LA PROPRIETE LITTERAIRE
Et moi aussi j'ai épuisé l'intervention, les ressources et les lenteurs de la diplomatie ; — mais moi aussi, à la fin, il faut bien que j'entre dans la mer Noire.
C'est, pour le moment, mon encrier qui la figurera.
Sérieusement, je veux faire juger si la propriété littéraire est, oui ou non, une propriété, — si l'œuvre du cerveau est tellement au-dessous de l'œuvre des bras, — que, entre tous les ouvriers, l'écrivain, seul, ne puisse laisser son héritage à sa famille.
Je suis las d'entendre demander l'aumône pour les écrivains. — Mettez- nous dans le di oit commun, que notre travail soit respecté à l'égal de celui du dernier manœuvre, et cela nous suffira. Ceux d'entre nous qui ont de grands talents et une grande fécon dite se permettront de grands besoins; les autres abaisseront leurs besoins au niveau de leurs recettes.
Supposons Balzac — et un épicier delà rue Saint- Honoré, son voisin ;— supposons que tous deux aient des enfants.
Balzac publie ses beaux livres ; — l'épicier achète le Père Goriot ; ça l'ennuie, il en fait des cornels. — Bien.
Balzac meurt, l'épicier aussi, les mortels sont égaux, surtout comme mortels. Leurs enfants grandissent, ils reçoivenl de l'éducation; un des iils de l'épicier a gardé la boutique paternelle, l'autre se fait libraire. Tiens, se dit-il un jour en consultant les dates, le Balzac est tombé dans le domaine public.
il en fait une édition.
\y fils de Balzac allait en faire une, il faut qu'il
y renonce : ce serait, faite en eononrrenee, une entreprise ruineuse; — la faisant geuli le 61s de l'épicier a enrichit.
Mais le fils de Balzac s'introduit chez l'autre fils de l'épicier, — il lui prend malgré lui un des cornets faits autrefois avec le Père Goriot : c'est un vol; — si le magistrat n'use d'indulgence, il sera puni comme voleur.
C'est absurde, me direz-vous. — Oui, c'est invraisemblable comme événement ; — mais comme légalité, -~ c'est incontestable.
C'est-à-dire que Balzac n'a pas pu faire une propriété de ses nombreux ouvrages qui seront une des gloires de la France, — cette propriété finit au bout d'un certain nombre d'années, — et un des feuillets d'un de ses livres roulés en cornet par l'épicier, devient une propriété inviolable, sacrée, à tout jamais protégée par les lois et par la justice.
Nous demandons que nos livres soient une propriété aussi sérieuse que celle des cornets de papier que l'on fait avec.
Est-ce donc trop exiger?
Il paraît que oui.
On m'a souvent demandé pourquoi seul à peu près, dans la famille littéraire de ce temps-ci, je n'avais rien tenté pour le théâtre* — J'ai donné
beaucoup de bonnes raisons, j'ai laissé mes questionneurs convaincus que j'avais fait sagement de m'abstenir. Mais leurs raisons n'étaient pas moins bonnes, et ils m'ont laissé convaincu que j'avais tort.
C'est pourquoi je me suis laissé aller à promettre trois pièces à divers théâtres. Si elles ne réussissent pas, je ne recommencerai pas, et tout sera dit.
— Je vais, dis -je à un de mes amis, je vais prendre les sujets de mes pièces dans mes livres. Un sujet éludié, Irailc deux fois à un assez long intervalle, est ressassé, mûri; on doit en tirer tout ce qu'il conlient. D'ailleurs, le public ne paraît pas désapprouver qu'on lui fasse voir au théâtre des sujets qui ne lui sont pas inconnus.
— Qu'allez-vous prendre?
— D'abord je débuterai par une pièce gaie. J'ai un vieux roman, — Midi à quatorze heures, qui, je crois. ..
— Ça n<1 se peut pas...
— Pourquoi ?
Aucun directeur ue l'accepterait*., et d'ailleurs
C serait un plagiât
— oh' ohl
— Oui. Midi à quatorze heures a été représenté
il y a une douzaine d'années sur le théâtre des Variétés sous ce même titre, et il y a deux ou trois ans, sous un titre que je ne me rappelle plus, sur le Théâtre-Français ; tous les journaux l'ont constaté.
— C'est vrai, je me le rappelle... C'est fâcheux, ce sujet me plaisait... J'ai une certaine Histoire de tant de charmes...
— Et de la vertu même ?
— Oui.
— Représenté il y a plusieurs années sur le théâtre du Palais- Royal.
— Diable!... dans Hortense... je vois les scènes d'ici : un ami passe pour le domestique de son ami, il lui prête un pantalon gris de perle, et...
— Vous avez raison, le sujet était bon; aussi a-til eu un très-joli succès sur le théâtre du Vaudeville.
— Ah çà ! mais... je ferai un drame avec Sous le? tilleuls...
— Tombé il y a quelques années à un théâtre du boulevard.
— Avez-vous lu Jobisme?
— Oui, mais on m'a assuré que l'auteur du Bourreau des crânes l'a lu aussi.
— Oh ! une idée... il y a dans les Guêpes une histoire assez drôle : une femme bizarre veut marier sa pupille avec un M. C. M. ; le trousseau est fait et même marqué, le mariage avorte, et plutôt que de démarquer le trousseau, elle est prête à marier sa pupille...
— A n'importe qui dont le nom commencera par les mêmes lettres...
— Oui...
— Laissez-moi finir; heureusement que celui que la jeune fîîle préfère a les mêmes initiales, et alors il n'y a plus d'obstacles à leur bonheur : cela s'appelle E. II. , et a été représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la Montansier, le 7 avril 1849.
— Mais alors, il n'y a doue que moi qui ne puis prendre dans mes livres?
— Ces messieurs les ailleurs on! ajouté quelque chose : le mari cherche ses boites; il voit des bottes sons un rideau, les lire, trouve un homme dedans, el dit : Monsieur, que faites voua dans mes
bot! '
— Mais c'est une scène du commencement de
mon roman de Geneviève!
— Je le ais bu n.
— Avez-vous lu Feu Bressier?
— Peut-être, mais je ne me rappelle pas tout.
— Eh bien, écoutez.
Feu Bressier.
Léopold est au bal; il y rencontre une femme dont il est amoureux depuis longtemps , elle lui permet de la reconduire en fiacre, mais il n'a pas d'argent; il essaie d'en emprunter à un arni qui n'en a pas plus que lui; il se propose de prendre un cocher à l'heure, et ensuite de lui donner son habit et son chapeau.
— Je me rappelle très- bien, écoutez à votre tour : Riche d'amour.
Pingouin est au bal, il y rencontre une femme don! il est amoureux depuis longtemps, elle lui per-- . met de la reconduire en fiacre, mais il n'a pas d'argent; il essaie d'en emprunter à un ami qui n'en a pas plus que lui; il se propose de prendre un cocher à l'heure et ensuite de lui donner son chapeau et son paletot.
— Il y a une différence... Léopold veut donner son habit, et Pingouin veut donner son paletot.
Cette fois cependant, je m'impatientai de ce droit de jambage que s'arrogent certains de messieurs qui font. des pièces sur les ouvrages de messieurs
Ci MliiNUS PROPOS.
qui font des livres ; — j'examinai avec quelque attention la pièce de MM. les auteurs de Riche d'amour, je restai convaincu qu'aucun des trois auteurs n'avait fait, à beaucoup près, autant que moi dans leur pièce. Le plus célèbre de leurs confrères, un des plus spirituels des miens, voulut bien se charger de leur dire, de ma part, que je voulais mettre un terme à ces façons d'agir ; que je les priais de me désigner trois arbitres auxquels je soumettrais notre cause; — que je me faisais fort d'établir qu'ils m'avaient emprunté le sujet de leur pièce, les principales situations, et enfin, pour mémoire, un certain nombre de phrases textuelles, annonçant que, ne faisant de la chose qu'une question de principe, je ne ferais réclamer que le dixième des bénéfices qu il leur plairait d'avouer.
Ces trois messieurs, l'un est écrivain, répondirent, en collaboration, par un relus, — fondé sur ceci :
«Que chaque mois, chaque jour, de pareilles réclamations peuvent s'élever; — que celle-là admise ouvrirai! la porte à d'autres; —qu'on ne saura:! jamais, même au bout <lc six OU sept ans, si l'on étail légitime possesseur de sa propriété. »
.\h! la triomphante h supercoquentieuse idée!
— ces trois auteurs ont parlé comme un seul Arnal. — Invoquer en faveur du plagiat le respect de la propriété, c'est du dernier cocasse. Si je fais jamais, moi aussi, des vaudevilles, je leur prendrai cette phrase, — nous ne nous gênons pas entre nous.
Il est temps en effet de préserver la propriété de ce qu'on prend des criailleries qui ont la mauvaise habitude de la gêner dans l'exercice de ses droits ; la propriété ordinaire, la propriété de ce qu'on fait, veut bien se laisser discuter pendant trente ans, mais la propriété de ce qu'on prend ne veut pas accorder même six à sept ans, — pour que les choses lui soient déclarées acquises; — elle veut que les acquêts soient considérés comme épaves, dont la propriété s'acquiert, je crois, par un an et un jour;
— elle oublie qu'on ne trouve pas plus dans un livre que dans une poche.
Il y aurait bien des inconvénients à accorder des lois spéciales à cette propriété conquérante, — parce que, si les réclamations si justes de ces trois messieurs « étaient admises, elles ouvriraient la porte à d'autres qui pourraient s'élever chaque mois , — chaque jour. » Les gens qui font le mouchoir demanderaient que la prescription leur fût acquise au
bout de deux minutes, le temps de cambier le linceul de profonde, — et que, passé ces deux minutes, on pût faire arrêter par la garde le propriétaire qui ferait de tardives réclamations. Ces messieurs défendent donc contre moi la propriété de ce quils m'ont pris.
Ces messieurs se plaignent. — C'était, autrefois, ceux qu'on écorchait qui criaient. — Il me vient à ce sujet une idée de vaudeville, « le Bourreau chatouilleux; » je les prie de ne pas s'en faire une propriété.— Je vais faire juger la question. —Si le sujet, les situations et un certain nombre de phrases de Riche d'amour constituent une propriété, — cette propriété appartient elle à ceux qui les ont copiées ou à celui qui les a faites? et celui-ci, faisant des réclamations, commet-il un attentat à la propriété? Si j'ai parlé si longtemps de mes affaires, c'est qu'elles sont, je crois, dans cette circonstance, d'un intérêt général pour la littérature.
.!<• prie mes trois collaborateurs, malgré moi pour le travail, malgré eux pour la recette, de se chanter ceci sur l'air Malborough s'en ra-i-m guerre,
.!<■ finirai par une épigraphe, .le renipiunle à
MM. les im/mrs <l< B II., <«,tle pîèO€ â laquelle je
prends l'épigraphe, que Remettant également irois
contre un, ils ont empruntée aux Guêpes et à Geneviève.
« Ils se sont mis trois ; sur trois, il y en a un qui ne fait rien, un qui fait les répétitions, et le troisième fait la pièce... mais celui-là, bien souvent, on ne le nomme pas. »
Celle-là, ce n'est pas moi qui la leur fais dire.