Menus propos
Imposer les choses de luxe, de caprice, de vanité, en dégrevant les objets d'absolue nécessité, c'est le problème que nous proposons inexorablement depuis une vingtaine d'années.
Les voitures, les bijoux, les chevaux de luxe, les perruques, les titres, les particules ajoutées devant
les noms propres, produiraient à l'État un joli revenu, payé seulement par ceux qui peuvent le payer, et payé par eux avec plaisir.
J'aime à croire, mon cher lecteur, que, comme moi, vous n'êtes pas de ceux qui, par théorie, repoussent absolument l'impôt. L'impôt bien établi, c'est-à-dire s 'arrêtant là où commence le strict besoin, l'impôt librement consenti par une assemblée qui représente le pays, l'impôt appliqué avec intelligence aux besoins réels, est simplement une assurance mutuelle entre tous les habitants d'un pays, une association ayant pour but de se procurer à meilleur marché toutes les conditions de sécurité et de progrès.
Le monopole du tabac produit plus de cent raillions de bénéfice net à l'Etat.
Les gens de notre âge ne se scandalisent plus du succès de l'impossible et de l'absurde ; nous y sommes habitués.
Néanmoins* on peut dire que l'impôt du tabac a dû s'établir graduellement, de lui-même, et sans que personne l'ail ni prévu ni prémédité.
En effet, représi ntez \<»us, il y a Mois cents ans, au moment où l'ambassadeur. Niool allait apporter en France, en 1559, le premier spécimen de tabac
pour l'offrir à Catherine de Médicis ; représentezvous un homme qui aurait demandé une audience au cardinal de Lorraine, et qui lui aurait dit :
Monseigneur, les finances de l'Etat doivent être dans une situation assez piètre ; la paix de Caleau- Cambrésis, — paix qui clôt des guerres glorieuses et coûteuses par des pertes pour la France, ce qui lui fait donner le nom de « paix malheureuse» dans le public, malgré les réjouissances officielles, ne doit pas avoir d'autre cause que le manque d'argent. — En supprimant des pensions et des sinécures données aux favoris, vous vous occupez de rétablir les finances, dans les loisirs que vous laisse votre pensée dominante d'établir l'inquisition en France. Eh bien ! je viens vous proposer l'établissement d'un impôt qui, sans oppression et sans faire élever la moindre plainte, fera entrer dans vos coffres, dans un temps donné, aux environs d'une centaine de millions. Impôt volontaire auquel personne ne sera astreint et auquel tout le monde contribuera.
— Voyons votre projet, aurait dit le cardinal de Lorraine.
— Le voici, monseigneur. Il s'agirait pour l'Etat de se réserver le privilège exclusif de vendre une herbe que l'on réduirait en poudre et qu'on se four-
rerait dans le nez. On pourrait également laisser celte herbe en feuilles et la mâcher, ou encore la brûler et en aspirer la fumée.
Si par hasard le cardinal avait écouté jusqu'au bout, il aurait dit :
— C'est donc un parfum plus délicieux que l'ambre, la civette, la rose?
— Non, aurait répondu le postulant, ça sent au contraire, assez mauvais.
— C'est donc une panacée, une thériaque, un orviétan ayant des vertus merveilleuses, et disputant l'homme à la nécessité du trépas ? .
— Non, l'habitude de respirer celte herbe en poudre diminue la mémoire et détruit la finesse de l'odorat ; elle cause des vertiges et a produit quelques exemples de cécité, et surtout d'apoplexie.
Mâchée, cetre herbe rend l'haleine infecte et cause de terribles désordres dans l'estomac
Quand 011 aspire la fumée, c'est une autre affaire. Les premières fois qu'on en essayera l'usage, on aura des maux de cœur, des nausées, des vertiges, des coliques, des sueurs froides. M lis a\ee le temps,
on s'y habituera au point de n'éprouver plus ces symptômes que de temps a autre, el seulement quand on fumera de mauvais tabac où du tabac
trop fort, ou quand on sera mal disposé, les uns quand ils auront mangé, les autres quand ils n'auront pas mangé et dans cinq ou six autres cas.
Les ouvriers employés à cette fabrication sont maigres, ont le teint hâve, sont sujets aux coliques, aux vomissements, à la céphalalgie, au vertige, au tremblement musculaire et aux affections aiguës et chroniques de la poitrine, etc.
— Mais c'est un poison, celte herbe-là ! aurait dit le cardinal de Lorraine, en admettant toujours qu'il aurait écoulé l'homme au delà de sa première phrase.
— Un des plus actifs connus, aurait-il répondu.
— Et alors combien croyez-vous qu'il y ait d'imbéciles et de fous qui consentiraient à fumer cette herbe ou à s'en fourrer la poudre dans le nez ?
— Il y en aura un jour plus de trente millions, monseigneur.
Le cardinal de Lorraine l'eût fait jeter à la porte, ou l'eût fait enfermer comme fou, quoique le cardinal de Lorraine ne fût pas ennemi des projets hardis.
Eh bien ! le cardinal de Lorraine se fût trompé. Les Français aujourd'hui brûlent, aspirent, mâchent, et se fourrent dans le nez quatorze millions de kilogrammes de tabac, selon M. de Gasparin.
Voici du reste, scion les statistiques, dans quelles proportions divers pays employaient le tabac à l'époque dont parle M. de Gasparin, c'esl-à-dire il y a douze ans. On sera un peu étonné de voir la France dans une infériorité incontestable, en pensant que la France, où se fait la cuisine des idées, adopte et essaye tout, bonnes et mauvaises choses, raison et absurdité, avec un enthousiasme qui n'a d'égal que dans l'enthousiasme contraire.
Mais, depuis douze ans, le progrès constaté de 183Gà 1844 a été loin de diminuer ; de plus, à part quelques femmes imbéciles ou quelques pauvres filles obligées de satisfaire aux caprices ridicules des hommes qui les payent, on peut dire en général que les femmes ne fument pas en France. Jusqu'à quand ('''tic exemption durera-i-elle? Je l'ignore
Il CQûvienl donc de quasiment doubler la con-
ii nation de chaque individu, la statistique ayant
leulé d'après la population.
i rance, L886.
kil.
■lis
gr
mimes
par individu
Angleterre*
Sardaigne.
Autriche.
Belgique
Suis
Mais, en France, il se consomme pour beaucoup plus d'argent de tabac que partout ailleurs : 1° parce que le tabac s'y' vend à plus haul prix ; 'i° parce qu'on y fume surtout par vanité; que l'on veut être vu fumant des cigares chers ; et que c'est sur le labac de première qualité, ou plutôt de premier prix, que se jette la consommation.
Je le répète, je suis loin de blâmer l'impôt sur le tabac; je ne blâuie que l'usage du tabac. Je voudrais voir mise en réserve d'avance une autre sotlise à imposer pour quand celle-là aura fait son temps.
La manie existap* il est juste et bon de l'imposer; peut être même serait-il meilleur de l'imposer davantage, au point d'en restreindre l'usage, si cet empoisonnement quotidien n'était devenu pour beaucoup de gens le plus bête des besoins, mais cependant un besoin.
Aussi est-ce à la génération qui nous suit que j'adresse mes observations sur le tabac. Il y a beaucoup de choses à attendre de la génération qui nous suit.
C'est parce que je ne m'adressais pas à vous, lecteur de mon âge, que, voulant parler contre le tabac, je vous ai invité à allumer un cigare pour m'écouter. Vous voici déjà pris de somnolence. Vous
n'avez plus qu'un souci : conserver blanche et intacte la cendre de votre panatellas. (Est-ce toujours cela que l'on fume?) C'est à vos fils et à vos neveux que je m'adresse. Eux ne fument encore que par imitation, par vanité juvénile ; ils n'en sont pas encore à l'inlirmité.
0 jeunes gens ! vous à qui appartient l'avenir et qui appartenez à l'avenir, ne jugez pas notre génération par ce qu'elle est aujourd'hui, mais par ce qu'elle a été. Avant d'aimer exclusivement l'argent, nous avons aimé la gloire, la poésie, les arts et la liberté. Nous avons combattu et triomphé. Le culte du veau d'or et de la cantate est le résultat de notre imbécillité sénilc.
Moi qui ai peut-être échappé quelque peu à celte maladie des hommes contemporains de la maladie des pommes de terre et de celle de la vigne, à l'oïdium pecunieb, parce nue je me suis en allé loin de ce qui me déplaît, parce que je vis seul parmi les arbres, que saint Bernard appelait ses profes-
PUI - de Maie philosophie, je suis encore digne de
causer avec vous. Écoutez-moi vous parler du tabac. A'oVx moi à vous empêcher d'adopter une de bêtises ; continuez nous seulement le temps où,
jeunes aussi, nous valions quelque chose; vengeznous de nous-mêmes.
Nascetur nostris ex essibus ultor.
J'ai quelquefois pensé que le soin de se rendre infect par la fumée du tabac cachait peut-être quelque chose de plus délicat qu'on ne le soupçonne.
L'homme civilisé a cru devoir ajoutera la beauté naturelle des femmes le contraste de sa laideur volontaire.
Il a coupé ses cheveux; il a adopté des costumes disgracieux et ridicules, entre autres, l'inamovible chapeau français; il a renoncé aux couleurs brillantes et harmonieuses, aux bijoux, aux pierreries; il a tout abandonné aux femmes, de telle sorte que l'espèce humaine est la seule où le mâle ne soit pas plus beau que la femelle.
— Peut-être, me disais je, pour augmenter encore le contraste, a-t-on voulu laisser aux femmes le monopole d'une haleine pure et suave, et achever ainsi de leur donner l'apparence d'une espèce supérieure.
La nature avait fait des femelles; c'est l'homme qui a fait la femme.
l/i MENUS PROPOS.
Eh bien! cette générosité à laquelle on n'a sans doute jamais pensé, je la blâme et je lui rends son vrai nom d'égoïsme.
Ah! si chaque chose avait son vrai nom.
Si le diable étiquetait loyalement les amorces qu'il nous présente !
Si la chicorée ne s'appelait pas café; si l'astuce ne s'appelait pas prudence, la fourberie habileté, la tyrannie ordre, la poussière d albâtre farine!
Les hommes qui ne s'occupent pas d'être euxmêmes agréables, qui ne songent pas à mériter l'amour des femmes par le courage, par la gloire, par l'iionu'. .-ur, par l'énergie, par l'indépendance, ceux à qui il suffit que les femmes soient belles, ceux là aiment les femmes comme ils aiment les côtelettes, Posséder, sans être. aimé d'elle, la plus belle femme qui ait existé dans les Imvs ou dans la vie, Venus, la Fornarina, Pauline Bonaparte, qui posa, on le ^ail , pour Canova, et vous-même, madame, qui lisez ceci, ne vaut pas à mes yeux el surtout a mon co . 1'ainoui "/partagé de cette gardante de .chèvres qui descend là bas de la montagne entre les baies de grenadiers sauvages, et dont je ne puis d'ici dislinguci les traits-.
Au tabac.
Le tabac devient un besoin pour quelques personnes... à quoi bon augmenter le nombre des besoins?
La nature ne nous en avait donné que trois ou quatre.
La civilisation, qui a commencé par nous faciliter la satisfaction de ces trois ou quatre besoins, y a ajouté une trentaine d'autres besoins, et la sottise une centaine; de ces besoins viennent la dépendance, les tyrannies, la nécessité du travail incessant, la pauvreté du plus grand nombre.
Vous, jeunes gens, qui avez encore ces beaux:, ces grands, ces nobles instincts de liberté que notre gén 'ration semble avoir perdus, défiez-vous des habitudes et des besoins : ce sont les ennemis et les destructeurs de toute liberté. Chaque habitude est une corde, chaque besoin est une chaîne.
Guerre aux habitudes, guerre aux besoins nouveaux, vous qui voulez être libres.
Notre génération s'est perdue par les besoins nouveaux. « Le pain quotidien » s'est tellement compliqué de fricots divers, d'assaisonnements variés, de condiments ruineux; il se mange dans de telles assiettes, sur de telles tables, dans de tels logis, qu'on ne les conquiert, les uns que par un travail de
galérien, et les autres que par la servilité et par le
crime.
Si bien que ce « pain quotidien, » ce n'est plus à Dieu, mais au Diable qu'il faut le demander chaque matin.
Cette « égalité des dépenses, » la seule peut-être qui nous reste de celles pour lesquelles nos pères et nous-mêmes nous avons naguère bravement combattu, est une triste conquête.