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PONSARD, L'ACADÉMIE, LES GROS ARBRES

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A propos de l'idée fixe qu'ont messieurs les ultracatholiques de confisquer un de nos jours sur sept, je calculais dernièrement qu'avec les fêtes ce serait dix ans sur la vie d'un homme de soixante ans. Il est un autre calcul au moins aussi intéressant.

Supposons un ouvrier maçon qui commence à travailler à quatorze ans et qui ne s'arrête qu'à cinquante-cinq ans. Dans cet espace de temps, il se trouve deux mille cent trente-deux dimanches.

Supposons que sa femme travaille depuis vingt ans jusqu'à cinquante ans, — soit trente ans. En trente ans, il y a quinze cent soixante dimanches. Supposons en moyenne deux enfants qui commen-

cent, comme leur père, à travailler à quatorze ans, et resteront dans la famille jusqu'à vingt-deux ans, c'est une moyenne très-probable. Huit années renferment quatre cent seize dimanches. C'est donc quatre mille cent huit journées, ou onze ans trois mois et trois jours enlevés à une famille. La corvée ne prenait pas tant de jours que cela.

Supposons en moyenne les journées du père à o francs , celles de la mère à \ franc, et celles des deux enfants à un franc 50 centimes.

Cela fait une somme de 0,20 \ francs supprimée à cette famille.

La dime se payait à moins, puisqu'elle n'était naturellement que le dixième, et que c'est le septième du revenu qui serait enlevé.

Lutre deux amants, il n'y a qu'une somme d'amour à dépenser: si l'un aime trop, l'autre aime moins. — De même des ultra en tous genres. — Les ultraroyalistes ont été cause du départ de deux rac royales. — Quand il y a dans un pays quelques centaines de personnes qui sont trop catholiques, beau-, couj) d'autres s'occupent et s'empressent de refaire la moyenne et de rétablir l'équilibre.

Il y a quelque temps, j'ai parle dans le Siècle de la façon dont quelques commis et beaucoup d'hommes de peine portaient, le soir, les volets destinés à la fermeture des boutiques, et des dangers qu'ils faisaient courir aux passants.

Cinquante réclamations me furent adressées de divers côtés. C'était une calomnie ; jamais il n'était arrivé d'accidents du genre de ceux que je signalais, etc. Deuxjours après, la Gazette des Tribunaux racontait la condamnation d'un commis qui avait fendu la tête et à peu près crevé l'œil à un passant, précisément de la façon que j'avais décrite.

J'ai encore à parler des dangers que Ton court sur les trottoirs. Peut-être les gens chargés de fardeaux encombrants devraient-ils monter sur la chaussée des rues et non sur les trottoirs. Cependant, c'est une question à examiner, à cause des dangers que leur feraient, à leur tour, courir les voitures.

Mais on pourrait leur demander, du moins, de se charger avec plus d'intelligence et d'une manière moins hostile aux passants. C'est presque toujours en travers de leur hotte et horizontalement qu'ils portent leurs fardeaux. Les boulangers, par exemple, portent ainsi leurs pains longs de plus d'un mètre. Les gens qui les rencontrent sont obligés de descendre

des trottoirs s'ils ne veulent pas être bousculés ou au moins salis. Ils ont l'air de faucher les trottoirs.

Un Belge avait pris l'habitude de rouer son père de coups chaque fois que ce pauvre homme refusait de se priver du nécessaire pour donner à ce monstrueux gredin de quoi aller au cabaret. — On finit par l'arrêter, un jour qu'il voulait couper le cou à son père avec un rasoir.

L'affaire fut portée devant les assises de la province, présidées par un magistrat très- éloquent, — tellement sensible au talent des avocats, qu'il en est touché, même en dehors de la cause qu'ils défendent. L'avocat essaya d'établir qu'il n'y a pas grand mal à battre son père, et que le jury devait bien admettre des circonstances atténuantes. Ce que le jury refusa de faire.

M. le président des assises, dans son résumé, complimenta l'avocat au nom bucolique, et le félicita, non pas sans doute de la cause qu'il avait acceptée, non pas de la morale de sa plaidoirie, non

pas des arguments qu'il avait présentés,, mais probablement de la façon agréable dont il avait soutenu cette cause odieuse avec des arguments ingénieux.

— Ah ! vous avez beau dire, s'il y a quelque chose de plus horrible que de battre son père, c'est de soutenir publiquement que ce crime mérite quelque indulgence.

Ponsard, porté beaucoup au delà des nues après Lucrèce, abandonné par ses dévots après Agnès de Méranie, qui vaut mieux que Lucrèce, attaqué par les mômes enthousiastes après Charlotte Corday, qui vaut mieux qu'Agnès, est loin de trouver parmi ce qui reste des immortels du pont des Arts la violente sympathie qu'il a rencontrée à ses débuts.

Agnès de Méranie est une pièce contre l'intolérance ; l'Honneur et l'Argent est une pièce contre l'avidité, qui est le signe le plus marqué de l'époque, mais Lucrèce semblait être une pièce contre Hugo et contre Dumas.

Un des concurrents auxquels paraissent destinés les deux fauteuils vacants, est célèbre dans un petit comité pour l'à-propos avec lequel il émaille une conversation intime de calembours hétéroclites. Je ne veux pas laisser cet avantage à un rival de Ponsard qui, à la grande surprise et au grand désappointement de ses inventeurs, s'est trouvé être un

homme de beaucoup de talent et d'un très-honorable caractère. Si Ponsard ne fait pas habituellement de calembour, c'est qu'il ne le veut pas. J'en vais citer un de lui qui a, au plus haut degré, le mérite de la difficulté vaincue. Il s'agissait de trouver quelque chose dans un champ depuis longtemps récolté et glané.

Les quinze cents jeunes gens qui ont fait leurs éludes avec moi au collège Bourbon n'ont pas fait autre chose, pendant les huit années que nous avons passées ensemble , que des calembours sur mon nom. C'est ce qui explique l'éducation incomplète d'une grande partie de nos contemporains.

Eh bien ! Ponsard en a trouvé un inédit, — un que quinze cents hommes n'ont pu trouver en huit ans !

Nous dînions ensemble chez des amis communs ces jours passés. — J'arrivai un peu en retard, à ce qu'on prétendit.

— Est-ce qu'il est plus de six heures et demie? demandai- je.

— il esl sept heures moins un Karr, répondit

François Ponsard.

je serai heureux si cela a contribué à le faire nomnu i a l'Académie.

A propos de Ponsard, quelques personnes, en

voyant dans un récent feuilleton que, louant l'ode d'Horace et la façon dont il l'a dite sur un théâtre de société, j'avais fait une plaisanterie sur son costume et refusé mon approbation entière au pantalon cosaque, ont vu là un symptôme de haine profonde et acharnée contre Ponsard.

Il faut dire que nous nous trouvions alors dans un pays où monsieur se prononce seigneur,— où n'être que le très-humble et très-obéissant serviteur d'un nom à la fin d'une lettre passe pour une impolitesse, où dire à une femme simplement qu'elle est jolie est une grossièreté et une tentative de dénigrement. — C'est le pays de l'hyperbole, c'est le pays de ce jeune homme dont j'ai raconté l'histoire aux lecteurs du Siècle et qui m'avait écrit : « Je me tuerai à neuf heures du soir, vendredi, si je n'ai pas vu M. Halévy. » Cela veut, dire en italien : — « Je ne serais pas fâché de voir M. Halévy. » Ainsi, une muse gallo-italienne qui a adressé quelques vers à Ponsard lui a dit : — 0 le plus grand homme que la France ait jamais produit ! — Ce n'est que sur toi que l'Italie compte pour son salut ! — 0 Brutus ! ange de la liberté ! — 0 Homère ! ô Virgile ! — 0, etc.

Et elle a cru être tout simplement polie, tandis que si j'avais parlé ainsi à Ponsard, nous aurions paru

fort ridicules tous les deux Ce sont de belles phrases, mais que voulez-vous ! c'est la faute du climat; ces phrases ne peuvent pas plus vivre en France en plein air que ne le feraient les orangers et les géraniums.

La même muse, voulant dire à une femme qu'elle est mignonne et jolie et qu'elle a des yeux de la couleur des pervenches, s'écrie : « Ange de la poésie, vent de la liberté, Lucrèce et Clélie vont sortir de la poussière des tombeaux pour s'incliner devant ton front où le ciel a mis l'étoile du génie. La cendre des vieux Romains va tressaillir, etc. »

C'est-à-dire un peu plus qu'il ne faut pour alarmer la police romaine et faire fermer la ville sainte au nez de ceux que la muse y annonce avec de telles fanfares.

Mais il faut passer quelque chose à un pays « où mûrit le fruit de l'oranger. »

Il y a un point sur lequel il serait bon de sVnti ii Ire. L'autorité municipale veut-elle, oui ou non, bien décidément, qu'il y ait une seconde ligne d'arbres sur les boulevards intérieurs? Certes, on n' «l'accusera pas d'être défavorable aux arbre», moi qui, à l'eiemple de sakil Bernard, les ai pris

pour ni< s pur. pleins cl mes niailivs, moi qui ne

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reconnais aucun monument aussi beau qu'un vieil arbre, avec son feuillage toujours jeune ; mais je ferai un résumé impartial de la question.

Les boutiquiers du boulevard se plaignent de la seconde rangée d'arbres ; les promeneurs ne leur sont pas non plus très-favorables. Voici à peu près comment ils formulent leurs plaintes :

« Les arbres de la seconde rangée, s'ils devenaient grands, masqueraient nos boutiques et les rendraient humides ; le rond de terre dont on entoure ces arbres devient de la boue aussitôt qu'il pleut, et oblige les promeneurs à regarder à leurs pieds au lieu de regarder nos magasins. Rien ne nous est aussi favorable que cette flânerie insoucieuse qui n'est distraite par rien au monde des hameçons, des nasses, des verveux et des engins de toutes sortes que nous tendons au ras du sol. Aussitôt qu'il a à se préoccuper des voitures ou de la boue, ou des épines qui entourent les jeunes arbres, le promeneur redevient passant, et il passe, et il ne mord plus aux hameçons, et il n'entre plus dans les nasses. »

En effet, celui-ci a étalé des terrines de Nérac, des fruits de l'année passée et des légumes de l'année prochaine. Le gourmand regarde et flaire. Son âme

tout entière passe clans ses yeux et dans son organe olfactif. Il passe lentement, il revient, il s'arrête, il entre, il est pris. Il faudra qu'il paye une rançon — Celui-là a étalé des étoffes de tous genres ; les plis sont tout faits; la femme qui s'arrête peut se voir déjà dans la robe. La femme mord à l'hameçon. — Un homme, semblable au brochet que l'on amorce avec du poisson vivant, mord à la femme comme la femme a mordu à la robe. Le marchand, le pêcheur tire sa ligne, et prend les deux.

Mais qu'un de ces malheureux arbres se trouve devant la boutique, que le gourmand ou la femme ait à prendre garde aux épines entourant l'arbre qui peuvent déchirer leur vêtement, au rond de terre non revêtu de macadam qui salirait les bottes de l'un, les souliers et les jupes de l'autre,— s'ils sont obligés de faire un détour au lieu de passer tout près en frôlant la boutique, il y a grand risque pour le pauvre marchand de manquer sa double proie.

Les promeneurs font les mêmes plaintes que les marchands; de plus, ils disent que les marchands mettent des soins ingénieux à faire mourir les jeunes

arbres ; — que les fournisseurs de ces arbres, sachanl bien qu'on les assassinera, donnent souvent leurs sujets les moins viables. — Si les arbres étaient gros,

ils n'auraient plus besoin d'être protégés par des épines ; — mais, grâce à la double sollicitude dont nous venons de parler, il n'y a pas de danger qu'ils deviennent jamais gros.

« On aura éternellement un manche à balai, entouré d'épines, avec un cloaque circulaire au pied.

» S'il y a foule sur le boulevard , on tombe dans ce cloaque sans le voir. En tout cas , il faut faire un circuit tous les quinze ou vingt pas. Cette forme onduleuse imposée à la promenade est mortelle pour la flânerie. »

Voilà les plaintes auxquelles l'administration a été sourde jusqu'ici. Et les arbres donc ! croyez-vous qu'ils n'aient rien à redire au triste rôle qu'on leur fait jouer dans tout ceci?— pensez vous que cet exil les amuse? Un arbre a le droit d'avoir à ses pieds de l'herbe, du muguet, des pâquerettes ; —il a le droit d'abriter sur ses branches et des fauvettes et des pinsons et des linottes qui lui payent en chansons sa cordiale hospitalité.

Mais l'arbre des boulevards , — même celui qui est vieux et grand ! — il a le pied dans la boue , et il ne peut défendre ses branches contre l'envahissement des moineaux piaillards.

Conservons les gros et vieux arbres, mais ne nous

opiniâtrons pas à remplacer sans cesse les manches à balai morts par des manches à })alai vivants qui ne deviendront jamais des arbres.

L'autorité municipale, d'autre part, a peut-être ces raisons pour persévérer ; — j'ai, moi, mille raisons de les trouver suffisantes.

Quand on pense que Paris est, de toutes les villes de France, celle où il se commet le plus de crimes, en tenant compte même de sa population relative; quand on énumère, outre les voleurs de profession, les voleurs avoués, tous ceux qui font semblant de faire des affaires, déjouer sur les fonds publics, tous ceux qui vendent à faux poids et trichent au jeu ; — quand on pense que cette grande ville est le rendezvous des aigrefins et des coquins en tous genres, — on se demande s'il n'est pas utile de lui donner un peu l'aspect d'une forêt, dans l'intérêt de la vraisemblance, seue peine de rappeler l'éternel vestibule où se sont récitées si longtemps les infortunes tragiques de tous les pays et de tous les temps, à la Comédie-Fraaçaise, et les deux, salons alternatifs, l'un bleu ou \erl cl l'autre nankin, dans lesquels se sont représentées toutes les pièces de M. Scribe au ( . \ mu. lie pendant si longtemps.

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