EXTRÊME-ORIENT
Le fleuve au vent du soir fait chanter ses roseaux... Seul je m'en suis allé ; j'ai dénoué l'amarre, Puis je me suis couché dans ma jonque bizarre, S ans., bruit de peur de faire envoler les oiseaux.
Et nous sommes partis tous deux — au ni de l'eau
Très lentement — sans savoir où, — Le charme est rare Que donne un inconnu fluide où Ton s'égare... Par instants, j'atteignais quelque frêle rameau,
Et je restais bercé sur un flot d'indolence, A respirer ton âme, ô beau soir de silence î Car j'ai l'amour subtil du crépuscule fin :
L'eau musicale et triste est la sœur de mon rêyè : Ma tasse est diaphane, et je porte sans fin Un cœur mélancolique, où la lune se lève.
La Vie est une fleur que je respire à peine, Car tout parfum terrestre, est douloureux au fond. J'ignore l'heure vaine et les hommes qui vont, Et 1 dans l'île d'Email ma Fantaisie est reine»
Mes bonheurs délicats sont faits de. porcelaine. Je n'y touche jamais qu'avec un soin profond ; Et l'azur fin, qu'exhale en fumant mon thé blond, Dans sa fuite subtile emporte toute peine.
MARS iSqo
J'habite un palais rose au cœur du merveilleux. J'y passe tout le jour à. voir de ma fenêtre Les fleuves" d'or parmi les paysages "bleus ;
Et, poète royal en robe vermillon, ,
Autour de l'éventail fLëuri qui .l'a .fait naître "
Je regardé volçr mon rêve t— papillon.
jarae
■k Je n'ai plus le grand cœur des époques nubiles
Ou mon sang eut jailli, superbe, en maints combat^ Lé sang coule si rare en l'Empire si las, , Et lé fer truculent meurtrit nos yeux débiles. :
Riche du trésor Vain, des papyrus -falots,.
.Notre âme sons son poids.de sagesse succombe. .. Nos dieux sont décrépits et- la misère en tombe ; L'Espérance est avare; et nous, naissons vieillots.
Tournant sur ses genoux ses pouces symboliques
Nôtre esprit séculaire, encombré de reliques,
Tisse l'or compliqué des. rêves précieux.
Craintive et repliée au centre de; sa vie,
Notre âme est, sans amour, sans haine, sans envie,
Et l'Ennui dans nos cœurs neige, silencieux.
ALBERT SAMAIN