SUR « L'ABSENTE
A lire un livre de bonne foi, comme cette Absente, niais d'ambitieuse émission quant au volume, de la voix et au nombre des lecteurs souhaités, une incertitude naît de la question de savoir si le voeu secret de « s?adresser à plusieurs » n 7 in firme pas en quelque point le dessein initial de .l'œuvre et son mérite. Ce pénible problème" de la destination de nos livres! Comment ne' pas aisément pardonner cette angoisse à l'auteur ; par qui seraije .aimé? ■ ' :
— Par tes semblables. . *
Un original n'est pas une exception solitaire dans la grande production des caractères humains. Il réunit eh soi dés éléments harmoniques épars à Tentour et nous en offre la vissante synthèse. La langue populaire, en dérision niais eri vérité, dit : « un type >. Un auteur est aimé par les exemplaires humains de la même statue, ou statuette, qui s'est constituée tout. entière dans sa pensée.
On voudrait qu'un roman tâchât d'être un plutôt que complet, sans autre souci que celui d'expliquer de ses langes^et de ses limbes l'objet réel et le vrai sujet, sans . hors-d ? œuvre étranger par le ton, sans nul effort de vulgarisation vers tels esprits moins alertes, ou non encore initiés (iriitiables ou non qu'ils soient), saris le prosélytisme d'un apôtre, lequel peut grandir dans Tombre d'un poëte mais fait avec lui deux — ou trois. Tant pis si la gerbe est succincte ; l'important est qu'elle ne soit pis disparate. Il s'agit d'aller simplement devant soi, eii soi, et c'est une indiscrétion, une perte de temps aussi, que de héler des^ autres chemins les. passants occupés d'un autre but et qui ne nous entendront pas sàiis que nous perdions bien de.la voix à leur ouvrir les oreilles,' En d'autres ternies, il faut se contenter. C'est le seul moyen de contenter quelques autres, car si nous voulions travailler pour l'hypothétique joie des inconnus, il nous faudrait cbnsa-^ crer une première existence à nous assimiler leur nature. Là vie est courte.. .*.--.'-■ .
Il serait téméraire .d'affirmer qu'Adrien Remacle a manqué de l'essentier et saint égoïsme littéraire, qu'il a trop
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songé au public, et aux publics. Ne peut-oh pourtant induire de la diversité du ton, — lyrique et mélodramatique, métaphysique et scientifico-sensualiste, descriptif, suggestif, moral et d'anecdote, — qu'il n'a peut-être pas réalise cette concentration entêtée qui fait à la fois la possibilité et la beauté de ,1a vie intime d'un poëte? Auraitil voulu satisfaire à la fois les artistes elles gens, et les gens qui lisent dans lé train et ceux qui demandent à s informer, et les artistes qui apprennent le barbare jargon des chimistes égarés dansJa littérature et d'autres épris d'un art défendu. par de solides frontières contre la science « intruse dans la maison » -~ comme dit Paul Verlaine? .
La me semble être lé principal tort de V Absente. J'ai voulu souscrire d'abord à cette, critique. Remacle est un joli peintre sentimental qui, dans la fumée des suggestions d'une vie verte et rouge, de labour et de nuage, dé chair et de fleur, perçoit souvent les révélations spirituelles des grandes analogies. II réussit mieux dans le symbolisme inexpliqué que dans les commentaires directs- de ce symbolisme. Je l'en loue. Mais d'autres ont le courage — un Francis Poictevin, par exemple, jusqu'à l'héroïsme — de se réduire, quitte à les laisser dénouées, aux choses offertes à leurs sens et que leur esprit disposede manière à permettre, à des lecteurs de la même famille, d'y voir l'épanouissement cérébral dont l'œuvre ne nous donne que le germe serisualiste. Car le domaine de chacun est étroit. On ne gagne rien à peiner pour y annexer par des artifices les domaines voisins. On avait une fleur, on veut un bouquet. Mais/ comme on est un artiste, pour mettre en harmonie avec ses alliées Tunique fleur personnelle, il faut en atténuer les trop vives cou-
fv Vrs ^ X ait une ^ eur dans un Jardin : la voilà /dans 1 herhier. Remacle est un peintre : il s'est ingéré d'être un métaphysicien et un psychologue et, dans une atmosphère de drame* nous donne en virtuose, la. spécieuse illusion d étrangères ambitions réalisées au détriment d une originalité gênée par des végétations, parasites. Le. sentimental perd le ton juste en enflant la voix, lé peintre se risque dans de secondaires spéculations d'atavisme ou broie sur. sa palette étonnée dés vocables de formation savante qui ne me font rien voir. Et L'intrigue tient une place ! Sans doute, de la grosse couleur qu il fallait pour, ,. cette intrigue -r mais l'intrigue, la fallait-il ? — viennent
les secrètes tendances à l'exagération qui parfois co m pro- . mettent de délicats paysages, dés observations singulières, ; des. traits !<ie sentiment, de rares naïvetés de passion,
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Un peintré-pôëte, tin amoureux ; un jeune homme, et dans ce temps. Fils adultérin, résultante d'une double filiation paternelle. Chez Fun dés pères Fesprit domine au point que la sensualité et la sentimentalité sont réduites au minimum. Chez Faùtfë père une sensualité ardente paralyse Fesprit. L'enfant: reste, toute sa vie durant, crucifié entre Fart-., et Famour;: l'amour réduira souvent Fartiste a. balbutier : Fart refrénera souvent les élans de l'amoureux. L'audèlà mystérieux des lumières l'attirera ; de. ces aspirations il retombera sans, cesse dans les ombres de là tendresse et du plaisir. Il en arrivera naturellement à chercher les ombres dans les lumières, les lumières dans les ombres, avec ferveur, avec défiance, niant, affirmant, plein de force, avec une entorse. Aux âmes comme celle-ci, faites de complication. dans la naïveté, la vie tend rarement la perche, — et la perche (qu'on me pardonne), ce serait la femme. Mais la femme n'est ellefc même ni' - assez simple ni assez Compliquée ppur indiquer le choix à cette âme errante où pour chercher avec elle un chemin clair dans cette double nuit» Par un comble de malheur, André rencontre une de ces blan-, ches jeunes filles, d'autant plus blanches que les prémisses de. leur, vie le furent moins: des horreurs entrevues à travers une enfance trop libre Berthe garde une sorte d'attirance dégoûtée, qu'elle traduit par une furieuse obstination au silence; Aime-t-elle André? Elle se tait. Il l'aime^ Il "réalise en elle son désir de mystiquement marier le bonheur et la vérité. De cette réalisation, la principale inté- , ■ ressée se doute-t-^elle? Elle se tait. Ce>qui est probable, ce dont vous êtes sûrs, c'est qu'elle ne symbolise rien mieux que le' désir du poëte et sa perpétuelle défaite. La Foi manque :. voilà FAbsente.
Cette vivante absence de foi, ce visible simulacre de cette
absence, c'était pourtant quelque chose encore de présent.
, Mais où peut aller un délicat monceau de féminine chair
qu'aucune croyance ne vivifie? — - À la boue, répond le
roman. Berthè tombe jdànsia boue.
«Elle n'en ressortit point, >
Et le livre se clôt sur cette belle phrase. triste comme la tristesse de Tamoureua: sans amour et de l'artiste sans ■œuvre : . ; ' '
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. «.;.. Il n'entendit pins que la voix plaintive et persis- « tante de son propre abandon, de sa solitude, une voix « comme le vent d'hiver qui 'pleure entre les ais et raconte « l'effroi des immenses campagnes glacées, désertes, et la « quête errante des âmes qui cherchent le lieu de pitié, « éternellement frissonnantes de crainte, de doute et d'inu- « tile amour. > ■ ■ -*
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Voilà, désencombré des choses de l'intrigue et du drame bourgeois, le sens de ce livre. Si nous pouvions le dégager encore des amplifications et digressions desquelles je. parlais en commençant, nous aurions une œuvre une. Telle quelle, elle est d'un noble accent, mélancolique et tendre. Il y a, parmi leë personnages secondaires, deux ou trois visages modernes bien, et qui nous redisent quelques-unes de nos plus profondes préoccupations, de nos appréhensions les plus poignantes. On s'attarde avec une inquiète tristesse à des lignes comme celles-ci, que je- cité à dessein pour montrer où s'arrêtent mes critiques quant aux insuffisances de la psychologie dans ce roman,. — car en \ T oici tout de même, de la psychologie:
«.... Une vieillesse prématurée, neigea sur son esprit « d'artiste ; le regret des sensations enfuies, le coeur qui « se serre dans l'effort inutile pour ressaisir lé devenu « insaisissable dés- impressions, dans l'angoisse de ne « plus sentir en son âme que là place qui vibra naguère, « la faculté du frisson au lieu des frissons perdus. »
On pourrait désirer plus de joie. On croit que l'œuvre d'art est destinée à l'affirmation des conquêtes et du triomphe. Mais ne fût-ce qu'à titré de conversation avec un esprit de bon aloi, ou coinmè une arabesque éléganteautour,, peut-être, d'une œuvre mieux achevée, future, on aime des livres comjme celui-ci. Presque peu importent les inégalités d'écriture, les soins perdus à la confection d'un mystère. On vient de nous entretenir de nos propres misères: dès qu'on m'en parle, si oïl cherchait à m'en
consoler, je croirais qu'on ne m'estime pas. 7
Charles Morice.
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