LES TABLES TOURNANTES
Une égalité qui est restée acquise en France, c’est l’égalité des dépenses. — Cela explique avec quelle ardeur et quelle frénésie on se rue à l’égalité des recettes. Le pays tout entier tend à ne plus avoir qu’une passion, — sacrée passion, comme dit le poète, auri sacra famés, — la passion du gain. — On s’est défait de toutes les autres ! — A l’exemple des matelots d’un navire en danger qui jettent pardessus bord tout ce qui l’embarrasse, — on a jeté
à la mer l’amour de la gloire, l’amour de la liberté, tous les amours, y compris l’amour. Le chef actuel de l’État le reconnaissait lui-même la dernière fois qu’il a pris la parole à Satory; — il disait qu'une
ît
longue paix amène le règne de l’égoïsme et des intérêts matériels, d’accord en cela avec Juvénal :
Et patimur longæ pacis mala. — Sævior armis Luxuria incumbit.
C’est donc avec joie que j’ai à signaler une tendance en sens contraire qui se manifeste depuis quelque temps, — une tendance à sortir du monde réel, du monde des chiffres, — une tendance à ouvrir un asile aux esprits rêveurs, et cet asile c’est le royaume de la féerie, c’est ce riant empire où l’on voit tout ce qui n’existe pas, où les personnages et les aventures qui passent et se passent dans les rêves ont un corps et une existence. Allons donc dans le pays des fées, là où sont la lampe d’Aladin, la bague de Gygès et les toutes-puissantes baguettes, — là où il y a des pieds qui entrent dans la pantoufle de Cendrillon, et des rois qui épousent de simples bergères. Ce pays de féerie, c est le pays des tables. — Les tables parlent, les tables disent l’avenir. Heureux, disait un ancien en parlant des Égyptiens, ce peuple qui trouve scs dieux dans ses jardins :
Cui numen jn hortis !
J^igitized t
Nous les trouvons aujourd’hui dans notre salle à manger, dans notre cabinet de travail, — véritables pénales, véritables dieux lares, — dieux bien supérieurs à Jupiter, à Saturne, à Mercure, — dieux Complaisants, dieux pour tout faire, qui ne reculent pas devant les corvées domestiques les plus vulgaires ; — dieux qui ne parlent que quand .on les interroge, — dieux qui n’ont pas, comme Jupiter et Saturne, des prêtres pour les faire haïr, — dieux que l’on fait de tout bois, — ce qui n’était pas permis à l’égard des dieux anciens.
Je dînais un jour chez Gudin, dans cette splendide demeure où l’on aime à voir ce grand artiste donner une preuve, que le luxe n’est pas fait seulement pour les voleurs et les goujats, et qu’il sied très-bien au talent.
Après dîner — on me demanda si je m’étais occupé des tables tournantes, des tables parlantes, etc.
— J’excusai mon ignorance à ce sujet en alléguant mon séjour en Italie.