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s'exallaient jusqu'à la l'olic. jjarcc ([xiv luiu' se révoltait d'accepter de l'aulre le plaisir qu elle avait en vain voulu lui inijjoser; tant quenliu, Inrceuées d'un niènie désir dont, en une égale volonté de maîtrise masculine, Marfa refusait à Sophor, et Soplior à Maria la réalisation, elles se séparaient après des brutalités et des injures, et se résignaient, haineusement, en un duel de regards voraces, à l'illusion du triomphe. Mais de ne pas se posséder, elles se convoitaient davantage et s'exas])éraient plus encore; vainement les douceurs de la solitude en mer, sous les lents nuages, sur les lentes eaux, les enveloppaient, les berçaient; leur tempête ne cédait pas à l'accalmie du vent et des flots. La paix de l'infini n'entrait pas en elles; elles avaient de la colère sous les tranquilles midis ou sous les bonnes étoiles. Une l'ois pourtant, accoudées au bastingage, la nuit était si caressante, si apaisante, que Marfa se sentit alanguie, et une rêverie lui conseillait des faiblesses entre les bras de Sophor, plus forte, qui l'enlaçait. Une idée, prescpu* en même temps, leur vint : se baigner enseiiihle dans cette eau si claire et si bleue qui se mouvait silencieustMuent. Pourquoi non V les matelots, confiants en la bonace, étaient couchés dans les cajutes, ou dormaient sous des bancs. Elles étaient seules, et c'était si facile de descendre, par l'escalier de cordes, dans la mer oîi elles s'envelopperaient d'une tiédeur lisse, s'endormiraient prescjue dans le bercement à peine sensible de la vague. Leurs robes quittées, elles se laissèrent glisser, l'une puis l'autre, et l'eau les reçut. M""** d'Hermelinge était une assez médiocre nageuse, n'ayant pris que quelques leçons dans les piscines parisiennes où Magalo l'avait conduite parce que c'était alors la mode d'y aller ; mais la mer ondulait si calme qu'il semblait n'y avoir aucun
péril à se confier à elle. Soplior, accrochée d'une nuun à l'échelle. Marfa, plus loin dans la profondeur claire. 56 baignaient nonchalamment. Leurs blancheurs, en l'azur de Fonde, semé d'étoiles, étaient délicieuses et s'épanouissaient comme pâmées sous la cai-esse i\e la nuit. So})hor regardait [Maria qui. hardie, iluait entre ie flot avec des souplesses de petite sirène. Et. de la ^'oir, vêtue de transparence, son désir s'allumait plus a.rdemment. sollicité par les étreintes partout de l'eau qui enlace et pénètre; et, comme la petite princesse, rapprochée, qui nageait sur le dos, lui criait en riant, avec son air de défi : « Eh bien ! que faites-vous ? venez donc, peureuse! » Sophor, se pencha, la saisit par une jambe, la tira, l'empoigna toute mouillée, et l'emportant d'une force d'homme, remonta l'escalier de cordes, la coucha sur le pont, malgré les résistances de chatte qui se tourne et s'efTde et veut fuir, et la maintint victorieusement.
Dès lors, la princesse IjCilef fut, assez longtemps, auprès de Sophor, comme un joli animal, naguère sauv^age, dompté tout à coup. Elle avait renoncé aux résistances. Elle était une petite personne bien obéissante, qui ne se refuse à rien, qui veut tout ce qu'on veut. Ses enragements de gamine, elle les avait encore à ['égard des autres gens : elle rudoyait les matelots, g-ourmandait le capitaine; mais, avec M'"^ d'Hermelinge, sa douceur était pareille à l'humilité d'une tendre servante. Une défaite l'avait convaincue de l'inutilité des victoires ; elle se plaisait dans une déchéance qui lui avait été si aimable, regardait son amie, sa triomphante amie, avec des yeux chargés d'une reconnaissance qui désire d'autres motifs de gratitude ; toujours se frôlant à Sophor, pareille à une petite chatte amoureuse, ronronnante, qui rentre, en miaulant, les grilfes.
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El, les nuits dans la cahiiic, elles ne se querellaient j)lus, ne se repoussaient plus; la vietorieuse. par la loule-puissanee du plaisir, la tenait eoniuie on a dans la main un oisi-an (pie Ton étouHerait si on serrait un peu })lus fort. Mais, pour avoir été matés, les j)uérils (u-j^ucils dcMarIVi. au i'onddcllc. navaicnl pasabdiqué; et plus sauvaj^i's, j)lus aecrbes au contraire d'être (tblig"és à tant de soumission, ils s'éclia])pèrent en furieuses jalousies. Si absurde que IVit ce soupçon, elle s imagina que Soj)]ior avait regardé trop tendrement le pilote duyaelit. un jeune gars normand toujours les jambes et les bras nus. Elle entra dans une colère délirante, jura qu'elle ferait jeter cet homme à la mer. De là, en des lièvres nerveuses, un prompt retour au Havre. Mais, à Paris, les jalousies de Marfa ne se dissipèrent point; une fois qu'ajjrès un bal, dans lantichambre dun hôtel, Soplior, avec quelque lenteur peut-être des mains sur la poitrine nue. agrafait le manteau de M"* de Selves, grasse, grande, brune, aux profonds yeux bleus, ^larfa s'élança vers la jeune fdle et, de sa main sèche, la souffleta. Ce fut un grand esclandre! Et, parce que, depuis quelques mois déjà, depuis leur départ, depuis leur retour surtout, l'intimité des deux amies avait donné lieu à de singulières suspicions, parce que les chuchotements n'attendaient qu'une occasion de devenir huées, un tumulte de voix et de gestes qui réprouvent et qui chassent suivit Marfa et Sophor le long de lescalier, dans la cour, jusque dans leur coupé.
Huit jours durant, il ne fut question que de cette aventure, aux thés de cinq heures, au dessert des dîners, derrière les éventails qui voilaient des rougeurs ; ce fut aussi une anecdote dont s'amusèrent les fumoirs. Maintenant on se rappelait des choses auxquelles on
n'avait pas pris garde naguère, ou que, ingénument, on n'avait pas jugées répréhensibles ; l'étrange façon (.lont la baronne Soplior d'Hernieliiige regardait, au bal, les épaules el les gorges ; sa tendresse pour JM""" de Grignols, les notes des couturiers payées ; ses extravagances garçonnières, les visites matinales, les offres descapade à la campagne. M'"" de Lurcy-Sévi, les yeux, baissés vers ses mains c|u'elle avait si j^etites et si fines, disait, avec un air de gêne cpii cachait mal un peu de vanité contente : « Vous vous souvenez ? (piand elle me tenait les doigts, elle ne les lâchait ])lus. » Beaucoup d'autres mondaines abondaient en souvenirs de cette sorte. Celles surtout qu'un peu plus de familiarité avec Sophor aurait pu désigner à de fâcheux soupçons, se hâtaient de i)arler pour qu'on ne crût point qu'elles avaient quelque motif de se taire, citaient des circonstances où cette extraordinaire personne se montra tout à fait inconvenante. Elles n'avaient pas deviné, alors, ce qui lui prenait, oh! non, pas deviné du tout — même elles insistaient un })eu trop longuement, sur cette incompréhension, si naturelle" d'ailleurs, — mais à présent, elles s'expliquaient tout, et elles s'indignaient contre la baronne d'Hermelinge. Fi ! l'abominable créature . C'était vraiment affreux que de telles choses fussent possibles dans la bonne société ; on n'a pas idée d'horreurs pareilles. Sophor et Marfa, peut-être, auraient pu tenir tête à la réprobation, en triompher dans une certaine mesure. Les maisons irréprochables, certes, leur eussent été fermées ; mais il est des salons moins austères, plus accommodants , qui ne renoncent qu'à la dernière extrémité aux avantages de recevoir des personnes riches et haut titrées ; ne pardonnent pas un scandale, mais feignent de l'avoir ignoré : n'exigent qu'un peu
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d'hypocrisie j)our croire à l'innocence. Beaucoup de portes leur seraient restées ouvertes, si elles avaient consenti seulement à quelque réserve ; si, par exemple, elles avaient renoncé à leur inqx'rtineute iiabitude de venir ensemble aux dîners et aux bals, de se retirer ensemble, de monter, à trois heures du matin, dans la même voiture, de ne jeter au cocher (|u'une seule adresse. Mais Sophor n'était pas une àme encline aux concessions. Elle refusait de ravaler aux vilenies du mensong-e l'orgueil de son péché. Elle était ce qu'elle était, voulait se montrer toute, sans réticence ni voile, Elle ne daignerait pas usurper l'estime. Et, en vérit(''. depuis longtemps elle se sentait mal à l'aise dans l'étroitesse des préjugés auxquels, si l'on vit dans le monde, il faut toujours un peu se soumettre. Elle avait dû, parfois, dissimuler, se contraindre. Elle n'avait pas osé proclamer son unique joie ! Puis, ces femmes, celles même qui, surprises, ou curieuses, et sûres du mystère, ne la repoussèrent qu'à demi, avaient des cœurs et des sens si timides. Jamais un éperdu abandon ; et le peu à peu, — avec des effrois et des reculs, les mains sur les paupières closes, — d'un consentement qui n'avoue pas avoir voulu, le hasard furtif d'un baiser presque refusé dans la pénombre dune chambre à coucher ou d'un boudoir, ne suHisaient pas à l'assouvissement des entières convoitises où se précipitaient toutes ses forces vitales. La plupart de ces futiles, de ces prudentes, si la baronne d'Hermelinge, dans quelque exaspération, leur avait jeté im souvenir à la face, auraient pu répondre, presque sincèrement : « En vérité, madame, je ne sais ce que vous voulez dire. » La comtesse de Grignols, pourtant, si tendrement, si languissammentacquiescente? une fille blasée, cette idéale, et une rouée, qui se faisait payer l'aveu
du plaisir que peut-être elle navait pas. Quant à Maria Pétrowna. c'était une espèce de petit monstre inachevé, pas assez femme pour accepter l'amour, pas assez homme pour l'imposer ; et ses rag-es — pour un temps vaincues, mais toujours prêtes à la rébellion — venaient de la double impuissance d'être assouvie ou d'assouvir; qui aurait pu dire, d'ailleurs, si cette créature, désireuse avant tout de paraître extraordinaire, d'étonner, maniérée jusqu'en ses sauvageries, de qui peut-être les colères même étaient faites exprès, n'affectait pas la concupiscence virile, — comme on s'habille en homme, — pour la fanfaronne gloriole d'une excentricité ? De sorte que la baronne Soplior d'Hermelinge subit sans chagrin la réprobation qui l'écartait de la société mondaine ; chassée, elle eut l'impression d'être libérée ; et la loyale audace de son désir exigeait de franches amours.
Le jour de l'ouverture du Salon, il y eut comme une émeute d'étonnements devant le tableau exposé par M"*" Silvie Elven. Sous l'or é2:)arpillé du soleil, verdi d'avoir traversé les feuillées, un jeune faune éperdûment, enlaçait une très délicate et frêle hamadryade ; mêlée de chairs éprises dans les hautes herbes où s'accrochaient les cheveux de la nymphe; il semblait que l'amant étouffeur ne lâcherait pas, même morte, sa proie. Un sujet banal, en somme, où se résignent volontiers les peintres mythologiques dénués d'imagination. Mais une magnifique ardeur de rut singularisait cette étreinte sous les arbres ; les corps presque nus, où la chaleur du jour séchait et brûlait la sueur, vivaient d'une vie intense, excessive, moins et plus qu'humaine; c'était un baiser bestial et divin. Cependant l'attention ne se fût pas longtemps arrêtée sur cette peinture, si le jeune faune n'avait eu quelque
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chose d'dtrange, d'inquiétant. Faune? faunesse peulôtrc. Le sexe voilé sous la pudeur d'un lambeau d<! pourpre, il était homme en ellet i)ar la violence de l'enlacement, par la vigueur des muscles, par les cheveux courts, drus comme de la mousse; mais sa blancheur et l'évascnient harmonieux des hanches, et, résistant à l'acharnement de la pression, un double renflement, sous la poitrine, de ferme chair, permettaient de le soupçonner femme; femme prescjue virile, à la beauté brutale, aux petits yeux flambants dans le bistre du cerne, à la rouge lèvre dévoratrice. Des groui)es se resserraient devant la toile, avec des chuchotements, avec des coudoiements (pii avertissaient de mieux regarder; des Parisiennes-,détournaient la tète, attirées cependant, rougissantes sous le regard des hommes qui souriaient. Tout à coup il y eut dans la foule des exclamations de surprise ; on s'écartait pour laisser passer deux femmes qui ne jetèrent vers le tableau qu'un bref cou]) d'œil et s'éloignèrent en se parlant bas. L'une d'elles, toute menue, la peau à peine rosée sous de petits cheveux blonds qui volent, était ]M"''Elven, assez célèbre déjà ; d'une rapide conqjaraison entre l'œuvre et l'auteur, on reconnut dans la délicate et frêle hamadryade la ressemblance de Silvie. L'autre, d'une pâleur mate, à la bouche comme sanglante, c'était la baronne Sophor d'Hermelinge; on eût dit voir marcher, en robe de printemps, le jeune faune lui-même ou la virile faunesse.
Sous le jour clair, l'atelier de Silvie Elven, pas trop vaste, était joli; tout colorié de japonaiscries, et chatoyant de verrotteries où étincelait la lumière. Aux murs, accrochés comme des sultanes pendues, des satins d'Orient, or et chamarrures, remuaient quelquefois sous le vent du vitrage ouvert ; et, glissantes de la
chaise-longue, des fauteuils, du piano d'ébène incrusté détain, des mousselines lamées d'argent frôlaient des peaux d'ours blancs de qui la fourrure était douce aux pieds nus. C'était là que Silvie Elven, guère plus vêtue quà l'heure du lever, les épaules et les bras hors d'une chemise de soie crème serrée d'une ceinture de métal, peignait tout le jour, assise devant le chevalet, et la fumée de la cigarette au coin de la bouche montant vers les boucles presque pas dorées de ses cheveux, légère fumée aussi; tandis que la baronne Sophor d'Hermelinge, en une longue robe de drap sombre, froc plutôt que robe, lisait, étendue sur un amas de coussins. Mais le livre ne l'intéressait pas longtemps; à chaque minute, elle tournait la tète vers la petite peintresse, et, le cou tendu, la considérait avec une ardente passion; c'était à elle, ce charme, cette jeunesse, et tout ce corps, plus précieux d'être plus faible, et toute cette pensée aussi, éprise de lumière et de formes, qui se faisait couleurs au bout des frêles doigts.
Plusieurs semaines s'étaient écoulées depuis qu'elle était entrée pour la première fois dans cet atelier — grande dame qui vient demander son port^-ait à une artiste renommée. Raison vraie, ou prétexte? 11 y avait, autour de Silvie, une légende qui avait dû intéresser la baronne Sophor d'Hermelinge. Née d'une très bourgeoise famille, M"*^ Elven n'avait jamais voulu se marier; ce n'était pas, assurait-on, pour se consacrer toute à Fart qu'elle s'était refusée à l'hymen. On lui attribuait des amies plus aimées qu'il n'eût convenu ; chacun des pastels qu'elle exposait, — printem})S dans la venelle, où rit une Parisienne en habit de bergère ; été que traverse une belle fille coiffée de coquelicots ; fauve automne avec sa vendangeuse plus
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rousse; liiviT dont la neige fleurit de llucuns la nudité frileuse d'une lillette, — j)assait pour l'évocation dune tendresse symbolisée en saison ; et les lèvres ]K'intes de ses ligures lui avaient, vivantes, rendu des baisers. Mais on ne croyait pas qu'en ses intiniitt's elle se hasardât jusqu'à la vilenie brutale de l'entier péché. Elle fuyait l'époux ou l'amant, jjarce que Ihomme est rude, et c'était son amour des fleurs, des oiseaux, des parfums, de ce qui est gracieux et léger, qui l'inclinait vers la fennne; il lui plaisait daimer ce quelle avait plaisir à peindre ; mais elle se fût bien gardée de demander à aucune de ses amies plus qu'on n'exige d'une belle rose ; elle ne désirait rien de meilleur que le délice d'une haleine ou d'un frôlement à peine caresse ; même, la nudité des jolies comédiennes qui consentaient à lui servir de modèles — les lis aussi sont nus — ne la troublait que d'une rêverie sans mauvaise pensée, lui laissait le cliarme dun souvenir sans remords. D'ailleurs, si frêle, pareille à tout ce qui va se courber, languir, s'étioler, éveillant l'idée, avec la diaphanéité de sa peau et le frisson clair de ses cheveux, de cette fleur de duvet — la fleur-ange — qu'on fait s'envoler d'un souffle, elle aurait été tout de suite brisée en l'ardeur des étreintes même féminines; et un jour, une très redoutable femme, poétesse ilbistre et débauchée fameuse, accoutumée à l'excès des joies, qui avait prémédité de la tourmenter jusqu'à l'extrême plaisir, renonça vite à son dessein, attendrie de la voir poser sa tête aux yeux mi-clos sur l'épaule d'une amie et rester là, la bouche entrouverte d'un sourire, contente de la càlinerie d'une haleine vers ses lèvres sous des cheveux mêlés aux siens. Et, tout près du crime, Silvie Elven n'avait pas peur, sachant qu'elle ne s'y jetterait jamais, sûre que personne n aurait la
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cruauté de l'y pousser ; si heureuse au bord. Mais, en t^oyant la baronne Sophord'Hermeling"e,elle se troubla, intendit en elle-même comme un conseil de fuir. Cette 'emme, dès les paroles banales de la première visite, "enveloppa d'un regard qui menace en caressant, qui jrdonne et veut être obéi. Ilélas ! celle-ci ne lui serait pas douce comme les autres, ne voudrait pas demeurer pareille à une tendre sœur caressante; nul espoir d'être épargnée ! et elle sentait, sous ces ilxes prunelles, k'iolentes. aiguës, pénétreuses. qu'elle ne leur résisterait pas, qu'elle se soumettrait avec les plaintes vaines i'un petit oiseau que charme une couleuyre. Une ressource : réconduire cette fois, ne plus la recevoir désormais. Mais, malgré des efforts, Silvie ne pouvait se i-ésoudre à ce qu'elle jugeait indispensable. Cette oeauté un peu farouche, avec le rouge velouté des èvres et la tyrannique insistance du regard sous la loirceur fauve de la chevelure, l'attirait en l'enrayant. !^u"elle serait belle à peindre, — Penthésilée au caspie horrible, vêtue d'or et d'acier, ou satyresse ardente les bois qui, tapie dans les herbes de la rive, tend les )ras vers les brumes en forme de femme qui glissent ;ur le lac ! Naguère éprise de tout ce qui est rose, clair ït doucereusement tendre, des pâleurs de l'aquarelle it des langueurs du pastel, il semblait à M"'' Elven piavec un tel modèle elle oserait tenter des œuvres ilus hautaines, que son talent et sa grâce féminine se •enforciraient jusqu'à la conception de la virilité ! dais elle n'était pas sans quelque épouvante, en sa )ensée adonnée aux futilités aimables, de ce dévelop- )ement de soi-même en un plus vigoureux labeur ; de nême que, pauvre petit cœur accoutumé aux amitiés liscrètes, elle redoutait la passion devinée en Sophor i'Hermelinge. Et vraiment elle aurait bien voulu que
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celle visiteuse lût déjà partie; elle allait lui dire que prise par d'autres travaux, par beaucoup de commandes... Soplior la regardait toujours, plus ardemment; Silvie Elven répondit: « Je ferai très volontiers, voire portrait, madame », el louie i-ougissante, elle baissa les yeux.
Maintenant, elles étaient unies. Sophoi- rallnlait de ce corps menu et grêle, à la maigreur pliante, ([ui s'abandonnait avec des plaintes de tourterelle à (pii l'on fait mal; et avait toujours, durant les baisers, lébaliisscmcnt, sous les paupières, du bonheur prochain, et comme une peur d'en mourir; elle s'était éprise aussi de cette âme futile et curieuse, presrpu» enfantine, où les subtilités de la vie ])arisienne, les camaraderies (Fatelier et de coulisses n'avaient p(»inl gâté la naïveté première, et qui, d'être si douce, était restée ingénue. Silvie, elle, adorait ]M""'d'Hermelinge, en la redoutant comme une déesse infernale que l'on aurait chez soi: et de ses terreurs s'augmentaient ses délices. C'était exquis, les regards qui lui entraient par les yeux, comme deux vrilles de flamme, jusqu'au cœur, les caresses qui, fougueuses, la violentaient, ou bien, plus efficaces d'être moins vives, l'excédaient d'une longue insistance, et la laissaient, enfin, inanimée. Pensaitelle quelquefois, avec une douceur qui regrette, aux charmes presque purs de ses amitiés de naguère, aux plaisirs inachevés, plaisirs à peine, qui n'alarmaient pas sa conscience ? Non, elle appartenait entière à la despotique amante. Si elle s'effrayait de ses joies, elle était heureuse de ses épouvantes. Et, en même temps que menacée et tourmentée, elle se sentait protégée; elle avait confiance en qui la martyrisait; quand l'excès d'une étrange joie, encore inéprouvée, l'affolait jusqu'à des affres d'agonie, elle se jetait, pour être secou-
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'ue, dans les bras de celle qui la tuait, et sous les yeux endrement dominateurs de Soplior, qui l'interrogeaient, l'oblig-eaient à l'aveu des mortelles extases, ille avait, renversant la tète, le sourire d'une heureuse nourante qui aurait voulu souffrir davantage, mourir out à fait.
Les camarades de naguère venaient-elles encore à 'atelier, malgré la présence, presqu'à toute heure, de a baronne d'Hermelinge ? sans doute. Après les preniers étonnements, après quelques jalousies, elles Lvaient pris leur parti d'une intimité que Valentine îertier, de lOdéon, appelait un fait accompli; et j'était, l'après-midi, pendant ([ue Silvie peignait et jue Sophor, au piano, jouait quelque sonate, des roufrous de toilettes entre les chevalets et les cadres ; les fumées de cigarettes montaient vers les chapeaux le rubans et de plumes dont on avait coiffé les bustes. Yvonne Lérys, délurée et sautelante, maigre comme m joli bâton, avec une tignasse noire sous la rouille le la teinture, qui jouait les ingénues à la Comédiei^'rançaise et les jouait aussi à la ville, mais avec une lincérité moins probable, ne manquait jamais, après a répétition, de venir prendre le madère chez Silvie, )0ur dire les potins du thécàtre, pour voir où la mipionne en était de son nouveau tableau ; et avant même ju'elle fût entrée, on s'écriait : la voilà ! à cause d'une )deur excessive, santal exaspéré de gingembre, dont îlle avait la manie de se parfumer toute ; de sorte que, orsqu'elle était son manteau, on avait envie d'ouvrir a fenêtre, et que Valentine Bertier, pas gênée, disait : ( C'est drôle, Yvonne, on croirait qu'elle a des dessous le bras, partout. Quand arrivait M"" Lérys, il y avait beaucoup de visiteuses déjà : la grosse Constance Chaput, — qui était là depuis le matin, venue pour
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déjeuner, — antienne fée de féerie, fameuse autrefois par la plénitude de ses maillots, belle lille alTalée vn quadragénaire obèse, Tair dune somnambult- d(; foirt', ou de la marchande à la toilette qu'elle serait domain; Rose Mousson, évadée de l'opérette et qui allait débuter au Palais-Uoyal, trop blanche et trop rose, mignonne et mignarde, pareille à une fleur mafpiillcc: Adeline Nordreclit, énorme et ferme, ressemblant aux statues de villes que l'on met sur les places, hollandaise, disait-elle, et racontant, avec un fort accent hanovrien, le succès considérable qu'elle avait eu à La Haye, dans le rôle de Phèdre, joué eri français : Roselia Fingely, tout à fait jolie et très svelte en une robe de drap collante connue une amazone, écuyère illustrée par l'amitié d "une impératrice, et (jui fut décorée, un soir de haute école, d'un ordre recherché par les reines (par modestie, elle n'en portait pas le ruban au corsage, mais où on l'avait mis, à même sur la peau : Séraphine Thevenet, du Vaudeville, trop grasse et Jeanne Vincent, du Gymnase, trop maigre, avec M""*-' Leverrier, cocotte jadis célèbre, finie en couturière, nu)ustachue, qui les habillait toutes les deux, et les déshabillait: Honorine Lamblin, blanche à coup sûr comme un cygne et bète j)eut-ètre ccunmeuneoie, celle qui, le soir de la première d'une revue aux Folies- Dramatiques, quittant la scène pour aller, disait le rôle, prendre un bain, se mit toute nue en elîet devant les machinistes et les figurants, dans une baignoii-e imaginaire, parce qu'elle était bète, ou parce qu'elle était blanche; Vivette Chanlieu, soubrette endiablée, si gamine, avec des gestes si vifs et si garçonniers, qu'on l'aurait crue habillée en homme sous sa robe (quand elle s'asseyait, la jupe bouffante, on lui voyait de la peau dorée, de la peau de gitane, au delà des
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chaussettes de soie noire) ; et cette folle, avec des che- ^'cux partout dans les yeux, Luce-Lucy, étourdie au point qu'un soir elle assistait dans une avant-scène de rez-de-chaussée à la représentation d'une pièce où elle avait oublié d'aller jouer son rôle, et, tout à couj), la réplique entendue, lança de la salle sa tirade ! et Germaine Triézin qui revenait du théâtre Michel, avec tous les diamants qu'on peut avoir, pas vertueuse, disant : « Si j'avais donné un cheveu à chacun de mes amants, sûrement je serais chauve! » et. avec celles-ci, dix encore, les jolies et les élégantes de la scène, qui avaient, l'une après l'autre, parfois plusieurs ensemble, servi de modèles à Silvie Elven. Très souvent venait aussi, — plus belle que toutes en la jeune splendeur de sa chair et de ses lourds cheveux blonds débordant par touffes la capote, — Céphise Ador, cette admirable comédienne, la seule amoureuse vraiment passionnée des théâtres d'alors-. Et ces Parisiennes, la robe traînante sur les peaux de béte, ou couchées sur des chaises longues, les manteaux tombés, les éventails palpitants, mêlaient dans l'atelier des couleurs, des rires, des parfums; l'air était plein de l'invisible buée qui sort des étoffes imprégnées de chair. La baronne Sophor, — non sans quelque crainte d'un regard de Silvie, — contemplait, écoutait, aspirait; elle absorbait en soi seule toute cette féminilité éparse. Belle, riche, éclatante, elle les conquit, ces femmes, toutes ou presque toutes ; celle-ci de quelque princier présent, cellelà dun baiser brusque sur les lèvres quand on descend seules l'escalier déjà sombre. L'une ne refusa pas de la rejoindre dans quelque cabinet de restaurant nocturne, l'autre^ accepta de la suivre, le soir, dans un village au bord de l'eau, où, après le dîner sous une tonnelle d'auberge, on manque le train. Soit qu'elles fussent
accoutumées à du luis caprices, soit qu au eonlraire la nouveauté les y invitât, soit quil leur parut amusant déjouer ce touràSilvie Elven qui s"élaitiii()([iu'f d'elles, vraiment, avec son air de sainlc-iiilouclK; et sa fat-(jn de demander grâce quiiiid ou lui soul'llail de trop près dans la petite bouche (ju elle offrait pour la reluseï'. Et quelques-unes, — celles en qui n'étaient pas éteintes toutes les flannncs, ni rompus tous les nerfs, — restaient songeuses les lendemains. Elles avaient été déconcertées, même les })lus perverses, par quelque chose de terriblement insolite, à quoi elles n'avaient jamais songé. S'amuser, bien; pourquoi pas? où est le mal? au contraire, c'est très innocent, c'est conmie à la pension. ]Mais Sophor était redoutable. Valentine Bertier, malgré tant d'expérience, dit: « Ça, ce n'est pas de jeu. » Et ces jolies filles, ne connaissant guère de l'amour que le vice des hommes, n'obtenant de leurs amants que de brefs instants déplaisir, salaire égoïste des comiDlaisances, se troublaient d'avoir subi, éperdùment, d'étranges et cruelles joies. Plusieurs, épouvantées, se dérobèrent avec des « on ne m'y reprendra plus» où s'attardait pourtant quelque regret. D'autres, vaincues, heureuses de leurs défaites, résolues au parfait esclavage, s'attachaient à Sophor, ne la voulaient plus laisser, devenaient pâles si elles lui voyaient dans les yeux un regard froid, qui ne désire point, ne promet point; et ^l"^" d'Hermelinge s'infatuait de leur inquiétude autant qu'elle s'était enorgueillie de leurs ravissements. Sans doute, elle éprouvait quelque remords, à cause de Silvie Elven, gentille et câline, qui, si souvent trahie, ne se plaignait pas, la laissait s'éloigner sans querelles, l'accueillait, aux retours, d'un sourire sans reproches ; souvent l'infidèle s'agenouillait, jurait que c'était fini avec toutes ces folles,
qu'elle resterait toujours près de sa chérie, la suppliait de ne pas avoir de chagrin. « Mais je n'en ai pas, disait Silvie, puisque vous m'aimez». Et elle avait, l'air content, un sourire qu'interrompait parfois une petite toux. Car, depuis quelque temps, elle toussait. Rarement. Un peu de fatigue. En somme, rien. Sophor s'inquiétait de cela pourtant. C'était peut-être les opiniâtretés voraces de son désir qui anémiaient la délicate créature. Elle avait quelquefois l'alarme de ne pas la voir renaître des torpeurs où elle l'avait plongée. Mais le soin de Silvie, lassée, un peu malade, ne la pouvait pas longtemps retenir; elle cédait à la poussée de son destin vers tant d'autres femmes; elle s'éprit furieusement de Céphise Ador, la plus belle, et qui se refusait.
CépliLse était une créature bien portante, l'esprit et les sens simples ; elle adorait un jeune homme ardent, robuste, au cœur franc, aux nerfs solides ; ils étaient superbes à voir, cette belle fille et ce beau garçon, contents l'un de l'autre, en leur sain bonheur ; dès le premier souffle dont M™" d'Hermelinge, dans une avantscène, penchée, lui caressa le cou, l'honnête amoureuse pouffa de rire et, tournée vers son amant qui se tenait au fond de la loge, elle lui mit les bras au cou en jetant cette parole ; « INIa maîtresse, la voilà ! » ■Niais Sophor la voulait et l'aurait. Elle ne priait pas, ne s'humiliait pas, n'essayait pas d'attendrir, — se gardait aussi des audaces qui lui avalaient valu des rebuffades définitives. Sans humilités ni témérités, elle était auprès de Céphise le plus souvent possible, lui rendant visite tous les matins, l'allant voir, les soirs, au foyer de la Comédie ; elle l'entourait, l'investissait de regards, d'invisibles caresses lointaines qui semblaient proches pourtant ; et ce qui rayonnait d'elle mettait autour de
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Ct-'pliisc uiu- clialeui' où celle-ci éprouvait une gène singulière, où elle éloufl'ait parfois jusqu'à perdre haleine : elle se senlait cernée, pénétrée d'un vouloir toujours [)lus resserré autour d'elle ; Sophor })résente, elle Taisait inconsciemment le geste d'écarter des liens. Oi' la convoitise de M""" d'IIermelinge s'exaspérait de l'attente, se faisait j)lus im[)érieuse, plus irrésistible ; et, une fois (jue Céphise Ador, après le spectacle, énervée d'un drame où elle avait pleuré de vraies larmes, et d'une querelle, tout à l'heure, avec son amant, et de l'orage prochain qui par la fenêtre entr'ouverte mettait dans la loge des i)esanteurs de feu, commenc^ait à dégrafer, d'une main fébrile et moite, son corsage, elle se sentit étreinte par deux bras convulsifs, et. se tournant, elle eut dans la bouche tout le l)aiser vainqueur de Sophor ! Désormais elle n'appartint plus à soi-même, ni à son amant. A peine possédée, elle fut asservie. Car Sophor était la violente et*la savante, la donneuse effrénée d'incomparables joies, celle qui veut tout, qui peut tout, — le cher bourreau à qui toujours ses martyrisées demandaient de nouveaux supplices, et qui en inventait toujours, de plus affreusement délicieux. L'homme qu'elle aimait, Céphise ne l'aima plus, le fît jeter à la porte, ne voulut plus le revoir. « Toi, disait-elle à Sophor, toi seide existes, toi seule vaux qu'on vive! » Et alors, la baronne d'Hermelinge, tenant sous son despotique et déchirant amour, comme sous une serre , la plus belle des belles créatures , longtemps résistante, exulta dans un enchantement et dans un orgueil sans bornes.
Ainsi, c'était vrai ! elle accomplissait sa destinée ! Ce qu'elle devait être, elle l'était ; elle se réalisait, absolument. Elle romj)ait les antiques défenses, bafouait l'hymen, enseignait, imposait aux amitiés les
délices d'un amour plus enviable que tous les amours. Humiliée une seule fois par Thomme dans l'horrible nuit nuptiale, comme elle était veng'ée à présent ! Comme elle triomphait des époux et des amants ! Séduites, ou domjjtées, les femmes la préféraient aux mâles méprisés ; il n'y avait plus pour ses élues d'autre paradis que celui dont elle leur faisait largesse. Les promises des virils embrassements acceptaient, réclamaient les féminines noces ! et, à des moments, l'excès de sa victoire lui enflait le cœur, lui empourprait la face, sa pâle face mate. Tous ces charmes, les lèvres roses et odorantes ainsi que des fleurs de chair, les chevelures longues qui voilent les seins et les flancs comme si elles étaient jalouses, et les gorges battantes où se dressent des rougeurs saignantes déjà d'un pressentiment de morsure, et la touffeur empoivrée des nuques, et toute la blancheur du corps jusqu'à l'orteil de nacre jaune qui s'écarte et s'érige, elle les avait, sous le frôlement si léger et si maîtrisant de sa caresse, sous son baiser preneur de tout le souffle, de tout le sang, de toute la vie ; elle s'était fait, de la femme extasiée, un délicieux lit royal. Et, plus encore que la joie des possessions, la fierté l'en enchantait ! Violatrice impunie des lois naturelles ou des desseins de la divinité, elle avait, en des fièvres délirantes, la suprême arrogance d'un Lucifer qui. un instant, aurait vaincu Dieu. Mais, tout à coup, elle frémissait comme de la blessure dun couteau, serrait contre son corps ses coudes, et, si pâle d'ordinaire, devenait blême avec une palpitation de ses lèvres moins rouges. Elle haussait les épaules, secouait ses cheveux, avait l'air de rejeter une obsession. Inutilement. Oh ! c'était insupportable, cela ! quoi donc, cela? eh ! ce i)etit bruit dans les oreilles, qui sonnait comme un rii-e, qu'elle avait
entendu toute petite, aux lieures des crises, et près du lit d'Emmcline, et bien d'autres fuis encore. Vraiment, c'était uu rire, conuae si, en elle, on se moquait d'elle. Depuis quehpu's années, il était moins discret, moins lointain, semblait résolu à être tout à fait perceptible. Pourtant, on eût dit qu'il ne voulait pas être effrayant. Non, il complimentait. « Ah ! ah! vraiment? oui, oui, très bien ! » Seulement, quand il persistait, c'était agaçant à la fin. Oh ! Sophor ne s'en inquiétait pas outre mesure. Un tintouin, voilà tout, qui ressemblait à un ricanement. Un phénomène nerveux. A coup sûr, si elle avait consulté un médecin, elle aurait été délivrée à jamais de ce petit bruit importun, qui devait avoir un nom dans les livres de science. Mais elle l'entendait si peu souvent, et c'était si peu de chose ! En somme, un mal trop léger pour valoir un traitement. Et chaque jour elle roulait plus furieusement sur la pente de son vice, ayant, quoiqu'elle descendît, l'impression de monter. 11 ne lui sufiisaitplus, maintenant, d'éprouver ses joies, elle voulait les étaler, en défier l'hypocrisie ou l'honnêteté sociale ; elle traversait la vie parisienne, traînant après soi de belles filles énamourées , comme l'impudent Pierre d'Arezzo , dans Venise, se promenait suivi des quarante Arétines. Après le Bois, où elle était comme la reine d'une troupe d'amazones qui l'escortaient, la rejoignaient avec des appels et des rires, on entendait, des fenêtres de son hôtel ou des croisées d'un restaurant à la mode, sortir un tumulte de joie : la Ijaronne Sophor d'Hermelinge dînait avec ses amies ; les lampes allumées, il y avait derrière la transparence des rideaux des passages de blancheurs rosées d'une teinte c[ui n'est pas une couleur d'étoffe. Silvie Elven était-elle là ? non, elle n'aurait pas pris plaisir à ces fêtes où l'on fait trop de bruit.
aimait plutôt à sourire qu'à rire, pleurait aussi, presque volontiers. Puis, un peu soulîrante, elle ne sortait pas le soir. Toujours cette petite toux. Quant à Soplior, elle ne s'attardait pas longiemps aux folies d'aj^rès le champag'ne. Bien avant l'heure oii finit le spectacle, elle allait à la Comédie rejoindre Céphise Ador ; elle avait un contiini besoin de la voir, d'être vue la voyant. 11 n'était pas besoin d'habilleuse pour les chang-ements de la comédienne ; c'était son amie qui lui mettait à genoux d'autres bottines, qui lui délaçait, lui laçait les robes, et, le corsage pas encore fermé, folle des belles chairs offertes, elle l'enlaçait en un délicieux paroxysme. Ensuite, s"il y avait quelque fête où Paris s'assemble, elle y emmenait Céphise ; en pleine lumière, elle montrait effrontément à la foule enfin méprisante et courroucée cette admirable créature, les bras nus, trop décolletée, qui n'était à aucun de ces hommes, qui était à elle seule.
Impérialement insolente, avouant ses infâmes amours comme une Fausiine cui une Théodora se larguerait de ses crimes, la baronne Soplior d'IIermeling'e sortit de l'Opéra avec Céphise Ador entre une double haie de chuchotements indignés; et, à peine assises dans le coupé, elles sétreignirent, le souflle mêlé au souffle, dans un grand froissement d'étoffes. Mais la voiture ne bougeait pas. Dehors, une main, petite, bien gantée d'un vieux gant, avait fait un signe au cocher, puis elle se posa sur le rebord de la portière. Les deux amies se disjoignirent, alarmées. Elles virent une tète de femme, entourée de dentelles, qui se penchait. Cette femme, dont on ne pouvait distinguer les traits doublement voilés, d'ombre et de guipure noire, tremblait comme une mendiante qui veut demander l'aumône, n't)se pas. D'une voix très basse, enrouée, balbutiante, qui avait peur, eùt-on dit, d'être entendue
— Madame, dit-elle enfin...
— Voyons, qu'est-ce ? demanda Sophor.
L'autre, d'un ton plus hésitant encore :
— C'est que je voudrais vous parler. Oui, à vous, madame, rien qu'un moment. Je serais bien contente si vous permettiez que je vous parle.
En même temps, cette personne déroulait la den-1
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telle. C'était Mag'alo. iNIais si difTérente de ce qu'elle fut! Son petit visage, qu'éclairait lune des lanternes du coupé, avait la couleur jaune et les rides d'une nèfle séchée sur la paille. Les lèvres, où jadis avait lui une rougeur fraîche, semblaient mortes. Entre des paupières sans cils, ses yeux, où il n'y avait de vivant que des larmes, se striaient de sang ; et la gaieté des frisons déteints était lamentable. Sophor la devinait plutôt qu'elle ne la reconnaissait. Ah! mon Dieu, en si peu d'années, un tel changement! ÏNIagalo, autrefois, était donc beaucoup moins jeune quelle ne disait, ou bien la misère, des chagrins peut-être, l'avaient à ce point flétrie? Il y eut dans le cœur de Sophor une grande pitié. C'était si loin derrière elle, Emmeline perdue et la honte de l'enfantement, qu'elle n'avait plus de colère contre la pauvre petite créature. Elle se rappelait surtout que ÏNIagalo avait été, avec tant de jolies perversités d'abord et d'obéissance ensuite, le commencement de ses joies. Sophor lui devait son bonheur d'à présent ; et, jeune, belle, heureuse, ce lui était vraiment une peine très amère de la revoir vieillie et laide, si triste.
Magalo reprit :
— Je vous assure que je ne vous retiendrai pas longtemps. Vous êtes pressée de rentrer, avec Madame, qui est très jolie. Je comprends ça.
Elle fondit en larmes.
Certainement, Sophor allait répondre : a Eh bien ! montez. » Mais, d'un mouvement brusque, Céphise Ador lui mit au cou ses beaux bras ! et, presque brutale, en un soupçon confus de la vérité :
— Renvoie cette femme, je ne veux pas que tu lui parles. Elle a Tair d'une fille des rues. C'est quelque coureuse. Allons-nous-en.
Puis, taudis que Maj^'alo, supjtlianto, londail I05 uiaius daus l'inléi'icur de la voilure, la coinédieuiK laissa un instant Soplior, et, la glace baissée d'une main fiévreuse, cria au cocher avec emportement :
— Allons, ètes-vous fou? partez.
\jC coupé se mit si vite en mouvement (jue Magalo eut à peine, pour n'être pas renversée, le temps de se jeter en arrière ; Tune des roues lui passa sur le pied. Elle jeta une plainte de petit cliien qu'on écrase ! la voiture était loin. Et elle était toute seule, et celait très douloureux, ce mal dans sa bottine ; elle avait peut-être les doigts brisés; une lancinalion lui montait jusqu'au cœur. Mais elle était si accoutumée à souffrir d'une autre façon, qu'elle ne savait pas bien si elle soulfrail de cette blessure, ou de son chagrin de tous les jours, plus cruel cette nuit. Elle sentit qu'elle allait défaillir. Elle eut l'idée de s'asseoir sur une marche; non, les cochers, les ouvreurs de portières, les gens qui sortaient de la fête, s'étonneraient de la voir là. Elle traversa la place, avec j)eine, comme quelqu'un qui, d'une jambe, traînerait quelque chose de lourd, gagna le boulevard, tomba sur un banc, à côté d'un kiosque, pas très loin d'un restaurant dont les fenêtres flambaient encore, bien que la devanture du rez-dechaussée fût close. Il venait des cabinets, à travers les vitres, des bruits de gens qui soupent, qui s'amusent. Elle avait tant de peine qu'elle aurait voulu être morte. Ainsi, c'était pour rien que, des dix francs empruntés à la bouquetière du Rat Mort, elle avait loué une toilette de bal ; qu'elle était venue à cette fête (elle n'avait pas le cœur à rire, bien sûr !) avec un billet vendu à crédit par le coiffeur; qu'elle avait eu le courage^ après tant d'hésitations, d'adresser la parole à Sophor?. La baronne d'Hermelinge n'avait pas répondu un moti
ne lavait pas même reconnue peut-être, et l'autre iame, par jalousie, avait fait partir la voiture, très k^ite, pour l'écraser, elle, Magalo. Ah! bien, elle était complète sa déveine, on pouvait dire qu'un malheur somme celui-là, c'était ce qu'il y avait de mieux en fait de malheur. Et son pied lui faisait grand mal ; des élancements plus forts, des fourmillements. Elle n'y roulait pas prendre garde, elle regardait des gens qui sortaient du restaurant par une petite porte, elle entendait le chasseur crier un numéro de voiture, elle se souvenait qu'il lui était arrivé bien des fois, quand elle Hait chic, de ne finir de souper que vers quatre heures iu matin; mais on avait changé le chasseur; l'autre était un gros, avec des favoris d'anglais. La croisée d'un cal)inet s'ouvrit brusquement, une femme apparut en chemise de soie noire, avec de la chair blanche qui sortait, un verre de Champagne à la main ; elle jeta le verre sur le trottoir, pour s'amuser, ou dans l'irritation de quelque querelle. Magalo songea, que, pour ]x)ire du Champagne à présent, elle n'avait que ce moyen : tendre la bouche sous les croisées des restaurants; comme une bête, la gueule en l'air, laperait la })luie. Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! Mais au fond, ça lui était bien égal de ne plus être à la mode, d'être une espèce de guenipe des rues, de souper dans les brasseries de Montmartre^ quand on lui offrait à souper. Son vrai, son seul désespoir, c'était que Sophor ne lui avait. pas répondu.
Jamais file ne l'avait oubliée. Est-ce qu'on peut ne plus songer à quelcju'un qui a été si bon, et si méchant? Oh ! certainement, la vie est la vie ; il faut bien s'inquiéter de ses affaires : pour payer son terme, pour ne pas mourir de faim, il faut se laisser toucher, embrasser, pendant des heures ; ça occupe, les hommes.
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N'importe, l'idée de Soplior toujours lui revenait, et très souvent, surtout quand elle avait des ennuis, il lu prenait comme ime rage de la revoir, de la revoir tou de suite . Elle se jetait dans une voiture , donnai l'adresse de la baronne d'IIermelinge, — tout le mond< la savait, cette adresse, — et elle se disait : « Je me fera annoncer, comme une visite. Elle n'aura pas la mé chanceté de me mettre à la porte ; je lui parlerai, ave( un air très comme il faut, tout à fait convenable, tan que le domestique sera là, mais dès que nous serons seules... )) Ah ! comme elle lui aurait sauté au cou comme elle lui aurait dit de tendres choses dans l'oreille ! et, — on ne peut pas savoir, n'est-ce pas V Sophor l'aurait peut-être prise avec elle, l'aurait \ogé{ dans l'hôtel, l'aurait présentée comme une parente, o\ comme une demoiselle de compagnie. « Je le croii bien, que je lui tiendrais compagnie, si elle voulait, h jour, et la nuit aussi ! » Mais quand le fiacre entrai dans l'avenue où était l'hôtel de M"'*' d'Hermelinge voilà que Magalo n'avait plus de courage du tout. Elli se figurait un grand vestibule de marbre, avec dej valets en livrée rouge , qui vous offrent une plaqu< d'ivoire où l'on écrit son nom ; ils auraient un drôh d'air, les domestiques, en lisant ce nom : Magalo. Puii ils redescendraient, l'air rogue. « M™"^ la baronne eS absente » ou bien « M'"'' la baronne ne vous connai pas. » Ce serait trop pénible, vraiment. Son cœur si serrait, elle avait une envie de pleurer ; et, alors, elL se souvenait d'un rendez-vous, au café Américain, avei la grande Rosa qui devait la présenter à des étranger très bien, ou d'wne robe à essayer, ou d'une démarche à faire chez l'huissier, pour demander une remise de vente. Elle s'en retournait. Chaque fois qu'elle voulait: aller chez Sophor, c'était ainsi. Tant qu'enfin, sûn
quelle n'oserait jamais y aller, elle cessa d'en former le dessein. Elle eut l'idée de lui écrire. Mais elle ne savait pas l'orthographe ; maintenant que son amie, qui n'était plus son amie , était rentrée dans le g-rand monde, elle rirait peut-être des mots mal écrits. D'ailleurs, Sophor sans doute ne répondrait pas. Par exemple, un plaisir que Magalo pouvait se donner, c'était de la voir, quelquefois, sans lui parler, de loin. Ses camarades ne comprenaient pas pourquoi elle ne voulait emmener personne avec elle, certains jours où elle allait au Bois dans une Victoria de cercle. Ça l'aurait ennuyée d'avoir une femme à côté d'elle au moment où Sophor passerait dans sa calèche ou dans son coupé. Et si elle l'apercevait vite disparue parmi le tumulte élégant des voitures, elle se sentait le cœur plein d'aise et de désolation. « Comme elle est belle ! Comme elle est bien habillée ! elle ressemble à une reine, maintenant . >' Et dire qu'elle avait eu cette reine-là dans son petit appartement de la rue Saint- Georges, quelle lavait tutoyée. « Et la femme qui est avec elle, qui est-ce ? « Elle éprouvait de la tristesse plutôt que de la jalousie. Elle revenait dans Paris. Elle se promettait de ne plus se trouver sur le passage de Sophor. Cette promesse, elle la tenait mal. Un mois, deux mois plus tard, sa folie la reprenait; pendant des semaines, elle courait les théâtres, — les grands théâtres — où elle espérait qu'elle rencontrerait M"^* d'Hermelinge, où elle la frôlait quelquefois dans un couloir, sans être reconnue. Mais ce fut surtout quand la vie lui devint cruelle, quand elle manqua tout à fait d'argent, que la pensée de Sophor la hanta plus assidûment. La bohème, pour ces pauvres filles, c'est tout de suite la misère, dès qu'elles ne sont plus jeunes. Magalo, qui n'avait jamais été très jolie, —
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imc Iriiiioussc aiinisaiilc, — el <jiii s était iisc-c à tout, j)ril l'ail- (riiiic jx'lilc vieille prcsijue du jour au lendeniain ; pas du t(jut lalig-uce naguère, un matin elle s'éveilla n'en pouvant plus. Ses petits nerfs, trop tendus, avaient cassé. Elle se sentait chiffon. Bon ! c'est qu'elle était malade. La force lui reviendrait, et la drôlerie de sa figure. Elle n'avait pas plus de trente-trois ans, en somme ; n'en avouait que vingt-sept. Cet agelà, à Paris, c'est la jeunesse. Non, elle resta comme elle était devenue. Elle avait beau se remonter avec de l'alcool, chez M™^ Charmeloze, ou au café, elle se sentait de plus en plus lasse. Elle se fardait à l'excès ; inutilement ; quand de la rue, elle se regardait dans quelque glace de magasin, elle se trouvait horrible ; le maquillage ne tenait plus sur ses petites rides. Ce ne fut pas gai, alors, sa vie ! Les hommes ne faisaient plus attention à elle, ni dans les bals, ni aux concertspromenades, pas même les très jeunes, qui sont pfcssés, qui prennent ce qu'ils trouvent d'abord. Souvent elle n'aurait jnis dîné si M™'' Charmeloze, très fidèle aux camarades, ne lui avait dit une fois pour toutes : « Tu sais, la soupe est servie, tous les soirs, à sept heures et demie ; si tu n'as pas le sou, tant pis. » Mais rexcellente et ignoble vieille, qui donnait à jouer, et à aimer, — un tripot avec des alcôves, — fut arrêtée un beau soir, envoyée à Saint-Lazare. Magalo qui n'avait plus de meubles, n'avait plus qu'une robe, couchait chez une amie, dans un hôtel, avenue de Clichy, devint tout à fait misérable. Ce fut cette horrible existence : les dernières nippes au Mont-de-Piété , les reconnaissances engagées, les deux sous de lait qu'on va chercher chez la crémière, le matin, en cheveux, et, le soir, dans quelque brasserie, après l'heure du dîner; où l'on n'a pas dîné, des verres de chartreuse verte ou
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de kunimel avalés coup sur coup pour tromper lappétit, et qu'on ne paiera pas ; on s'arrange avec le garçon à la fermeture. Sûrement, elle serait morte d'une maladie d'estomac, si de bonnes filles, quand elles avaient gagné au rams, ne lui avaient prêté quarante sous ou offert une choucroute. Ses chances, c'était quand un monsieur venait au Rat iNIort ou à la brasserie Fontaine, chercher des femmes, deux ou trois ; elle s'aj)prochait, elle disait : « Eh bien! moi, on ne memmène pas? — Si, si, » disait l'une des femmes ; et on l'eumienait, parce qu'on savait qu'elle avait aimé çà autrefois. Elle n'aimait plus rien, ni personne. La seule douceur que, de tout le passé, elle gardât, c'était le souvenir de Soplior. Plus elle descendait dans la misère, dans l'infamie, plus elle songeait avec tendresse à celle qui était si heureuse, si glorieuse, làhaut, très loin ! Mais, à présent elle n'aimait pas M'"^ d Tlermelinge comme aux jours de la vie à deux, rue Saint-Georges, ni même comme dans les derniers temps, lorsque elle n'était pas encore si misérable, pas encore si laide, et qu'elle allait la guetter au Bois ou dans quelque théâtre, attristée, presque jalouse si Sophor n'était pas seule. Ah! bien oui, elle ne pensait plus aux bêtises, Magalo, aujourd'hui qu'elle avait l'air d'une vieille petite fée Carabosse ; car, très faible, elle se courbait, ressemblait à une bossue. Même une horreur lui venait du vice qui avait été son plaisir, maintenant qu'il était son métier, qu'elle en faisait une espèce d'ignoble et suprême ressource. C'est extraordinaire comme on change ! ça la dégoûtait, ça lui donnait envie de vomir, les femmes, parce qu'on la payait pour s'amuser avec elles ; et puis aussi parce qu'elle n'en pouvait plus à la fin, de s'être tant esquintée dans le temps. Et elle ne se rappelait pas les caresses de
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Sophor, ni leurs baisers. Si elle y avait songé, elle aurait cliassé ce souvenir. Ce qu'elle voyait, en fermant les yeux, le nom de la très chère aux lèvres, c'était quelque chose de clair, de doux, de consolant ; dans le noir où elle était, elle se tournait vers son an-i cienne amie, comme vers de la lumière. Cette tendresse ressemblait à de la dévotion. Il lui arrivait quelquefois, dans ses pires ennuis, de répéter le nom de Sophor, avec des mots louangeurs et fervents, comme on réciterait les litanies d'une sainte . A cette petite àme obscure, qui n'avait jamais discerné nettement le bien d'avec le mal, portée à croire que tout ce qui est joli ou brillant est honnête, que ceux qui sont heureux sont dignes d'estime et d'admiration, Sophor si belle et si magnifique apparaissait comme une divinité, d'autant plus radieuse que Magalo l'adorait du fond de plus d'ombre et de honte. L'espérance de la revoir lui fai sait cligner les yeux, comme l'idée d'un soleil qui va se lever. Lorsque, dans les hasards d'un bavardage on prononçait le nom de M""" d'Hermelinge, ou qu'elle le lisait dans un journal à propos d'une première repréi sentation, elle devenait tout à coup immobile, avec leg yeux fixes et un sourire d'extase sur ses pâles lèvres flétries, ainsi que devant une apparition. 11 lui semblait que si elle pouvait se trouver en présence de Sophor, ne fût-ce qu'une minute, tous ses malheurs seraient finis ; un regard de son amie la referait jeune, jolie joyeuse comme autrefois, toute consolée. Elle avait cette idée fixe, ainsi qu'une petite fille a confiance en une fée. Pensait-elle que Sophor lui viendrait en aide,! la tirerait d'embarras? oui, peut-être, elle entrevoyait quelque chose de ressemblant à une amicale aumône. Sophor était si riche ! elle était si pauvre, elle, Magalo ! Mais cette espérance se précisait peu. M"® d'Herme ~
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ling'c, c'était pour elle, d'une façon générale, la paix, le salut, la vie ; de l'entendre, elle serait contente au point quelle se mettrait à danser commis une folle. Hélas ! à présent, c'était bien plus impossible cpie naguère, d'aller chez Sophor ! Vieille, enlaidie, vêtue de loques, lair dune marchande de chansons, elle n'aurait jamais le courage d'entrer dans le somptueux hôtel. Ah! non, elle avait trop honte d'elle-même. Une fois, pourtant, qu'elle avait eu toute la journée plus de guignon qu'à l'ordinaire, qu'on lui avait refusé le crédit, partout, chez le fruitier, à la crémerie, chez le boulanger, quelle avait envie de se jeter sous un omnibus, elle se raccrocha plus ardemment à l'envie de revoir Sophor, de lui parler ; justement elle avait lu dans un écho que la baronne d'Hermelinge avait payé une loge vingt-cinq louis pour la fête de charité, ce soir, à l'Opéra ; alors, — l'intensité du désir produit de ces miracles, — elle réussit à se faire prêter dix francs par la bouquetière du Rat Mort, à se faire donner un billet par le coiffeur de la place Pigalle ; dès les portes ouvertes, elle entra dans la salle ; elle s'était mis tant de rouge et de poudre de riz, — d'ailleurs pas trop fripée, la robe, ni trop sales, les gants, — qu'elle devait avoir presque bon air sous le double enveloppement de dentelles. Mais ça lui avait servi à grand'chose d'aller à l'Opéra ! Voilà qu'elle était assise , à trois heures du matin, sur un banc du boulevard, toute seule, avec le pied dans un bel état, et le cœur si gros qu'il l'étoufîait.
Il commençait à pleuvoir. Une pluie très froide. Et Magalo était décolletée, avec les bras nus, sans autre manteau que la dentelle qu'elle avait maintenant sur les épaules ; les aiguilles de la pluie lui piquaient la chair. Ah ça ! qu'est-ce qu'elle allait faire ? Se désoler,
c'est bien, ça ne vous donne j)as un lit. Elle aurait pu aller chez son amie de l'avejiue deClichy. Mais elle ne rentrait jamais seule, celte femme-là; il y avait peulèlre un homme, ou des hommes, dans Tunique chambre; il faudrait rire, avoir Tairde s'amuser. Cette nuit, après ce qui lui était arrivé, il ne lui serait pas possible d'être drôle! elle avait tant envie de pleurer. Eh bien! alors, qu'est-ce qu'elle ferait y Est-ce qu'elle coucherait sur ce banc, sous la pluie"? ça ne la guérirait pas de l'enrouement qu'elle avait depuis trois mois. C'est une cliose terrible, d'avoir du chagrin et d'être malade, lorsqu'on est sans le sou et sans domicile. « Eh! dites donc, vous? vous n'avez pas fini de rester là? Levez-vous, tournez les talons, ou je vous emmène au poste. » C'était un sergent de ville (pii lui parlait. Elle treinbla de peur. Jamais encore elle navait eu affaire à la police ; il ne lui manquait plus f{ue cela ! Elle s'excusa, dit quelle s'était trouvée fatiguée : « Je suis reposée à présent, je rentre chez moi, » Elle s'éloigna vers la Madeleine, le long des murs, en boitant. La pluie était plus drue, lui paraissait glacée sa robe lui collait à la peau. Ainsi, pas même un banc pour être triste un peu plus à Taise ! Elle s'arrêtait' quelquefois dans l'encoignure d'une porte cochère, le* dos entre la pierre et le bois. Immobile, elle sentait i encore plus le froid; elle eut, de la nuque au bas des* reins, un frémissement comme si un flocon lui avait fondu dans le cou; elle se mit à courir en claquant desj dents. Elle s'essouffla très vite, à cause de son piec qui la tirait, et de sa robe, toute imbue d'eau, trèsj lourde; elle vit le moment où, de fatigue, elle tomberait sur le trottoir. La peur d'être ramassée par leai agents, conduite au poste, envoyée au Dépôt, lui rendit quelque force; elle irait à Thôtel de l'avenue de,
Cliohy, puisqu'elle n'avait pas d'autre asile. Elle tourna dans une rue, à droite. Elle marchait, elle marchait. Tout s'était efTacé de son espi-il, — même Soplior ; elle ne pensait c[u'à un lit, où elle s'étendrait, déshabillée, où elle aurait chaud. « Oui, mais monter la rue de Clichy, est-ce c{uejepourrai ? « Elle se soutenait àpeine, marchait toujours. Comme elle longeait la balustrade qui enclôt le scjuare devant l'église de la Trinité, elle entendit un bruit de pas derrière elle, tourna la tète. d'un instinct, vit un homme, coiffé d'un chapeau haut de forme, le collet du pardessus relevé jusqu'aux oreilles; il faisait signe au cocher d'un fiacre, cpii s'en allait vers la rue de la Pépinière. Sans doute quelqu'un qui sortait d'une soirée, n'avait pas trouvé de voiture à la porte. Le fiacre ne s'était pas arrêté. Le passant aperçut ^Lagalo; il s'approcha, la regarda, la vit mal dans la nuit, à travers la dentelle ; et il s'éloigna très vite ; mais, se ravisant, il revint vers elle, lui demanda si elledemeuraitloin. Toutdesuite, lapauvreerranteeut la vision d'un endroit où il ne pleuvrait pas, où il y aurait de la lumière et du feu! Elle murmura, la voix raurjue, plus rauque encore cpie d'habitude :
— Très loin. Mais ce n'est pas une raison. Il y a des hôtels, rue de Clichy, tout au commencement de la rue. J'en connais un, où l'on est très bien, cpii n'est pas cher.
Puis, rapprochée, elle dit d'autres paroles, qu'elle savait dire.
L'homme hésitait. Elle ajouta : ,
— Moi, ce sera ce que vous voudrez.
Il ne répondit pas, se mit à marcher, très vite, à cause du mauvais temps; à côté de lui, elle pressait le pas, avec tant de peine. Elle n'osait pas lui dire :
2()'l .Ml:;i'JllSrul'll£LA
.< Donnez-moi le bras, » parce qu'il y a des gens qui nainient pas à donner le bras aux femmes dans la rue, même la nuit. Il se serait })eut-èlre lâché, s'en serait allé. Et ils ne prononcjaient pas un mot. Ils arrivèrent à riiôtel. Elle demanda une chambre, le garçon cligna de l'œil en reconnaissant INIagalo. « Le 5 est libre, voici la clé, le feu est préparé, vous n'aurez qu'à allumer le fagotavec la bougie. » Ils montèrent un escalier déciré, étroit, qui tourne court, s'arrêtèrent au premier étage. Elle avait si froid que le chandelier lui tremblait dans la main gauche, la clé dans la main droite ; elle avait peine à trouver la serrure. Enfin, ils entrèrent. La chambre, plus longue que large, avait l'air d'un corridor vers une seule fenêtre; un carrelage rouge, avec une descente de lit partout effrangée ; aux murs du papier gris, à fleurs roses, déteintes par l'humidité; et, sur la cheminée de bois noir peint de veines de marbre, entre deux candélabres de faux bronze, où manquaient des bras, une pendule dédorée, sans globe, sur un socle d'acajou. Mais le feu qui s'alluma vite mit dans ce morne lieu une gaieté de crépitement et de llammes. Magalo regardaitlelit. Dans un lit, on s'étend, on se tourne, on s'étire. C'eût été bien meilleur, toute seule. Enfin il fallait se résigner, gagner son argent. Il ne resterait peut-être pas jusqu'au matin, ce monsieur? Elle se déshabilla très vite, mit sa robe, ses jupons, ses bas, sa chemise aussi à sécher devant la cheminée, tandis que, tombé dans un fauteuil, et ses bottines vers les bûches, l'homme qui l'avait enmienée, l'examinait. Tout cela, en silence. Qu'avaient-ils à se dire? Nue, elle se glissa entre les draps dont la froideur la saisit comme si elle s'était couchée dans de la neige. Mais, d'une forte volonté, elle empêcha ses dents de se heurter; et bien que, malgré elle, son"
corps, secoué de fièvre, fit sauter la couverture, elle eut le courage de dire, en riant : « Allons, venez, mignon! » 11 s'était levé, il était tout près du lit, la considérait. Elle ne l'avait pas encore bien regardé ; elle vit que c'était quelqu'un de très jeune. Naturellement, Les gens d'âge sérieux ne prennent pas une fille dans la rue à pareille heure. Et, le visage un peu gras entre des favoris très clairs, il semblait timide et doux, bonasse même. Avec cela, un drôle d'air, pas l'air d'un homme qui a envie de coucher à deux, un air ennuyé d'être là. Ah! mon Dieu! s'il s'en allait sans payer la chambre! Elle tira du lit ses bras maigres, qui ne sentaient plus le cuir de Russie et le tabac de Levant, qui avaient une odeur de bète mouillée, et voulut le prendre par le cou. Mais lui : « Non, pas maintenant, ce sera pour une autre fois, tu me donneras ton adresse, j'irai te voir. » 11 la trouvait laide. Le garçon irait chercher une voiture, il aimait mieux rentrer chez lui. Et il se détourna vers la cheminée, où il mit une pièce d'or, une pièce de vingt francs. Cette fois, elle eut envie de l'embrasser, vraiment, de bonne amitié! Il s'en allait et laissait de l'argent! un louis, de quoi payer l'hôtel, de quoi manger plusieurs jours. Ce n'était pas un vieux qui se serait conduit comme cela. Magalo n'eut pas le temps de le remercier; il était sorti, avait vite refermé la porte. Non, elle ne le laisserait pas partir sans lui dire combien elle était contente, combien il était gentiL Elle s'élança du lit. Elle eut à peine, de ses pieds nus, touché les carreaux, qu'une brutale frigidité lui monta des plantes au cœur. Elle retomba sur le lit. Le corps, la tète aussi, enfoncés sous les couvertures, elle se tendait toute, se recroquevillait, se détendait jusqu'à frapper le bois du lit. Elle avait tour à tour si froid, si chaud, si froid, quelle se croyait
ouluuréc (le glace, de l'eu, de glaee eiicoi'e. foui coup, une bouffée de flamme lui monla de la g^org-e au ci-àiie, lui remj)lil toute la tète faillit lui l'aire éclaler les tempes. Alors, en une frayeur d'enfant pris de délire, elle rejeta les ecjuvertures, empoigna le cordon de sonnette entre les rideaux, le tira, le tira, l'arracha en criant : « Au secours! au secours! Je vais mourir! » Quand le g'arcjon d'ii('»l('l eiili-a. il vil, assise sur le lit, nue, et tenant sa tète entre ses mains, et l'agitant de gauche à droite, de droite à gauche, Magalo (pii criait toujours : « Je vais mourir! « Elle disait aussi : « Soplior! je veux voir Soplior! Allez la chercher. Dites-lui que je meurs, que je veux la voir. C'est M"" d'Hermelinge, elle demeure avenue de Villiers, au 54, le plus bel hôtel de l'avenue. Allez la chercher, elle m'empêchera de mourir. « Puis, tandis que le garçon haussait l'épaule, faisait des gestes dennui, pensait : « Bon, voilà une malade, à présent! il va falloir courir chez le médecin, chez le pharmacien; c'est amusant, ces choses-là », elle se recoucha brusquement, comme une planche s'abat, et, la tête toujours serrée entre ses mains, rebondit, se raffaissa, les bras torsionnés, la poitrine et le ventre battants, la gorge enflée de roucoulements qui râlaient.
Lorsque, après neuf jours et neuf nuits de fièvre et de délire, ^Nlagalo revint au sentiment de la vie, il lui sembla qu'elle sortait d'un très profond, d'un très long" sommeil. Elle vit autour d'elle une ombre rose, traversée de jour; c'étaient les rideaux du lit que l'on avait tirés pour la garantir de la lumière. Elle avait dans les membres une pesante lassitude, avec des douleurs partout, comme si on l'avait battue pendant qu'elle dormait; pleine de plomb fondu, sa tète n'eût pas été plus lourde ni plus chaude ; ses yeux, comme des braises, lui brûlaient les paupières. Et elle ne se rappelait ])as du tout ce qui était arrivé, ne savait pas où elle était. Elle n'avait pas même la force de vouloir se souvenir; ne pensait pas, l'âme et le corps inertes. Mais il lui vint à travers les rideaux un bruit assez proche, comme de personnes qui causent à voix basse. Elle ne discernait aucun mot, soit à cause de la faiblesse de son ouïe, soit parce que les voix étaient couvertes d'un autre son, plus fort; quel son ? celui qui lui sortait de la gorge, haletant et rauque. Mais, sans savoir pourquoi, elle s'inquiétait de ces chuchotements ; et, en un instinct que l'on parlait d'elle, elle étendit un bras pour écarter les rideaux, [)ou.r voir les gens qui étaient là. Sa main tomba sur la couverture.
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comme la main d'iiiu' moi-lo (juon lAelierail. Après une longue l'aligue de son ellort, elle essaya de se dresser ; elle ne réussit pas même à lever sa tète de| l'oreiller, sa tète brûlante et pesante. Pourtant, un peu de clarté se faisait en son esprit; elle comprenait qu'elle avait été malade, qu'elle l'était encore ; ce qu'on disait, elle voulait l'entendre. D'une tension à chaque instant interrompue de défaillances, — et, toujours, dans sa gorge ce râle, — elle se tourna peu à peu poussa des épaules sa tête, réussit à entrebAiller, du* front, les étolfes. Elle vit, dans une chambre qu'elle ne reconnut pas, des hommes habillés de noir, trois ou quatre, qui tournaient le dos. Celui-ci parlait, celui-là répondait ; les autres approuvaient avec de petits mouvements de tête. Des mots arrivaient jusqu'à elle. « C'est grave. Il ne faut pas se dissimuler l'état inquiétant de la malade. Une constitution plus robuste aurait pu résister au mal. Cette personne, sans doute, a longtemps abusé de ses forces, de ses nerfs; elle ne se ménageait pas, faisait des imprudences. Nous avons pu constater qu'il y avait en elle, même avant cette crise due sans doute à un refroidissement, une disposition à la tuberculose. La pneumonie a donc trouvé un terrain très favorable à son développement. Nous; avons le regret d'être obligés de vous dire que tout espoir semble perdu. La malade peut succombai demain, cette luiit. peut-être dans quelques heures. >; Magalo, quoiqu'elle entendit mieux, ne comprenait pas très nettement. Ce dont elle était certaine, pa exemple, c'était qu'il s'agissait d'elle; et ce n'étaiâ agréable pour elle, ce qu'on disait. Bien sûr, elle aurait eu tort d'être contente. Soudain, elle ouvrit toute grande la bouche, et, les poings aux dents, les mordit : elle savait qu'elle allait mourir! Mais voici qu'une
autre voix parla, qui nétait pas une voix d'homme, « Pauvre Mag'alo ! » disait-elle. Alors, la mourante se dressa, dans une joie éperdue, écarta les rideaux, se précipita en criant: « Soplior! ». et elle eût roulé sur les carreaux si M""' d'Hermeling-e ne l'avait reçue entre ses bras, ne l'avait recoucliée en la baisant dans les cheveux,
— Sophor! Sophor!
Magalo répétait ce nom, le répétait encore; elle était si contente, les yeux illuminés, que son râle avait l'air de rire. En même temps, les souvenirs lui revenaient en foule. Elle se rappelait la fête, la pluie, le jeune homme qui était venu avec elle, dans cette chambre, qui avait laissé vingt francs sur la cheminée. Sans doute elle avait été malade, très longtemps. Mais tout cela, ce n'était rien, puisque Sophor était là, la touchait, la caressait, avait les yeux rouges davoir pleuré, Sophor pleurant pour elle ! ceci la consolait de tout. Elle aurait voulu être plus misérable encore, pour en être plainte davantage. Et son malheur, c'était du bonheur. Quand les médecins consultants furent sortis :
— Alors, vraiment, tu es ici, près de moi, c'est bien toi qui es ici ?
Avec ses fluettes mains maigres, où la peau se ridait sur les os menus, elle lui touchait les joues, le cou, les oreilles ; elle aurait bien voulu la serrer contre elle, elle l'essaya à plusieurs reprises, elle n'avait pas assez de force dans les bras.
— Oui, dit Sophor, c'est moi. Ne parle pas tant. Ne te fatigue pas,
— Je sais, je vais mourir. Les gens qui étaient là, — des médecins, pas vrai r* — je les ai entendus. C'est lîni. Mais non, puisque je t'ai vue, je me moque
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(Je la maladie. Tu as l'ait un miracle. Je suis guérie.
— Certainemeiil, tu guériras, si tu es sage, raisonnable.
— f.aisse-nioi le regarder. Tu es ma santé, mon salul. Alors, comme ça, tu es venues
— Tu le vois bien.
— Comment as-tu su ([uc j'avais pris mal, (jue j'i'-lais dans cette maison '/
— Dans le délire, tu disais mon nom, mon adresse. La propriétaire de l'iiôtel m'a écrit.
— Je crois bien (jue je disais ton nom! est-ce qu'il y a un autre nom que le tien ? Et il y a longlenqjs que tu viens me voir y
— Une semaine... oui, une semaine.
— Tu es venue tous les jours ?
— Sans doule.
— C'est toi qui as fait aj)peler les docteurs?
— Oui.
— Et lu me soignais, toi-même ?
— Mais oui, chérie.
— Tu me recouvrais, pour que je n'eusse pas trop roid, quand je jelais les draps et les couvertures en
fl'air ?
— Il y a une garde, qui m'aidait.
— Tu me donnais à boire les tisanes, les potions ? Ah ! mon Dieu, lu m'as peut-être veillée, la nuit?
— La nuit dernière, je l'ai passée auprès de toi, parce que tu avais beaucoup de fièvre.
— Ah ! mon Dieu! ah! mon Dieu!
Et dans un paroxysme de joie, Magalo trouva la force d'étreindre son amie sur sa pauvre petite poitrine toute secouée de sanglots; si elle devait mourir, elle aurait bien voulu mourir en ce moment, pendant qu'elle était si heureuse. La fatigue de sa joie la brisa
enfin : elle retomba sui- l'oreiller, ooninie inanimée. Mais entre ses deux mains, où la tendresse retenait la vie, elle serrait la main de Sophor, presque, et une douceur rêvait dans ses yeux mi-clos; le papillon à peine rose d'un sourire se posa sur ses pâles lèvres. i\lais le rAle, par instants, gonflait la gorge et les joues, salissait le sourire dune petite mousse couleur de rouille. La baronne d'Hermelinge voyait bien que les médecins avaient dit vrai ; c'en était fait de cette pauvre fille. La maigreur de ses bras était horrible à voir : plies aux coudes, on les eût pris pour deux petits bâtons blancs, cassés au milieu. La face, où saillaient en pointe les os des pommettes, avaient déjà la couleur de la terre que demain on jetterait dessus ; et l'odeur moite des longues fièvres, des sueurs rancies, des potions grasses qui ont coulé sur la pefiu, sortait de tout ce corps chétif, autrefois si exquisement parfumé ; odeur à peine moins écœurante que celle qu'il aurait quand il serait cadavre.
Sophor, en considérant ^Nlagalo, la plaignait, chère mourante, d'une grande miséricorde. Mais elle ne pouvait se dérober à une plus égoïste douleur. Elle assistait à l'agonie ,'presque au pourrissement d'un être où elle fut jadis si mêlée que quelque chose d'ellemême allait mourir avec lui, hideusement. C'étaient les plus anciennes réalisations de tout son désir, ses premières voluptés complètes, qui gisaient là. Ses cris d'amour expiraient dans ce râle. Son plaisir puait dans ce lit, et, après les funérailles, il serait mangé des vers, sous la terre, avec cette chair où il était né. Furtivement, des joies de jadis, et de celles aussi qui depuis leur ressemblèrent, un dégoût la saisit, à cause de la laideur et de la vilenie qu'elles étaient devenues, à cause de ce qu'elles deviendraient, avant peu de
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temps, entre les planches du cercueil défoncé par l'expansion des putridités.
Cependant, Magalo, très lentement, rouvrait les yeux. Le regard sur Sophor, elle rêva longtemps. Plus de sourire aux lèvres, ni de douceur dans les yeux. En même temps elle ne gémissait plus, ne paraissait plus souffrir. C'était comme si tout ce qui lui restait de force vitale s'employait en une pensée solennelle. Oui, à cette minute, sous l'ombre de l'aile invisible qu'ouvre sur nous la mort, cette pauvre petite créature se revêtait toute d'une gravité mystérieuse, d'une élrangc pompe. Sophor ne put s'empêcher de baisser les yeux, avec religion. La moribonde dit, d'une voix sourde, presque éteinte, comme lointaine :
— Ecoute-moi bien. C'est fini, je vais m'en aller pour toujours. Tu te lèves? tu veux envoyer chercher un prêtre? non, reste. Je n'oserais pas me confesser. C'est trop vilain, ce que j'aurais à raconter. Le bon Dieu s'offenserait de l'entendre. Est-ce que tu crois qu'il y a un Dieu, toi? J'allais à l'église quand j'étais petite. J'aurais dû mourir, après ma première communion, être enterrée dans ma robe blanche. Mais ce n'est pas dej moi qu'il s'agit. S'il y a un enfer, j'irai en enfer, voilà tout; je l'ai bien mérité, et qu'est-ce que cela fait? uni fille comme moi, ça n'a plus d'importance quand c'es mort que quand c'est vivant. Toi, c'est autre chose, tu as de l'esprit, de l'éducation, tu es une grande dame. Je veux te parler de toi, de toi seule. Ça peut être bon pour toi, ce que je dirai.
Elle s'était dressée à demi, elle avait mis les deux, mains aux épaules de Sophor, elle reprit :
— Tu es très savante. J'ai appris, en un instant,beaucoup de choses que tu ignores. Tu croyais que j^ dormais, n'est-ce pas? non, je crois que j'ai été morte e^
Je
MÉPHISTOPHKLA 273
que je revis, quelques minutes pour te dire ce qu'on m'a enseigné pendant que je ne vivais plus. Je n'ai jamais été comme je suis. Je pense ce que je n'avais jamais pensé. Entends-moi, c'est la dernière l'ois que je parle. Sophor, il y a une chose véritable : ce n'est pas beau de ne pas être honnête. Quand on est jeune, quand on est contente, on se moque des gens qui vous parlent de sagesse, de vertu; on leur rit au nez! des bêtises ! On a tort. Ce sont les bourgeois qui ont raison. Ils vivent tranquilles, ils meurent tranquilles. Moi, j'ai été malheureuse, pendant longtemps; c'est bien fait; j'ai eu ce c|ue je méritais. Mais, même avant mes ennuis, quand j'étais heureuse, je ne l'étais guère. Je m'aperçois maintenant cjjie ce n'était pas amusant de rire. Et j'ai expié, je vais encore expier peut-être, affreusement, le plaisir que je n'ai pas même eu. Oh ! j'ai peur de ce qui m'arrivera quand tout le monde croira qu'il ne peut plus rien m'arriver. Mais toi, toi, il ne faut s'occuper que de toi. Je t'aime tant que je ne voudrais pas te causer de la peine même pour ton bien. Pourtant, il est nécessaire que je te parle. Tu as fait des choses qui ne sont pas convenables. Ne les fais plus, pour ne pas être punie, comme je l'ai été, comme je le serai. C'est déjà très vilain d'avoir des amants, pour l'argent, ou pour le plaisir. Mais nous deux, nous avons fait pis, tu sais bien, que de se donner à des hommes. Nous avons été amies comme il ne faut pas l'être, et, chacune de notre côté, avec d'autres femmes, nous avons commis le même péché. Nous avons eu tort. C'est sale. Depuis quelques années, je voyais bien qu'il n'y a rien de plus sale. Au commencement, parce que cest différent de l'habitude, parce que c'est drôle, parce qu'on est fière de se passer des hommes et de les faire enrager, on y trouve de l'amusement; puis, il y a le plaisir qui attire.
quand on est jeune. Mais, bientôt, vieilles ou fatiguées, on s'ennuie de ce qui vous paraissait agréable. Ça vous écœure, je te le dis! On arrive à se demander si on a jamais aimé, vraiment, ces malpropretés, et l'on se répond : non. Je me suis répondu ça. Et, quand je pensais à toi, j'avais honte de ce que nous avions fait ensemble; ça me salissait le souvenir de notre amitié, qu'elle eût fait semblant d'être de l'amour. Oui, semblant. Des frimes. Car, enfin, quand on y songe, ce n'est pas vrai que les femmes peuvent s'aimer d'amour. C'est de la comédie qu'on se joue. Tiens, la preuve : de deux amies, il y en a toujours une qui est l'homme, le maître. Une comédie ignoble. Et maintenant que j'ai été morte, je vois les choses dune autre façon encore. Ce n'est pas seulement vilain, ce plaisir qui nest pas un plaisir, c'est défendu ! par qui ? je ne sais pas ; peutêtre par le bon Dieu, ou par ce qu'on appelle le bon Dieu. Mais je te jure que c'est défendu ! plus que-tous les autres vices, plus que tous les crimes. Il y a quelqu'un qui ne veut pas que ça soit! et qui punit en ce monde, dans l'autre aussi, celles qui lui ont désobéi. Je sais bien qu'il punit, puisque j'ai souffert. Toi, si tu ne sors pas de cette ordure, tu souffriras plus encore parce que tu seras plus coupable. En souillant une petite rien du tout comme moi, je n'ai pas fait grand mal! mais, pour t'être avilie, toi, si grande, si bonne, qui as tant d'esprit, tu mériterais des supplices effrayants et tu les subirais. Vois-tu, ce qui est vrai, ce qui est bon, parce que c'est permis, c'est d'avoir un mari et des enfants, comme lesbravesfemmes.Sij'avaisépousé un ouvrier, ou un employé, je m'en serais épargné, des chagrins! Oui, c'est possible, il m'aurait querellée, ^ battue même; jamais de robes de soie ni de chapeaux ' à fleurs ; préparer le fricot, nettoyer les mioches ; je
sais bien que tout n'est pas rose en ménage! mais mon homme m'aurait dit quelquefois : « Allons, viens que je t'embrasse. « Et j'aurais eu lesprit en repos; je n'aurais pas eu envie de vomir après la noce avec Hortense ou la grande Rosa, il ne meut pas fallu, pour manger quelquefois, coucher dans le lit de M"^ Charmeloze. Toi, avec ton mari, quelle heureuse vie! Tu es si belle, il t'aurait aimée avec tant de tendresse et de respect, et pense à la bonne joie de l'endormir près de lui, à côté de la chambre où les petits enfants sont couchés dans leurs berceaux. Laisse-moi te dire. Je crois que le diable existe. Oui, je le crois. Ce doit être lui qui a imaginé, pour nous perdre et pour agacer le bon Dieu, de faire se caresser les femmes. J'ai eu un démon en moi, tu as en toi un démon aussi, un plus grand démon, parce que tu vaux d'être tentée par un diable très chic. Il y avait bien des possédées, dans le temps de jadis ? pourquoi n'y en aurait-il pas encore? Je t'en prie, ce mauvais esprit, ne l'écoute plus, renvoie-le. Tu es toute pâle ! tu as les traits crispés ! tu as du feu dans les yeux ! Peut-être le diable se remue dans ton corps ; il se met en colère à cause de ce que je dis : il le donne.de mauvais conseils; écoute les miens. Je suis comme ton bon ange, cpii te parlerait. Un drôle d'ange, n'est-ce pas ? qui n'a pas les ailes bien blanches. Ça ne fait rien, il sait ce qu'il dit, cet ange-là, qui est une pas grandchose, il sait ce cpi'il faudrait faire pour être heureuse, justement parce qu'il a fait tout le contraire, et comme il s'en va en enfer, il connaît le chemin de n'y pas aller. Non, ce que j'en ai pleuré de larmes cpi'on boit avec le cognac et qui lui donnent un mauvais goût! Et c'est peut-être vrai que le diable vous fait cuire dans des chaudières ou griller sur des grilles. Je voudrais bien que ça servît à ton bonheur sur terre et à ton salut, que
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j'aie eu laiil de cluif^riii dans la vie et (jue je sois, damnée.
La tète de Mag'alo, après un soupir, i-elouiba sur son oreiller, les yeux grand ouverts et iixes.
Depuis un instant, la baronne dHernielinge ne la regardait plus. Elle se sentait troublée, étrangement. Les paupières closes, elle entendait en elle, — prolongées comme d'écho en écho jusqu'au fond de sa conscience — les paroles de Magalo. Proférées au iiiouieni où Sophor supputait ce qu'il y avait d'elle-même en cette mourante, ce qui, d'elle, allait s'éteindre et pourrir avec ce corps, elles étaient comme un conseil qu'une partie de son être aurait donné à l'autre ; et ce quil y avait de niais bavardage et de souvenirs de puéril catéchisme dans les paroles de Magalo, se solennisait de l'heure mortuaire, du tombeau prochain. Et voici que le Rire lui sonna dans l'oreille ! non point doucereux et insinuant comme naguère, mais violent, victorieux, avec la fierté d'un maître qui raille. Alors, elle eut peur ! elle se pencha désespérément sur Magalo pour lui demander de parler encore, de rétracter ce qu'elle avait dit, — avec un instinct aussi, elle, vivante et forte, d'être protégée et sauvée par cette faiblesse expirante. Mais elle se releva en poussant un cri, Magalo ne bougeait plus, ne respirait plus, était morte. Sophor s'écarta d'un bond, tomba dans le fauteuil en face du lit, et, parce qu'elle ne savait pas à quelle minute la pauvre créature avait rendu l'àme, parce que Magalo avait balbutié qu'elle était sortie de la mort pour dire d'utiles paroles, Sophor se demandait, afforée, si ce n'était pas d'outre-vie que lui était venu cet avertissement.
Hors de la funèbre chambre, hors de cette espèce d'acquiescement respectueux qu'impose le voisinage des morts ; quand elle eût retrouvé la vie dans l'agitation des rues, et même lorsque, rentrée chez elle, dans lapparlement familier, elle fut reprise, loin de l'imprévu, de l'extraordinaire, par l'enveloppement des chères habitudes, Sophor ne se sentit pas délivrée des paroles de -Nlagalo. « C'est sale, c'est défendu. » Assise dans un fauteuil bas, la tète courbée, les poings joints entre les jambes, elle entendait ces mots; elle revoyait l'avertisseuse qui, mourante, ressuscitée peut-être, lui avait dit, dune voix quelle n'avait jamais eue, des choses qu'on ne l'aurait jamais crue capable de penser. Ah 1 que la réprobation de toute une ville s'acharnait sur elle, iSI"'" d'Hermelinge le savait bien : pour tous et pour toutes (elle n'ignorait pas l'épouvante de ses propres complices), elle était une espèce de monstre; à la jjonne heure, cela lui était égal ! elle bafouait les mépris et les haines, elle s'enorgueillissait des injures. Mais le reproche de l'agonisante, d'avoir été si inattendu, l'étonnait, l'obligeait à des rêveries. Parce qu'il était étrange, impossible, que iSIagalo, d'elle-même, eût proféré, petite àme puérile, ces conseils et ces menaces, il semblait qu'ils avaient été dictés par quel-
(]u iiii de iiivslûi'it'ux cl (k- k'i riblt' : Soplior se seul l iiKluiète coninie si elle avait vu un enfant, qui ji' Inut à l'heure, tracer sur le mur delTrayantes propli.- (ies. Puis une autre pensée la tcmrnienlait. Il était bizarre, en vérité, que la malédiction sur runi([ue ])laisir eût été prononcée par celle à qui elle devait de le connaître: et si inconsciente et friv(de quelle eùl ih* jadis aux yeux de Soplior. Magalo, de l'avoir ini liteaux délicieux mystères, gardait une compétence à les blasphémer.
Mais, se dressant tout à coup, elle jeta un grand éclat de rire! Et. sa chevelure en arrière, — sa chevelure rousse et noire, pareille à de l'or ténébreux, — elle regardait dans le miroir le trionq)hal orgueil de sa jeunesse et de sa beauté.
Elle pâlit ; il lui semblait que son propre rire ressemblait à un autre rire plus d'une fois entendu.
Voyons, elle était folle. A quelles niaiseries s'attardait-elle ? Voilà ce que c'est que de veiller des malades, de voir mourir les gens. La mort en passant laisse une ombre qui ne se disperse pas tout de suite. Il faut rompre ces ténèbres, resurgir au jour. Oui, c était très triste que Magalo, si mignonne autrefois, fût devenue un vilain petit cadavre ; mais quoi ! le souvenir des morts ne doit pas encombrer l'existence. Les vivants ont droit, dans l'oubli des tombes, à la lumière, à l'amour, à la vie. Et Sophor, délivrée de vaines appréhensions, allait et venait par la chambre, heureuse et chaleureuse, les yeux pleins de défis.
Elle s'assit devant une table débène et de peluche, où il y avait un encrier, des plumes, des feuilles éparses. Elle écrivit, dune main prompte, en souriant, l'œil tier, et la lèvre retroussée d'un sourire hautain. Huit ou dix billets achevés, elle frappa sur un timbre, dit à la
femme de chambre : « Faites porter ces lettres tout de suite. J'ai plusieurs personnes à dîner. On dressera la table dans le hall. » Puis, seule, elle se remit à marcher; par instants, elle s'arrêtait devant le miroir, la face épanouie en une belle arrogance.
Sale! la moribonde avait prononcé -cette absurde parole ! C'était sale, les ileurissantes lèvres des femmes, et la fraîcheur des seins nus ? sale, l'étreinte des beaux bras lavés d'eaux odorantes, et recelant, en de vivantes cassolettes, des parfums aussi fervents que l'encens des autels et les myrrhes du tabernacle ? Ce qui est immonde en effet, c'est le rut de Ihomme, le brutal et bestial hymen, avec ses acharnements qui suent, avec ses achèvements où le désir s'écœure ; et, puisque l'embrassade virile a pour fin les ordures de la fécondité, les nuits conjugales sont l'exécrable épouvante du pur rêve d'aimer. Mais toutes les chastetés avec toutes les tendresses s'entr'ouvrent dans cette double fleur que forment les bouches jointes de deux vierges éprises; puis, sans rancœurs, sans remords, sans la détresse des fatigues, d'inexprimables ravissements, perpétués par le désir jamais repu, hantent les lits des amoureuses qui se vouèrent au divin baiser stérile. Et en ces unions, pareilles à celles de la neige avec la neige, d'un arôme avec un arôme, de la caressante vague avec la vague qu'elle suit et surmonte, s'éveille le pressentiment de quelque paradis encore irrévélé où l'Éternel Féminin consacre des noces d'anges extasiées. INIais, ce paradis, à quoi bon? puisque, dès cette terre, avec toutes les pudeurs et toutes les ardeurs, s'enchantent, hors de la fange virile, la belle chair et l'àme des amantes.
Et Magalo avait dit aussi : « défendu! » Pensée plus stupide encore, bien digne d'une médiocre et banale