‹ Menus propos sur les sciencesChapitre 42 sur 43 · L'ÉCHELLE DES ÊTRES · texte numérisé non relu

L'ÉCHELLE DES ÊTRES

Il vous souvient de Micromégas^ ce charmant conte de Voltaire : c'est le récit des aventures d'un habitant de Sirius et d'un habitant de Saturne voyageant de compagnie et arrivant sur la terre. Ils sont de si grande taille, que tout leur paraît petit, et au premier moment ils n'aperçoivent point les hommes. Par hasard, le collier du Sirien s'étant rompu, deux des verres bombés de ce collier, convenablement ajustés, forment -un microscope puissant, et voilà le Sirien et le Saturnien surpris à la vue de la fourmilière humaîne. Rien ne leur semble pllis merveilleux que ces petits êtres qu'on nomme des hommes, véritables éphémères qui pensent, agissent et gouvernent le n^onde, tout en se gouvernant fort pa) entre eux.

A mon tour, j'ai fait le voyage du Sirien, j'ai vu les populations les plus étranges, les êtres les plus curieux, s'agitant, se dévorant ; les gros mangeaient les moyens qui, à leur tour se nourrissaient des petits, lesquels vivaient d'autres plus petits qui sans doute en dévoraient de plus petits encore !

Vous savez qu'il y a de très-petits animaux, qu'on nomme infusoires ; que ce nom leur a été donné parce qu'ils se trouvent surtout dans les infusions de certaines plantes. Ces infusions s'obtiennent tout . simplement en mettant du foin, de la mousse, etc. , dans un peu d'eau. Vous- prenez ensuite une goutte de cette eau, entre deux petites lames minces de verre, et la regardez à Faide du microscope. Un inonde nouveau s'offre à vos yeux 1 monde ignoré avant l'invention du microscope !

Il y a des animalcules de toutes les grosseurs, ou plutôt de toutes les petitesses, depuis un quart de millimètre — ceux-là sont les baleines ou les éléphants — jusqu'à un ceutième et nn millième de »2îWm<^^rc / Gardez- vous cependant de croire que ce sont les plus petits êtres du monde ; il y a encore ceux qu'on ne voit pas, même avec le microscope.

Les formes des animalcules sont' très- variées : les uns ressemblent à de petits bâtons flottants ou à de petits cristaux allongés, ce sont les bactéries; d'autres ressemblent à des œufs de grosseurs diverses, ce sont les monades. Voici les vibrions, de vrais petits serpents pour l'apparence, parcourant en quelques minutes seulement des espaces d'iiii quart de millipaètre. Et les élégantes paramécies, en^ forme d'amandes, transparentes, pointillées, d'une con-

sistancè molle et élastique, et les anguillules^ les rotifères^ etc.

Ces populations ne sont pas nioins nombreuses ni moins variées que celles que nous voyons autour de nous à l'aide de nos yeux seulement.

Chaque plante peut être un asile où s'agitent, se pressent des myriades d'êtres pour qui la goutte d'eau est un océan, le brin d'herbe une forêt.

Laissez-moi vous parler seulement du Kolpode, un de (ifes infiniment petits dont j'ai pu connaître le mode d'existence, grâce â M. Coste, le savant a cadémicien qui professe au Collège de France et à ses aides distingués, MM. Gerbe et Balbiani.

Le Kolpode est un infusoire d'assez grande taille, ayant la forme d'un rein (1) ou d'un haricot, qui fourmille dans les infusions de foin. On le voit introduire par une bouche, placée dans le milieu concave de son corps, les monades, les bactéries, les vibrions dans son estomac, et expulser par une autre ouverture, placée à la grosse extrémité de son corps, le résidu de la digestion.

Tout à coup il s'arrête, tourne sur lui-même, se courbe, se ramasse en boule à la façon des cloportes. La plupart de ces petits êtres s'arrondissent ainsi à l'approche d'un danger, ou quand l'eau dans laquelle ils nagent vient à s'évaporer.

Tout en tournant, le kolpode a sécrété autour de lui une sorte de peau dans laquelle il s'enferme comme dans une coque. Désormais il est immobile et offre Tapparence d'un petit œuf.

(1) Vulgairement pognon.

J'avais cru l'existence du kolpode terminée lorsque M. Coste prit une plaque de verre où se trouvaient à sec des kolpodes enfermés dans leur sac et immobiles. Ils étaient là depuis im temps assez long, des jours, des mois ou des années. On pouvait les croire morts. Une goutte d'eau qu'on laissa tomber les réveilla. Ce fut une véritable résurrection.

Les kolpodes se mirent à tourbillonner, à se partager en deux, en quatre parties semblables, ou même en un nombre plus grand. Chaque partie devint un nouveau kûlpode, et chacun se mit à tourner dans la coque commune.

Là, ils se livrent à mille mouvements divers, se renflant, s'allongeant, se repliant sur eux-mêmes, heurtant les parois de la coque, comme s'ils voulaient y pratiquer des ouvertures, à la façon des papillons qui brisent leur cocon. Au bout d'un certain temps, qui varie de dix à vingt minutes, ils sont sortis par une fissure, l'un après l'autre , et sont allés se mêler à la population de la gouttelette.

Ce que j'ai vu se passer sous mes yeux dans le champ d'un microscope se produit en grand dans la nature. A la surface des corps, sur les feuilles, les branches, et l'écorce des arbres, sur l'hetbe, au fond des mares taries, dans le s^ble ou la vase desséchée se fixent des légions de kolpodes. Ils sont là, immobiles, enfermés dans leur coque jusqu'à ce que les pluies ou la rosée les rendent à la vie. Alors ils rompent leur enveloppe; trouvent autour d'eux les petits animalcules dont ils se nour-

rissent, et s'enferment dans une nouvelle coque dès que la sécheresse arrive. Ainsi, tour à tour ils passent par ces états successifs de mort apparente et de résurrection.

Prenez une botte de foin, secouez-la au-dessus d'une feuille de papier, recueillez la poussière qui est tombée, humectez-la, et, sous le microscope, vous la verrez s'animer.

En rfeumé :

Les kolpodes sont sur les plantes à l'état d'œuf ou d'animal encoqué ; ils se multipUent dans leur coque en se divisant ; ils s'enveloppent une dernière fois jusqu'à la complète dessication de Tinfusloq pour ne revenir à la vie active qu'après une nouvelle humectation.

Ce n'est pas d'ailleurs un mode d'existence particulier aux kolpodes ; d'autres animalcules se multiplient également par division, sans toutefois s'enfermer préalablement dans une coque. Leur vie est également composée de périodes séparées par des intervalles de mort apparente.

Outre les animalcules vivants, il existe les débris d'animalcules qui ont vécu à des époques reculées. Les for aminif ères, telle est le nom générique donné à ces petits êtres à coquilles qui forment pour la plus grande part le sable des mers et certaines couches de la croûte terrestre. Comment se faire une idée de leur nombre lorsqu'on songe qu'un dé à coudre peut en contenir environ cent mille?

Les foraminifères nous montrent le rôle important que jouent les animalcules dans la formation de l'écorce du globe. On dirait qu'à la suite des secous-

ses violentes qui produisent les reliefs montagneux du globe, et pendant les périodes de calme relatif qui suivent ces grands mouvements, les débris des animalcules amoncelés pendant une longue suite de siècles préparent silencieusement les continents futurs.

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