LA GOUTTE D'EAU
terres, à la limite du inonde connu, pourrais-je dire, cette contrée qu'on nomme le Spitzberg [montagne pointue) . On frémit rien qu'à la pensée des froids qui régnent dans ces régions, les dernières conquêtes de l'homme.
Mais vous n'avez jamais vu ce pays que sur la carte. Si vous osez vous aventurer dans ces parages, vous n'apercevrez de loin que les montagnes pointues, les nombreuses aiguilles de roches qui justifient bien le nom donné à ces îles.
En approchant davantage, vous reconnaîtrez que toutes les vallées sont envahies par des glaciers qyxi descendent jusque dans la mer. — Vous figurez-vous les glaciers des Alpes et des Pyrénées s'avançant jusque vers la Méditerranée!
Ce sont, en effet, les mêmes glaciers, plus étendus, plus persistants. Leur origine est la même : de la neige d'abord, qui forme une couche égaisse, qui s'entasse surtout dans les creux, dans les plaines, dans^ les vallées. En été, — et quel été I — cette neige fond, à la surface seulement, en petite quantité. Elle est à peine fondue, et voici qu'elle regèle, cette fois à l'état de glace en grains plus ou moins gros, puis ces grains se réunissent en masses compactes. Ces masses se fendent en de nombreux en-^ droits et forment ces crevasses béantes, objets de la terreur et de la curiosité des voyageurs.
Le glacier n'est pas immobile: il glisse sur lesversants,il se moule dans les anfractuosités; cette masse de glace, le croirait-on, est flexible et élastique.
A mesure que l'extrémité du glacier pénètre dans la mer, qui est relativement tiède, il fond. Des
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blocs immenses, se détachant, tombent à la mer, disparaissent SOUS l'eau, reparaissent en tournant sur eux-mêmes, oscillent pendant quelques instants jusqu'à ce qu'ils aient pris leur position d'équilibre. Les voilà devenus des glaces flottantes.
A chaque riiarée, on assiste à Técroulement des glaciers. Un bruit de tonnerre accompagne leur chute; la mer soulevée envahit le rivage, et, en se retirant, entraîne vers la pleine mer les débris énormes du glacier. Ces fragments dépassent le niveau de quatre à cinq mètres, mais ils plongentde vingt mètres au-dessous de ce même niveau.
Et, cependant, ce ne sont pas là les montagnes flottantes comme celles que rencontrent les navigateurs et qui pèsent jusqu'à vingt milliards de kilogrammes. Celles-là viennent de la baie de Batïïn, où la mer n'est pas assez chaude pour fondre la glace, et où le glacier s'avance progressivement jusque bien avant dans la mer; alors la portion avancée se détache tout d'une pièce, gagne la pleine mer et présente de véritables pics dont la hauteur atteint et quelquefois dépasse la mâture des navires.
Ces masses glacées offrent un ravissant spectacle : de5 grottes, des monuments se balancent sur les eaux, et, se présentant sous des inclinaisons diverses, se colorent de toutes les nuances du bleu, depuis l'outremer foncé, jusqu'à Tazur le plus pâle.
Un jour permanent favorise la navigation dans ces régions pendant la belle saison. Mais le soleil ne s'élève que foit peu, même au plus haut de sa course; ses rayons pâles effleurent le sol et n'arrivent qu'à travers la brume.
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Laissez-moi vous retenir un instant dans ces solitudes. Le croirait-on, des êtres organisés habitent ce sol ingrat. Partout où se trouve une pauvre petite place abritée et que la neige n'a point envahie, dans les fentes des rochers, sur les pentes exposées au midi, sous les grottes naturelles, on voit les petites mousses et les lichens gris. <c Les derniers des végétaux couvrent la dernière des terres, » dit Linné.
Au pied des falaises habitées par les oiseaux marins, dont le guano active la végétation sur la «terre qu'il échauffe, des renoncules, des cochléaria, des graminées s'élèvent à côté d'un pavot à fleurs jaunes qui végète au milieu des éboulements de roches. La plupart de ces plantes sont des enfants perdus de TEurope méridionale, qui ont persisté depuis l'origine, malgré les froids, ou dont les graines, portées par les eaux et les vents, sont tombées dans le peu de bonne terre où elles pouvaient vivre misérablement.
Les animaux terrestres ne sont pas fort nombreux : l'ours blanc, le renard bleu dont la fourrure est si recherchée et auquel on fait une chasse très-active. Chaque année, de nombreuses bandes de serfs russes viennent passer Thiver dans ces contrées désolées, à la poursuite du renard bleu. Mais le froid les poursuit à leur tour. De nombreuses croix plantées sur le rivage indiquent la place des dépouilles.
Le renne sauvage, le cerf dunord s'aventurent quelquefois en été jusque dans ces solitudes, et trouvent sur les bords de la mer.quelques rares touffes d'her-
bes. Pendant Thiver, ils grattent la neige et découvrent des mousses et des lichens à peine suffisants pour leur nourriture»
La mer est plus peuplée que la terre. Les phoques, les morses, les chiens marins, des poissons, des mollusques, des crustacés, etc., animent les eaux et le rivage* Mais le spectacle le plus curieux, ce sont les montagnes d'oiseaux. Un grand nombre d'oiseaux qui habitent nos côtes pendant l'hiver vont pondre au Spitzberg, les uns sur les rivages, les autres dans les îles, la plupart sur les rocherô. Ces rochers, disposés en gradins, offrent l'aspect de vastds cirques dont les spectateurs sont les oiseaux* Chaque femelle est accroupie sur son nid ; les mâles forment un nuage volant et criard. C'est une agitation, un tourbillonnement, un bruit, un chœur étourdissant de voix diverses (1). .
La goutte d'eau fuyant ces rivages inhospitaliers est retournée à la mer; la montagne glacée dont elle faisait partie est venue se fondre au contact des eaux chaudes du Gulf-Stream.
Que de fois elle a recommencé ses voyages, que de fois, revenue dans notre verre, nous l'avons bue de nouveau. Elle est encore par voie et par chemin, et ne s'arrête que pour poser quelques instants sur les cimes élevées qu'elle couronne, où dans les entrailles du sol où elle repose silencieusement. -Tant que le soleil animera la terre, la goutte d'eau ne s'arrêtera pas.
(1) Du Bpitiberg au Sahara, par M. Martins.