Est-ce que vous n’y crpycz pas? me demanda- t-on
— Je ne sais pas, répondisse, — je n’ai rien vu ;
— mais je ne m’aviserais pas de déclarer une chose
m MENUS PROPOS,
impossible parce qu’elle est ridicule, absurde, monstrueuse.
— Voulez-vous essayer? me dit-on.
— Très-volontiers.
Pendant que l’on débarrassait une table ronde, chacun raconta les prodiges qu’il avait vus, les miracles des tables fatidiques auxquels il avait pris part.
La table prête, on décida que l’on allait m’associer, pour l’expérience, à quatre croyants fermes, pour compenser, sinon mon incrédulité, du moins ma neutralité expectante. — Nous entourâmes la table, nos petits doigts superposés conformément au rit de cette nouvelle religion. Au bout de quelques minutes, la table s’ébranla, oscilla, fit un quart de tour de droite à gauche, un quart de tour de gauche à droite, oscilla encore, hésita un instant; puis, prenant résolument son parti, se mit à tourner avec une rapidité croissante, de telle façon qu’il fallut nous lever pour la suivre. Nous nous arrêtâmes au premier essoufflé ; mais quel ne fut pas mon étonnement lorsque les quatre croyants, les quatre dévots, se réunirent pour m’accuser d’avoir triché, d’avoir fait tourner la table tout simplement avec mes mains, et non pas avec mon fluide, ou du moins avec mon appoint de fluide 1
Je me défendis, et j’avais le droit de me défendre, car sérieusement j’avais fait l’expérience de trèsbonne foi, et je pris ce reproche pour un moyen de prévenir celui que j’aurais pu faire dans le même sens.
On recommença ; — j’eus soin de ne faire que poser mes deux petits doigts l’un sur l’autre sous le petit doigt de mes deux voisins, sans toucher autrement la table, — puis au moment où la table tournait le plus fort, je me retirai brusquement trois pas en arrière, et elle continua à tourner, ce qui mè justifia du soupçon de fabriquer moi-même le miracle auquel on voulait me faire croire.
Dans une autre expérience, je fis retirer à son
tour un des dévots les plus fervents, — je soupçonne facilement ces gens-là d’irréligion pour les y avoir pris souvent, — et la table tourna... Et moi, je n’y comprends rien, — j’ai vu une table tourner comme tout le monde, mais je n’ai pas encore entendu de table parler et prédire l’avenir. Ce n’est pas du reste la première fois que l’esprit prophétique se manifeste dans le bois, — que le bois a le diable au corps ; — les dryades et les hamadryades parlaient dans l’écorce des arbres. Les chênes de la forêt de Dodone ont longtemps rendu des oracles ;
pourquoi le merisier, le noyer, l’acajou, ne jouiraient-ils pas des mêmes privilèges que le chêne ?
Lafontaine ne pourrait plus aujourd’hui exprimer celte indécision à propos du bloc que regarde un statuaire :
Scra-t-il dieu, table ou cuvette î
puisqu’on peut être aujourd’hui tout à la fois dieu et table, et peut-être aussi cuvette, si la cuvette est ronde ; car on fait tourner des chapeaux qui ont été des lapins ; les lapins seraient donc aussi des dieux ? Quel encombrement de divinités 1 quel tohu-bohu panthéiste ! Mais je crois que la divinité et la puissance prophétique résident dans la forme ronde et non dans la matière. Certains philosophes ont représenté la divinité par un cercle; — le cercle est la seule forme qui n’ait ni commencement ni fin ; — idée sans laquelle on ne peut comprendre la divinité. O dieux puissants 1 dieux de la monnaie i dieux d’or et d’argent! que, à l’imitation de 1 homme, . les rois, qui tenaient à l’humanité au moins par ses mauvais côtés, créèrent jadis à leur ressemblance en y appliquant leur profil ; dieux qui seuls réunissez tous les hommes dans une religion universelle.
Louis, Carolus, Napoléons, Frédérics, quadruples et ducats, et vous aussi vous êtes ronds, et vous tournez, et vous roulez, et c’est pour cela que vous êtes dieux; mais dieux d’or et dieux d’argent, vous n’êtes plus les seuls dieux et vous n’êles plus les plus puissants des dieux; vous ne donnez que le présent, et les dieux de bois donnent l’avenir. Mais je me trompe, il en a toujours été ainsi.
Si les tables prédisent l’avenir, les somnambules continuent à voir à distance, à voir les yeux fermés, ce qui n’est pas, du reste, un mauvais moyen : — « Ferme les yeux et tu verras. » C’est-à-dire que la pensée nous apprend que ce qui passe sous nos yeux n’est rien que formes vaines, apparences fugitives, fumées qui s’exhalent, nuées qui passent, re-' flets qui s’effacent.
Le magnétisme produit des effets bizarres, inconcevables, que personne ne peut nier; mais où s’arrêtent ces effets? où commencent le charlatanisme et la tromperie? C’est ce qu’il est difficile ou plutôt impossible de dire. La science constituée nie tout sans examen avec la haine d’un marchand pour la boutique d’à côté. Les magnétiseurs vendent du
magnétisme; en général, l’épicier qui vend du café y mêle plus ou moins de chicorée.
L’opinion publique reste fort embarrassée et mon opinion particulière aussi.
Je vous dirai quelque autre jour ce que j’ai vu en ce genre.
levais vous raconter aujourd’hui seulement comment s’en tira un savant, un savant de la science constituée, un membre de l'Académie de médecine, le docteur Fourcault.
Je lui faisais part de mon anxiété. Plus d’une fois j’avais pris les somnambules en fraude incontestable, mais plus souvent encore j’avais assisté à des résultats qui ne pouvaient s’expliquer que par des causes plus difficiles à croire que le magnétisme. — Vous autres de la science constituée, lui disais-
je, au lieu de vous renfermer dans un dédain peutêtre apparent, vous devriez songer que votre devoir est d’examiner, de prouver et de dévoiler la fourberie aux ignorants comme moi. Jusqu’à nouvel ordre, je crois au magnétisme sans croire aux magnétiseurs
Je le menai voir un somnambule célèbre; le docteur Fourcault sortit un peu surpris.
— Que dites-vous ? lui demandai-je.
— Je dis que cela ne prouve rien.
— Qu’entendez-vous par une preuve?
— La certitude mathématique.
— Eh bien, mettez le somnambule à une épreuve qui soit une preuve pour vous ; — mais pas aujourd’hui; prenez votre temps, nous reviendrons dans huit jours. — Combinez votre épreuve.
Huit jours après, le docteur vient me chercher.
— J’ai mon affaire, me dit-il. — Voici ma clef dans ma poche, j'ai donné congé à ma servante. — Après son départ j’ai fait chez moi quelque chose que je ne vous dirai pas. — Si le somnambule voit et dit ce que j’ai fait chez moi, je serai convaincu que l’on peut voir à distance et sans le secours des yeux.
— Vous êtes persuadé que votre expérience a pour vous tous les éléments de la preuve?
— Oui.
Nous partons, nous arrivons. Le docteur dit au somnambule endormi : « Allez chez moi, et dites ce que vous voyez dans ma chambre. »
Je vous fais grâce des hésitations, des tâtonnements, des silences, des oppressions du somnambule. Voici seulement le résumé de ce qu’il dit au docteur :
* il*
«scr-
— «Vous demeurez à tel endroit, telle rue, tel numéro, tel étage. Il y a sur la cheminée de votre chambre une pendule en marbre, carrée; sur cette pendule est placé, sans y adhérer, un buste en marbre blanc, légèrement veiné de gris : —.c’est le buste de l’empereur Napoléon. — Vous avez enlevé ce buste, vous l’avez placé à l’opposé de la cheminée entre les deux fenêtres, sur un tabouret recouvert d’une étoffe rouge, et vous avez mis sur la tête du buste un pâté de quinze sous. »
Je regardai le docteur, il était disparu. — Je me demandai si c’était par le résultat du magnétisme. — Le lendemain, je le rencontrai dans la rue.
— Eh bien î lui dis-je, — ce que vous a dit le somnambule était-il vrai?
— Oui, — mais qu’est-ce que ça prouve?
— Comment! qu’est-ce que ça prouve!
— Oui, j’ai d’abord été un peu surpris, mais ensuite j’ai réfléchi et j’ai compris qu’avec un peu de finesse et de perspicacité, il avait très-bien pu deviner ce qu’il m’a dit.
— Ça me paraît fort!
— Non, c'est au contraire très-simple et trèsfacile, et je suis certain qu’à sa place j’aurais deviné comme lui et avec moins d’hésitation. Par exem-
pl o, savoir mon adresse, le moindre hasard ou la moindre question suffit.
— D’accord.
— A mon air, à ma tournure, à mon ruban de la Légion d’honneur, il est facile de voir que j’ai été militaire; à mon âge, que j’ai servi sous l’Empire. Eh' bien! un homme qui a servi sous l’Empire a gardé de l’empereur un souvenir religieux. Il a sans aucun doute chez lui quelques images de l’empereur. J’ai l’air cossu, je n’ai pas reculé devant la dépense nécessaire pour me procurer cette image sous toutes ses formes, la peinture et la sculpture. J’ai donc un buste de l'empereur Napoléon. Où estil? dans l’endroit le plus apparent, à la place d’honneur, sur la cheminée. Et à quelle place de la cheminée? sera-ce d’un des côtés de la pendule? mais alors il faudrait un pendant. Où est le coquin qui oserait mettre un pendant à Napoléon? Il faut donc le placer au milieu de la cheminée ; mais la pendule a, à cette place, des droits imprescriptibles et incontestables : il n’y a qu’un moyen de se tirer d’affaires, c’est de mettre le buste sur la pendule, n’est-ce pas ? Il y a donc nécessairement chez moi un buste de l’empereur Napoléon placé sur la pendule. — Le buste est en marbre blanc légèrement veiné
de gris? Il est difficile de trouver un morceau de marbre blanc où il n’y ait pas quelque légère veine, et je ne pouvais faire faire le buste de l’empereur en marbre noir. Donc, tout naturellement, le prétendu somnambule a pu deviner sans miracle, rien qu’en me voyant , qu’il y a sur ma cheminée, sur la pendule, un buste en marbre blanc légèrement veiné de l’empereur Napoléon. — Tout le monde en aurait fait autant.
— Pas moi.
— Allons donc !
— Mais ce n’est pas tout ce que vous a dit le somnambule.
— Aussi , vais-je vous expliquer le reste. J’ai à faire une épreuve chez moi, il faut que je donne quelque chose à deviner; naturellement je vais faire un dérangement. — Mon esprit se porte encore naturellement sur le buste de l’empereur.
— Pourquoi naturellement ?
— Vous n’avez pas servi sous l’empereur. Pour nous, c’est tout simplement quelque chose comme le bonnet de Trim dans Tristram Shandy. Nous jurons par l’empereur, nous gageons des napoléons, nous comptons en napoléons, nous comparons tout à Napoléon, nous datons de Napoléon, nous croyons
que Napoléon nous porte bonheur : c’est donc au moyen du buste de l’empereur que je dois naturellement essayer de faire mon expérience. — Il s’agit de le déplacer. Sa place étant nécessairement, comme je vous l’ai prouvé, sur la cheminée, il tombe tout de suite dans l’esprit de le mettre le plus loin possible de la cheminée ; eh bien, le plus loin possible de la cheminée, c’est entre les deux fenêtres, à l’autre extrémité de la chambre. — Je ne le mettrai pas à terre : d’abord ce ne serait pas très-révérencieux, ensuite les années et la fatigue m’ont un peu raidi; le somnambule, ou le prétendu tel, voit bien que je ne me baisse ni facilement ni volontiers : je mets donc le buste sur un tabouret, c’est le plus facile à remuer des meubles qui garnissent les appartements. •— Ce tabouret, dit-il, est rouge. — Eh bien, oui, il est rouge, — mais il faut qu’il soit rouge ou jaune, — on ne fait guère les meubles que de ces deux couleurs; entre deux couleurs, il y a autant de chances de deviner que de se tromper, et encore on fait plus de meubles rouges que de meubles jaunes. Je vous ai donc prouvé qu’il n’y a besoin que d’y penser un instant, pour deviner qu’il y a chez moi sur la pendule , laquelle est naturellement sur la cheminée, un buste de l’empereur en
marbre blanc; — qu’ayant à faire un changement et une épreuve, j’ai placé ce buste entre les deux fenêtres sur un tabouret rouge. — Un enfant de six ans devinerait cela. Reste la circonstance du pâté de quinze sous. — Appliquons à cette circonstance, comme nous venons de le faire pour les autres, le calme, la sérénité et la sévérité du raisonnement : donner à deviner où j’ai placé le buste de l’empereur, quand il s’agit de faire une épreuve sérieuse,
— ce ne serait pas assez compliqué : — il est donc facile de supposer que j’aurai ajouté quelques circonstances. —La première circonstance qui vient à l’esprit est de mettre quelque chose sur le'buste; — Y placerai-je une couronne? ce ne serait pas fort, c'est un front qu’on se représente toujours couronné,
— ce serait vouloir être compère du somnambule;
— n’y mettant pas de couronne, .et voulant dérouter l’esprit du prétendu devin, j’ai dû mettre sur la tête de l’empereur quelque chose d’inusité, d’absurde, d’incroyable , d’impossible à deviner. — Eh bien f quoi de plus absurde à mettre sur la tête de l’empereur Napoléon qu’un pâté de quinze sous? Vous voyez bien, mon cher ami, que cela ne prouve rien.
Je suppose qu’à ce moment, le docteur Fourc... me regarda ponr voir l’effet de son argumentation;
mais il lui arriva à mon égard ce qui m’était arrivé au sien chez le somnambule. Il ne me trouva pas, j’avais disparu.
Il est de bon air en ce moment de faire le procès à Rousseau , à Voltaire , à Diderot , à Montesquieu, etc.
Un critique, — je ne dirai pas le nom d’Erostrate, —vient de découvrir dans un article de journal que Buffon tenait à la grande conjuration de ces gens-ià par des ramifications, et il le met en cause comme leur complice. — Il a trouvé six lettres de Buffon, et ne pouvant le faire pendre au moyen de ces quelques lignes de son écriture, il interroge en effigie son criminel posthume, et il lui prouve qu’il « n’avait pas des croyances assez fortes, » et qu’il n’était pas ennemi de l’Encyclopédie. Après quoi l’auteur de cet article se montre clément, et trouve des circonstances atténuantes dans le talent de Buffon.
C’est une singulière objurgation à faire aux gens comme Rousseau, Voltaire, Montesquieu, Buffon, etc,, que de leur reprocher de ne pas adopter les croyances de gens moins savants, moins éclairés qu’eux, de ne pas régler leur esprit sur des esprits
incontestablement inférieurs, — de ne pas allumer leurs flambeaux éclatants et resplendissants à des
chandelles éteintes et à des lampions fumeux.
Sans compter que Rousseau, Buffon, ces grandes intelligences qui ne sont pas de celles qui doivent croire à la suite ce que croient les autres, — mais de celles qui doivent montrer aux autres ce qu’il faut croire, ont donné de la divinité des idées plus grandes, plus élevées, plus vraies que n’en ont jamais donné les écrivains qui fort à tort se prétendent exclusivement les défenseurs de la religion.
Ce n’est pas seulement par le magnétisme et les tables fatidiques que l’esprit des contemporains tend à se distraire des laides réalités qui offensent quotidiennement les regards. Dernièrement M. Coste, savant de profession, pensait qu'il était temps d’élever pour de hautes destinées futures une espèce qui pût, dans un temps donné, suppléer l’homme, dont la Providence a l’air de se. lasser, et qu’elle va prochainement condamner à mourir de faim en lui ôtant successivement ses divers bienfaits, les pommes de terre et le blé qui font vivre, et le raisin et le vin, qui font qu’on oublie ou que l’on veut bien
continuer à vivre. M. Coste s’est occupé avec quelques succès de moraliser et de civiliser les poissons, et d’adoucir leurs mœurs. Il les a déjà fait passer de la viande crue à la viande cuite, du caniche noyé aux côtelettes de chevreuil, ainsi que le constate un rapport de l’Académie. On me dira que c’est tout au plus leur apprendre la gourmandise; mais M. Coste amorce les poissons avec les vices que nous avons avant de leur enseigner les vertus que nous n'avons pas.
M. le docteur Leclerc, de son côté, veut prouver que les plantes ont toutes sortes de vertus et de sensibilités.— Il commence par rapporter cette vieille tradition relative à la pudicité de la sensitive qui replie ses feuilles quand on la touche, — pudicité toute pareille à celle de l’homme qui recule lorsqu’on lui donne un coup de poing sur le nez, — ou du chien qui se sauve quand on lui administre des coups de bâton. — Après avoir établi, d'une façon selon moi fort douteuse, la sensibilité du système nerveux des plantes, il en arrive à peu près à conseiller d’endormir par l’éther ou le chloroforme les pauvres arbres à fruits que l’on taille cruellement tous les ans.
Pourquoi M. le docteur Leclerc ne prend-il pas
pour exemple de la sensibilité et du bon cœur des végétaux la vigne qui pleure, à ce que disent les jardiniers, — probablement sur les maux que causera le vin qu’elle produit, ou encore sur le vin qu’elle ne produit plus.
Le 22 novembre, l’administration de Penregislrement et des domaines de Napoléon-Vendée a fait mettre en vente la uillotine du département de la Vendée. — Il ne s’est pas présenté d'acquéreur. Ne serait-il pas plus moral et plus sensé de faire tranquillement détruire et brûler la guillotine que de la mettre en vente? — Que veut-on que l’on fasse d’une guillotine? Pense-t-on qu'on s’en servira dans les familles pour couper le cou aux poulets, pour hacher les légumes pour faire la julienne, et pour tailler le pain que l’on met dans la soupe?