‹ Mercure de France, tome 1Chapitre 62 sur 168 · MARIANA · texte numérisé non relu

MARIANA

Les endroits à fleurs avaient une croûte épaisse

de mousse très noire, tous de même. Les clous

rouilles tombaient des attaches qui tinrent la

pêche aux murs du jardin. Les appentis brisés,

étranges et tristes; le bruyant loquet était sans se

lever : sarclée et usée, l'ancienne paille sur lia

grange solitaire du fossé. EÛe dit uniquement :

« Ma vie est morne, il ne vient point », dit-elle;

elle dit :« Je suis lasse, lasse, je voudrais être morte ! >>

Ses larmes tombèrent avec la rosée du soir: ses larmes tombaient avant que les rosées n'eussent séché : elle ne pouvait point regarder le cieHuave, au matin ni le moment du soir. Après le volètement dés çhauvès-souris, -quand Pombre la plus

La traduction de ce poème fut jadis imprimée dams le légendaire journal [ « La Dernière Mode » (n° du 18 octobre 1S74), . v Mallarmé rédigeait seul^ typographiait .presque

matériellement seul, Le maître, en nous la laissant reproduire, a voulu, toujours si soigneux artiste, revoir et retoucher son travail d'alors. Attrait même pour qui connaîtrait ces strophes, — mais hormis une, la dernière, citée en mv récent article de la Revue Indépendante (février), c'est bien vraiment du ia littérature inédite. R. G.

i/S. . MERCVRE DE FRANCE

épaisse causa un somme dans le ciel, elle tira le rideau de sa croisée et regarda à travers les obscurités plates. Elle dit uniquement : « La nuit est morne, ilne vient pas», dit-elle; elle dit: « jesuis lasse, lasse, je voudrais être morte! »

Sur le milieu de la nuit, elle entenditl -oiseau de nuit crier, veillant; le coq chanta une heure avant la lumière ; du marais sombre, la voix des bœufs vint ai elle : sans espoir de changement dans le sommeil, il lui sembla marcher, abandonnée, jusqu'à ce que. des vents froids éveillèrent les yeux gris du matin près de la grange solitaire du fossé. Elle dit uniquement : « Le jour est morne, il ne vient point », dit-elle; elle dit : « je suis Jasse, lasse, je voudrais être morte !»

A un jet de pierre environ du mur dormait une vanne à eau noircie; et au-dessus, nombreuses, rondes et petites, rampaient les mousses des marais par grappes. Un, peuplier, fort près, remuait toujours, tout vert argenté à noueuse écôrce. A, des lieues, nul autre arbre ne marquait l'espace nivelé,; les environs gris. Elle dit uniquement : « Ma vie est morne, il ne vient jamais », dit-elle ; elle dit: « Je suis lasse, lasse, je voudrais être morte] »

Et toujours, quand baissa la lune et que les vents aigus se levèrent, haut et loin, dans lé rideau blanc elle vit d'ici à là l'ombre secouée sebalan- " cer. Maïs quand. la lune fut très bas et les sauvages vents, liés dans leur prison, -.l'ombre- du peuplier tomba sur le lit, par dessus son front.:

JUIN 1890 '■-'.,' j^q

Elle dit uniquement : « La nuit est morne, il ne vient pas », dit-elle ; elle dit: c Je suis lasse, lasse; je voudrais être morte! »

Tout le jour dans la maison de rêve, les portes craquèrent sur leurs gonds; la mouche bleue chanta sur la vitre ; la souris, derrière la poiserie allant en poussière, criait ou, de la crevasse regardait; De vieilles faces luisaient par lesjiportes, de vieux pas foulaient les étages supérieurs : de vieilles voix l'appelaient, elle, de dehors. iElle dit uniquement: «;Ma vie est morne, il né vient pas», dit-elle; elle.dk: « Je suis lasse, lasse, je Voudrais être morte ! » •' '.

Le moineau pépiait sur le toit, le lent tic-tâc de l'horloge et le bruit qu'au vent faisait lé peuplier confondaient tous ses sens ; mais, le plus! elle maudit l'heure où le rayon du soleil gisait au travers des. chambres, quand le jour pencha vers lé bosquet, occidental. Alors. elle dit : « Je suis très mornè,; il' ne viendra pas », dit-elle ;. elle pleura ; « Je suis lasse, lasse, oh! Dieu ! ».

Stéphane Mallarmé. . •

. (Traduit de l'anglais, de Tennysbn);

iSo ' MERCVRE DE FRAKGE

KEEPSÀKE

Sa robe était de tulle avec des roses pâles,

Et rose pâle était sa lèvre et ses yeux froids,

Froids et bleus comme l'eau qui rêve, au foiid des bois!

La mer Tyrrhéhiënnè aux langueurs aniicaïes

Berçait sa vie éparse eu suaves pétales ; Très douce elle mourait, ses petits pieds en. croix, Et quand elle chantait quelque Irlande sa voix Faisait saigner aux cœurs leurs blessures natales.

Toujours à son poing maigre un bracelet de fer, Où son nom de blancheur était gravé « Stéphane », Semblait Fan ne au rivé de l'exil très amer.

Dans un parfum d'héliotrope diaphane Elle mourait fixant les voilés sur la mer... . Elle mourait parmi l'automne... vers l'hiver.

Et c'était comme une musique, qui se fane*

ALBERT SÀMAÎX.

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JUIN 1890 l8 i

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