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HISTOIRE D'UN JOURNAL QUI N' AIMAIT PAS LES

M. Flourens, celui qui fut en son temps trouvé par l'Académie plus grand écrivain que Victor Hugo, et, à ce titre, élu avant lui, M. Flourens a traité un de ces jours derniers une question intéressante à l'Académie. Il s'agissait du poison dont se servent les sauvages de l'Orénoque pour rendre mortelles les blessures de leurs flèches.

Je trouve jolis les airs bénins, généreux et philanthropiques que se donnent les gens non sauvages de profession et soi-disant civilisés, en entendant parler d'une pareille infamie.

M. Flourens donc s'est occupé des blessures mortelles que font , au moyen de leurs flèches empoi-

sonnées, les sauvages des bords de l'Orénoque. Les savants sont convenus d'appeler ce poison curare. Curare veut dire guérir, en latin. Est-ce pour signifier qu'il guérit de tout, et très-vite? En effet, l'homme qui a reçu une blessure d'une de ces flèches empoisonnées a juste deux minutes à vivre.

Les savants donc ont appelé ce poison curare; les savants ne sont pas chiclies de donner des noms. Certains médecins, entre autres, croient avoir assez fait quand ils vous ont dit le nom de votre maladie. Ainsi, depuis Ilippocrate, père de la médecine, jusqu'à nos jours, tout ce qu'on a pu faire contre le rhume de cerveau a été de l'appeler coryza.

Ces savants donc, parrains du poison en question, lui ont donné un nom, mais ne savent pas bien ce que c'est. Si le plus grand nombre le supposent pro- \enir probablement du venin des serpents, d'autres le présument le suc d'une plante.

Celle incertitude est très-embarrassante pour un membre de l'Académie des sciences, qui, comme M. Flourens, a été nommé membre de l'Académie française avant flctor Hugo, et préférablemenl à Victor Hugo, à cause de 16 supériorité avec laquelle

il teignail en rose les os des canards.

En < ll'« i, selon que le poison a une origine animale

ou végétale, il faudra dire substance venimeuse ou substance vénéneuse; et il est quelque peu fatigant d'avoir à éviter cette locution dans un discours d'une certaine longueur, sur un sujet de ce genre.

Cctie situation me rappelle celle des rédacteurs d'un journal qui parut trois fois dans les premières années du règne du roi Louis-Philippe.

Le propriétaire de ce journal avait acheté de rencontre un vieux fonds d'imprimerie, un certain nombre de caractères au kilogramme.

On élabora les éléments du premier numéro, que l'on convint de faire scintillant. Chacun fit de son mieux, et les trois rédacteurs envoyèrent chacun un article au directeur.

Grande fut la surprise, mêlée d'indignation, qu'ils ressentirent tous les trois, le lendemain matin, lorsque le garçon de bureau apporta à chacun un pli contenant son manuscrit.

Le premier moment passé, on s'aperçut qu'avec l'article si étrangement renvoyé , il se trouvait une lettre du directeur. Ces lettres étaient une circulaire, trois copies d'une seule et même lettre.

« Monsieur et spirituel collaborateur, » Votre article est charmant et sera la perle de

notre premier numéro. Je vous le renvoie pour que vous puissiez y faire de légères modifications, qui ne touchent, bien entendu, ni au fond, qui est excellent, ni à la forme , qui est ravissante. Mais voici ce qui nous arrive. Dans les caractères d'imprimerie que j'ai achetés, il ne se trouve pas d'o. Je ne vois pas quel intérêt on a pu avoir à voler précisément cette lettre, pour laquelle une passion ni môme une préférence n'aurait pas de prétexte. Je suppose qu'on a volé au hasard un paquet de caractères pour les faire fondre.

» Toujours est-il que les dépenses indispensables pour la fondation de notre œuvre ont mis ma bourse à sec. — La caisse surtout a coûté si cher que, ladite caisse payée, il ne nous est rien resté à mettre dedans.

» C'est donc sur le succès probablement pyramidal de notre premier numéro, et sur les abonnements qui en seront la consécration, grâce à votre spirituel article , que je compte pour recevoir quelque argent et acheter des o.

» Jusque-là, il ne s'agit pas d'être sobre d'o, il s'agit de s'en passer.

» C'est une bien petite difficulté pour vous, qui êtes accoutumé à nous jouer de toutes celles de la

langue, et qui en possédez toutes les finesses et tous les secrets.

» Ce tour de force n'est pas du reste sans précédents dans la littérature.

» Les maîtres de la langue française se sont passés du psi des Grecs , que nous n'avons pas. Corneille et Molière n'en ont pas moins fait le Cid et Tartufe.

» Il existe d'un auteur grec, appelé Phyphiodore, un poëme grec en vingt-quatre chants. Dans le premier chant, il n'y a pas d'à ; il intitule ce chant, Alpha. Dans le second, il n'y a pas de b. (Je suis ici l'ordre de notre alphabet.)

» Il prouva ainsi, à chacune des vingt-quatre lettres, qu'il pouvait se passer d'elle.

» Évitez donc les o au moyen de synonymes. Ceux que vous ne pourrez éviter seront remplacés, comme par hasard, par une lettre quelconque. Rappelez vous ce jeu innocent de notre enfance : « M. le curé n'aime pas les o. Que lui donnerez-vous pour son dîner? » — A douze ans, nous savions bien ne pas mettre d'o dans nos réponses, et si l'on répondait parfois « une omelette, » c'était pour donner un gage que l'on n'était pas fâché de racheter en embrassant quelque grande fille mêlée à nos jeux.

» Je suis presque honteux de demander si peu à un homme qui peut tout à fait se passer d'o pendant quelques jours.

» Ci-joint, un petit spécimen imprimé :

A peine il franchissait les remparts de Trézènes, Sa main, sur ses chevaux, laissait traîner les rênes. Ces superbes chevaux qu'il regardait jadis Pleins d'une belle ardeur zbéir à ses cris, Les yeux éoarquillés et la tùte bai Semblaient se c.A-n fermer à sa triste pensée.

» Que sera-ce pour vous qu'une difficulté que moi j'ai surmontée ! Vous verrez que ça ne fait pas trop mauvais effet.

» Agréez, etc. »

Ce journal, je l'ai vu; il parut deux ou trois fois sans o, et il ne parut plus.

M. Flourcns donc s'est occupé du curare, ce poison dc.ï sauvages, qui n'ont inventé ni la poudre, ni le canon, ni les houlels rouges, ni les boulets, ni la mitraille, ni la bombe, ni le feu grégeois, ni les mines; il a proposé un moyen curatif, il a lu un rapport sur L'emploi «lu brome ; i de l'iode. Dans le cas ou «m serait blessé (Tune Ile lie empoisonnée au

moyen du curare, il faudrait appliquer une ventouse sur la plaie, puis ensuite préparer une forte solution d'iode ou de brome.

M. Duméril prend la parole. Celui-ci est un brave savant, et se connaît en serments, Il y a quelques années, se trouvant à Fontainebleau avec son fils et quelques-uns de ses élèves , il saisit vivement une vipère.

Tout le monde crut qu'il se trompait, et son fils s'écria :

— Mais, mon père, c'est une vipère,

— Je le sais bien, dit M. Duméril.

— Mais elle vous mordra.

— Elle m'a déjà mordu quatre fois ; mais ne bouge pas, tu pourrais la faire sauver.

Et M. Duméril faisait entrer la vipère dans un petit bocal.

Quand il bouchalebocal, il avait été mordu six fois.

Le bocal bien bouché et placé dans sa poche, il sentit un grand assoupissement; alors, il s'occupa de ses blessures, dont il élargit l'ouverture avec un canif pour y verser de l'alcali. Il en fut quitte pour une légère indisposition. Il possédait une variété de vipères qui manquait au Muséum de Paris et à son grand ouvrage, à lui Duméril, sur les reptiles.

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M. Duméril donc prend la parole, et fait observer que la plaie, lorsqu'elle est faite par un serpent, est si étroite, qu'à moins d'élargir d'abord la plaie , on risque fort de ne pas faire pénétrer le conlre-poison aussi loin que le venin. Il pense qu'il pourrait bien en être de même de la piqûre d'une flèche.

Une réflexion cependant a dû venir à plusieurs auditeurs de ces savants débats.

Supposons qu'un Européen, blessé par un sauvage de rOrénoque, d'une de ces flèches empoisonnées au moyen du curare, ait la chance peu probable, mais enfin la très-heureuse chance de rencontrer un membre de l'Académie des sciences de Paris, au moment même où il viendrait de recevoir cette blessure ; le savant lui élargirait la plaie, puis, la plaie élargie, il y appliquerait une ventouse ; la ventouse appliquée, il y injecterait une forte solution d'iode ou de brome.

Supposons qu'il hésite un moment entre le brome et l'iode.

Admettons que ce savant soit en même temps un opérateur habile et un homme doué d'une grande dextérité de main ; il n'es! pas impossible alors qu'il fasse ces diverses opérations en huit minutes.

Alors, comme le curare donne précisément dcu\

minutes à vivre au blessé, il n'y aura que six minutes que le patient sera mort lorsqu'on achèvera de le guérir.

Que sera-ce si le blessé rencontre, au lieu d'un savant, deux savants qui ne soient pas tout à fait d'accord et qui se permettent la plus petite discussion?

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