'impulsion produisant le plus grand effet h la guerre, une armée qui se bat doit être comme la foudre qui écrase tout devant elle. Il faut que, sans craindre de se compromettre , elle en ait la rapidité dans les mouvemcns, persuadée que moins on se ménage plus on est en sûreté. L'arme blanche est donc la seule digne de celui qui a le sentiment de ses forces, parce que c'est toujours le terrain qu'on gagne, et point le nombre de ceux qu'on tue, qui décide le gain des batailles, que le feu de mousqueterie rallentit, et celle des opérations militaires où le génie se montre de la manière la plus brillante pour obtenir la victoire à peu de frais.
Car je ne regarde pas seulement du devoir d'un général de détruire l'ennemi, mais de le détruire avec le moins de perte possible, c'est-à-dire, par exemple , en cédant à propos avec la même souplesse dans les moiivemens que quand on fait des armes (parce qu'on ne doit jamais s'obstiner à la guerre que pour le point décisif); ou bien en ayant l'adresse d'opposer adroitement à son adversaire ce qui le surprend
davantage y comme de rariillerie ou de la cavalerie, lorsqu'elles peuvent lui causer le plus grand dommage ; jen un mot , en faisant jouer à son égard tous les ressorts qui contribuent le mieux à rébranler, à lui <lonner le change , ou même à Tenlamer au moment qu'il s'y attend le moins, après quoi Ton en tire Êicilement tout Tavànuge qu'on peut attendre.
Or si les livres donnent de fréquens ordres de bataille , en les variant à l'infini pour faire la partie d'échecs de toutes manières, aucun ne dévoile les secrets de l'art qui en sont la véritable finesse ^ et qui caractérisent le génie. Ce dernier seul peut calculer ses moyens de façon à toujours présenter à l'armée opposée ce qui l'étonné davantage, ou les armes qui contribuent le plus à sa destruction ; et c'est principalement pendant le combat que, manquant de temps pour délibérer, et la première pensée devant être la meilleure , l'être vraiment grand semble comme éclairé d'illuminations soudaines qui lui viennent d'en haut Maîtrisant les évènemens sous lesquels l'homme médiocre succomberait, un génie supérieur décide ce qui tient aux rapports de sa position et de «es mouvemens, par ces élans sublimes que lui suggère le sang-froid avec lequel il conserve l'usage de sa raison au milieu des accidens les plus fâcheux , intrépidité des héros, dont l'état paisible en pareil cas est le produit d'une force d'ame extraordinaire , qui les élève au-dessus des troubles que la vue de périls excite chez les autres. Enfin , c'est pendant les batailles qu'il £mt ce vif coup-d'œil, et cette sagacité d'un prompt juge-
mer.i , doïil la nalui-e ne doue qu'un petit nombre d'êlFjBS privilégiés.
Cependant ce n'est point une remarque déplacée d'ajouter que, quelque hauts dons qu*on possède, il est d'autant plus indispensable d'être heureux à la guerre, que Turenne lui-même disait que lorsque le plus habile général a fait les meilleures combinaisons, les trois quarts de l'événement et du succès dépendent du hasard ; ce qui me fait conclure, si l'on se croit plus de talent que son adversaire, qu'on doit préférer la guerre d'opérations, car laissant moins de chances à la fortune, on est sur d'avoir le dessus à la longue. Mais quant à être heiu-eux, le destin des armées comme des monarchies étant que leur prospérité dépende souvent du caractère d'un seul homme, il est certain que le bonheur est indispensable 2i la guerre; et ce n'est point assez de méditer ses projets avec profondeur, ou de veiller sur tous les détails sans en négliger aucun, parce que si le sort ne favorise en même temps, l'espérance et la prudence humaine sont toujours confondues par les évènemens.
11 en est desr généraux comme des ministres et des rois. Les plus heureux sont les plus grands , et trop souvent le public attribue au mérite les succès de la fortune. Par exemple, sans vouloir en rien diminuer la gloire de Condé, qui ne blâmerait s'il n'eût été vainquem* la réponse vraie ou fausse qu'on lui prête avant la bataille de Rocroi, quand Gassion, connu lui-même pour son audace à la guerre, lui demandant avant d'attaquer l'armée espagnole si supérieure en
nombre, que devieudrons-nous si nous sommes bat* lus? le prince dit qu'il ne s'en mettait point en peine, parce qu'il serait mort. La victoire a rendu sublime cette parole du grand Condé ; mais quel être sage niera qu'il eût été beaucoup plus beau , plutôt que de chercher à se faire tuer, de rallier ses troupes afin que, reprenant Toffensive, elles pussent battre à leur tour?
De même que j'ai dit ailleurs que le salut du peur pie doit toujours être la suprême loi de celui quigouiverne, le salut de l'armée doit toujours être la suprême loi du général; et s'il est bon que le soldat soit brave à l'excès, il est d'autant plus utile qu'un chef sache modérer son courage , que le salut des autres dépend de sa conservation. Bien établir sa retraite en cas de malheur, s'occuper des moyens de réparer les désastres, rendre la hardiesse par une contenance assurée, ménager sa vie utile à son armée, savoir lutter contre le torrent des adversités, et faire voir un cœur audessus des évènemens, tel doit être le général.Car le courage dans les affaires est quelquefois supérieur à la bravoure dans les combats; et l'on n'est point sans exemples de chefs qui , après avoir été dés héros un jour de bataille , se sont déshonorés en se montrant les derniers des hommes dans des occasions où ils auraient dû se soutenir avec vigueur.
Savoir se battre est très-différent de savoir bien faire la guerre. La perfection de l'art militaire exige qu'on réunisse l'un et l'autre. Il y a loin de la hardiesse emportée qui , cherchant le péril pour le péril même,
sVxpose inujiilement sans aucun fi-uit, el n'a pour but que les vains applaudissemens des hommes , au courage r<5gld qui sait pourvoir à tout au milieu des plus grands dangers , el qui ne perdant jamais aucun de ses avantages est néanmoins capable d'oser lorsqu'il faut 9 quoiqu'en n'abandonnant au hasard rien de ce que la prudence et le conseil peuvent diriger. Autant Minerve ^est au-dessus de Mars et des fureurs de Bellone, autant une valeur sage l'emporte sur une intrépidité farouche et trop bouillante. Celui qui ne se possède pas dans les périls est plus téméraire que brave. S'il a toute l'ardeur d'un soldat, il est rare qu'il ait le discernement d'un capitaine. Le courage sans prudence est comme l'imagination sans jugement; point de lest, et toutes voiles dehors. C'est à mesure que la nécessité de s'exposer au danger augmente, que les ressources de la prévoyance et de la valeur doivent s'accroître. Cependant le succès couronnant presque tout ici-bas, quoiqu'il existe des hommes dont le courage et les talens soient plus grands que la malignité de leur fortune, ceux qui commandent ne peuvent trop avoir dans l'esprit que les fautes d'un général victorieux ne sauraient exister aux yeux du public, de même que celui qui est battu a toujours tort, quelque sage qu'il ait été.
Enfin , concluant pour ce qui tient aux batailles , qui généralement ne durent guère plus de six heures, savoir électriser le soldat est la première chose à la guerre. Il y a tant de différence entre ceux qui entreprennent avec hardiesse et ceux qui agissent avee
timidité, entre des troupes qui marchant à rennemi abattues ont le sentiment de leur défaite, et celles qui se fiant dans les lalens de leur chef Tentendent dire, par exemple, quand elles volent au combat : yi lions j mes amis^ je 'veille sur vouSj déployez vos drapeaux^ c'est le moment! Une armée sans énergie a déjà Tavant-goût d^un désastre , elle est prête à se dissoudre comme la fîimée, tandis que le soldat électrisé frémit de joie au son du tambour, des trompettes et de la musique, retentissant d^airs qui rappellent ]a victoire. Un homme alors en vaut cent,. Tenthousiasme est dans les cœurs , le jeune soldat soupire après le baptême du feu ^ le vieux qui connaît sa supériorité ne croit rien d^mpossible; et Tardeur de Mars bouillant dans tous les rangs, ils s*avancent comme un mur impénétrable, comme une forêt hérissée de bronze et de fer, pendant que la terre tremblant sous cette masse, et sous les foudres qu'elle vomit, semble orgueilleuse de porter tant de braves.
La confiance d'une armée dans son chef opère de si grands miracles, que croyant le génie de la victoire inséparable de sa personne, le soldat finit par se familiariser avec cette idée. Alors, comme je Tai vu quelquefois, la seule présence du général est capable non seulement de rassurer des troupes qui chancellent et tourbillonnent, mais d'enchaîner la fortune en rétablissant l'ordre parmi celles qui sont en pleine déroute, et même d'obtenir un brillant succès où l'ennemi ne trouvant plus d'obstacles comptait déjà siu*
(569 ) une victoire assurée. Car le nom d'un chef habile est un talisman tout puissant sur le soldat ennemi, qui le redoutant toujours, dès seulement qu'il le croit sur les lieux , est déjà vaincu par Tascendant de son génie ; stupéfait, abéli, sans courage, il est incapable de rien, et resie saisi, pour ne pas dire pétrifié, comme les soldats de Pbinée devant la tête de la Gorgone.
Supposant son adversaire entamé, c'est alors qu'il faut pltis que jamais redoubler d'activité pour ne pas le laisser respirer. On doit le poursuivre sur tous les points, se glisser entre ses colonnes, y semer l'épouvante, les couper, faire un grand nombre de prison^ niers, tâcher de deviner où il veut se retirer, l'y pré» céder, s'il est possible , et , quand il est tout à Êiit battu, ne point reposer qu'il ne soit entièrement détruit , car il n'y a plus qu'à le pousser. Faites surtout alors des dctachemens , soit pour lui enlever ses magasins, soit pour prendre des villes, si vous en avez les moyens. Un succès qui n'a point de résultats n'est rien , la victoire doit plus s'estimer par ses heureux effets que par elle-même. Il faut donc la suivre pour qu'elle rende davantage. Elle est stérile quand, laissant à Tarmée opposée le temps de se rallier, on se contente du fruit recueilli stir le champ de bataille. Mais qu'un emportement aveugle ne fasse point trop mépriser le danger ; car pour peu qu'un ennemi soit habile , il ne manque pas de profiter de vos fautes quoique battu. La célérité doit donc s'allier avec la prudence, il no faut pas moins considérer le temps, les lieux, que l'occasion; et c'est l'instant de penser à la manière fa-
laie dont Gaston de Foix, avec la vie, perdit le fruit de' sa victoire en poursuivant les Espagnols à Ravenue.
Au contraire, est-on vaincu, le preiïtier principe de tout bon général étant de ne jamais combattre que quand il le veut, supposons la cause de la défaite dans un de ces accidens imprévus de la fortune , tels, par exemple, qu^un ordre mal interprété, la mort de celui qui le portait, ou d^autres hasards qui fournissent une excuse, car il n'en est jamais pour un chef surpris et battu. Je dirai donc que de même qu'on doit avoir calculé d'avance tous les avantages qui pouvaient résulter de la victoire, comme il est impossible qu'on n'ait aussi prévu les suites d'un mauvais succès, et que le premier soin à cet égard était de disposer ses troupes de façon qu'elles pussent se rallier, il faut à l'instant l'exécuter pour , avec la rapidité de l'éclair calculant ses forces de nouveau, faire une autre fi)is face à l'ennemi, et dans tous les cas reprendre au moins l'initiative des mouvemens et l'offensive, si l'on ne se croit pas en état de le battre à son tour.
En général, une armée vaincue souffre bien moins par les hommes tués que par les fuyards , les prisonniers, les déserteurs (car si rien ne grossit les batail- Ions comme une victoire gagnée , rien ne les diminue comme une bataille perdue), et surtout la perte imaginaire, pour ne pas dire la consternation qui se ré^ pand parmi ceux qui restent, en les privant même des ressources que la fortune leur a laissées. Le découragement alors est ce qu'il y a de plus Êital. Le
nom de bataille perdue en impose aux vaincus, le soldat qui a été battu craint de Têtre encore, et dans sa peur malheureusement il est sujet à prendre de fausses alarmes, contre lesquelles le chef peut d'autant moins que plus il encourage ses troupes , plus elles imaginent que le danger est grand. Les murmures également, même parfois le mépris pour le général, les intrigues, les machinations contre lui, ses alliés qui Tabandonnent , la discipline qui se relâche , ses amis qui le trahissent, sont des choses qu'on voit fréquemment après une défaite. Autrement, supposant même qu'on éprouve une diminution de dix mille hommes , il est rare qu'on ne puisse faii^ avec une armée de cinquante mille la même chose qu'avec une de soixante.
Quand on a le malheur d'être battu, il faut donc employer la ruse et tous les moyens pour relever le moral de ses troupes , y ramener l'ordre par la discipline , et leur rendre la confiance en se montrant partout. Il n'est point de circonstance où la fermeté de celui qui commande et le caractère des chefs en sous-ordre puissent davantage pour rallier le soldat , lui rendre le courage et le ramener au combat. Qui n'admirerait le trait suivant? Cromwell, quoique blessé, dans la bataille que le duc de Manchester son général venait de perdre contre l'armée royale, rallie pendant la nuit douze mille hommes qu'il électrise , et, l'attaquant de nouveau, la bat complètement.
En effet, la victoire, portant en soi les causes de la défaite , donne toujours plus ou moins de négligence ;
il esi difficile que le désordre ne se mette quelque part, même après le combat le plus heureux. Profitezen donc avec toute la magie de Taudace, et ralliezvous soudain pour que votre présence inopinée empêche les progrès de Tennemi, qu^il est à remarquer qu*on arrête mieux en se plaçant sur son flanc que devant lui. Or, sans vous retirer en arrière, ordonnez votre retraite par un mouvement parallèle , en veillant sur vos colonnes pour qu'on ne les coupe ni ne les entame, et concentrez -y vos forces par une opération brusque afin de les calculer de nouveau, si cette manœuvre n'empêche point les conununications avec vos magasins. Mais dans tous les cas prenez des dispositions si obliques que votre adversaire perde son temps à les rechercher. Il n'est pas si facile qu'on croit de profiter d'un succès avec une armée qui se retire en bon ordre, quand son général fécond en ressources sait se multiplier dans lui -même et dans ses soldats, et que ranimant encore le principal endroit par sa valeur, il agit de tous côtés par l'impression de ses vertus et de son génie.
Ceci me conduit naturellement à dire quelque chose des Stratagèmes et des ruses de guerre. L'espionnage n'y tient pas sans raison le premier rang, puisque si l'on connaissait d'avance les projets de l'ennemi, même avec beaucoup moins de forces on lui serait supérieur. Mais les bons espions sont difficiles a rencontrer. Il faut les chercher parmi les individus autour de celui qui commande Tarméc opposée, ou les employés do son gouvernement, s^l en reçoit
directement ses ordres ; car les gens du commun , les déserteurs, ou autres , ne savent guère que ce que tout le monde dit. On ne peut néanmoins avoir trop d'intelligences dans le camp de Tennemi , pour deviner SCS desseins.
Quant aux ruses de guerre, les meilleures sont celles fondées sur une faiblesse apparente, parce quelles ne s'aperçoivent que quand il n'est plus temps et qu'elles ont réussi. C'en est encore une subtile de savoir feindre de tomber dans les pièges qu'on nous tend, car on n'est jamais si facilement déçu que lorsqu'on cherche soi-même à tromper, ou que ceux qui veulent user de stratagèmes se prenant dans leurs filets, leur propre artifice se tourne contre eux.
C'est également une bonne maxime, quelque formidable armée que l'on commande , "de faire des propositions à l'ennemi , comme si l'on se défiait de ses succès, et surtout de ses forces. Cela n'empêche nullement de suivre ses opérations avec vigueur, et rien n'endort mieux l'activité de ceux qu'on veut battre. On petit aussi dans le cas où l'on connaît quelque projet à son antagoniste, avoir l'air de le favoriser dans ses desseins, et chercher avec d'autant plus d'art à les rendre nuls aussitôt qu'il y est engagé, que c'est de préférence au chef des ennemis qu'un bon général s'adresse, afin de tirer parti de la moindre chose. U a l'oeil fixe sur lui, comme un gladiateur sur son adversaire.
De même, ce qui étonne est excellent ; car ce qu'on éprouve d'inattendu saisit, et {)roduit presque toujours
son effet la première fois , sans ajouter combien il est aisé de se livrer à tout ce qu'on peut oser dans les momens de surprise qui suivent une action inopinée. Il est également avantageux d'inspirer à son adversaire inie fausse confiance qui l'empêche de se garder, en flattant sa vanité par des succès partiels, attendu qu'on doit plus faire la guerre au moral des troupes ennemies qu'à leurs canons. Il serait donc fou , par exemple, de les attaquer quand elles sont réduites au désespoir, parce qu'alors un homme en vaut dix. Il faut au contraire s'efforcer d'enchaîner leur valeur par tous les moyens possibles, en même temps qu'on augmente celle de son armée, et profiter de ce qui peut leur inspirer le découragement, ou les affaiblir, après quoi l'on n'a plus qu'à les chasser devant soi.
Mais il est nébessaire de ne pas se contenter des ruses qu'on a apprises , il faut en inventer soi-même de nouvelles. Les stratagèmes les plus inattendus sont les meilleurs comme produisant plus d'effet: et tout en devant moins s'appliquer à créer des occasions qu'à profiter de celles qui se présentent, bien qu'il y ait une infinité d'accidens imprévus à la guerre, il est néanmoins quelquefois aussi du domaine du génie d'en faire naître. Car il est indubitable que le général le plus fin , et celui dont l'imagination est la plus fertile en expédiens de toutes sortes, ne saurait manquer d'avoir à la longue une supériorité marquée sur son antagoniste.
C'est ainsi, par exemple, quant aux ruses qui regardent le matériel de )a guerre, qu'on oblige l'en-
( ^7^ ) nemi à des délâcheuiens pour Taccabler dès que sa force est diminuée par leur absence, qu'on Vaiiire dans une position d'où Ton sait qu'il ne se tirera que difficilement, dans une province où il ne subsistera qu'avec peine, qu'on attaque de nuit quand on n'a que peu de troupes, ou, connaissant la saison des pluies et des chaleurs, qu'on prépare d'avance ses opérations pour ces époques. C'est encore ainsi, dis-je, qu'on tire parti de mille autres circonstances qui proviennent de la nature du terrain , du théâtre de la guerre , des situations respectives , et plus encore des vices de l'armée opposée, ou du caractère de son général , toutes choses que le génie ne manque pas d'analyser pour profiter de la moindre conjoncture favorable. En un mot , le meilleur général est celui qui détruit l'ennemi par la ruse, en agissant de façon que ses propres desseins se tournent contre lui ; et les hommes par leurs dispositions naturelles faisant plus ou moins la guerre, l'un en lion ou en sanglier, l'autre en tigre, en renard, en loup, et ainsi de suite, heureux celui qui peut la faire en aigle, doué d'assez de vivacité pour que la promptitude et la justesse de ses opérations étonnent tellement son antagoniste qu'il ne sache plus où donner de la tête ! Cicéron appelait César un monstre (i'actmté.
Mais revenant aux stratagèmes, il ne faut jamais recourir aux armes qu'après avoir essayé si la ruse ne peut rien. L'intrigue est également bonne, quand on gtî sent capable de l'employer avec succès. Quels exemples mémorables d'adresse n'a pas donnés Sylla,
dans sa manière de s'emparer sans coup fërir des armées de Scipion et de Fimbria, cpiMl débaucha si subtilement que Carbon , qui marchait de Rome contre lui j disait qu'ayant à combattre à la fois un lion et un renard , il craignait bien plus ce dernier !
Sans doute il est louable d'acquérir autant que possible ses avantages par une vertu solide et accomplie, mais on est malheureusement obligé d'employer la ruse, et même la supercherie , quand le droit de la guerre n'étant pas celui de la paix y l'a fourbe devient quelquefois excusable ^ surtout pour ménager la vie du soldat. Tout en admirant la générosité de Fabricius lorsqu'il refiisa d'empoisonner Pyrrhus, il n'est donc point déplacé d'observer aussi combien les assassinats de Yiriatus et de Sertorius ont indubitablement épargné de sang.
Des nouvelles répandues à propos ont égaLement le meilleur effet par là terreur qu'elles inspirent , ou la manière dont elles donnent le change, parce que tout dépendant de l'opinion, le plus léger accident est capable d'élever comme d'abattre une armée. L'influence d'un succès moral, quand on sait bien s'en prévaloir, équivaut au gain d'une bataille. Heureux donc parfois celui qui n'a pas moins d'artifice que d'audace ! Car non seulement un bon général doit avoir la vue assez perçante pour deviner l'avenir, et l'esprit assez juste pour qu'il ne vacille point an milieu de la tempête , il faut encore qu'il se méfie sans cesse de l'ennemi, de la fortune, même de ceux qu'il commande. Germanicus déguisé se promenait le ^r
au milieu des soldats, pour écouler ce qu*ils disaient» Comme il en ëiait adoré, selon Tacite, il allait jouir de sa réputation et de sa gloire.
En outre , on ne doit pas avoir moins d\i(Edés dans son propre camp, que d^émissaires dans celui de Farmée opposée; ce moyen est le seul pour être instruit de tout, et manier à son gré l'esprit des troupes, soit qu'il s'agisse de ranimer leur courage , d'influer sur leur moral , ou même d'étouffer une sédition. Qui ne sait le parti que le même Germanicus tira de Cécina, et l'utilité dont Clémens fut à Drusus, pour, sous Tibère, ramener à l'ordre les légions mutinées? Tamerlan, après la prise de Bagdad, voulant entreprendre la conquête des Indes, et voyant que son ar<^ mée refusait de le suivre, suscita un de ces hommes puissans en paroles qu'il entretenait à ses gages poiu* représenter aux soldats leur devoir. Bientôt cet enthousiaste s'élève au milieu d'eux, reproche à l'empereur la faiblesse avec laquelle il cède à leurs cris, fait une peinture si vive de la honte et du danger de la fiiite , exagère tellement l'indiscipline et la lâcheté des In*diens, en un mot promet avec tant de confiance une victoire facile et décisive, qu'aussitôt les Tartares comme à la voix d'un dieu paraissent d'autres hommes, et demandent qu'on les mène i l'ennemi pour ell'acer dans son sang l'ignominie de leur révolte ; Tamerlan profite habilement du stratagème avant qu'ils aient le temps de se refroidir, s'ouvre un passage aux Indes , et s'empare de Delhi.
Mais, quand on réussit à se faire entendre et que
le soldat veut écouter, le plus efficace de tous les moyens pour électriser les troupes est de s^adresser à elles de la part du Ciel ; c^est la chose qui leur inspire le meilleur des courages, je veux dire celui d^enthousiasme , qu*ont les hommes qui croyent voir combattre pour eux la Divinité. Il n^y a point de discipline militaire, d^organisation, d*armes, de ruses, de méthode , qui donnent des forces aussi invincibles , ni d^une réussite aussi connue dans Thistoire, que Tidée d'un secours suruatui'el , ou méihe , sW se peut , d*un chef descendu d'en haut. Le fanatisme, quand il est bien dirigé, est la passion qui non seulement donne le plus de ressort à Thomme, en le rendant capable des plus sublimes vertus, mais celle qui lui inspire le plus de valeur, et lui fait le mieux mépriser la mort en y volant.
En effet, la discipline la plus capable de rendre une armée supérieure peut s'imiter, plus d'adresse dans le maniement des armes ou leur meilleure construction peuvent se copier, l'argent procure le plus grand nombre de troupes mercenaires, facilite à Tenvi des espions, et corrompt même les conûdens les plus sûrs, mais tout cela cède aux idées surnaturelles empruntées de la religion , dont les ambitieux ont quelquefois su se servir avec tant de succès. Car, sans rappeler les augures des anciens, les conférences de Scipion avec Jupiter, et celles de tant d'autres, la chose la plus futile, comme la plus bizarre, électrise le soldat pourvu qu'elle le frappe. Qui ne sait ce que la biche de Sertorius, le sabre de Mars d* Attila, la
femme scvthe de Marius, la colombe de Mahomet t ou cent objets parmi les modernes, ont quelquefois produit d'effet ?
Une armée n*est point une assemblée de philosophes qui voit sagement, mais une troupe d^hommes ignorans qui, dans Page de la plus grande effervescence, suit aveuglément les ordres d*un chef, à la réputation duquel elle travaille plus aveuglément encore. Cest un torrent toujours prêt à déborder si la discipline ne le contient, un feu qui dévore ou languit tout à coup selon Timpression du moment )^ un corps dont Tame est dans les talens de son génén^l , et capable de tout oser quand il y croit, conune de tout craindre aussitôt qu*il en doute ; c^est un instrument passif, une arme qui non seulement se rouille dès qu'on la néglige, mais dont le double tranchant nuit parfois à celui qui s'en sert; c'est une multitude non moins inconstante et plus brutale que le peuple, qu'il faut continuellement réprimer; une machine composée de pièces de rapport, dont l'art forme un seul tout qui concourt au même but ; une masse agitée de passions différentes, que celui qui commande fait mouvoir à son gré ; c'est une foule d'ames communes pour la plupart qu'on doit assujettir à l'obéissance ; de lâches auxquels il faut donner du courage ; de téméraires dont il faut enchaîner l'ardeur; d'impatiens qu'il faut rendre persévérans dans les travaux; enfin ^ c'est un amas d'êtres grossiers dont l'imagination ^ sans cesse échauffée par le contact des uns avec les autres , croit plus facilement qu'on ne pense ce qui
lui est adroitemeut inculqué. Sans citer mille autres exemples, qn^on pense seulement aux légions de la Pannonie, quand, révoltées sous Tibère, le feu de la sédition s*éteignit tout à coup parce cpie la lune se fit voir à leurs yeux. Mais revenant à ce que je disais, ridée d'une protection spéciale d'en haut est la meilleure pour qu'une armée soit persuadée de sa supé^ rioritA
On ne réussit à la guerre, quand on est le plus ihible, que par des opérations extraordinaires et des diversions. Quant à ces dernières, celle d'Agalhoclc est si belle par son heureux succès, qu^il serait impossible d'en présenter un plus parfait modèle ; et quoiqu'il soit difficile d'oblenir de& résultats aussi brillans, si je dis que les diversions sont avantageuseâ, j'entends seulement celles dont l'objet est imporianl, comme, par exemple, envahir une province, ou un pays auquel l'ennemi s'intéresse, assiéger une place qu'il lui est indispensable de secourir, Finquiéier pour ses magasins, couper ses lignes d'opérations, ainsi de suite, car toute chose de peu de conséquence serait plus nuisible qu'utile. En outre, pomque la diversion soit bien combinée, il faut qu'elle agisse contre un point sur lequel votre adversaire ne puisse opérer lui-même sans un mouvement beaucoup plus grand , ou sans se mettre dans un danger certain, parce que ce serait mal calculer s'il y pouvait détacher im corps de troupes plus considérable que le vAtrc, et qui, après l'avoir défait, aurait le double avantage de rctoiu'ner h sa première place.
Quant aux opérations extraordinaires, les déplacemens vifs, la masse des forces portée hardiment sur un point imprévu , des entreprises brusques sur ce même point, comme je Tai déjà tant répété, sont ce qui les caractérise. En un mot, il faut toujours faire ce qui contrarie le plus Tennemi, auquel il ne faut jamais présenter que ce quHl n^attend pas, afin de le mieux surprendre ; et si je n'ai point parlé des surprises dans un article à part, c'est quon doit sans cesse les chercher en tout, dans les marches, dans les camps, dans les attaques, dans les batailles; de même que si je n'ai rien dit que pour les cas où Ton est le plus faible, c'est que la conduite a tenir quand on est le plus fort en coule comme de source.
Cependant quoiqu'à la guerre, comme dans tout ce qui tient au cours de la vie, beaucoup de choses doivent se risquer en consultant son génie et ses forces, l'art militaire offre deux points difficiles à concilier, ne jamais donner que le moins possible au hasard , tandis que d'un autre côté la souveraine audace est souvent la souveraine prudence. Comment, dira-t-on, savoir quand il faut jouer aux dés, oti aux échecs? Quoique dans un autre sens, je réponds avec La Bruyère, que si le guerrier et le politique, ainsi que le joueur habile, ne font pas le sort, au moins il est certain qu'ils le préparent, et semblent presque en quelque sorte le déterminer. C'est-à-dire qu'ils savent non seulement s'en servir quand il se présente, mais que leurs mesures sont si bien prises , qu'elles les mettent en état de profiter de telle ou telle chance,
même de plusieurs à la fois. Par exemple, si le point quMls attendaient arrive, ils gagnent. Au contraire, en est-ce un autre , ils gagnent encore. Et souvent un même point &it gagner de plusieurs façons ces êtres, qu^on ne doit pas moins louer pour leur bonne conduite que pour leur bonne fortune, et chez lesquels ie bonheur ne doit pas éire moins récompensé que le mérite, puisque dans tous les cas on est forcé dV vouer qu^iU ont bien joué.
Ne pouvant terminer cette digression sur Tart militaire sans parler des conseils de guerre, je ne le ferai que pour dire qu^ils ne sont bons que loraqu*on ne veut rien entreprendre. En effet, outre que le secret ne s'y garde pas, on y discute vingt points diffé* rens , sur lesquels on babille à Tenvi sans rien résoudre. Mais les conversations avec de bons officiers sont excellentes pour les avis qu'on peut tirer de leurs lumières; il faut donc s'empresser de les suivre, quelque subalterne que soit celui dont ils émanent, car le grand talent d'un général est de tâcher que le mérite des autres, sans jamais le blesser, devienne le sien propre par Tapprobation qu'il lui donne.
Quant aux autres points de conduite, de même que le chef d'un gouvernement ne doit jamais trop s'éloigner du centre des affaires, il &ut que celui qui commande une armée, toujours persuadé, quelle que soit l'étendue de son génie, que l'esprit humsûn a ses bornes, réserve son attention pour les premières causes et les principaux mouvemens. Car s'il est bon qu'il entre dans quelques minuties, afin que ceux en sous-
ordre croyeni qu^il voit tout, il n^en doit point faire une occupation. Le gouvernement confie les premiers détails à des ministres sûrs, oblige eux-mêmes de choisir des subalternes , qui à leur tour se reposent également sur d^autres. Or, quoique devant sans cesse planer sur Tarmée pour tout animer de ses regards , le général est ibrcé d^en agir ainsi, pour être plus entier aux grands desseins.
Le défaut de trop s^enfoncer dans une arme, soit par inclination ou parce qu'on y a servi, ne vaut pas mieux. Le chef doit les voir toutes sans prédilection. Louvois ayant inspiré à Louis XIV le goût des forteresses, ce roi s'y obstinait mal à propos, parce que reconnaissant la supériorité de Turenne et de Condé pendant une campagne, il avait Tamour-propre de se vanter qu'il entendait la guerre de siège aussi bien qu'eux. Mais qu'on voye ce que lui a coulé cette vanité lors de son invasion de la Hollande, quand ses deux généraux désirant qu'on marchât rapidement à la conquête en ne conservant qu'une ou deux forteresses pour protéger la retraite, Louis au contraire voulut que tout fût place forte et garnison, ce qui morcela tellement son armée en TaiTaiblissant, que l'ennemi se relit après avoir eu le temps de respirer. Un chef doit encourager et voir du même œil toutes les armes, comme les différens membres d'un corps qu'elles servent à l'envi selon leucs moyens.
De même que j'ai tant recommandé l'aSabilité aux souverains, le général doit toujours 3e ressouvenir que le premier devoir d'un homme en place est de ne ja-
mais laisser sorlir personne mécontent de sa prësence. et d'être aimable pour ceux qui rapprochent. S'il est impossible de faire du bien à tout moment , on peut au moins dire des choses agréables. Outre que le soin qu'on a du soldat l'attache , l'aménité dans les manières prévient, attire vers ceux qui en sont dotiés, et fait souhaiter de vivre avec eux. Au contraire, les choses dures sont des traits mortels dans la bouche d'un chef, qui dépendant de ceux dont il a besoin poar se faire obéir, doit peu compter sur eux s'il n'en ga^ne le cœur par de bonnes paroles et des actions obligeantes. Quelle que soit l'autorité d'un général, comme elle dépend de l'opinion et de la volonté de son armée, son pouvoir cesse dès qu'elles viennent à manquer; et c'est surtout en se faisant aimer des troupes qu'elles sont toujours prêtes à s'exposer pour lui, et que ne l'abandonnant pas dans le malheur, elles ne lui portent point envie dans ses prospérités. Scipion et Turenne durent autant leurs succès à Fa-
mour de leurs soldats, c'est-à-dire à leur propre vertu, qu'à tout ce qu'on peut citer de leur talent. Le difficile est de se faire aimer sans relâcher la discipline militaire, et de se faire craindre sans se mettre en danger d'être haï.
Mais, pour ce qui tient à ceux qui ne sont point sous ses ordres , le général doit s'efforcer de plus opérer par ses grandes qualités qu'autrement. Un cœur intrépide et audacieux, quand il sait inspirer le respect en même temps, a toujours plus d'avantages sur la multitude que celui qui n'est qu'honnête et doux
bien que ces dernières qualités ne puissent trop s*estimer quand elles M)ni jointes à d^autres, comme je le dirai tout à Theiu'e. Mais c'est un vieil axiome, que la terreur fait plus de la moitié des conquêtes. La crainte peut plus à la guerre que l'épée; Topinion plus que la valeur. Il faut donc tâcher d'avoir Tesprit public en sa faveur au moins autant que la force des armes. Nombre de capitaines romains, Sylla vis-à-vis de Marins, et César avec Pompée, cherchaient plus à se vaincre réciproquement, que leurs troupes. Ils savaient que les peuples prévenus en faveur de ceux que la renommée préconise secondent leurs projets, ou que trompés pas cette même renommée , ils n'osent agir contre eux. En effet, les esprits se rallient mieux autour de la réputation qu'au êbn des instrumens guerriers, quelque belliqueux et quelque retentissans qu'ils puissent être. La solidité du pouvoir militaire dépend uniquement des talens de celui qui en jouit. D'un autre côté, toiUefois, que ne peut aussi la clémence! Elle rendit Porrhus l'allié le plus fidèle d'Alexandre. Le peuple romain , dit Salluste , s'accrut par sa facilité à pardonner. Quel avantage ne donne pas la réputation d'être juste, doux, modéré, généreux ! Elle double les forces dès qu'on y croit. Les histoires de Turenne et de Duguesclin sont pleines de ces traits de sagesse et d'humanité, qui mettant de beaucoup le grand homme au dessus du conquérant , font que les peuples vont au devant de tels êtres comme de leurs bienfaiteurs. Souvent pour vaincre l'ennemi la politesse vaut mieux que la valeur.
Ce n*e$t point en faisant meilleure chère, en dormant plus long- temps, ou en menant une vie pins oisive et plus délicieuse, que le général doit se distinguer du soldat. Ce n^esl pas non plus en meiunt son bonheur à élre couverl de panaches , richement vêtu, monté sur im brillant coursier, harnaché dor et de pourpre ; à se voir entouré d*éclatans luiifonnes, d^m joli corps d'officiers, de lentes, de marquises, et des équipages de guerre les plus somptueux , choses qui conviendraient mieux à un paon, ou aux téies évaporées qui font consister leur gloire dans les plumes et les colifichets ; mais c'est en prenant plus de peine , en portant plus loin la prévoyance, en sachant régler son esprit et sa conduite, en étant maître de ses passions, et surtout ef abandonnant son repos pomriue vie active. Car les Ëitigues du chef servent de consolation au soldat ; et Tadmiration portant plus à Timitation que la puissance ne force au devoir, mieux vaut commander par l'exemple que par rautorité.
Néanmoins la chose qui importe au général par dessus tout est de répandre sur ce qu'il fait l'empreinte d'un grand caractère. Ce dernier est la qualité la plus nécessaire aux héros, bien que ceux qui .peuvent y joindre la souplesse soient encore plus heureux. Mais quant au caractère , aussitôt qu'un homme prend le commandement, qu'on voye l'impression qu'il fait par la façon dont il agit; comme chacun épie ses desseins, et jusqu'à ses moindres mouvemens; s'il entreprend beaucoup, avec hardiesse ou timidité, toutes choses qui règlent Topinion publique
à son ëgard. Toutefois ^tte dernière ne doit jamais beaucoup inquiéter le général. En effet, ne serait-il pas le plus infortuné des mortels , si ce que pense une multitude aveugle lui paraissait assez important pour en faire dépendre sa gloire ou son bonheur? Il est si difficile d^apprécier ses contemporains, surtout ceux qui jouent un grand rôle ! La renommée n^en parle jamais sans passion, de façon que le cri confus de tous les intérêts, de tous les sentimens qui s*agitent et changent sans cesse, trouble et suspend le jugement des sages même ; or comment ferait- on cas de ce que peut dire le public? Pour commander aux hommes, il faut s^élever au dessus d^eux; le général ne doit être sensible qu^à Topinion du petit nombre d^individus capables de bien juger de la guerre, il faut, dis-je, qu'il entende tout, mais détermine par lui-même, et scrupuleux à ne rien faire d^indigne du caractère dont il est revêtu, qu'il se voue entier au pays qu'il sert, dont l'amour doit être dans son cœur. Iinfin , outre le génie que la nature seule peut donner, et la nécessité d'être heureux (car le plus grand courage et les meilleures dispositions ont besoin de la fortune), que de qualités sont indispensables pour bien commander une armée! Une sanlé à toute épreuve, une valeur héroïque qui n*entraîne pas, une prudence qui serve de guide, sans diminuer la confiance nécessaire à un chef; une tête froide, un cœur chaud; la tranquillité d'esprit au milieu du tumulte, et la sérénité d'ame dans le péril ; être ensemble bon, sévère, vif, palient, c'est-à-dire allier cet
heiireux mélange de douceui^el de fermclé qui inspire Taniour en même temps qu^il force au devoir, par conséquent réunir les* extrêmes, en possédante la fois le calme de Thomme paisible et tout le feu que demande Taction; un coup d^œil infaillible, de la vigilance, du secret j être doué d\jnc pénétration, d*une présence d'esprit auxquelles rien n'échappe, et, saisissant le point décisif des affaires, ne manquer aucune des occasions que la fortune présente, pour ne
. lui laisser absolument que ce qu'on ne peut pas lui 6tcr; joindre une profonde théorie à la pratique; avoir inie humeur souple, complaisante, et qui même se rapproche de la naïveté , malgré l'artifice et l'air inot-
. posant dont il faut être capable au besoin ; conserver toutes les apparences d'une extrême liberté d'âme dans les plus cruelles agitations ; être sans cesse prêt à écouter et profiter des avis, n^ais savoir agir par soi-même, en possédant l'an de différer un projet comme celui de l'exécuter promptement; ne s'embarrasser de rien, ne point embarrasser les autres, excuser les fautes, réparer les erreurs, prévenir les difficultés et les besoins éloignés; ne jamais trop exiger dé personne, inspirer partout la confiance et la liberté; veiller également sur toutes les parties de son armée, car la connaissance des ordres de bataille n'est qu'un des moindres devoirs, et ne sert à rien quand le soldat manque de provisions, d'obéissance, d'adresse ou de santé; simplifier par conséquent le plus qu'on peut cette armée comme machine, perstiadé que tout ce qui est simple est luie vertu en fait d'administration;
maintenir la bonne hai*monie parmi les che6 subalternes, aiin qu^on ne profite point de leur discorde; cacher son côté faible pour être craint comme si Ton n^avait pas des imperfections qui dès lors sont ignorées, et ne pas risquer ce qu'on oserait si sa force était réelle, quand n'étant point véritable elle se fonde sur Topinionque les autres en ont; toujours agir plus avec Tentendement et la politique que par les armes, pour dérober autant que possible, la victoire sans effusion de sang, néanmoins être hardi (car si la spéculation est bonne dans le cabinet il faut de Taudace et de Taction à la guerre, où Timpétuosité fait tant quand elle n'est point aveugle) ; être prompt à connaître les hommes, et juste pour les employer selon leurs ta- Icns; pénétrer les desseins de Tennemi, et être impénétrable dans les siens; avoir cette vivacité d'esprit qui profite des occasions pour les rapporter aux fins qu'on se propose, cette application qui rend maître de tout, et cette infatigable vertu agissante , le premier ressort de ceux qui visent au grand; posséder une imagination féconde qui, découvrant les relations qui existent entre tous les objets, est capable de bien distinguer la couleur d'une guerre afin de changer continuellement sa tactique à son gré, comme le seul moyen de conserver sa supériorité, ei^ ne s^étonnant de rien, prendre les résolutions les plus hardies pour les exécuter avec non moins de célérité que de conduite; savoir tout entreprendre et tout cacher; être doué de ces nobles élans, qui, comme les inspirations du poète étant un pur don de la nature, font naître
( 590 ) quand on veutlaflamme de Tenlhoasiasme dans le coeur du soldai; avoir celte ardeur impélueuse qui s*irriie contre les obstacles, et qui sait toujours en triompher; une fermeté inébranlable au milieu des plus grands dangers, et des revers de la fortune les plus inopinés; être vaste dans ses projets, simple dans leur exécution , et plein de ressources quand ils viennent à manquer; ne point perdre de vue la prudence malgré les aiguillons de la gloire; être à la fois terrible dans le combat, et plein d^bumanité potu* épargner le sang de ses troupes, ou même celui de Tennemi quand il est inutile de le répandre ; savoir électriser les hommes, comme je Tai déjà dit, et n^avoir pas moins d^béroïsme de circonstance que de principe, allier par conséquent la profondeur du politique à Téloquence de l'homme d'état, et le sang- froid imperturbable du philosophe à celle activité opiniâtre qui seule mène aux succès et les soutient; donner Texemple de toutes les vertus; être sobre, conlinen\, magnanime, généreux dans ses procédés; que ce qu'on fait portant en soi l'empreinte du grand , la chaleur dévorante qu'on a pour le bien public soit au-dessus de Tintérét personnel; et parmi tant d'autres choses dont l'énun^ération est impossible, ne jamais oublier que supposant même qu'on soit doué de ce que je viens de dire, ce n'est point assez si aux qualités d'un héros on ne joint celles d'un sage.
MA«WMWMMAMMMAM^MWMAMMAMMAWVMMA^MAMMMWM«MM«MAMAAAMMMMMMM«M^MMWMWWM«WVVWV