‹ MéphistophélaChapitre 10 sur 15 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

Arrivés près de l'Opéra, les deux promeneurs s'arrêtèrent. Presque seuls à ce coin du boulevard, ils voyaient plus loin, à droite, entre les cafés allumés d'une sjDlendeur jaune, au-delà d'une longue lile tassée de curieux, le terre-plein de la place, noir et lisse d'une pluie récente, pareil à un lac d'encre, glacé ; et le grand escalier de pierre, blanchi de clarté, montait vers la façade au fronton bordé de mille petites flammes frémissantes, obscure cependant, et les détails des sculptures, les nuances des marbres, éteints d'une pénombre que faisait paraître plus foncée le jour de la galerie intérieure pleine d'une vapeur de lumière un peu bleue.

Le docteur Urbain Claris demanda :

— Vous allez au cercle?

— Oui, dit M. de Maël-Parbaix.

— A la bonne heure. Jouer, c'est une ressource contre la pensée. Les vivants modernes n'ont qu'un but : échapper à la conscience sans recourir au suicide ; et, de toutes les passions, le jeu est peut-être la plus jalouse, la plus absorbande, celle qui annule le plus complètement les facultés qui ne lui sont pas indispensables ; elle supprime tout ce qui n'est pas à elle, condense et simplifie l'humanité en un seul éré-

tliismo. Mais, sachez-le, le jeu est la ressourcr suprême! et, le jour où, les jetons sur le tapis, on suiii^.', pendant que les cartes tombent une puis une devant vous, à autre chose qu'au sort prochain, c'est fini, on est perdu. M. de Maël-Parbaix répondit en souriant :

— On sait vos idées. L'oubli d'avoir vécu, le non sentiment de vivre, c'est là ce que cherchent et doivent chercher les hommes d'aujourd'hui.

— Pas tous. Un casseur de pierres sur les grandes routes, un mineur dans l'étroite galerie, un paysan qui sème ou laboure, peuvent penser, sans être effroyablement malheureux, à ce qu'ils ont fait hier, à ce qu'ils font, à ce qu'ils feront. Mais l'homme des cités nouvelles, tel que l'ont parachevé enfin l'abus du désir ou du rêve et la lassitude ou l'impossibilité des réalisations, l'homme qui a, dans le Parisien, sa manifestation totale, ne saurait trouver d'allégement à sa perpétuelle angoisse que dans l'abolition aussi parfaite que possible de soi-même. S'oublier! s'ignorer! Il n'y a de contentement qu'en linconnaissance. Mais qu'il est difficile, l'oubli ! tous le cherchent, peuj le trouvent. L'ivrogne n'est pas toujours ivre, le fou a des heures lucides. On dirait que l'immémorial désespoir humain a tari le Léthé.

— Eh bien! venez oublier avec moi, en jouant. |

— Non, j'ai des devoirs qui m'intéressent, oh! à peine. Je crois qu'ils ne m'intéressent pas du tout. Jq les remplis par habitude. Il faut que j'aille voir mes malades. ;

— Vos malades ? après minuit ? ;

— C'est mon heure, et la leur. '; Après s'être serré la main, les deux hommes se séparèrent. Mais en tournant la tête, M. de Maël-Parbaix

fl

vit le docteur traverser le terre-plein de la place, se dirig-er vers l'Opéra; il le rejoignit, et dit avec un peu d'ironie :

— Vos malades sont là, dans cette fête?

— Sans doute. Les plus gravement atteints. Je vais étudier les progrès delà maladie, sans espérance, hélas ! de la guérir.

— Je n'ai guère envie, cette nuit, de gagner ou de perdre. Voulez-vous me permettre de vous suivre...

— A ma clinique ? très volontiers.

— Au moins le mal n'est pas contagieux r* dit M. de Maël-Parbaix avec un peu de honte, d'ailleurs, de sa médiocre plaisanterie.

— Certes, il l'est. Mais qu'importe? puisque, inévitablement, vous en serez atteint, si vous ne l'êtes déjà.

Ils montèrent l'escalier tout pâle de clarté, poussèrent un battant de cuir, entrèrent.

M. de Maël-Parbaix était un fort célèbre clubman. Ce nom « clubman », on le donnait déjà à ces aimables oisifs, levés tard, qui traînent la paresse de leur indifférence de la salle d'armes au cercle, du cercle à l'alcôve de quelque cabotine pas encore rentrée mais qu'on attend, couché, le cigare aux lèvres, sur la chaise longue du cabinet de toilette où se mêle aux parfums de vingt flacons cette odeur persistante, inchassable, l'odeur de l'amour lavé. Eh! oui, lavé, puisqu'il fut sale. Entre l'assaut chez le maître fameux, et le baccara sur quelque tapis vert bien famé, il y a eu le dîner en habit noir, dans la gargotte à la mode, sans appétit. Avoir faim ! cette admirable santé est refusée aux viveurs, même à ceux qui se portentbien ; — en ce tempslà, on disait encore « viveurs ». comme on dit : « Euménides », par antiphrase. Ah! s'ils osaient manger des

œufs à la coque! ils n'osent pas, à cause des pauvres diables, qui, de l'autre côté de la vitre, sur le trottoir, envient la bécasse ou le ])ordreau. Et, devant le menu présenté avec une familiarité obséquieuse par le gar- -^ çon qui dit : « Monsieur le baron, ou monsieur le m comte », un bâillement avoue l'ennui de leur estomac. Spirituels? certes. Intellig-ents ? pas du tout. M. de Maël-Parbaixétaitquelque peu supérieur àla plupart do ses pareils; il était convaincu d'avoir, il avait desas})irations élevées. Non, jouer au baccara, parier aux courses, se débrailler chez des fdles, ce n'est pas toute la vie : il se })ornR'ttait d'avoir du goût, ne manquait pas de littérature. Il avait lu les premières pages au moins de tous les livres publiés depuis vingt ans. Luimême, il écrivait, en revenant du Bois, avant déjeuner; il mettait des choses sur le papier, qu'il avait pensées dans l'allée des Poteaux. C'était extraordinaire, le cheval, en le secouant, lui remuait les idées. Même, il avait fait jouer au Cercle une revue très drôle, avec des couplets chantés par une pensionnaire de la Comédie- Française. Oh! il n'avait aucune prétention. Mais, il faut bien se distraire, etl'encanaillement dansunpeu de vaudevillisme ne messied pas aux gens de bonne race. D'ailleurs, quoique médiocre, pas méchant ; chose rare. Cet homme ne liaïssait pas ce qui lui était étranger, pardonnait au génie, àla gloire; il admettait l'héroïsme. Sans doute, ce qui l'inclinait à ces indulgences, c'était que, fort élégant, bien fait de sa personne, avec le bon goût de ne pas teindre des cheveux grisonnants, — quel âge? quarante-cinq ans, l'âge où l'on cesse de vieillir — il avait encore des succès de boudoir mondain bien propres à lui inspirer des contentements qui s'épanouissaient en bonté. Et c'était un homme heureux, très heureux! car, vraiment, cent

mille livres de rente, peu de dettes, de bonnes banques cl de belles maîtresses, rien ne lui manquait de ce qui fait ces sortes de bonheur dont le docteur Urbain Glaris avait rimpertinence de douter. Un jour, ce médecin fantasque, à un illustre banquier réputé honnête et l'étant, entouré comme une idole en or — en bon or, — des génuflexions universelles, et qui se plaisait à dire : « Regardez-moi, je ne me plains de rien! toute la félicité possible, je l'ai! » répondit: « Je voudrais savoir ce qu'en pense... — QuidoncV — Votre oreiller. « Il y avait un peu de charlatanisme dans l'originalité, d'ailleurs à peine ridicule, de ce savant. Savant? oui, incontestablement ; ses travaux, ses livres, avaient obligé à une certaine estime même les rares hommes, qui, solitaires dans leurs laboratoires, se dérobent à la curiosité des reporters. De là, sa renommée extraordinaire et son autorité presque triom})hale dans le monde parisien. A ceux qu'alarmait l'excès de sa paradoxale faconde, on objectait la solidité de ses titres à la confiance; les femmes, qui raffolaient de lui, étaient ravies et fières de pouvoir motiver leur enthousiasme ; et ce qu'il avait de semblable à Berthelot ou à Pasteur, autorisait à s'éprendre de ce qu'il avait de pareil à Cagliostro. 11 n'était pas sans ressemblance avec un prophète qui tirerait les cartes. 11 les tirait bien. La spécialité des études où il s'était longtemps consacré confinait d'un si étroit voisinage aux rites des magies et des sorcelleries; la réalité de ses expériences, — en la recherche vers l'ignoré des hystéries et des suggestions magnétiques, était si proche de l'impossibilité réalisée, du prodige, qu'il apparaissait comme un investigateur qui serait une espèce de thaumaturge ; mais il excellait à user de ce qu'elles avaient, certainement, de scientifique, pour ne point trop émerveiller de ce

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qu'ellesavaiont, peut-être, d'illusoiit'. l'Ella parfaite distinction de sa personne, — trèsélancé, de longues mains fines en des gants qui moulent les ongles, — sa jeunesse' attardée à la trentième année, une la.ngueur dans les yeux, dominatrice à force de prière, le sourire un \)cn crispé de ses lèvres presque pas dérougies, la courbe à peine fatale de son nez, — seule obéissance à la tradition des suranné^s INIessieurs. — en un mot, la grâce d'être un homme du monde qui est le plus grand des savants, peut-être des sorciers, ajoutée à la curiosité d'un exotisme qu'on n'avait jamais tiré au clair, — car s'il s'avouait Suisse ou Russe, ou Polonais, beaucoup de gens affirmaient qu'il était né en Serbie, — faisait de lui quelqu'un de charmant, qui pourrait être effrayant, s'il voulait. Il élégantisait la science et le mystère. Une fois que, chez la marquise de Portalègre, — oh! après combien de supplications, car c'est une chose, enfin, presqueblasphémalrice, ces familiarités avec l'inconnu,

— il avait obligé, d'une main sur le front, une jeune demoiselle, — Cagliostro aurait dit une colombe, — à confesser le nom qu'elle préméditait de donner à une petite chatte qu'on lui avait promise : « Ce qui me plaît en lui, dit M'"" de Lurcy-Sévi, c'est qu'il fait des miracles comme on assure qu'il fait les autoi:)sies, sans se déganter. »

D'ailleurs, la femme moderne a un dominateur : le médecin. Et il ne pourrait pas en être autrement. Du temps qu'elle avait une âme, ou croyait en avoir une,

— ce qui est absolument la même chose, — la femme dépendait du prêtre; à présent qu'elle est seulement un corps, un corps tressaillant de nerfs, ou s'imagine n'être que cela, — ce qui revient tout à fait au même, — elle se soumet au médecin. Il lui est impossible de ne pas s'avouer; la confession (de lavoir compris, sortit le

triomphe de léglise catholique), est la loi de Fiiistinct féminin. Il faut que la femme parle d'elle, menteuse ou non, qu'elle se livre ou feigne de se livrer. Menteuse? non. Elle est, dès qu'elle parle, convaincue de dire vrai ; et son involontaire hypocrisie ne la soulage pas moins que le plus franc abandon. Or, puisque selon la mode elle est tombée du sentiment à la sensation, de la passion à la névrose, c'est sa chair et ses muscles et ses nerfs qu'elle avoue, véridiquement ou non. Le confesseur était le médecin des âmes, — du temps des âmes, — le médecin est le confesseur des corps. Mais s'il veut maîtriser parfaitement sa malade, sa pénitente, il doit mettre à sauver l'être physique un peu de la religion que le confesseur mettait à guérir l'être moral ; de même que le prêtre, jadis, devait, sous peine de l'autel déserté, charmer d'un peu d'ensorcellement attendri, l'inquiétude des scrupuleuses ou le tourment des ardentes. Puisque la femme fut un esprit qui était des nerfs, puisqu'elle est des nerfs qui sont un esprit, il fallait, — de là Grandier à Loudun, — qu'il y eût dans le prêtre un peu du médecin (médecin, sorcier, c'était la même chose), et il faut, — de là les jeunes docteurs aux yeux suggestionnistes, aux lents gestes effleurants, — qu'il y ait dans le médecin un peu du mage (prêtre, mage, presque pas de différence). On cite, d'un illustre praticien, ce mot : voyant venir à sa clinique un étudiant à peu près paysan, aux gros doigts noueux de laboureur. « Bien! bien! dit-il, vous exercerez en province ; à Paris, on ne soigne bien qu'avec des mains d'évêque. » Il avait raison. Il est indispensable, — surtout s'il s'agit d'une femme, — de traiter avec un air de bénir; et, dans la bénédiction, une ressemblance de caresse ne saurait nuire à la convalescence, concourt même à l'analepsie. On

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jriinagino pas ce ([ii'il [)eut y avoir, quodis-je! ce (juil doit y avoir d'élégance sacerdotale, —7 la plus jolie de toutes les éléc^ances, à cause de l'air sacré dont elle s'orij^inalise, — en l'iiomine (pii est admis à tàter le pouls d'une Parisienne; il est un goujat s'il n'est pas une espèce d'apôtre qui, d'ailleurs, pour un peu, s'agenouillerait. Soigner la femme moderne. — j'entends celle (jui l(tgo dans les quartiers où il n'y a que des h(')tels, — autreuKMit qu'avec les airs doucereux et bénins d'un directeur de conscience, homme du monde, enclin aux indulgences, serait une incongruité j)ari'aite. Après les péchés mignons, voici les maladies mignonnes : il n'y en a point d'autres sous les rideaux où l'odeur des drogues s'annule dans les batistes et les dentelles parfumées de santal ou d'oppopanax. Mais les complaisances du médecin, — en leur mondanité, — ne doivent jamais aller jusqu'à l'abandon de ses prérogatives presque ecclésiastiques ! il doit ressembler au prêtre qui, tout à l'heure, au confessionnal, sera solennel avec la fillette dont il vient, dans la cour du couvent, de caresser le menton d'une main encourageante. La femme ne se plaît à la grâce que lorsqu'elle y devine une force. Si elle aime à être victorieuse, c'est de qui peut la vaincre ; elle ne veut être adorée que par des dieux! et il convient que le médecin, — parmi les courtoisies familières, — demeure cérémoniel, étrange, comme lointain, toutpuissant. L'ordonnance, c'est une pénitence imposée; on avale une pilule ainsi qu'on dirait un ai>e; « vous êtes guérie », c'est l'absolution; et il y a un paradis : la morphine.

Dès qu'il fut assis dans une loge, à côté de M. de Maël-Parbaix, le docteur Urbain attira tous les regards; derrière les éventails, il y avait des chuchote-

monts vers lui. C'étaient ses clientes, toutes les belles personnes venues à cette fête de charité, — ses clientes admiratrices; puisque, à la gravité presque empliati({ue de beaucoup de science, il joignait Tamusement d'un peu de diablerie. Mais ce qui lui méritait surtout la sympathie ardente des mondaines, c'était, plus accomplie en lui qu'en aucun autre, la délicatesse presque cléricale de ses interrogations, les matins, près du chevet, quand la femme de chambre, après deux oreillers de dentelles placés sous les épaules de la malade, a dit : « Monsieur le docteur peut entrer. » Il avait une façon qui n'était qu'à lui, de ne presque pas demander, de deviner tout de suite la cause du malaise. Avec tout autre, on eût été gênée. Vraiment, il était le seul par qui, un peu enrhumée, on pût se laisser ausculter. On ne saurait dire avec quelle réserve, dans la chambre presque obscure, — « oh! non, non. Rosette, ne levez pas les rideaux ! » — dans la chambre toute parfumée des chaleurs d'un sommeil qui a eu un peu de fièvre, il s'inclinait l'oreille vers les bronches ou les poumons. Il ne demandait jamais qu'on écartât la chemise ! c'était à travers des malines qu'il écoutait le va-et-vient du soufïle ; mais il excellait à faire sentir d'une pression à peine insistante qu'il constatait la fermeté de la gorge : et. lorsqu'un mal plus mystérieux le contraignait à de plus intimes observations, il avait une si scrupuleuse manière de se détourner à demi pendant que la malade, dune main qui hésita longtemps, mettait à nu, en la cernant de batiste en touffe, la très étroite place où pointait quelque roseur, moins qu'un bouton, objet d'une grande inquiétude. Il avait souvent, en ces occasions, d"hyp(^crites innocences, qui étaient bien faites pour lui concilier l'estime des persomies sou-

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lieuses de leur bonne renommée : et, plus d'une fois il lui arriva do conseiller les plus eonii)liqu(''S médica nienls à propos d'une trace un peu rougissante, un pou bleuissante, vers le haut du bras, — qui était la persistance d'un baiser. On n'est pas de meilleur goût. Mais il devenart grave près des malades qui ne sont point malados et soufl'rent infininient. Là, il ne souriait plus, il cessait d'être courtois, il redevenait le savant, le penseur, — le rêveur qu'il était véritablement, 11 croyait aux maladies imaginaires. Il croyait que Ion peut avoir, en un corps sain, plus d'affreuses souffrances qu'il n'en saurait tenir dans une chair mordue de plaies ; et il était plein de pitié pour les inguérissables ; il jugeait que les gens atteints de coliques néphrétiques sont, en effet, moins à plaindre que ceux qui disent, avec une peur d'être raillés: « Vraiment, docteur, je ne sais pas ce que j'ai, « et qui ont la mort dans l'àme, tout en ayant la vie dans le corps. Il se prenait la tête entre les mains, plein de miséricordieuses pensées, devant des lits de jeunes femmes qui tendaient les mains on murmurant: « Oh! mon Dieu ! oh! mon Dieu! j'aimerais mieux mourir! » et qui, le soir, iraient au bal. Traiter par dos couj)s de fouet ces maladies-là, ou par dos seaux d'eau jetés à la face, c'est la théorie de quelques praticiens. Ils ont peutêtre raison. 11 ne voulait pas avoir raison, comme eux ; il était persuadé que ce n'est rien, une jambe cassée, au prix d'une lente inquiétude entre les deux yeux, qui dure, et que la crainte d'un frisson dont on tressaillera tout à l'heure, peut-être, — si, encore, c'était certain, le retour de ce frisson, on s'y accoutumerait, — l'emporte en cruauté sur les plus brutales douleurs ; et il écoutait les mélancoliques plaintes ; et il lui arrivait de ne pas dire non. lorsque Fœil du malade implorait l'un

de ces bons poisons qui font dormir, rêver, oublier.

Ce soir, la reconnaissance de celles qui souffrent tant le matin — à Paris, on n'est jamais malade aux lumières, — l'environnait de sourires, le remerciait de gracieuses inclinaisons de tête ; car il n'y avait pas dans cette fête une seule femme, parmi celles qui comptent, qui ne se fût confessée à lui avec la confiance en Urbain Grandier des religieuses de Loudun, Mais il était très réservé, n'avait jamais usé de son pouvoir jusqu'à le perdre. Et, regardé par toutes les loges lumineuses de diamants et de chair, les saluant comme il convient, avec de la réticence dans la familiarité, il ne savait même plus, — avec un peu d'affectation pourtant dans l'oubli, — que ces créatures éclatantes et désirables, en toilette de gala, il les avait vues, toutes, ou presque toutes, en chemise, ou nues.

La fête, — concert, bal, tombola au profit des incendiés de Ségovie, — riait, étincelait, s'agitait bruyamment sous la splendeur des lustres ; toutes les belles femmes de Paris étaient là, puisque les plus illustres mondaines, dames patronnesses de l'œuvre, avaient elles-mêmes sollicité la présence et le concours, — que ne hasarderait-on pas en une intention charitable ? — non seulement des comédiennes célèbres, mais ans s des petites cabotines à qui la plénitude avérée de leurs maillots assurait une riche clientèle. Tandis que, sur l'immense estrade, où s'entassaient deux cents musiciens, Céphise Ador, de la Comédie-Française, récitait quelque poème, les duchesses et les marquises, dans le foyer, dans les couloirs, se faisaient présenter par leurs maris ou leurs amants M"*^ Anatoline Meyer, des Bouffes, ou Constance Chaput, des Nouveautés, vendeuses de ileurs et de programmes. Une curiosité sans malveillance, un désir de voir de près les jolies

créatures dont parlent les chroniques et les échos, attirait les évadées des salons vers les échappées des coulisses ; et il y avait dans le rapprochement des chevelures, des épaules, des bras, la resplendissante confrontation des diamants de famille, dont s'enorgueillirent les aïeules, avec les joyaux récents, mal acquis et bien gagnés, des vendeuses de plaisir. Ce fut la nuit de cette fête, on s'en souvient, que, pour la première fois, se trouvèrent face à face, se considérèrent en la totalité de leurs triomphes, et ressemblantes par le même luxe, par le même éclat, ces deux états de la femme : la prostitution et l'aristocratie, la Fille et la Grande Dame. Non pas voisines et lointaines pourtant , comme aux premières représentations , comme aux tribunes de courses, mais mêlées, se coudoyant, ne faisant qu'une foule. Et elles se traitèrent en égales. Ce ne fut pas, d'une part, orgueil , défi, ni, de l'autre, dédaigneuse courtoisie. Non, se voyant de près, se mesurant, se constatant, elles reconnurent qu'elles étaient deux forces également considérables ; que leurs disparates de rang et d'éducation n'excluaient pas leur équivalence ; comme deux plateaux de métaux divers peuvent avoir le même poids. Ennemies, sans doute, mais ennemies entre qui la victoire resterait douteuse. Cette nuit ressemblait à ces trêves entre guerroyeurs policés, où l'on voit les officiers de la ville assiégée souper dans la tranchée ou sous la tente avec les ofïiciers assiégeants, non sans des félicitations de la belle conduite en les récentes batailles. Après avoir offert un verre de Champagne à la petite Léa Nicot, — qui le vida fort joliment, le nez dans la coupe, et garda un peu de mousse aux narines, — « oh ! que c'est amusant, comment faites-vous cela ?» — la marquise de Belvélize ne manqua point de la compli-

monter à propos de la façon dont la mignonne comédienne avait ruiné M. de Marciac qui s'était vu réduit à rélevage des moutons dans l'Amérique du Sud ; et au buffet, près de rorchestre tzigane, M"*" Rose Mousson, en bouquetière Louis XV, osa offrir une cigarette à la comtesse de Lynnès, — le comte était Tamant de Rose, — en lui disant : « Ma foi, à sa place, je vous préférerais ! » M'"^ de Lynnès parut très touchée de cette flatterie.

Puisqu'elles étaient là, les filles et les mondaines, la plupart des hommes qui comptent par la race, la fertune ou le talent, les vieux, les jeunes, n'avaient pas manqué de venir à cette fête. Elégante cohue de fracs et d'uniformes, traversée, illuminée de chevelures, de bras nus, d'épaules. Et parce que les plus réservés ne pouvaient s'empêcher de continuer auprès des grandes dames la familiarité permise avec les petites cabotines, parce que des moiteurs de chairs se vaporisaient dans la chaleur des clartés, et que les musiques fouettaient les nerfs et les muscles, et que quelques verres de Champagne, parmi tant de peau nue, suffisent à allumer les cervelles, à faire flamber les yeux, une exubérance ravie, épanouie, l'exubérance des belles fêtes parisiennes, des fêtes de charité surtout, où le sentiment d'une bonne action accomplie légitime et, pour ainsi dire,sérénise le plaisir, ajoutait des lueurs aux lumières, et de la beauté aux femmes, et de la flamme aux satins, et de la splendeur aux diamants et, à toute la joie, de la joie.

— Parbleu ! s'écria M. de Maël-Parbaix (il riait, comme tout le monde) , voilà des malades de qui l'aspect est aussi sinistre que possible !

Le docteur Urbain feignit de n'avoir pas entendu le rire.

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— N'est-ce j)as qu'ils sont effrayants ? dit-il, et qu'une salle d'hùpital. avec ses lils d'où sortent des odeurs de plaies et des râles, avec les faces livides des moribonds aux yeux caves, do qui les doi<:>'ts grattent la couverture, avec toute la liideur du mal et du cadavre prochain, est moins horrible à considérer que cette fête? Ah! les pauvres! ah! les misérables! Il serait moins lugubre de les voir pleurer que de les entendre rire ainsi. 11 n'y a point de torture aussi atroce que leur plaisir. Hélas! comme ils sont gais, comme ils sont heureux, comme ils s'amusent ! comme je les i^lains. J'ai vu bien des désespoirs, j'ai pénétré dans toutes les géhennes humaines, dont j'ai compté et noté les supplices ; mais ces désespoirs, ces supplices ne sont rien au prix de cette désolante joie.

— Convenez du moins, docteur, qu'ils cachent assez bien leurs souffrances ?

— Oui, ils les cachent les uns aux autres ; et ils essayent de se les cacher à soi-même ; c'est précisément de ne pas s'avouer, que redouble leur mal, qu'il s'exaspère jusqu'à la rage. Ah ! s'ils étaient chez eux, s'ils étaient seuls, devant le feu, sous la lampe, leur tourment, s'alentirait peut-être dans la paix et dans le silence ; il y a dans la solitude d'invisibles mains douces aux pires blessures. Mais ils n'ont pas osé rester chez eux ! ils ont eu peur du pas-de-bruit où ils auraient entendu les voix intérieures, peur des miroirs où ils auraient vu leur image, de l'insomnie déserte, du sommeil aussi, peuplé de cauchemars ; et tous, hommes et femmes, ils sont venus ici, pour se distraire, les infortunés ! comme ils iront demain dans quelque autre fête. Mais le mal, acharné, les y suivra, comme il lésa suivis ce soir, plus acerbe d'être remué, secoué. La bête qui les mord n'aime pas qu'on la fasse

danser, et elle s'enrage à no pas être laissée tranquille.

— Voyons, parlez-vous sérieusement, docteur ?

— Aussi sérieusement que possible.

— Vous croyez que lés Parisiens, que les Parisiennes soutrrent sous leur apparente belle humeur.

— Epouvantablement. Quelques-uns, quelques-unes sont épargnés : les parfaits imbéciles, comme il y en a dans cette foule d'habits noirs, et les parfaites inconscientes, comme on en trouve parmi les fdles. Mais quiconque est capable de rélléchir, en éprouvant, à ce qu'il éprouve, est plus à plaindre que le plus torturé des forçats.

M. de Maël-Parbaix jugeait enfin qu'il y avait quelque mauvais goût en ce paradoxe emphatique et maussade ; pourtant il demanda encore :

— Et leur mal, c'est?...

Des loges, de l'estrade où frétillait l'allégro d'un chœur tout chatouillé des pizzicati de l'orchestre, de toute la salle et des couloirs, il venait plus de bruits joyeux et de dansante folie ! Avec cette solennité un peu affectée qu'on lui passait et qui s'accordait bien à la grâce de sa mélancolie :

— Leur mal, dit Urbain Claris, c'est le Remords. Alors M. de Maël-Parbaix poulfa de rire ! Le docteur

observait cette hilarité avec l'air de constater un symptôme; et l'autre, riant toujours :

— Le remords ! Comment ? le remords ?

— Oui.

— Vous songeriez à prétendre que ces jeunes femmes, de qui nous sommes les maris, les frères, les amis, ou les amants, que ces hommes auxquels nous sommes heureux ou fiers de serrer la main, ont fait, véritablement, des crimes, ont sur la conscience des scélératesses de mélodrame V

— Et vous, vous oseriez aHlrmcr qu'il n'y a ici ni assassins, ni empoisonneuses, ni banqueroutiers, ni faussaires, ni séducteurs de vierges, ni traîtres à la patrie? D'ailleurs, je ne vdus ai j)ns parlé des remords que produisent les forfaits brutaux, les actions atroces ou infâmes, punies par la loi. 11 est un autre remords! celui des fautes qui n'implicpient ni le cliàtiment lég-al ni même le mépris social ; et ces fautes existent, hélas ! ou plutôt cette faute existe; car, innombrables et diverses par les circonstances, elles n'en sont j)as moins une seule par leur essence ; et, s'il vous plaît qu'elle ait un nom, vous pouvez l'appeler : le Péché. Non pas dans le sens qu'avait ce mot au temps où les âmes simples aimaient, bénissaient le repentir qui leur mériterait la délicieuse absolution; mais dans le sens qu'il lui faut donner à l'heure où nous sommes, à l'heure où les vivants sans foi n'attendent plus rien du ciel sans paradis. Le péché, c'était la transgression de la loi divine: maintenant, c'est la transgression de la loi humaine, et le supplice dont elle s'accompagne fatalement est d'autant plus affreux qu'il ne s'adoucit pas de l'espérance qu'elle sera pardonnée; car, l'offensé, ce n'est plus un dieu, terrible puis clément peut-être, ce n'est pas quelqu'un, cen'estpas même quelque chose! c'estl'aveugle, le sourd, l'inexistant. Et cela, cet innommé, cet innommable, nous tient, nous oblige, nous impose des règles, nous marque des bornes. En sachant qu'il n'est point, nous sentons que nous sommes ses esclaves, et si nous ne lui obéissons pas, si nous nous révoltons contre la volonté de ce néant, si nous rompons sa loi, alors s'installe en nous cette irrémédiable horreur : le mécontentement de soi-même. N'est-ce pas épouvantable d'être puni pour avoir offensé — rien! et, puisque Dieu n'est plus, pourquoi la Conscience ?

— Oui, du Champagne, répondit M. de Maël-Parbaix i une adorable petite femme habillée en marmiton de jaliii blanc, qui de loge en loge, offrait des sandwichs 1 vingt francs Fun et du Moët à deux louis le verre.

Urbain Claris reprit :

— Or, ceux-ci et celles-ci ont commis le péché, ont transgressé la loi humaine, non pas celle imposée à .'homme par les hommes, mais celle imposée à l'homme par une inexorable nécessité, ou, peut-être, par le respect encore de l'antique règle divine, transmis des mcètres et survivant à la foi. Ils n'ont pas voulu, ils [l'ont pas su se borner à ce qu'ils devaient être ; vers ['idéal d'en haut ou vers l'idéal d'en bas, ils se sont élancés hors de l'humanité. Ils pouvaient, simples d'esprit, simples de corps, se réjouir dans la satisfaction des naturels instincts : boire, manger, dormir, aimer :omme les ramiers des bois ou comme les chiens des carrefours, en un mot, ne rien demander, ne rien espérer que ce qui était leur bien, leur patrimoine; ils n'auraient pas connu l'angoisse ! ils auraient accompli la vie avec la normalité de l'eau qui coule selon qu'elle doit couler, de la pierre qui roule comme elle doit rouler, de tout ce qui suit sa voie ou sa pente. INIais ils ont cru, les malheureux! à l'antique promesse : « Vous serez comme des dieux ! » (car s'il n'y a plus de Tentateur, il y a encore la Tentation), et ils sont tombés dans le piège du plus qu'humain; et voici qu'ils sont les damnés d'un enfer sans démons, non moins suppliciant. Peut-être ceux qu'emportèrent les ambitions sublimes, qui révèrent, poètes, de bercer avec des chants l'humanité douloureuse, ou, soldats, de délivrer des patries, ou. savants, de conquérir l'inconnu, doivent-ils, en leurs efforts vaincus et bafoués, quelque consolation a la gloire de leur martyre; punis sans

doute, piiisfiuils ont roiiij)U le cercle où se doit restreindre, pour être paisible, c'est-à-dire heureuse, la vie humaine, ils peuvent croire qu'ils le sont injustement! et leur bel orj^ueil nu'pi'ise la rè<j-]e victorieuse. Mais ceux qu'attirèrent les g-oufîres inférieurs, ceux qui demandèrent au manger l'exaspération et la continuité de la faim, et en obtinrent la gastrite; au boire, la soif encore après l'étanchenient, et en obtinrent la nausée; au baiser, l'excès du jjlaisir et les dépravations subtiles, et en obtinrent le dégoût etl'impuissance ; ceux qui, violents ou raffinés, furieux ou méthodiques, voulurent contraindre leur sens à l'au-delà des sens, développer jusqu'au monstre la bète qui était en eux: ah ! ceux-là, ce n'est pas seulement les déboires des vains désirs, ni l'ennui enfin de lexcessif. ennui le pire de tous, irrémédiable, puisqu'il fut causé par celamème qui le pourrait distraire, ce n'est pas seulement l'horreur del ha])itude ramenant aux insuffisantes outrances, ni tout l'écœurement de tout, qui les châtie et les navre. Non. parce qu'ils sont les Pécheurs, parce qu'ils ont trangressé le strict devoir, le remords est en eux, et ne les quitte pas, et ne les laissera jamais. Un reproche dont s'étrécit leur cœur et se glace leur sang, leur ])arle à voix basse dans la solitude, leur parle à voix plus haute — pour être entendu! — dans le bruit des rues, dans la musique des fêtes. Oh! ils n'avoueront pas qu'ils l'entendent, ce reproche! Si vous leur disiez : « vous l'entendez ? » ils éclateraient de rire, — comme vous avez fait tout à l'heure, monsieur de Maël- Parbaix, — et même, quelquefois, trop rarement! ils parviennent à se persuader à eux-mêmes quils ne l'entendent pas, en etïet. Mais il parle, et ne cesse de parler. Et ils ne peuvent pas se dérober à cette voix, puisquellej est en eux, et ils ne peuvent pas échapper au remords.

Miil'HlSTOl'HKL.V 181

Duisqu'ils l'emportent partout où ils le voudraient fuir. V'ous dites : « jSIal physique, et non ang'oisse morale, yialaise des nerfs surmenés. Une nuit de repos, et l'on 5è lève de bonne humeur. « Oui, c'est une nuit qui les 5eut o-uérir! la nuit d'où l'on ne se réveille pas. Puis, juimporte qu'ils souffrent en leurs corps, non en leurs imes, des nerfs, non de la pensée. Ils sentent, soit, je 'accorde, quelque chose d'analogue à ce qu'on éprouve es lendemains de débauche ; ils ont « mal aux cheveux » , 'omme on dit; mais, pour ceux de qui la vie est un long ibus de mauvaises joies — de tristes joies, hélas ! — le endemain des excès, c'est toujours, et ils ont mal aux 'heveux, interminablement. Ah ! qu'ils sont déployables ! si peu dignes d'estime, qu'ils sont dignes de pitié. Pour s'oublier, pour s'ignorer, rien qu'ils n'entreprissent; rien ne les tente, mais ils tentent de tout; :1s demandent aux drogues maudites, à l'opium, au laschich, à la morphine, la mort du souvenir, le rêve [ui pense à peine, le vague anéantissement. INIais, iprès les apothéoses de l'opium, les puériles fantasiiagories du haschich et les excitations ou la langueur lélicieuse de la morphine, leurs nerfs, leurs sens, tout eur être, — comme une corde, trop tendue, rompt et :lioit. — défaille plus irrémédiablement en une désolation plus profonde; et s'ils vivent encore, — on nomme cela vivre ! — c'est qu'ils n'osent pas mourir. Naguère, le salut peut-être leur eût été possible. La religion s'ouvrait aux désespérés; elle était le lieu i'asile des âmes ; ils auraient pu resurgir par les exaltations du fanatisme, ou sengourdir en l'abrutissante bi. Mais voici venus les temps prédits par les diaboliques prophètes, les temps des églises vides ou closes, et bientôt les cailloux des chemins qui montent vers les calvaires auront oublié les pieds nus des pèleri-

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nages! D'ailleurs, ils sont trop veules, ces surmenés, pour oser croire; trop subtils, ces raffinés, pour j)()Uvoir croire. De sorte qu'une seule issue, épouvantable, s'offre à eux : la folie. Oui, la folie. Ils ont peur de la mort, mais ils voudraient bien de la folie. La tombe non; la maison de santé, oui. Fous! ils consentiraient à être fous. Oh! ils n'avouent pas à leurs pareils, ils n'avouent pas à eux-mêmes cet abominable désir: et. quand l'un d'entre eux, après tant d'apparentes joic!et de réelles tortures, perd la raison, ils feignent de k plaindre. Au fond, ils l'envient. Ne plus penser, ne pku se souvenir, ne plus connaître ces désolantes appréhensions d'un bruit imprévu, dune main sur l'épaule de quelqu'un qui tout à coup vous regarde avec un ai) de vous comprendre, quelle délivrance! Sans doute c'est odieux, et c'est sale, dans les grandes cours au? arbres régulièrement espacés, ces errants, l'œil éteint le geste machinal, ces assis, la tête vers les genoux, qu bavent, ou, dans les cabanons, ces forcenés qui mordent, avec des dents de bête, les barreaux. Mais ils on oublié! mais ils ne savent plus ce qu'ils furent! et ceu: même qui souffrent, ne connaissent pas, quoi qu'il; souffrent l'affreux écœurement de soi, le lent, le continu le désastreux remords. Vraiment, je n'ose blâmer vo; contemporains, monsieur de Maël-Parbaix, d'aspirer ce vivant néant! Même, je me suis demandé parfois s celui-là serait coupable, qui, ayant découvert un su moyen d'abolir en l'homme, sans le tuer, la personna lité de l'homme, ne lui refuserait pas cette abomina ble guérison. Car ils sont si malheureux! Et, malgr les mensonges où ils s'acharnent, malgré l'hypocrisi de leurs rires, de leurs amours, de leurs travaux, mal gré la feinte ressemblance de leur désespoir avec 1 plaisir, ah ! comme ils se précipiteraient, pareils au;

^ens des campagnes qu'émerveille un empirique em- Danaché, si tout à coup surgissait au milieu do leurs .'êtes quelque marchand dune drogue par laquelle on levient fou; leur fortune, leurs titres, leur renommée, 3t la beauté de leurs maîtresses, qu'ils jetteraient vite tout cela, comme ces paysans leurs gros sous, pour payer le vendeur d'éternel oubli !

Tandis que le docteur Urbain se comi)laisait en ces iéclamations, — parlant dans la loge comme dans une ?haire professorale, — M. deMaël-Parbaix, qui n'écou- :ait plus, entendait à peine, car entin il s'ennuyait, se tourna vers une avant-scène où deux femmes venaient d'entrer.

— Tenez, dit-il, voici une personne qui dément singulièrement votre maussade théorie. Plus qu'aucune créature vivante, elle a osé, elle ose transgresser ce que vous appelez la loi humaine. Elle est le Péché et le Scandale. Et voyez quelle sérénité d'orgueilleuse joie illumine son visage ! Il y a quelque chose de fébrile, c'est possible, d'inquiétant peut-être, dans la gaieté de toutes ces Parisiennes, de tous ces Parisiens. Mais elle, elle montre la paix imperturbable des consciences tranquilles.

Le docteur demanda :

— Vous voulez parler de M""" d'FIermelinge ?

La baronne Sophor d'Hermelinge était là, en elîet, dans cette loge, avec Céphisc Ador, et elle triomphait mag-nifiquement .

Toutes les femmes, très décolletées, montraiciil leurs épaules et leurs gorges ; elle, non. Sa robe de satinj noir, tendue, montante jusqu'au cou, ouverte sur un gilet de piqué blanc, étreignait la sveltesse solide des flancs et du buste, et sous une toque pareille, de cou leur et d'étoffe, à la robe, quelques courtes boucles à| peine, brunes et fauves, frisaient. Ses yeux, petits,; ronds, étincelaient dans le visage pâle, comme d^ l'acier fourbi ; ses lèvres, quelle mordait par instants,! avaient une rougeur de blessure récente. Point del bijoux, ni aux oreilles ni aux poignets: seulement de bagues, lourdes, larges, aux index des mains longues,! sans gants, dont elle serrait le rebord de l'avant-scène Et du regard, de l'attitude, elle défiait, qui ? tout 1 monde. Même c'était plus que du défi: uneprovocationj à l'outrage, avec la superbe de le mépriser déjà. Elle, avait un rebroussement dune lèvre vers la joue, d'où semblait sortir une jactance, et une riposte. Elle voulait et narguait l'injure. Et elle respirait largement, la face épanouie en un sourire fier, chaque fois que la foule se tassait vers elle avec des coups d'œil qui dési-

MÉPHISTOPUÉLA 185

gnent et des chuchotements qui racontent. Elle opposait aux curiosités le « c'est ainsi » du révolté qui ne baisse pas les yeux et se piète, le poing à la hanche. Elle devinait, elle savait que ces femmes, que ces hommes s'entretenaient d'elle, énuméraient à voix basse les détails de l'extraordinaire aventure, dont, depuis six ans, elle étonnait Paris ; qui donc aurait ignoré — puisqu'elle s'était effrontément et glorieusement avouée — l'étrangeté furieuse de ses amours sans amants ? il lui plaisait qu'on ne l'ignorât point. Elle s'enorgueillissait d'être singulière et détestable. Au commencement des damnations, c'est l'apport du Diable, cet orgueil. Lorsque quelques personnes montraient du geste Céphise Ador, la belle comédienne, qui, les bras et les seins offerts, si radieusement blanche sous lavalanche ensoleillée de ses cheveux, se tenait près de la baronne d'Hermelinge, celle-ci triomphait plus impudemment encore, et, feignant d'oublier toutes les autres présences, elle possédait, eût-on dit, de ses fixes regards, preneurs comme des mains et baiseurs comme des lèvres, cette belle chair de neige chaude, qui s'épanouissait. Parfois, elle se penchait vers son amie soudain tressaillante: on devinait c|ue d'une aspiration, à travers les cheveux et les étoffes, elle lui humait le corps. Et elle se réjouissait dans le redoublement des scandales. Si Céphise Ador, d'une muette prière, ne l'eût retenue, la baronne d'Hermelinge se serait levée, l'aurait emportée dans le fond de la loge, après l'arrogance, vers toute la fête, d'un regard qui confirme et proclame ! Elle apparaissait comme une espèce d'étrange déesse à qui plairaient les mépris et les haines et qui se glorifierait d'être encensée d'affronts.

En la regardant, de loin, quelc[u'un avait l'air de souffrir cruellement. C'était, assise dans un fauteuil

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(l'aniphitliéiitre, une petite créature, mignonne et peu ; jolie, llétrie, point vieille pourtant, l'air fripé d'une ileur artificielle sur quoi l'on a marché. Elle n'était pas i très bien mise. Une toilette de bal, qui a servi à T d'autres, prêtée par une camarade ou louée chez >' quelque marchande à la toilette. Qui donc, cette petite, mal fagotée ? Magalo. A travers une dentelle qu'elle avait tirée jusqu'au milieu de son visage, on aurait pu voir luire, au bout des cils, une larme qui allait tomber, et quelquefois elle portait très vite à sa bouche vm mouchoir qu'elle mordait pour ne pas crier.

Mais Sophor ne s'inquiétait pas de cette petite créature douloureuse. Elle régnait, rayonnante. Même quand ils s'arrêtaient stu* la nudité des épaules et des poitrines, ses yeux restaient durs, n'attendrissaient ])as leur impérieuse maîtrise, lis s'emparaient, semblait-il, des belles créatures, ne disaient pas : « Yeuxtu ? » disaient : « Je veux. « Aucune prière. Ils étaient tyranniques, n'admettaient point que l'on pût se dérober à eux. Regards d'un conquérant sur la multitude des vaincus, qui lui api)artient ; de Don Juan sur une foule féminine, qui lui appartiendra. Et beaucoup de femmes se troublaient, rougissantes, un peu essoufflées ; elles se sentaient, par les jets pointus de ces prunelles, comme par des ongles de feu, dégrafées, dévêtues ; elles faisaient, inconsciemment, le geste de ramener sur elles des étoffes, se tournaient d'un autre côté. Une très belle personne du corps de ballet de l'Opéra, fameuse par l'audace de la chair hors du corset, des manches qui ne tiennent pas, et par l'offre impudente des aisselles touffues, serra vite les coudes en passant près de Sophor, parce qu'elle avait senti, sous le bras, la brûlure aiguë d'un coup d'œil. Or, de plus en plus, l'attention de la foule se braquait, obsli-

nément, vers cette avant-scène. On s'étonnait, on s"effravait de la baronne d'Hermelinse, mais on ne voyait qu'elle, on ne s'occupait que d'elle. Enfin, malgré les mépris, les colères, tout ce qu'il y avait, chez tant d'hommes, à cette heure de la fête, de désirs vers les seins, vers les bras, vers les bouches, de besoins de déchirement, de besoins de retroussement, de ruts épars, afflua vers Sophor, comme des flammes se précipitent vers un foyer plus puissant, comme des courants se joig-nent en un tourbillon ; toutes ces concupiscences , elle les absorbait avec l'air chargé d'odeurs de femmes ! elle s'en allumait les yeux, elle s'en gonflait la poitrine ; et de l'universelle chaleur convergeant en elle seule s'exaspérait le passionnel effluve dont — bientôt retournée vers son amie, — elle enveloppait, cernait, étreignait Céphisc Ador, si blanclie et si grasse, toute offerte et toute prise, et qui, les yeux baissés, palpitante, aurait voulu voiler de ses cheveux ses beaux seins battants et mouillés.

Cependant, accoudé au rebord de sa loge, Urbain Claris ne parlait plus, observant la baronne Sophor d'Hermelinge avec des yeux pleins d'une fixe rêverie.

— Docteur, reprit M. de Maël-Parbaix, comme vous voilà silencieux tout à coup ! Votre théorie ne sait-elle que répondre à ces objections vivantes : le bonheur et l'orgueil de cette monstrueuse créature ?

Alors, Urbain Claris :

— Oui, pleine de joie en effet, et de superbe ; et sa joie ne ment pas: nulle rancœur, pas d'arrière-pensée; cette femme semble bien portante en son ignominie comme certaines bêtes à qui convient l'air méphitique.

Après un silence, il ajouta:

— Mais cette santé, par son excès même, dénonce

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que, tout en étant sincère, clic ncst ])as vraie. A cours de certaines maladies, il y a de ces e.xubé ranccs de force et de vie, — symptômes g-raves le patient, (jui ne croit ])as soulTrir, emprunte d l'exaltation à la fièvre (|u"il ne sent i)as, et un espèce de génie au délire ! Mais, bientôt, comme un linge tombe , tout l'être s'abat , flasque et veule ; et deux yeux vides, qui ont peur, regardent sans rien voir. Tenez, elle se lève, elle emporte son amie, d'un bras autour de la taille, comme un époux son épouse ; elle est belle, toute de satin noir, avec cette femme très blonde et très blanche, qu'elle enlace ; elle affronte d'un dei'nier regard Paris qui, enfin, réprouve et s'indigne ; et, royale en l'arrogance de sa vaine virilité, elle magnifie de tant d'audace sa honte, Cfu'une espèce de gloire l'environne ! Eh bien !...

— Eh bien? demanda M. de Maël-Parbaix.

Le docteur Urbain poursuivit :

— En des promenades à travers la ville nocturne, vers les bouges inconnus, dans les quartiers de misère et de crime, en ces promenades, d'ailleurs sans intérêt, que conseilla l'ennui de tant d'autres curiosités déçues, avez-vous tout à coup, do quelque angle de mur, ou d'un banc près du ruisseau, ou de la porte viti'ée d'un cabaret peint de rouge-sang, vu quelque vieille, les bras qui pendent, la tête en avant, la langue hors de la bouche, — pas très vieille, et l'air d'une centenaire — s'avancer en titubant, vous tendre la main avec un bégaiement qui va vomir, vous montrer, sous un mouchoir noué, d'où sortent de sales mèches, son visage tailladé de rides blafardes, moustachu de poils gris, où saignent deux petits yeux pourpres et jaunes, pareils à des trous d'ulcère ? Cette vieille-là, fréquente dans les rues de banlieue, le long des fortifications,

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c'est le point suprême où s'arrête, dans l'impossibilité de Tau delà, la déchéance féminine; c'est la fin du laid et du vil. c est le corps plus hideux que le cadavre, l'intelligence plus souillée et plus nulle qu'un chiffon piétiné dans la boue, c'est l'inutilité de vivre.

— Pouah! dit]M. de Maël-Parbaix.

— Eh bien, acheva Urbain Claris, prophète de mauvais goût, je vous jure qu'avant qu'il soit longtemps, la baronne Sophor d'Hermelinge, qui a vingt-cinq ans, qui est belle, qui porte un nom presque glorieux, qui a deux cent mille livres de rente, qui, ce soir, heureuse et furieuse, emporte sa maîtresse et lance à Paris entier, aveo une royale insolence , le défi des infâmes amours, enviera feu son désolé désir d'un peu moins de dégoût de soi-même) d'être pareille à la vieille ivrognesse des ruelles, chancelante et défaillante, près de rendre l'àme au coin dune borne, avec du vin. dans la boue.

Le lendemain de la nuit irrémédiable, Sophie s'éveilla la première. Si lasse, elle se mut lentement, les yeux vagues sous les paupières soulevées à peine, très vite retombantes; et elle ne pouvait pas. tant une paresse ralang'uissait, reprendre tout à fait possession d'ellemême ; à demi dans l'éveil, à demi dans le somme ; ainsi qu'un oiseau pris au piège, battrait l'air d'une aile déjà, aurait l'autre encore captive. Elle ne savait pas qu'elle eût quitté la maison de bois, dans l'île ; elle ne se rappelait pas la disparition d'Emmeline ni Magalo rencontrée ; mais elle se sentait étrangement inquiète, avec de la détresse et du ravissement, comme après un rêve qui aurait été très cruel et puis qui aurait été très doux. Enfin, elle ouvrit tout grands ses yeux. Rêvaitelle encore? cette chambre, elle ne la reconnaissait pas. Partout, apaisées de la pâle lumière à travers les rideaux, des soies de couleurs vives, et de menus objets, mignons, ivoires, biscuits, sur des meubles, parmi des désordres de dentelles et de rubans jetés ; au pied du lit, deux robes étendues, qu'on aurait pu prendre dans la mi-obscurité pour deux femmes couchées-là. De toutes ces choses émanait un parfum fade et chaleureux à la fois, délicieusement écœurant. Et ce parfum, semblait-il à Sophie, ne venait pas seulement des ten-

tares, des bibelots, des robes couchées, il venait d'ellemême aussi; elle l'avait dans les mains, aux lèvres, dans ses cheveux défaits, partout sur elle, comme si elle avait dormi dans des fourrures ayant cette odeur. Mon Dieu ! qu'était-il arrivé? où était-elle? Et qu'elle avait peine à sortir de cette lassitude enlaçante comme un souvenir de caresse. Elle poussa un cri ! elle venait de voir à côté d'elle, sur l'autre oreiller, une fig-ure toute drôle et jolie, qui dormait, avec un plissement de rire, la bouche ouverte en une rondeur rose ; et elle se jeta vers la muraille ! Mais INIag-alo. réveillée comme un oiseau saute d'une branche, lavait saisie par le cou, lui frôlait de petites moues les yeux, les tempes, le nez, et c'étaient mille paroles balbutiées, tendres, mignardes, qui remerciaient, complimentaient. « Non, d'aussi gentilles que toi, il n'y en a jamais eu, jamais ! ah! béljé, je t'adore. Dis si tu m'aimes, toi, dis-le, dis-le donc. Comment ? pas un mot ? Voilà, c'est peutêtre parce que tu étais un peu grise, hier, après le dîner, que tu as voulu ; moi, je n'ai pas besoin de Champagne pour être folle. Et de qui suis-je folle ? de vous, chérie, pour toujours. Tu veux bien, toujours? Hortense ? plus dllortense: ta petite à toi ? plus de petite. Toutes les deux, lâchées ! Nous nous fichons bien des autres. Tourne la tête que je souffle dans tes cheveux. Seulement, il faudra les couper, tes cheveux; c'est plus drôle, puis c'est l'habitude, et ça me flattera, parce que tout le monde en te voyant, les cheveux courts, avec moi, devinera tout de suite. Je suis fière de toi. Tu parles si bien! Tu es si bien élevée ! Et, hier soir, tout à fait innocente. Vrai, tu ne savais rien de rien! ou tu faisais semblant. Non, pas semblant? Alors, avec ton amie, dans File, rien? la première, c'est moi? Tiens, mon chéri, je t'adore ! » Pendant ze bavardage

lf)2 .MLl'IIISI(HMH;i.A

d'une bouche si près de sa bouclu!, So])liie se rappelait tout : son mariage, — l'iiorrihle viol nuplial, — l'évasion, le séjour dans le chalel, les voluptés impuissantes de la nuit près d'Fmimeline et la fuite de sa chère mignonne et Magalo dans le wagon. Ou plutôt, non, elle ne pensait qu'à Emmeline et une horreur de l'avoir trahie lui conseillait de se lever, de s'en allpr. Qu'elle avait honle déirc dans ce lit! Le réveil d'un très chaste amant, qui, après quelque souper avec des camarades se laissa persuader de suivre chez elle une fdle, n'a pas plus de ranco'ur que celui de Sophie près deMagalo. Mais d'autres souvenirs lui vinrent. Depuis hier, tant d'heures délicieuses avec des instants terribles ! toutes les sciences révélées, et si vite acquises ! et l'emploi, enfin, de tout son être à l'extraordinaire délice qu'elle avait toujours espéré sans en concevoir l'exquis et presque affreux accomplissement ! Tout de suite, dès le premier exemple, — pas comme quelqu'un qui apprend, mais comme quelqu'un qui recouvre soudainement la mémoire, — elle avait compris, osé, réalisé, et, les yeux brûlés de regards, les narines brûlées d'odeurs, la bouche pleine de souilles aspirés, avec de l'emportement et des défaillances, avec des cris et des bégaiements, folle comme une troupe de bêtes mangeuses de miel qui s'est précipitée dans une ruche, elle avait soumis, dompté Magalo, l'avait réduite aux larmes qui demandent grâce et ne veulent pas être exaucées. Et voici que, ce matin, de toute la petite personne de Magalo, frétillante et grésillante si près d'elle, montait avec l'odeur de musc et de tabac du Levant le relent des abandons de naguère; et parce que Sophie sentit sur sa peau la peau d'ambre chaude, elle ne pensa plus à rien qu'aux extases de naguère, qui s'offraient de nouveau ; et, la tension de sa fémi-

nilité exaltée jusqu'à lénergie virile, elle serra Magalo, toute, sur toute elle ! orgueilleusement affolée de cette frêle forme glissante et souple qui obéissait au moule de Fétreinte, de ces petits os menus qu'en des secousses elle sentait craquer, comme brisés entre ses bras.

C'en était fait, elle était tombée dans le péché où l'avait destinée la loi des mystérieux atavismes, sinon quelque diabolique providence ; et elle n'en resurgirait pas. Malade, ou possédée, elle était vaincue. Elle n'aurait pas pu résister ; elle accepta son destin, elle le voulut! et, parmi des caresses, elles convinrent que désormais elles habiteraient ensemble; oui, Sophie et Magalo, ensemble, si différentes pourtant, l'une demoiselle de bonne famille, qui gardait, même dans les véhémences du désir, la tenue et la parole réservée des éducations bourgeoises, l'autre, gamine de banlieue, gâtée en cocotte, et danseuse de bal public, qui, chez elle, le matin, s'exerçait, en chemise, la pointe du pied nu à la hauteur de l'œil, et qui, sachant tous les vilains mots, les disait! Ces mots (c'est la condamnation et l'un des châtiments des luxures que, pour s'exprimer elles-mêmes et nommer leurs outils, elles n'aient pu trouver que les plus immondes paroles!) ces mots, Sophie les craignait, les détestait, ne consentait pas à les proférer, et cependant ne pouvait les entendre, — même pas tout à fait compris, au commencement, — sans qu'une tiédeur lui mouillât les yeux sous ses paupières battantes. Une grave question fut celle de décider si on louerait un autre appartement plus grand, ou si l'on resterait chez Magalo. « Pourquoi changer? dit la cocotte ; c'est gentil, ici, pas vrai ? et nous n'avons pas besoin d'avoir deux chambres, dis? Ah! bien, si nous en avions deux, il y en aurait une qui ne servirait guère, pour sur ! » Là-dessus elle pouffa de rire ; et

I lO't Él>HISTOIMIKLA

1 OU Jic ut'iiu'iiagt'a ])oiJit. «lu verras cumnie eu sera gentil, toutes seules. Les autres femmes, il n'en faut [t pas. Si les camarades viennent pour me voir, je les

" llanque à la porte. Tu ne pourrais pas les recevoir, loi ;

tu es trop convenable. Et l'on peut compter que je ne remellrai })lus les pieds chez jNl'""^ Charmoloze! Non, rien que nous deux. Nous ne nous quitterons jamais. Nous soi'tirons ensemble, habillées i)areil; nous irons partout, au restaurant, au théâtre, pas au bal. à cause de toi. C'est du monde trop mêlé, dans ces endroits-là. Puis, les autres te feraient de l'œil, rien que pour m'ag'acer. Je les connais, ces gredines ; elles enrageront, quand elles sauront que nous sommes collées. Hein y collées, c'est gentil? Tu n'as pas idée du plaisir que ça me fait, de t'avoir là. Tu ris? bien, bien, je vois ton idée. Tu le dis que je ne suis j)as trop à plaindre en effet. Eh bien, parole, je ne pensais pas à ça. Oui, c'est agréable, sûrement, mais il y a autre chose, il n'y a pas que les bêtises, il y a qu'on s'aime, il y a le cœur. Je t'aime tant, vois-tu! tu as de si bonnes manières. Tu ne peux pas deviner l'effet que ça me fait d'être avec toi ! Il me semble que j'étais une pauvre fdle, une ouvrière, une grisette, et que je viens d'épouser un prince. Ce sera joliment bon, notre vie ! » Et la vie en effet — pendant des jours, i pendant des semaines — leur parut très douce. Sophor, en qui persistaient des enfances, s'amusait de tout, des boulevards qu'elle avait à peine entrevus en de courts séjours à Paris ; des dîners avec des plats qu'elle ne connaissait pas, avec des vins dont elle ne savait pas les noms ; des pièces dans les petits théâtres, des cir-j ques, des cafés-concerts, où souvent des plaisanteries,! dans les chansons, la faisaient rougir. Mais Magalol n'aimait pas la mener voir des féeries, parce qu'une

fois, au Châtelet, elle avait bien remarqué que Sophor regardait les jambes des danseuses et leurs gorges, d'un air qui n'était pas convenable. « Toi, tu sais, si tu me trompes !... » Mais, cela, en riant. Jalouse? non, elle n'était pas jalouse ; du moins, elle n'avait pas eu l'habitude de l'être. Il se pouvait que ça lui vînt, un jour ou l'autre. Ce qui amusait beaucoup Sophor, c'était daller dans les magasins do nouveautés, chez les joailliers. Non pas qu'elle fût coquette ; une robe très simple lui suffisait, et elle ne portait pas d'autres bijoux que des bagues très lourdes, en or, sans pierreries, des bagues d'homme. Mais ce lui était un plaisir charmant d'acheter pour INIagalo des étoffes riches, de couleurs très claires, avec des fleurs et de l'or, dont on ferait des robes de chambre, et des boucles d'oreille, des colliers, toutes ces lueurs qui font du bruit sur la peau quand on va et vient devant le lit. Ces cadeaux, Magalo les acceptait, les demandait même, à cause de l'habitude, avec les hommes, chez les marchands qui donnent un tant pour cent à la personne qui fait vendre ; mais, quand elle les avait, elle paraissait triste; ça la gênait d'avoir accepté quelque chose de Sophor. Être entretenue par Sophor, ah ! non, par exemple. Un jour, elle lui dit : « Tu as de l'argent, bon. je ne puis pas t'empêcher d'avoir de l'argent. Mais, comprends, que tu paies toute la dépense, ce n'est pas drôle. Tu n'aurais qu'à croire que je suis avec toi parce que tu es riche. Aussi, si tu étais gentille, si tu tenais à me faire plaisir, — que veux-tu, je suis fière, on ne se refait pas ! — tu me laisserais sortir seule, le soir, de temps en temps. Oh ! tu ne vas pas t'imaginer, je pense, que je retournerai chez Hortense ou chez M"® Charmeloze ? plus souvent! Mais, tu comprends, au Peters, au Helder, j'ai des amis... « Elle se tut sous un violent

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regard de Soplior, a osa jamais plus reparler de son projet. Seulement, elle se disait à elle-même : « Va. va, ils ne dureront pas toujours, tes billets de mille, et alors je serai très contente; parce (piil faudra bien que tu me laisses faire comme je veux; et tu verras que je ne suis pas intéressée, ni ingrate. » Elle avait cette délicatesse, — celle qu'elle pouvait avoir, pauvre lille. Fa pourquoi y parce qu'elle aimait Soplior. Oui. voici qu'elle l'aimait, tout à fait, véritablement. « Tu es si jolie, avec tes cheveux qui sont roux et qui sont noirs, et tes petits yeux qui flambent, et ta peau différente des autres peaux, pas maquillée, une peau honnête, » Puis, à cette tendresse, il se mêlait une sorte de respect qui la faisait plus grave, plus profonde. Si Magalo parlait avec familiarité à son amie, c'était qu'elle avait pris, du temps des autres, l'habitude des camaraderies, et que, maligne tout de même, elle se rendait bien compte que ça ne déplaisait pas à Sophor, ces bavardages de fille avec des mots pas convenables, tout drôles, que ça l'émoustillait au contraire; il y a aussi des hommes, même très jeunes, qui aiment ça. Mais, vraiment, elle était gênée quelquefois d'être trop sans gêne avec elle ; à des moments, elle avait envie de lui dire : vous ; pas quand elles étaien couchées par exemple ! oh ! alors, on est comme or est; on ne va pas, bien sûr, faire attention à ce qu'o dit quand on ne sait plus ce qu'on fait. Mais, habillées elle la respectait, sans trop le laisser voir ; et elle éprouvait une très attendrie reconnaissance pour cette personne du grand monde qui avait bien voulu venir avec elle, qui logeait chez elle, qui sortait avec elle En même temps elle Tadmirait. Sophor parlait si cor rectement ; des phrases comme dans les livres ! ell était si savante! On pouvait lui adresser n'import(

quelle question, elle n'était pas embarrassée. Au théâtre, elle expliquait des choses auxquelles Magalo n'avait jamais rélléchi. Elle savait les histoires anciennes, dont on parle dans les drames. Une fois qu'elles écoutaient une opérette, très graie, très amusante, avec des airs qui donnent envie de danser, Magalo fut très étonnée d'entendre Sophordire que cette musique était stupide; mais elle ne fit pas d'objection; elle admit que cette musique était bète en effet. Son amie ne pouvait pas se tromper. Tel était son humble amour. Et, cet amour, elle le témoignait par mille tendres soins. C'était elle qui lavait Sophor, avec l'énorme, éponge, dans le tub, la peignait, lui laçait le corset, non point seulement par une malice d'amoureux qui veut profiter de la toilette pour baiser le haut dune épaule humide d'eau parfumée ou pour respirer l'intense arôme des cheveux, ou pour voir s'enfler les seins dans l'évasement des baleines ; non, il lui plaisait d'être la servante, la femme de chambre de son amie. « N'appelle pas Antoinette, laisse-moi boutonner tes bottines, je t'en prie ! » A cette parole, Sophie avait des rêveries que l'autre ne pouvait comprendre. Au moment de sortir, INIagalo lui nouait elle-même les brides de la capote, lui disait : « Tu n'oublies rien ? veux-tu prendre un manteau? je le porterai pour qu'il ne te gêne pas, et, ce soir, 'tu le mettras, s'il fait froid. » Puis, à diner, c'était toujours elle qui servait; même, si le garçon tardait avenir, elle se levait pour prendre sur la table voisine le pain ou l'assiette attendue. Et cela la ravissait que Sophor parût contente de ces complaisances ; rien que d'un: « Merci, mignonne, « Magalo était si attendrie qu'elle sentait ses yeux se mouiller, et pour ne pas pleurer elle se mettait à rire. Sophie, elle, aimait-elle Magalo y Non. ou fort peu

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sans doule, encore quelle s'en montrât jalouse au point de la vouloir battre et de linsulter si, dans la rue, ou au théâtre, la petite cocotte regardait quel([uun avec trop d'attention. Jalousie d'avare plutôt que d'amant, A coup sv'ir, aucune ressemblance entre le sentiment qu'elle ('prouvait maintenant et celui qu'elle avait connu auprès d'Emmeline. Mais elle s'ég-ayait de cette frivolité sans cesse en éveil, s'attendrissait de cette I douceur toujours prête aux caresses, s'infatuait de cette soumission (jui. dètre si féminine, la faisait, elle. Soplior. jjlus niàle. Puis, il y avait les enchantements effrénés des heures nocturnes, les acceptations. ])leurantes de délices, de son baiser insatiable; son plaisir s'exallail d'un radieux orgueil en la certitude de jjouvoir contraindre en eiïet aux parfaits hymens, elle femme, une femme ; elle palpitait de gloire et de conquête à entendre Magalo mépriser l'étreinte virile, en la sienne, préférée, et alors elle aimait, de donner tant de joie.

Cependant, des tristesses lui venaient, lui vinrent plus fréquemment après les premières semaines. Elle se rappelait l'amie denfance. perdue. Son regret s'augmentait-il dun chagrin de n'avoir pas su lui révéler les ivresses soupçonnées maintenant connues? non, les sciences quelle avait acquises, elle ne rêvait pas de les partager avec Emmeline. Ce n'était pas que dans les docilités de Magalo son désir de la pure enfant se fût alenti (bien des fois, Magalo l'entendit balbutier un nom qui n'était pas le sien) ; mais il semblait à Sophor, en des rêveries qui d'ailleurs se précisaient peu, que les choses dont elle s'était instruite n'était pas de celles qu'Emmeline devait savoir, que c'était différent, lointain de celle-ci, ces obscurs mystères, que cela ne la concernait pas. Elle ne se repentait point des délices

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conquises, ne se jugeait pas coupable, éprouvait, au contraire, l'aise de se développer selon sa nature; et que toutes les femmes fussent pareilles à elle-même, elle le voulait ; toutes, hors une; Emmeline n'était pas comme les autres, ne devait pas devenir comme les autres, Soplior était presque heureuse d'avoir, par ignorance, épargné le virginal abandon ; s'il lui avait été donné de la reprendre, de la ravoir comme elle l'avait eue, sur le lit, dans la maison de bois, elle se serait eiTorcée, — malgré l'enq^ortement des convoitises — d'oublier tout ce qu'elle avait appris, pour ne le lui point apprendre. Mais, do s'être épuré dans l'expérience même du péché, son amour pour la disparue n'en était pas moins grand, et, très souvent, dans les amusements des promenades, des dîners, du théâtre, même dans les ravissements des nuits, elle songeait à l'enfant préservée. Seulement, elle ne voulait })as la revoir, ne la revoyait j)as dans l'île, aux heures périlleuses delà solitude; elle éloignait la souvenance des pieds nus dans le ruisseau, du cher corps sacré sur la couche qui aurait pu être sacrilège. De leur amitié, elle n'évoquait que les candeurs puériles, les jeux dans les jardins ; même elle avait comme une peur de penser à leurs dévotions trop passionnées, aux ivresses trop ardentes des musiques, les soirs. Depuis qu'elle avait Magalo, elle se contraignait à ne pas désirer d'Emmeline ce que maintenant elle savait en avoir désiré naguère, inconsciemment. Elle acceptait, pour elle-même, les joies réalisées, non pour l'innocente créature; si elle s'était crue diabolique, elle aurait pu se comparer à un démon qui a pitié d'un ange. Mais d'être chastes, ses souvenirs n'en étaient pas moins cruels; et, bien des fois, elle rêvait mélancoliquement. Elle était comme uii jeune homme, très

épris de quelque belle et amoureuse lille, qui \>ouvtant songe avec une amère douceur à une fiancée retournée au pays, qu'il laissa pure et (pi'il n'épousera point.

Ces tristesses, Magalo s'en apercevait; et parce que Sophor lui avait conté toute son histoire, elle savait que son amie pensait à Emmeline, ne s'en pouvait dis traire. A cause de cela un grand chagrin. Lorsque, à genoux devant Sophor immobile et les yeux mi-clos vers un rêve, elle lui prenait les mains et voulait, par son bavardage, la faire sourire et ne parvenait même pas à s'en faire entendre, une désolation lui serrait le cœur, elle se retenait à peine de pleurer. Mais presque pas de jalousie, et pas du tout de colère. Elle reconnaissait quelle était si peu de chose, comparée à Emmeline qui devait être, comme Sophor, une demoiselle très bien élevée ; elle ne se sentait pas le droit d'en être jalouse, elle, une cocotte, une rien du tout. 11 faut se voir comme on est. Eh! oui, elle avait le cœur gros; rien de plus triste que de ne pas être aimée d'une personne qu'on aime tant ; mais il était naturel que Sophor eût de la tendresse pour l'autre, plus jolie, et honnête « C'est déjà bien gentil à elle, de rester avec moi, de ne pas me mépriser. » Telle était cette petite créature très humble en dépit de ses airs hardis, très simple malgré ses malices, corrompue et ingénue, une enfant dépravée de qui l'àme est restée douce. Mais un droit qu'elle avait, c'était celui de souffrir de la douleur de Sophor; et, celle-ci, souvent, après des heures où elle n'avait pas embrassé Magalo, ne lui avait même pas dit une parole, la trouvait assise dans quelque fauteuil du salon, la tète entre les mains et sanglotante, pauvre petite si tourmentée. « Tu pleures? qu'as-tu? parle, je t'ai fait de la peine? — Non, non, rien, ce n'est rien.

Jai mes nerfs. C'est passé. » Et Magalo riait avec des yeux humides.

Une fois, sortie pour aller retenir une loge aux Variétés, Magalo ne rentra pas à l'heure du diner, ne rentra pas le soir, et Sophie fut prise d'une rage. Elle se souvenait ! Magalo avait parlé, un jour, de reprendre son ancienne vie, à cause de l'argent, d'aller au Peters, au Helder, où elle avait des amis. Elle était peut-être retournée chez Hortense, ou chez M"^ Charmeloze y En ce moment, elle se laissait prendre la taille par des hommes qui lui avaient offert à souper, ou bien elle s'asseyait sur les genoux de quelque femme qui la baisait dans le cou. L'idée de Magalo, qui était à elle, touchée, caressée par d'autres, l'exaspérait, faisait qu'elle marchait d'un mur à l'autre, les poings crispés. Vingt fois elle fut sur le point d'aller la chercher, dans ces restaurants ou chez ces tilles. Elle l'aurait prise par le bras avec une brutalité d'homme du peuple qui remmène sa maîtresse. « Qu'est-ce que tu fais là ? Allons, rentre. » Et, en chemin, elle l'aurait battue, comme on bat un chien qui s'est échappé. Mais, ces restaurants, elle savait mal dans quelle rue ou sur quel boulevard ils se trouvent; et elle ne connaissait pas l'adresse d'Hortense ni celle de M""" Charmeloze. Puis, l'espoir, toujours, du retour de Magalo, lui conseillait de ne pas s'éloigner, d'attendre. Elle guettait le bruit des fiacres, la sonnette de la porte cochère, les pas dans l'escalier : Magalo ne revenait point ; jusqu'au jour, pas déshabillée, Sophie, sur le lit, le coude dans l'oreiller, attendit, l'œil fixe vers la vision de son amie couchée dans un autre lit. Elle s'endormit comme le matin, à travers les rideaux, pénétrait dans la chambre, — d'un sommeil secoué de cauchemars, avec des grincements de dents quelquefois sous les lèvres re-

broussées. Un bruit de porte qu'on ferme réveilla en sursaut. « D'où viens-lu, malheureuse ! » Mais Magalo déjà s'était jetée vers elle et pleurait à ehaudes larmes sur Tépaule de Sophor.

— Ah! ne me gronde pas, ne me gronde pas, je t'en prie ! Je te jure que je n'ai rien fait de mal. Je ne pouvais pas te dire où j'allais, parce que lu m'aurais empêchée d.'y aller. Tu as peut-être cru cpie j'étais avec des hommes ou chez des femmes? Ah ! que tu es folle, je t'aime tant. Je te dis que je n'ai rien fait de mal. Ne me gronde pas, mon bébé!

Alors, l'autre, en la repoussant :

• — D'où viens-tu?

— Je n'ai rien à te cacher, je te raconterai tout. Je voyais bien, depuis longtemps, que tu pensais à la petite, à la petite de l'île. Tu l'aimes toujours. Je ne t'en veux pas. Tu as dû remarquer que je ne t'en voulais pas. Je comprends les choses, va, et je ne me fais pas illusion. Moi, si tu m'as, c'est pour le plaisir. Elle, c'est autre chose. Entîn tu étais triste parce que tu n'avais pas de ses nouvelles, parce que tu ne pouvais aller en chercher à cause de ta mère, et de ton mari, qui t'auraient gardée. Alors, ce que tu ne pouvais pas faire, je l'ai fait.

— Toi ! tu es allée à Fontainebleau !

Et une fureur emporta Sophie. Cette iille avait osé penser à Emmeline ! l'avait vue, lui avait parlé peut-| être ! elle faillit se jeter sur Mag-alo. Mais celle-ci la regardait avec une si grande douceur, avec un air si câlin, si humble, de chien qui ne voudrait pas être battu et pourtant consentirait à l'être ! Sophor se dit qu'elle était bien dure, bien mauvaise pour la pauvre petite qui n'avait pas pensé mal faire ; sa colère fondit en attendrissement. Puis ce fut. — dominant tous les

uitrcs sentiments, — le désir d'avoir des nouvelles l'Emmeline, et, très vite :

— Allons, soit, je ne t'en veux pas; parle, parle ^'ite, qu'as-tu appris ?

Magalo lui sauta au cou.

— Vraiment ? bien sûr ? tu ne m'en veux pas ? tu l'es pas fâchée ? Ah! mon Dieu, que tu es gentille !

Mais elle ne cessait pas de pleurer, parce que ce l'était pas de bonnes nouvelles qu'elle apportait. V^oilà, elle était j)artie pour Fontainebleau par le train 3e sept heures et demie. A son arrivée, presque personne dans les rues, trop tard pour s'informer ; elle ivait couché à l'hôtel, près de la gare. Mais, dès le matin, elle avait interrogé, n'importe qui, des passants ; comme, dans les villes de province, tout le monde se connaît, il ne lui avait pas été difficile de trouver la maison de M"" Emmeline; elle disait mademoiselle, exprès. « Oh ! je n'avais pas, tu penses bien, l'intention d'entrer dans cette maison-là. Je ne peux pas, moi, être reçue chez des bourgeois, chez des nobles ; mais, causer avec des voisins, avec des voisines, faire jaser les domestiques qui sortent pour aller au marché, ça, n'est-ce pas, je le pouvais, sans être inconvenante? » C'était ce qu'elle avait fait. Ah ! bien, la marchande de tabac, trois portes plus loin, ne demande pas mieux que de dire ce qu'elle sait ; et ça n'avait pas été long de tout apprendre.

— Eli bien ! ce qu'on t'a dit, le diras-tu enfin ?

— Ah ! ma pauvre Soplior , ma pauvre Sophor ! Quelques jours après le retour de M'*'' Emmeline, ton mari est parti avec sa sœur et avec sa maman, et ils n'ont pas dit où ils allaient, et on ignore ce qu'ils sont devenus. Même les domestiques de M'"® Luberti pensent qu'ils ne reviendront jamais, parce que le

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baron Jean, comme on l'appelle, a lait venir, la veille du départ, un notaire, et il a signé des actes pour que tu puisses, toi, sa femme, diriger tes alfaires, disposer de ta fortune, comme s'il était mort, lui. Sophor murmurait, les yeux mouillés :

— Elle est ])artie, partie...

Il lui semblait, à la savoir plus loin d'elle, qu'elle perdait Emmeline une seconde fois.

Elle demanda :

— Est-ce tout ce qu'on ta dit? Tu ne sais rien de plus?

Magalo détournait la tête, balbutiait, hésitante :

— Non... non... je t'assure... rien de plus...

— Tu mens !

La petite cocotte fondit en larmes.

— Je t'en prie, n'aie pas de chagrin, ne jjleure pas, ne te fais pas de mal... Il paraît, — tu sais, les domestiques écoutent aux portes, — que si le baron Jean a emmené M"^ Emmeline, c'est pour la marier tout de suite, loin de Fontainebleau, loin de Paris. Lui, il avait l'intention de quitter la France, après les noces de sa sœur, de demander du service dans les régiments qui sont aux Colonies, parce qu'il avait beaucoup de chagrin et de colère à cause de toi. Et le mariage de M"'' Emmeline, ça doit être fait, à présent.

Emmeline mariée ! Emmeline entre les bras d'un homme ! Il y avait sous le front, dans le cœur de Sophor, comme des grattements de griffes. Mariée! c'est-à-dire, possédée, torturée, cher joli corps délicat. — comme elle l'avait été elle-même, — parla brutalité du mâle ! Défaillante de pitié, Sophor tomba dans un fauteuil. Puis, tout à coup, elle devint horriblement pâle. Elle pensait — ceci, c'était plus affreux qu'Emmeline suppliciée, — elle pensait que sa chérie,

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dans le lit conjugal, était peut-être heureuse. Elle aimait, peut-être, les caresses déchirantes et l'oppressante étreinte. Les joies que Sophie n avait pas su lui donner , que maintenant elle n'aurait pas osé lui donner, Emmeline les acceptait, les voulait d'un homme ; elle était ravie et charmée et mourante dextase entre les bras de l'époux, comme Magalo entre les bras de Sophor ! Oh ! cette idée était intolérable, la lacérait, la dévorait ! Elle se tourna vers Magalo. Elle cria, dans une haine enragée :

— Quest-ce que tu fais là, toi? que veux-tu? va-t'en. La cause de tout, c'est toi. Tu feras bien de sortir, de ne jamais revenir, j'ai envie de te tuer. Si tu ne m'avais pas parlé, dans le wagon, si tu ne m'avais pas grisée avec ta parfumerie qui sent mauvais, je serais retournée à Fontainebleau. Est-ce que j'aurais pu vivre sans Emmeline, si je ne t'avais pas eue. toi? je te déteste, parce que tu mas consolée. Oui, je serais revenue chez moi, pour la revoir. Ma mère ? mon mari ? je me serais bien moquée d'eux. On n'enferme pas une femme dans sa chambre comme dans une prison ; puis, enfermée, nimporte, j'aurais vécu près de ma chérie, on n'aurait pas pu m'empêcher d'entendi-e sa voix à travers les murs. En me tenant près de la fenêtre, je l'aurais vue passer dans le jardin, je lui aurais fait des signes, elle m'aurait souri. Et mon mari n'eût pas pu l'emmener sans m'emmener aussi. De cette façon, plus de mariage pour elle ; je 1 aurais bien reçu, le prétendant qui serait venu ! Puis, un beau jour. — oui. ça aurait fini comme ça. — j'aurais trouvé le moyen d'emporter Emmeline, si loin, si loin, qu on ne nous aurait pas retrouvées ; et elle ne m'eût pas quittée, cette fois, parce que j'aurais fait bonne garde. Oh 1 je ne l'aurais pas aimée, comme tu m as enseigné

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à ainiei', toi. Elle n'est pas de celles où Ton prend du plaisir comme on mange quand on a faim, comme on l)oiL quand on a soif. Je l'adore avec des prières et des mains (pii se lèvent sans loucher ! nous aurions (Hé plus contentes que ne le sont dans le ciel les anges mariées. Mais toi, tu m'as arrachée d'elle ; par loi. je l'ai presque oubliée ; et elle est mariée, un homme la tient, la garde , ne la laissera pas ! Elle aime cet homme. Tout ce que je n'ai pas eu d'elle, elle le lui donne ; elle est contente d'être une épouse! et sans loi elle n'en serait pas une. C'est toi qui l'as mise au lit de son mari. Va-t'en ! je te hais ! oui, je te hais, à cause de mon désir pour toi, à cause des plaisirs que je t'ai dus, à cause surtout des plaisirs que je t'ai donnés, puisque je sais, par eux, ce qu'elle éprouve aussi, Emmeline, avec un autre !

Menaçante, Sophie marchait sur Magalo.

Mais celle-ci ne se détournait pas, ne s'effrayait pas de cet emportement, ne s'irritait pas de ces injures. Elle pleurait par petits sanglots, voilà tout, et, n'ayant de tristesse qu'à cause de la douleur de son amie : « Ah ! mon Dieu, ah ! mon Dieu, disait-elle, mon bébé, ma chérie, comme tu souffres ! « Même elle aurait bien voulu que Sophor la battît, lui enfonçât les ongles dans le cou, lui déchirât tout le corps, parce que, maltraiter quelqu'un, ça soulage quand on est en colère ; c'est meilleur encore que de casser les meubles ou de briser des porcelaines. D'ailleurs, il se mêlait peut-être à son abnégation un peu de ruse, nuiis de si tendre ruse. Pour faire du mal aux gens, il faut les toucher, n'est-ce pas ? et elle savait bien que Sophor, la touchant, ne resterait pas longtemps de mauvaise humeur. Ah ! dame, on se connaît. On sait ce qu'on vaut. Une peau comme celle qu'elle avait, et une odeur comme ce par-

fum qui n'était qu'à elle, ça change vite les idées des personnes. Se serrant contre son amie avec des airs d'enfant qui se pelotonne dans les jupes d'une maman grondeuse, tendant les lèvres, elle n'aurait pas demandé mieux que d'être empoignée et mordue, puisque ces rudesses-là auraient été bien vite de l'enlacement et des baisers ; et, après les brutalités, elle eût consenti sans rancune aux caresses, non pas à cause du plaisir, — ah ! elle avait beaucoup trop de chagrin pour penser à cela, — mais parce que, si ça devait faire du bien à Sophor, d'être méchante, ça la consolerait bien mieux encore, d'être douce. Elle s'offrait donc, câline, aux coups, aux blessures, tant qu'enfin Sophor, exaspérée par le tendre défi de ce sacrifice, lenleva, avec je ne sais, quel fou besoin de la jeter par la fenêtre, de l'écraser contre un mur, ou d'enfoncer, avec ce corps, des portes par où elle s'enfuirait vers Emmeline. Mais, parce qu'elle sentait battre le cœur de son amie, parce que les paupières palpitaient sur ces yeux pleins de larmes consentantes à tout, parce qu'en les efforts de cette presque lutte, -une chaleur, de l'une comme de l'autre, sortait et les mêlait dans leurs émanations confondues, Sophor jeta sur le lit, jupe et corsage déchirés, lamignonne créature soupirante sans plaintes, se rua sur elle pour l'étrangler, — et l'embrassa. Elle la mordait toute, furieusement, délicieusement. Ce fut l'extraordinaire joie du baiser qui voudrait lacérer, de l'étreinte qui voudrait étouffer. Jamais Sophor n'avait tant voulu cette créature qu'elle haïssait pour la première fois. Car le désir s'allume à la colère comme le désespoir s'avive à la luxure ! et la haine et l'amour s'exaspèrent l'un de l'autre jusqu'à ce que tous les deux succombent dans un commun néant.

Sophor et Magalo reprirent leur vie de naguère.

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Jamais il ne l'ut question enli'e elles de cette heur« mauvaise. D'un commun accord, elles voulaient oublie^ cela, l'oubliaient. Quoi donc, Sophie ne s'inquiétai| plus d'Emmeline ! Ihorreup de la savoir mariée oi près de l'être, ne hantait pas ses journées de rêveries amères ni ses nuits de cauchemars ? Elle paraissait tranquille, riait avec Magalo, sortait aux heures accoutumées, — une des joie de Magalo, c'était qu'elles avaient un coupé pour aller au Bois, où on les voyait ! Et en vérité une paix s'était faite en Sophie. Elle n'était plus en colère contre personne, t^lle se disait — lasse des premières affres, ou résignée, — que le destin avait bien arrangé les choses. Emmeline, par léloignement, par le mariage, hélas ! se trouvait hors de la portée du désir de Sophie, cela valait mieux pour la pauvre enfant destinée aux calmes joies. Elle ne la poursuivrait pas, la laisserait tranquille au loin. Certes, elle souffrait, elle souffrirait longtemps, toujours, de ne pas la voir. Mais elle voulait se sacrifier au bonheur d'Emmeline, et elle se sacrifiait en effet. Elle avait du moins la conviction de son sacrifice, tant il est naturel et doux de donner pour motif à ce qu'on fait ou à ce qu'on éprouve un sentiment dont on pt'ut être fier m Sophor ne se demandait même pas, si ce n'était poinr à ses contentements près de Magalo qu'elle devait sa résignation à l'égard d'Emmeline. Et elles étaient! toutes les deux, Sophor et Magalo. contentes, avec deT tristesses parfois qu'elles ne s'avouaient pas lune à l'autre, qui s'évanouissaient vite ; enfin, contentes.

Mais un matin, assise près du lit :

— Ah! çà, s'écria Magalo. tu sais que tu es enceinte toi?

Sophor ne comprit pas, et, en tirant ses bras moins maigres. — elle avait engraissé un peu dans la pa-;

resso du désir satisfait, — elle murmura, baillante :

— Tu os déjà levée? tu parles ? qu'est-ce que tu dis? Et elle se serait rendormie, si Magalo :

— Eh bien! je dis que tu es enceinte.

Sophie d'Hermelinge sauta du lit. Elle! enceinte! Comment ? enceinte ? Elle mit les deux mains sur les épaules de son amie, la regarda dans les yeux, lui demanda :

— Tu es folle, n'est-ce pas ? Voyons, répète. Je me suis trompée, tu n'as pas dit...

— Mais si, mais si, je lai dit, et c'est sûr. à moins que tu sois malade ou que tu ne sois pas faite comme les autres. Ça, ce serait possible, mais ce n'est pas probable. Dame, pense, depuis trois mois... je le sais peut-être. D'abord, je ne voulais pas te parler de cela. Je pensais bien que ça t'ennuierait. Puis, les premiers temps, cane prouve rien; mais, maintenant...

Sophor répétait l'affreux mot comme si elle n'avait pas compris ce qu'il signifiait. Elle reprit, en écartant de son front, de ses yeux, les frisons de ses cheveux courts :

— Voyons, enceinte de qui?

— Oh] pas de moi, bien sûr. de ton mari, bête! Si tu crois que ça ne suffit pas pour avoir un bébé, ce que tu m'as raconté.

De tout son long, Sophor tomba sur le tapis.

Quand Magalo l'eût relevée, leût portée sur la chaise longue, elles parlèrent ensemble à voix basse ; Sophor bégayait : « Oui, oui, tu as raison, c'est vrai. » Puis elle se tut. Mais Magalo bavardait. « Que veux-tu? il faut s'y attendre, à ces choses-là. Moi, je n'ai pas eu de bébé, parce que j'ai commencé toute petite avec un vieux, et parce que jles gens qui nous accompagnent laprès le bal ou le souper ne sont pas exigeants. On

croit qu'ils achètent une femme ? pas du tout, ils louent un lit. J'en ai entendu ronfler, des hommes! D'ailleurs, il y a les précautions. Mais toi, on t'a mariée; ton mari, qui voulait de toi, ne s'est pas endormi, et, ce qui t'arrive, c'est tout naturel. Que ce soit ennuyeux, je ne dis pas non; parce qu'on souffre beaucoup, à ce qui! paraît. Pour cela seulement. Ne va pas t'imaoijier qu'après, on a un ventre avec des plis, ou une gorgej qui tombe. Les bourgeoises, peut-être. Elles ne se soignent pas. Ça leur est égal d'être jolies, ou de ne pas l'être ; pour ce qu'elles en font, de leur corps! c'est des honnêtes femmes. Même il leur plaît que leurs marisl puissent toujours voir quelles ont été mères. Elles son| comme les soldats qui ne cachent pas leurs cicatrices; elles voudraient être décorées pour avoir fait des enfants. Mais nous, accoucher, ça ne nous change pas! Tiens, Hortense, tu sais, je t'ai parlé délie; elle a ei quatre petits, trois morts, un vivant; eh bien! si tu lî voyais, tu dirais : ce n'est pas possible! C'est quelle a eu une bomie sage-femme. Une amie de la Charmeloze. M"® Lavenelle, qui s'y entend. Avec elle, c'est comme si on n'avait pas eu de guignon. Cette femmelà ferait une fillette de la mère Gigogne. Ainsi, ne sois pas inquiète. Et si tu souffres, tu verras comme je te soignerai. Je ne dis pas que ça m'amusera de sortir avec toi, quand tu auras l'air d'avoir un oreiller sous la jupe; voilà qui n'ii-a pas du tout avec tes cheveux courts; tant pis, nous resterons à la maison; nous ne nous ennuierons pas, n'est-ce pas, toutes seules? et ji te câlinerai quand tu auras mal. je te donnerai à boiri des choses qui font du bien ; quand tu crieras, je crie-j rai plus fort, pour te faire rire. Puis, quand tout sera| fini, songe comme ce sera amusant d'avoir un bébé, nous deux. Nous choisirons une nourrice à la cam-

pag'iie, près de Paris; nous pourrons aller voir l'enfant toutes les semaines, deux fois par semaine. Bien sûr, il sera joli, puisqu'il te ressemblera. J'aimerais mieux un garçon; les garçons, c'est moins caressant, mais c'est plus g-ai que les petites filles. Et je te promets bien que, garçon ou fille, il ne sera pas à plaindre. Je le dorloterai, tu verras! Je l'aime déjà, ton petit ou ta petite. Si cest un homme, nousTappellerons Rodolphe. C'est le nom de mon })ère,qui était très honnête. Quand le mignon pourra marcher, nous l'emmènerons promener avec nous. Nous aurons l'air d'être ses deux mamans, de l'avoir fait à nous deux. C'est ça qui sera drùle. Deux mères pour un bébé! sans papa. Nous dirons aux gens, en riant : ^ Nous l'avons eu la première année de notre mariage! « Non, vrai, ce sera dun drùle! Et tu sais, ce n'est pas pour rire, je sens que je l'adorerai, ton enfant. J'ai eu tort de parler d'une nourrice à la campagne. Jamais de la vie! on le laisserait mourir de faim. Nous le garderons chez nous, nous aurons son berceau dans notre chambre, et la nuit, je me lèverai pour lui donner à boire. » iNIais elle cessa de bavarder, à cause des yeux de Sophor, assise? les poings entre les genoux; des yeux froids et féroces, d'acier meurtrier. Elle n'avait jamais vu un tel regard, si plein d'inexorable haine. Elle comprit (pie tout ce qu'elle dirait, que tout ce qu'elle ferait, n'empêcherait pas Sophor d'avoir ce désespéré et atroce regard. Sans ajouter un mot, sans attendre un : « laisse-moi, va-ten! » elle se redressa, traversa la chambre, leva une portière, disparut. Elle se sentait inutile, devinant qu'en restant elle serait odieuse. Evidemment, il se passait dans l'àme de son anijp quelque chose dont elle ne pouvait pas se rendre compte; et elle avait eu tort de vouloir la consoler. .

212 MÉPHISTOIMIKLA

Soplior, seule, regardait le tapis, avec ses yeux effrayants.

Donc, vérilableiui'nt, eiicciulc. Kilt- avait dans le corps un être, — peut-être un homme, — qu'un homme y avait mis; et, puisque ceL'i était, il ne pouvait pas désormais en être autrement. Elle enfanterait, elle! elle serait pareille aux femmes qui accouchent, qui allaitent, qui bercent ; ce qu'elle avait, en soi, de différent des autres femmes serait bafoué, annulé; l'époux ne s'était pas borné à létoufTer. à la lacérer : il avait j)Oussé son brutal et détesté triomphe jusqu'à l'engendrement dans le flanc violé. Les extraordinaires désirs au delà de la normalité humaine ne l'avaient point sauvée du sort comnum; vierg-e amoureuse d'une vierge, on l'avait faite épouse; épouse en vain évadée, elle serait une mère de famille; éprise des ardentes stérilités, elle serait féconde ; et il lui sortirait des entrailles une chose vivante, qui proclamerait le baiser nuptial. Porter en soi la virilité pendant de longs mois, après en avoir été déchirée, et l'émettre en de plus affreux déchirements! cet excès de défaite lui était intolérable. Elle se mit à marcher entre les meubles, pleine de furieux projets. Non, elle n'accoucherait pas ! elle n'accepterait pas cette ressemblance avec les femelles. Mourir? soit; enfanter ? non. Un instant sa fureur se calma de l'espérance que Magalo s'était trompée, avait parlé à l'étourdie. Hélas! instruite à à présent des lois sexuelles, elle ne pouvait pas nier l'évidence : elle était lourde d'une luunanité prochaine! Mais elle ne laisserait pas se développer jusqu'au fruit l'exécrable semence • elle n'avouerait pas sa féminilité maternisée, n'entendrait pas le cri d'un nouveau-né. Ce n'était pas les affres de la parturition quelle redoutait; elle eût, pour ne pas mettre au monde, consenti

à des douleurs cent t'ois pires. Elle ne voulait pas être une mère, voilà tout, parce quelle n'était pas une femme ; c'est aux femelles éprises des mâles que la fécondité convient. Donc, un crime? oui. Et rien de plus juste. Forfait pour forfait. Est-ce qu'elle n'avait pas été la victime de la plus abominable violence, la nuit où le baron Jean lavait emportée et brisée sur le lit conjugal ? pour le mal, elle rendrait le mal. On l'avait torturée, elle tuerait. FA puis, criminelle ou non. n'importe, l'action qu'elle préméditait était nécessaire, inévitable. Avoir un enfant, elle? non, non, non, c'était absurde, impossible ; tout son être se révoltait contre une fonction qui n'était pas la sienne; ce rien, pas vivant encore, qui Voulait vivre, elle l'empêcherait de naître, dùt-elle, à coups de couteau, s'ouvrir et se déchirer les entrailles, dùt-elle, tous les matins, pendant des mois, s'aplatir le ventre contre le mur; et, enfin, ce n'était pas de sa faute si elle était comme elle était ! Mais cette misérable n'était pas totalement monstrueuse. Toujours un peu de lumière persiste dans les consciences les plus obscures. Après la folie des premiers effrois, elle recouvra la raison. Elle vit l'abjecte horreur du crime qu'elle avait conçu. Elle se sentit incapable de le commettre. Tout, même les tlancs féconds plutôt que la suppression dune vie même à peine vivante. Une fois pour toutes, elle écarta, d'une volonté indéfectible, l'exécrable tentation. Elle accepta le destin, la catastrophe ; puisqu'elle était enceinte, elle serait mère, soit. Mais ce furent des jours, des semaînesr, des mois horribles. Elle ne sortait plus, rôdait silencieusement de chambre en chambre, s'asseyait,^ se levait, recommençait à marcher sans gestes ni paroles, toutes ses facultés immobilisées par l'obsession de l'idée fixe. Elle enfanterait ! l^lle ne pensait (|u"à cela, ne vitait

qno dans le morno désespoir de cette expectative. h!n elle, la haine de la nialerniU". — pins fré(pu;nte. hélas! que ne l'avoue l'hypocrisie moderne. — s'augmentait, se consolidait d'être logique, conforme à ses autres instincts ; elle était normale, à cause de leur anormalité; aberration comme légitimée par une aberration. Magalo essayait en vain de divertir son amie ; Sophor l'éloignait d'un mouvement de bras, et d'un regard sans sourire, qui ne permettait pas d'insister. Et c'était l'incessante promenade d'un mur à l'autre. Aux repas,

— maintenant elles déjeunaient et dînaient chez elles

— le silence ; accoudée à la table et le menton dans la main, Sophor regardait dans l'assiette, sans les voir, les viandes où elle ne touchait pas; et, les soirs, qu'il plût ou qu'il gelât, — elle ouvrait une croisée, restait debout, les deux mains à l'appui, considérait d'un œil atone les passants, les voitures, tout le va-et-vient de la foule parisienne, puis les rues désertes où le reflet des réverbères traverse le luisant noir des trottoirs. Elle ressemblait à quelqu'un qui ne vit pas, à une morte de qui on aurait oublié de l)aisser les paupières, et qu'on aurait dressée dans l'embrasure de la fenêtre. Elle songeait qu'elle mettrait au monde la ressemblance d'un homme! et qui l'eût touchée à ces moments-là aurait reculé d'étonnement tant sa peau était tendue, glacée comme d'un immobile frisson. De la chambre à coucher, Magalo, depuis longtemps au lit. l'appelait, lui disait : « Voyons, bébé, tu n'es pas raisonnable, viens dormir, tu prendras mal. » Sophor ne répondait pas, n'entendait peut-être pas. De plus en plus, elle s'enfonçait en sa morne rêverie. Et dire que d'autres femmes attendent avec des enchantements l'heure où elles seront mères, où il naîtra d'elles une mignonne créature, adorée déjà, qui sera la petite

iMÉPHISTOPHÉLA 215

imago de l'époux; plu.s elles aiment celui qui la leur donna, plus elles la lui préféreront ; et elles se réjouissent d'avance du premier cri, du premier sourire, du hochet entre les lèvres, et du l)lanc sommeil dans les langes. Une nuit, une voix déchira l'air, aiguë, glapissante, la clameur de quelqu'un qui voit surgir un assassin de dessous un meuble ou de derrière un rideau! ^lagalo sauta du lit, se précipita dans la pièce voisine, vit Sophor debout, les ongles dans le bois de l'appui, la face grise et froide d'une déterfée; elle ne criait plus, des grincements sous la lèvre. « Tu veux donc te tuer? Rester à l'air, dans ton état! il fait si froid. Viens te coucher, je t'en prie. Voyons, qu'as-tu ? » Entre le crissement de ses dents, Sophor répondit : « Je n'ai rien du tout. J'ai eu peur d'une ombre sur la maison en face. Laisse-moi, je suis bien ici. » Ce qui lui avait arraché le cri, c'était que pour la première fois elle avait senti dans son ventre, une chose, qui remuait.

Un événement la détourna quelques jours de son angoisse. Elle dut aller à Fontainebleau, à cause d'une note dans les journaux, qui annonçait le décès de M'"" Luberti, morte presque subitement; le notaire de la vieille femme avait fait publier cette nouvelle pour qu'elle vînt à la connaissance de M'"" d'Hermelinge, fille et unique héritière de la défunte. Lorsque Sophor descendit de voiture dans la rue du faubourg, où voisinaient les deux maisons, le convoi funèbre se mettait en marche vers l'église prochaine; mais ce qu'elle vit d'abord, d'un jet de regard qui, lui semblait-il, emportait son âme, ce fut, à travers la grille, la fenêtre où sî souvent elle s'était accoudée -auprès d'Emmeline, la fenêtre de la chambre vide à présent. Hélas! Emmeline était partie, elle était mariée, et la maison demeurait la même ; rien de changé à cette porte par où la mi-

21() .Mlil'IllSl Ol'llKLA

t)-iionin' était soi-lie })()ur ne plus revcuii". S()[)liie s irrilaj (le celte iiidinéi-eiue des elioses. Mais elle aimait le] jardin, désolé par l'hivei', triste comme elle. 11 fallut l'avertir que le convoi tournait déjà le coin de la rue. Elle se hâta, malgré cette lourdeur aux Uancs qui la lirait. Elle rejoignit les gens derrière le corbillard, se plaça au jjremier rang, parmi les chucliolements des voisins, des voisines (jui la reconnaissaient, et suivit, le front incliné sous mi voile. Elle n é[)rouvait aucune douleur à cause de :A mère morte. Peut-être, si elle l'avait vue durant la maladie, si elle l'avait soignée, veillée, tenue entre ses bras à l'iieure du dernier râle, aurait-elle éprouvé maintenant quelque trouble, quelque chagrin; elle aurait eu du moins une lassitude nerveuse qu'elle aurait pu prendre pour de la mélancolie. Mais cette boîte funèbre, quelle n'avait pas vu emplir, ne l'émouvait pas; c'était comme si elle eût accom[)agné, par politesse, le corps d'une personne du quartier, connue à peine; seule, une hypocrisie lui conseilla un mouchoir sur les yeux. Et alors, pour la première l'ois, un elîroi d'elle-même la traversa! Que] être était-elle donc, puisque le plus grand désastre dont on puisse souffrir — la mort d'une mère — la laissait inq)assible, puisque le plus grand bonheur permis à la femme — le baiser du mari — lui avait été odieux, puisque le plus magnifique emploi de la vie — la création d'un vivant — lui était une cause d'horreur et de haine"::' Ni fille, ni épouse, ni mère, quoi donc, alors? Eh ! ce qu'elle était, elle le savait bien ; elle était l'emportée amoureuse des vierges et des femmes, la rivala triomphante des mâles, la chercheuse, la'donneuse dea ivresses défendues par la loi imbécile des sexes ; toul| ce qui n'était pas ces ravissements ou ne s'y rattachait point, lui semblait superflu, lui était même insuppor-

Mi;i>uis i()i'iii:r-A 217

table; elle avait rexclusif amour de l'aiiioiir volé à riiommc; et, d'être si extraordinaire, un org-ueil lui gonllait la poitrine, lui faisait palpiter les narines : tandis qu'entre les noires tentures de l'église, sur le recueillement de la foule agenouillée vers le catafalque entouré de cierges, grondait dans la tempête grossissante de l'orgue la prose de la messe des morts, l'insolent souvenir et l'envie des lits pleins de blancheurs sous de très longs cheveux la faisait se dresser contre la divine menace, et, au tonnerre du Dies irse. la gloire de ses yeux lança le défi des belles nuits de joie ! Chez le notaire, après les funérailles, les choses ne s'achevèrent pas sans quelques lenteurs ; Sophie d'IIermelinge dut rester plusieurs jours à Fontainebleau. Bien que M™" Luberti, surprise par la mort, n'eût fait aucun testament et que les autorisations laissées parle baron Jean, absent depuis plusieurs mois, parti, supposaiton, pour le Sénégal, fussent tout à fait en règle, il fallut remplir un certain nombre de formalités : après une semaine, l'orpheline revint à Paris. Elle avait plus de deux cent mille livres de rente. Les soucis de ces journées, Téblouissement, d'abord, de cette fortune l'avaient divertie de l'idée fixe; mais, retournée chez Magalo, elle rentra, toute, dans la morne pensée, s'y enliza plus profondément; et elle était, par les chambres, la sinistre muette impassible, aux regards braqués vers rien, qui marche sans repos.

Puisqu'elle ne pouvait remédier à cette espèce de folie, INIagalo avait pris le joarti de ne pas s'en inquiéter, — son amie, après l'accouchement, redeviendrait ce qu'elle était naguère, — et, pour passer le temps, la petite cocotte s'occupait de la layette. C'était, sur tous les meubles, un désordre d'étoffes blanches, de dentelles, avec beaucoup de rubans bleus ou roses. Il

218 MKI'HISTOPIIÉLA

viendrait im, le |)etil — décidéuieiit ce serait un gari çon — mais il serait vite habillé; de lang-os brodés ornés de fanfreluches, il y en avait assez pour cinq o^ six nouveau-nés ; tout le jour elle taillait, cousait, ajustait ; elle avait acheté une g'rande poupée, où elh; essayait les menus vêtements ; quand le jnignon mannequin était vêtu de batiste et de malines, coiffé d'un bonnet à ruches, elle le levait des deux bras vers le })lafond, tournait par la chambre en un iTthmc de valse, et, les lèvres riantes à la figure de cire : « Allons, Rodolphe, fais risette ! » De tout cela, Sophorne voyait rien, ou feignait de ne rien voir. A ses terreurs continues, une peur nouvelle se mêlait, les aggravant. Elle avait entendu dire, elle avait lu que de tous les sentiments humains l'amour maternel est le plus intense, le plus inéluctable. Une femme peut détester l'enfantement, maudire son sein fécond, mais, son enfant, dès qu'il est né, elle le chérit avec passion, ne le veut plus quitter, l'arrache à tous comme un morceau de soi qu'on reprend. Sophor se demandait, en un frisson, si elle éprouverait cet instinctif amour. A son horreur de la maternité physique se joignait l'appréhension de la maternité morale. Elle appartenait, elle voulait appartenir, si entièrement, si absolument, au tyranni(|ue et délicieux Désir, qu'elle envisageait avec épouvante la possibilité d'un sentiment qui l'en eût délivrée. Elle redoutait cette diversion : aimer son enfant ; à chaque sursaut de son ventre, elle avait peur, en une attentive observation de soi-même, d'entendre y répondre un battement de son cœur. Et le temps s'écoulait. Main-^j tenant une inquiétude sérieuse prenait Magalo, qu^ avait enfin deviné, obscurément d'ailleurs, cette liainÉ contre le petit qui allait venir. Que ferait Sophor, l'heure où l'urgence d'enfanter la tordrait ? Ce serai!

épouvantable, entre deux cris de douleur, la fureur malédictrice de cette mère qui ne veut pas être mère ; et peut-être il faudrait lui tenir les mains pour qu'elle ne fit pas du nouveau-né un petit cadavre. Inquiétude vaine. Le soir où Soplior se sentit prise des douleurs, elle se coucha, sans être aidée, dit d'une voix paisible : « Envoie chercher M"'= Lavenelle, » n'ajouta pas une parole, n'eut pas un regard de gratitude pour les encouragements de Magalo qui s'empressait avec des tendresses de sœur et des affairements de voisine. Sophor montrait ce calme d'un condamné qui s'est résigné à subir une torture, et la subira, sans révolte, puisqu'il le faut. Le tourment, pendant de longues heures, ne lui arracha pas un cri ; l'orgueil de sa patience trionqjhait de la douleur ; on eût dit qu'elle se croyait observée par quelqu'un qui rendrait témoignage de sa stoïque acceptation du mal. « Non, dit la sage-femme, des personnes comme colle-là, je n'en ai jamais vu ; on jurerait que ce n'est pas elle qui accouche. » Nul symptôme de souffrance sinon, par instq^ts, une tension effroyablement roide de tout le corps et, des tempes au menton, des plissements de peau qui avouaient l'effort pour ne pas hurler. Mais quand le petit être, — une fille — fût né, quand, tout enveloppé de langes à fanfreluches, on le présenta, les jambes remuantes, à la jeune femme ensevelie en la torpeur de l'apaisement, Sophor, quoi qu'on fit pour la retenir, se souleva sur les mains, et regarda sa fille, avidement; on aurait dit que tout son être convergeait en cette fixité intense, mais il semblait aussi qu'elle prêtait l'oreille à une parole qui allait être dite d'une voix très basse. Oui, elle écoutait, qui donc ? elle-même ; elle s'interrogeait : « Cette enfant, mon enfant, l'aimerai-je ? » Et, d'elle-même, elle attendait une réponse.

220 MÉPIIISTOPUÉLA

Après un long- silence, où rien n'avait n'-pondu, elle Si recoucha, traïupiille, abominablement rassurée.

Les jours suivants, elle demeura immobile, le front"

sur l'oreiller, très pâle, les yeux fermés. Sans doute, Magalo savait que l'on recommande aux accouchées de ne pas boug-er, de ne pas parler, mais cela ne les empêche pas, dès que la sage-femme ou la garde a tourné le dos, de jacasser avec leurs amies, et elle s'ennuyait de voir que Sophor obéissait si sagement à l'ordonnance. Elle aurait voulu bavarder et rire, puisque le plus ennuyeux était fait maintenant, qu'il n'y avait plus à s'inquiéter. A la vérité, elle avait le cœur un peu gros, pai'ce que, sur Tordre exprès de la jeune mère, une femme qu'on avait fait venir du bureau des nourrices, avait emporté la fillette, très loin, en Tou raine. Tous les jolis plans dérangés! elles ne se promèneraient pas avec la petite, mamans toutes les deux Au moins, Sophor aurait dû lui parler; on ne peut pas vivre, pourtant, sans causer ensemble. Mais M""-' d'Hermelinge gardait son inerte attitude, ne sortait ])as de son silence, presque toujours avait l'air de dormir. A quoi songeait-elle, en la solitude muette où elle s'internait? Elle avait peut-être pris une résolution qu'elle accomplirait, le moment venu, de laquelle elle ne voulait pas se laisser distraire. Elle acce])tait les soins sans y prendre garde, ne répondait pas même d'un signe ces paroles : « Tu vas bien ? Tu ne souffres pas ? Tu a tout ce qu'il te faut? » Si, rarement, elle levait le paupières, elle montrait des prunelles fixes qui ne' voient rien de ce qui est là, qui regardent un Ixil, au loin. Puis, très vite, elle refermait les yeux, comme avec une volonté de voiler sa pensée.

Le vingtième jour, comme Magalo rentrait dans la chambre, une tasse de bouillon entre les mains, elle vit

MÉPHISTOPIIÉLA 221

S(»|)lior debout, tout habilléi', ooitfée d"une capote, gautée. prête à sortir.

— Ah! mon Dieu! quest-ce (pi'il y a? tu es levée V lu sors ?

Soplior répondit :

— Oui, je sors.

Magalo laissa choir la tasse.

— Tu sors ! Eh bien, et moi ?

— Toi, tu fais ce que tu veux. Tu t'en vas ou tu restes, à ton gré.

Puis, de tout près :

— Entends-moi bien. Je pars. Je ne veux pas être suivie. Je ne veux pas qu'on s"in({uiète de moi. Adieu.

Et, dans le ton de ces paroles, il y avait une si froide, une si nette résolution, que Magalo tomba dans un fauteuil, stupide détonnement, ne lit pas même un geste pour retenir son amie.

Oui, Sophor s'en allait. Puisqu'elle n'était pas morte dans les douleurs du hideux enfantement, puisqu'elle avait recouvré la santé et la force, elle s'évadait de cette demeure où elle avait subi les opprobres de la maternité, et elle fuyait en même temps celle qui en avait été le témoin complaisant; l'approbatrice attendrie. Un mépris lui était venu pour Magalo depuis qu'elle l'avait vue tailler des bavettes, coudre des langes, être une femme pareille à celles qui s'accommodent des hommes, une petite maman; puis, tout ce qui avait avoisiné la défaite de son orgueil, choses ou êtres, lui était insupportable. Son horreur d'avoir été mère lui rendait horrible ce qui fut autour d'elle quand elle le devenait. Jeune, riche, libre, elle voulait une vie sans passé; quelle vie? celle où elle fut, de tout i temps, destinée; hors des liens d'hier, elle s'épanouirait en l'entier développement de soi-même.

222 MÉPHISTOPHKLA

Los premiers joiii's, Ma^iilo lui aussi mallicui-eusc que j)ussiljle. Tant de rêves Ijrisrs! Tant de joies ([u'cllc n'aurait plus! Elle regardait, sur les lueuljles, des pièces de la layette, éparses, car la nourrii-e n'avait pas pu tout emporter; elle considérait le lit où Sophor ne coucherait plus ; et elle pleurait, à grands sanglots, rabandonnée. Cela ne suffisait pas à la consoler (pie son amie eût laissé des billets de i)anque dans le coffret où on mettait l'argent ; la belle affaire d'avoir des cents et des mille! elle pleurait encore. Ali! ça, elle ne se corrigerait donc jamais? elle serait toujours dupe, s'attacherait toujours à des personnes qui n'ont pas de cœur? Ce n'était pas la première fois qu'il lui arrivait d'être laissée. Léo l'avait lâchée, aussi, et d'autres, avant et après. Cette fois, c'était plus triste encore. Sophor était si belle, si aimante! puis, une si bonne éducation. Ah! mon Dieu, elle ne la verrait plus. Qu'est-ce qu'elle allait devenir, maintenant, toute seule ? Le soir du troisième jour, elle se révolta enfin contre sa propre bêtise. Sophor? une pimbêche, voilà tout, et, sûrement, elle ne se morfondrait pas à la regretter. Il n'y avait pas qu'elle dans le monde. « Zut ! » et elle s'en alla dîner à la table d'hote de INI""^ Charmeloze. Vrai, on en but du Champagne, pour fêter son retour. On se moquait d'elle, oui, un peu, parce qu'elle avait été collée avec on ne savait qui. Mais, comme elle faisait voir de l'argent, on finit par admettre que la personne en question devait être une femme très comme il faut. Et ce fut, avec Hortense, avec d'autres, pendant plus d'un mois, une noce comme on n'en avait jamais vu. On était toujours grises, chez M™® Charmeloze. Puis, pendant des heures, le baccara, le rams, Magalo perdait tout ce qu'elle voulait. Il est vrai que M""^ Charmeloze serait tombée malade si elle n'avait

jias ti'ic'hé. Magalo, entre deux parties, le nez dans le cou d'Hortense, disait : « L'autre ? je m'en fiche pas mal. >i Elle mentait. Elle avait la mort dans le cœur. Elle ne pensait qu'à Soplior. Elle avait des envies folles de la chercher, de la retrouver ; mais elle avait peur d'èlre mal reçue. Chez elles, Soplior avait été sa camarade, mais, ailleurs, M"'" d'IIermelinge était une grande dame cjui pouvait la faire mettre à la porte. Et Magalo s'amusait toute la journée et toute la nuit, tant elle s'ennuyait; elle aurait crevé à la peine d'être si triste et si gaie à la fois, si son argent avait plus long-temps duré. Mais quand elle n'eut plus le sou, il fallut bien songer aux choses sérieuses. L'ancienne vie la reprit : sortir le soir, souper, rentrer tard, ou ne pas rentrer. Les soucis de la nécessité l'absorbaient plus que n'avait fait le plaisir; déjà elle oubliait, presque; bientôt elle oublierait tout à fait. Non, elle se souviendrait toujours ! Quand elle revenait, accompagnée, dans la chambre qui avait été leur chambre, des rages la prenaient, à cause de l'amie perdue, contre l'homme qui était là. Un soir, elle flanqua à la porte un monsieur très bien, parce que, en s'approchant de la cheminée, où était resté en un cadre de cristal la photographie de Sophor, il avait dit : « Qu'est-ce que c'est que cette fille-là ? » D'ailleurs, il lui aurait été difficile de ne pas songer à la disparue, très souvent; dans les soupers, les hommes chic nommaient la baronne Sophor d'Hermelinge, devenue, en très peu de temps, célèbre.

Oui, célèbre. Elle avait triomphé très vite. Quelques visites, sous des prétextes de charité, lui avaient tenu lieu de présentation dans le monde, et, dès qu'elle fut connue, son nom et sa fortune lui ouvrirent les salons pari siens, ceux-là mêmes où il est très diilicile d'être admise. Qui se fût avisé de reconnaître en celle 1res distinguée

224 MF.lMlIsrol'IlKLA

personiii', aux iiiaiii(''ri'S|)arrailcs, rirri-j^uliri-c (|Ui'l(|ii('i'ois aperçue, pas i-cinaivnu'c. dans un couix-dc icinisc. autour du Lac? Puiscjuc le départ du baron Jean, discret, comme furlif. n'aYait causé aucun scandale, elle était, — c'était tout ce (|u'(»n pouvait savoir et dire — mariée à un officier fçenlilliomme cpie ses devoirs militaires obligèrent à s'expatrier et qui n'avait pas voulu exposer sa jeune femme aux périls des voyages lointains et des mauvais climats; même une sympathie plus vive raccueillait à cause de sa solitude, pres(jue un veuvage, à cause aussi du malheur rpi'elle avait eu. tout récemment, de perdre sa mère. Trois mois après le jour où elle quitta Magalo, elle habitait, avenue de Villiers, un hôtel meublé avec faste, d'où sortait, à l'heure du Bois, un coupé ou un huit-ressorts attelé de chevaux russes. Elle recevait les plus hautaines familles, les artistes les plus illustres. Ce qui rendit incomparable sa renommée mondaine, ce fut, dans le vaste jardin d'hiver qui entourait sa demeure, une fête, musique, danses, enchantement de lumière et de fleurs ; la robe de deuil quittée pour la première fois, elle apparut en un pompeux costume antique, de pourpre et d'or; portant, en guise de sceptre, la lyre; et, le front couronné de feuilles de laurier faites de diamants, elle ressemblait, impérieuse et comme inspirée, à quelque royale Sapho. Sa beauté, singulière, presque brutale, avec des cheveux roux et bruns, pareils à des touffes de flamme sombre, avec des yeux d'épervier en un cerne mourant de bistre, avec l'audace des ■ lèvres trop rouges, n'aurait pas été sans lui valoir de sournoises inimitiés parmi les jolies personnes inquiètes d'être surpassées, si. à cette beauté, une irréprochable vertu n'avait servi d'excuse. Beaucoup d'hommes, parmi les plus nobles ou les plus fameux, la voulurent ;

quelques-uns Faimèrent : un surtout, M. de I^ig-neris, qui, pour elle, refusa d'épouser la très riche héritière d'un membre de la chambre des Communes ; et quand il fut bien avéré qu'elle éconduisait les adroits ou passionnés prétendants avec une gracieuse et ferme austérité, ((u'elle entendait rester fidèle à M. d'Hermelinge, les plus subtiles dénigreuses de leurs amies, la proclamèrent de tout point parfaite ; et <c la belle baronne Soplior », c'était le mot qu'on entendait partout.

D'ailleurs, elle excellait à se concilier les femmes par une franchise, par un emportement dans l'amitié, qui, de la part d'une personne comme elle, n'était pas pour déplaire. Elle avait des brusqueries d'éloge, quelquefois, à propos d'une épaule, au bal, ou d'une petite bottine aperçue sur le marchepied d'une voiture, et aussi des caresses subites, tout à fait imprévues : on s'étonnait à peine, sans être fâchée ; c'était assez naturel, ces enfantillages, chez une jeune femme, presque pas mariée, qui apportait dans le monde la candeur et les zèles des camaraderies de couvent; bien qu'elle ressemblât à un adolescent presque farouche, on était tentée de lui dire : « Finissez donc, petite tille; » et l'on était très flattée. M'"*' de Lurcy-Sévy, fameuse par la finesse fuselée de ses doigts, dont elle était si fière, disait à qui voulait l'entendre : « Moi, quand la baronne d'Hermelinge tient mes mains, elle ne les lâche plus. » En somme, toutes les mondaines raffolaient d'elle, et, si on la trouvait bizarre, on la jugeait surtout charmante. La comtesse de Grignols, délicieusement maigre, plaintive, élégiaque, un peu phtisique, qui se mourait d'un bruit brutal, et se pâmait d'une musi({ue, — elle jouait les nocturnes de Chopin avec des doigts glissants et frôlants comme des ailes de papillons de nuit — conçut pour elle une véritable

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passion. Au Bois, à l'Opéra, on les voyait ensemble, se regardant de tout près, se parlant bas; deux sœurs n'auraient pas été plus tendrement unies. On les opposait comme un exemple décisif aux esprits chagrins qui préleiident que lamitié ne saurait exister entre femmes. Au reste, de l'avis général, la baronne Sophor, en cette intimité touchante, était beaucouj) plus sincère que M'"" de Grignols; celle-ci, do qui les affaires étaient assez dérangées depuis la mort de son mari, ne faisait pas })reuve, peut-être, de tout le désintéressement souhaitable; et, naguère couverte de dettes, elle ne devait \)\ns un sou depuis qu'elle avait fait la connaissance de jM'"'^d'IIermelinge. Puis, tout à coup, elles cessèrent de se montrer ensemble ; à peine se parlaientelles dans les salons où elles se trouvaient en présence. La baronne s'étai(-elle aperçue qu'elle était dupe? L'auti-e, — à cause de nouvelles dettes peut-être, — jouait les nocturnes de Chopin avec une plus désolée mélancolie, les yeux expirants vers son ancienne amie. Pendant toute une année, INI'"^ d'Hermelinge ne parut pas avoir de préférée ; des connaissances seulement, à qui, les malins, elle rendait visite pour convenir de ce qu'on ferait le soir, du théâtre, du salon où l'on irait. Elle aimait beaucoup, dans le boudoir, dans le cabinet de toilette, ces causeries où l'on est sans façon, où l'on raconte tout ce qui vous })asse par la tète. Quelquefois, en arrivant, elle disait à la femme de chambre : « Comment? encore couchée ? cela ne fait rien, ne m'annoncez pas, je la réveillerai, la paresseuse; » et, du salon, la femme de chambre entendait : « Ah! mon Dieu, vous! à cette heure-ci? — Mais oui, chère belle, », puis, des rires. Après quelques instants, la baronne Sophor, qui, souvent, ces malins-là, était en amazone, s'écriait: «Tiens!

si nous allions faire un tour du coté dWulcuil ou de Surennes ? » Et il n'était pas rare que la fantaisie les prît d'un déjeuner dans quelque cabaret de campagne. Mais pas d'amitié sérieuse; la banalité souriante des relations mondaines où ^I'"^ d'Hermeling-e mettait un peu de crànerie et d'extravagance.

Elle éprouva un sentiment plus violent, et très complexe, pour la princesse Leïlef, qui élait bien la plus extraordinaire petite personne que l'on ])ùt imaginer-

A peine plus grande qu'une fdlette de douze ans, svelte et vibrante, toute en nerfs, pas maigre pourtant, Marfa Petrowna, avec ses petits yeux dor, clignant très vite, et son nez retroussé, et son rire impertinent sous le duvet roux de sa lèvre, — presque une moustache — avait l'air d'un jeune garçon toujours prêt à chercher querelle. A Saint-Pétersbourg où elle était restée jusqu'à la fin de son troisième mari, — car, à trente ans, elle était veuve pour la troisième fois, ses maris durant peu, — elle avait émerveillé, effaré aussi la cour et la ville de sa gaminerie endiablée qui ne se tenait jamais en repos. Elle avait, au rez-de-chaussée de son palais, une salle d'armes où, tout de cuir habillée et la cigarette à la bouche, elle faisait assaut avec les officiers d'une caserne voisine, qu'elle boutonnait très joliment, et qu'ensuite elle gardait à déjeuner pour les consoler de leurs défaites, et pour les griser. Elle raffolait des gens qui extravaguent après le Champagne, et, quand elle était grise elle-même, elle adorait qu'on lui manquât de respect; jusqu'à un certain point seulement ! Qu'un bras lui serrât la taille, ou qu'un souffle lui mît de la chaleur dans l'oreille, elle le voulait bien ; cela ne tire pas à conséquence ; mais on eût couru grand risque à hasarder davantage, et, avec l'insolent qui l'eût affrontée, elle eût recom-

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iiicncé lassaut, lleurels tk-iuoiulielés. Avail-cllc des amants y on le croyait, c'était })robablc, on ne le savait pas. A l'un de ses maris — le premier — ([ui avait eu l'inconvenance de s'en vouloir informer, elle répondit par un refrain de chanson que lui avait enseigné une femme de chambre ])arisienne ; et le mari ayant insisté, elle le soufïleta sur les deux joues de sa jolie main vive et sèche comme ime patte de singe. Les deux autres époux se monlrèrent ])lus discrets, soit qu'ils fussent eonfianls de leur nalui'el, soit quils eussent reconnu rinulilité de ne pas l'être. D'ailleurs, de très haute race, presque api)arentée, ])ar de lointaines bâtardises, à la famille impériale, et riche au point que, malgré toutes les prodigalités, elle n'avait jamais réussi à diminuer sa fortune, Maria Petrowna était une personne à ménager; l'ayant épousée, on tenait fort à ne point se brouiller avec elle, et elle usait de la considération qui lui était due, pour agir, en toute chose, selon sa fantaisie, payait en générosités les complaisances, les airs de ne pas s'apercevoir, disait à son mari : « Vous me grondez ? combien devez-vous au cercle ? » Ce qui d'abord l'avait rendue fameuse, c'était son intrépidité d'amazone. Elle montait un énorme étalon noir, à peine dressé, qui se cabrait avec un mouvement des sabots en l'air, et, pour ne pas glisser, elle devait, les brides lâchées, empoigner la crinière ; puis, l'éperon sanglant, c'était par les rues, les routes, la plaine, un galop forcené, cinglé dehops et de coups de cravache; et, toute petite sur le très grand animal, elle l'enlevait par dessus les haies. Une fois, d'une ruade, elle fut jetée contre un muraille de jardinet, où sa tête sonna; elle se releva tout de suite, une tempe saignante, s'élança, rattrapa la bête, se cramponna, se remit en selle, obligea, enragée, son clieval à sauter le mur où

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elle avait failli se rompre le crâne; et, le soir, au Théâtre-Michel, en amazone encore, un bras en écliarpe, une blessure rose près de Fœil, elle aj)i)laudissait une comédienne de Paris, à petits coups de cravache sur le rebord de la log'e, ou bien, pour une facétie du comique, riait conmie une enfant, renversée dans son fauteuil et les jambes croisées. Une aventure la rendit tout à fait célèbre. Depuis quelque temps, un étudiant, arrivé de Courlande, — ■ c'était le frère de Marfa Petrowna, à laquelle il ressemblait singulièrement — répandait la terreur parmi les gens de police et les cabaretiers. Presque toujours ivre, il lui arrivait, avec de mauvais garnements de son espèce, de rouer de coups en plein jour les surveillants de quartier, et d'enfoncer, la nuit, pour se faire donner à boire, les volets des traktirs. Rencontrer une fille, dans une rue même pas déserte, sans lui pincer le bras ou sans lui vouloir retrousser la jupe, voilà ce qui ne lui était jamais arrivé. D'ailleurs, très gentilhomme en ses déportements et brave jusqu'à la folie, il se battait deux ou trois fois par semaine, pour une parole mal entendue, pour un regard qui lui avait déplu, ou sans raison, pour passer le temps; un matin, il coucha sur le pré, d'une blessure en pleine poitrine, le fiancé d'une demoiselle de fort bonne maison, parce que celui-ci avait trouvé mauvais qu'elle ouvrît à l'étudiant, à l'heure où tout le monde dort, la petite porte du jardin. On devine l'étonnement dans les salons de Pétersbourg, lorsqu'on apprit que la princesse Leïlef n'avait pas de frère; que ce vaurien, ivrogne, batailleur et galant, c'était elle-même ! Le scandale fut grand, ît la pétulante personne, qui, précisément, venait de iaerdre son troisième mari, jugea qu'elle serait bien ïsctte de rester dans une ville où l'on s'étonne de si ' 20

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peu; elle partit [H>nv i civiMi'^cv, s amusa j)i-cs(pi(' à Vienne, faillit, moni'ir d'eiiinii à Bei'lin, no se sentit tout à fait aise qnc lorsrpi'elle habita Paris.

La première fois qu'elle rencontra la baroniK; d'IIernielin<^e, — ce fut à un tlié de ('in([ heures, ehc/. M""" de Lig-neris — elle s'écria: « Tiens! » et la dthisagea longuement. Sophor, avec une égale insistance, l'observait. Aucune douceur en ccl échange de regards, échange de défis, (jiii ressemblait à un engagement d'épées. C(! fut comme un commencement de haine, mais d'étrange haine, où il entrait plus de querelle que d'inimitié véritable, et qui implicpiait surtout l'impossibilité, quoi qu'il arrivât, de rindiirérenco entre ces deux femmes. Après cet acharnement de leurs regards croisés, elles baissèrent les yeux toutes les deux, en môme temps : et elles étaient essoudlécs, comme dune lutte. Puis, quoiqu'on les eût présentées l'une à l'autre, elles feignirent de ne plus se voir parmi le va-et-vient des visites, ne causèrent pas ensemble dans les bavardages du thé ; évidemment, elles n'avaient aucune envie de lier connaissance. 11 est vrai qu'elles sortirent ensemble et descendirent ensemble l'escalier, mais sans proférer une parole, sans s'avertir, d'un coup d'œil, de leurs présences ; et, avec lair de deux femmes qui ne se sont jamais rencontrées, elles se dirigèrent vers leurs voitures, s'arrêtèrent. M'"" d'Hermelinge devant son coupé, la princesse Leïlef devant sa Victoria. Alors, brusquement: » Eh bien! venez, » dit Sophor; Marfa Petrowna n'avait pas attendu cette parole, elle était déjà dans le coupé ! et quand laulre l'eût rejointe, quand les chevaux eurent décarré, elles se saisirent les mains avec emportement, et cette première étreinte leur laissa dans la chair des déchirures d'ongles.

Puis elles restèrent muettes, longtemps, ne se regarlant pas; seulement elles sentaient à leurs paumes, oujours plus pénétrante, la pression acérée.

Le coupé s'arrêta.

— Ecoutez bien, dit brusquement la petite princesse, 'ai mon yacht, au Havre. Je pars demain pour aller je le sais où. Venez-vous avec moi?

Soplior répondit :

■ — Oui. ^Nlais nous avons tort. Vous verrez que ce sera terrible. Vous ne ressemblez à personne. Vous nattirez et vous m'irritez. J'ai envie de vous embrasser et jai envie de vous battre.

— Battez-moi, je veux bien, je vous battrai aussi. \ demain.

Et elle s'échappa.

Leur vie à bord fut extraordinaire : au commen- ;ement, une longue querelle, avec des soudainetés, juelquefois, de tendresse furieuse. Les matelots sétonlaient de ces deux femmes qui s'emportaient en pa- •oles outrageantes, puis, tout à coup, s'enlaçaient avec rénésie, jusqu'à rouler sur le pont. Pas un ordre donné )ar ^larfa qui ne fût révoqué par Sophor; une irritaion continuelle les mettait aux prises ; pourquoi ? 3arce que chacune d'elles était, presque, ce que ni ?elle-ci ni celle-là n'aurait du être ; c'était, à tout insant, le heurt de deux virilités plus excitables de ne 3as être réelles, et elles se détestaient, pas assez iiàles, d'être également ressemblantes à deux femmes. Un calme eût résulté d'un consentement, chez la baronne d'Hermelinge ou chez la princesse Leïlef, à l'infériorité; mais, toutes les deux, elles avaient. Sophor plus impérieux, et IVlarfa plus taquin, l'orgueil ie la domination. Et, les nuits, dans la cabine, après [es bouteilles de liqueurs, bues à même, leurs rages

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