‹ Mercure de France, tome 1Chapitre 109 sur 168 · SUR « LE POSSÉDÉ »W · texte numérisé non relu

SUR « LE POSSÉDÉ »W

Qu'est-ce que cette démoniaque figure de Rakma ? — - Non point, * coup sûr, une synthèse de la femme amoureuse et passionnée : Rakma hait, sans motif plausible d'ailleurs, le vieillard qui durant des années est son unique amant; non. plus une synthèse de la femme vicieuse par curiosité : Rakma sait tout, elle est la science même de la dépravation ; non plus une synthèse de la . femme vicieuse pour le vice : Rakma n'est lubrique qu'à la seule fin de dévaster l'homme; non plus la synthèse- de la prostituée vénale : Rakma ne se fait point payer* — Le personnage de Rakma, incompréhensible et absurde en*\. tant que réalité immédiate, inexplicable; encore en tant que synthèse, se justifie au contraire totalement comme abstraction, comme un symbole du vice fatal; et la haine pour l'homme de cette fille à la perversité infuse, dont le corps d'éphèbe recèle toutes les luxures, cette haine qui s'acharne, c'est pour le mâle qui la subit l'inéluctable représaille des vices ancèstraux. Rakma est. donc cela : le symbole du vice héréditaire chez le président Lépervie.

I/apparition du symbole dans Fart de M. Camille Lemonnier, jusqu'aujourd'hui l'un des plus conscients et sincères ouvriers du roman de vérité concrète, Pun des . plus solides piliers du temple naturaliste, est un fait littéraire notable : après révolution de MM. Jï-K; Huys-. mans et Guy de Maupassant, c'est le signe par quoi, semble-t-il , s'avère définitivement la désuétude des théories de M. Emile Zola/ Seulement, tandis que Tévp-. lution latérale de M, Guy de Maupassant est- accidentelle, ne fût vraisemblablement point advenue sans l'influence de l'universelle réaction qui se manifeste contre le naturalisme (mode passager d^expression qu'on a trop confondu avec l'éternel réalisme), l'évolution ascension- ■ nelle de M. Lemonnier, comme celle dôM. Huysmans et point identique toutefois, est rigoureusement logique, et se. fût produite en dehors de toute circonstance contiri-

(i) i vol., par Camille Leiuonnier; (Charpentier).

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a9 8 MERCVKE DE FRANCE

s'oublie au point de faire Pamoùr dans un endroit pro-; pice du Bois de Boulogne, sous le ciel clair de l'aprèsmidi, *ar<:* que r d'autres peut-être, se sont aimés là ». Puis cest Thôtel garni, parce que chaque Ifois oh y a les transes de Thomme bien posé en bonne fortune, de rhorame qui doit être cru vertueux et à qui la gravite de sa situation commande le respect de. soi-même* Puis ce sont les bouges, « les misérables chambres d'auberge souillées par des passages réitérés », parce que « la, ils étaient plus libres, plus dégagés de leur condition sociale, ils goûtaient une sombre joie de ravalement »; Ce n'est donc jamais le simple plaisir de possession que convoite Lépervié, mais le spécial piment des occurrences en lesquelles s'effectue la possession, occurrences que combine Rakma, piment qu'ells gradue, quelle . dose. Un matin que Lydie vient de sortir, Rakma entre dans la chambre à coucher du président, à qui elle : confesse un caprice : c De l'œil, elle lui désignait le lit, le grand lit défait sous ses couvertures relevées, le lit tout blanc ou, au creux des oreillers, deux têtes avaient imprimé du sommeil ». Lépervié tressaute, soupçonnant «un pire dessein ». * — Mais oui, mais oui ï Ne suis-je pas votre femme aussi? » Et le Ht conjugal est pollué : ils sèment et forniquent « dans la tiédeur encore de la chair de 1 epouse»,« Et ils prirent goût à ce sacrilège. La religion outragée du Sacrement, dans la lassitude de leurs coupables plaisirs, les diligentait de neufs et surabondants aiguillons. — Tout le reste, à côté, me paraît sans saveur, s'avouait Lépervié ». Le président roule d'ignominie en abjection, passif toujours, jouet de Rakma son vice. Lydie conserve pieusement une dalmatique fourrée, souvenir d un voyage en Hollande accompli avec l'époux dans lespre-. miers temps du mariage :. Rakma s'en vêt un jour, et ils la profanent. , '■ \

Vertigineusement alors Lépervié achève sa glissée dans l'ignoble; il se met à boire, quitte le domicile conjugal lorsqu'on en chasse RaVma; il se plaît aux excitants et aux pratiques de la pire déchéance ; il n'est . plus qu une ruine, un gaga qui perd la mémoire f bégaie, bafouille, incapable Rabouter deux idées. On l'oblige à démissionner de sa magistrature. Au réveil d'une période comateuse (attaque d'hémiplégie) pendant laquelle ou la ramené chez sa femme, il violerait la religieuse qui le soigne s'il en avait la force : car cela seul survit à la mort de toutes ses facultés, Tallouvissement perpétuel, concrétion insoluble et' inextirpable déposée en sa chair par

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l'habitus vénérien. Cela seul, plus même un semblant de. .-sentiment : à certains bruits significatifs perçus dans la maison il. a la vague compréhension d'un trépas parnuses. proches, et c'est avec une /où orgueilleuse d'avoir devine qu'il apprend en effet la mort. de «a fille Paule —«a fille dont il est l'inconscient meurtrier.

Sa première sortie est pourallèr rejoindre Rakma. Mais Kakma est partie, laissant une lettre que terminé cette ironie cynique : < P. S. Guy se refuse à vous offrir set respects. Je ne compte pas le garder longtemps. Ces jeunes gens, après vous (vous voyez que je ne suis pas ingrate), me paraissent sans saveur.» Peu de minutes plus tard, un 1 agent surprend Lépervié en flagrant délit de stupre solitaire sur la voie, publique.

Rien n'est douloureux comme cette étude profonde sans lacunes, qui montre un homme (une lignée d'hommes : le yice-Rakma. ne s'est-il pas abattu sur Guy, le tus du président?) marqué par la fatalité, une vie qui commence, quand T heure sonne > à se dissoudre lamentablemeut, et dont la décomposition s'opère selon la. loi inexorable, sans rémission, sans recours, une intelliirence qui assiste, impuissante à lutter, à sa dégradation, compte tous les stades de son avilissement, convaincue d'ailleurs de linamte de tout débat et dé toute tentative de résistance au Destin :: « Et sais-tu pourquoi elle te paraît si belle, cette fille sans beauté ... .CW qu'elle possède la beauté pire, la beauté de ton vice et de ton abjection;

c est qu e lié est, à travers son rire de bête de proie, l'épOUvantable laid»».- A~ la /.>.«. »■;.:... i .=.■£ '.. K r

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et où ,*» roules, sale ordure, intectkusëèT déplorable crapule!.* .. r

,? n'entre pas dans mon dessein de discuter la philosophie désolante de ce livre, mais seulement de constater la haute valeur littéraire de l'œuvre. Je ne dirai rien non K U V- m;^ * 118 tourmentée,, savante et si probe de M. Camille Lemonnier; on aime ou l'on n'aime pas ces phrases souvent elliptiques pour plus de précision, colorées, eyocatrices, définitives : on ne saurait, en tout cas. leur refuser une rare intensité d'expression.

■ • Alfred ■ Vallktte.

Juin i8po.

,po MERCVRE DE FRANCE

LES LIVRES

Le Possédé, pair Camille Lrmohïïier (Charp entier) • -^ Voir page 396.

Hénor, par Mathias MoBiiARDi^Perrin et O*). — Voir page 388,.

V otrë cœur, par Guy de Maupassant (OUendorff), — Geonre Sand, ayant fini un roman a trois heures du matin, narré quelque part un témoin effrayé et admirant, prit un autre feuillet, inscrivit un autre titre, Jacques, et, sans désein- . parer, sans une minute de réflexion,, commença un nouveau volume. Exemple certainement mémorable de ce que peut la ■ volonté jointe à du sens pratique et a de l'avidité in dustnelle :

M de Maupassant est, tout de même supérieur^ la célèbre a danseuse de revue »; sa philosophie, aussi vile, est moins naïve, et ses œuvres sont moins ennuyeuses. Ce roman raconte d'éternels et nécessaires malentendus; la conclusion en est assez dure pour les . princesses, auxquelles le héros de 1 histoire décidément préfère une petite , bonne, toute simple, toute — Ahî toutes les femmes de .chambre voleront le livre à leurs maîtresses. En somme, c^est une bonne lecture pour le wagon, la plage, le yacht... *• -

Le petit Margemoat, par Robert de Bohnieres (OUendorff). — L'analyse de cela, même avec peu de mots, est bien inutile. Ni observation, ni analyse, ni fantaisie, m style; c'est avec ce qui reste que cet amateur confectionne ses romans, durant les après-midi de loisirs que lui laissent ses obligations mondaines. Les lecteurs de la Revu* des Deux Mondes croient que de telles pages font partie ^ummce irrand livre de la Littérature actuelle : oui, mais à 1 état de feuilles blanches, récriture qui les recouvre n ayant atteint a aucune signification. .'•!-.

Amour de tête, par Abel Hermant (Charpentier). — Ah| celui-ci est dur à lire! Pas de trous, pas même de pores visibles : densité égale, au moins, à celle d'une barre de T>WjM. C'est voulu, mais à tort. Même dans Y Armante de Stendhal, il va quelques solutions de continuité, quelques brisures, ou, poSr changer de métaphore, quelques ^ameres Ici» «"J? soleil, presque sans lumière, s'en vala foret des déductions enchevêtrées Tune en l'autre telles que des lianes.. Enfin, elle nest pas, il s'en faut, médiocre, cette analyse d un l médiocre ou plntôt d'un impuissant, car il a assez d intelligence pour des actes intéressants, et la volonté seule lux manque , et aussi il réfléchit trop, mange en pensées — comme en herbe — ses actions possibles. J'ai noté plus d'une observation neuve et vraie, des mots précis, un effort vers le non banal.

AOUT 1890 t y tt

Byzance, par Jean Lombard (Savine). — Nous ne faisons aujourd'hui que signaler ce livre, reçu trop lard pour que nous en Tendions compte d'une façon suffisante. Un article lui sera d'ailleurs consacré dans notre prochain numéro.

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Le Théâtre mixte, sous la direction de MM. Paul Fort et

Hérisé, a donné sa première représentation le xj juin, salle Duprez* ......

'.;. M. Hippôlyte Faûlet n'a pas très bien lu un A~propos en vers de M; Marc Legrand — lequel A-propos lui-même manquait d'épices/-- Puis» dans le Florentin, trois actes de La Fontaine (ou de Champ me slé : grammaiici certant)^ tripatouillés par J.-B. Rousseau qui les réduisit en un seul, M. Andréas (Tïmante) a été d'une gaucherie remarquable, et M. Paul Fort a exagéré la mimique du rôle d'Harpagème. MWo Laarel (une pétulante Marinette) et M mo Bucy (Agathe, mère d'Harpagème) furent suffisantes, mais on a fait un petit succès à M" Beàuprtez, :une jolie personne d'une quinzaine d'années que son inexpérience même a servie dans le rôle de l'ingénue Hortense . .— Après le Florentin venait Pierrot et la Lune, comédie lyrique de M. Marc Legrand, un acte en vers où Pierrot symbolyse l'Art. 1. pour l'art (à toi, Renard!) Cassandre le Bourgeois bourgeoisant, Arlequin le vulgaire

. ... . „'indiqi

scène à ne pas faire, si je ne craignais de sarcéiser : car cette piécette gagnerait évidemment a finir lorsque Pierrot, ayant refusé l'amour de Colombine, voit s'éclipser la Lune. Maïs notre ami Marc Legrand n'est point si pessimiste. M, Paulet a beaucoup mieux joué Pierrot qu'il n'a lu ¥A--propos du début ; M.. Bondenet fera, bien de crier moins fort et de soigner ses r; M. FarilFort est un bon Cassandre; M»* Rachel . d'Aincour^ encore une jolie ingénue de quatorze' ans, qui n'avait jamais mis le pied sur les planches, a crée une Colombine inattendue, charmante du reste, une Colombine naïve et qui y a pas trop Faïr de savoir ce qu'elle risque en se jetant à la tête de pierrot.. — Le programme promettait aussi un acte, en vers de M; Charles Grandmougin : Coin; mais une indisposition a retenu chez lui Fauteur, qui devait jouer dans sa pièce.

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