DIALOGUÉ DES MORTS. — L'ABLATION D'UNE TÊTE
Quand on lit les mémoires du temps où il n'y avait pas en France d'état civil, où les prêtres inscrivaient les mariages, les naissances et les décès sur un registre qui en tenait lieu et demeurait entre leurs mains, on est frappé à chaque instant des abus monstrueux auxquels cet usage donnait lieu. C'étaient des choses fréquentes, ordinaires, quotidiennes, sur lesquelles les auteurs de mémoires n'appuient pas, et qu'ils racontent sans aucune remarque.
Un grand seigneur épouse une fille honnête, puis, le caprice passé, il fait enlever la feuille du registre.
Il n'est plus marié : la fille est concubine et son enfant bâtard.
Lorsque l'on fil ce fameux procès contre Tancrède de Rohan, « Chabot, par le moyen du coadjuteur, obligea le curé de Saint-Paul à donner l'extrait baptistaire de Tancrède. »
La marquise de Sablé veut faire épouser son fils à Mme de Coislin, malgré le père de celle-ci. On obtient la dispense de deux bans; on en jette un sous de faux noms, et on le marie, etc., etc.
Je ne suis en mesure de rien préciser ici de ce genre, mais il est probable que dans les pays où le bon sens n'a pas encore rendu l'état civil indépendant de l'Église, les mômes abus doivent se reproduire.
Voici, par exemple, ce qui arrive en Piémont :
On sait que tous ceux qui, de près ou de loin, de gré ou de force, ont pris une part directe ou indirecte à l'exécution de la loi sur les couvents, sont excommuniés ipso facto. Ainsi, moi qui vous en parle, vous allez lire ce que je vais en dire...
Il est encore temps de vous arrêter; vous et moi nous sommes compris dans la mesure Moi je suis, \ous, nous allez être excommunié. Déjà certains prêtres ont refusé de donner IY\I reine-onction et
d'enterrer en terre consacrée des personnes qui avaient, en quai ité de témoins, assisté à la fermeture de certains couvents.
Il est hors de doute qu'ils refuseront également de marier les gens et d'inscrire les naissances, par suite de quoi les gens dans la situation actuelle de l'état civil, ou renonceraient à leurs projets d'union, ou vivraient en concubinage et donneraient le jour à des enfants qui seraient bâtards, si le refus de les inscrire ne les en empêchait en refusant de les reconnaître comme vivants. Il n'y a pas besoin de développer les désordres pour le présent et pour l'avenir qu'amènera inévitablement cette lutte engagée.
Eh bien ! je me trompais l'autre jour, quand je disais que l'excommunication était un vieux pistolet pas chargé, qu'il est maladroit de tirer.
Le pistolet est vieux, mauvais, mais il est chargé ; seulement, il crève dans les mains imprudentes qui le tirent, et ne blesse que les agresseurs.
En effet, le bon sens le plus vulgaire l'indique : le gouvernement picmontais, qui a mené son œuvre à fin, malgré les menaces aigres-douces de Rome et violentes de son propre clergé, ne reculera pas et ne rapportera pas la loi.
D'autre part, il est impossible de permettre aux prêtres de faire perdre l'état civil à une partie des habitants du Piémont.
Il est donc inévitable que des mesures vont être prises, et ces mesures sont bien simples ; elles consistent à faire ce que réclament depuis si longtemps le bon sens et la sécurité des familles : à déclarer l'état civil indépendant de l'Église, qui inscrira à son gré la constatation des cérémonies religieuses, mais qui aura à ne plus s'immiscer dans les constatations civiles. Cela est si nécessaire, si indispensable, si urgent, qu'il faut le considérer comme accompli. Le parti ultra-dévot aura donc fait une mauvaise campagne, mais il aura contribué au progrès. Le bon sens a ceci de puissant : que ses adversaires lui servent autant que ses amis. Ce sera le parti ultra-catholique qui aura amené cette réforme si importante, en la rendant indispensable.
Voici encore un des dialogues inédits de Lucien que j'ai trouvés, comme vous le Bavez, chez le confiseur Etomaoeago, de (Jènes.
Hier, comme je commençais à le traduire, je me suis subitement arrêté, frappé de surprise et me
croyant dupe d'une mystification. Eh quoi ! me suis-je écrié, ces dialogues précieux seraient-ils apocryphes ? quelqu'un les aurait-il cachés chez Romanengo pour me les faire trouver, et m'amener à les donner comme authentiques, tandis qu'ils ne seraient qu'un adroit pastiche? Et cependant comme c'est bien la forme, la pensée et le style de Lucien î
Mais je ne puis admettre cependant que Lucien m'ait adressé la parole dans un de ces dialogues qui doivent avoir été écrits un bon nombre de siècles avant ma naissance.
Voici ce qui me jetait dans ce doute : c'est qu'un des dialogues que je vous donnerai quelque autre jour, commence ainsi :
« 0 Kar ! »
Bientôt je crus m'expliquer ainsi la chose :
Vers 1790, mon grand-père fit à Deux-Ponts, en société avec le duc régnant , un certain nombre d'éditions classiques restées célèbres. Entre ces éditions était un Lucien en dix volumes. C'est quelque savant allemand qui se sera amusé alors à commettre le pastiche, dont je n'ai été dupe que par hasard.
Honteux et confus, je me préparais à faire un aveu naïf à mes lecteurs, lorsque la mémoire venant à mon secours, je me rappelai que dans un autre dialogue publié, et faisant partie de toutes les éditions, entre Diogène et Mausole, celui-ci appelle Diogène Sinopen, c'est-à-dire enfant de Sinope (ville de Paphlagonie), et Diogène appelle Mausole « Kar ! » c'est-à-dire Carien, roi de Carie.
Le personnage du dialogue inédit peut être du môme pays que Mausole, et l'auteur ne le désigne que sous le nom du Carien.
Rassuré sur ce point, je me remis à la besogne, et voici la traduction exacte du dialogue que j'avais commencé :
Aristophanou, kdi Nonottès Ammônos, kdi Alexandros Philip pou.
D'Aristophane, de Nonottès, pontife de Jupiter Aminon, et d'Alexandre, fils de Philippe.
ALEXANDRE, Que] est ce nouvel arrive ' P
1 On s.-iii qu'Aristophane esl né vers l'an ifiO avanl J.-CL Je lo rappelle pour expliquer !•■> choses et les événements dont il est qui 1 1 • » ; j dan i e dialogue*
NONOTTÈS.
Je suis un serviteur de ton père Ammon.
ARISTOPHANE
Et moi, Alexandre, un homme de bon sens pour rire avec toi ou contre toi de la sottise qu'il t'apporte.
ALEXANDRE
Avec moi, par Pluton ! car je sais depuis longtemps qu'il n'y avait rien de sensé (né ton aïdonea) (mot à mot: rien de sain, ouden ugiès) dans ce que m'ont dit, au sujet de ma naissance divine, et les prêtres d'Ammon et ma mère Olympias. Je suis fils de Philippe, et Philippe, sans me compter, n'a pas manqué de successeurs pour le faire regretter : Je puis donc me dire son fils avec orgueil (mega phroriein). Mais dis-moi, Nonottès, ce qui se passe sur la terre [ton uper gués) ?
nonottès.
Rien de bien ; tout est dans le trouble (en torubô) et la ruine ; il n'y a plus de croyances.
ALEXANDRE
Que veut dire cela, ô Rhodien (ti tauta phasï)?
ARISTOPHANE
Cela veut dire qu'on ne porte plus de victimes aussi grosses au temple de Jupiter Ammon, et que les vieilles femmes ont transporté leurs affections, plus que de raison {pleou tou icanou), sur les prêtres d'Esculape.
Quand celui-ci dit : « Il n'y a plus de croyances, » c'est comme si les faiseurs de chlamydes de pourpre disaient qu'il n'y a plus de chlamydes, parce qu'on les abandonne pours'adresser aux. faiseurs de ehlamydes blanches.
N0N0TTÈ8.
0 Pluton ! comment souffres-tu les guêpes dans ton empire1.
ARI8TOPHANE.
Tous les prêtres d'Ammon ont pris pour sujet <!<•
1 (.'ti'- phrase est empruntée à Aristophane, par Lucien, « Tout ipkeeai a/10 tes oi/iias. » — Chasse lei guêpes de chei i<>i.
leurs discours l'absence de croyances dont souffre aujourd'hui l'humanité, et les philosophes, à leur exemple et à l'envi (mot à mot, se surpassant les uns les autres, allelous uper ballomendï), traitent le même sujet, et donnent la perte des croyances comme la cause de tout ce qui peut arriver de mal.
C'est sans doute parce qu'on ne croit plus à rien que les oliviers ont si peu de fruits cette année, que les figuiers sont malades, et que le miel du monfc Hymette paraît à quelques-uns n'avoir pas sa saveur et son parfum accoutumés. Quand j'entends ces gens-là, prêtres d'Ammon et philosophes, chanter qu'il n'y a plus de croyances, comme un refrain {epadomenon), il me semble entendre de vieilles femmes ridées, chauves et édentées, se plaindre qu'il n'y a plus de galanterie et d'amour dans le monde.
Les hommes ont eu eux-mêmes [eu sphise) une somme de crédulité qu'ils n'appliquent pas toujours au même sujet, mais qui reste toujours la même. If ne s'en perd pas un fétu, pas plus que de la mer aspirée par le soleil et retombant en pluie, il ne se perd une goutte. Les boutiques abandonnées disent qu'on n'achète plus rien et que « le commerce va mal, » sans s'apercevoir que leurs chalands vont
à la boutique d'à côté ou à la boutique d'en face.
Des acteurs qui jouent OEdipe depuis trois mois, un joueur de flûte qui joue depuis quinze jours, fûtce un très-bel air de Tyrtée, mais toujours le même, aiment assez à dire: « Le public n'aime plus le théâtre, les Athéniens n'aiment plus la musique , » au lieu de constater que d'autres acteurs attirent le public en jouant « les Nuées, » qu'un autre joueur de flûte chante un autre a»r, ou peut-être le même air, mais avec un nez plus long, ou des cheveux coupés autrement. Où est le miracle (ou paradoxan) ?
Il n'y a plus de croyances, dit ce braillard de Nonottès, parce qu'on ne croit plus que Jupiter a des cornes de bélier et qu'on amène moins de bœufs blancs à son temple ; mais on croit encore à Pan, qui a des cornes de bouc, et on lui immole des chevreaux.
On croit toujours à quelque chose; quand on ne croit pas a Dieu, on croit nu diable. Il n'y a pas grand bénéfice.
NONOTTÈ3.
Nous avions cepenianl fait redorer àgranda frais Les cornes dte ootce Jupiter, ça a été es vain: les
hommes, dans leur folie, ont dit (eirousi) que les oracles d'Ammon ne valaient plus rien, et que le Jupiter de Dodone parlait beaucoup mieux. Alors les dévots et les bœufs gras ont oublié de compagnie la route de Lybie et sont allés en Epire. Imbéciles ! qui croient aux oracles rendus par un chêne (andrapoda kai kalharmata), tandis que nous prédisons si bien l'avenir d'après le son des bassins de cuivre et des chaudrons ! Je suis , ô Alexandre ! chargé pour toi d'un important message. Je suis mort volontairement (mot à mot : j'ai désiré mourir, épithumeseia apothaneïn), pour venir te trouver. Il faut que tu obtiennes de Pluton la permission de revenir sur la terre ; ces licences ne sont pas sans exemple, et d'ailleurs il s'agit de la gloire de ton père Ammon. Tu redeviendras le redoutable guerrier que tu étais, et par la force de tes armes, tu rétabliras les mêmes croyances ; tu brûleras le temple de Dodone, et les chênes fatidiques serviront de fagots pour l'opération ; tu détruiras par le fer et par le feu tous les scélérats qui ne reconnaissent pas les cornes de Jupiter, les impies qui adorent un Jupiter sans cornes, et tu auras doublé ta gloire en y ajoutant la gloire impérissable d'avoir rétabli les croyances.
ALEXANDRE
0 Nonottès ! je veux bien croire aux cornes de Jupiter, mais je ne puis croire que je sois son fils, ce qui donnerait aussi des cornes à Philippe de Macédoine1. D'autre part, j'ai beaucoup causé avec mes cohéros; nous avons parlé sans déguisement; eh bien! nous sommes tombés d'accord que la guerre est comme certains jeux de cartes \ où il y a peu de talent, mais beaucoup de hasard. Il ne faut pas recommencer les parties que l'on a gagnées.
Il est arrivé ici récemment un certain prince de Ligne, qui a fait la guerre (ta polemia, les choses de la guerre), qui a recueilli un grand nombre de circonstances où la victoire a été due à une bévue du vainqueur ou à l'heureuse inexécution d'un ordre donné par lui. Nous lui en avons, Scipion, Annibal (ô Lib%8Î)% César et moi, fourni notre part.
Donc, je pourrais bien compromettre mon ancienne gloire au lieu d'en acquérir une nouvelle.
1 Misérable Jeu de moto <i"(' Je n'ai traduit <iu<^ par respect pour le te te.
i Que d< vient l'opinion de ceux Qui ne font remonter l'intention dei carte • qu'à Charles VI v
D'ailleurs, ô Nonoltès! je pense que le maître d'ici (aidôneus) ne me lâcherait pas pour un tel projet. Il n'y a pas besoin de conquérant là-haut en ce moment pour limiter la production des hommes et tenir au complet la population des enfers ; une petite peste, en y comprenant les médecins qui la soigneraient, la maladie des oliviers et quelque peu de famine y suppléeraient très-congrûmcnt.
Je trouve d'ailleurs bien insolent (tuphos) aux hommes de vouloir protéger et défendre les dieux. C'est nier effrontément leur puissance que de croire, ôNonottès ! qu'ilsont besoin de ton appui et du mien.
ARISTOPHANE
Tu penses donc que le vrai Jupiter est le Jupiter Ammon, le Jupiter aux cornes de bélier?
NONOTTÈS.
Il n'y a pas de doute possible ; nous avons eu assez de martyrs et brûlé assez d'hérétiques pour Je prouver.
Le Jupiter de Dodone est un faux Jupiter ; le moins qu'on puisse dire de lui, c'est qu'il n'existe pas ; mais si Ton abandonne cette opinion indulgente, il faut avouer que c'est un pas grand'chose,
un dieu fort dissolu, concubin d'Alcmène, de Léda, de Danaé et de cent autres.
ARISTOPHANE
C'est précisément ce que disent les prêtres de Dodone du Jupiter Ammon.
Les hérétiques persécutés d'une religion sont les martyrs d'une autre. Il y a au-dessus des hommes, et de leurs passions, et de leurs intérêts, et de leurs haines, un seul et vrai Jupiter, que chacun affuble de son visage et fait à sa ressemblance, ce qui risque parfois de le rendre bien laid et bien méchant. 0 Nonottès ! un Jupiter qui est toutpuissant ne passe pas son éternité à écouter aux portes pour savoir ce que les hommes pensent et disent de lui. Le soleil est son regard et le destin sa volonté. Mais revenons à la sottise que tu as dite en armant, o Nonottès! On ne croit plus à rien, dis-tu? Mais jamais la crédulité humaine ne s'est manifestée avec un éelat plus bête. — Kcoutemoi, je vais te dire à ce sujet des choses agréables POUF 16 rassurer '.
* Encore une phraie empruntée par Lucien à Aristophane,
cju'ii m«t en ■ • ne,
On ne croit plus à rien ! mais on croit qu'un chien, maltraité par son maître, s'est pendu au figuier de Cratès. On croit chaque jour à dix fausses nouvelles. On croit à de l'hydromel fait sans miel et sans vin. On croit à de faux grands hommes, à de faux génies, à de faux désintéressements. Un Scythe à cheval vient vous dire prématurément que les Lacédémoniens ont détruit les Perses auxThermopyles. Que dis-je? Vous n'avez pas vu le Scythe, personne ne l'a vu ; seulement un homme a dit sur la place publique : « Léonidas a battu les Perses. Un Scythe l'a dit à quelqu'un, qui l'a dit à quelqu'un, qui me l'a dit; » et vous répétez le bruit, sur lequel vous engagez votre fortune et celle de vos enfants.
On ne croit plus à rien! Mais vous priez les menuisiers de vous faire des dieux de bois (xulou theois) ; vous croyez aux oracles rendus par de petites tables. Un menuisier a mis sur sa boutique : « Menuisier en oracles, menuisier en dieux, » comme d'autres ont mis : « Menuisier en meubles ou en bâtiments. »
Il n'est pas un charlatan annonçant un remède souverain pour n'importe quoi qui n'en vende autant qu'il en veut. On annonce de la jeunesse, c'est-à-
dire des cheveux noirs et des dents blanches, et on en vend; on annonce de la santé, et on en vend j on annonce que Ton prédit l'avenir au moyen du marc de café, ou du vol des oiseaux, ou des sacrifices d'un coq à Esculape, et on ne peut suffire au nombre des gens qui achètent de l'avenir.
Vous croyez à toutes les ruses, à tous les mensonges (mot à mot : à toutes les crocodileries qu'on vous fait, krocodeïlous poïein, locution proverbiale chez les Grecs qui faisaient allusion aux ruses prêtées aux crocodiles, et que Ton appliquait aux arguments captieux.)
La crédulité publique est le patrimoine, le champ <l'un plus grand nombre de gens qu'on ne l'a jamais vu. Ce champ, on le cultive avec soin, avec ardeur, avec sollicitude ; on y sème des mensonges que l'on arrose d'hypocrisie, et l'on y récolte la fortune, la considération et la renommée.
Nos pères n'avaient guère qu'une religion, vous en avez soixante; toutes ont des croyants, toutes des martyrs, toutes des persécuteurs. Vous avei forcé Jupiter /eus) de monter beaucoup plus haut qu'il ne l'était, et de fixer va demeure à une distance où ce bruit ne l'incommode pas.
On ne croit plus à rien, grand Dieu! [mega Zcus)>
mais il y a des gens qui croient à toi-même, Nonoltès!
Il est temps de cesser de déraisonner, ô Nonottès! ipausasthai), on ne trompe plus personne, là où personne n'a plus d'intérêts: cesse ton monotone refrain (épodemon) : « Il n'y a plus de croyances, » parce qu'on te dirait d'abord que tu es toi-même un argument contre tes paroles, que tu as vécu de tout temps sur la crédulité publique, et que tu es descendu parmi nous engraissé par elle.
Puis, après t'avoir dit cela, les honnêtes morts te fuiraient ici comme les bons vivants te fuyaient làhaut, et tu n'aurais pas, comme là-haut, la ressource des hypocrites et des mauvais, qui sont ici occupés à diverses corvées expiatoires , d'après l'ordre d'Eaque, de Minos et de Rhadamante.
L'autre jour, jetant les yeux sur un journal ouvert, je vis en haut d'une colonne ces paroles, qui éveillèrent mon attention comme elles auraient éveillé la vôtre :
« Le docteur N... fit l'ablation de cette tête avec un plein succès, et l'enfant est aujourd'hui à peu près guéri. »
J'aime le mot « ablation de la tête, » c'est plus joli que guillotiner, quoique, dans le fait, ça doive se ressembler beaucoup.
Mais de quoi guérit-on cet enfant en lui faisant « l'ablation de la tête? »
Je sais bien qu'on guérit du mal de dents en arrachant la dent malade, mais je n'ai jamais ouï dire qu'on ait essayé de guérir la migraine en arrachant la tête.
Il est évident, me dis-je, qu'en lisant le commencement de ce « fait divers, » je vais avoir le mot de l'énigme; mais j'aurais voulu le deviner.
D'abord ai-je bien lu? n'y a-t-il pas une faute d'impression? Non, le docteur N. .. a fait l'ablation de la tête, et l'enfant est aujourd'hui à peu près guéri.
J'y renonçai, et je lus à la fin de l'autre colonne le commencement de l'article.
L'enfant auquel on a fait « l'ablation de la tête » en avait deux.
Géryon en avait trois.
L'hydre de Lerne en avait sept.
L'hydre de L'anarchie en a beaucoup davantage.
Voici, du reste, le commencement et l'explication du récit :
— La commune d'Epreville-en-Lieuvins vient d'être témoin d'un phénomène vraiment incroyable, qui constitue un des exemples les plus surprenants des caprices de l'organisme.
Une femme a mis au monde un enfant à deux têtes.
L'une était...
L'autre, etc.
Je passe des détails anatomiques.
; C'est alors que le docteur N... fit « l'ablation » d'une des deux têtes. Il est probable que si l'enfant n'en avait eu qu'une, le docteur N... aurait reculé devant cette opération, car « l'ablation de la tête » n'aurait pu le guérir que de la vie.
J'admets le fait et le plein succès de l'opération.
Avoir deux têtes aurait pu être embarrassant à un certain âge.
L'enfant eût peut-être eu mauvaises têtes.
Peut-être ces deux têtes n'eussent pas pensé de la même manière; peut-être auraient-elles eu en philosophie, en littérature, en politique, des opinions différentes et diamétralement opposées.
Vous me direz qu'il n'y a pas besoin d'avoir deux têtes pour cela.
Vous pourriez même me citer des noms. Mais
cela ne vous avancerait à rien, car je ne les répéterai pas ici.
D'ailleurs, les gens que vous me citeriez comme ayant eu notoirement des opinions diverses, opposées et contradictoires, les ont eues et manifestées successivement, et selon les avantages qu'ils en pouvaient retirer. Je veux parler de ce qu'il y aurait eu de gênant à avoir deux têtes ayant à la fois des opinions contraires.
Le docteur N... a donc bien fait de pratiquer L'ablation d'une des deux têtes.
Mais sur quoi s'est-il réglé dans son choix? Pourquoi a-t-il coupé une tête plutôt qu'une autre?
Est-il bien sûr qu'il ait retranché la moins bonne et conservé la meilleure? Il eût été bien important de faire précéder cette ablation d'un examen consciencieux des deux cerveaux d'après la méthode du docteur Gall.
Le docteur N... a-t-il étudié particulièrement et sérieusement la méthode du docteur Gall?
Que cet examen ait été fait ou ait été négligé, le cas était très-embarrassant.
Quelle faculté allait-on retrancher en faisant u l'ablation » d'une des <l<'»i\ tètes?
Quelle faculté allait-on conserver?
Le docteur N a-t-il bien compris l'immense
responsabilité qu'il assumait sur sa propre tête, lui qui, probablement, n'en a qu'une?
La tête conservée a-t-elle très-développé les organes, source des mauvaises passions, ou ces organes ont-ils partagé « l'ablation » de l'autre tête?
Supposons un moment que l'une des deux têtes fût admirablement organisée, — une de ces têtes que la Providence fabrique elle-même de très-loin en très-loin pour le bonheur des peuples, tandis que les autres têtes sont coulées dans trois ou quatre moules différents et presque à la mécanique.
Quel malheur si le docteur N.... avait coupé précisément cette tête et avait laissé subsister l'autre, véritable tête de pacotille !
Certes, Je docteur N aurait fait là un beau
coup !
Mais sans supposer des facultés aussi rigoureusement séparées, si par hasard l'enfant en question se rappelle sa tête enlevée, comme de vieux soldats prétendaient souffrir à leur bras laissé à Austerlitz, n'arrivera-t-il pas que devenu amoureux, et essayant de peindre en vers une flamme si belle et ne pouvant y réussir, il ne s'écrie : « Maudit docteur N. ... ! j'avais dans mon autre tête les plus belles
facultés poétiques. » Ou dans une autre circonstance : « Ah! j'aurais été un grand mathématicien, si M. N.... ne m'avait pas fait avec un plein succès l'ablation d'un de mes cerveaux. »
Tout cela n'a été dit par moi que pour prouver (o muthos dêloî oti) que l'ablation de la tête est une opération délicate, hardie, dangereuse, qui a été exécutée avec un plein succès par le docteur N...., dans la commune d'Epreville-en-Iveuvin.