HISTOIRE MORALE D'UN SERIN DE GANARIE
Le serin de Canarie était autrefois aussi un habitant libre des forêts; mais depuis qu'il s'est accoutumé aux biscuits, au sucre et aux colilichets, il ne peut plus vivre en liberté. Quelquefois, si on laisse sa cage ouverte un instant, par mégarde, l'instinct le surprend, il s'échappe. Il vole sur un arbre, il se pose sur de vraies branches vivantes, il se secoue, il bat joyeusement ses ailes, ses pauvres ailes engourdies I il chante une petite Marseillaise, il respire un air qui n'a pas passé au travers des barreaux. .Mais vient l'heure du déjeuner, il cherche sa mangeoire. Il n'y a pas sur les arbres de mangeoires
toujours pleines de millet; il cherche les colifichets, les biscuits et le sucre, mais il n'y a pas d'arbre qui produise des biscuits, des colifichets et du sucre. Les graines d'un déjeuner sont éparses sur une demi-lieue de terrain ; il descend, il cherche, il les trouve ; puis il faut aller chercher à boire à un ruisseau lointain.
Le bruit s'est répandu bientôt qu'un serin s'est envolé : — l'ancien maître du serin met dans sa cage, qu'il avait un peu négligée, du biscuit frais; d'autres oiseleurs tendent des trébuchets ou se contentent d'exposer des cages ouvertes, avec de nouveaux et de plus gros colifichets, des morceaux de sucre d'une autre forme ou d'une autre couleur.
Vers midi, le serin ne chante plus; vers deux heures, ses plumes se hérissent tristement, il a faim, il a soif; mais le ruisseau est loin, les graines sont éparses; il y aj)ien longtemps qu'il n'a mangé de sucre, et puis il va falloir dormir; — les branches des arbres ont des nœuds, quelquefois des épines, — tout au moins leur écorce est rugueuse, — ça n'est pas si doux aux pattes que ces bâtons de sureau écorcés, grattés, lissés.
Et puis, à l'air libre, on est exposé aux chats sauvages, aux oiseaux de proie. Il ne faut dormir
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que d'un œil. On s'était habitué en cage à un sommeil lourd, profond, stupide, le maître étant censé veiller, ce qui préservait assez des chats sauvages, mais vous laissait parfois griffer à travers les barreaux qui vous enfermaient et protégeaient comme la loi , ou même dépecer, manger en détail par les chats domestiques.
Le canari se rapproche des cages; puis, après quelque hésitation, non pas déjà entre la liberté et l'esclavage, mais entre les cages et les trébuchets, il fait son choix librement, spontanément, et rentre en cage où il sillle pour tout le monde des cantates en toute saison, ce qui est le propre de tous les canaris
Vous, jeunes gens, qui nous succédez, ne vous accoutumez ni au sucre, ni aux colifichets, ni à la protection des cages; remplacez noire vanité par de, L'orgueil; ne vous laissez pas envahir par des be* soins factices { piquez-vous de n'avoir que peu de !» -oins. Diogène, voyant un enfant boire dans sa ni lin. jeta sa coupe dans la iikt eo disant : « Bat
oore une chose dont je puis nue passer. » Cet exemple esl in ceux qu'il faut visu-, connue
on vise le blanc central quand la plaque est loin pour atteindre la plaque.
Vous, la jeune génération à laquelle nous allons livrer la société et la civilisation, si vous ne devez pas valoir mieux que nous, au moins ne commencez pas par notre décrépitude, imitez nos premières années avant de vous accroupir sur la trace de nos dernières. Pour ne pas être trop rigoureux à vousmême, commencez par ne conserver que les vrais besoins et les vrais plaisirs; interrogez soigneusement et nettement ceux qui se présentent comme tels. Besoin, es-tu un vrai besoin? es-tu un vrai plaisir? et l'un et l'autre ne vous faites-vous payer que ce que vous valez? Pour aujourd'hui, parlons d'autre chose.
Vous fumez encore, continuons donc à parler du tabac.
MISO-KAPNOS. — CHAPITRE II.
Trois ou quatre fois chaque jour, vous lavez vos mains avec du savon à l'amande amère, vous oignez
vos cheveux d'une pommade parfumée, voire linge est enfermé avec des sachcls de senteur.
La cire avec laquelle vous arrondissez voire moustache en crocs, ou lui donnez toute autre forme exigée par la mode, exhale un suave parfum.
Une jardinière en hois de rose avec des médaillons de porcelaine de Sèvres bleu turquin, reçoit deux fois par semaine des héliotropes, des jasmins, des gardenios.
Vous portez aux femmes de votre connaissance, aussilôt qu'un prétexte vous en donne convenablement le droit, les premières violettes de Parme ou des roses frileuses écloses en janvier dans les serres de Lemichez.
Soins inutiles, peines perdues, — et le savon à l'amande amère, et l'ambre, et l'héliotrope, et les violettes de Parme, et les roses, — tout cela est effacé par l'odeur infecte que vous exhalez. Vos babils, au sortir du cercle, imprégnés, non seulement du labac que vous avez fumé, mais aussi des pingres cigares de M¥¥*, vous annoncent dès l'antichambre.— Çasenl mauvais! ilvienl des hommes. — Et les femmes jettent un coup d'oeil sur leur toilette.
On connaît le quatrain de Voltaire, annonçant à je ne sais quelle marquise qu'elle aurait Richelieu à souper, et qu'il apporterait un dindon farci :
Un dindon tout à l'ail, un seigneur tout à l'ambre,
A souper vous sont destinés.
Il faut, quand Richelieu paraît dans une chambre, Bien défendre son cœur et bien boucher son nez.
Hélas ! je ne vous refuse pas d'être Richelieu, mais vous n'avez pas besoin de porter de dindon à l'ail avec vous pour qu'on doive boucher son nez quand vous entrez, et Voltaire aujourd'hui n'enverrait que les deux derniers vers s'il avait à annoncer un Fronsac moderne.
La liberté de chacun a pour limites logiques la liberté des autres. Jetez un caillou dans un bassin, il se formera à la surface de l'eau un cercle qui ira s'élargissant jusqu'à la margelle de marbre du bassin. Mais jetez dix cailloux à des intervalles égaux, chacun fera son rond, qui sera arrêté naturellement par les ronds des autres, mais n'en sera pas moins parfaitement rond.
Si vous aimez les mauvaises odeurs, ayez -en chez vous, ayez- en dans un flacon bouché à l'émeri. Vous pouvez les respirer ; mais vous n'avez pas le
droit de les exhaler, c'est-à-dire de les infliger à ceux qui ne les aiment pas.
Allons, mes jeunes amis, laissez les vieux sentir mauvais. Cette jeunesse qui fleurit sur votre visage, ces riantes amours qui s'épanouissent dans votre cœur au printemps de la vie, tout cela, qui s'exprime naturellement par des métaphores tirées des fleurs, tout cela ne comporte pas, n'admet pas de mauvaises odeurs.
C'a été beaucoup la faute des femmes nos contemporaines, si nous sommes devenus si puants, ce que je vais expliquer.
Il est des modes de diverses espèces, dans ce pays où tout est régi par la mode, mœurs, politique, gilets, etc. Les unes sont toutes extérieures, sont quelquefois bêtes, comme les chapeaux des femmes derrière la tète ou 1rs chapeaux d'hommes à bords étroits; la coiffure chez Les deux se&es
mi pour but présumable de couvrir la tête, d'abriter les yeux, etc.
D'autres, comme la crinoline, onl un peu plus d'inconvénients; elles accoutument les regard a des forn ea difformes, «'lies son! cause qu'un peintre
ou un sculpteur ne peut rien créer, et ne se sauve qu'en faisant des poncifs, c'est-à-dire qu'il ne peut plus étudier les formes à donner au marbre sur des femmes vivantes, mais sur des marbres plus anciens.
La perfection où les anciens ont porté la statuaire s'explique beaucoup par le costume des femmes grecques qui ne mentait pas, et par de belles formes non soumises à la mode que leurs yeux étudiaient sans cesse.
Mais il est des modes qui ont une gravité extrême en cela qu'elles influent sur les mœurs.
Il est à la mode pour les femmes du monde, depuis quelque dix ans, de lutter avec les courtisanes sur le terrain des courtisanes.
D'abord elles ont attribué à la complaisance le succès de ces demoiselles, et elles ont eu l'étrange idée que voici :
— Mes bons messieurs, ont-elles dit, ça vous ennuie de vous babiller le soir pour venir dans nos salons, de mettre des babils, des souliers, des cravates blancbes, et vous nous abandonnez pour des demoiselles qui vous permettent de vous affranchir de ces soins et de ces gênantes étiquettes ; mais vous vous méprenez ; montez chez nous, et nous
aussi nous serons bien aimables, nous serons bien indulgentes.
Et ces femmes, comptant sur cette concession, ont attendu.
Mais fraîches toilettes et plus frais sourires perdus, les hommes ne sont pas venus.
Alors elles ont cherché si elles n'avaient pas oublié quelque chose.
Et elles ont pensé qu'elles avaient oublié le tabac et, reprenant leur sourire, elles sont descendues sur le trottoir, et elles ont dit :
— Ça vous fatigue et ça vous gene, messieurs les hommes, après avoir dîné au cercle et avoir fumé trois ou quatre cigares, de rentrer chez vous pour changer vos habits empestés, rafraîchir par des ablutions votre haleine infecte. Ne vous gênez donc pas ainsi ; nous ne sommes pas plus bégueules que ces demoiselles; nous ne délestons pas l'odeur du cigare.
Quelques* unes même ont fumé elles-mêmes, mais deux ou trois seulement, et elles ont mal lini; elles («ni enlevé des pianistes, puis, abandonnées par ees héros, elles sont entrées en feuilleton.
Le succès ne couronnant pas encore ces sublimes etl'oils, seules, dans leur salon, on de rares apparitions d'hommes laissaient une odeur de tabac ranci,
les femmes ont encore cherché. Elles ont dit : — Ces demoiselles ne viennent pas dans nos salons, nous n'allons pas dans les leurs; nous ne pouvons donc ni les combattre ni les vaincre. Nous ne nous trouvons en présence que dans la rue, et là captives dans des conventions de convenances qui nous condamnent au costume modeste, aux couleurs sombres, nous ne pouvons même nous défendre. Eh bien ! nous descendrons dans la rue, mais pour y combattre, mais armées de toutes pièces, mais avec nos belles robes, avec des robes si belles, que nos mères eussent été honteuses de les porter le jour. Nous lutterons de luxe, d'extravagance, de mauvais goût avec les courtisanes. Montjoie ! à la rescousse.
Les femmes du monde n'avaient pas pensé à deux choses en formant ce projet, si tristement réalisé par un grand nombre d'entre elles.
La première, c'est qu'elles allaient être honteusement encore battues dans cette lutte.
Une honnête femme ne peut ruiner que son mari ; poussée au désespoir, elle peut ajouter la ruine d'un amant.
Mais ces demoiselles en ruinent dix, vingt, cent, successivement et à la fois.
La seconde considération est qu'elles avaient l'air
d'un directeur du Théâlre-Français qui, jaloux de la foule et de la queue du public qui assiège les portes de Bobino, prendrait le parti violent de vouloir aussi faire jouer une parade à la porte.
Remontez chez vous et dans vos salons, mes dames ; renoncez à la parade devant la porte ; laissez la rue à ces pauvres filles qui n'ont pas de salon ; reprenez le bon goût de vos mères, qui s'eilbrçaient d'être inaperçues dans les rues à force de simplicité et de couleurs sombres; rappelez-vous vos grand'mères, qui cachaient même leur vis.; sous un voile, et vos aïeules, qui le cachaient sous un masque appelé loup.
Ne croyez pas attirer le public à votre théâtre en abaissant le prix des places et en jouant le Dép toiie du boulevard. Vous réussirez mieux en donnant de beaux .spectacles. A \ i z votre beauté à vous, exigez les icspecls cl les égards.
Au besoin, faites comme (iédeon, qui renvoya ceux qui avaient peur; ne conservez que les hommes
bien élevés, que i -eux qui VOUS traitent comme vous
devez l'être.