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LA JUSTICE. — LE LUXE DES FEMMES, L'ALUMINIUM

Vous verrez que je finirai par avoir raison quand je demande qu'on simplifie certaines lois, quand je demande que l'on dise pour la propriété littéraire :

« La propriété littéraire est une propriété ; »

Pour les sophistications et ventes à faux poids :

« Le marchand qui vole est un voleur, le marchand qui empoisonne est un empoisonneur. »

Une cour supérieure vient d'être appelée à décider cette question : « Le lait est-il une boisson ou une substance alimentaire? »

La cour a décidé justement que le lait est une substance alimentaire.

Par suite de quoi celui qui mêle de l'eau au lait

qu'il vend, se rend coupable de tromperie sur la marchandise vendue, s'exposant à une peine de trois mois à un an de prison et à une amende qui ne peut être moindre de 50 francs.

Si la cour avait déclaré le lait boisson, le falsificateur n'aurait commis qu'une contravention l'exposant à une amende de 6 à 10 francs.

Il est évident que la cour a voulu, avec raison, amener la peine la plus forte.

Mais la nécessité de ces distinctions, que la cour a dû subir, n'est-elle pas une fâcheuse puérilité?

Je ne vous répéterai pas les définitions que je vous ai dernièrement données du vol.

La marchandise que j'ai achetée est à moi. Quelle qu'elle soit, celui qui m'en prend une partie est un voleur.

Kst-ec qu'il y a pour celui qui glisserait une pièce de vingt sous fausse une peine différente de celle qu'on inflige à celui qui émet une fausse pièce de 40 sous? Est-ce que celui qui vole 100 francs en or ne commet pas le même acte que celui qui vole 100 francs en pièces de Cent sous, eu billet de banque, eu monnaie de Mllon? Ksi ce qu'il y a une loi et une pénalité différentes pour chacun de ces vois p

Pourquoi alors n'avez-vous pas un nom, une loi

et une pénalité distincts pour protéger chacune de ces propriétés ?

La propriété des montres, la propriété des foulards, la propriété des prunes à l'eau de-vie, la propriété des maisons , la propriété des tabatières, la propriété du pain d'épice, etc., etc., etc.

Celui qui prend partie du lait qu'il a vendu fait précisément ce que ferait celui qui prendrait partie du lait qu'il n'aurait pas acheté. Il y a vol égal, semblable, identique de part et d'autre ; il n'y a pas sophistication ni tromperie sur la qualité ou la quantité; l'un a pris le lait de l'autre, c'est un vol. Pierre prend le lait de Paul, c'est comme si Paul prenait le lait de Pierre. Peu importe que Pierre soit marchand ; il est grotesque que cela fasse une différence.

Il ne devrait pas y avoir besoin de savoir si le lait est boisson ou denrée alimentaire.

Pourquoi la faim serait-elle plus protégée que la soif? Pourquoi la propriété liquide serait elle inférieure à la propriété solide?

La patente de marchand donne le droit de vendre et non le droit de voler ou d'empoisonner. Un marchand qui tuerait un homme à coups de couteau serait-il admis à réclamer une pénalité resteinte et

à dire : « Je suis marchand ; je n'ai pas assassiné, j'ai chagriné, j'ai sophistiqué cet homme à coups tle couteau ? »

Ce que j'ai reçu de lettres d'encouragement de négociants et de marchands honorables, au plus fort de cette guerre que je fais depuis bien longtemps, prouverait surabondamment que les commerçants probes et intelligents, et je me plais à croire que c'est l'immense majorité, comprennent le tort que peut leur faire, à tort sans doute, non-seulement dans l'opinion, mais encore dans leurs affaires, l'inefficacité de la répression, et que ce ne sont pas eux qui verraient avec le moins de joie la justice armée de lois plus sévères et plus simples.

Puisque je viens d'écrire le mot justice, qu'il nie soit permis de relever en passant une formule abusive qu'on rencontre parfois dans le langage judiciaire, et qui, assurément, n'est que le résultat de l'irréflexion, de l'habitude, et bien souvent aussi d'une légitime indignation contre le cynisme de certains accusés. H suffira de la signalera L'attention des personnes qui s'en servent par mégarde, pour

Ja faire tomber en désuétude.

Cette formule est celle-ci :

« Prévenu, votre attitude aggrave votre position. » Or, si le prévenu a tué son père ou empoisonné son frère, ou coupé sa sœur en morceaux, je ne comprends pas très-bien comment son attitude plus ou moins irrévérencieuse à l'audience peut aggraver sa position.

Humainement, cela est un peu vrai, mais il a le droit d'espérer que les magistrats s'élèveront assez au-dessus des faiblesses humaines pour ne pas se sentir atteints par l'insolence d'un scélérat, et ne pas être influencés par sa mauvaise attitude. Imaginons un exemple pour plus de clarté : Un gredin, sous prétexte de fleurs artificielles, offre à l'hospice d'une ville, en province, de se charger de vingt pauvres orphelins; il promet de les élever comme un père, de leur faire donner quelque éducation et de leur apprendre son état de fabricant de fleurs. Les administrateurs de l'hospice acceptent avec empressement cette proposition; peut-être sont-ils un peu séduits par la profession du susdit gredin. Un homme qui passe sa vie à imiter et conséquemment à contempler les œuvres de Dieu ne saurait être un méchant homme. Assembler les pétales des marguerites fatidiques, faire épanouir des

roses et des œillets, étudier les formes et les nuances des fleurs, c'est presque, comme le jardinage, une occupation honnête, vertueuse et disposant le cœur et l'esprit aux impressions douces et bienveillantes. Ainsi pensent les administrateurs de l'hospice lorsqu'ils confient au gredin quinze jeunes garçons et cinq jeunes filles qui doivent, selon eux, passer leur vie dans un printemps perpétuel. Les bons administrateurs, dans leur sollicitude paternelle pour ces pauvres petits, se représentent l'homme aux fleurs artificielles comme une sorte de Flore mâle, réveillant le matin ses apprentis en chantant :

Allons, gnomes, qu'on se dépêche; Préparez les parfums amers, Préparez la couleur si fraîche Des premières fleurs de lu piVhr, Roses sur leurs rameaux \erts.

Paresseux, les lilles penchées Cherchenl depuis bientôt un mois, Sous les \ ieilles feuilles néch Les cersiies enoor e* b

De la violette des bois.

M «lis dans la maison dudit gredin, on n'entend

pas ce chant matinal, on n'entend que des cris de détresse et de douleur.

Le travail de ces pauvres enfants commence à six heures du matin et ne finit qu'à minuit. Quand la commande presse, ils travaillent toute la nuit.

Ces pauvres enfants ne connaissent ni les jeux, ni la gaieté de leur âge; le dimanche ne leur apporte ni repos ni récréation.

Une pauvre petite fille meurt avant que la justice soit informée des mauvais traitements infligés par cet homme aux enfants auxquels il a promis de servir de père.

On met sous les yeux des juges une grosse cravache, une corde à nœuds, avec lesquelles on les frappait pour les tenir éveillés, et une chaîne de fer avec laquelle une de ces pauvres petites créatures a été enchaînée pendant onze semaines d'hiver, sur un lit de sangle sans matelas.

Les juges et le ministère public ressentent et montrent une légitime indignation qui amène la condamnation du gredin à quinze mois d'emprisonnement.

Je reçois beaucoup de lettres au sujet de quelques

vérités bourdonnces par les Guêpes, il y a quinze jours, à propos du luxe exorbitant que traînent aujourd'hui les femmes dans la rue.

Quelques maris me félicitent, m'encouragent, etc. Si j'ai un conseil à leur donner dans l'intérêt de la cause, c'est de ne pas s'en mêler; autrement ils gâteraient tout. Ils ne sont pas assez désintéressés dans la question pour qu'ils puissent en être les juges.

Passe pour moi qui vis dans un pays où les femmes ne mettent de souliers que le dimanche, avec des jupes qui descendent un peu au-dessous du jarret; où la coiffure se compose 1° de très -beaux cheveux ; 2° d'un velours noir et d'une rose, d'une branche de jasmin ou d'une fleur de grenadier, suivant la saison; 3° d'un grand chapeau de paille, d'une forme très-gracieuse, contre l'ardeur du soleil.

Quelques femmes sont fort irritées contre moi. Les maris, disent-elles, ont déjà bien assez d'objections de leur mauvaise humeur, sans qu'on aille encore fournir des arguments à leur avarice. On nu* rappelle les vers de l'opéra des Visitandines :

Fort bien avec 1rs femmes, Mal avec les maris.

Et l'on prétend que je suis fort bien avec les maris.

Une autre lettre traite la question à un point de vue politique, philosophique, social. Voulez-vous proscrire le luxe? C'est une manière élevée d'encourager l'industrie. Au lieu de donner pompeusement des sous aux pauvres dans la rue, on achète de belles dentelles qui font vivre les pauvres femmes de Valenciennes. Non, certes, je ne veux pas proscrire le luxe ; le luxe des riches est la fortune des petits ; mais le luxe des petits les fait vivre dans la misère.

J'ai deux amis...

—Fat!

C'est une hypothèse. J'ai deux amis; l'un a deux cent mille francs de rente, l'autre est un employé aux finances, ou un artiste, ou un petit rentier, ou un professeur de quelque chose. Tous deux m'ont invité à dîner. Certes, je serais fort affligé de voir le second me donner un dîner cher, des vins fins, des primeurs ; un dîner qui réduira les dîners de la famille à leur plus stricte, à leur plus triste expression pendant quinze jours ; un dîner qui fait que le maître et la maîtresse de la maison ont besoin de faire des efforts pour montrer un air satisfait et un

sourire laborieux et intermittent. Il me semble que je mange ces gens-là. Celui-là ne me donnera un bon dîner qu'avec un gigot et des haricots, parce qu'alors il me servira sa gaieté entière, parce que sa femme ne sera pas préoccupée, soucieuse. Après un grand dîner cher, le lendemain, en se réveillant, les époux se disent : « Nous avons dépensé bien de l'argent hierl » Us sont disposés à l'aigreur, se querellent et grondent les enfants au moindre prétexte, et ajoutent :

— «A... n'avait guère d'esprit hier au soir.

— Son dernier roman ne valait pas grand'chose.

— As-tu vu comme il a des cheveux blancs ?

— Tu étais grognon.

— Et toi trop a flairé.

— La crème était manquée; Marguerite est insupportable ! »

Tandis que le lendemain du jour où j'ai partagé le k'igot et les haricots :

— « Nous nous sommes bien amusés hier.

— A... était dans ses jours de gaieté.

— C'est un excellent homme.

— l'ouiquoi j,c \irnl-il pas plus souvent?

— 11 a gardé toute la verve de la jeunesse.

— Quel àgti a-t-il l

— Quarante ans passés.

— Il ne les paraît pas; et d'ailleurs on n'est pas vieux à cet tige-là.

— Les enfants ont été bien sages.

— Le gigot était cuit bien à point.

— Réellement Marguerite fait de son mieux, et c'est une bonne fille.

— A... s'est joliment régalé avec le gigot et les haricots ! »

Mais si je dîne chez mon autre ami, je trouverai très-mauvais qu'il ne me donne pas un excellent dîner, des mets recherchés, des vins fins et délicats ; à moins cependant que je n'y fasse pas attention.

Non, certes, je n'ai rien contre le luxe, et j'aime personnellement les belles choses; j'aime entre autres choses les belles étoffes, la soie, le velours, les dentelles ; je trouve très-bon que l'on en fasse, très-bon que l'on en vende, très-bon qu'on les vende très-cher. Je voudrais cependant qu'on vendît tout cela très-cher jusqu'au jour où on pourrait le vendre très-bon marché. Les femmes n'ont pas encore demandé des étoiles pour mettre dans leurs cheveux; mais si on abaissait les étoiles à la hauteur de la cime des peupliers, il leur en faudrait très-

certainement, ne fût-ce que pour être comme tout le monde, pour être propre. »

Deux mots du dictionnaire des femmes, — dictionnaire des sous-entendus, — dont nous nous occuperons un de ces dimanches.

Il est encore une charmante lettre que je dois mentionner. Comme je n'ai pas inscrit ici toutes les injures que contiennent les autres, je supprime de celle-ci quelques lignes très-flatteuses qui en sont le commencement, — non par dédain, certes ! — le diable n'y perdra rien ; je les ai lues trois fois, — mais à cause de la modestie qu'on est convenu de faire semblant d'avoir.

«J'habitais, il y a quelque six ans, une petite ville où les femmes n'avaient d'occasion de montrer leurs toilettes qu'aux soirées du préfet, du général et du receveur. Pas une n'y manquait, et moi pas plus que les autres. Je jetai tout d'abord un regard sur la situation, comme un général avant de livrer bataille. Il n'y avait que deux partis raisonnables à prendre : ou manifester une robe nouvelle a chaque soirée, ou mettre la même robe à toutes les soirées.

-» Personne ne prit franchement un des deux partis. Celle-ci exhiba quatre robes neuves, celle-là six; la femme du notaire, neuf; la femme du receveur, quatorze. Mais il y avait trois soirées par semaine, et cela toute l'année. Aucune de ces dames ne pouvant arborer cent cinquante-six belles robes neuves, il fallut que la femme du receveur ellemême, au bout de ses quatorze robes, recommençât le cercle, et le recommençât dix fois. C'était une impuissance, c'était une défaite et une humiliation. Pour moi, je mis invariablement une robe de mousseline blanche, et, du mois de mai au mois d'octobre, je descendis au jardin cueillir ma coiffure. C'était là la grande affaire : — « Mettrai-je de petites touffes de muguet, ou des grappes de groseillier à fleurs roses ? » Et plus tard : — « Mettrai-je des œillets, ou des roses, ou des jasmins? »

» Comme, à la rigueur, sans que je sois bien riche, on savait que j'aurais pu avoir plusieurs robes, je n'étais pas vaincue : je voulais n'avoir qu'une robe.

» A la seconde soirée, les femmes me regardèrent avec un peu de dédain; mais, à la cinquième, quand la femme du médecin eut épuisé ses quatre robes et dut remontrer sa première; quand, à la quinzième, il fallut que la femme du receveur avouât que c'é-

tait fini et qu'on allait voir de nouveau défiler les quatorze robes déjà connues, je fus très-victorieuse.

» Puis, quand la bise fui venue, je rassemblai toutes les économies que j'avais faites sur mes toilettes pendant l'été, et j'eus une belle robe de velours noir, sans aucune garniture. Je mis mes cheveux en bandeaux. Il y avait bien au jardin encore quelques roses remontantes, quelques roses du roi, quelques chromatelles. Je n'en mis qu'une dans mes cheveux, parce que je pensai qu'il faudrait bientôt les remplacer par des camellias artificiels, et que je ne voulais pas mettre moins de ce qui s'achète que de ce que j'ai dans mon jardin. Je voulais encore ne pas être vaincue, et je ne le fus pas ; et bien des lois je fus la plus belle.

» Ma robe de velours, que je mis à son tour du mois d'octobre au mois de mai, me rendit bien fière et bien heureuse, car, pour l'acheter, je n'avais retranché ni un plat de la table de mon mari, ni un jouet âmes chers enfants, ni un bout de chandelle a mes domestiques.

> Si vous saviez quelle lésinerie, quelle avarice, quelle misère président à la vie intérieure de beaucoup <le ces balles daines si élégantes | que de lamentations sur les dépenses qu'entraîne l'éducation

des enfants! sur la cherté des vivres! Comme les pauvres maris ont du mauvais café ! comme on fait acheter de la viande de deuxième qualité ! comme on traite le nécessaire de superflu, pour pouvoir traiter le superflu de nécessaire! Payer une robe 400 fr., c'est tout naturel ! Si le mari dit un mot, on lui prouve que c'est pour rien ; que madame *** en a une de six cents ; qu'il faut bien être comme tout le monde; qu'il faut bien être propre.

» Si cependant il trouve mauvais qu'on paye une robe quatre cents francs, eh bien ! on n'ira plus dans le monde, on fermera sa porte, on vivra dans la retraite.

» Et les larmes s'échappent, et les sanglots font explosion.

» Une robe de 400 francs ! on n'en peut avoir à moins. — Mais ce qui est vraiment horrible, c'est le prix du beurre !

» Et les légumes !.. Marguerite n' a- t-elle pas payé hier une botte de carottes six sous !

» Je crois, par exemple, qu'elle fait un peu danser l'anse du panier. »

J'ai jeté, déjà, un cri d'alarme à l'apparition

d'une chose prodigieuse, monstrueuse, « aliquid portentosum. »

Ce quelque chose est un nouveau métal, l'aluminium.

« Grand Dieu ! m'écriai -je, les hommes ne^ fontils pas déjà assez de crimes et de sottises pour les quelques métaux que, dans vos voies mystérieuses, vous leur avez permis de découvrir? Est-ce qu'on ne se tend pas assez d'embûches? est-ce qu'on ne s'entre-vole pas assez à votre gré? est-ce qu'on ne «'entre- tue pas suffisamment selon vous ?

» Que voulez-vous donc de plus? »

Mais voici qu'au nouveau métal blanc, l'aluminium, vient s'adjoindre un nouveau métal jaune, le strontium.

Est-ce bien le strontium qui est jaune? est-ce bien l'aluminium qui est blanc? ou est-ce tout simplement le contraire ?

Je prie le lecteur de croire que je suis de trèsbonne foi dans mon doute, et que ce n'est pas un air (jue je prends de méconnaître un métal qui commence, un métnl qui n'est pas encore.

J'ai trop vu ce qui est advenu tant de fois en notre temps : il ne faut se mettre mal avec personne; on De sait pas ce qui peut arriver.

Nous sommes dans un des siècles où règne surtout le hasard, et comme le dit un écrivain anglais, tant qu'un homme n'est pas pendu, il ne faut pas se rendre impossible de lui dire que l'on a toujours éié son ami.

L'aluminium elle strontium, l'un jaune, l'autre blanc, peuvent, du moment où on y pensera le moins, remplacer l'or et l'argent, et hériter à la fois <le la puissance de l'or, de la vénération des hommes, et du titre de vil métal que celui-ci a porté si longtemps.

Vous me direz que ce seraient de faux or et de faux argent ; mais je vous prouverais que vous êtes dans l'erreur : du jour où l'aluminium et le strontium seraient en faveur, fussent-ils grossiers et infimes métaux, il est évident que ce seraient l'or et l'argent qui deviendraient de faux strontium et de faux aluminium, et seraient traités comme tels.

Si ces deux métaux parviennent à l'emporter, je veux au contraire me ménager leur faveur ; j'ai eu beaucoup à me plaindre de leurs prédécesseurs, et je n'ai aucune raison de leur rester fidèle.

Quoi qu'il en soit, je puis dire que c'est une chose grave que l'apparition de deux nouveaux métaux. Calculez les infamies, les vilenies, les crimes, les

bêtises, etc., faits pour les trois métaux qui régnent sur l'homme civilisé, l'or, l'argent et le cuivre; ne croyez pas ensuite que l'adjonction de deux métaux nouveaux n'augmente ces turpitudes que de deux cinquièmes, vous seriez dans une erreur profonde. Remplacez les mots par des chiffres, vous verrez que deux chiffres donnent quatre combinaisons, et que trois chiffres en donnent quinze ou dix-huit. Je n'ai pas le loisir de calculer ici combien de combinaisons forment cinq chiffres. Il est fort douteux d'ailleurs que cela pût vous donner un plaisir équivalent à la peine que je prendrais.

Allons, bien ! voici un troisième nouveau métal ! au strontium (c'est le strontium qui est jaune, décidément), au strontium et à l'aluminium , il faut ajouter le lithium. Le lithium présente de grands avantages; il pourrait bien aussi finir par devenir « Je vil métal, » c'est-à-dire le maître de tout.

IÀB gros sous sont une monnaie qui ne sert plus que pour passer les ponts ; les mendiants n'en veulent plus, ou n'en glisse quel<|ues-uns qu'aux aveuli, s. La puer de :> lianes est une monnaie lourde, embarrassante, qui rappelle la monnaie de fer des

Spartiates. On ne peut porter sans fatigue et sans bruit "100 francs dans ses poches. Je dis dans ses poches, car il est indispensable de diviser une pareille somme pour conserver l'équilibre.

Il y a l'or et le papier ; mais le papier représente l'argent et n'est pas l'argent ; de plus il a des chances particulières de destruction; le feu et l'eau sont ses ennemis. Dans certains pays, dans certaines provinces, dans la campagne, vous pourriez fort bien vous coucher sans souper avec cent mille francs de billets de banque dans votre poche. Je me rappelle qu'il y a quelque quinze ans, achetant un cheval dans le Perche, je fus obligé d'endosser un billet de la Banque de France, et de soutenir ainsi de mon crédit cet établissement national. Je pense qu'elle me rendrait le même service au besoin ; je n'ai pas eu encore l'occasion de m'en informer.

Il est des circonstances où l'on désire s'en aller vite avec beaucoup d'argent ; le lithium est d'une légèreté bien séduisante; le lithium ne pèse que la moitié de son volume d'eau ; le lithium est plus léger que l'éther.

On pourrait porter et emporter une somme énorme de lithium. Tous les amis de l'argent d'autrui apprécieront ce précieux avantage.

Peu importe ]a valeur intrinsèque et relative de ce nouveau métal; la valeur des métaux n'est qu'une convention; celle de l'or a baissé depuis la découverte des mines de la Californie. La monnaie de lithium, de strontium, d'aluminium, prendra toute sa valeur de l'effigie des princes. Les peuples ont de tout temps eu un grand amour pour leurs princes, dit on; c'est peut-être un peu par leur désir d'amasser le plus grand nombre possible de portraits de ces princes que cet amour s'est manifesté!

D'ailleurs, notre époque avait droit à une désignation particulière et emblématique pour la postérité.

Il y a bien longtemps que les poètes nous disent que nous sommes dans l'dge de fer, après avoir traversé l'âge d'or, l'âge d'argent et l'âge d'airain; noire âge, remarquable par l'hypocrisie et les semblants, sera appelé l'âge du strontium, de l'aluminium et du lithium.

La mode est en ce moment à la recherche des métaux. La recherche des planètes est tout à fait tombée. M. Leverrier leur a fait bien du tort. On se rappelle que l'illustre et regrettable Arago les faisait découvrir par son secrétaire.

Les anciens métaux ne suffisaient plus à ce que

les Latins appelaient la faim de l'or, auri famés; à ce que nous appelons, nous, plus énergiquement et plus exactement, la soif de l'or. — La soif est en effet un besoin plus violent, et dont la satisfaction cause l'ivresse.

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