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L'HOMME ET LE SINGE

Un homme d'esprit, M. Edmond About, s'est laissé aller à dire ; a L'homme est un sous-oÇicier d'avenir dans la grande armée des singes. » Eh bien ! je souhaite à nos soldats une armée où il y ait autant d'avancement.

Mon ami About a exprimé une idée qui est partagée par bien des gens, surtout en France, où nous avons l'habitude de décider avec une certaine hardiesse sur les points délicats de la science. Ce qui m'affecte péniblement, c'est de voir un homme de sens qui ne sait pas résister à un spirituel paradoxe, comme ces amis qui vous sacrifient pour faire un calembour. -

Que le monde se laisse séduire par l'apparente yessemblauce de l'homme et du singe, cela se com-'

prend. On n'y regarde pas de si près. Demandez à quelqu'un de vous faire un habit ou une maison : Monsieur, vous répondra-t-il, je ne suis ni tailleur, ni maçon, — demandez-lui si l'âme est immortelle, ou ce que vous devez faire pour combattre votre migraine ou encore ce qu'il faut penser de la géné^ ration spontanée; soyez bien sûr qu'il n'hésitera pas à vous donner une solution.

Il y a d'excellentes raisons tirées de l'anatomîe pour prouver que l'homme n'est pas un singe perfectionné ; il y en a d'autres que le bon sens fournit. Comment vous donner les premières sans commencer par vous enseigner Tanatomie ? On ne sait pas du premier coup juger les tableaux et les livres ; à plus forte raison ne peut-on connaître sans étude les différences ou les ressemblances anatomiques de deux animaux. Cependant, sans entrer dans le détail, je puis vous faire connaître les principaux résultats des travaux du savant et regretté Gra-f tiolet.

Gratiolet avait particulièrement étudié les singes qu'on nomme les orangs, qui, en apparence, ressemblent le plus à l'homme. Or, un examen attentif de la tête du gorille et du chimpanzé lui fit voir que loin* de ressembler à la tête humaine, celle de ces animaux se rapprochait plutôt de celle du chien. On aurait pu croire qu'une tête d*idiot s'en rapprochât davantage et servît à établir le lien entre le singe et l'homme ; mais un idiot n'est pas plus un singe supérieur que le singe n'est un homme inférieur.

Bien mieux, la différence déjà grande entre là tête d'homme et la tête de singe s'accuse d'autant plus

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que l'être considéré est plus dégradé, qu'il est placé plus bas dans l'échelle humaine, que son cerveau est moins développé.

Après l'examen de la tête, celui de la main. La tête qui pense, la main qui écrit, voilà bien les éléments par lesquels il faut distinguer l'homme des autres êtres. Penser, parler, écrire, voilà ce qui le distingue. Le reste, il ne l'a pas commun avec le singe seulement, mais avec les autres animaux supérieurs. Qu'importe que le singe ait trente-deux dents comme nous ? Quand il mangerait les aliments que nous mangeons, il lui resterait à inventer le feu, la marmite et la cuisine.

£h bien ! la main du chimpanzé est à la main de l'homme comme le cerveau du premier est au cerveau de l'autre. Ce n'est pas une main humaine dégrossie, qui est en train de se faire ; non. Les caractères qu'elle présente montrent qu'elle est faite pour un tout autre but. La main du singe est destinée à servir sa bouche ; celle de l'homme est, avant tout, le serviteur de son cerveau. La main du singe lui permet de prendre les aliments dont il se nourrit, de grimper sur l'arbre où ces aliments se trouvent ; la main de l'homme seul dessine, calcule, écrit. La première montre une accommodation matérielle au monde ; la seconde révèle une accommodation supérieure aux fins de Tintelligence,

Mais d'ailleurs, ce que nous disons de la main et du cerveau s'applique au corps entier. Non, le singe n'est pas une ébauche, c'est un animal qui a conservé et qui conservera toujours les caractères de la bestialité. Dans l'homme, au contraire, le type animal se

transfigure de plus en plus. Chaque nouveau progrès dans la connaissance anatomique du singe, dégage de plus en plus Thomme de ce groupe d'animaux. Qu'on cesse donc, une fois pour toutes, de venir parler de transformations qui n'existent que dans la pensée de ceux qui les conçoivent. U homme des bois, comme on le désigne vulgairement, n'offre qu'une ressemblance apparente et grossière qui ne peut frapper que ceux qui n'ont vu de singes qu'en peinture, qui n'en ont jamais vu de vivants ou de morts, n'ont jamais pénétré dans les galeries de musée ou dans les amphithéâtres de dissection et se sont homes à lire des descriptions menteuses où l'on a exagéré à plaisir et de parti pris quelques aptitudes de ces animaux, afin d'ajouter à leur prétendue ressemblance avec nous. La ressemblance de l'homme et du singe n'existe pas.

Si maintenant nous cherchons d'autres raisons que celles que fournit l'anatomie , nous sommes encore moins embarrassés. Dites -moi où est la marque de l'action exercée sur la nature par les singes? Où sont les sociétés de singes chez lesquelles on trouve les rudiments de nos lois, de notre organisation sociale, de notre administration, de nos mœurs et de nos idées ?

Nègres, Esquimaux, Patagons ne sont point des moitiés, des tiers ou des quarts de singes. Tous ont une industrie qui montre l'action d'une intelligence sur la matière, quelque faible que soit l'intelligence; ils se groupent, ils agissent de concert, ils perfectionnent ce qu'ils ont fail. Ce sont des hommes modifiés et non transformés,

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Toutes les races humaines se reconnaissent entre elles comme étant de la même famille, et aucun homme, quelque bas placé qu'il soit dans Téchelle humaine, ne s'est avisé d'aller frayer avec les singes, qui l'auraient tuéj malgré les liens du sang qui les unissent. '

Des travaux récents fournissent de nouveaux arguments contre la prétendue, parenté de Thomme et du singe. Un savant physiologiste allemand, M. Vogt, a eu occasion d'étudier une dixaine de microcéphales (1) ou hommes-singes^ le plus grand nombre nés viables et ayant vécu, une entre autres vivante. Dans ces tristes anomalies, M. Vogt ayait d'abord vu non Une monstruosité, mais une forme atavique (2) c'est-à-dire rappelant celle d'un ancêtre de la race, quelque chose d'analogue à la ressemblance si souvent constatée des petits-enfants aux grands-parents et même avec des aïeux plus éloignés.

A ce propos, M. de Quatrefages a fait remarquer avec beaucoup de raison qu'on en pourrait dire autant de toutes les monstruosités, et au lieu de les regarder comme des écarts à la loi générale, les considérer comme un retour à une forme primitive ou ancienne. Or, il y a une distinction importante à établir entre une déviation accidentelle et ime adaptation de plus en plus marquée à un but déterminé. La déformation est soudaine et le plus souvent incomplète quant au but qu'on lui suppose; Tadap-

(1) Mot qui signifie petite léte»

(2) D'un mot qui veut dire aïeul.

tation est essentiellement progressive et marche vers son but.

Ce sujet, on le voit, continue M. de Quatrefages, touche à la question brûlante de l'origine des espèces, c'est pourquoi, ajoute le savant anthropologiste, je ne suis nullement darwiniste, et j'ai dit ailleurs les motifs tout scientifiques qui m'ont éloigné d'une théorie due à un homme éminent à tant de titres. Mais avant de me prononcer sur elle, je l'avais sérieusement étudiée, j'avais cherché à me rendre compte de ses principes et de ses conséquences. Voilà pourquoi je me suis cru autorisé à protester, au nom du darwinisme lui-même, contre une hypothèse présentée à tort, selon moi, comme découlant de cette théorie. Je veux parler de celle qui fait descendre l'homme des singes anthropomorphes.

En effet, dans la doctrine du savant anglais, les transformations n*ont lieu ni au hasard ni en tout sens. En vertu de la sélection naturelle, l'organisme obéissant à des conditions impérieuses, se trouve, par voie d'élimination, modifié et adapté de plus en plus à ces conditions. De là il résulte que certaines fonctions prédominent, et que les caractères en rapport avec leur accomplissement s'accusent de plus en plus.' De là il résulte aussi qu'une fois engagé dans une certaine voie, l'être organisé peut bien s'élever dans la même direction et subir des modifications secondaires, tertiaires, etc., mais qu'il ne saurait pertire le caractère essentiel de son type originel.

Par conséquent, deux êtres appartenant à des types originairement différents peuvent bien, dans la doctrine de Darwin, remonter à un ou plusieurs

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ancêtres communs, mais Tun ne saurait descendre de l'autre. Voilà comment la théorie du naturaliste anglais rend compte d'une manière séduisante de la formation et de là délimitation des groupes {classes, ordres, familles, etc.)

Or, considérés à ce point de vue, l'homme et les singes en général présentent un contraste des plus frappants.

Le preriiier est un amma^ marcAôMr, et marcheur sur ses membres de derrière ; tous les singes sont des animaux grimpeurs. Dans ces deux groupes, tout l'appareil locomoteur porte l'empreinte de ces destinations fort différentes : les deux types sont parfaitement distincts.

Les recherches modernes démontrent que le type singe, en se perfectionnant, ne perd en rien son caractère fondamental et reste toujours parfaitement distinct du type humain. La docirine de Darwin conduirait tout au plus à dire que l'homme et le singe ont une origine commune dont ils se seraient l*an et l*autre écartés^ mais on ne saurait en aucun cas, darwiniste ou non, voir dans le singe un ancê^ tre de l'homme. Cette idée, insoutenable -scientifiquement, Test surtout quand on se place au point de vue du darMrinisme.

On voit combien nous sommes loin de pouvoir rien affirmer sur nôtre origine. Ceux qui décident se hâtent trop et il est à craindre qu'ils ne subissent l'influence de quelque idée préconçue. On décide ainsi parce qu'on le désire et, dans la solution qu'on choisit, il entre plus de passion que de raison et de Science. Rien n'autorise actuellement des affirma-

tions sur U nature de Thomme primitif. Toutefois, ce qui serait de nature à apaiser le débat et à rendre les discussions moins irritantes, c'est que, selon les temps, on a vii des gens très-religieux ou des athées soutenir les mêmes théories. La Bible n'est pas un traité scientifique ; si les origines du monde y sont tracées, c'est à grands traits et sans préoccupation des questions de détails, et lorsqu'on veut s'autoriser de ce livre pour appuyer une lihéorie, on n'est pas peUr étonné de voir qu'il s'accommode tout aussi bien de la théorie opposée. La science se constitue si lentement, après tant de discussions et d'expériences contradictoires, qu'au point de vue religieux, il est au moins imprudent de chercher à établir entre elles un accord qui pourrait n'être que passager. Laissons-les donc dans les questions de détails, chacune dans sa sphère. Et avant tout, soyons sincères. *

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