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AMENDE HONORABLE AUX SOPHISTIQUEURS ET VENDEURS A FAUX POIDS

Je vais donner un grand exemple.

Je vais reconnaître des torts que non-seulement je me donne depuis quinze ans, mais que je me donne avec orgueil, des torts dont je me vanle au plus futile prétexte qui se présente.

Je vais demander humblement pardon à ceux que j'ai attaqués, honnis, conspués, diffamés.

0 sophistiqueurs, empoisonneurs, — vous que j'ai harcelés, fustigés, dénoncés sous toutes les formes et avec une condamnable opiniâtreté, vendeurs à faux poids que j'ai malmenés, vexés, vilipendés, c'est moi qui avais tort, — et, ce qu'il y a de plus

grave, c'est que j'ai entraîné beaucoup d'esprits dans mon erreur; — c'est que, non content de vous faire de perpétuelles avanies, j'ai ameuté contre vous un grand nombre de vos concitoyens, — j'ai excité les colères de la justice. — On ne vous punit pas encore comme voleurs et empoisonneurs, ainsi que je l'ai demandé tant de fois, mais on vous punit avec une sévérité croissante, et il est évident que l'on arrivera un de ces jours à faire ce que j'ai provoqué contre vous.

Mais je me rétracte aujourd'hui, et je ne négligerai rien pour que ma palinodie fasse autant de bruit que mes accusations en ont fait, aux applaudissements des fabricants et des marchands honnêtes, et c'est l'immense majorité.

Ce que je prenais pour un vil amour de lucre, ce que j'attribuais à la sacrée faim de l'or, — cuiri sacra famés, — ce que je dénonçais à la haine publique, à la vindiele des magistrats, c'était une sage économie, c'était une admirable prévoyance.

Je le reconnais aujourd'hui ; j'avoue mes loris el je proclame (a portée philosophique d'actes que je n'ai pas craint d'attaquer avec violence et d'attribuer aux plus honteux sentiments.

0 vendeurs à faux poids! 6 sopliisliqueurs ! ftc-

cueillez favorablement mon repentir et l'expiation que je veux faire ici.

Où en serions nous, en effet, aujourd'hui que la vigne est si malade, s'il nous fallait passer tout à coup d'un vin naturel, pur, généreux, à des boissons factices, à des teintures malsaines, à des mélanges nauséabonds ?

Grâce à vous, nous nous y sommes accoutumés graduellement, et la transition est aujourd'hui si faible que nous ne nous en apercevrons pas. D'abord, vous y prenant de très-loin, vous nous avez versé le vin d'unemain prudente que, dans notre ingratilude, nous avons appelée avare. Ensuite vous avez mélangé d'eau cette mesure diminuée. Ensuite vous avez tout doucement substitué au jus du raisin, inconstant et exigeant, le jus de cet arbuste généreux qui pousse sans culture dans les haies, je parle du sureau aux baies précisément de la couleur de celles de la vigne.

Ensuite vous avez ajouté un peu de litharge, un peu d'oxyde de plomb.

Vous nous aviez accoutumés à boire moins devin, à le boire faible et sans puissance, puis vous nous avez habitués à. le boire désagréable au goût, puis malsain et vénéneux.

De sorte que les uns aujourd'hui y renonceront sans peine et sans chagrin, et que les autres, sans s'en apercevoir, boiront, sous le nom de vin, toute espèce de liquide violet, surtout s'il produit de l'hébétement, s'il procure une agréable stupidité ou une récréative fureur. La vigne peut bien mourir si elle veut : on se passera d'elle.

Et je vous accusais !

Et vous autres, qui de votre côté nous avez tout doucement déshabitués de l'huile d'olive, vous qui nous faites boire l'huile des lampes et des quinquets, que par un préjugé opiniâtre on avait longtemps repoussée de l'alimentation, grâce à vous, nous pouvons braver les hivers les plus rudes. Le froid peut geler les oliviers de la Provence : nous nous en moquerons autant que le Lapon, qui trouve suffisamment savoureuse l'huile de poisson.

L'homme, grâce aux prétendus progrès de l'industrie, allait s'amollissant et augmentait tous les jours ses besoins, c'est-à-dire ses maîtres. 0 chers vendeurs à faux poids! ô louables sophisliqueurs I

vous avez entrepris de le retenir sur cette pentel Vous l'empêchez de s'efféminer et de devenir L'esclave abruti d'appétits grossiers et sans cesse renaissants I

Un prédicateur l'a dit : « Celui s'approche le plus de la divinité qui a le moins de besoins. »

N'est-il pas honteux pour l'homme d'être arrivé à ce degré, que, pour faire le matin un déjeuner qui ne passe pas pour un repas de luxe, il lui faille aller chercher du café au fond de l'Arabie, du sucre en Amérique, une tasse à la Chine?

Quoi! pour ce monsieur, qui déjeune dans ce coin en lisant son journal, il faut que trois navires sillonnent les mers, que cent hommes bravent les colères de la tempête !

Ah! vous y avez mis bon ordre, vous avez prouvé à ces sybarites que de ce qu'ils croyaient indispensable ils pouvaient parfaitement se passer ; vous leur avez fait manger d'abord en place de café la chicorée du jardin, puis des mottes à brûler; — vous leur avez vendu et fait avaler, pour sucrer leur infusion de mottes à brûler, du papier gris, du sable jaune et le pavé de nos rues, que par une indulgence que je qualifierai de faiblesse, vous avez pris le soin d'écraser.

Et cette féroce et sanglante habitude de manger de pauvres agneaux bêlants, de tristes veaux arrachés prématurément à la tendresse d'une mère mugissante, comme vous l'avez modérée! Sans vous,

jamais la production n'aurait pu rester en équilibre avec la consommation ; —sans vous, la voracité humaine se perfectionnant et se permettant de choisir dédaigneusement tel ou tel morceau, on serait revenu à la prodigalité des Mohicans sauvages, qui abattent un buffle pour manger sa bosse, — qui coupent un palmier par le pied pour manger un de ses fruits.

Mais vous étiez là, grands philosophes, grands instructeurs du monde que j'ai si longtemps méconnus. — D'abord vous leur avez livré la viande à faux poids, — c'est-à-dire que l'homme qui payait et croyait dévorer brutalement une livre de la viande innocente d'un tendre mouton assassiné, n'en mangeait en réalité que douze ou treize onces, puis vous lui avez adroitement livré avec la viande des os que nos pères, moins sages, n'employaient qu'à (aire des boulons de guêtre.

EU! Dieu sait à combien d'animaux vous avez sauvé la \ie! Dieu sait combien de moutons, plus blancs que la neige, cirent encore ornés de nœuds roses el bleu*, au bord des ondes tranquilles, où ils

lemil nt |c cytise, — SOUS la conduite de naïves |, rgères velues de DObftfl de SQÎfl amarante cl de tendres bergers en habits gorge de pigeon ! — car

voilà à quoi étaient destinés les moutons, et non à être inhumainement dévorés par les cannibales que nous sommes devenus.

Et le pain ! comme vous avez lutté vaillamment contre le préjugé ridiculo du pain! —-L'homme était arrivé à exiger une quantité absurde de pain de froment, — le délicat! — Un peu de seigle, un peu de sarrasin, — un peu de blé avarié l'aurait blessé coin rue ce sybarite qui se plaignait des douleurs que lui causait îc pli d'une des feuilles de rose sur lesquelles il était mollement étendu. Comme vous l'avez accoutumé à manger de la poudre d'albâtre! comme vous lui avez diminué la quantité énorme qu'il croyait avoir le droit exorbitant d'absorber, sous le prétexte ridicule qu'il la payait !

Ah ! sans vous nous serions aujourd'hui un peuple amolli, un peuple sans énergie, esclave de mille besoins inflexibles ! Et le charbon, et le bois, comme vous nous avez accoutumés, beureux trompeurs ! pli mendaces, à nous chauffer beaucoup moins que notre triste délicatesse, que notre méprisable crainte du froid ne nous aurait poussés à le faire!

Grâce à vous, nous sommes encore les fils des Gaulois et des Francs; grâce à vous, nous savons nous contenter de peu; grâce à vous, nous ingérons

impunément des poisons comme Mithridate; les petits enfants s'y exercent dans les bonbons que leur prodigue la tendresse insensée des parents; vous les teignez de substances malsaines pour endurcir Mes enfants, et vous les vendez à faux poids pour que ces substances vénéneuses ne les tuent pas tout à fait. Comment ai-je pu me tromper aussi lourdement, aussi opiniâtrement sur vos intentions?

Sans vous, comment expliquerait-on ce rapport récent fait à l'Académie des sciences, rapport dans lequel on constate à la fois, et que le vice de l'ivrognerie tend à diminuer avec le progrès des mœurs et de la civilisation, et que jamais il ne s'est bu autant d'eau-de-vie qu'aujourd'hui?

M. Burdel le fait remarquer: chaque année, la consommation de l'eau-de-vic augmente dans une proportion extraordinaire.

Ainsi, dans le seul canton de Vierzon, il sVsi consommé pendant l'année 1850, 562 hectolitres d'eaude-vie; en 1851,594; en 1852, 652; pour les six premiers mois de 1853, 555 hectolitres.

Cette double assertion, au premier abord, parait absurde, et le paraîtrait bien plus au second, si l'on ne savait pas comment vous procédez, — ô respectables sopbistiqueurs ! ô non moins respectables vendeurs à faux poids! Ce qui est en progrès, ce n'est pas l'ivrognerie, puisque la science affirme qu'elle diminue à proportion de la civilisation : c'est votre industrie. La statistique constate facilement le nombre de litres qui se sont vendus dans l'année, mais elle ne peut constater le nombre qui en a été bu, et voici le mot de l'énigme : les Français, il est vrai, cédant à un misérable penchant, payent et achètent beaucoup plus d'eau-de-vie qu'autrefois ; mais, grâce à vos fraudes moralisantes, ils en boivent en réalité beaucoup moins.

Ainsi, remontons par la pensée à une époque où le marchand, complicede l'ivrogne, lui livrait autant de sa pernicieuse denrée que celui-ci lui en achetait. — Supposons un homme qui achetait un litre d'eau-de-vie par semaine. Eh bien! qu'arrivait-il? Non -seulement cet homme prélevait sur ses besoins réels et sur ceux de sa famille le prix d'un litre d'eau-de-vie, mais encore il le buvait. —Aujourd'hui, vous ne pouvez empêcher le premier inconvénient, mais vous mettez, par une sage modification des

mesures, par une fraude respectable, de grands obstacles au second.

Si cet homme veut acheter un litre, deux litres même par semaine, cela ne servirait à rien de refuser de lui vendre, il irait ailleurs ; — mais vous trouvez moyen, avec des verres épais, grands au dehors et petits au dedans, de l'empêcher de boire au delà d'une quantité raisonnable. Qu'il paye cent litres par an, c'est son droit, mais vous saurez bien faire en sorte qu'il ne les boive pas, et vous avez résolu ce problème singulier : livrer moins d'eau -de -vie à proportion que vous en vendez davantage.

Les contemporains d'un homme de génie ont coutume de le méconnaître et laissent à la postérité le

in de l'apprécier e! de lui rendre justice. — Sa famille el ses amis attendent quo le bruit et la eonstatation de sa valeur vienneal du dehors. — l

deux effets QRl la moine cause : quand on est trop prêt wd arbre ou d'un monument élevé, on

ne les voil pas, du moins en entier : il faut s'éloigner pour feier leurs dimensions.

La vigne est toujours malade, on préconise vingt remèdes ; c'est signe qu'on n'a pas encore le bon ; mais on est tout prêt à se passer delà vigne. Qu'elle y pense à deux fois! Il ne s'agit pas d'être plantée dans une bonne terre, d'y végéter, d'y croître, d'y étaler ses pampres. Il faut encore gagner sa vie, il ne faut pas faire la malade pour ne pas travailler. Vous vous figurez, ô vigne, ma mie, qu'on ne saurait se passer de vous ? C'est une erreur dont je vous invite fort à vous défaire. Vous croyez que sans vous on ne peut pas faire de vin ? Vous croyez que sans vin on n'aura pas d'alcool et d'eau-de-vie? Vous vous faites valoir. Je vous l'ai dit, on fera du vin avec les baies du sureau et de l'hyèble, — et pour l'alcool, ne vous en tourmentez pas, on en fait de très-joli aujourd'hui avec des légumes, avec des haricots, avec des lentilles.

Il fut un jour où, dans une cérémonie officielle, le maire d'une commune que je ne nommerai pas, fit un discours assez long. Un homme de mes amis, qui assistait à la chose, mais qui était trop loin pour entendre, n'a pu me dire si c'était dans une intention

lkk MENUS PROPOS.

de madrigal ou d'épi gramme qu'en se rappelant ainsi ces deux vers bien connus :

On dirait que pour plaire, instruit par la nature, Homère ait à Vénus dérobé sa ceinture,

on les arrangea ainsi en faisant allusion au magistrat municipal et à son écharpe :

On dirait que pour plaire, instruit par la nature, Le maire ait à Vénus dérobé sa ceinture.

Depuis que l'on a batlu le rappel des gros sous dits de métal de cloche, il est rentré aux divers hôtels des monnaies de Paris, de Lyon, de Rouen, de Strasbourg, etc., près de 400,000 kilogrammes de ces sous dont chacun ne pèse guère que 12 ou i \ grammes. —Ce n'est qu'une petite partie de ceux qu'on suppose en circulation. — Qui donc détient ces pauvres sous fatigués, usés, démonétisés, appelés aujourd'hui « à d'autres fondions? » Quelle destinée bizarrel Ces sous ont d'abord été de* cloches < t vont devenir des casseroles. Ce sciait peuiètre uni' curieuse chose que d'< nlendre l'histoire de

chacun d'eux depuis moins de soixante-dix ans, de savoir à quelles transactions il a servi soit seul, soit avec d'autres.

J'ai eu pendant quelques années pour voisin de campagne un homme qui était venu s'établir dans le pays que j'habitais, à la suite d'un petit service que je lui avais rendu en lui donnant l'hospitalité pendant quelque temps.

Quelquefois on me disait : — Ah ! monsieur, j'ai rencontré un homme qui a bien de l'amitié pour vous; hier il a fait votre éloge avec abandon ! vous êtes heureux d'avoir un pareil ami.

Un autre jour on médisait : — Qu'avez vous donc eu avec un de vos voisins? Je me trouvais hier dans une maison où il s'est exprimé sur votre compte d'une manière tout à fait désobligeante.

Cet ami que l'on m'enviait, ce voisin qui me ménageait si peu, c'était un seul et même homme, c'était mon ancien hôte : — il avait sur moi deux opinions et surtout deux façons de parler tout à fait distinctes, il avait son opinion d'hiver et son opinion d'été.

Je ne voyais personne dans le pays que nous habi-

lions tous les deux. — Ce que les hommes vous pardonnent le moins peut-être, c'est de vous voir vous passer d'eux et vous suffire à vous-même. — La plupart de nos voisins étaient des gens qui s'étaient retirés à la campagne après une grande portion de leur vie donnée soit au commerce, soit aux affaires ; ils se trouvaient un peu embarrassés de se voir tout à coup sur les bras vingt-quatre heures à dépenser chaque jour; ils tâchaient de se mettre plusieurs contre le temps, et de le dépenser en pique-nique. Mon voisin B..., qui, pendant l'été, avait un peu négligé les naturels du pays pour les étrangers qui venaient prendre les bains de mer, sentait qu'il avait quelque chose à se l'aire pardonner par la société du cru, s'il voulait en être accueilli pendant l'hiver. Il me faisait faire les frais de la réconciliation, il caressait leur malveillance en m'at- Iribuant fort à tort des bizarreries dont on avait bien vite fait des crimes, en émettant sur mon compte des sentiments peu bienveillants et des opinions médiocrement indulgentes. Connue il avait demeuré quelque temps sous mon toit, il trouvait une crédulité complète pour toutes les histoires qu'il s'avis.iit d'imaginer sur moi.

Il finissait par être dupe de lui-même, se croyait

irrité contre moi et me saluait froidement dans les chemins.

Mais l'hiver, quelque long qu'il soit dans le pays que nous habitions, avait cependant une fin; puis venait l'été. — Avec l'été reparaissait sur ncs plages une société plus vivante, plus divertissante que celle à laquelle B... avait été condamné tout l'hiver.

C'étaient des Parisiens; des gens du monde, des artistes de talent. B... se rappelait alors que j'étais le seul lien entre eux et lui, qu'il n'avait d'autre titre à les voir et à les connaître que sa sorte de liaison avec moi. — Alors il reprenait sur moi son opinion d'été, ses sentiments d'août ; il ne parlait plus que de sa tendre amitié pour moi, il m'aimait comme un frère, il exagérait emphatiquement le petit service que je lui avais rendu, — il célébrait mes vertus d'un ton pindarique.

Mais tout cela ne durait que jusqu'aux premières gelées. — Dès le mois de novembre, il revêtait son opinion d'hiver avec son gros paletot, et le dénigrement recommençait à remplacer les éloges, qui reparaissaient au commencement de juin suivant avec les pantalons blancs et l'arrivée des étrangers.

En France, on croit difficilement un homme savant s'il n'est pas pédant et ennuyeux.

Il y a des gens qui voudraient que les écrivains ne se mêlassent en rien des mœurs publiques. Ils ne savent pas ou ils oublient que Salomon considère cette indifférence ou cet éloignement des penseurs comme une calamité, et qu'il a dit dans le chapitre des malédictions : « Je t'ôterai le goût des choses sensées et profondes, et tes philosophes s'occuperont à faire des charades. »

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